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6, ars du saitts-pèiim, rr palaia-royal, SIS
La pêche et ses détracteurs. — Toc-loc. — L^s délassements des détracteurs de la pèche. — La pièce et les décors. — Que qu' ça nous fait? — Etretat. — Sainte Adresse. — Alexandre Dumas. — Pourquoi mon matelot Buquet n'aime pas la peinture. — Aphorismes.
Si vous parlez de pêche devant un bourgeois vulgaire, il vous interrompra en souriant, ne pouvant prendre sur lui de retarder le moment de placer une des cinq ou six plaisanteries qu'il possède. « La pêche, dira-t-il, ah ! oui, la pêche à la ligne, — toute la journée le bras tendu pour prendre un goujon. » Et il rira, et son œil écarquillé ramassera autour de lui les sourires approbatifs de l'auditoire.
Ce dédain pour la pêche, exercice pour lequel il est convenu qu'il faut beaucoup de patience, veut dire de la part du bourgeois en question : « Moi, je n'ai pas de patience ;;tooiyje; suis un homme bouillant et passionné* » <=
On a dit : La vanité est une passion avare et chiffonnière qui ne laisse rien traîner, et ramasse même dans les ordures. Il est curieux de suivre dans la conversation par quels détours on arrive à faire perpétuellement son éloge. Pendant un été que je passai à la campagne avec quelques amis, nous fîmes cette observation les uns sur les autres, et nous imaginâmes de constater chaque tentative de ce genre par deux coups frappés sur la table avec le doigt replié. Quelque adroite que fût la dissimulation, quelque déguisé que fût l'éloge, les esprits rendus attentifs par ce jeu ne s'y laissaient plus prendre, et l'inflexible toc-toc ayertissait l'orateur qu'il était dévoilé, quelquefois même lorsqu'il était lui-même dupé» et ne s'apercevait pas de l'arrière-pensée qui dictait ses paroles. Les phrases les plus insignifiantes en apparence ne sont pas exemptes de vanité. Demandez le matin à vos hôtes comment ils ont passé la nuit, personne ne vous répondra qu'il a dormi comme de coutume, « comme dort tout le monde; » qu'il a un peu rêvé, qu'il s'est une ou deux fois réveillé et rendormi.
Personne se veut être « comme tout le monde; » l'un n'a pas fermé l'œil, l'autre a dormi tout d'un somme, — celui-ci a fait des rêves épouvantables. — Le premier joue le poète élégiaque ou l'homme que ses profondes méditations empêchent de dormir ; — le second veut se vanter d'une santé robuste ; — le troisième a tant d'imagination 1
Essayez du toc-toc, entre amis intimes, et je vous promets une série d'observations amusantes.
Revenons à «eux qui trouvent la pêche à la ligne une occupation si ridicule. — Tâchez de savoir à quels divertissements ils se sont livrés hier et aujourd'hui. — Les uns ont joué aux échecs ou aux dames , —* ces jeux inutilement laborieux que Montaigne déclarait « n'être pas assez jeux, » Un Latin, je ne sais plus lequel, et le plaisir que je vous ferais en retrouvant son nom est si douteux, que je ne vais pas le chercher; un Latin a dit : Amusez-vous à des riens si vous voulez, mais il est honteux de faire des riens difficiles. Turpe est difficiles habere nugas.
Ou il aura joué aux cartes, espérant, à force
d'application, faire passer quelques écus de la poche de ses amis dans la sienne. Joli plaisir, ingénieuse réunion de gens dont la moitié s'en va toujours triste ou mécontente! et pour ce résultat passer toute une soirée assis dans un «alon sans air, à prononcer ces mots : Cœur — pique — trèfle — carreau — atout — je coupe — jo passe — les honneurs — combien de levées? Un des avantages de la pêche est celuici : Quand la pièce ne réussit pas, elle se sauve néanmoins par les décors ; — elle se joue au bord d'une rivière ou sur un bateau, entre les deux rives. Des vieux saules arrondis, au feuillage glauque, s'élancent les peupliers à la cime verte; les nénuphars étalent sur l'eau leurs larges feuilles et leurs fleurs odorantes jaunes ou blanches ; la sagittaire lance de l'eau ses feuilles en fer de flèche et ses fleurs à trois pétales blancs à centre lie de vin; plus près de terre, le plantaire d'eau montre ses petits épis d' un blanc rosé, le wergiss-mein-nicht, le myosotis, ses fleurs d'un bleu tendre, le jonc fleuri sa couronne de pèches ; la bergeronnette grise et jaune, la. lavandière, marchent sur le sable en
se balançantavecune grâce cadencée ; le martinpêcheur, bleu, vert et jaune, s'élance d'une rive à l'autre d'un vol droit et rapide comme celui d'une flèche, en poussant un cri aigu. Les demoiselles, les libellules, dont les ailes de gaze soutiennent des corps d'émeraude, de saphir ou de turquoise , voltigent au-dessus des fleurs aquatiques.
Et l'eau qui coule, par son murmure et son aspect, vous jette dans de douces et profondes rêveries.
Comparer maintenant à cette scène un salon dans lequel règne une odeur confuse et nauséabonde provenant de l'huile des lampes, de l'haleine des hommes, du punch et du chocolat que l'on promène sur des plateaux, des diverses pommades dont on a enduit les cheveux avant de les passer au fer, et qui fait des chevelures frites ; des figures fatiguées, des cartes qu'on remue, des grimaces de mauvaise humeur, etc.
