SCAPIN
« Non, vous dis-je, ce n'est que le bout du bâton qui a été jusques sur vos épaules. » mol. Qne vois-je! Est-ce....? Oui.
Je me trompe. Nenni. Si fait. Non, c'est lui-même. In. Mme de Sévigné, malgré deux purgations, avait perdu l'appétit et le sommeil. Or, dans une lettre à sa fille , s'adressant la parole à elle-même, elle écrit ce qui suit : « Mangez donc un peu de viande; non, je n'en veux point.... Êtes-vous malade? Nenni : êtes-vous plus faible? Nenni. Je redors présentement; mais je ne mange encore que par machine.... » N'est-il pas évident que la manière dont elle refuse l'usage de la viande est bien plus formelle que la manière dont elle nie qu'elle soit malade? Et est-ce se tromper que de croire que le mot de nenni a été mis ici à dessein comme un diminutif de non, afin de pouvoir sans mentir rassurer sur une santé dont on ne pouvait affirmer absolument qu'elle ne fût pas mauvaise? Non eût fait un mensonge ; nenni représentait la chose au vrai ou produisait tout au plus une menterie.
NORD, SEPTENTRION. Partie du ciel ou de la terre qui regarde le pôle arctique ou boréal.
Nord est le même mot qu'on emploie en allemand pour rendre cette même idée, et nul doute qu'il ne soit originairement germanique ou tudesque. Mais septentrion est le latin septentrio ou septentriones, de septem triones, les sept bœufs de labour, c'est-à-dire les sept étoiles de la petite Ourse.
Nord se dit dans la langue commune, en géographie et en termes de marine ; mais septentrion, d'un usage plus rare, convient surtout en parlant de l'antiquité classique et dans le style soutenu. « Thaïes croyait que la cause de l'inondation du Nil venait de ce que les vents étésiens, qui soufflaient du septentrion au midi, retardaient les eaux du fleuve, qui coulent du midi vers le septentrion, et les contraignaient à se déborder dans la campagne. » Fen. « Au son de cette voix toutepuissante qui se fera entendre en un moment de l'orient jusqu'à l'occident, et du septentrion jusqu'au midi, les corps gisants, les os desséchés seront émus dans le creux de leurs tombeaux.» Boss. — Dire que l'aiguille aimantée se tourne vers le nord (Acad.), c'est parler comme tout le monde; dire qu'elle se tourne vers le septentrion (Acad.), c'est, pour exprimer la même chose, se servir d'un mot plus relevé ou moins ordinaire. D'ailleurs nord est tout abstrait, tout relatif ô
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la situation ou à la direction ; au lieu que septentrion, tout concret, fait penser aux choses, aux pays ou aux peuples qui se trouvent dans cette partie du monde. On s'avance vers le nord; Bourdaloue prétend que Luther et Calvin ont perverti l'occident et le septentrion. « C'est un degré modéré de température que les grues, habitantes du septentrion, viennent chercher l'hiver dans le midi.... Si des peuplades de ces oiseaux sont allées habiter le fond du midi , séquestrées de la grande masse de l'espèce, elles ne sont certainement pas du nombre de celles que nous voyons voyager vers le nord. » Buff.
Ajoutez que nord est précis, et septentrion vague. On dit qu'un pays est au nord et non pas au septentrion d'un autre. Mais on dit bien d'une manière générale, les royaumes du septentrion (Volt.). « C'est avec cette brièveté qu'on s'exprimait dans les forêts des Gaules et de la Germanie, et dans tout le septentrion. » Volt.
NOUVEAU (DE), DERECHEF. Termes qui servent à marquer qu'une action, qui s'est déjà faite ou qu'on a déjà faite, recommence ou qu'on la recommence.
De nouveau est de tous les temps et de tous les styles. Derechef, formé d'un vieux mot français, rechef, changement, a vieilli lui-même, et Voltaire le déclare hors d'usage. Mais, avant de devenir un archaïsme, derechef s'est dit concurremment avec de nouveau. On lit dans Massillon : « Vous avez prié, et Dieu n'a point eu d'oreilles pour vous; vous avez crié derechef, il s'est tu; encore une fois la voix de votre cœur est montée de nouveau vers le Seigneur, et c'a été en vain. »
Malgré l'autorité d'un si grand écrivain, qui aura voulu simplement éviter ici une répétition en employant derechef, on est forcé de reconnaître que ce mot au xvne et au xvnr siècles n'est que du style comique, badin ou familier. « J'annonce un écrit périodique.... Je vois s'élever contre moi mille pauvres diables à la feuille ; on me supprime ; et me voilà derechef sans emploi ! » Figaro dans le Mariage de Figaro . Beaum.
