‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 91 sur 881 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

dit également qu'un homme a la parole rude, et un parler rude : un homme a la parole rude quand la parole, commune à tous, se trouve modifiée chez lui d'une façon qui lui est propre ; et il a un parler rude quand il a un genre de parler qui est rude , genre applicable à plusieurs autres. Parole signifie le langage, et parler, un langage. Or, quoique le mot parole soit plus général séparément, il l'est moins que le mot parler, quand tous deux servent à qualifier la manière dont quelqu'un parle. De sorte que , dans le sens particulier , la parole est plus particulière que le parler. Chacun a sa parole , douce, rude, brève; et on distingue différents parlers, un parler rude, un parler doux, un parler picard , normand , provençal , etc.

Ensuite , le parler est plus constant , plus habituel et dépend moins des circonstances : un homme a la parole tremblante, faible, la parole d'un homme malade par suite de certains accidents , et dans ces exemples parler ne conviendrait pas. « Lorsque nous nous trouvons empêtrés dans un dangereux pas, nous savons bien couvrir notre jeu d'un bon visage et d'une parole assurée. » Montaign. «C'était une certaine afféterie qui rendait le parler d'Alcibiàde mol et gras. » Id. « Le parler que j'aime , c'est un parler simple et naïf. » Id.

D'un autre côté , le parler est plus-abstrait que la parole , plus indépendant de tout ce qui n'est pas l'action de parler , c'est un terme purement formel-, au lieu que la parole conserve toujours une certaine relation au sens, à l'esprit, aux idées qu'elle représente. C'est pourquoi on dit avoir le parler ou un parler gras (Montaign. , S. S.) , et non la parole ou une parole grasse; c'est pourquoi Descartes accorde, un parler aux perroquets , et leur refuse la parole. La rudesse ou la douceur du parler est une qualité de l'organe seul ; la rudesse ou la douceur de la parole tient un peu à celle du caractère.

MARCHE , MARCHER'. Mouvement des animaux et particulièrement de l'homme , en tant qu'ils vont ou s'avancent.

L'une se considère relativement , l'autre absolument; l'une d'une manière concrète et comme un fait particulier, l'autre d'une manière abstraite et comme un certain genre d'action. Dans telles circonstances votre marche a été ralentie ou accélérée par telles causes.

Ne te donna-t-on pas des avis quand la cause Du marcher et dy. mouvement, Quand les esprits, le sentiment, Quand tout faillit en toi ? Laf.

Vous dites dans un récit que la marche des ennemis a été lente ; mais vous caractérisez l'éléphant et la tortue en disant qu'ils ont un marcher lent (Laf.). Le marcher, dans ce dernier sens, est la démarche ©u la manière habituelle de marcher de quelqu'un , mais sous le rapport physique seulement et indépendamment des sentiments qui animent cette personne. «Je ne connais pas J. C. à la voix, ni au visage, ni au marcher, ni par le rapport d'aucun de mes sens. » Boss.

r PUISSANCE , POUVOIR. Dans leur sens le plus étendu , dans celui , par exemple , où ils s'appli-

quent aux souverains , ces deux mots expriment ce que peuvent ceux qui possèdent la qualité dont ils sont les signes. Ils ont ensuite une acception plus restreinte , suivant laquelle ils indiquent une faculté ou disposition dans le sujet, par le moyen de laquelle il est capable d'agir ou de produire un effet.

l'un est plus concret, l'autre plus

de même abstrait.

