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Le comte D. L. ayant la goutte , deux capucius vinrent pour prendre congé de lui en allant ù Rome, et lui demandèrent s'il n'avait rien à leur donner; il leur dit : « Mes pères, je vous prie de dire au pape qu'il m'excommunie ; car on dit que les excommuniés courent les champs, n (L'abbé Bordelon, Diversités curieuses.)
Excuse iiig^éniense.
Waller, poète anglais, fit en très-beaux vers un excellent panégyrique de Cromwell, tandis qu'il était protecteur. Charles 11 ayant été rétabli en 16G0, Waller lui fut présenter des vers qu'il avait faits à sa louange. Le roi les ayant lus, lui reprocha qu'il en avait fait de meilleurs pour Crouiweli. Waller lui dit : « Sire, nous autres poètes, nous réussissons mieux en fictions qu'en vérités. »
Ç3Icnagiana,)
Le maréchal de Yillars entendit un officier qui disait à un de ses amis : « Je vais diner chezVillars. » Le maréchal lui dit avec bonté : « A cause de mon laiig de général et non à cause de mou mérite, dites j)/. de Villars. — Monseigneur, lui répondit sur-le-champ l'officier, on ne dit point monsieur de César, j'ai cru qu'on ne devoit pas dire monsieur de Villars. »
Excuse» valables.
David Hume s'était fait mille livres sterlirg de rente, tant en pensions que du produit de ses ouvrages. Importuné de tous les côtés pour la continuation de son Histoire d' Angleterre jusqu'au règne actuel, il répondit : « Messieurs, c'est trop m'honoier; mais j'ai quatre raisons pour ne plus écrire. Je suis trop vieux , trop gras, trop paresseux et trop* riche, o {Alman. Ut t., 17 77.)
Exécution poétique.
Un jour que Crébillon était fort occupé dans sa solitude, où il se retirait ordinairement pour composer ses sombres tragédies, qu Itju'un ( ntia brusquement chez lui : Il iNe me troublez point, s'écria-t-il ; je suis dans un moment intéressant ; je vais faire pendre un ministre fripon, et chasser un minisiic imbécile. »
{Galerie de l'ancienne cour.)
Exhortatîoit funèbre.
Boisrobert, abbé, poète, courtisan, favori du cardinal de Richelieu, avait obtenu du cardinal de beaux bénéfices ecclésiastiques, mais il les perdait au trictrac. Il nommait le théâtre sa cathédrale , et il allait, disait-il, entendre prêcher l'acteur Mondory à l'hôtel de Bourgogne. Au moment d'aller dîner, appelé près d'un moribond, il lui dit pour tonte exhortation : « Mon ami, dites votre Aene<^(c«Ve. " ( Viollet-Leduc , Bibliothèque poéticjue.)
Exigence déraisonnable.
Un soldat espagnol était condamné à avoir les deux oreilles coupées pour quelque larcin. Ainsi que le bourreau , lui ayant troussé les cheveux pour les voir et les lui couper, et ne les ayant point trouvées, il lui dit en colère : « Te moques-tu donc ainsi du monde! » L'autre lui répondit : « Corbleii ! suis-je donc obligé de fournir des oreilles tous les mardis .*■ » Pensez que c'était un mardi qu'on les lui avait coupées auparavant.
( Brantôme, Rodomontades espagnoles.)
Exorde prudent.
Pour aborder M. de la Vieuville, surintendant des finances, et lui rendre grâce de quelque chose, Malherbe s'avisa d'une belle précaution. Dès qu'on disait à cet homme : « Monsieur, je vous... » il croyait qu'on allait ajouter « demande » et il ne voulait pas écouter. Malherbe y alla, et lui dit : « Monsieur, remercier je vous viens. »
1 (Tallemant des Réaux.)
i ExpectatÎTe.
Le comte de Bernis, après avoir passé j (pielques années de sa jeunesse au séminaire de Saint-Sulpice, avec aussi |>eu de fortune que tous les cadets de noiilcsse qui tendent et parviennent à ré|)iscopat, entra dans le chapitre de Lyon, n'y alla que pour s'y faire recevoir, et revint à Paris.