Retournez voir Luce \e saint ermite....
Les voilà donc derechef en chemin. Laf. Nous voilà donc encore en mer Derechef réduits à ramer. Scarr.
Dans l'A vare, Harpagon dit à Cléante qui persiste à prétendre à Mariane : « Quoi, pendard ? derechef ? » Dans le Légataire, Crispin dit à Géronte :
Ah ! monsieur, touchez là.
Je suis votre valet, ou le diable m'emporte. Touchez là derechef.
Et il est à remarquer que dans cette dernière pièce, Géronte, qui n'est point un valet, emploie de nouveau et non pas derechef:
Qu'on aille de nouveau les chercher (les notaires). J. J. Rousseau paraît également avoir senti et observé- cette différence. Dans une lettre à M. de Sartine, lieutenant général de police, il le prie de ne pas laisser imprimer son Dictionnaire de musique, « jusqu'à ce qu'il ait été de nouveau soumis à la censure.» Mais écrivant le même jour à l'un de ses amis les plus familiers, il lui annonce qu'il vient de faire arrêter la publication de ce diction-
naire « jusqu'à ce qu'il ait été soumis derechef à la censure. » En général, Jean-Jacques a pour derechef une sorte de prédilection ; mais il s'en sert surtout dans ses lettres et dans les endroits de ses lettres où il parle sans façon. «Adieu, monsieur, derechef; bon voyage.... Bonjour, derechef; je ne croyais écrire qu'un mot, et je ne saurais finir. »
NUPTIAL, CONJUGAL, MATRIMONIAL. Qui appartient ou se rapporte au mariage.
Entre nuptial et conjugal d'abord la synonymie est peu étroite. Nuptial, nuptialis, de nuptiœ, noces, rappelle le mariage quant au fait et aux circonstances de sa célébration ; au lieu que conjugal, conjugalis, de conjux, époux, épouse, le rappelle quant à l'état qui suit la célébration et dans lequel vivent les époux ou les conjoints : bénédiction nuptiale, société conjugale. Dans Rodogune, au moment de procéder à la cérémonie du mariage d'Antiochus , Cléopâtre dit à ce prince :
L'hymen est maintenant notre plus cher souci.
L'usage veut, mon fils, qu'on le commence ici :
Recevez de ma main la coupe nuptiale,
Pour être après unis sous la foi conjugale. Corn. Anneau (Agad.), festin (Boss.), voile (Id.), bouquet (Lah.), chant (Marm.), don (Corn.), présent (Volt.) nuptial, habit nuptial (Boss.), habits nuptiaux (Acad., Laf.); robe (Acad., Boss.), chambre (Acad., Bern.), bague (Dest.), torche (Volt.), pompe (Id., Staël) nuptiale, des fêtes nuptiales (J. J.), des pompes nuptiales (Volt.). Le lien (Acad., Mol., Laf.), le nœud (Acad., Boss., Mol.), le pacte (Del.), l'amour (Acad., Laf.), le devoir (Acad., Montesq., Volt.), l'état (Boss.) conjugal, des soins conjugaux (Regn.) ; l'union (Agad., J. J.), l'affection (Acad.), l'amitié (Acad., Boss.), la société (Boss., J. J.), la vie (Bern.), la fidélité (J. J.), la sagesse (Lah.), la chasteté (Boss.) conjugale; des mœurs innocentes, conjugales et maternelles (Bern.). La foi nuptiale (Fén.) est la foi que se sont jurée le mari et la femme le jour des noces; la foi conjugale (Acad., Corn., Rag., Laf.) est la foi qu'ils se gardent l'un à l'autre depuis ce même jour. Même différence entre lit nuptial et lit conjugal. Montesquieu parle d'un tableau qui représente les noces de Vulcain et de Vénus et où on voit Vulcain qui enlève sa divine épouse pour l'emporter sur le lit nuptial; un homme qui, aimant une femme, en a épousé une autre, est exposé à n'éprouver que des remords sur le lit conjugal (Les.).
