‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 92 sur 881 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

dants , qu'on conçoit à peine la possibilité de leur synonymie. Cette synonymie n'a lieu en effet que quand le substantif se prend objectivement comme le participe pour exprimer le résultat de l'action , une chose faite , quand , par exemple , production veut dire , comme produit , une chose qui a été produite. Alors subsistent entre les deux mots des différences qui tiennent à la diversité de leur signification primitive.

Les substantifs proprement dits sont relatifs et concrets ; les participes , absolus et abstraits. Les uns font connaître la chose extrinsèquement , ils la présentent dans ses particularités , dans ses rapports au temps , aux personnes , aux circonstances, à la manière; les autres la font connaître intrinsèquement, en elle-même, sans considération relative , indépendamment de tout rapport à l'agent et à son mode d'agir, abstraction faite de toutes les circonstances qui ont accompagné l'action. En un mot , quoique le substantif ne signifie pas l'action particulière de faire la chose , mais la chose faite , il la rappelle avec toutes ses particularités; tandis que le participe désigne la chose absolument, telle qu'elle est au fond, intrinsèquement, en soi. De sorte que le participe se trouve, à l'égard des substantifs en ion, identiquement dans le même rapport que les substantifs sans terminaison significative, dans le même rapport, par exemple, qu'acte et action, progrès et progression, concept et conception.

NARRATION, NARRÉ. Le sens commun à ces deux mots est l'idée d'un fait raconté , ou de la relation d'un fait.

La narration se rapporte à celui qui fait le récit, et à la manière dont il le fait; elle indique de sa part des détails, de l'invention pour les circonstances accessoires , une manière à lui propre. Le narré ne se rapporte qu'aux choses narrées , au fond du récit-; il le présente de la façon la plus simple , la plus brève , la plus abstraite , la plus absolue, indépendamment de tous les détails de forme et de tous les ornements qui ne tendent qu'à faire valoir le narrateur ou sa cause : c'est le récit pur et simple du fait , sans rapport à la manière. On donnera plutôt à narration les épithètes qui s'appliquent à l'auteur , à son style et à l'arrangement de son récit ; à narré , celles qui conviennent au fait : une narration intéressante plaît par la manière fleurie, élégante , bien ménagée dont les faits sont racontés ; un narré intéressant plaît par ces faits eux-mêmes. La narration se qualifie comme une œuvre littéraire , poétique , ou oratoire ; ce qu'on y considère le plus , ce n'est pas le fond , mais la forme ou la manière ; les incidents y dépendent du narrateur, qui peut à son gré les modifier, a Avoir re talent de la narration. ■» Lah. « Le cardinal Dubois avait des pointes de vivacité et des narrations amusantes. » S. S. « Les Grecs sont plus éloquents dans leur narration que curieux dans leurs recherches. » Boss. « Bocace est le premier modèle en prose pour le naturel de la narration. » Volt. Le narré se qualifie comme l'œuvre d'un historien ou d'un témoin ; il doit être d'une fidélité rigoureuse ; il ne comporte ni les retran-

chements , ni les modifications ; il faut qu'il n'ait rien de personnel, que le narrateur n'y mette rien du sien , que rien n'y soit laissé à son arbitraire, a II y a dans ce discours d'Eschine un narré aussi long qu'infidèle de l'administration de Démosthène. » Lah. « Autant de mots, autant d'erreurs grossières dans ce narré de La Beaumelle , sur lequel il lui était aisé de s'instruire. » Volt.

Un simple fait conté naïvement , Ne contenant que la vérité pure, Narré succinct sans frivole ornement , Voilà de quoi désarmer la censure. Id.

En littérature , on donne les règles de la narralion, parce que dans la narration presque tout est relatif et à la discrétion de l'auteur; on ne donne pas de règles pour le narré, car il dépend entièrement de la nature des faits. Lorsqu'on veut exercer le talent des écoliers par des narrations, on leur dicte pour sujet le narré des faits qu'ils doivent raconter à leur manière;

EXPOSITION, EXPOSÉ. Chose exposée, mise sous les yeux par la parole ; récit d'un fait avec ses circonstances.

