ROTROU
Qu'un autre considère ici ta renommée,
Et te blâme, s'il vrut, de m'avoir trop aimée,
Ce n'est point à Camille à t'en mésestimer. Corn.
Dépriser, au contraire, comme décrier, par exemple, suppose qu'on manifeste ses idées et ses sentiments par ses discours, que, au lieu défaire valoir la personne, on en parle défavorablement. C'est pourquoi, comme on peut dire qu'il y a un sentiment de mésestime, on peut dire, d'autre part, qu'il y a des mots déprisants. « Je n'aurais point employé ce terme, que je trouve déprisant, si.... » J. J. « Je ne parle pas ainsi pour dépriser le mâle et puissant génie de Gorneille. » Volt. «Il eût été sage (à cet auteur) de nous montrer des vérités neuves sans dépriser celles qui nous ont été annoncées par tant d'autres. » Id. « Le mérite des plus saintes actions est toujours déprisé dans la bouche des mondains par les soupçons dont ils noircissent les intentions. » Mass.
1° MÉSINTELLIGENCE, DÉSUNION;— 2° RUP- TURE, BROUILLERIE . PIQUE ; — 3° DIVISION , DISSENSION, DISCORDE. Etat de personnes qui ne sont ou ne vont pas bien ensemble.
1° Mésintelligence , désunion.
La Mésintelligence et la désunion ont un caractère de modération qui doit leur faire assigner une place à part. La particule initiale de chacun des deux mots annonce déjà quelque chose de purement négatif, un simple défaut d'intelligence, d'union, d'harmonie, de correspondance ou de concours, une insuffisance de hons rapports. Mais c'est une cessation de bons rapports qui est désignée par les mots suivants, rupture, division et les autres. Qu'il y ait dans une société quelconque mésintelligence ou désunion, on n'y travaillera plus conjointement et de concert pour l'intérêt commun; mais qu'il y ait rupture ou division, il n'existe plus d'intérêt commun, une dissolution ou séparation totale s'est opérée, et même les mots division, dissension et discorde indiquent exprès-
SUPPLEMENT
sèment qu'il s'est formé différents partis ayant des intérêts divers qui se combattent, qui agissent les uns contre les autres. La mésintelligence et la désunion sont proprement des commencements de rupture ou de division, ou c'est quelque chose qui y mène. « Les esprits s'échauffaient, la mésintelligence allait devenir brouillerie et peut-être pis. » J. J. « Les variations de la Réforme nous ont fait voir qu'elle était un royaume désuni, divisé contre lui-même. » Boss.
Entre la mésintelligence et la désunion la différence est sensible.
La mésintelligence est un défaut d'intelligence, consiste à ne pas s'entendre, à ne pas entendre ou concevoir les choses de la même façon. « La mésintelligence qui avait déjà commencé à paraître entre les deux tribuns dans la ville éclata bien plus dans le camp.... Ils ne pensaient jamais de même. » Roll. « On reconnut combien la multiplicité des commandants est nuisible, étant rare qu'ils s'entendent bien ensemble. Les Véïens profitèrent de la mésintelligence de ceux-ci. » Id. « La mésintelligence et l'esprit d'incertitude régnaient dans l'armée française. » Volt. « Si vous aviez écrit tout d'un coup, et si vous n'aviez pas voulu mettre dans l'amitié une politique fort étrangère, il n'y aurait pas eu le moindre malentendu. Oublions donc toute cette mésintelligence. » Id. « Molière établit (dans Amphitryon) la mésintelligence d'un mauvais ménage entre Sosie et Cléanthis. » Lah.
Mais la désunion est un défaut d'union, consiste à s'éloigner de cœur ou de volonté ; au lieu d'être relative à l'intelligence ou à l'entendement, c'est à la sensibilité et aux efforts, à l'action, aux entreprises qu'elle se rapporte. « Quels désordres suivirent la triste désunion qui se fit des cœurs! » Bourd. « Le seul lien capable d'unir les cœurs, malgré tous les sujets de désunion qui naissent, c'est un esprit de charité. » Id.
De ceux qu'unit le sang plus douces pontles chaînes,
Plus leur désunion met d'aigreur dans leurs haines.
Corn.
« Il y a longtemps qu'on nous donne , chaque année, de belles espérances de déswiion des alliés. » Fén. « Je n'ai jamais senti cette désunion : tous ceux que M. de Cambrai se vante d'avoir détournés étaient avec moi dans un perpétuel concours contre la doctrine de son livre. » Boss. « Si sa majesté envoyait un corps considérable vers la Meuse, cette démarche opérerait une trèsgrande désunion entre le parti anglais et le parti pacifique. » Volt.
2° Rupture, brouillerie , pique.
Ces mots ont cela de particulier, qu'ils signifient un état accidentel, un fait. Au lieu qu'on dit entretenir la mésintelligence, la désunion, aussi bien que la division, la dissension et la discorde, on dit qu'une rupture, une brouillerie ou une pique a lieu, survient, que le bruit s'en répand, ou quelque chose de semblable.
La rupture suppose des liens quelconques qui viennent à se briser; elle éclate entre associés de toutes sortes. « Une rupture entière de l'homme avec Dieu, effet du péché mortel. » Bourd. « Les doctrines que nos Réformés ont alléguées pour
cause de leur rupture. » Boss. « La Finlande a été souvent un sujet de rupture entre la Russie et la Suède. » Volt. « Il pensa y avoir une rupture entre les cours de Rome et de Madrid. » S. S. « Enfin Périclès en vint avec Thucydide à une rupture si ouverte , qu'il fallait que l'un ou l'autre subît le ban de l'ostracisme. » Roll. — Mais la brouillerie, à cause de l'origine très-probablement vulgaire du mot, est une rupture entre gens qui vivent familièrement ensemble. « Une grande nouvelle, c'est la brouillerie de Jean Jacques et de M. Hume. Je me doutais bien qu'ils ne seraient pas longtemps amis. » Volt. « Le temps de mon séjour à l'Hermitage et de ma grande brouillerie avec mes soi-disants amis. » J. J. « Les raccommodements sont toujours plus avantageux à un amant que les brouillcries ne lui sont nuisibles.» Id. « Voltaire passa quelque temps chez cette princesse après ses brouillcries avec Frédéric. » Lah. « Il s'ensuivit une brouillerie entre la duchesse favorite et la reine Anne. » Id. « Il y eut l'autre jour une extrême brouillerie entre le roi et Mme de Montespan. » Sév. « Un jour, après une brouillerie qui m'avait éloigné de Jean-Jacques pendant quelques semaines, nous nous rencontrâmes tête à tête dans un café des Champs- Elysées. » Bern. — « Celse connaît le fond et les causes de la brouillerie de deux frères, et de la rupture de deux ministres. N'a-t-il pas prédit aux premiers les tristes suites de leur mésintelligence? » Labr.
