GUR
métier. Cet effronté maroufle en plaisante ; il dit qu'il nepeuijamaisètreiompn qu'à moitié, et (|u'il défie le bourreau de lui casser les jambes.
(Favart, Mémoires.)
Culotte.
Madame de X*" avait fait vœu de ne jamais prononcer le mot culotte, cequi la mit un jour dans un singulier embarras. Le baron de Bezenval disait à 3L le duc deX"', qui arrivait à Versailles après une absence de six mois :
« Je vais vous mettre au courant.
Ayez un habit puce, une veste puce, une culotte puce, et présentez-vous avec confiance ; voilà tout ce cpi'il faut aujourd'hui pour réussir à la cour. »
Cette plaisanterie eut du succès. Madame de X"", voulant la conter, s'est élouriliment engagée dans ce récit; mais aussitôt, s'apercevant qu'il fallait dire hmot fatal culotte, elle s'est tout à coi'., arrêtée , après avoir seulement prononce la première syllabe. Cette réticence a paiu beaucoup plus gaie que l'histoire; madame de X'" rougissait, s'embarrassait, se confondait, et M. d'Osmont, avec sa bonhomie et sa distraction ordinaires, a dit en la regardant d'un air étonné :
« Ap|)aremment que madame attache à ce mot une idée particulière.
— I*oint du tout, a repris ([uelqu'un, c'est au contraire que madame n'en peut détacher une idée très-naturelle. »
IN'eùt-il pas mieux valu , surtout à quarante-cinq ans , conter tout bonnement une chose si simple?
(Larcher, Dictionnaire il'auecdotes sur les femmes.)
Cure méconuue.
On disait à Delon, médecin mesmériste : « Eh bien , M. de B... est mort, malgré la promesse que vous aviez faite de le guérir? — Vous avez, dit-il , été absent, vous n'avez pas suivi les progrès de la cure : il est mort guéri (1). »
(Chamfort.)
Curé (Servante de).
Vu pauvre homme en Brie portait cin(( sous à son curé pour lui faire dire une
(i) Voir Médecins,
CUR
CUR
messe. Il ne trouva que la servante, à qui il voulut laisser son argent. Elle lui dit eu le refusant : « Nous ne disons point de messe à cinq sous. »
(Ménagiana.)
Cnrienx.
Fréret fut jeté dans un des cachots de la Bastille sans qu'il sût pourquoi. On le mena devant M. Azon , lieutenant de police. « Pourquoi me traite-t-on ainsi ? dit Fréret. — Vous êtes bien curieux, » lui répond froidement le ministre (1).
I^Nouveau£ extraits des manuscrits de mad, Neck»r.)
Curieux incurable.
La Condamine ne vécut que par la curiosité, et ne mourut que par elle. Après en avoir usé et abusé toute sa vie, il y trouva la mort sans se plaindre.
Il sortait à peine du collège , quand il apprend le départ d'une armée pour le siège de Roses.
« Un siège I se dit le jeune la Condamine, je n'en ai pas encore vu. Cela doit être bien ciirieux. »
Et vite, il court s'engager comme volontaire pour le siège de Roses.
Pendant les opérations, le jeune homme était toujours au premier rang , pour mieux voir. Un jour, au moment le plus chaud, le voilà qui monte, couvert d'un manteau écarlate, admirable pour servir de cible à l'ennemi , sur une hauteur voisine, et, déployant sa lunette d'approche, il se met à examiner tranquillement la place. Une batterie tire sur lui ; il tourne sa lunette vers la batterie, sans s'apercevoir que les boulets pleuvent à ses pieds. On lui cric de descendre : il trouve cela fort ridicule, tant le spectacle l'intéresse. Il fallut le forcer à partir, cl il s'en alla de très-mauvaise humeur, se plaignant qu'on ne pouvait rien voir.
Au retour du siège de Roses, il appren<I que Duguay-Trouin va faire le tour du monde. Superbe occasion pour voir du nouveau. Vite, il s'embarque sur l'escadre, parcourt les côtes de l'Asie et de l'Afrique , séjourne cinq mois à Constantinople, examine tout, étudie tout, les mœurs, les sciences, les arts, le langage,
(0 V. à Crtuiidcrs un mot analogue attribué à Tallcvrand.