De la naissance, une figure aimable, une physionomie de candeur, beaucoup d'esprit , d'agrément, un jugement saiu et
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1111 caractère sûr le firent rechercher par toutes les sociétés. Il y vivait agréablement ; mais cet air de dissipation déplut au vieux cardinal de Fleui y, ami du pcro, et qui s'était chargé de la fortune du fils. Il le fil venir, et lui déclara qu'il n'avait rien à espérer tant que lui , cardinal de Fleiiry, vivrait. Le jeune abbé, faisant une profonde révérence, répondit : « Monseigneur, j'attendrai; » et se retira (I). (Duclos, Mt-nw'ires.)
Expédients domestiques.
La prodigalité du prince de Cv.ili le réduisait quelquefois aux expédients. Un jour son écuyer vint lui dire qu'il n'v avait plus de fourrage pour sou écurie ; il fit venir son intendant, qui s'excusa sur ce qu'il n'y avait point d'aigent chez le trésorier, et qu'ilnetrouyaitplusdecrcdit chez le fournisseur ; « Tous les autres le refusent aussi , ajouta-t-il , excepté votre rôtisseur. — Hé bien, dit le prince, ipi'ou donne des poulardes à mes chevaux. »
{Mémoires aiiccd. des règnes de Louis XI T' et de Louis Xf.)
La maison de M. et de M""" de Léon, où tout Paris abondait, et qui assiii émeut avait le plus grand air du monde ])ar la compagnie dont elle était remplie, était fondée sur quinze miMe livres de rente au plus dont ils jouissaient. 11 y a bien loin de là à cent mille francs au moins qu'il leur aurait fallu pour leur dépense , car ils ne se refusaient rieu dans aucun genre. Toute la matinée se passait entre eux à en chercher les moyens. Il fallait amuser quelques marchands, en embar- (]uer d'autres , fournir des inventions au cuisinier pour fane de rien quelque chose, caresser le maître d'iiôtel pour l'engager à tirer des fournisseurs sur sa parole. Le mari et la femme étaient remplis d'expédients , sur lesquels ils ne s'accordaient pas : on les entendait disputer, avec la plus grande violence, de toutes les maisons voisines. Les cris des marchands s'v joignaient ; enfin celte maison était iileiiie d'orages, dont on aurait craint d'approcher. Point du tout : à six heures du soir, tout cessait. La cour, pleine de créanciers le matin, se remplissait de carrosses dans
(i) V. Humeur indcjicndunle.
l'après-diner ; on soupail gaiement et ou jouait toute la nuit. Ce ne serait jamais tait, si je voulais raconter les scènes différentes qui se succédaient. Un soir d'biver, le chevalier de Rohaii , voyant le poêle éclairé, et saciiant qu'il n'y avait pas de bois dans la maison , entra eu grand soupçon ; il approcha la main du poêle, qui était gelé, et découvrit qu'il u'y avait qu'une lampe.
(Le président Héuault^ Mémoires.)
Expédients financiers d'un prince.
Quand feu M. de Montmartel eut réglé ses comptes avec le gouvernement, le ministre fut chargé de lui offrir une récompense proportionnée aux service.s quil avait rendus à l'État ; il refusa tout : « Je suis content, je n'ai besoin de rien. <• Six mois après, il revient trouver le ministre : <( J'ai refait, dit-il, mon compte, il me faut absolument cinquante mille écus pour régler tous mes arrangements de famille ; après les offres que vous aviez bien voulu me faire, je me flatte qire vous ne refuserez pas de les demander au roi. — Mais il n'y a que six mois que vous refusiez les propositions les phu brillantes, et vous avez besoin aujourd'hui de ciiuyiante mille écns.' — Cela est ainsi, et je vous demande en grâce de mettre ma requête sous les yeux de Sa Majesté. » Le ministre eu parla au roi , comme de la demande du monde la plus extraordinaire. Le monarque, fort emliarrassé, se levé brusquement, et répond en s'en allant, avec une confusion marquée : « Il faut , oui, il faut les lui donner. »
L'énigme fut bientôt expliquée; le roi voulait ces cinquante mille écus pour luimême, et n'avait pas voulu cependant les demander pour son compte au trésor royal.
