LXIV INTRODUCTION
importe à la yérité comme à la paix du monde, que les hommes finissent par s*accorder sur les problèmes qu'ils discutent, ou sur les questions d'intérêt qui les divisent ; et ce qui les en empêche pour l'ordinaire, c'est l'ignorance où Ils sont de la propriété du langage. La plus grande partie des disputes sont purement verbales et tomberaient d'elles-mêmes si , en ayant soin de définir les termes et de les réduire aux collections déterminées des idées simples qu'ils signifient, on s'accoutumait à en faire toujours un usage juste et convenable.
Gomme exercice intellectuel , ces mêmes études n'ont pas une moindre iin portance. Outre qu'elles nous rendent attentiGs sur le choix des mots et sévères avec nous-mêmes, elles augmentent au plus haut point notre sagacité naturelle. L'esprit, suivant Montesquieu , consiste à connaître la ressemblance des choses diverses et la difi'érence des choses semblables. Celui-là donc ne peut manquer d'acquérir de l'esprit , qui a l'habitude de chercher des différences fines et cachées entre les mots les plus semblables, jusqu'à paraître équivalents; il devient de plus en plus habile à pénétrer dans le fond des choses et à les discerner les unes d'avec les autres , talent inestimable, dont Labruyère a dit : « Après l'esprit de discernement, ce qu'il y a au monde de plus rare, ce sont les diamants et les perles. » Bacon (Nov. org. 1, 55) définit aussi l'esprit philosophique et scientifique, une facilité à apercevoir les ressemblances et les différences des choses ; seulement, parmi ceux qui en sont doués , les uns planant et voltigeant au-dessus des objets, en remarquent davantage les ressemblances, tandis que les autres , plus opiniâtres et plus fins , plus capables de méditation , s'arrêtent et s'attachent davantage à en découvrir les différences même les plus subtiles. Il n'importe guère, du reste, à quoi nos facultés se doivent adonner pour acquérir cette aptitude qui, une fois acquise, devient générale et applicable à tout et partout ; témoin l'usage où nous sommes encore de développer les dispositions de nos enfants en leur faisant apprendre des langues qui ne se parlent plus , qu'ils ne parleront point , et dont ils n'éprouveront peut-être jamais , hors de l'école, le besoin ni l'envie de revoir les monuments littéraires.
Non-seulement, par cette occupation plus que par toute autre, l'esprit s'aiguise , se fortifie, gagne en puissance, mais encore il en résulte pour ses connaissances un effet non moins heureux. Le synonymiste n'est point, comme on se l'imaginerait volontiers, un éplucheur de mots dont les recherches n'ont aucun rapport à la pensée. Il n'étudie pas le discours , ainsi que le grammairien , quant à sa forme, mais quant à sa matière : c'est plutôt un logicien obligé par le but même qu'il se propose à ne voir les mots que relativement aux idées dont ils sont les types. Il ne dit rien des uns qui soit sans conséquence pour les autres; et il ne saurait donner de la précision aux premiers qu'il n'en donne en même temps aux dernières. Gomme il subordonne sans cesse l'emploi des mots aux vues et aux opérations de l'esprit, il n'apprend à mieux parler qu'en apprenant à penser plus juste. Après sa Méthode de nomenclature chimique^ Lavoisier publia un Traité élémentaire de chimie ^ au commencement duquel il remarque expressément que 1q second de ces ouvrages se trouve contenu dans le premier,
INTRODUCTION. LKV
el qu'il n*a pa fixer la terminologie de la science sans en éclaircir lee idées, sans Eure la science eUe-mème. « Tandis que je croyais, dilHl, ne m'occuper que de nomenclature , tandis que je n'avais pour objet que de perfectionner le langage de la chimie , mon ouvrage s'est transformé insensiblement entre mes mains , sans qii*îl m*ait été possible de m'en défendre, en un traité élémentaire de chimie. • Cest aussi ce qui arrive au synonymiste. Il semble ne s'occuper que de philologie pure ; mais au fond c'est sur les idées qu'il opère. Loin de rester sans profit pour Tentendement, son travail, entrepris pour éclaircir les termes et en marquer en quelque sorte les contours, y répand nécessairement la clarté, tant le rapport est étroit entre le signe et l'idée signifiée. De là vient que les progrès inleliectuels de l'enfant sont généralement en proportion de la connaissance qu'Q acquiert de la valeur des mots. Veut-on, par exemple, expliquer précisément la force de signification inhérente à chacun des mots. Sagesse, prudence , vertu; ou Libre ^ indépendant; ou Justice, équité, droiture; ou Sobriété, frugalité, tempérance^ ou Honnête^ civil, poli, affable, gracieux, courtois; ou Entendement, inieOigence, conception, raison , jugement , sens, bon sens, esprit , génie ; on aura moins à déterminer le sens littéral de chacun d'eux qu'à développer les caractères distinctifs de chaque qualité correspondante , d'après la propriété naturelle des termes : d'où Ton voit que le travail du synonymiste sur une famille de mots semblables revient, à vrai dire, à un court traité ayant pour objet celui qui est indiqué par l'idée commune^ et que la théorie contenue dans ce traité s'obtient en iiiterrogeant^ur la valeur particulière des mots, l'usage, l'analyse, l'étymologie, ou quelque autre circonstance purement philologique. G*est pourquoi ces sortes d'études peuvent prêter un grand secours aux sciences psychologiques et morales particulièrement S
S'il existe une telle harmonie entre les mots et les idées, les distinctions du synonymiste ont, au point de vue de la morale et d§ l'ordre, une haute importance. En fixant la valeur des termes , elles contribuent à prévenir les égarements des esprits, à en refréner la licence , à rendre en quelque sorte inviolables certaines notions communes qui ne peuvent être ébranlées sans que la société et la civilisation soient mises en péril. Service supérieurement apprécié par M. Dupanloup dans son Discours de réception à l'Académie française. L'éloquent prélat a bit voir combien il est nécessaire pour le maintien de l'ordre et la sécmûté de la ne humaine que les mots aient des significations distinctes et rigoureuses. Suivant lui , un dictionnaire bien fait sous le rapport des définitions serait une des colonnes de la raison et de la société ; et constater ou rétablir le vrai sens des mots, c*est, en conservant à une nation la vérité et la sagesse, la préserver des perturbations intellectuelles et sociales que les idées fausses ou confuses amènent inévilablement.
Tels sont les avantages principaux attachés dans chaque langue à la compa^ nîson des mots communément réputés synonymes. A quoi on peut ajouter encore : par rapport aux étrangers, qu'elle leur facilite la connaissance d'une
1. Voj. Je s Tiu' et dernier de cette introduction, p. .ixz et sniy.
STS. FEAXÇ. $
LXVl INtRODUCnON.
langue qa'fls doîtf^ent apprendre par principes; par rapport à la ppstérité, qa'elle lui assure Fintelligence, dans les écrivains classiques, d'une foule de beautés, qui sans cda vraisemblablement ftissent demeurées inaperçues; et par rapport aux contemporains qui parlent cette langue, qu'elle en éclaire à leors yeux tout le système par les observations qu'elle est obUgée de faire sur la valeur logique d'un grand nombre de modifications grammaticales, ainsi que sur celle des préfixes et des terminaisons. Maïs ces recherches ont pour le français un intérêt particulier. Ce qui le distingue, c'est sa grande clarté ^ C'est & cette qualité qu'il doit d'avoir en quelque sorte ravi au latin son universalité dans la plus grande partie de l'Europe ; il y forme généralement le complément d'une éducatfon soignée ; il y est devenu l'organe des sciences et de la philosophie, For^ gane des idées générales et de la civihsation même, après avoir été celui de la galanterie et de la conversation; et, depuk les conférences de Nimègue, il y a été choisi pour être la langue des traités et de laUiplomatie. Gharle&Ouint l'appelait déj& la langue à*Estat^ parce que, dit le cardinal Du Perron, à qui nous devons ce renseignementi < elle est celle entre toutes qui représente le mieux les choses telles qu'elfes sont. » €r, comme l'étude de la synonymie des mots a pour effet de les dépouiller de toute obscurité, de toute équivoque, la langue française ne saurait la n^tîger, à moins de renoncer à sa glorieuse prérogative. De plus, notre langue se fait remarquer entre toutes par un autre caractère bien spécial, qui la dispose plus que toute autre en faveur des travaux dont il est ici question. Nulle ne peut se vanter d'être plus constante, plus fixe, phis une. Dans aucune, les diverses parties de la littérature n'ont été de benne henre assujetties à des règles plus invariables. Depuis le grand siècle, grftce à l'Acadéinie fran* çaise, grâce à Malherbe, à Yaugelas, à Boileau et à quelques autres, presque rien n*a été laissé à Farbitraîre de Vécrivain. Qu'on se rappelle la critique du Cid par l'Académie. Aussi, p^idant que les Allemands n'entendent plus Klopstock, ni les Italiens Dante, ni les Anglais Shakspeare qu'au moyen de longs commentaires, tous nos auteurs classiques, même ceux d'époques assez reçu* lées, nous sont d'une intelligence facile. La législation des synonymistes devait naturellement trouver place à côté de celle des grammairiens et des littérateurs* C'est en France qu'on axlû s'aviser d'abord âe séparer, par des bornes inëbran* tables, les domaines des mots quasi équivalents. La France a effectivement donné Texemple, et le traité de Girard, accueilli dès Fabord avec une grande faveur, est devenu le modèle de tous les ouvrages semblables qui ont para depuis i