DICT. d'anecdotes. — T. !•
la religion, l'industrie, les habitations des peuplades qu'il rencontre; puis il revient à Paris.
On eût pu croire que sa curiosité commençait à s'assouvir; mais la Condamine ne se contentait pas de si peu.
A peine de retour, il entend parler d'une expédition projetée à l'éqnateur pour déterminer rétend\ie et la forme de la terre. Il s'agite, il pétitionne, il intrigue, et parvient à se faire nommer membre de la commission.
On sait les embarras, les fatigues, les malheurs innombrables qui attendaient cette expédition.
Notre héros revint sourd et presque paralytique : cela ne le décoin-agea pas. En 1737, il part pour l'Italie. Cette fois, il voulait retrouver l'ancien pied romain : c'était pour le pied romain que sa curiosité inquiète et toujours eu éveil se trouvait alors excitée. Il arrive à Gènes; il demande des nouvelles du pied romain : personne ne peut lui en donner, mais on lui parle du trésor de la cathédrale, où l'on conserve de précieuses reliques. La Condamine y court. On lui montre un grand vase , qu'on lui assure être d'émeraude pure : c'était merveilleux. Pendant ce temps , le voyageur s'agitait, fouillant dans ses poches, d'un air indifférent. Il se baisse; on l'an été :
« Que voulez-vous faire?
— Rien. J'étais curieux de voir si c'était bien une émeraude. »
Il tenait à la main un couteau, avec lequel il allait rayer la relique. On l'arrêta, heureusement pour lui, et peut-être, ajoutentmalignement les biographes, heureusement pour le vase.
Quelques jours après, il se promenait dans un petit village assis au bord de la mer. Le guide chargé de lui faire passer en revue les curiosités du lieu lui montre un cierge allumé devant une madone :
« Vous voyez bien ce cierge ? dit-il au voyageur, c'est notre préservatif, notre iniique sauveur.
— Gomment cela ?
— Vous avez remarqué avec quelle fureur les flots de la mer battent notre rivage. Eh bien! ce cierge est la-seule digue qui les retienne. S'il venait à s'éteindre, ce serait fait de nous.
— En étes-vous siir ?
— Oh ! parfaitement.
— Kli bien ! nous allons voir. «
CUR
CUR
Et il souffle le cierge, avant qu'on ail eu le temps de prévenir son dessein.
On eut mille maux à le soustraire à la fureur du peuple, qui voulait l'assommer. Il fallut le faire échapper par une porte de derrière, et protéger sa fuite. En se sauvant, poursuivi par une grèled'impréca lions et de pierres, il répétait en Iriom- |)he :
" Vous voyez bien que le village n'a pas été englouti »
Cette curiosité prodigieuse, il la poritait au même point dans la vie privée et les relations sociales. 11 élait homme à ouvrir' un tiroir et à forcer une serrure, |)our voir ce qu'il y avait derrière. En voici deux traits incrovables, mais vrais :
Un jour il se trouvait chez M""' de Choiseul, qui écrivait, une lettre à son bureau. Il se lève, va se placer commodément, sans peut-être en avoir conscience, derrière le fauteuilde la duchesse. M""' de Choiseul aperçoit l'ombre d'une tête penchée par-dessus son épaule. Elle connaissait sou homme, et , sans se retourner, continue à écrire :
<i Je vous en dirais davantage , ma toute chère, si M. de la Condamiue n'était là, derrière moi , lisant en caclictle ce que je vous écris.
— Ah ! madame, s'écria naïvement la Condamiue, rien n'est plus injuste : je vous proteste que je ne lis pas (1). »
Une autre IcJis , il était chez M. de Choiseul, alors ministre. Pendant leur conversation, un valet de chambre vient annoncer une visite à son maître, qui liasse dans la pièce voisine, et laisse la Condamine seul un moment. Celui-ci s'installe devant le bureau du ministre, et se met à lire tranquillement les dépèches et papiers de tout genre dont il
(i) Ce trait pourrait bien avoir été enipriiiilé .lux Bons mots des Orientaux, de Galland, où on lit ce qui suit :
Un savant écrivait à un ami, et un importun était à côté de lui qui regardait par-dessus l'épaule ce qu'il écrivait. Le savant, qui s'en apcrrut, interrompit le fil de sa lettre et écrivit ceci à la place : « Si un impertinent qui est à mon côté ne regardait pas ce que j'écris, je vous écrirais encore plusieurs choses qui ne doivent cire sues que de vous et de moi. ii I/imporlun, qui lisait toujours, prit la parole, et dit : o Je vous jure que je n'ai regardé ni lu ce que vous écrive/. Il Le savant repartit . u Ignorant que vous «■les, pourquoi donc me dites-vous ce que vous diits." I)
était chargé. Le ministre, en rentrant, le trouve plongé dans cet e.\amen. 11 reste d'abord stupélait ; enfin :
<i Que faites-vous donc ici , monsieur de la Condamine.-* s'écrie-t-il.