Le mot pique est familier et par conséquent il ressemble beaucoup à brouillerie. « Dans les États despotiques on a peur que la liberté des femmes ne fasse des affaires. Leurs brouilleries, leurs indiscrétions, leurs répugnances, leurs penchants, leurs jalousies, leurs piques, cet art qu'ont les petites âmes d'intéresser les grandes, ne sauraient être sans conséquence. » Moxtesq. Cependant la pique ne survient pas seulement entre amis, et elle est moins motivée que la brouillerie, elle dépend davantage du sujet, de sa susceptibilité et de son humeur. « Phélipeaux qui avait de l'esprit comme cent diables, et autant de malice qu'eux, se plaisait à désespérer le maréchal en prenant partout sur lui ses avantages. Cela m*t une telle pique entre eux, que.... » S. S. « L'esprit de pique et de jalousie prévaut chez eux à l'intérêt de l'honneur. » Labr. « Ces écrivains, parce qu'on ne les entend pas, semblent vouloir, par pique, ne pas entendre ce qu'on leur dit. » Cond. « Ces sentiments de pique et d'envie contre la gloire naissante de Scipion sont un? tache à la réputation de Fabius. » Roll. « Quitter le service pour quelque pique d'honneur.» Id. «Ce fier Persan ne put supporter d'être sous le commandement d'un Ionien, qui d'aileurs agissait à son égard avec hauteur et empire. Cette pique fit naître entre ces deux généraux une division qui alla si loin, que.... » Id.
3° Division, dissension, discorde.
Dis, préfixe de chacun de cts trois mots, marque diversité, mouvements en sens contraires. La division, la dissension et la discorde sont donc des états de personnes, non-seulement qui ne sont plus d'intelligence ou unies, non-seulement
qui ont rompu, cessé de s'aimer et d'être en relation, mais encore qui ont des intérêts opposés et et qui s'efforcent de les faire prévaloir, qui sont adversaires les unes des autres.
Mais division exprime une diversité de parti, et dissension une diversité de sentiment. — Là où il y a division on ne fait plus cause commune, on tend à des buts différents, on a des prétentions exclusives et ennemies les unes des autres. « Ils sont liés à des partis tout contraires , et le monde est instruit de leur division. » Bourd. « On n'entend parler dans les auteurs que des divisions qui perdirent Rome; mais on ne voit pas que ces divisions y étaient nécessaires. » Montesq. «Pompée et Crassus étaient perpétuellement en division. » Roll. « La principale cause du mal est l'esprit de division qui règne entre les différents ordres de l'État. » Bern. — Là où il y a dissension les avis sont partagés, on diffère d'opinion et on dispute. « Les maux futurs de l'Église : les schismes, les erreurs, les dissensions qui devaient déchirer le mystère' précieux de son unité. » Mass. « Je me sens obligé de vous exposer l'état de nos malheureuses dissensions.... Quelle effroyable tempête s'est excitée en nos jours touchant la grâce et le libre arbitre! » Boss. « Les Troglodytes s'assemblèrent pour choisir un gouvernement ; et, après bien des dissensions, ils créèrent des magistrats. » Mntesq. Un médecin dit à d'autres dans Molière : a N'est-ce pas assez que les savants voient les contrariétés et les dissensions qui sont entre nos auteurs et nos anciens maîtres, sans découvrir encore au peuple, par nos débats et nos querelles, la forfanterie de notre art? »
La discorde, selon la force du mot latin cor, est une diversité de passion, une opposition ardente, pleine d'animosité, qui met les armes à la main , qui fait qu'on ne respire que guerre et destruction, a Ce sont ici les historiens d'Angleterre, où l'on voit la liberté sortir sans cesse des feux de la discorde et de la sédition. » Montesq. a Jean-Jacques a un peu attisé le feu de la discorde. » Volt. « Il n'y avait que lui qui pût apaiser dans le camp la farouche discorde. » Fén. k. Queîle indignité pour les Romains de souffler et d'allumer ainsi le feu de la discorde parmi des frères! » Roll. « L'Étolie agitée de discordes intestines, que l'acharnement des deux partis opposés portait à des excès furieux. » Id.— Il suit de là que discorde est propre à renchéîir sur division et dissension, la discorde étant, à parler exactement, une division ou une dissension violente, furieuse et funeste. « Autrement, chaque maîtresse aurait ses filles, ce ne serait plus que division et discorde. » Maint. « Aratus voyait au dedans des semences de division et de discorde. » Roll. « La loi agraire sera dans la main des tribuns comme un flambeau de division et de discorde toujours prêt à prendre feu. » Id. « Un secret levain de dissension et de discorde. » Id. « Ce zèle pour la liberté réunissait tous les esprits et faisait cesser dans le moment toute dissension et toute discorde. » Id.
MESURE, PRÉCAUTION.Ces mots donnent l'idée des soins qu'on prend et des démarches qu'on fait,
afin d'être, par rapport à quelque chose, prêt, prémuni, sur ses gardes, et non pas en défaut. « On prend des mesures lorsqu'on emploie les moyens nécessaires pour déterminer le succès d'une entreprise; on prend toutes ses précautions lorsqu'on met en usage tous les moyens propres à prévenir les accidents dont on peut être menacé. » Cond.
On prend des mesures pour et des précautions contre.