Comme l'observe justement Roubaud , ces termes correspondent aux deux mots latins potentia et potestas , lesquels signifient, suivant Gardin et Dœderlein , l'un une force de fait , l'autre une force ou facilité de droit, l'un ce que nous pouvons effectivement , l'autre ce qui nous est permis.- Ainsi puissance a plus de rapport avec force et se dit bien des agents naturels, Impuissance d'une machine ; pouvoir exprime une idée plus abstraite , plus idéale , il serait plutôt synonyme d'autorité ou de droit. C'est parce qu'il est abstrait et idéal que pouvoir , à la différence de puissance, signifie le crédit, l'empire, l'ascendant, l'influence toute nïorale qu'on exerce sur les hommes. « Le pouvoir , dit Condillac , est le droit d'user de la puissance; » et puissance marque les moyens qui sont à la disposition du pouvoir. Le despotisme est une puissance , puisqu'il a des forces ; mais ce n'est point un pouvoir , puisqu'il n'a point de droit. Un pouvoir sans puissance est un pouvoir sans force. «La puissance, dit encore Condillac , est plus relative à la force et le pouvoir se rapporte plus à la liberté , c'^stà-dire à un usage raisonnable de la force ; et c'est pourquoi l'homme juste use de son pouvoir, l'homme injuste abuse de sa puissance. » Vous pouvez soulever ce fardeau, renverser cet obstacle , vous en avez effectivement la force ; voilà la puissance : vous pouvez vous permettre telle action , vous en avez le droit , vous y êtes autorisé ; voilà le pouvoir, « Attribuer à Dieu quelque puissance et quelque liberté de faire le mal, c'est lui attribuer le pouvoir de pécher. » Fén.

Girard et Roubaud donnent à peu près la même distinction, mais le premier la propose d'une manière beaucoup plus nette , quand il considère puissance et pouvoir dans leur sens restreint, dans le sens physique et littéral où ils sont synonymes de faculté. « Le pouvoir , dit-il , vient des secours ou de la liberté d'agir ; la puissance vient des forces. L'homme, sans la grâce, n'a pas le pouvoir de faire le bien ; la jeunesse manque de savoir pour délibérer et la vieillesse manque de puissance pour exécuter. L'habitude diminue beaucoup le pouvoir de la liberté ; l'âge n'affaiblit que la puissance et non le désir de satisfaire ses passions. 3) Condillac établit la même différence en termes encore plus catégoriques : « Notre puissance consiste, dit-il, dans les forces que nous sommes maîtres d'employer, notre pouvoir dans l'éloignement des obstacles qui pourraient gêner notre liberté. » Et ailleurs : « La puissance de l'âme est plus relative aux facultés nécessaires pour exécuter, le pouvoir est plus relatif aux déterminations de la volonté. » « Se figurer des contradictions entre le pouvoir souverain de la grâce

sur le libre arbitre et la puissance qu'a le libre arbitre de résister à la grâce. » Pasg.

Telle est bien la différence de puissance et de pouvoir , et cette différence résulte bien de ce que le premier de ces mots est un substantif ordinaire à terminaison significative et le second un infinitif pris substantivement. Mais la terminaison de puissance étant significative doit imprimer à ce mot une nuance propre dont nous n'avons encore rien dit. Ance, outre l'action, indique quelque chose de durable , de permanent , tandis que l'infinitif pouvoir marque l'action simplement. D'où il suivrait que pouvoir signifierait spécialement l'acte, et puissance l'état permanent de pouvoir; pouvoir serait distributif , exécutoire relativement à puissance , il aurait un rapport particulier à l'acte , une idée particulière d'efficacité et le soin de l'exécution. « Affirmer que Dieu n'ait pas le pouvoir d'accorder la pensée à tel être qu'il voudra , c'est borner la puissance du Créateur qui est sans bornes. » Volt. En conséquence , on a la puissance et on exerce le pouvoir de faire une chose. « Quand , étant enfermé , vous voulez rester chez vous , vous exercez le pouvoir que vous avez de demeurer : vous avez cette puissance , mais' vous n'avez pas celle de sortir. » Volt* Ce caractère a été longuement, développé par Roubaud. Mais, quoique également réel, il a moins d'importance que le premier. Rien n'empêche , néanmoins } de les garder l'un et l'autre.

