‹ Dictionnaire des synonymes de la langue françaiseChapitre 12 sur 444 · XVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XVI INTRODUCTION

par une application légère et indirecte à ce prince , et qu'il parut sentir avec plaisir K > Dans les brillantes réunions du xyiii* siècle, ce siècle de l'analyse et de l'esprit philosophique , où les femmes les plus célèbres dans Fart de la conversation attiraient autour d'elles l'élite des gens de lettres , les synonymes étaient tout à la fois un sujet d'étude , comme condition de succès , et un sujet d'entre* tien , comme matière où l'on pouvait le mieux faire preuve et montre de sagacité. Mais il parait que le lieu où on s'en occupa avec le plus de sérieux et de suite fut le salon de Mlle de L'Espinasse, rendez-vous ordinaire de tout le parti philosophique. Cette femme , qui exerça une si merveilleuse influence sur tout son entourage et sur d'Membert particulièrement , se faisait remarquer entre tous par le don précieux du mot propre» et le seul écrit de nature à être publié qu'elle ait produit était un traité des synonymes. Il n'a point été perdu , comme je l'avais pensé d'abord ; mais il se trouve recueilli en entier ou en grande partie dans le Dictionnaire des synonymes de M. Guizot, à qui il avait été transmis par Mme de Meulan , sa beUe-mère. En y igoutant ce que contient de synonymes le dictionnaire inédit de Gondillac avec ceux que d'Alembert et Diderot ont insérés dans l'Encyclopédie , j'ai réuni tout ce qui a été pensé et dit de plus notable sur cette matière dans la société de Mlle de L'Espinasse et même pendant tout le xvni* siècle» d^ Girard jusqu'à Roubaud.

On y avait employé beaucoup d'activité d'esprit; le public s'était familiarisé avec ces recherches ; le nombre des synonymes s'était considérablement accru : les dernières éditions de Girard en renfermaient plus que les premières » et à la mort de cet habile maître on trouva parmi ses papiers une liste d'articles à traiter, restes de la t&che qu'il s'était imposée. Cependant tous ces efforts n'amenèrent pas de grands résidtats , non-seulement parce qu'Us étaient partiels et manquaient d'ensemble, mais encore parce que toutes les distinctions synonymiques, celles de Girard y comprises, étaient autant de décisions arbitraires, sans contrôle, sans preuve, et par conséquent sans autre garantie de certitude qu'une autorité toujours exposée à être combattue et renversée par une autre de valeur égale ou' supérieure. Double vice qui demandait une double réforme. Beauzée et Roubaud en accomplirent une partie chacun.

Beauzée était un érudit. Outre qu'il rechercha curieusement et signala ce que les auteurs latins avaient dit de plus important sur la synonymie des mots, il connut et mit la même attention à recueillir tous les synonymes français expliqués jusqu'à lui par d'autres écrivains que Girard, notamment ceux qui se trouvaient disséminés dans l'Encyclopédie ; et y mêlant quelques articles de sa composition, il forma du tout un volume qu'il joignit à celui de Girard, lui-même considérablement augmenté par ses soins. Qu'il ait pour sa part rendu des services à la synonymie française , qu'il se soit acquis des droits à la reconnaissance nationale en rassemblant des travaux auparavant perdus pour le public, ce n'est point en cela que consiste, à notre avis, son principal mérite. En même

I D'Alembert , Uttn au roi de Prusse , 23 mai 17T7.