Mesure est un terme positif : on prend des me* sures pour se procurer un bien ou ce qu'on regarde comme tel. « Prenez-vous tout de bon des mesures pour commencer une vie nouvelle? » Mass. « En demandant aux saints certaines vertus, nous prétendons n'avoir nulles mesures à prendre pour les acquérir. » Bourd. « Tatius ne se mit en campagne qu'après avoir pris toutes les mesures propres à faire réussir son entreprise. » Roll. — Précaution est un terme négatif : on prend des précautions de peur de tomber dans un mal ou pour éviter quelque inconvénient. « On voudrait que la juste crainte d'une rechute rendît les précautions plus exactes. » Mass. « Combien de précautions il faut prendre pour instruire les enfants sans les fatiguer! » Bourd. « Rien ne • prouve mieux les alarmes que l'excès des précautions. » Volt.
Dans l'Odyssée, Minerve inspire à Ulysse les • mesures et les précautions indispensables, d'une part pour faire réussir ses projets de vengeance, d'autre part pour échapper aux pièges des poursuivants (Fén.). L'ambitieux doit prendre des mesures pour parvenir, et l'homme en place des " précautions pour n'être pas évincé.
MOINS (A — QUE), SI CE N'EST QUE. Locutions adverbiales qui servent à marquer une condition restrictive.
L'Académie définit à moins que par si ce n'est que simplement. Serait-ce qu'on peut employer indifféremment l'une ou l'autre expression? Assurément non ; car si ce n'est que ne se dit plus. En deçà du dix-septième siècle on n'en trouve plus d'exemples dans nos meilleurs .écrivains. Il faut donc renoncer à s'en servir; ainsi le veut l'usage, qui l'a condamné.
On parlerait aujourd'hui d'une manière affectée si on disait comme Pascal : « C'est une proposition qu'il faut prouver, si ce n'est qu'elle soit très-évidente d'elle-même ; » — comme Port- Royal : « Ce serait une faute de changer les définitions reçues par les mathématiciens, si ce n'est qu'il y en eût quelqu'une d'embrouillée;» — comme Bossuet : « Cet objet me revient à l'esprit marqué des mêmes caractères, si ce n'est qu'un long temps les fasse oublier; » — comme Bourd? loue : « Ils ne voudraient pas perdre un moment de leur repos pour toutes les affaires du monde, si ce n'est que leur intérêt s'y trouve mêlé ; » — comme Malebranche : « Ceux qui condamnent l'étude de la nature semblent s'opposer à la volonté de Dieu, si ce n'est qu'ils prétendent que depuis le péché l'esprit de l'homme ne soit pas capable de cette étude ; » — comme la Fontaine : « Comment ces habitants viendraient-ils ici m'interrompre, si ce n'est que votre mari (l'Amour) s'en mêle à la fin,
SUPPLÉMENT
et qu'il nous envoie des amants; » — comme Corneille :
Je vois peu d'apparence
Que vos jours à'tous deux soient en même assurance,
Si ce n'est que madame ait assez de bonté
Pour fléchir un vainqueur justement irrité.
Dans toutes ces phrases et autres semblables
le mot propre désormais est à moins que. Du reste, on aurait tort de regretter la perte de
si ce n'est que. Non-seulement il ne paraît pas
différer d'à moins que pour le sens, ce que prouve
sa désuétude même, mais encore c'est une façon
de s'exprimer lourde et inutilement compliquée.
Il revient souvent à si.... ne, qui ne présente pas
le même défaut. L'Académie, au mot si, avait
d'abord mis pour exemple dans son dictionnaire :
« Il viendra à bout de cette affaire, si ce n'est
que les puissances s'en mêlent. » Elle y substitua
dans les éditions suivantes : « Il viendra à bout
de cette affaire, si les puissances ne s'y opposent. »
MORT, INANIMÉ. Sans vie.
Mort est relatif, et inanimé absolu. C'estpourquoi on dit bien, mort de faim, d'impatience, de frayeur; au lieu qu'on dit, inanimé, simplement, sans aucune détermination. C'est pourquoi aussi on donne Pépithète de mort à ce qui a été vivant et celle d'inanimé k ce qui n'a jamais eu vie. Un corps mort est celui d'un homme qui a cessé de vivre, un cadavre; des corps inanimés sont, par exemple, les pierres et les corps célestes. Le latin est une langue morte, il ne se parle plus ; la condition des créatures inanimées n'est pas à plaindre, ce qu'elles sont elles l'ont toujours été, elles n'ont rien perdu.
Inanimé renchérit sur mort : il marque une privation plus complète. « On a beau rassembler à grands frais des suites nombreuses de ces animaux, conserver avec soin leur dépouille extérieure, y joindre leurs squelettes artistement montés : tout cela ne représente que la nature morte, I d'ordinaire, dans un lit pour y coucher, mais dans
MORTUAIRE, FUNÉRAIRE. Relatif aux hommes qui ont quitté la vie.
A en croire l'Académie, il y aurait bien peu de différence, et peut-être n'y en aurait-il point, entre ces deux mots ; car elle les définit de même, savoir mortuaire par appartenant au service, à la pompe funèbre, et funéraire par qui concerne les funérailles. Que cette définition convienne à funéraire, formé de funus , funérailles, rien de plus certain : un convoi funéraire (Volt.), honneurs funéraires (Vauv.), flambeaux funéraires (Del.), cérémonies funéraires (Roll.). « N'y a-t-il pas, dit Sapho, des chants dans toutes les solennités de la vie? N a-t-on pas vu des jeux funéraires^ » Staël. Mais, à parler exactement, la même définition n'est point du tout applicable à mortuaire, mortuarius, de mortuus, un mort. On qualifie de mortuaire ce qui concerne un mort ou les morts, et non pas ce qui appartient aux funérailles. Registre mortuaire (Buff., Lhs., Du deff., d'Al.), registre où on inscrit les noms des personnes décédées; extrait mortuaire (Buff., Volt.), extrait que Ton tire de ce registre. Dans le Légataire, Crispin, s'étant revêtu des habits de Géronte qu'on croit mort, dit à Lisette :
Tu peux quand tu voudras appeler les notaires;
Me voilà maintenant en habits mortuaires. Regn. Des habits funéraires seraient tout autre chose, c'est-à-dire des habits qu'on porte quand on assiste à une cérémonie funéraire ou funèbre. Droits mortuaires, droits perçus sur les morts; frais funéraires, frais occasionnés par des funérailles.