Matrimonial est aussi formé d'un mot latin, matrimoniales (de matrimonium, mariage) . Mais il n'appartient pas à la langue commune ; c'est un terme de jurisprudence particulièrement usité en parlant de ce qui dans le mariage regarde la jurisprudence ou la justice. « C'était aux empereurs et aux rois qu'il appartenait de régler les conditions nécessaires pour la validité des mariages, et de marquer les degrés de parenté où ils seraient défendus. Eux seuls pouvaient donner des dispenses ; et il n'y avait que le magistrat qui pût prendre connaissance des causes matrimoniales. » Cond. « Le duc de Mantoue étant mort, son geni dre prétendait la succession en vertu de ses con-
ventions matrimoniales. » Volt. « Si l'on voulait suivre les lois matrimoniales des Hébreux, il faudrait donc les suivre en tout. » Id. « Un arrêt du parlement de Paris porte.... Quelques théologiens ont prétendu que cela était fondé sur le quatrième concile de Carthage, qui l'avait ordonné pour la révérence de la bénédiction matrimoniale. » Id. Anciennement la justice, dans certains cas, ordonnait un congrès, c'est-à-dire une épreuve pour constater si des gens mariés étaient ou n'étaient pas capables de remplir le devoir matrimonial.
(Volt.). — Il est à remarquer, en outre, que matrimonial s'emploie bien dans le langage plaisant de la comédie. Il se trouve dans le Double veuvage de Dufresny : « Oui, Monsieur, c'est la dissimulation qui maintient parmi les hommes la société civile et matrimoniale. » Regnard s'en est également servi dans les comédies qu'il a composées pour l'ancien théâtre italien. « Pour peu que vous ayez écorné la fidélité matrimoniale.... Je vous conseille de bannir de votre cerveau toutes vos idées matrimoniales. »
OBJECTION, DIFFICULTÉ. Raison qu'on oppose à une opinion ou à une proposition. On propose, on prévient, on résout des objections et des difficultés, ou on y répond.
Objection, du verbe latin objicere, jeter devant, reprocher, répond d'ailleurs au verbe français objecter. C'est donc,, à la différence de difficulté, un substantif verbai. Il suffit de cette seule remarque pour distinguer les deux mots.
La difficulté est une chose, Y objection un fait. La difficulté se considère en elle-même, comme étant, et comme étant avec telle ou telle qualité : elle est importante, insoluble, etc. L'objection se considère comme un événement, comme se passant de telle ou telle manière, et se qualifie en raison de sa manifestation et de son rapport avec celui qui en est l'auteur. On relève les termes d'une objection; on soutient le choc des objections; on fait une objection hardie, ingénieuse, subtile, pressante. « Il m'est impossible de vous suivre dans toutes les objections que vous semez sur votre chemin. Les difficultés naissent sous vos pas. » Fén. « Une telle objection ne peut partir que d'un esprit droit....: voici la solution de cette difficulté. » Volt.
Une opinion ne souffre point de difficulté, c'est-à-dire qu'elle est vraie sans contredit; elle passe sans objection , c'est-à-dire sans contradiction.
La difficulté regarde uniquement le fond, et Vobjeciion se rapporte, ou à la forme seule, ou à la forme en même temps qu'au fond. « On ne doit pas proposer cette objection comme une vraie difficulté. » Fén. « Cette difficulté ne m'étonne pas, et j'oppose à cette objection un raisonnement invincible. » Boss. « Toute votre difficulté réelle resterait, et on pourrait faire encore votre objection. » Fén. « J'ai peut-être fait à Érastedes objections dont toute la difficulté venait de l'ignorance où nous sommes de bien des choses. »M^l. a Voilà bien des difficultés.... 11 faut comparer les objections aux preuves. » J. J. « Il donne le change dans sa réponse à cette objection, parce qu'il néglige la deuxième chose, en quoi consiste toute la difficulté. » Ahn.
On peut être embarrassé d'une objection sans avoir à résoudre aucune difficulté réelle. On répond à la difficulté ou on la résout, en la levant ou en l'éclaircissant. Répondre à une objection
n'emporte souvent que l'idée d'en démêler les termes, d'en faire voir les équivoques et tout ce qu'elle peut contenir de spécieux dans la forme. C'est la logique qui enseigne l'art de résoudre les difficulte's , et la dialectique qui apprend celui de réfuter les objections.
