DEUXIÈME PARTIE
cha à les amuser par des guerres de religion, pour leur ôter le temps et les moyens de conspirer contre l'État. » Roll. « Persée dit que , pour gagner du temps , les Romains l'avaient amusé pendant tout l'hiver par des entrevues trompeuses et par une trêve simulée , sous le beau prétexte de travailler à une réconciliation. » Id. a Les passions peuvent éblouir , l'âge séduire , l'exemple entraîner ; mais enfin le grand , le solide de la religion prend la place dans un bon esprit de tout le frivole qui l'avait amusé.» Mass. Vous amusez de belles paroles ou de belles promesses une personne que vous voulez faire attendre en vain; ce qui vous fournit l'avantage de gagner du temps et d'échapper à des poursuites ou à une surveillance importune, a Malgré les menaces du pape, Charles le Chauve s'empara de la Lorraine , et renvoya les légats , après les avoir amusés de belles promesses. » Id.
Donner le change, c'est tromper en faisant prendre une chose pour une autre , en causant , non pas une erreur, mais une méprise. «Vous voulez donner le change i il ne s'agit pas de savoir si tous les sentiments de saint Augustin sont des articles de foi ; il s'agit de savoir si vous n'avez pas pris un tour qui porte trop loin. » Eoss. On donne le change à l'ennemi (Volt.), en l'induisant à croire , par une attaque simulée, que c'est à tel point qu'on en veut , tandis que c'est à tel autre. « Le râle profite de cet instant d'erreur de l'ennemi (le chien) pour revenir sur savoie et donner le change. » Buff.
2° Attraper, duper, enjôler, embabouiner.
Attraper, duper, enjôler et embabouiner ne sont usités que dans le langage commun , et cela seul suffit pour les séparer de leurs synonymes précédents.
Attraper et duper se ressemblent beaucoup.
Heu ! les femmes , déjà si souvent attrapées ,
Seront-elles encor par les hommes dupées? Regn. « Boudin se mit dans la tête que la pierre philosophale n'était pas impossible à trouver, et il y fut cent fois dupé.... Mille fois attrapé, mille autres il s'y laissait reprendre. » S. S. Cependant attraper est moins sérieux que duper. Il annonce un simple tour d'adresse, une tromperie piquante et risible plutôt que nuisible et préjudiciable. « Je fus attrapé comme un sot, quand je crus bonnement que l'impératrice de Russie s'entendait avec le roi de Pologne pour faire rendre justice aux dissidents. » Volt. « Votre doute est la preuve que vous pensez. Mais, répond Pyrrhon , j'ignore même mon ignorance. Vous voilà bien attrapé. r> fén. « J'appréhende furieusement le distinguo : j'y ai déjà été attrapé. » Pasc. « Par ma foi, ton maître est plaisamment attrapé. » Mol. Il n'est question dans les comédies et dans les contes que de femmes qui cherchent à attraper leurs maris (Laf., Regn. , Volt.). — ■ Mais l'action de duper tire plus à conséquence, au point de vue de l'intérêt; elle a proprement pour effet de causer une perte ou un dommage ; c'est une supercherie. « Sans leur appareil, jamais les médecins n'auraient dupé le monde, qui ne peut résister à cette montre authentique. » Pasc. « M. du Plessis (qui vient de se marier) me
paraît trompé et dupé sur le bien.... Voilà une grande sottise. » Sév. « Le brouillard se dissipa, et découvrit aux Romains tout à la fois et le jour et la fraude des Carthaginois. Néron , honteux de s'être ainsi laissé duper , se mit en devoir de les poursuivre. » Roll. « Mme de Luxembourg me reprochait de me laisser duper par mes libraires. » J. J. « Quel est le plus blâmable d'un bourgeois sans esprit et vain (M. Jourdain dans le Bourgeois gentilhomme) qui fait sottement le gentilhomme, ou du gentilhomme fripon (Dorante) qui le dupe ? » Id.
Enjôler et embabouiner signifient tous deux attraper , duper , leurrer par des caresses ou des propos flatteurs.
Mais enjôler, attirer dans une geôle ou cage, italien gabiola, cage, exprime une action qui demande beaucoup de finesse et d'insinuation, et se dit particulièrement comme cajoler , dont l'étymologie est la même, en parlant des femmes qu'on cherche à séduire en leur disant des douceurs. « Dans les contes de Lafontaine il n'y a que des femmes qui attrapent leurs maris ou des garçons qui enjôlent des filles. » Volt. « Félicia me dit que si les femmes savaient l'art d'entêter les hommes , en récompense les hommes n'ignoraient pas celui d'enjôler les femmes. » Les.