— Moi ! répond le philosophe , je voyais ce qu'il y a là dedans. «
M. de Choiseul ne put tenir à ce beau sang-froid; il partit d'un éclat de rire.
Enfin, comme je l'ai dit, sa mort même fut, aussi bien que l'avait été sa vie, consacrée, si l'on peut s'exprimer ainsi , à la satisfaction de sa curiosité....
L'état de sa santé était déplorable, ([uand il apprend qu'un jeune chirurgien vient de proposer à l'Académie une opération nouvelle , fort hardie et fort controversée, pour guérir radicalement une infirmité qu'il comptait parmi les siennes. Sans perdre une minute, il mande chez lui l'inventeur :
« Ecoutez , lui dit-il , voilà une occasion magnifique. Votre méthode est conteslée.Vous allez l'expérimenter sur moi.
— Sur vous! fait le chirurgien effrayé.
— Mais oui. Qui vous arrête.'' Je suis bien aise de voir par moi-même si vous avez raison.
— Et si j'allais ne pas réussir.'
— Comment , diable ! vous n'êtes donc guère sûr de votre moyen, monsieur l'inventeur.»'
— Je m'en crois sûr, monsieur, mais...
■ — ■ Alors, morbleu , monsieur, pas d'enfantillage ! Je vous offre un su/et ; vous n'en trouveriez peut-être pas facilement un autre, ayant si bien toutes les qualités requises.
— Votre grand âge rend le succès fort douteux.
— C'est précisément pour cela. Si je meurs, eh bien ! je suis vieux, usé, malade par tous les bouts ; on dira que c'est la nature qui m'a tué et que tout l'art du monde ne pouvait me guérir. Je ne risque que deux ou trois ans au plus. Si vous me .sauvez, vous en aurez dix fois plus de gloire ; c'est la confirmation sans réplique d'une découverte précieuse à l'humanité, et je me charge de faire moi-même un rapport à l'Académie. Ainsi, rien à perdre, lotit à gagner. C'est convenu, n'est-ce pas.^ Venez demain, et apportez vos outils. »
Le lendemain, en effet, ro|)éralion eut lieu, à l'insu de sa femme et de ses gens. Elle fut longue et cruelle. La main
CUR
CYN
(lu chinii fîicn tremblait sur le corps tir co \ioillard impassible, qui suivait curiousomeiit de l'ceil chaque détail, peiirhaut la tête pour mieux voir, comme si l'on eût expérimenté sur un mannequin près de lui. Ce stoïcisme incroyable donnait le vertige au chirurgien; il se hâtait, dans une espèce de fièvre et de délire :
« Mais , monsieur, disait le malade , doucement donc ! N'allez pas si vite... Permettez que je voie... Comment avezvons fait cela?... C'est trop haut... C'est trop bas. . . Pourquoi allez-vous pai- ici .■'... Morbleu ! monsieur, si je ne vois pas, comment voulez-vous que je rende compte à l'Académie .3... Eni'oiiccz donc votre bistouri.
— Cela n'est pas nécessaire.
— • Je le sais bien, mais on vous a fait des difficultés là-dessus; vous avez soutenu que vous pouviez faire la i)laie |)Ius profonde sans inconvénient, et l'on n'a pas été de votre avis : tentez l'expérience sur moi.
— Tenez-vous tranquille, monsieur, je vous en prie ; je ue puis plus aller ;vons m'interrompez sans cesse.
— Cependant...