OBSERVATION, EXPÉRIENCE. Moyen de connaître la nature ou les réalités.
'L'observation est un moyen par lequel on remarque, on aperçoit des choses visibles, apparentes. L'expérience est un moyen par lequel on force la nature à révéler ses ssc^ets. On recueille des observations, il n'y a qu'à ramasser, pour ainsi dire; on fait ou on tente des expériences, il faut pour cela une intention plus formelle de rechercher et plus d'art dans la manière de procéder. « Je n'avais pas fait alors toutes les expériences qui m'ont conduit à ce résultat; il me manquait aussi beaucoup d'observations que j'ai recueillies dans ce long espace de temps. » Buff. On recueille des observations sur les météores, on fait des expériences sur le vide.
« L'observation, moins recherchée et moins subtile, se borne aux faits qu'elle a sous les yeux, à bien voir et à bien détailler les phénomènes de toute espèce que la nature nous présente. L'expérience cherche à pénétrer la nature plus profondément, à lui dérober ce qu'elle cache, à créer en quelque manière, par la différente combinaison des corps, de nouveaux phénomènes pour les étudier; enfin elle ne se restreint pas à écouter la nature, mais elle l'interroge et la pressa. On pourrait appeler l'observation, la physique des faits, ou plutôt la physique vulgaire et palpable, et réserver pour l'expérience le nom de physique occulte. » D'Al.
« Il ne suffit pas, dit Bacon, d'observer la nature dans le cours qu'elle suit d'elle-même et librement; il faut encore la violenter par des expériences, la tourmenter, la vexer. » Cond. « Pour parvenir à connaître les phénomènes et les lois de la nature il faut donner une attention particulière à chaque chose, et comparer avec soin les faits et les circonstances; c'est ce qu'on entend par observer, et les phénomènes découverts s'a pellent observations. Mais pour découvrir des phénomènes, il ne suffit pas toujours d'observer ; il faut encore employer des moyens propres à les rapprocher, à les dégager de tout ce qui les cache , à les
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mettre à portée de notre vue. C'est ce qu'on nomme des expériences. Il a fallu, par exemple, faire des expériences pour observer la pesanteur de l'air. » Id.
Inexpérience renchérit sur l'observation : elle pénètre plus avant et elle est plus précise. « Le premier objet réel de la physique expérimentale est l'examen des propriétés générales des corps que Y observation nous fait connaître pour ainsi dire en gros, mai? dont l'expérience seule peut mesurer et déterminer les effets.... V observation journalière nous apprend que l'air est pesant ; mais Y expérience seule pouvait nous éclairer sur la quantité absolue de sa pesanteur. » D'Al.
L'observation est proprement un moyen d'instruction, et Y expérience est d'ordinaire un moyen de vérification. « Telle est la méthode de l'esprit humain dans les arts qu'il crée et qu'il perfectionne. Il recueille des observations, il fait les hypothèses que ces observations indiquent, et il finit par les expériences qui confirment ou qui corrigent ces hypothèses. » Cond. « Les vérités de la physique sont tous les phénomènes qu'on découvre par l'observation, et dont on s'assure par Y expérience. » Id.
OCCUPATION, AFFAIRE, TRAVAIL, OU- VRAGE, BESOGNE. L'idée commune à tous ces mots est celle d'un certain emploi ou d'une certaine application de l'activité.
Occupation et affaire d'abord sont séparés par d'assez grandes différences. — Occupation est général, et affaire particulier : ils expriment, celui-là quelque chose de continuel ou de constant, celui-ci quelque chose de restreint. De là vient qu'occupation se met de préférence au singulier et affaire au pluriel : on a de Y occupation et on a des affaires; on est accablé d'occupation et accablé d'affaires. Les affaires sont des sujets d'occupation, et on dit très-bien Y occupation des affaires : « Vous avez Y occupation des affaires et l'amusement des plaisirs; voilà tout ce qu'il faut à l'homme. » Volt. — L'occupation occupe, remplit le temps ou le vide de l'existence, fait qu'on ne reste pas inactif; mais elle peut n'avoir rien de sérieux, elle peut consister en jeux, en promenades, en mouvements ou en courses pour les visites, la toilette ou l'amusement , et en autres choses semblables.