Embabouiner , enjôler un babouin, un enfant niais, suppose dans celui qu'on trompe plus de bêtise; aussi est-ce un mot plus bas que le précédent. « Les valets, servantes et viles personnes, ne pouvant dire aux enfants que fables, propos vains et niais, abbreuvent déjà et embabouinent cette tendre jeunesse de sottises et de niaiseries. » Charr. a Mes envieux, La Feuillade et Larochefoucauld , embabouinèrent (enrôlèrent dans leur parti) ce pauvre duc de Sully. » S. S.
TROUPE , BANDE , COMPAGNIE. Plusieurs personnes ou plusieurs animaux , qui sont ou vont ensemble, forment une troupe, une bande ou une compagnie.
La troupe, de turba , foule , est nombreuse. La bande , au contraire , ne l'est point : c'est une petite troupe , ou bien un détachement , une frac- ;ion, une partie de la troupe. « En Chine, lorsque le peuple meurt de faim, il se forme des bandes de trois , quatre ou cinq voleurs : la plupart sont d'abord exterminées; d'autres se grossissent..., et il peut arriver que quelque troupe fasse fortune. Elle se maintient , se fortifie et se forme en corps d'armée. » Montesq. «■ Dès le mois de juillet, tous les vanneaux d'un marais se rassemblent; ils se joignent aux bandes des marais voisins, et forment en peu de jours-des troupes de cinq ou six cents.» Buff. « Au retour du printemps , les hirondelles de mer , qui arrivent en grandes troupes sur nos côtes maritimes, se séparent en bandes, dont quelques-unes pénètrent dans l'intérieur de nos .provinces.» Id. « Les courlis rouges se tiennent en troupes.:.. Mais ces attroupements sont distingués par âge, et les vieux tiennent assez constamment leurs bandes séparées de celles des jeunes. »Id. «Gustave Wasa partagea sa troupe en plusieurs bandes , afin de mieux cacher sa marche et son dessein. » Vert.
SYNONYMES À RADICAUX DIVERS
En second lieu , le mot troupe , exclusivement relatif au nombre , n'indique pas comment sont ou vont ceux qui la composent; au lieu que le mot lande représente un certain arrangement, une disposition sur une même ligne. « J'aimais à voir l'accord de cinq ou six cents hommes en uniforme , se tenant tous par la main , et formant une longue bande qui serpentait en cadence, et sans confusion. » J. J. « Si la bande des oies sauvages est petite, elle ne forme qu'une seule ligne. » Buff.
Quant à la compagnie, elle se distingue par l'union de ses membres. Ce n'est plus seulement un assemblage , mais quelque chose de réglé et d'étroit, une association, une sorte de famille. a Les perdrix grises ont l'instinct social, car chaque famille vit toujours réunie en une seule bande qu'on appelle volée ou compagnie jusqu'au temps où l'amour la divise. » Buff. a On voit sur les étangs ces sarcelles par compagnies de dix à douze qui forment la .famille. » 1d. L'amitié, dit Plutarque, est bien, pour ainsi dire, bête de compagnie, mais non pas de troupe. » Marm. C'est-à-dire qu'elle n'a lieu qu'entre hommes d'une société intime.
Beaucoup font la troupe ; quelques-uns allant à la file font la bande. Un nombre quelconque, liés entre eux par une communauté d'occupations, de soins ou d'intérêts, font la compagnie.