Ce qui a trompé l'Académie, c'est qu'elle a mal interprété l'expression drap mortuaire. Elle suppose qu'on nomme ainsi ce qu'autrement on appelle poêle, une grande pièce d'étoffe dont on couvre le cercueil pendant les cérémonies funèbres. C'est une erreur. Un drap mortuaire est un linceul, une grande pièce de toile qu'on met, non pas, comme
inanimée, superficielle. «Buff. Dans un de ses poèmes, Thomas dépeint le génie du mal faisant de la terre un vaste chaos
Où l'homme épouvamé ne voit....
Qu'une nature morte, aride, inanimée.
Il en est de même au figuré. Ce qui est mort produit peu d'effet; ce qui est inanimé n'en produit point. « La musique intéresse plus que la peinture.... L'a peinture est souvent morte et inanimée; elle vous peut transporter au fond d'un désert : mais sitôt que des signes vocaux frappent votre oreille, ils vous annoncent un être semblable à vous. » J. J. Un teint mort manque de vivacité; une figure inanimée n'a pas plus de vivacité qu'un marbre.
La poésie, qui, comme on sait, recherche de préférence les expressions fortes , emploie bien inanimé dans le sens relatif et affaibli de mort et même quelquefois de mourant. Ainsi, dans la Benriade, Voltaire représente comme il suit le peuple affamé de Paris venant recevoir les vivres que lui fait offrir la bonté généreuse de Henri IV.
On voit sur les remparts avancer à pas lents
Ces corps inanimés, livides et tremblants....
Quel est de ces mourants l'étonnement extrême !
un cercueil pour y coucher ou y ensevelir un mort. Ainsi l'ont entendu les plus grands maîtres. Bossuet écrit à une religieuse : « Le saint époux soit béni de toutes les grâces qu'il vous a faites sous le drap mortuaire; c'est le drap de l'époux enseveli. » On lit dans son panégyrique de saint Bernard :« Je me jetterai à corps perdu sur vous, ô aimable mort, etje mourrai avec vous; je m'envelopperai avec vous de votre drap mortuaire: aussi bien j'apprends de l'apôtre que nous sommes ensevelis avec vous dans le saint baptême. » De même Jean-Jacques Rousseau dans une lettre à un de ses amis : « Vous trouvez chez vous la nature en décadence.... On ne meurt point de la surdité, et l'on ne meurt guère de la goutte. Mais vous aimez à vous affubler la tête d'un drap mortuaire. »
MOTEUR, MOBILE, PROMOTEUR, ÂME. Le moteur, le mobile, le promoteur et l'dme d'une chose la font aller.
Le moteur et le mobile la font proprement commencer-à aller, la font entrer en mouvement. Aussi dit-on particulièrement bien le premier moteur et le premier mobile d'une chose, et non son premier promoteur ni sa première âme.
Moteur diffère ensuite de mobile en ce qu'il indique, pour mettre en mouvement, une action plus immédiate. Moteur, celui qui meut, marque essentiellement l'action; mobile, primitivement ce ou celui qui est mu, ne la signifie que par extension et abusivement. Ainsi le premier moteur d'une entreprise la fait être, en est la cause directe; et son premier mobile contribue seulement à la faire être ou l'amène comme de loin. Le pape Jules II fut le premier moteur de la Ligue de Cambrai (Volt.), c'est-à-dire le premier qui la forma; mais le pape Grégoire XIII fut le premier mobile de la bataille de Lépante (Volt.) , c'est-àdire le premier qui la prépara. C'est une distinction déjà établie par Condillac dans les termes suivants : « En physique, premier moteur ne se dit que de Dieu qui a le premier imprimé le mouvement à la matière,, et premier mobile se dit d'une première cause seconde. » En général, premier moteur ne s'emploie guère qu'en parlant des personnes, Dieu ou les hommes, parce que les personnes sont seules de véritables agents. « Reconnaître une première cause et un premier moteur, une puissance suprême, de qui tout est émané. » Bourd. « Le lord Lovât avait été le premier moteur de l'entreprise ; il en avait jeté les fondements.» Volt. Mais premier mobile convient tout aussi bien à l'égard des choses, parce qu'elles ne sont que des sortes d'agents ou comme des agents. « Une envie hypocrite a été le premier mobile de la conspiration des Juifs contre le Sauveur. » Bourd.
Je ne connais d'autre premier mobile
Dans l'univers que l'argent et que l'or. Laf.
Promoteur, de son côté, est manifestement en opposition avec moteur et mobile. Le promoteur ne fait pas commencer mais continuer à aller. Ce n'est point un auteur ou une cause comme les deux autres, mais un simple propagateur. « Il entend une doctrine de démons celle dont les démons sont les auteurs ou les promoteurs. » Boss.
Ame, enfin , a cela de distinctif par rapport aux mots précédents, qu'il n'emporte pas nécessairement l'idée d'impulsion, mais plutôt celle de pensée ou d'intelligence ; si bien qu'on appelle âme d'une entreprise l'homme qui en est le conseil ou la tête, au lieu d'en être le ressort, la cheville ouvrière, ce qui lui donne le branle. « Etre Y âme des assemblées, des délibérations, de tous les conseils et de toutes les résolutions. » Bourd. aLouis de Condé fut Yâme invisible de la conspiration d'Amboise, et conduisit cette entreprise avec tant de dextérité, que....» Volt. « Canillac se considérait comme Yâme et le moteur du triumvirat qui s'allait former. » S. S.
MOUCHE, MOUCHARD. Noms donnés aux espions de la police, parce que, comme des mouches, ils entourent et suivent ceux qui leur sont signalés, épiant l'occasion de les surprendre; ce sont des surveillants acharnés auxquels on ne peut échapper un instant.
C'est l'idée exprimée simplement par mouche. « Je me sens entravé de mille pièges, entouré d'espions, de mouches, de surveillants. » J. J. «On m'a montré et recommandé partout aux facteurs, aux commis, aux gardes, aux mouches,, aux sa-
voyards. » Id. Mais mouchard, aujourd'hui plus usité que son synonyme, est plus populaire et marque plus de mépris pour le métier qu'il désigne.
Nomme-t-on pas aussi mouches les parasites ? Les mouches de cour sont chassées;
Les mouchards sont pendus Laf.