Toujours à sa toilette, et devant un miroir!
Voilà tout son emploi du matin jusqu'au soir.
Belle occupation, vraiment!... Reon.
Au contraire, c'est toujours quelque chose d'important qu'une affaire ou que les affaires, c'est quelque chose qui intéresse ou qui doit intéresser. Affaire, ce qui est à faire, emporte l'idée d'une obligation et par conséquent celle d'une grande utilité. « Il serait à désirer que Monseigneur le duc de Bourgogne n'occupât toute sa solitude qu'à la lecture des histoires, et qu'il regardât cette sorte d'occupation comme son unique affaire, comme la seule pour laquelle il lui est permis de se dérober à la vue de la cour. » S. S. Dans un moment où on fait du plaisir son unique occupation, on sVcrie, à demain les affaires, ce qui revient évidemment à dire, à demain les choses sérieuses.
Travail signifie quelque chose de pénible, quel-
que chose qui demande, non pas précisément beaucoup de soins comme les affaires, mais beaucoup d'efforts, « Un travail fort et suivi a soulagé la plupart de ceux qui s'y sont livrés.» Staël. «Jésus-Christ ne nous a parlé d'une vie chrétienne que sous la figure d'un combat, d'un négoce, d'un travail, pour nous faire entendre que ce doit être une vie laborieuse et agissante. » Bourd.« Sylla savait admirablement, Fart de mêler les travaux les plus pénibles des plus sérieuses affaires aux plus vives douceurs de la galanterie. » S. Real. Au lieu de faire du jeu une occupation continuelle et de s'y appliquer comme à une affaire importante, on ne doit se le permettre que comme un divertissement passager, frivole en lui-même et propre seulement à remettre l'esprit des fatigues d'un long travail (Bourd.). — Ajoutez, pour le distinguer plus complètement encore de Y occupation et des affaires, que le travail est ordinairement productif, qu'il en résulte des effets, des transformations de matière, des édifices, des objets d'art, des compositions littéraires ou autres.
Ouvrage, ce que fait l'ouvrier, désigne proprement le résultat du travail. Aussi dit-on bien un ouvrage ou des ouvrages d'un grand travail (Fléch., Roll.). Au lieu que travail, tout subjectif, appelle l'attention sur l'action ou sur celui qui la fait, ouvrage, tout objectif, fait penser uniquement à ce qui a été créé ou produit par cette action ou par une action de ce genre. « Tous les chefs animaient le peuple au travail; et le roi Idoménée faisait avancer les ouvrages avec une incroyable diligence. » Fén. « Je souhaiterais que les femmes de condition fissent des ouvrages où l'art et l'industrie assaisonnassent le travail de quelque plaisir. » Id. « Depuis huit jours que cet agréable travail (des vendanges) nous occupe, on est à peine à la moitié de l'ouvrage. » J. J. « Après qu'on a essuyé tant de travaux et qu'on a conduit tous les ouvrages à leur perfection.... » Roll. « L'éducation des demoiselles est un ouvrage immense, et il n'est pas possible d'en soutenir le travail et d'en remplir les devoirs sans une sainteté éminente. » M.int. — Que si parfois les deux mots échangent leurs significations, de manière que travail se dise pour le résultat et ouvrage pour l'action, ils diffèrent toujours en ce que le travail, et non pas l'ouvrage, suppose du labeur ou de la peine. Les digues de Hollande sont un travail qui a dû coûter bien des efforts pour vaincre de grandes difficultés; les dunes sont Y ouvrage du vent, l'amour est souvent' l'ouvrage du hasard. De plus, travail garde son caractère de subjectivité en opposition au caractère d'objectivité qui est propre à ouvrage. La beauté d'un beau travail fait l'éloge du travailleur; celle d'un bel ouvrage se considère, non plus par rapport à l'artiste, mais dans l'objet qui est sorti de ses mains.