Ces mots diffèrent encore sous un autre point de vue. Bande est moins noble que troupe : on dit une troupe de comédiens (Acad.), de sauvages (Les.) , d'esclaves (Volt.) , de convives (Boil.) . de paysans (Acad.); et une bande d'histrions (J.J.), de débauchés (Volt.), de Bohémiens (Mol.), de voleurs (Acad.), de forçats (Les.). Sur ce vers de Corneille :
Il faut donner un chef à votre illustre bande, Voltaire remarque ceci : « Une bande ne se dit que des voleurs. » « En Sicile, les esclaves marchaient en troupes et formaient des bandes de voleurs. » Cond. « Dites bande de comédiens italiens, et non pas troupe : c'est un titre qui n'appartient qu'aux comédiens français. «Régit. Dans la farce du Baron de la crasse , un personnage sécrie : « Voici la bande des comédiens. » On le reprend ainsi :
Dites troupe : -l'on dit bande d'Égyptiens ,
Et bande offenserait tous les comédiens. — Mais troupe est à son tour moins noble que compagnie. 11 y a longtemps que les comédiens ont réclamé contre le mot troupe qu'on continue néanmoins à leur appliquer collectivement. « Gil Blas, dit Arsénié ,- corrigez vos expressions : sachez qu'il ne faut point dire la troupe (en parlant des comédiens); il faut dire la compagnie. On dit bien une troupe de bandits , une troupe de gueux , une troupe d'auteurs ; mais apprenez qu'on doit dire une compagnie de comédiens ; les acteurs de Madrid surtout méritent bien qu'on appelle leur corps une compagnie. » Les.
TROUVER, RENCONTRER. Ces mots, que l'Académie définit l'un par l'autre, signifient tous deux arriver à être dans le même lieu qu'une personne ou une chose et l'y apercevoir,
soit qu'on la cherche , soit qu'on ne la cherche pas.
1° Trouver est le terme général. Rencontrer, c'est, à la rigueur, aller contre, tomber sur, donner dans, heurter, choquer : une rencontre, dans l'art militaire , est un choc , et l'italien rincontro signifie choc, heurt. On rencontre proprement des obstacles. Les navigateurs rencontrent des glaces à telle latitude (Buff.). Un torrent entraîne tout ce qu'il rencontre sur son passage (Acad.). « Pythagore croyait que les âmes erraient de côté et d'autre dans l'air , et qu'elles s'emparaient sans distinction des premiers corps qu'elles rencontraient. » Fén. Deux objets ne se rencontrent qu'en allant chacun de son côté, l'un à Venconlre de l'autre : les atomes d'Épicure se rencontrent, s'entre-heurtent et s'accrochent. « Comme il allait assez vite , et qu'il négligeait de regarder devant lui , il fut rencontré directement par un autre homme : ils se choquèrent rudement. » Montesq. — D'ordinaire cependant, rencontrer ne va pas jusqu'à emporter cette idée de choc, mais il annonce toujours qu'on trouve devant soi, en allant au-devant, en face; de sorte que rencontrer , c'est trouver en chemin ou chemin faisant. Vous trouvez une chose ou une personne où elle est, chez elle : vous la rencontrez sur votre route , elle se présente à vous par occurrence (occurrit), pendant que vous allez, ou que vous marchez , ou que vous avancez. Un pêcheur ou toute autre personne trouve du poisson dans la rivière ; un pèlerin , un voyageur, un passant , rencontre une huître sur le sable (Laf.). « Le Samaritain rencontre sur sa route un malheureux blessé mortellement.» Bourd.Vous allez dans un lieu ; vous y trouvez telle chose ou telle personne , et en y allant vous rencontrez telle chose ou telle personne. La personne que vous allez voir chez elle , vous ne l'y rencontrez pas , vous l'y trouvez : vous la rencontreriez dans les rues, a Un jour de procession, l'âme fidèle cherche le Sauveur dans le sanctuaire de l'eucharistie , et elle ne l'y trouve pas ; elle s'en va donc par les rues et dans les places publiques, pour voir s'il y sera. C'est là en effet qu'elle le rencontre. » Bourd. «Dans son chemin , il rencontraxm petit homme qui, l'arrêtant : Zad or , lui dit-il, où vas-tu si matin? Je viens de chez toi: et, ne t'ayant pas trouvé, je suis bien aise de te rencontrer. » Les.
2° Rencontrer n'est pas seulement trouver devant soi , en allant , sur son passage , mais encore trouver par hasard , avoir la chance de trouver, lors même qu'on cherche à rencontrer. On dit aller trouver une personne (Fén.) pour l'aller voir chez elle, tant on est sûr de la trouver.,. tant il est probable qu'on la trouvera : on ne dit point l'aller rencontrer, car rencontrer est toujours l'effet d'un cas fortuit, d'une bonne fortune; on dit seulement chercher à rencontrer, et quand on rencontre, c'est toujours un accident. Dans le Médecin malgré lui, Valère et Lucas se mettent en campagne , « pour tâcher de rencontrer quelque médecin qui puisse guérir la fille de leur maître : Vous le trouverez maintenant, leur dit Martine d'un ton assuré , vers ce petit lieu que