Du reste, les deux mots peuvent s'appliquer par extension et avec cette nuance à d'autres espions que ceux de la police. Harpagon renvoie La Flèche, parce que « il ne veut point voir sans cesse devant lui un espion de ses affaires, un traître dont les yeux maudits assiègent toutes ses actions; » et il ajoute : « Ne voilà-t-il pas de mes mouchards, qui prennent garde à ce qu'on fait ! » Mol.
MOUSQUET, FUSIL. Arme à feu portative, la même que celle qui fut appelée primitivement arquebuse, si ce n'est qu'elle est un peu moins longue.
Mousquet ne se dit plus depuis le commencement du dix-huitième siècle, excepté dans les deux locutions consacrées, porter le mousquet, c'est-à-dire être soldat dans l'infanterie, et crever comme un vieux mousquet, c'est-à-dire mourir tout-à-coup d'un excès. C'est que l'instrument de guerre dont il s'agit n'est plus "fait comme au temps où il s'appelait mousquet. En changeant de forme il a changé de nom.
Le mousquet ressemblait davantage à l'arquebuse; on le faisait partir au moyen d'une mèche allumée, ainsi qu'on le pratique encore à l'égard des pièces d'artillerie. Quand on fut parvenu à l'armer d'une batterie ou d'un fusil, c'est-à-dire d'une pièce d'acier qui couvre le bassinet et contre laquelle donne la pierre tenue par le chien, on le nomma fusil.
Ce fut vers 1600 qu'on commença à transformer le mousquet en fusil. Par conséquent le mot de mousquet doit être seul employé en parlant de cette arme relativement aux époques antérieures, au moins depuis Louis XI ; c'est depuis Louis XI seulement, suivant Voltaire, que le mousquet devint d'un fréquent usage dans les armées. Ainsi les Espagnols qui conquirent l'Amérique au commencement du seizième siècle avaient des mousquets et non pas des fusils. « Les Américains assiégèrent Cortès (1520); ils se précipitèrent en foule contre les canons et les mousquets. » Volt. « En Amérique les Indiens, voyant l'effet étonnant des armes à feu, ramassaient à terre des balles de mousquet, puis.... » J. J. Ainsi dans les processions de la Ligue, pendant que Henri IV pressait Paris (1590) , les moines marchaient « le mousquet et le crucifix à la main, et la cuirasse sur le dos. » Volt. Ainsi, pour armer les paysans de la Dalécarlie, Gustave Wasa fit acheter à Lubeck (1516) un nombre considérable de mousquets (Volt., Vert.).
Jusqu'ici point de difficulté. Mais, comme depuis 1600 jusqu'à 1703, époque à laquelle on cessa définitivement de se servir du mousquet dans les armées, le mousquet ou arquebuse à mèche continua à être employé concurremment avec le fusil ou arquebuse à batterie, il semble qu'il n'y ait jamais de choix à faire entre les
SUPPLEMENT
deux mots pour ce qui concerne le dix-septième siècle. Cependant il est à présumer que le mousquet y était plutôt pour la guerre et le fusil pour la chasse. Mme de Sévigné écrit à sa fille : « Il n'y a point de nouvelles de Condé, qu'une perte de huit ou dix soldats, et le chapeau du maréchal d'Humières percé d'un coup de mousquet. » Et dans une autre lettre : « A propos de Livry, pour tous faire voir qu'on est blessé partout, M. de Méli tira il y a quelques jours dans notre forêt; son fusil lui creva dans la main.» D'ailleurs, au dix-septième siècle même le mousquet était déjà considéré comme une arme qui vieillissait. Dans V Avare (1667), parmi les antiquailles que l'emprunteur est obligé de prendre pour une somme de mille écus se trouvent « trois gros mousquets tout garnis de nacre de perle, avec les tiois fourchettes assortissantes. » Mol.
MULTITUDE, MULTIPLICITÉ. Grand nombre.
Multitude se dit des choses qui sont, et s'emploie bien au pluriel : une multitude d'hommes, d'oiseaux, de livres, d'étoiles; des multitudes de religions (Pasc). Mais multiplicité rappelle un peu multiplication et multiplier, se dit des choses qui se font et n'est jamais d'usage qu'au singulier : on reproche aux gens de justice la multiplicité des écritures (Volt.); se plaindre de la multiplicité des fêtes instituées en l'honneur des saints (Bourd.). — En parlant des mêmes choses, on se sert tantôt de multitude, tantôt de multiplicité, suivant qu'on les considère comme quelque chose qui est ou comme quelque chose qui se fait. La multitude des religions peut être un objet de scandale ; Bossuet ne veut pas qu'on impute à l'Eglise romaine la multiplicité de religions qui naissaient tous les jours en Angleterre sous Cromwell. Il y a dans une pharmacie une multitude de remèdes; Massillon prétend que la santé des grands, déjà ruinée par l'intempérance, succombe souvent sous la multiplicité des remèdes.
D'ailleurs, multitude se prend indifféremment en bonne et en mauvaise part, au lieu que multiplicité emporte presque toujours l'idée d'un mal ou d'un excès, d'une action, d'une multiplication indiscrète ou intempestive. Qu'un livre contienne une multitude de citations, cela peut ne présenter rien que d'utile et de louable; mais une multiplicité de citations n'est, selon Bossuet, qu'une ostentation de savoir. L'éducation des enfants demande une multitude de soins; saint Louis gémissait sous le poids de la couronne et sous la multiplicité de ses soins et de ses devoirs (Mass.). Une des choses les plus remarquables dans la liturgie catholique, c'est la multitude des prières; c'est un abus que de faire consister la dévotion uniquement dans la multiplicité des prières (Fén.) . Les enfants, tous naturellement curieux, nous font une multitude de questions ; mais on en voit qui, à un certain âge, cherchent à se divertir de l'attention due aux instructions sérieuses en se jetant dans une multiplicité de questions frivoles (Maint.).
MUTILER, TRONQUER, ESTROPIER. Agir de telle façon sur un membre ou sur les membres du corps d'un animal, qu'il en soit altéré, mis
SUPPL. SYN. FRANC
dans un fâcheux état. Dans la fable intitulée Les souris et le chat-huant, la Fontaine se sert également de ces trois mots pour exprimer l'opération que l'oiseau fit subir aux souris qu'il nourrissait et tenait en réserve dans un creux d'arbre. Ils se disent au figuré dans une acception analogue , en parlant, par exemple, des ouvrages d'esprit et des écrivains qui les ont composés.