— La paix, la paix ! fit le chirurgien, (pii se mit cçtte fois en colère. Je vous laisse à moitié opéré si vous ne vous taisez-. »
La Condamine se tut quelques minutes eu grommelant, sans cesser de suivre le bistouri du regard. L'opération obtint un ■ l)lçin succès , mais le malade, impatient, s(> hâta trop de faire fermer la plaie, et deux jours après il était mort.
(Victor Fournel , Histoire anecdot. des \0 fauteuils. — Musée des familles.)
Curiosité iii extremis.
Un philosophe, qui accompagnait au lieu du supplice Caïus Julius , condamné à perdre la tète, lui demanda, an moment même de l'exécution , à quoi il pensait. « J'épie, à cet instant sicouit, si mon âme apercevra la séparation de mon corps. »
{Anri, lit t., 1776.)
fit signe de ne pas le troubler. Le père insista, et le président fit un effort pour prononcer : « J'épie la mort. »
{Ami. litt., 1790.)
Le célèbre père Oudin s'étant approché dii président Bouhier, ])endant sa dernière heure, lui trouva l'air de (puM- (pi'un ((ni méditait profondémiMil. Il lui demanda ce (pii l'occupait. Bouhier lui
Un criminel (pi'on allait pendre, était sur réehafaud avec un gentilhomme à qui on allait couper la tète. Comme on faisait l'honneur au gentilhomme de commencer par lui, le criminel dit au confesseur qui l'exhortait : « Monsieur, rangezvous, s'il vous plaît, je n'ai pas encore vu couper de tète. »
{Id., 1705.)
Cynique (Conre/Uion).
Crél)illon le fils a fait avec moi une convention qui ne sera pas une mauvaise plaisanterie si sa paresse ne l'empêche pas de l'exécuter. Aussitôt après mou arrivée à Toulon , il doit m'écrire une lettre pleine de reproches contre le cvnisme de Tristram Shandy ; ]e \\n ew répondrai une qui sera une récrimination sur la licence de ses ouvrages. Nous les ferons imprimer toutes les deux, en les intitulant : Crébilloii contre Sterne et Sterne contre Crébillon, et nous jiartagerons le bénéfice. C'est ce qui s'appelle de la bonne politique suisse."
(Sterne, Lettres.)
Cynique {Conversation).
Sterne s'exprimait avec un cynisme ([ue son manteau d'ecclésiastique rendait encore plus indécent. Un jour (pi'il était à Milan, on le mit aux prises avec la célèbre cantatrice F.... Ses propos surprirent à tel point cette femme, accoutumée aux saillies les plus licencieuses, qu'elle lui dit : « Monsieur, (piel âge avez-vous? — Madame, re|)rit Sterne, sans se déconcerter, je réponds à cela selon l'intention des personnes. »
Cynisme naïf.
Le président de Maisons, en quittant la place de surintendant des finances, dit plaisamment : « Ils ont tort de me congédier; j'avais fait mes affaires , j'allais commencer à faire les leurs. »
M. de Barban(;oii possédait un ti'èsjoii jardin (pie M""^' la duchesse de la Va!-
CYN
CYN
liéie (hi femme du célèbre biljliomanc) alla voir. Le propriétaire, alors très-vieux et très-goutteux, lui dit qu'il avait été amoureux d'elle à la folie. Elle lui répondit : « Hélas ! mon Dieu, que ne parliez-vous ! vous m'auriez eue comme les autres. »
Sterne demandait à une dame si elle avait lu Tristram Shandy : « Non , lui 1 cpoudit-elle , et s'il faut vous parler franchement, on m'assure qu'il n'est jias convenable qu'une femme le lise. — Ma chère bonne dame, répliqua l'auleur, ne soyez pas dupe de ces contes-là. Mon ou-
vrage ressemble à cet enfant de trois ans qui se roule sur le tapis, et qui montre fort innocemment beaucoup de choses qu'on est dans l'habitude de cacher. » (Walter Scott, Romanciers célcbrcs.)
Je m'aperçus qu'une jeune figurante se trouvait dans une position intéressante.
Je l'engageai à suspendre son service, et je lui dis avec intérêt : « Quel est donc le père de cet enfant.' » Cette pauvre fille me répondit naïvement : « C'est dis messieurs que vous ne connaissez pas. ))
(Docteur Véion, Mémoires d'un bourgeois de Paris.)