(Gi imm , Correspondance.)
On s'étonnait de voir le duc de Clioiseul se soutenir aussi longtemps contre M'"^ Dubarry. Son secret était simjile : an moment où il paraissait le plus clianceler, il se procurait une audience ou un travail avec le roi, et lui demandait ses ordres relativement à cinq ou six millions d'économies qu'il avait faites dans le dé-
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parlement de la guerre , observant qu'il n'était pas convenable de les envoyer an trésor royal. Le roi entendait ce que cela voulait dire, et lui répondait : 'c Parlez à Bertin ; donnez-lui trois millions en tels eflets : je vous fais présent du reste. » Le roi partageait ainsi avec le ministre , et, n'étant pas sûr que son successeur lui offrît les mêmes facilités, gardait M. de Choiseul malgré les intrigues de M""^ Dubarry.
(Chamfort.)
Expédient funèbre.
M. Bouiliy, l'auteur des Contes à ma fille, étRit un peu hypocondriaque, et, comme hvgiène , son médecin lui recommandait les promenades en voiture. Or, les voilures étaient alors plus rares qu'aujourd'hui ; il n'y avait que des fiacres fort sales et fort délabi'és,ou des voitures de l'cmises d'un prix très-élevé, et M. lîouillv était au moins aussi avare que mélancolique. Que faire pour obéir au docteur ?
Comme c'était un hommeid'imagination, il trouva un moyen , seulement ce moyeu était aussi luguijre f[ue son caractère. Tous les jours il passait à l'une des mairies de Paris, pour savoir quels étaient les grands enterrements qui devaient avoir lieu le lendemain , et prenait l'adresse du défunt. Puis, à riieure dite, il se rendait à la maison mortuaire comme un ami du mort, montait dans nue des voilui-es de deuil , conduisait le corbillard à l'église, de là au cimetière, se faisait après remettre chez lui, et sa promenade en voiture se trouvait faite et faite à bon marché. Cette ruse se découvrit d'une façon fort singulière. Un jour, deux grands enterrements devaient avoir lieu dans la même rue; M. Bouiliy se trompa de mort, monta dans une voiture de suite après un corbillard qui devait, croyait-il, porter une pauvrejeune mère, très-rcgrettée, au Père- Lachaise, tandis qu'il conduisait, aucontraire , au même lieu, un vieux garçon , égoïste, avare , en un mot insup|iortal)le.
Les héritiers du défunt feignaient de pleurer; mais aucun n'avait songé à |)réparer un de ces bouquets oratoires qu'où jette sur les tombeaux. Pour bien faire les choses il fallait un discours cependant. L'un des héritiers avisa M. Bouiliy avec sa longue taille, son cou penché en saule pleureur et ses yeux larmoyants :
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« Monsiein-, lui dit-il d'une voix entrecoupée , prononcez donc quelques paroles sur cette tombe, je vous en conjure I Pour moi , je ne m'en sens pas la force ! » L'honnête M. Bouiliy, incapable de rester sourd à un semblable appel , se penche sur la terre béante et prononce un discours des plus attendrissants sur la panvi-e mère arrachée si cruellement à son mari, à ses enfants, à sa famille, dont elle était l'idole.
En entendant ce singulier discours , si peu decirconstance, les assistants se regardèrent d'abord avec surprise , puis chuchotèrent , enfin finirent par rire , et les héritiers, croyant à une mystification, allaient prendre la chose an vif quand ils virent que l'orateur pleurait de si bon cœur qu'ils le jugèrent de bonne foi. Bref une explication s'ensuivit, et l'on découvrit enfin les singulières promenades d'agrément que faisait chaque jour l'honnête conteur poiu' se guérir de son hypocondrie,
(M"ie (Je Bassanville , Salons d'autrefois.)
Expédient hasarden::.