Mutiler et tronquer diffèrent comme les verbes latins mutilare et truncare, d'où ils dérivent. Or, mutilare, de mutilus, grec u.ituXoç, signifie, suivant Dœderlein, une altération par le retranchement d'une ou de plusieurs des plus petites parties, le nez, les oreilles, les cornes, les mains; au lieu que truncare marque une altération telle que ce qui reste du corps n'est plus qu'un tronc, c'est-à-dire que ce verbe suppose le retranchement de la tête ou des jambes et des cuisses. Par extension mutiler s'emploie plutôt en parlant d'une partie et tronquer en parlant du tout. On dit un bras mutilé (Thom.), et le corps tronqué d'un homme à qui on a tranché la tête. « Ils ont allongé, raccourci, mutilé des mots..,. Les familles de mots ont été tronquées. » Thom. En outre, tronquer est propre à renchérir sur mutiler. Pour qu'un arbre soit mutilé il suffit qu'on lui enlève des rameaux; mais il n'est tronque' qu'autant qu'on lui ôte ses plus grosses branches pour ne lui laisser que le tronc. « Les prédicateurs se sont permis souvent de mutiler, de tronquer les passages qu'ils empruntaient des livres saints, d'en altérer le sens. » Mahm. « A-t-on jamais ouï parler de dix volumes in-folio clandestinement mutilés, tronqués ? » Dm. On mutile la vérité par le silence (Buff.); mais tronquer la vérité (Boss.) suppose des falsifications positives et artificieuses par suppression.
Estropier (extorpiare, extorpidare, de torpidus, engourdi, immobile) détermine le mode d'altôraration éprouvé par le corps, lequel consiste à être rendu incapable de mouvement. Aussi est-ce le mot préféré par la Fontaine dans l'endroit où il indique expressément que l'intention du chathuant en traitant les souris comme il le fit était de les empêcher de se sauver.
Les premières qu'il pril du logis échappées,
Pour y remédier, le drôle estropia Tout ce qu'il prit ensuite.
De plus, estropier n'emporte pas nécessairement, comme ses deux synonymes, l'idée du retranchement d'une partie du corps. Soyez perclus d'un bras ou dune jambe, vous voilà estropié, quoique vous conserviez tous vos membres. Au figuré de même. Qui estropie des vers ou des noms les tourne tout de travers, mais il les laisse entiers. Les ciseaux de la censure mutilent ou tronquent une pièce de théâtre ; de mauvais acteurs l'estropient.
MYSTIQUE, MYSTÉRIEUX. Où il y a du mys^ tère, quelque chose de secret, d'enveloppé, de. peu compréhensible, ou quelque sens caché.
Mystique a. été pris immédiatement du latin mysticus, grec jjLuaxixoç , dont la signification est la même. Mystérieux est un mot tout français form6 du mot français mystère.
C'est pourquoi mystique est une expression con-
sacrée en termes de théologie, de philosophie et de jurisprudence; au lieu que mystérieux appartient au langage commun.
Mystique se dit assez fréquemment en théologie: c'est là son domaine propre. « L'Église est le corps mystique de Jésus- Christ. » Acad. « Nous ne pouvons prétendre au salut que comme membres de Jésus-Christ, c'est-à-dire comme faisant une portion de ce corps mystique et divin qu'il est venu former sur la terre. » Mass. « Jesus-Christ célèbre la préparation de sa mort en la retraçant sous des signes mystiques. » Id. « Saint Augustin nous a donné les plus belles règles que nous ayons pour discerner le sens littéral d'avec le mystique et l'allégorique. » Boss. « Vous m'avez dit (ô Jésus) que vous viendriez comme un voleur.... Vous savez, voleur mystique, quand vous viendrez. » Id. « Jésus-Christ se voyait contraint (en Angleterre) de chercher d'autres voiles et d'autres ténèbres que ces voiles et ces ténèbres mystiques dont il se couvre volontairement dans l'eucharistie. » Id. En phi'osophie, ainsi qu'en jurisprudence, mystique n'entre que dans une seule locution. En philosophie, d'une part, on qualifie de mystique une secte ou un philosophe qui, à l'exemple des mys iques en dévotion, s'enfonce et se perd dans des spéculations sur ce qu'il y a de plus incompréhensible en Dieu ou qui prétend entrer en communication avec lui par des voies secrètes, inconnues au reste des mortels. En jurisprudence, d'autre part, on appelle mystique un testament écrit ou tout au moins signé par le testateur et remis par lui, clos et scellé , à un notaire.
Mais c'est dans la langue parlée par tous qu'est la place de mystérieux, et il y est d'un usage il-
limité. Seulement, comme il marque par sa terminaison plénitude ou même excès, il se prend pour l'ordinaire en mauvaise part. Affaire, conduite mystérieuse; entretien mystérieux; donner à ce qu'on dit un air mystérieux ; c'est un homme fort mystérieux.
Bossuet s'exprime en théologien dans le passage suivant : « Au dernier jour, le Fils de l'homme paraîtra dans toute la terre.... Où sera le corps, là s'assembleront les aigles.... Contemplons ces aigles mystiques, les esprits sublimes, à qui le monde n'aura rien été, prendre tout à coup leur vol à la rencontre de Jésus-Christ pour être ensuite toujours avec lui. » Mais Bossuet parle la langue usuelle lorsqu'il dit : « Ce fut Pierre, et non pas Jean , ni les autres, qui amenèrent au Sauveur les 153 poissons mystérieux qui ne rompaient point le filet, et qui figuraient les vrais fidèles. »
Langage mystique est une locution qui serait déplacée hors de la théologie : « On regarda les cérémonies comme un langage mystique,' et Calvin parut trop outré en les rejetant. » Boss. Langage mystérieux se peut dire partout, et singulièrement en matière de religion, ce qui, il aut bien le remarquer, n'est pas la même chose qu'en théologie. Outre cela, il se peut qu'ici mystérieux soit par rapport à mystique comme harmonieux par rapport à harmonique, c'est-à-dire, non pas indicatif, mais expressif, non pas désignatif du genre auquel appartient l'objet en question, mais significatif de l'effet qu'il produit sur nous : si bien que, à la différence du langage mystique qui est de telle sorte, figuré, spirituel, allégorique, le langage mystérieux serait tel qu'il nous déplairait par l'excès où l'affectation de secret qui s'y trouve.