L 'exposition admet plus de détails , elle laisse à l'auteur quelque invention et une manière propre ; l'exposé est plus abstrait , ce n'est point une explication détaillée , mais un récit dans lequel les faits sont présentés d'une manière nue et simple. Un acte d'accusation contient Y exposé des faits qui ont provoqué les poursuites , et dont l'avocat donne ensuite l'exposition. Dans l'exposé de la cause , le juge d'instruction ne doit mettre que de l'impartialité; dans l'exposition de la même cause, l'avocat se montre plus ou moins habile. — L'exposition se considère sous le point de vue de la manière , de la forme , de l'art. « Quel sera le meilleur modèle à.' exposition dans une tragédie? Celle àeBaja:-et passe pour un chef-d'œuvre de l'esprit humain. » Volt, ce L'éloquence propre aux historiens consiste dans l'art de préparer les événements, dans leur exposition toujours élégante , tantôt vive et pressée . tantôt étendue et fleurie. 53 Id. ce Exposition lumineuse, animée, attachante. » Lah. — Dans l'exposé , on ne regarde que le contenu ou le fond des idées : un exposé fidèle ou infidèle (Lah.), faux (Boss., Lah.), absurde (Lah.), très-court (Id.). « Il résulte de cet exposé trois vérités incontestables. » J. J. ce II fallait cet exposé pour entendre ce qui va être raconté. » S. S.

ÉNONCIATION . ÉNONCÉ. Ce qu'on énonce , expression d'une idée, d'une proposition.

Vénonciation est relative; elle se rapporte à la manière dont on énonce , ou dont on s'énonce ; c'est la chose énoncée de telle façon , par telles personnes , dans telles circonstances de temps , de lieu ou autres. V énoncé est absolu; il consiste dans la formule courte et claire , dans les termes qui portent les idées à l'esprit; c'est la chose énoncée , abstraction faite de tout rapport et de tout détail de circonstances, ce Les lettres de Voisin n'étaient que l'énoncé court de ce qu'il ordonnait en maître. » S. S. ce II n'y a pas là la moindre trace de figure ni de recherche : c'est le simple énoncé d'un fait. » Lah. On emploie bien

SYNONYMES QUI ONT LE MÊME RADICAL

énoncé, surtout en mathématiques, c'est-à-dire dans les sciences où il ne doit rien apparaître de la manière propre du savant : l'énoncé d'une question, d'un théorème. Vénonciation se qualifie par rapport à l'agent qui énonce : elle est agréable, habile, intéressante, ou le contraire. V énoncé se considère par rapport au sens de la proposition énoncée. Il est évident par cet énonce que... (Volt.) « Éginhard met Rome et Ravenne parmi les villes métropolitaines de Charlemagne ; n'est-il pas certain par cet énoncé que Rome et Ravenne n'appartenaient point aux papes? » Volt. Condamner quelqu'un sur son énoncé (Boss.) a II importe , pour avoir bien l'énoncé de la volonté générale, qu'il n'y ait pas de société partielle dans l'État. » J. J.

PRONONCIATION, PRONONCÉ. On dit prononciation et prononcé de la sentence , du jugement , de l'arrêt , pour signifier ce que prononce celui qui porte la sentence , le jugement , l'arrêt , les paroles qui expriment sa décision.

Prononciation se rapporte à l'action et à la manière de prononcer; il présente la chose comme un événement. « On nous fit entrer pour entendre la prononciation de l'arrêt. » S. S. Mais si on considère les paroles du juge relativement à leur sens et à leur portée , c'est du mot prononcé qu'il faut se servir. Pendant la prononciation de la sentence , j'ai fait de vains efforts pour en comprendre le prononcé.

DÉLIBÉRATION, DÉLIBÉRÉ. A vrai dire, il y a peu de synonymie entre ces deux mots ; le second signifie une délibération qui a lieu à huis clos entre les juges d'un tribunal. Nous les plaçons ici uniquement pour montrer que leur différence s'explique par notre règle générale, et par conséquent la confirme. Délibération est un terme concret, représentatif, faisant image; il peint une foule d'incidents, la tergiversation, l'opposition, l'attaque, la défense, la lutte du pour et du contre. Délibéré étant un terme absolu et abstrait , qui signifie la chose indépendamment de toutes ces circonstances , convient merveilleusement pour exprimer une délibération à huis clos.