11 y a aussi la pêche à la mer : c'est là encore que le décor pourrait bien sauver la pièce, si elle avait besoin d'être sauvée.
La mer n'a qu'un défaut, c'est que quand on
la connaît on ne peut plus s'en passer. C'est, de l'aveu de tous, le spectacle le plus grand, le plus majestueux et le plus varié qu'il soit donné à l'homme de contempler.
Et si on savait comme on devient sage &u bord de la mer !
Il venait d'y avoir en France une grande commotion politique; j'allai voir mes amis les pêcheurs d'Étretat pour en jaser un peu avec eux. — Eh bien ! demandai -je à Valin , le gardepêche qui est mort si malheureusement depuis en tombant du haut d'une falaise, . — que pensez-vous de ce qui se passe ici î
Yalin me conduisit en face de la mer, qui ce jour-là était bleue et immense comme un ciel d'en bas, et me la montrant des deux mains , il me dit : « Que qu' ça nous fait? »
J'aurais dû dire cette fois aussi : Que qu' ça me fait: «Einerley? »
J'ai voulu au contraire m'en mêler ; mais je dis aujourd'hui ce que j'aurais dû dire alors : «Einerley; que qu' ça me fait?» et j'ai ajouté, pour résumer ce que j'ai vu : « Plus ça change, plus c'est la même chose. »
C'est à Étreiai que j'ai fait mes premières armes comme pécheur maritime ; c'est là que j'ai fait une pèche assez rude, la pèche du hareng; c'est là que j'ai vu les frères Vatinei prendre pour douze cents francs de mulets (muges) d'un seul coup de seine.
11 faut dire que ce sont des gaillards adroits et résolus; c'est du haut des falaises — 310 pieds d'élévation , la hauteur de cinq maisons de Paris — qu'ils guettent les mulets ou les ma^queréaux qui viennent frétiller sur le bord : alors , un coup de sifflet avertit les compagnons ; on pousse à la mer un canot sur lequel est placé, à l'avant , la seine toute parée.
Le bateau s'éloigne rapidement à coups d'avirons lents et silencieux, bien maniés; la seine, dont un bout est resté à terre, se déroule et se dévide en décrivant un ample demicercle — ces seines ont à peu près trois cents pieds — puis on ramène l'autre bout sur le galet, et on tire les poissons à terre. — *■ Une des dernières fois que j'ai assisté à cette pèche, j'étais à Étretat avec le général Eugène Car vaignac; nous vîmes amener sur la plage des
petites collines de maquereaux et de caranques. Les caranques sont des poissons médiocres, qui, d'accord avec les marchands de poissons» font semblant d'être des maquereaux, comme les félans font semblant d'être des harengs.
Étretat est un pays que Gatayes et moi avons découvert, après toutefois les peintres Lepoitevin et Isabey : mais j'ai fait comme Améric Vespuce et Daguerre vis-à-vis de Christophe Colomb et de Niepce : je lui ai à peu près donné mon nom. J'ai tant bavardé sur Étretat que je l'ai mis à la mode, et qu'aujourd'hui c'est une succursale d'Asnières. Le dimanche, les chemins de fer y vomissent des Parisiens par les trains de plaisir, et tout doucement on est arrivé à y établir un singulier carnaval : les pécheurs, vu la solennité du dimanche, s'habillent en messieurs, avec de longues redingotes et des chapeaux ronds , — hélas ! ils ne s'affublaient pas ainsi autrefois, — et les Parisiens, de leur côté, arrivent déguisés en forbans, se servant de tous les mots marins anciens et nouveaux, jurant à faire couler bas un
vaisseau 9 et chantant des chansons qui font rougir les vieux marins.
C'est à Élretat que j'ai fait mon roman : le Chemin le plus court. J'en ai fait bien d'autres à Sainte-Adresse, où j'ai séjourné douze ans. Eneore un pays que j'ai découvert, et d'où j'ai été chassé par la foule et par d'autres raisons que je raconterai quelque jour à M. Buloz.
Alexandre Dumas se rappelle peut-être le poissons de cinq pieds de long que j'ai porté un matin au Havre, où nous dînions ensemble; je l'avais pris, à la ligne, à la pointe du jour. Il y avait eu un moment de suprême hésitation, lorsque le poisson , un haut-bar , tirant sur un des bouts de la ligne , et moi sur l'autre , je m'étais demandé en voyant mon canot entraîné, et moi un peu tiré hors du canot : — Ah çà !
qui est-ce de nous deux qui péchera l'autre?
Est-ce l'homme qui aura le poisson , est-ce le poisson qui aura l'homme? Vous parlez d'émotions! il faut l'avouer, et tout pêcheur sera de mon avis, dans ces instants de lutte, tout autre intérêt s'efface , patrie , famille , gloire ,
on a bien à faire de tout cela ; aurai-je ou n'au-
rai-je pas mon poisson ? Voilà tout ce qui importe , le reste à la grâce de Dieu et à la méchanceté de» hommes !
Et un poisson manqué ! Ah! voilà les beaux poissons i
ÀPH0RISMES.
Il n'y a de patrie que pour les exilés.
Il n'y a d'amants que les amants maltraités.
Un poisson manqué n'a jamais pesé moins d'une demi-livre; au moment où on met le pied sur la plage , le soir, — tout le poisson manqué est une espèce particulière dont la croissance eèt rapide — le soir, il pèse une livre. — Huit jours après, c'est un monstre.