1. c Ce qui n'est pas clair n'est pas français, s Riv. « Il n'y a Jamais eu de langue où l'on ait parlé plus purement et plus nettement qu'en la nôtre , qui soit plus ennemie des équi?oques et de toutes sortes d'obscurités. » Vàuo. Le génie de notre langue est la clarté et Tordre. » Volt. « Oœ de choses dans une épilhète! disait Louis XVXII en parlant d'un de ses discours, rai tovgours été de l'afiade Bosstiet, qni a dit quelque part que, lorsqu'on n'est pae sort^uleux duis le choix des mots , on donne à penser qu'on ne Test pas davantage sur les choses. Mon peuple est hien persuadé de cette vérité, et les sifflets ne manquent jamais à ceux qui négligent la propriété des termes. U faut savoir la grammaire et connaître les synonymes lorsqu'on veut être roi de France. > (JÊifmru «Tufie fevMM de qwilité mr Louù JLWBI^ xv, 4|3)f
INTftOlHJCTlblf. LXVIl
rétFanger. L'Académie ne fit que œnfinner le jtig^emesit du public en admettant dam son sein ce philologue dîslingeé, le»pfemier qui se sdt occupé de la synonynûe des mots d'osé maniène spéciale, et dont le livne a oltom cet éloge de Yollaîre : « Il subeistera autant que la langue et servinat même à la foire subàster. > Ces études n'ont rien perdu de leur attrait; elles ne demandent qn'à être naimées. L'Académie, qui a cofuroané l'ouvrage de l'abbé Roubaud, sans pooioir* à cause des éirénements» hd accorder, comme à<}irard, les honneurs SBfièBaes de la lîtt^ture, vient de témoigner, d'une manière extrêmement Satteuse pour notre hmour-^ùpre , qu'elle a cessé d'y rester indifférente. L'esprit phaosoidnque est maintenant trop répandu ponr que le public n'y reprenne pas goût comme an siècle dernier, fixécutée sur un plan, tout autrement vaste, qui a permis d'enobrasser et d'utiliser tous les travaux partiels déjà ocmnus, la même entrepsise a dû changer de poÎEvt de vue et de méthode. Girard, comme s'il se fût agi de travaillear pour ravaucement d'une langue encore imparfaite, n'avait consulté que ses propres réflexions. Il faiktit désormais fixer la valeur des mets Smm langue évidemment parvtenue i son point de maturité, en suivant des prin* âpes de distinction non plus inatinettfs et partant arbitraires, mais scientiiiques et par conséquent légitimes et sûrs, en constatant l*usage des auteurs classiques et en éleiant la synonymique, comme disent les Allemands, à la hauteur d'une sdence rétrospedive. TeUe est du moios la manièire dont j'ai conçu cette grande tkhe d'après mes maîtres, Beauzée, Condillac, d'Alembert, Roubaud etM. Guizot^ et telk est, pour la remplir, la marche q-ue j'ai suivie.
Que ks diffireneee cachées sous l'apparente idenfUë des termes synonymes
soieui Taremenl senties, -et qu'il importe néanmoins beaucoup et sous divers
rapports qu'elles le soient» c'est ce qui xésolite de tout ce qui précède. Jfe suis
dcNic dispemé de répondre à f objection suivante, elle se trouve déjà résolue :
ou ces dJdëreBces s'aperçoivent d'dlesHuèmes, iOt dans ce cas il n'est pas besoin
de Uttù ni de science qui enfldgne expressément à les trouver ; ou elles écha{>-
p^t au commun des penseurs , et aloirs «e sont des subtilités dignes tout au
plus d'attirer l'attenti^u des grammairiens et qu'on peut négliger impunément.
& s'élève toutefois contre la doctrine dea synonymistes d'autres difficultés qui
demandent un examen i part» paroe qu'elles provoquent des restrictions ou des
explications qui n'cmt pu encore trouver place jnsipi'îei.
La première qui se présente nécessairenMnt à la pensée, dans nn temps mcune le nôtre, où des écrivains se ftoriient d!avoir secoué tonte espèce de jflog, c'est que re^>rit, préoccupé du soin de feser les mots^ doit perdre dans iaredicrdie scrupuleuse de pareUles minuties une grande partie de sa vigueur, et devenir incapable de mouvement et d'élésvation. Mais l'étude des synonymes ne nuit réellement au génie, en ralentissant son activité et en arrttant son essor, fpA quand eOe n'est pas iaite à propos. Ce n'est pas pendant le moment où s'opte le travail de la conception, mais bien avant , qu'il convient de s'y livoter* U &Ddrattde bonne heure s'être teUeusent famiUarieé avec les distinctions êtabUes entre ces sortes de mots, que les meillemrs et les plus justes vinssent comoie