PREMIÈRE PARTIE
Ainsi , mépriser dit beaucoup plus <|uè dépriger : mépriser , c'est non-seulement ne faire point d'estime , ne pas se soucier , mais c'est estimer mauvais , et par suite avoir en aversion ; dépriser , ce n'est pas même ne point estimer du tout , mais seulement estimer peu, faire peu de cas, mettre une chose au-dessous de ce qu'elle vaut. On déprise souvent les choses les plus estimables ; on ne saurait les mépriser. Le mépris est un sentiment réel, positif, qui a des degrés dans l'âme, et qui se témoigne par la conduite comme par les paroles : à l'action de dépriser ne correspond pas ainsi une disposition subjective; ce verbe marque un fait extérieur , libre , et quelquefois en contradiction avec ce qu'on éprouve ou ce qu'on pense. On méprise intérieurement , le mépris est un sentiment de l'ftme; on déprise en paroles ou par ses discours , on tâche de dépriser (Marii.). On se déprise soi-même (Boss.) en parlant de soi avec modestie. L'homme d'honneur méprise tout ce qui sent la bassesse ou la lâcheté -, l'envie s'efforce de dépriser les belles actions , ce qui ne prouve pas qu'elle les méprise. On s'attache d'ordinaire à dépriser les personnes pour faire accroire qu'on les méprise.
MÉFUNGE, DÉFIANCE. Disposition contraire à la confiance et en vertu de laquelle on craint d'être trompé et on se tient sur ses gardes.
Le premier de ces mots désigne une idée positivement mauvaise , et le second ime idée négative; l'un, une fiance (Pasc.) mauvaise, défavorable , qui fait considérer sous un mauvais jour , comme capable de mal, et l'autre, un manque de fiance. On croit en mauvaise part à la personne ou à la chose pour qui on éprouve de la méfiance, on en a une mauvaise idée ; on ne croit que peu ou point à celle dont on se défie. Se méfier exprime une affection positive , mais désavantageuse , défavorable; se d^/»«r contient une simple négation.
La méfiance est essentiellement soupçonneuse et inquiète; elle fait tout prendre en mauvaise part; elle touche à la misanthropie. Un contemporain de J. J. Rousseau' lui reproche d'être inquiet et méfiant comme un lâche criminel, c Persuader le roi de l'empoisonnement du dauphin , c'était lui faire mener la vie la plus douloureuse , la plus méfiante , la plus remplie des plus fâcheux soupçons , les plus noirs et les plus inutiles. » S. S. Louis XI , Tibère et Denys de Syracuse ont été des princes méfiants (Gond.). Mais la défiance n'est que réservée; elle fait qu'on se tient sur ses gardes ; elle caractérise la prudence. « On doute quelquefois par prudence et par défiance , par sagesse et par pénétration d'esprit.» Mal. « La réserve annonce de la défiance. » Volt. « Est requise au souverain la défiance et se tenir couvert. > Charr.
On se méfie quand on soupçonne et qu'on craint quelque chose de mauvais; la défiance ne fait souvent qu'inspirer des doutes sur la suffisance , la capacité , la convenance des choses ou des per-
trefois, et on devrait continuer i dire , dètestimer dans le sens de mésestimer un pea. cYalerius dit que y tnr sa vieillesse , il commença i dèsestimer les lettres. « Momtaigh. c Un galant homme en est plaint (d*etre trahi par sa femme), non pas désettimé. • Id.
sonnes relativement à ce qu'on se propose. Comma le mépris , la méfiance exclut l'estime , elle est absolument improbative; au contraire, on peut encore faire cas de ce dont on se défie , comme de ce qu'on déprise, seulement on ne fait sur lui aucun fond.
On se méfie plutôt dn caractère et de la probité , et la défiance tombe d'ordinaire sur toute autre qualité, l'esprit, les talents, ou même sur les choses. On écrivit à Alexandre de se méfier de son médecin , Philippe , qu'on soupçonnait de vouloir l'empoisonner (CoND.) ; on lui aurait écrit simplement de s'en défier j si on avait eu l'idée seulement de lui inspirer des doutes sur son savoir et ses talents. Comme le mépris , la méfiance est un sentiment positif qui fait prendre en aversion et fuir l'objet; mais quand on se défie ou qu'on déprise , on n'en veut pas , on ne hait pas pour cela , et la preuve en est qu'on se défie de soimême. Se méfier de soi-même formerait un contre-sens.