On dit que lors de la première nomination de Bonaparte au commandement de l'armée d'Italie , le Directoire n'avait pas le pouvoir ou la volonté de lui donner les moyens nécessaires pour qu'avec ses aides de camp il fit le voyage et parût d'une façon convenable au quartier général d'une grande armée. Dans cet embarras , il réunit tout ce que ses ressources , les contributions de ses amis et son crédit purent lui fournir, et s'adressa ensuite à .Tnnot , jeune officier qui fréquentait les tables de jiHi. H lui confia tout l'argent f(u'il avait pu réunir (1) et qui formait nue somme peu élevée, en le priant de tout perdre, ou de l'augmenter, dans ime très-gi'ande proportion, iivant le malin , parce que de son succès an jeu dépendait la possibilité de prendre le commandement de l'armée avec ■lunot comme aide-de-carap. Junot réussit au-debà de ses espérances , et ayant gagné une somme qui lui paraissait plus que suffisante pour faire face aux exigences du moment , il alla trouver le général Bonaparte. Celui-ci ne se tint pas satisfait , etrésolutde tenter de nouveau la fortune; il renvoya Junot en lui disant de retourner
(r) Qiielque?!-uns disent que Junol ventlil son rpéc à garde d'or et en ojoiita le prix à l'enjeu.
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au jeu risquer tout ce qu'il avait gagné et 1 lie ue pas quitter la table sansavoir perdu jusqu'à la deruière obole ou doublé la somme qu'il avait apportée. La chauce le favorisa de nouveau , et il put se rendre au quartier général , pour prendre le commandement de l'armée avec tout l'éclat et toute la splendeur désirables... Je n'oserais spécifier les sommes gagnées , mais je crois que la dernière s'élevait à 300,000 francs.
(Lord Hollaud, Mémoires.)
Expérience personnelle.
Lorsqu'il parut une ordonnance de M. de Saint-Germain qui changeait la discipline et infligeait aux soldats français le châtiment des coups de plat de sabie , la cour, la ville et l'armée disputaient avec acharnement pour et contre cette innovation ; les uns la vantaient , les autres la blâmaient avec emportement ; le bourgeois , le militaire , les abbés, les femmes même, chacun dissertait et controversait sur ce sujet...
L'n mat in, je vis entrer dans ma chambre un jeune homme des premières familles de la cour ; j'étais dès mon enfance lié d'amitié avec lui. Longtemps, haïssant l'étude, il n'avait songé qu'aux plaisirs, au jeu, aux femmes; mais, dejMns peu , l'ardeur militai] e s'était emparée de lui.
En entrant chez moi, il avait l'air profondément sérieux ; il me pria de renvoyer mon valet de chambre. Quand nous fûmes seuls : « 11 s'agit, dit-il, d'un objet très-important et d'inie épreuve ([ue je suis absolument résolu de faire. Elle te parai ra sans doute bien étrange, mais il me la faut, pour achever de m'éclairer sur la grande discussion qui nous occupe tous... En deux mots, voici le fait :je veux savoir positivement l'impression que peuvent faire des coups de plat de sabie sur un homme fort, counigeux, bien constitué, et jusqu'à quel point son opiniâtreté pourrait, sans faiblir, supporter le châtiment ; je te prie doue de me frapper jusqu'à ce que je dise : C'est assez. »
Éclatant de rire à ce propos, je fis l'impossible pour le détourni r de ce bizarre dessein et pour le convaincre de la folie de sa proposition ; mais il n'y eut pas moyen. Il insista, me pria, me conjura de lui faire ce plaisir, avec autant d'instances
que s'il eût été question d'obtenir de moi le plus grand service.