PRODUCTION , PRODUIT. Chose produite ou ce qui est produit.

L'un reporte l'attention sur la manière dont la chose a été produite , l'autre la retient tout entière sur la chose , telle qu'elle est maintenant , en elle-même , bonne ou mauvaise. Quand on dit que tel ouvrage est une production remarquable de l'intelligence humaine , on a égard au travail qu'il a fallu pour le produire et à la capacité de la cause qui l'a produit. « Considérer dans les productions des esprits les efforts qu'ils font pour parvenir à la vérité. » Pasc. Se borne-t-on à considérer la chose comme un simple résultat , on dira mieux produit : le produit d'une multiplication, des produits chimiques, l'exposition des produits de l'industrie française. Les productions sont les effets d'une cause active ou productrice dont elles rappellent l'action; les produits sont les résultats en soi d'une opération , d'un travail , d'un mélange , d'une combinaison , d'une transformation quelconque. Aussi dit-on les productions

de l'esprit ou de la nature , et les produits de l'art ou des arts. « Les productions secondaires de la nature sont les seules auxquelles nous puissions comparer les produits de notre art. » Buff. A la vérité , on appelle aussi quelquefois produits les biens de la terre , mais c'est lorsqu'on les apprécie en eux-mêmes , sous le point, de vue de l'économie politique , relativement à leur valeur vénale et à leur quantité. Le coton est une production abondante , et le produit d'un arpent suffit pour habiller trois ou quatre cents personnes. (Cond.). L'habitant de la campagne contemple et suit avec intérêt les progrès des productions de ses arbres , et il porte au marché les produits de ses terres.

COMPOSITION, COMPOSÉ. Ce qui résulte de l'action de composer.

Composition , comme production, se rapporte à l'agent et à sa manière d'agir ; au lieu que cornposé, comme produit, fixe l'esprit sur la chose en soi, telle qu'elle est. On trouve à redire à la composition d'une chose , quand on s'en prend à celui qui l'a composée et qu'on critique sa manière; mais dans Lafontaine Jupiter dit aux animaux:

Si dans son composé quelqu'un trouve à redire, Il peut le déclarer sans peur ; Je mettrai remède à la chose.

DÉNÉGATION, DÉNI. Ces deux mots signifient, en termes de jurisprudence principalement , désaveu , refus de reconnaître qu'on ait fait ou dit quelque chose.

Mais dénégation est subjectif et déni objectif : l'un représente la chose comme se passant et telle qu'elle se passe , et l'autre comme étant et telle qu'elle est ; en sorte que la dénégation est la manifestation dans un cas particulier de la chose appelée déni. Aussi la dénégation reçoit des épithètes qui rappellent un fait, sa manière, ses circonstances , sa durée ou son auteur ; au lieu que celles qui sont applicables au déni le caractérisent en lui-même, intrinsèquement , essentiellement , quant à sa nature : on dit une dénégation formelle , nette ou équivoque ; persister dans ses dénégations ; entendre des dénégations; et un déni suspect ou digne de foi. On rapporte en historien des dénégations qui ont été faites ; on examine ou on décide théoriquement , en légiste , quelle est la valeur d'un déni qui serait fait dans tels cas , dans telles conditions. Fénelonavait cherché , dans une Instruction pastorale , à adoucir certaines propositions contenues dans son livre des Maximes des saints. Bossuet le reprend ainsi: « C'est là une explication directement contraire au texte ; c'est là une de ces sortes de dénégations qui servent à la conviction d'un coupable , où le déni d'un fait évident marque seulement le reproche de la conscience. »

CONTRADICTION, CONTREDIT. Ces deux mots signifient un dissentiment, une opposition que l'on fait à une proposition : tous deux emportent l'idée de contredire quelqu'un , ses pensées , ses opinions , ses paroles , c'est-à-dire de soutenir le contraire de ce qu'il avance.

Mais l'un se rapporte à l'idée du contradicteur, à «on opposition manifestée , à la lutte qu'il in-

Page 1