Dans vos distractions , dèfiez-pou* de vooi. Rxgh.
Prudes, vous vous deves défier de vos forces. Laf.
En un mot , la méfiance dit plus que la défiance : c'est un sentimenr positif qui fiait envisager l'objet sous de sombres couleurs; elle est subjective; elle tient au cœur; elle donne l'idée d'un retour sur soi-même , d'un éloignement. Le mot défiance est moins l'expression d'un sentiment que d'un fait, et il se rapporte davantage aux précautions qu'on prend. « Csyché, ayant entendu ce soupir, y répondit, bien qu'avec quelque sorte de défiance, » Laf.
Ensuite , la méfiance est moins déterminée que la défiance , et quant à sa cause et quant à son objet. L'une est dans le caractère , c'est un instinct comme l'antipathie; l'autre vient de la réflexion et de l'expérience comme l'aversion. On naSt méfiant; Tibère était naturellement méfiant (Gond.). Pour être défiant, il suffit de penser, d'observer et d'avoir vécu. « L'âge et l'expérience rendaient Gicéron plus défiant, » Lab. « L'Âge m'a rendu un peu défiant. » Volt. On est (CoRir.) , on entre ou on prend (Pasc.) en défiance, et non en méfiance. On dit bien une sage défiance : c J'avais une juste défiance de moi-même. » Labb. Mais on dit d'aveugles méfiances (J. J.), celles-ci n'étant jamais raisonnées et ne s'appuyant que sur de vagues présomptions. On se méfie d'une personne sods tous les rapports , et quand on craint de sa part quelque chose de mauvais, sans savoir précisément ni quoi ni pourquoi.
Que de tout inconnu le sage se méfie. Lav. On se défie d'une personne dont l'expérience a appris d'une manière plus ou moins directe qu'elle peut tromper ou manquer relativement à un but particulier, c Je me défie un peu de vous (pour ce qui concerne la persévérance dans le bien); ce n'est pas sans fondement. » Feu. — C'est apparemment pour opposer ce caractère de \&mé fiance, d'être vague et non éclairée , au caractère contraire de la défiance , que Fénelon a dit : « Il y a quelque chose en nous qui arrête l'eflet de la grâce : nous n'avons qu'à bien chercher : l'endroit dont nous nous méfions le moins est précisément celui dont il fkut se défier le plus. »
Ui
PRfiFlXES MÉ BT àB.
Métuter^ abuser.
lÉSCSEE, IBUSER. Mal user.
fàiwr , user en mauvaise part , d'une manière mnraise, foire un mauvais usage; abuser^ user de mamiîre à s'éloigner brusquement, violemment, du bon usage ou des règles. En métutant , on pèche contre la raison, contre la sagesse; on agit sans rime ni raison , à tort et à travers. En aVviasI, on s'écarte de ce qui est établi, on sort do bornes, on est excessif, déréglé , on viole <ies droils, on pèche contre la justice , contre la probiié, contre la politesse ou les bienséances.
Vter arrête l'esprit sur le sujet seul; abuser faitsoager en même temps aux désordres qu'il coQUBet,aa^lois dont il s'écarte. « On mésuse de bùoâeqn'on emploie mal , on abusB de la chose qnca emploie à laire du mal. » Roua. On est bUoabk dans le prenûer cas , et punissable dans le second. Sans le pouvoir de mésuser et d'abuser , corrélatif à celui d'user, on ne concevrait ni la liberté morale, ni la liberté civile*.
• Uq ami indiscret mésusera du secret que vous lii confiez; un ami perfide en abusera contre Toos-mème. A proprement parler , on ne mésuse pts de Faolorité , on en abuse; car tout acte d'autorité, s'il n'est iutélaire et juste, est injuste et oppressif, s Roub. Au contraire , on mésuse plutôt qu'on n'obttie de ses richesses. Tartufe prétend accepter les biens d'Orgon, uniquement afin qu'ils ne tombent pas en de méchantes mains qui pournient bien en £dre un erimine> usage. Cléante ^ni répond:
EiSQoctz qu'il Tant mleui encor qu*il (le légitime
bèritier) en mésuse , <^ B de Ten frustrer il fhnt qu'on voua accuse.