SCIENCE, SAVOIR. Choses apprises et sues. La science est relative , le savoir absolu ; on dit la science du navigateur , les sciences naturelles , les sciences philosophiques. « Quelque éclairé que vous soyez , vous apprendrez du moins , dans les instructions de l'Eglise , que votre savoir n'est rien, si vous ignorez la science du salut. » Mass. Non, le savoir chez moi n'est pas tout retiré ; Mais, en un mot, je sais , pour toute ma science, Du faux avec le vrai faire la différence. Mol. Savoir se dit absolument par rapport aux travaux de l'esprit , et c'est pourquoi il ne s'emploie qu'au singulier. — Ensuite , le savoir n'étant pas spécial comme la science , est moins approfondi par cela même. « Le savoir n'est que la science d'un homme qui n'est pas ignorant, ce Cond. « Quelques-uns, par une intempérance de savoir, arment mieux savoir beaucoup que de savoir bien , et être faibles et superficiels dans diverses sciences, que d'être sûrs et profonds dans une seule. » Labr. — Enfin , comme le savoir suppose des connaissances étendues, mais superficielles sur chaque chose , il a naturellement plus de rapport à la pratique : la science en a davantage à la spéculation. « Ce médecin a acquis un grand savoir par son expérience. » Acad. Molière fait voir dans la comédie des Femmes savantes que la science messied aux femmes , qu'elles la doivent laisser aux docteurs.

REPENTIR , REPENTANCE ; SOUVENIR , SOUVE- NANCE. Les deux premiers mots signifient regret de ses fautes; les deux derniers, idée que la mémoire conserve de quelque chose.

L'infinitif étant abstrait, les substantifs à forme mfinitive n'offrent point de déterminations à l'aide

desquelles on puisse les distinguer de leurs synonymes; ils équivalent donc à des substantifs sans terminaisons significatives , et c'est comme tels que nous avons traité repentir et souvenir , dont la différence d'avec repentance et souvenance provient de ce que la terminaison de ces deux derniers marque une durée, un exercice continu, habituel , modification étrangère , comme toute autre , aux noms infinitifs repentir et souvenir*

SYNONYMIE DES SUBSTANTIFS ORDINAIRES AVEC DES PARTICIPES PASSÉS PASSIFS PRIS SUBSTAN- TIVEMENT.

§ I. Narration, narré. Exposition, exposé. Énonciation , énoncé. Prononciation , prononcé. Délibération, délibéré. Production, produit.

Composition , composé. Dénégation , déni. Contradiction , contredit. Institution , institut. Fusion, fonte. Perdition, perte. Imposition, impôt. Croissance, crue.

% IL Rôt , rôti. Arrêt , arrêté. Fosse , fossé.

Suivant que les substantifs , avec lesquels les participes passés passifs ont des rapports de synonymie , sont ou ne sont pas à terminaisons significatives, les synonymes de cette classe se partagent en deux espèces , qui exigent chacune une règle de distinction particulière. Cet article doit donc se diviser en deux parties. Ensuite , il est à remarquer que dans la première espèce on ne trouve, comme synonymes des participes passés, que des substantifs en ion, à l'exception d'un seul qui est en ance. Ce dernier devra faire l'objet d'un examen à part. La seconde espèce donne lieu à une remarque analogue : parmi les substantifs à terminaison indifférente, qui ont pour synonymes des participes passés, deux, rôt et arrêt , sont eux-mêmes des participes passés ; seulement ils s'éloignent un peu plus, par la forme , du verbe primitif et ne s'y rattachent pas aussi directement; mais un troisième, fosse, semble ne devoir pas être soumis à la même règle que les deux précédents , parce qu'il ne tire pas comme eux son origine d'un verbe antérieur.

§ I. Substantifs à terminaisons significatives comparés avec des substantifs primitivement par-

. ticipes passés passifs et synonymes des premiers.

La différence des uns aux autres varie nécessairement suivant la valeur de la terminaison des substantifs proprement ditsl Or , ceux-ci se terminant presque tous en ion , tout se réduit à savoir d'abord ce qui distingue les substantifs français ainsi terminés d'avec les substantifs participes dont il s'agit ici. Ion marque l'action , la réalisation présente de l'idée exprimée par le verbe; c'est iftie désinence subjective, c'est-àdire qui montre le sujet faisant l'action. Le participe passif signifie un résultat , la chose constituée et faite; c'est une désinence objective, c'est-à-dire qui désigne la chose comme un objet ayant des qualités , mais sans rapport à l'agent qui l'a produite. De là résulte une telle distance entre les noms en ion et les participes correspon-

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