Enfui j'y consentis, résolu , pour le punir de sa fantaisie , d'y aller bon jeu, bon argent. Je me mis doncà l'œuvre; mais, à mon grand étounemeiit , le patient, méditant Il oidement sur l'impression de chaque coup et rassemblant tout son courage pour le supporter, ne disait mot, et s'efforçait de se montrer impassible ; de sorte que ce ne fut qu'après m'avoir laissé réj péter une vingtaine de fois cette épreuve I tpi'il me dit : « .\mi, c'est assez , je suis content et je comprends à présent que pour vaincre beaucoup de défauts ce remède doit être efficace. »
Jeerovais tout fini, et jusque-là cette scène n'avait rien eu soi que de plaisant ; mais , au moment où j'allais sonner mon valet de chambre afin de m'habiller, le vicomte, en m'arrètant tout à coup , me dit : <i Un instant, de grâce, tout n'est pas achevé ; il est bon aussi que tu fasses cette épreuve à ton tour. »
Je l'assurai que je n'en avais nulle envie , et qu'elle ne cbangeiait rien à mou opinion , qui était absolument contraire à une innovation si peu française :
« Fort bien , répondit-il ; mais s: ce n'est pas pour toi , c'est pour moi que je te le d; mande. Je te connais : quoique tu sois un parfait ami , tues très-gai, un peu railleur, et tu ferais peut-être à mes dépens, avec tesdames, nu récit très-plaisant de ce qui vient de se passer entre nous. — « .Mais, ma parole ne te suffit-elle pas, repris-je. — Oii, dit-il, sur tout autre point plus sérieux; mais enfin, quand je n'aurais que la peur d'un indiscrétion, c'est encore trop. Ainsi, au nom de l'amitié , je t'en conjure, rassure-moi complètement à cet égard eu recevant à ton tour ce que tu m'as bien voulu prêter de si bonne grâce. D'aillcui s , je te le répète , tu y gagneras et tu seras bien aise d'avoir jugé par toi-même cette nouvelle méthode sur laquelle on dispute tant. »
Vaincu jiar ses prières, je lui laissai prendre l'arme fatale ; mais après le premierconp qu'il m'eut donné, loin d'imiter sa constance obstinée , je me hâtai de m'c crier que c'était assez , et que je me tenais pour suffisamment éclairé sur cette giavr question.
(Comte de Ségur, Mcmoires.)
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Expérience pliilosophique.
Saint-Simon fie réformateur) voulut connaître les artistes, et les mettre en rapport avec les savants, afin de les mieux étudier et de voir ce que pourrait produire le contact de ces facultés si diverses. Pour réaliser ce projet philosophique, il épousa M"^ de Bawr, connue dans la littérature pardesproductionsspirituelles.ee mariage le mettait à même de tenir maison et de recevoir. Une femme aimahle, et connaissant le monde, ne pouvait qu'être nu attrait déplus pour les réunions scientifiques et littéraires que voulait organiser le philosophe. Pendant une année, sa maison fut le centre où se réunissait, deux fois par semaine, tout ce que Paris renfermait de pluscéléhre dans les sciences , dans la littérature et dans les arts. Saint-Simon assistait régulièrement à ces dîners , suivis d'une réunion qui se prolongeait fort avant dans la soiiée; il y assistait principalement comme ohservateur, prenant lui-même peu de part à la conversation. « Mais, m'a-t-il dit plus d'une fois, mes savants et mes artistes mangeaient beaucoup et parlaient peu. Après le dîner, j'allais m'asseoir dans une bergère , dans un coin du salon, et j'écoutais. Malheureusement , les trois quarts du temps , je n'entendais que des fadaises, et je 'm'endormais. H( urcusement que Jl'"^ de Saint- Simon faisait avec beaucoup de grâce et d'esprit les honneurs de mou salon. Celte expérience duia une année, au bout de laquelle je donnai congé à mon appartement et à ma femme. J'avais dépensé cent mille écus »
( Léon Halévy, la France littéraire.]
Kxpiatinii.
Malherbe avait une façon p'aisantc de coriigerson valet. Il lui donnait dix sou> par jour pour sa nourriture (c'était hon- ! nètement en ce temps-là) et vinpt écus de I gages; et quand ce valet l'avait fâché, il lui faisait luie i emontranne en ces termes : « Mon ami, quand on offense son maître, on offense Dieu; il faut , pour en obtenir le pardon , jefiuer et donner l'auniônr. C'est pou' quoi je reti ndrai cimi sousde votie dépense, que je donnerai aux pnuvri'S à voire intention, pour l'expijitiou de vos péchés. »
(Tallemant des Réaux.)