Dame d'honneur.
Henri IV, ayant voulu séduire Antoinette de Pons, marquise de Guercheville, la trouva inflexible. Il la loua de sa sagesse et lui dit : « Puisque vous êtes véritablement dame d'honneur, vous le serez de la reine que je mettrai sur le trône. « 11 tint parole , et elle fut la première qu'il nomma dame d'honneur de Marie de Médicis.
(Blanchard, École des mœurs. )
Danse.
Un Anglais, venu à Paris pour dépenser des guinées et pour y acquérir de l'usage et des grâces, prit un maître à danser; mais il ne pouvait se déterminer à metti'e ses pieds en dehors. Fatigué enfin des tentatives inutiles qu'il avait faites jusqu'alors, il dit à son maître : « Au lieu de six francs, je vous en donnerai douze, si vous voulez m'apprendre à danser les pieds en dedans. »
(Jolyana.)
Danse forcée.
Fleeque ayant su que le fils du maréchal d'Ancre (qui venait d'être tué par Vitry ) était assez maltraité des archers , et qu'il ne voulait plus manger, pour mourir de déplaisir, mù de compassion et de ce qu'il était filleul du feu roi , pria le roi de lui bailler en garde et de se contenter de sa responsion. Ce que le roi lui accorda. Il alla donc prendre le garçon, et l'amena au Louvre dans sa chambre , où la petite reine (Anne d'Autriche) lui envoya des confitures. Aucuns ajoutent qu'elle le fit amener et lui dit qu'elle avait appris qu'il dansait bien, et qu'elle voulait qu'il dansât en sa présence. Ce pauvre garçon avec toute sa douleur ne laissa pas de danser.
( Relation de la mort du maréchal d'.-tncre, )
Dsinseur convsiîiicn.
Un jour que Tréuis avait élé invité à un bal de noces , il s'était engagé , longtemps d'avance , à danser la gavotte avec la mariée : celle-ci, ne comptant plus sur lui et voyant la soirée déjà avancée, accepte l'offre qui lui est faite par un autre heau danseur d'exécuter avec lui , en l'absence de Trénis, la fameuse gavotte attendue avec impatience par tous les assistants ; mais à peine les premières mesures du menuet sont-elles jouées, que Trénis entre dans la salle de bal, en se plaignant tout haut de ce qu'un antre ait osé se risquer à le remplacer. Celte danse achevée , et la mariée reconduite à sa place, Trénis vient sans façon s'asseoir près d'elle et lui faire des reproches de son manque de patience :
« Vous avez trop d'esprit, lui répondit la jeune femme , pour vous formaliser d'une chose aussi naturelle. Vous savez bien que je devais ouvrir le bal avec vous ; ne vousvoyant pas venir, il m'a bien fallu commencer. — Sans doute, madame, réplique Trénis, j'ai assez de philosophie pour me consoler de n'avoir pas dansé votre épithalame; et cependant nous eussions, vous et moi, cueilli quelques lauriers dans les pas de ce menuet de la
reine J'aurais dansé cela , moi , d'une
façon grave et sérieuse, et non pas triste — Mais avoir vu ce que j'ai vu , grand Dieu! je ne m'en consolerai jamais! — Vous m'inquiétez, répliqua la mariée , qui était femme d'esprit et qui connaissait l'originalité de Trénis, qu'ai-je donc fait? — Comment! madame, vous qui dansez de manière à ce que nous antres experts nous soyonsflattés de vous engager, vous qui avez répété avec moi ce menuet auquel j'ai fait , j'ose le dire , quelques améliorations , et qui aurait reçu de moi un baptême de grâce et d'aplomb pour la révérence, vous allez.... oh! véritablement, madame, daignez pardonner à Vin-
DAN
DAN
observance de mes parolos , mais cela n'a pas de nom ; vous allez danser ee menuet tout exceptionnel avec un homme ciui danse assez correctement la contredanse, c'est vrai, mais qui n'a jamais de sa vie ni étudié ni compris la révérence du chapeau... Non, madame, il ne se doute pas de la révérence du chapeau ! »
La mariée , ainsi que les personnes ([ui l'entouraient en ce moment, ne put s'empêcher de rire; mais Trénis était trop à son sujet pour deviner le véritahle motif de cette gaieté. « Hein ! fit-il, cela vous paraît étonnant ? Je le crois sans peine : ne pas savoir poser son chapeau sur sa
tète ! car voilà où est toute la science
elle n'est pas difficile à expliquer; et, pour ce mouvement-là, tous les maîtres de danse vous donneront la théorie du placement du chapeau ; mais cette dignité, cet aplomb qui règle le mouvement du bras et de l'avant-bras avec celui de la jambe et du cou-de-pied! Tenez! permettez. »
Et voilà Trénis qui se place devant une psyché, puis chante à demi voix l'air de la révérence du menuet, se met à saluer gravement et pose son tricorne sur sa tête avec toute la solennité que demande une telle fonction, au milieu des éclats de rire de ceux qui sont présents à cette scène.