Besogne, d'une origine vraisemblablement vulgaire, est commun, famillier ou déprisant. Cela seul suffit pour en faire un mot à part. « Envoyez quérir notre chère Pêne, et ayez la bonté de mettre un peu toute cette besogne en train. » Mme de Simiane. « Les platoniciens ne nous faisaient pas l'honneur de penser que Dieu eût daigné nous
former lui-même : il avait, selon eux, laissé ce soin à ses officiers, à des génies qui firent dans leur besogne beaucoup de balourdises. » Volt. « Au commencement je n'étais guère occupé que de mon travail.... Mais quand ma besogne, devenue une espèce de routine, occupa moins mon esprit, il reprit ses inquiétudes. » J. J. «11 restait quelques accompagnements et remplissages à faire. Ce travail de manœuvre m'ennuyait fort. Je proposai à Philidor de s'en charger.... Il ne revint plus, et j'achevai ma besogne moi-même. » Id. « Tertullien admire cette application de l'Esprit de Dieu sur une matière si méprisable (de la boue destinée à former l'homme) : Dieu, dit-il, en formant le premier homme, songeait à nous tracer Jésus; c'est pour cela qu'il s'affectionne si sérieusement à cette besogne. » Boss.
OCCUPER, REMPLIR. On dit également, surtout au figuré, d'une place dont on est en possession, qu'on Yoccupe et qu'on la remplit.
« On occupe une place quand on y est, on la remplit quand on en occupe toute la capacité. » Cond. Remplir emporte une idée de plénitude et de suffisance, étrangère à occuper et qui l'en distingue nettement. Celui qui occupe une place la tient, en est maître ; celui qui la remplit l'occupe bien, comme il faut, en homme habile qui sait en remplir ou qui en remplit toutes les obligations.
« Ils auraient mieux rempli que moi la place que yoccupe. » Bourd. « Pour bien remplir la place qu'il occupe, il faut que l'homme de plaisir renonce à la mollesse et aux délices. » Id. a II est très-difficile d'occuper décemment les grandes places,. sans les remplir. » Marm. a Pendant les époques les plus funestes de la terreur, beaucoup d'honnêtes gens ont accepté des emplois pour empêcher un scélérat d'occuper la place qu'ils remplissaient. » Staël. A la fin de son discours de réception à l'Académie française, l'abbé Girard proteste « qu'il sent bien qu'il ne vient pas remplir, mais seulement occuper la place » de l'abbé de Rothelin, son prédécesseur. Le général Foy définissait les aristocrates en disant : « Ce sont ceux qui ont le droit d'occuper toutes les places sans être capables de les remplir. »
S'agit-il du seul fait de tenir une place, occuper est le mot de rigueur.
Peut-être on t'a conté la fameuse disgrâce
De Faîtière Vasthi, dont j'occupe la place.
(Esther). Rac.
Mais si on a égard à la manière, à la manière plus ou moins exacte dont on satisfait ou dont on peut satisfaire aux devoirs d'une place qu'on tient ou à laquelle on aspire, c'est remplir qui doit être préféré. « J'ai les qualités qu'il faut pour remplir cette place. » Bourd.
OCCUPER (S ) À , TRAVAILLER À, S'APPLI- QUER A, S'ÉTUDIER À, S'ATTACHER A. Faire de quelque chose le but de ses pensées et de ses actions. Un calomniateur s'occupe, travaille, s'applique, s'étudie, s'attache à décrier une personne.
S'occuper à n'est relatif qu'au temps : c'est le remplir (occupare) en faisant une certaine chose, le passer à faire cette chose.
On ne peut pas toujours travailler, prier, lire :
ïl vaut mieux s'occuper à jouer qu'à médire. Bon..
Athalie, voulant savoir à quoi le peuple enfermé dans le sanctuaire emploie le temps, demande à Joas:
A quoi s'occupe- t-il?
Et Joas répond :
Il loue , il bénit Dieu. Rac.
« Louis XIV s'occupait à lire des livres d'agrément dans ce loisir. » Volt. « Il est impossible qu'à Londres un poëte comique soit un homme de goût, et un orateur des communes perd son temps s'il s'occupe à l'être. » Marm.
Travailler, c'est s'occuper à quelque chose de difficile, qui demande beaucoup de temps, toute une suite d'actions, et des efforts sérieux : c'est prendre à tâche, se faire un plan de conduite par rapport à un but qu'on s'efforce d'atteindre. Travailler sérieusement (Boss., Mal.) , de toutes ses forces (Boss., Pasc, J. J.). « Il faut travailler de tout son pouvoir à se défaire de ses préjugés et il y faut employer toutes les forces de sa raison. » Fën. « L'éducation dans les monarchies ne travaille qu'à élever le cœur. » Montesq. « Je travaille depuis vingt ans à recouvrer celte estampe, et je désespère enfin d'y réussir : cela est bien rude ! » Labr.