! Toute la ville de Litclifield, comté do Warwick (Angleterre), se pressait dans les salons de lady C. On attei dait une des illustrations du pays, le célèbre docteur Samuel Johnson , qui visitait sa ville natale.
Il pleuvait, il faisait froid. L'heure du dîner se passa, et le docteur n'arrivait pas ; on attendit une heure , deux heures; ou dîna sans lui.
On avait pris le thé , et la soirée s'avançait , quand on annonça le docteur. 11 entra, et l'on fut frappé de son étrange aspect. Ce n'était plus cet air fier et dur qui lui attira tant d'inimitiés en dépit de ses excellentes qualités; il était pâle, faible, abattu; ses vêtements étaient en désordre et couverts de neige. On le regardait en silence. Il s'avança vers lady C. :
« Milady, dit-il , je vous prie de m'excuser. Quand je me suis engagé, je ne songeais pas que ce serait aujourd'hui le 21 novembre — Vous ne comprenez pas.^ « Vous ne savez pas.' Eh bien, je vais vous le dire ; ce sera une expiation déplus.
« Il y a quiranteans aujourd'hui, jour pour jour, le 2 1 novembre , mon père me dit :
« Sam, je ne suis pas bien , prends la carriole. Va au marché de Walstall, tu y vendras les livres à ma place »
« Moi, milady, sottement fier du savoir qu'il m'avait donné, moi qui n'avais eucoie mangé que le fruit de sou travail; moi qui, depuis, ai manqué de pai.;..
je refusai. Alors, avec une douceur dont le souvenir me tue , mon père insi<ta.
« Allons, Sam, dit-il, sois bon garçon, vas-y; ce serait dommage de perdre un jour de maiché. »
« El moi, orgueilleux que j'étais, je refusai.
« 11 y alla, mon père , et il faisait uu temps comme aujouid'hui; il y alla et... et il est mort, mou père... 11 est mort peu de jours apiès! >•
Le docteur cacha de ses deux mains les laimes qui inondaient son visage, puis il repi il :
» Il y a quarante ans de cela, milady, et depuis quaianteais, le 21 nov nil)'e,je viens à Litclifield. Le c' emirt (jue je n'ai pas vou!u faire d.)is la canio'e, je le fais à pied et sans avdir mangé; je me tiens quat;e heui'e'i sur la place du marché de Wals'all, tête inie , à la place où mon père a tenu l'échoppe qui m'a nourri. »
uo
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Le vieux (lopteur se tut, personne n'essaya de le consoler; les larmes de tous les invités s'associaient à sa navrante donleui!...
Exploitation des circonstances.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que le c/ia/?tage a élé iinenté ; en voici un assez remarquahle échantillon emprunté au sicjle dernier.
Le piinee régent, qui a laissé en Anglelerre une r. putation hien établie de conieur d'aventures, se trouvait un soir en partie fine, avec son inséparable Buckingham , dans Hay-Market.
Quand airivà le quart d'heure oe Rabe'ais, Son Altesse s'ap- reut qu'elle avait oublié SI bourse. Par nue" fatale roïiieidenee,C'lle du favori, livrée au pillage toute la soirée, se trouvait de son coté en tièremeut dégarnie.
Que faire .3
Le régent tira de son doigt un superbe diamant, que Buekingham alla engager pour quelques livres sterling seulement, chez un pawii-broker (prêteur sur gages) voisin.
Le diamant était parfaitement connu , et le Misé juif vil de suite à qui il avait affaire.
Aussi, le lendemain, une immense enseigne s'étalait au-dessus de la porte du préteur, avec ces mots :
Fournisseur du PR[NCE RÉGENT.
On dit que ce brevet , unique en son genre, et qu'à tonte force il fallut supprimer, fui une des plus ruineuses folies du prince.
{Evénement.)
Exploitation de dupe.
Le fidèle Brinon, qui me hit donné pour valet de chambre, devait encore faire la charge de gouverneur et d'écuycr. Il répondit de ma conduite sur la bienséance et la morale.