Un autre jour, Trénis se trouvait à un grand bal , chez un général ; le premier consul était présent. Celui-ci , ne prêtant aucune attention à la danse, causait, dans une pièce voisine du salon principal, avec M. de Talleyrand. Dans l'intervalle d'iuie contredanse à une autre, le maître de la maison, aborde Trénis et lui demande comment il trouve que danse sa femme.
« Général , lui répond gravement Trénis, je disais tout à l'heure à ces messieurs que la danse de M"" la générale était ce (|uu j'avais trouvé jusqu'à présent de plus correct et de moins imperfectible, >>
Tandis qu'il parlait, le premier consul s'était avancé derrière au point de le toucher. Trénis était pour lui un original qu'il ne comprenait pas, bien qu'il l'étonnàt beaucoup; il fit signe au général de continuer de faire causer Trénis, ce qui n'était pas difficile en lui parlant de danse, niais d'une manière sérieuse, car Trénis n'avait jamais rien decettegaieléqui règne ordinairement dans un bal; il ne riait ja-
mais , à moins , disait-il , que l'air de la contredanse ne fût très-gai. Alors il y était contraint par l'orchestre et disait : " Pardon , madame , c'est l'orchestre qui me force à souriie, » comme il vous eût dit : '( J'ai été condamné à paver le délit. »
<c Et comment étes-vons avec M. de Rastignac (1) , monsieur Trénis?' lui demanda le général en mettant à sa question tout le sérieux qu'il voyait à Trénis.
— Mais, répondit celui-ci, aussi bien que deux hommes de talent comme nous peuvent être ensemble, avec une parité aussi sensible. Cependant il n'est pas envieux
de mes succès Il est vrai que les siens
doivent le rendre indulgent envers un homme qu'il estime. Sa danse, à lui, est vive et vigoureuse; il a l'avantage sur moi dans les huit premières mesures de la gavotte de Panurge.... Oh! pour cela, il n'y a pas même matière à discussion ; mais aussi dans les jetés 1... oh! là , par
exemple, je le foudroie En général,
ajouta Trénis avec un sérieux inimaginable, il m'ecra^e dans le jarret, mais moi je Vétouffe dans le moelleux. »
Le premier consul ouvrait, des veux et des oreilles inaccoutumés à entendre débiter de semblables rêveries : « C'est prodigieux ! dit-il enfin au général, lorsque les quadrilles se furent reformés ; cet homme est beaucoup plus insensé que bien des liommes enfermés aux Petites-Maisons. Est-il de vos amis? — De mes amis? répondit le général; dans la stricte acception du mot , non. Il est seulement de nos connaissances, c'est-à-dire que nous l'invitons quand ma femme donne à danser.
Mais il vaut mieux que sa réputation. — J'en suis enchanté pour lui , » répliqua le premier consul en retournant à la place où il avait laissé M. de Talleyrand. ( Duchesse d'Abrantès , Mémoires. )
Danseur g^Iorieux.
Le grand Vestris avait répondu fort insolemment au sieur de Vismes (directeur de l'Opéra ) ; celui-ci s'avisa de lui dire : « Mais, monsieur Vestris, savcz-vous à qui vous parlez? — A qui je parle ? au (cimier de mon talent... »
Lorsque le jeune Vestris débuta , son
(1) Autre original et aussi beau danseur que Trfnls, mais en revanche, spirituel, instruit, bien ' élevé et homme du monde s'il en fut.
•s^m^rmjijjJiMMm^BSlSSSS!?Wi
DAN