S'appliquer, c'est s'occuper avec soin et zèle. Si on travaille de tout son pouvoir, de toutes ses forces, sans mollesse, ons' 'applique bien ou à bien faire, sans négligence, avec exactitude. « Bien s'appliquer à comprendre des vérités. » Mal. « Appliquez-vous à bien élever vos enfants.» Fën. « Socrate prêchait lui-même d'exemple, s'appliquant à remplir le plus régulièrement qu'il lui était possible tous les devoirs d'un bon citoyen. » Id. « Je m'applique à bien développer partout les premières causes. » J. J. — « Les personnes qui travaillent sérieusement à se rendre vertueux n'emploient guère leur esprit ni leur temps que pour connaître la religion et s'exercer dans de bonnes œuvres.... ; et, leurs devoirs connus, ils ne s'appliquent qu'à les remplir avec ferveur et avec exactitude. » Mal.
S'étudier , c'est s'occuper à faire quelque chose qui demande, non plus comme travailler du courage, ni comme s'appliquer de l'attention, mais de l'art ou de l'habileté, quelque chose qu'on ne peut réussir à faire sans étude, sans savoir-faire. a Pourquoi est-ce que je m'étudie à chercher des causes secrètes du dégoût que nous donne la piéte^ Il y en a de plus grossières et de plus palpables. » Boss. « Lorsque l'évêque de Meaux exposait toutes ces erreurs (de madame Guyon), l'abbé de Fénelon s'étudiait, avec tout l'art dont il est capable, à adoucir et à excuser les discours de cette femme. » Id. « La ruse qu'employa César fut de tâcher de se rendre méprisable. Il s'étudia à donner toutes sortes de marques de crainte. » Roll.
S'attacher, c'est s'occuper à faire une chose de préférence à une autre ou à d'autres qu'on laisse; car c'est se lier, se fixer, s'engager. « Socrate considérant que toutes ces vaines spéculations sur les choses de la nature ne menaient à rien d'utile et ne contribuaient point à rendre le philosophe plus homme de bien, s'attacha à étudier | ce qui regardait les mœurs. » Fén. « On ne croyait
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pas pouvoir aisément conserver le sacré breuvage en sa propre espèce, et on s'attachait principalement à garder le pain sacré. » Boss. «Sans recevoir ces impressions des méchants desseins des molinistes, je m'attachai seulement à savoir les divers sens qu'ils donnent à ce mot mystérieux de prochain. » Pasc. — Ou bien on s'attache à faire une chose avec attachement, avec une sorte d'acharnement, d'obstination, ou tout au moins avec persévérance. « Antisthène disait que c'était une folie de s'attacher à vouloir connaître la Divinité par quelque représentation sensible. » Fén. « Un artisan s'attacha à limer quelques-unes de ces barres de fer; il ne pouvait travailler que la nuit.... 11 persévéra durant trois semaines dans ce long et pénible travail. A la fin il vint à bout d'ouvrir un passage. » Boss.
Bien des personnes, dans leurs moments de loisir, s'occupent à mal parler de leurs ennemis, à les décrier. On travaille à décrier un ennemi quand on met tout en œuvre pour cela , quand on s'en fait une tâche. On s'y applique quand on le fait avec un soin particulier, avec diligence. On s'étudie à décrier un ennemi là où il faut de l'adresse, et, par exemple, auprès de gens qui l'ont en grande estime. On s'attache à décrier un ennemi auquel on s'attaque plutôt qu'à un autre ou à d'autres, ou bien qu'on poursuit opiniâtrement.
Occupez-vous, ne restez pas sans rien faire; travaillez, prenez de la peine; appliquez-vous, prenez garde aux distractions, soyez tout à ce que vous faites ; étudiez-vous à éviter les pièges et les artifices; attachez-vous à vaincre votre passion dominante, combattez-la principalement et sans relâche.
OFFRIR, PROPOSER. Présenter ou soumettre quelque chose à quelqu'un, afin qu'il l'accepte ou l'agrée.