Dés la seconde poste nous prîmes querelle. On lui avait mis quatre cents louis entre les mains pour ma campagne. Je les vou'us avoir. 11 s'y opposa fortement : '< Vieux faquin , lui dis-je , est-ce à toi cet argent, ou si ou te l'a donné pour moi? A Ion avis, il me faudrait un trésorier pour ne payer que par ordonnance! v Je
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ne sais si ce fut par pressentiment qu'il s'altiista, mais ce fut avec des violences et des convulsions extrêmes qu'il se vit contraint de céder. On eût dit que je lui arrachais le cœur.
Je mesentis plusléger et plus gai depuis le dépôt dont je l'avais soulagé; loi, au coniraire, païut si accablé qu'on eut' dit que je lui avais mis quatre cents livres de plomb sur le dos en lui ôtant ces quatre cents pistoles. Il fallut fouetter son cheval moi-même, tant il allait pesamment ; et se retournant detemps en temps : « Monsieur le Chevalier, me disait-il, ce n'est pas ainsi que Madame l'entend. « Ses réflexions et ses douleurs se renouvelaient à chaque poste, car au lien de donner dix sols an postillon ,j'eu donnais trente.
Nous arrivâmes enfin à Lyon. Il va d'aussi bons trai eurs à Lyon qu'à Paris ; mais mon soldat, selon lacoutume, me mena chez ses amis , dont il me vanta la maison , comme le lieu de la ville où l'on faisait la chère la plus délicate, et où l'on trouvait la meilleure compagnie.
L'hôte de ce palais était gros comme nu mnid; il s'appelait Cerise. Il était Saisse de nation, empoisonneur de profession , et voleur par habitude...
Je^ fus un peu surpris de trouver la salle où l'on mangeait remplie de figures extraordinaires. Je m'approchai d'une table où l'on jouait , je faillis à mourir de rire. Je m'étais attendu à voir bonne compagnie et gros jeu , et c'étaient deux Allemands qui jouaient au trictrac. Jamais chevaux de carrosse n'ont joué comme ils faisaient ; mais leur figure , surtout , passait l'imagination. Celui auprès de qui j'étais était un petit ragot, grassouillet et rond comme une boule. Il avait une fraise avec un chapeau pointu haut d'une aune. Non, il n'v a personne qui, d'un peu loin , ne l'eût pris pour le dôme de quelque église avec un clocher dessus. Je demandai à l'hôte ce que c'était. « Un marchand de Bàle , me (lit-il, qui vient vendre ici des chevaux ; mais je crois qu'il n'en vendra guère de la manière qu'il s'y prend; car il ne fait que jouer. — Jouc-t-il gros jeu .» lui dis-je.
— Non pas à présent , dit-il : ce n'est que pour leur écot, en atlciulant le souper ; mais quand ou peut tenir le petit marchand en particulier, il joue beau jeu.
— A-t-il de l'argent .' lui dis-je. — Oh ! oh! dit le perfide Cerise, |)lùt à Dieu que vous lui eussiez gagné mille pistoles
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et en être de moitié , nous ne seiions pas longtemps à les attendre. »
Il ne m'en fallut pas davantage pour méditer la ruine du cliapcau pointu. Je me remis auprès de lui pour l'éiudier. Il jouait tout de travers , écoles sur écoles , Dieu sait. Je commençais à me sentir quelques remords sur l'argent cpie je devais gagner à une petite citrouille qui en savait si peu. Il perdit son écot , on servit, et je le fis mettre auprès de moi.
Le plus maudit repas du monde fini , toute cette cohue se dispersa , je ne sais comment, à la réserve du petit Suisse, qui se tint auprès de moi , et riiote qui se vint mettre de l'autre côté. Ils fumaient comme des dragons, et le Suisse me disait de temps entemps: « Demande pardon a Monsieur de la liberté g^randev ; et làdessus m'envovait des bouffées de tabac à m'étouffer. Monsieur Cerise , de l'antre côté, me demanda la liberté de me demander si j'avais jamais été dansson pays, et parut surpris de me voir assez bon air, sans avoir voyagé en Suisse.