NAISSANCE, ORIGINE, EXTRACTION. Ces
mots servent à exprimer d'où sort une personne, de quels parents.
Entre naissance et origine d'abord la différence est bien simple et bien certaine. Naissance rappelle les derniers parents, ceux dont on est né; et origine, les parents primitifs, ceux qu'on trouve à Y origine, quand on remonte jusqu'à la source. Un homme d'une naissance très-commune eu égard à la condition de son père et de sa mère sera néanmoins d'une origine illustre si sa généalogie le fait descendre de quelque grand personnage. Par leur naissance les juifs sent, les uns Français, les autres Allemands, etc., suivant qu'ils sont nés, les uns en France de parents français, les autres en Allemagne de parents allemands, etc. ; mais ils ont tous la même origine, puisqu'ils appartiennent tous à la même race, étant tous issus des fils de Jacob. On dit les droits ( Mass. ) et les honneurs ( Boss. ) de notre naissance , et ce sont ceux que nous tenons de nos parents, des parents qui nous ont donné le jour; mais origine suppose dans le passé quelque chose de lointain, car on dit l'antiquité de Vorigine (Mass.), et
une origine qui se perd dans la nuit des temps (Acad.).
Extraction, du latin ex trahere, tirer de, d'entre, du milieu de, n'a rapport ni à la fin ni au commencement de la suite des parents, mais au milieu, à la succession des ancêtres; en sorte que la noblesse de V extraction fait penser à ce qu'ont été tous les membres d'une famille depuis Vorigine jusqu'à la naissance de la personne dont il est question. « La foi de l'Église catholique, dit saint Athanase, est celle que Jésus-Christ a donnée, que les apôtres ont publiée, que les Pères ont conservée.... Tout est compris en Ges quatre mots .: Jésus-Christ, les apôties, les Pères, nous et l'Église catholique : c'est la chaîne qui unit tout; c'est là notre descendance, notre race, notre noblesse, et le titre inaltérable où le catholique trouve son extraction. » Boss. « Mon Dieu, faites sentir à ces déserteurs l'opprobre dont ils se couvrent, de ne tenir plus à la succession de tant de martyrs et de pasteurs dont nous descendons de siècle en siècle, de renoncer à la noblesse et à l'ancienneté de leur extraction. » Mass.
Extraction se distingue encore par une autre
nuance : il est particulièrement qualificatif. La naissance ou V origine d'un homme n'en fait souvent connaître que quelque chose d'extrinsèque, son pays, par exemple, ou l'époque à laquelle le nom de sa famille a commencé à paraître dans le monde; Vextraction d'un homme en annonce les talents ou les défauts, les vertus ou les vices héréditaires, un extrait ayant nécessairement telle ou telle nature, la même que ce d'où il a été tiré. « L'homme, sorti des mains de Dieu, se ressent, en tout ce qu'il est, de la nohlesse de son extraction. » Roi.l. « Du génie et de Vextraction qu'il était ( le P. Tellier ) , on ne peut être surpris qu'il fût sur tout le reste grossier et ignorant à surprendre, insolent, impudent, impétueux.... » S. S. Un homme de basse naissance ou de basse origine est de bas lieu, ne brille pas par ceux dont il descend immédiatement ou médiatement; un homme de ba^se extraction est bas, tient de ses aïeux des sentiments peu relevés.
NÉCESSAIRE, INDISPENSABLE. Qui ne peut pas ne pas être, ne pas avoir lieu, ou dont on ne peut pas se passer.
Nécessaire est absolu ; indispensable, relatif. Ce qui est nécessaire l'est en soi; ce qui est indispensable l'est par rapport à nous. Dieu est nécessaire; son culte est indispensable. C'est une conséquence nécessaire que celle qui découle d'un principe évident ; quand vous avez admis certaines propositions, vous êtes amené par une conclusion indispensable à convenir de telle ou telle chose. On dira plutôt d'un devoir qu'il est nécessaire, et d'une obligat on qu'elle est indispensable; ou, si le devoir, par exemple, reçoit les deux qualifications, elles n'auront pas le même sens exactement; devoir nécessaire voudra dire devoir dont on ne peut jamais s'exempter, et devoir indispensable signifiera devoir dont on ne peut s'exempter dans certaines situations : « Quel bonheur si je pouvais vous persuader ces deux devoirs si indispensables dans la religion que nous professons, et si nécessaires dans tous les états de la vie 1 » Bourd.
Ce qui est nécessaire l'est universellement, à tous égards, quoi qu'il arrive; au lieu que ce qui est indispensable dépend souvent des lieux, des circonstances, du moment, des individus. La nature fait les choses nécessaires; les convenances font quelquefois les choses indispensables. Il est impossible de ne pas faire ce qui est nécessaire; souvent il est simplement mal de ne pas faire ce qui est indispensable : l'homme meurt nécessairement; un homme poli est indispensablement obligé à certaines déférences envers certaines personnes. Nos besoins naturels sont nécessaires ; ceux que nous nous sommes créés par l'habitude sont indispensables. Ainsi il est nécessaire de se vêtir pendant la froide saison, et la mode a rendu indispensahles certaines formes d'habits. La respiration nous est nécessaire; que de gens pour qui est devenu indispensable l'usage du tabac ou du café !
Étant relatif à nous, indispensable exprime quelque chose de plus impérieux pour nous ; en sorte que le nécessaire, bien que l'emportant sur V indispensable au fond, nous touche et nous
presse moins. Aussi n'est-il pas rare de trouver indispensable mis après nécessaire pour renchérir. «Examiner la tradition de l'Église pour savoir ce qu'elle a toujours regardé dans la communion comme nécessaire et indispensable. » Boss. «Parmi ces dernières vertus il doit y en avoir quelqu'une qui soit plus nécessaire, plus essentielle, plus indispensable à l'héroïsme. » J. J. « Cela ne veut pas dire que ce sacrifice (d'argent pour les impôts) ne soit pas nécessaire et même indispensable. » Destutt de Tracy.
NÉGLIGENCE, INCURIE. Défaut de soin.
La négligence, de nec légère, ne pas choisir, est inattentive; V incurie , de in négatif et de cura, souci, est insouciante.