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temps qa'énidit, Beanzée était logicien. Girard 'avait prétendu perfectionner dans le langage l'instrument de la conversation; pour Beauzée, le langage est surtout k moyen de comaïuniquer la vérité. Le livre des synonymes, aux yeux de ce demieTy ne doit plus être une œuvre de goût, passagère conune lui et composée de morceaux sans liaison où l'on se propose de plaire par leur variété même ; ce doit être une œuvre de science qui laisse des résultats durables, une œuvre de logiqneoùl'on détermine à jamais les rapports des idées par ceux des mots, et dont ks parties doivent être disposées selon l'analogie essentielle des idées. Les sjnonymistes ne cultivent pas un champ pour recommencer sans cesse; ils concourent à élever un édifice qu'on verra s'achever tôt ou tard; ou, pour parler sans figure, en 'employant les termes mêmes de Beauzée, de tous ces essais partiels c résultera quelque jour un excellent dictionnaire, qui nous manque jusqu'à présent > Cette idée est tout à fait étrangère à Girard : en traitant de la synonymie des mots, il déclare étudier cette partie de l'art de bien dire, qui regarde la beauté de l'expression, qui fait parler en homme d'esprit, et dont le bon goût décide; tandis qu'il se défend d'avoir rien à démêler avec la granunaire qui s'occupe de la pureté du langage et à qui l'usage dicte des règles. Girard donnait donc des conseils relativement au choix qu'il faut faire des mots, dans l'occasion, pour parier avec esprit : Beauzée plus positif, se souciant moins de la parole que de la pensée, ayant appris par la comparaison d'un grand nombre de synonymes quelle en est la nature commune et quelle peut en être l'utilité, comprit qo*il s'agissait là d'une science lexicologique, relevant de l'usage comme la graminaire, et comme elle prescrivant des règles absolues. Et pendant qu'il invitait les gens de lettres k se mettre à l'œuvre» à préparer des matériaux, Gondillac réalisait déjà Yîdèal et construisait l'édifice en composant pour le prince de Parme son dictionnaire des synonymes. Rien de plus naturel. C'était à des philosophes, à des phifosophes aussi pratiques, aussi versés dans la théorie du langage, à considérer b synonymie en grand, à en déterminer le plan et le but. On ne s'étonnera pas par conséquent que d' Alembert se soit placé aussi à ce point de vue général ; on s'étonnerait plutôt du contraire : après Girard et Beauzée, il demandait « une main patiente et habile, qui, en achevant ce grand et utile édifice, rendit à la langue française un service immortel. >

Roabaud, de son côté, n'est ni philosophe, ni logicien, ni classiflcateur; c*est on par philologue uniquement préoccupé des détails et accoutumé à prendre tout par le menu . Chose étrange ! autant Beauzée a peu soupçonné la méthode toute sdeniifique qu'allait appliquer Roubaud à la distinction des synonymes, autant Roobaud est peu entré dans les vues d'ensemble de Beauzée. Dans l'esprit de Roabaud, la question de la certitude prime toutes les autres, même celle de Futlfiié. Gomment songerait-il à rapporter les travaux antérieurs et à y joindre les nens en les coordonnant tous pour le plus grand avantage du public? A ses yeux les premiers sont à refaire parce qu'ils manquent d'autorité, parce qu'ils sont entachés d'un vice provenant de la méthode. Quand il les cite, c'est pour les réfuter. Publicista plein d'une ardente philanthropie, et, conune Court de Gébelin,

sia. YBASÇ. . b

XVHt INTRODUCTION.

comme DcBderlein, passionné pour Tart étymologique, il n'entrevoit au bout de toutes ces recherches qu^une démonstration de la fraternité des langues et une espèce de dictionnaire polyglotte contenant des racmes et des éléments communs à tontes les langues de FEurope dont il serait propre à feciliter Tétude. Quant à un dictionnaire national des synonymes, on ne trouve en lui non plus qu'en Girard ni Texpression, ni l'idée de la chose. Loin d'avoir en vue un but d'utilité aussi général , il ne se proposait pas même de composer un livre de ses synonymes. Il y toLvaîllait à b&tons rompus, suivant son propre témoignage, par manière de distraction et sans une assiduité incompatible avec les maux auxquels il était en proie. « Avec le temps, ajoute-t-il, j'ai ent^sé des matériaux ; et j'ai fait un livre sans en avoir formé le dessein» »

Ces matériaux entassés dans quatre gros volumes in-S*, fruit des loisirs d'un malade, étaient pourtant, à part leur diffusion, des modèles à suivre désormais. Si Girard avait créé l'étude des synonymes , Beauzée et Roubaud en firent une science en la régularisant, l'un dans l'ensemble, l'autre dans les détails, en y introdui^nt, le premier Tordre dans les résultats, le second la méthode dans les recherches; celui-là en assignant un but commun à des efforts auparavant isolés , celui-ci en fixant à jamais la manière de procéder pour l'atteindre. Le progrès s'opérait dans cet humble district du savoir humain comme dans ses régions les plus élevées. En synonymie comme en physique, comme en philosophie , on avait commencé par étudier au hasard , individuellement et sans concert; puis, dogmatisant sans instruire, on imposait d'autorité des solutions con-^ jecturales, perpétuellement sujettes à contradiction, faute d'être justifiées. Et précisément à l'époque où, pour terminer le règne de l'arbitraire, les physiciens créaient la chimie et où les philosophes commençaient à en appliquer la méthode à l'étude des faits de notre nature , Roubaud la mettait en pratique dans ses recherches sur la synonymie. Au lieu de deviner et de rendre des oracles , c(Hnme ses devanciers , il voulut découvrir et ne rien avancer sans mettre ses lecteurs en mesure de critiquer son opinion. Ce n'est plus le goût qu'il prit pour guide, le goût variable et individuel de sa nature, mais l'étymologie, qui iest pour les mots ce que la chunie est pour les corps. En décomposant les synonymes dans leurs éléments , en déterminant la valeur de leurs radicaux , de leurs terminaisons et de leurs préfixes, il arrive à connaître leur sens propre et absolu ; d'où il déduit aisément par une simple comparaison leurs acceptions relatives et distinctives. Ensuite, comme on n'est guère positif sur un point sans Tôlre sur tous , au lieu de se borner, ainsi qu'on le faisait jusqu'à lui , à composer des phrases afin d'écktircir les différences énoncées d'abord, il en emprunte à nos meilleurs écrivains qui |»*oavent que ces différences ont été senties et observées par eux.