Le petit ragot, à qui j'avais affaire, était aussi questionneur que l'autre. Je commençais à être enfumé comme ini jambon ; et m'ennnvant du tabac et des ([uestions , je proposai à mon homme de jouer une petite pistole au trictrac , eu attendant que nos gens eussent soupe. Ce ne fut pas sans beaucoup de façons qu'il y consentit, en me demandant pardon de la liberté grande.
Je lui gagnai partie, revanche et le tout dans un r in-J'oeil ; car il setroulilait, et se laissait eulller, que c'était une bénédiction. Briuon arriva sur la fin de la troisième partie, j)our me mener coucher. Il fit un grand signe de croix , et n'eut aucun égard à tous ceux que je lui faisais disortir. Il fallut me lever |iour lui en al'er ilonner l'onlre en partie nlicr. . .
Le jeu fini , le petit Suisse déboutonna son haut-de-cliausse , pour tirer un beau quadruple d'un de ses goussets , et me le présentant, il me demanda' pardon de la liberté grande, et voulut se retiier. Ce n'était pas mon compte. Ji' lui dis (pie nous ne jouions que pour nous amuser; que je ne voulais point de sou argent et que, s'il voulait , je lui jouerais ses quatre pistolesdans un tour unique, lien fit (piehpie difficulté , mais se rendit à la fin , et les regagna. J'en fiis piqué. J'en rejouai une diitre; la chance tourna, le dé hii devint
favorable, les écoles cessèrent , je perdis partie, revanche et le tout : les moitiés suivirent, le tout en fut. J'étais piqué, lui beau joueur il ne me refusa rien , et me gagna lout, sans que j'eusse pris six trous en huit ou dix parties. Je lui demandai encore un tour pour cent pistoles ; mais comme il vit que je ne nnttais pas an jeu , il me dit ipiil était tard, qu'il fallait qu'il allât voir ses chevaux , et se relira, me demandant [lardon de\A liberté grande. Le sang-froid dont il me refusa et la politesse dont il me fit la révérence me piquèrent tellement que je fus tenté de le tuer.
Je n'osais remonter dans ma chambre, de peur de Brinon. Par bonheur, s'étant ennuyé de m'attendre , il s'était couché. Ce fut quelque consolation ; mais elle ne dura pas. Dès que je fus au lit , tout ce qu'il y avait de funeste dans mon aventure se présentai mon imagination. Je n'eus garde dem'endormir. J'envisageais toute l'horreur de mon désastre , sans y trouver de remède ; et j'eus beau tourner mon esprit de toutes façons, il ne me fournit aucun expédient. Je ne craignais rien tant que l'aube du jour ; elle arriva pourtant, et le cruel Brinon avec elle, llétait botté jusqu'à la ceinture, et faisant claquer un maudit fouet qu'il tenait à la main : » Debout, monsieur le Chevalier, s'écria-t-il en ouvrant mes rideaux ; les chevaux sont à la porte, et vous dormez encore ! >'ous devrions avoir déjà fait deux postes. Çà, de l'argent , pour paver dans la maison !
— Brinon , lui dis-je d'une voix humiliée, fermez le rideau. — Comment ! s'éeriat-il, fermez le rideau ! Vous voulez donc faire votre campagne à Lyon ? Apparemment vous y prenez gont. Kt le gros marchand , vous l'avez dévalisé .' Non pas , monsieur le ('Jievalier, cet argent ne vous profitera pas. Ce malheureux a peut-être une famille; et c'est le pain de seseiifans ([u'il a joué, et que vous avez gagné. Cela valait-il la peine de veiller toute la nuit? Que dirait Madame, si elle voyait ce train?
— Monsieur Brinon , lui dis-je, fermez, s'il vous plaît, le rideau. » Mais, au lieu de m'obéir, on eut dit que le diable lui fourrait dans l'esprit ce qu'il v avait de plus sensible et de plus piquant dans iiii malheur comme le mien. » Et combien? me disait-il : les cinq cents? Que fera ce pauvre homme? Souvenez-vous que je vous l'ai dit, monsieur leC!i(na!ier,cet argent
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