Daus la négligence on considère plutôt l'effet du défaut, le dommage qui en résulte; et, dans Vincurie, l'état de l'esprit atteint du défaut, état de sécurité, d'indifférence, de non préoccupation. Avec de la négligence on ne fait pas les dhoses ou on ne les fait pas bien; avec de Vincurie, on ne les prend pas à cœur, on ne s'en inquiète pas.
La négligence est nuisible au succès des affaires. « Ceux qui ont en garde votre vaisselle , vos pierreries, vos trésors, s'ils négligent de les garder, les perdent en tant qu'en eux est, encore que le voleur ne vienne pas. On ne les châtie pas néanmoins toujours, parce qu'on n'aperçoit la faute de cette négligence que quand le malheur est arrivé. » Boss. « Un bon général doit bien se donner de garde de relâcher ses soins et sa vigilance dans les bons succès, la moindre négligence étant capable de tout ruiner. » Roll. — Vincurie est commode, elle exempte de toute sollicitude, de toute peine d'esprit. « 11 y en a qui ne trouvent leur repos que dans une incurie de toutes choses, qui ne prennent rien à cœur, qui se donnent à qui est présent, et n'ont du futur aucune inquiétude. » Boss. « Il aurait l'embarras des richesses, des soucis, des affaires ; il faudrait .renoncer à Vincurie, pour lui la plus douce des voluptés. » J. J.
Quant à moi, que ma négligence,
Tout comme un auteur d'importance,
Porte assez à ne rien valoir,
De grâce, force remontrance....
Que j'aime la douce incurie
Où je laisse couler mes jonrs! Chapelle.
D'ailleurs, la négligence est relative, elle ne finit pas, elle ne fait pas attention à tout; au lieu que Vincurie est absolue, elle ne se donne la peine de rien. La négligence n'est pas assez soigneuse ; Vincurie ne l'est point. C'est pourquoi le mot incurie se place mieux après qu'avant celui de négligence. « On va voir la négligence et Vincurie des pairs. » S. S. « Là-dessus je ne puis qu'admirer la négligence, Vincurie, et j'ose dire la stupidité de la nation anglaise. » J. J.
NETTOYER, LAVER, RINCER. Rendre propre, enlever d'une chose les ordures, les matières étrangères qui la salissent, la tachent ou la souillent.
Nettoyer est plus général que laver, qui, à son tour, est plus général que rincer.
Nettoyer, c'est rendre net (du latin nitidus), c'est-à-dire poli, luisant, pur, de quelque manière qu'on s'y prenne pour produire cet effet, qu'on ramasse et qu'on emporte des immondices, qu'on
balaye, qu'on torche, qu'on écure, qu'on fourbisse, qu'on vanne, qu'on épluche, qu'on étrille ou qu'on brosse.
Laver, latin lavare, du grec àovsiv , baigner, ' faire prendre un bain, c'est nettoyer avec de l'eau ou avec quelque autre liquide; c'est, suivant le langage de la chimie, employer, pour nettoyer, la voie humide et non la voie sèche. Après la mort des poursuivants, Ulysse ordonne aux femmes de nettoyer la salle en emportant les morts et en balayant, et de laver la table du festin en y passant une éponge remplie d'eau (Fën.). « Il ne sert de rien d'être lavé de l'eau du baptême, si on n'est nettoyé par la foi. » Boss.
Rincer, dans Nicod reinser, pourrait bien venir de l'allemand rein, pur, reinigen, rendre pur. Quoi qu'il en soit, il signifie, non pas nettoyer en lavant et en frottant, comme le dit à tort l'Académie, mais nettoyer une chose en la lavant à l'intérieur avec de l'eau qu'on y agite. Voilà pourquoi ce mot ne se dit que des vaisseaux, et encore uniquement quand on les considère comme lavés en dedans de la manière qui vient d'être indiquée. On lave des bouteilles, quand on les nettoie comme des assiettes, en les frottant en dehors avec de l'eau; mais on les rince, à proprement parler, comme on rince un tonneau, en y faisant aller de côté et d'autre, par secousses alternatives, de l'eau qu'on a mise dedans. C'est ainsi qu'on se lave les mains, et qu'on se rince la bouche. a Lorsque les Arabes ont tué une autruche..., ils la secouent et la ressassent, comme on ressasserait une outre pour la rincer. » Buff. Que si on ne rince pas des verres sans les frotter, c'est une exception à laquelle l'Académie aurait d'autant moins dû se laisser tromper, que l'action de laver, en général, a très-rarement lieu sans qu'on frotte.
NON, NENNI. Particules négatives.
L'Académie décide dans son dictionnaire que nenni est familier, et qu'il ne s'emploie que pour répondre négativement à une interrogation expresse ou sous-entendue. Double assertion qui est incontestable mais insuffisante, et qui demande à être expliquée.
Non est le latin non, et se dit comme lui dans une foule de cas où il ne s'agit point de faire une réponse. iVort-seulement, mais encore....; non que je ne l'estime beaucoup ; il avait des flatteurs, et non pas des amis; il est en peine, non sans raison ; tous les gens non intéressés; nous ne devons pas haïr notre prochain, non pas même quand nous en sommes maltraités.
Nenni vient-il du latin ? C'est douteux, ou du moins les étymologistes ne s'accordent pas sur celui ou ceux des mots latins d'où on peut le dériver. On conçoit donc qu'il n'ait pas toutes les applications du latin non, et qu'il ne convienne que dans la conversation familière. Et même il semble aujourd'hui totalement désusité, si ce n'est dans certaines provinces où on parle encore patois ou moitié patois moitié français, en Provence, par exemple. C'est une perte pour notre langue; car, tout bien considéré, il n'y a pas, comme on pourrait le croire si on s'en rapportait à l'Académie, une entière identité de signification entre non et nenni.
Nenni se trouve par rapport à non eomme pas par rapport à point: il est moins fortement négatif, il n'exprime qu'une demi-négation ou un demi-refus. C'est pour cela apparemment qu'on dit un doux nenni, c'est-à-dire un non affaibli, qui, au lieu de rebuter, donne à espérer, agace et engage. Nos meilleurs écrivains l'ont entendu ainsi. Quelques exemples en feront foi.