Aprèsr Roubaud que restait-il à faire ? A remplir le cadre tracé par Beamée , à construire l'édifice. Mais auparavant il fallait soumettre les matériaux à une préparation ; il fallait examiner de nouveau toutes les distinctions établies avant Boubaudy parce qu'elles avùent été obtenues sans l'aide de la méthode légitime;

INTRODUGTiaN. XIX

il fallait les vérifier par Fétymologie et des passages extraits des chefs-d'œuvre de aotre littérature. A une époque où Ton ue soupçonnait pas combien l'art étymologique pouvait prêter de secoursàlasynonymie, il avait été permisàBeauzée de joindre aux articles de Girard , en forme de variantes ou d'additions, les siens propres avec ceux de l'Encyclopédie» sans modifier les uns ni les autres : il y avait entre eux cûizfonnité, et Ton n'aurait su encore leur donner le caractère scientifique. Mais, à prient que Roubaud avait révélé la vraie méthode , se contenter de mettre ses propres travaux dans un même livre avec ceux de ses prédécesseurs sans liai changer à ceux-ci» c'eût été mêler le certain à l'incertain et priver le public d'une garantie précieuse. De plus, comme les travaux connus ou publiés des synmymistes étaient encore peu nombreux, comme il se trouvait encore peu d'arfides sur les mêmes sujets, Beauzêe avait pu jusqu'à un certain point les donner séparément et sous leur forme originelle , sauf à renvoyer continuellement des uns aux autres. Maintenant il fallait les rapprocher et les coordonner en raison de leur idée générale , en former des familles ; ce qui obligeait de les juger, de ks coodlier oh de garder les uns et de rejeter les autres.

lUilieu de cela que fit-onî Pontanes , grand maître de l'Université , depuis sa réorganisation, en 1808; jusqu'à la fin de l'Empire, lui-même habile écrivain appartenant à l'école des grands modèles, Boileau, Racine et Fénelon, lui-même m peu disciple de d'Alembert qu'il avait eu le temps et l'occasion de voir beaucoup, adopta pour les classes et permit de réimprimer sous des auspices un Dte^ dMiutvre des synonymes. Aucun livre encore n'avait paru avec ce titre. Ainsi , car son cheî suprême, lllniversité, en leur donnant protection, témoignait pour ees soT\e& d'études une disposition bienveillante. Le goût n'en était point encore éleîDt ao conmienoement de ce siècle où la licence dans l'^nploi des mots devait êfre poussée JD$qu*au dévergondage. Mais l'Académie , après avoir couronné Fouvrage de Fabbé Roubaud en 1786 , avait désormais en trop haute estime Ik poésie et l'^oquence pompeuses , elle avait pris en tnop grand dédain les idées et la littérature philosophîques pour descendre elle*-méme à ces misères, et pour voir autrement qu'avec indifférence les esprits subalternes s'y appliquer. Cependant , après avoir exercé la sagacité d'une femme de génie , de Mme dé Staël , qui, dans sa jeunesse, goûta singulièrement les Synonymes de Roubaud et s'essaya dans le même genre , elles occupèrent un autre esprit du premier ordre , amliDiiateur non moins illustre des traditions philosophiques du xvin* siècle pour ce qui regarde Fart d'écrire. M. Guîzot, à peine âgé de 22 ans, débuta dans fc monde, où son nom devait jeter tant d'éclat, en publiant en 1809 un DicHon- Mm des synonymes français. Jules César, sans que son génie en fût rapetissé , B*atail41 pas aussi composé un ouvrage sur Y analogie des mots 7

0» dttnt recueSs rivaux, celui de Fontanes et celui du jeune étudiant en droit de IW» sont, en fait de synonymes, les deux dernières productions connues du inSlic. Celui de Laveaux mérite à peine une mention, bien qu'il contienne quelques bonnes observations de détail. Quant aux synonymes ajoutés par lui aux artides de son grand dictionnaire , ils sont, connue ceux qui se trouvent à la fin

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