‹ Dictionnaire du pêcheur: traité complet de la pêche en eau douce et en eau salée: histoireChapitre 3 sur 118 · EXEMPLE · texte numérisé non relu

EXEMPLE

Un jour, je relevais mes lignes avec mon matelot Buquet et avec Couveley , le directeur du musée du Havre. — Couveley tenait les avirons, — Buquet tirait les cordes, — moi, je ne faisais rien. — Tout à coup Buquet, sentant des secousses, s'écria : Oh! un gros!

— Je ne sais pourquoi Buquet appelait Couveley M. Mouchel, et cela si obstinément qu'il avait fini par appeler les peintres des Mouche! s : — Meilleur bâbord!— monsieur Mouchel, criait Buquet en tirant la ligne, rendant ou retirant la corde d'après les mouvements du poisson. — - Avant ! — Maintenant sciez — sciez tribord !

avant bâbord — sciez, sciez — c'est une raie.

En effet, la mer était si transparente qu'on apercevait à plusieurs brasses sous l'eau le large poisson se débattant et décrivant des zigzags.

Je voulus prendre la ligne à Buquet, qui était très-ému. — Buquet est un vieux pêcheur qui a conservé l'émotion du poisson, comme moi j'ai gardé l'émotion du gibier, — ce qui me faisait dire un jour dans une luzerne à des perdreaux qui s'envolaient avec ce bruit crépitant qui impressionne longtemps le chasseur : Ne vous sauvez pas, j'ai bien plus peur que vous!

Buquet me refusa la ligne et continua ses manœuvres. — Sciez tribord ! avant les deux ! avant donc ! nous allons perdre le poisson ! Ah !

NUttntiwir Mouchel, vous n'avez pas de nerf!

Avant ! sciez des deux !...

Kt Duquel tomba assis sur un banc : par la faute de Couveley ou par sa propre adresse, le poisson venait de se décrocher. Buquet était désespéré.

— Ah! quelle raie! disait-il, — un turbot de cette grosseur-là serait un fier turbot ! Après ça, c'était peut-être un turbot ; on ne voyait pas bien.

Et à terre, il disait :

— Par la faute de M. Mouchel, nous avons manqué un joli turbot.

• Et le lendemain : — J'ai péché bien des turbots, mais jamais je n'en ai vu de pareil à celui que M. Mouchel nous a fait perdre. Et depuis, il dit : — Je n'aime pas les peintres (les Mouchels) , à cause du magnifique turbot que le Mouchel du Havre nous a fait perdre. Les peintres, ça n'est bon qu'à vous faire manquer des turbots; et quand il parle de dimension, c'est là sa mesure : C'est gros comme le turbot que M. Mouchel nous a fait manquer; ce qui amena son duel avec Couveley,

ET SES DÉTRACTFXRS. 13

Un jour que j'étais dans ma cabane, et que Couveley, dans le petit jardin, faisait au pastel une de ces plages qu'il reproduit souvent si heureusement, Buquet s'approcha de lui, regarda ses dessins quelque temps; Buquet était rouge et avait les yeux ardents. Tout à coup : C'est pas ça, Mouchel, lui dit-il, vous m'avez appelé maladroit hier — il faut dire que maladroit est, au Havre, une des injures les plus graves qui puissent être adressées à un homme,

— voleur, canaille, se supportent, — mais on ne répond pas à « maladroit; » cela équivaut à un soufflet. Je n'ai rien dit hier, ajouta Buquet,

— à cause de M. Alphonche, mais, ce matin, j'ma soûlé exprès — et je m'fiche de M. Alphonche jusqu'à demain matin — il peut me chasser, me battre, m'exterminer, ça m'est égal ; c'est pourquoi, Mouchel, mon bon ami, faut s'aligner à quéque chose — à ce que vous voudrez — depuis l'épingle jusqu'au canon — ou pour mieux dire, v'ià deux triques, deux bâtons de longueur que j'ai cachés dans l'herbe ce matin — l'arme normande, l'arme des braves; — vous avez de l'éducation, vous devez

savoir tirer le bâton : — c'est donc à la trique qu'on va s'expliquer; vous avez dit que j'étais un maladroit, — c'est ce qu'il s'agit de prouver.

Et Buquet mit les deux bâtons en croix» à terre, devant Couveley, et fit la partie du salut des bâtonnistes qui se fait avant de prendre les armes ; mais Couveley restait un peu étonné.

Il faut dire que quoiqu'il ait, en effet, reçu de l'éducation, ses parents ont négligé de lui faire apprendre l'art du bâton. Pour Buquet, il ramassa une des armes et acheva le salut en faisant tourner et siffler le bâlon autour de sa tête, etquiplus est autour de la tête de Couveley.

Couveley est rageur, il aurait fini par prendre l'autre bâton, et il se serait fait assommer. Je crus devoir alors intervenir; mais, ainsi qu'il l'avait annoncé, Buquet 6e fichait de moi jusqu'au lendemain matin, et je ne pus préserver Couveley qu'en prenant moi-même le 6econd bâton et en désarmant Buquet d'un coup heureux et bien exécuté, me félicitant d'avoir reçu de l'éducation.

Entre mes bons souvenirs de Sainte-Adresse,

je dois compter que j'y ai fait la pèche des maquereaux avec Ponsard et la pêche des merlans avec Tony Johannot, un de ceux de mes amis qui m'ont abandonné trop tôt dans la vie.

Arrêtons ici ce chapitre , et terminons-le par un aphorisme.

APHORISME

La pêche est un plaisir, même quand on ne prend pas de poisson.

États de service de l'auteur. — Les poissons de fer-blanc. — La Bièvre ; les épinoches, les têtards. — Saint-Maur. — Les bains Vigier; Saint-Ouen; les moules. — Vendôme; les écrevisses. — Encore Saint-Maur; les perches. — Vichy ; le sichon, les ablettes. — Imphy. — La Loire ; le brochet, les carpes, les barbillons. ^— L'Yvette. — Le lac de Genève ; les gardons, les truites. — LaDive ; les anguilles. — Sainte-Adresse ; les pêches miraculeuses, les maquereaux, les équilies. — Gênes, les oursins. — Dans un bocal; le poisson rouge.

J'ai péché toute ma vie, — et sans le mauvais temps, je pécherais en ce moment au lieu d'écrire ce chapitre.

Mes premières pêches se sont faites au moyen de poissons de fer-blanc qui poursuivaient un hameçon aimanté dans une cuvette. — Ce fut un de mes premiers joujoux, c'était une pèche artificielle. — Mes premières pêches sérieuses avaient Léon Gatayes pour compagnon. — Nous avons été élevés ensemble dans le quartier du

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