Offrir se dit plutôt en parlant d'une chose à recevoir, et proposer quand il est question d'une chose à faire, d'un parti à prendre. Vous offrez votre bourse à votre ami, vous lui proposez un voyage ou une entreprise. On fait à une femme l'offre de son cœur et des propositions de mariage. L'offre est un don ; on l'accepte ou on la refuse : la proposition est un avis, un projet; on s'y rend ou on ne veut point y entendre. Vous offrez tant d'une maison ; vous proposez de vous la vendre à l'amiable. « Le P. Berthier m'écrivit de la part de Mme Levasseur pour m'informer que M. Grimm offrait de se charger de son entretien, et pour me demander la permission d'accepter cette offre. » J. J. « On proposa à Idoménée d'entrer dans la ligue contre les Dauniens ; il ne put rejeter une si juste proposition, et il promit des troupes. » Fén.
OISrVETÉ, PARESSE. Disposition contraire au travail , manière d'être qui fait qu'on ne travaille pas.
Oisiveté est objectif, il marque un état; paresse est subjectif, il exprime un penchant. On dit Yoisiveté des champs (Mass.), et la paresse de notre esprit (d'Ag.). On est, on croupit dans V oisiveté ou on s'en tire ; on fait ou on néglige de faire telle ou telle chose par paresse. Les oisifs sont désœuvrés, sans occupation; les paresseux
sont mous, sans énergie, sans ressort. Il nous arrive d'être oisifs, c'est l'effet des circonstances ; nous sommes par caractère plus ou moins paresseux, c'est un défaut naturel. L'oisiveté expose aux tentations de toutes sortes, aux mauvaises pensées, aux rêveries dangereuses; la paresse est une lâcheté, une langueur de l'âme qui la rend incapable de tout effort : « Par le travail on guérissait la langueur de la paresse et les pernicieuses rêveries de Yoisiveté. » Boss.
Un jour les membres se plaignirent que l'estomac, seul oisif et paresseux (Laf. , Roll.), jouissait tranquillement des biens qui lui étaient fournis. Oisif, c'est-à-dire sans rien faire; paresseux, c'est-à-dire aimant à ne rien faire, se complaisant dans un lâche repos. Paresseux signifie quelque chose de plus répréhensible en soi : Yoisiveté, non relative à l'âme , de sa nature, peut n'être à la rigueur qu'un très-grand loisir dont on fait un utile emploi, au lieu que la paresse, par laraison contraire, est toujours un vice. Lorsqu'il ne voyait plus de moyens de servir Rome dans ses malheurs, Cicéron, naturellement trop laborieux pour s'abandonner à une indigne paresse, se consolait, dans une honnête oisiveté, à raisonner et à écrire sur la vertu (Fén.) . Voltaire dit quelque part dans une de ses épîtres qu'on a fait succéder
La débauche à la volupté,
Et la vaine et lâche paresse
A cette sage oisiveté
Que l'étude occupait sans cesse,
ONDULÉ, ONDULANT, ONDULEUX. Qui forme des ondulations.
Ondulé est passif : il se dit d'une chose sur laquelle se trouvent imprimées des lignes sinueuses en forme de petites ondes. « Cette moire est bien ondulée. » Acad. « Le plumage de ce pic est ondulé sur le devant du corps. » Buff. « Le dessous du corps du moucherolle est ondulé transversalement de blanc et de gris. » Id.
Ondulant, au contraire, est actif et convient pour qualifier une action , un mouvement , ou quelque chose qui agit, qui se meut. « Le cygne développe ses grâces par mille mouvements doux, ondulants et suaves. » Buff. « Le jour de la première représentation du Barbier de Séville, je vis le parterre ondulant, agité , grondant au loin comme les flots de la mer. » Beaum. « Je ne sais ce que je louerai de préférence dans ce morceau. Est-ce le reflet de la lune sur ces eaux ondulantes ? Sont-ce ces nuées sombres et chargées, et leur mouvement? » Dm.
Ce qui distingue onduleux , ce n'est ni l'un ni l'autre de ces deux accessoires, mais la multitude des ondulations, des plis et replis, des tours et retours.
Il est des plis heureux, des courbes naturelles, Dont les champs quelquefois vous offrent des modèles; La route de ces chars, la trace des troupeaux, Qui d'un pas négligent regagnent les hameaux, La bergère indolente, et qui, dans les prairies, Semble suivre au hasard ses tendres rêveries, Vous enseignent ces plis mollement onduleux. Del.