‹ Dictionnaire encyclopédique d'anecdotes modernes, anciennes, franaises et étrangèresChapitre 96 sur 156 · ESC · texte numérisé non relu

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fort à Vhonorahle société de faire un louis avec une pièce de vingt sons.

A ces mots, un spectateur s'est empressé (le fournir le franc demandé.

En effet, le tour est fait.

« Voyons! dit le spectateur épanoui...

Oui, c'est bien un louis... un vrai!... »

Là-dessus il s'empressed'insérer la pièce d'or dans son porte-monnaie.

« Eh bien? demande M. Hamilton étonné.

— Que je vous rende mon louis?...

Merci. Je ne tiens pas à ce que vous m'en refassiez un franc. »

{Fi^-aro.)

Espérance.

Sur le point de partir pour son expédition contre les Perses, Alexandre fit d'abondantes largesses à ses amis. Et comme il avait dépensé ainsi presque toutes les réserves du domaine royal : » Que vous réservez-vous donc, à vous.»* lui demanda Perdiccas. — Je me réserve l'espérance, répondit-il. — Eh bien, nous la partagerons avec vous, reprit Perdiccas, nous qui sommes vos compagnons d'armes. « Et il refusa le don qu'Alexandre voulait lui faire.

(Plutarque, T'ie d'Alexandre.)

Espîèjflerîe.

A la répétition des Fttes piiùlu/iies (i), opéra-comique de M. Favart, M"'' Sauvage, connue sous le uomdeMamie Babicbon, s'étant glissée derrière le banc des symphonistes, qui étaient rangés sur une ligne dans l'orchestre et portaient presque tous perruque, était parvenue à y attacher des hameçons entortillés aune ficelle presque imperceptible, et qui correspondait aux troisièmes loges, où elle alla se placer.

Mais (pi'on juge de la surprise des spectateurs, lorsqu'au premier coup d'archet de l'ouverture, on vit voler à la fois toutes ces perrucpies vers le cintre, et suitout de tous ces musiciens, en se voyant également nu-tête !

Le directeur du grand Opéra, avec toute la dignité attachée à son titre, et très- Ecandalisé d'une pareille indécence, or- <lonna d'abord que toutes les perquisi-

(i) A l'occasion du premier mari:igi' de Mmiseigneur le Dauphin, père Jii roi Louis XVI.

tions requises fussent faites pour en connaître l'auteur, qu'il menaçait hautement d'une punition exemplaire.

Mamie Babichon, très-alerte, et qui n'avait fait qu'un saut des troisièmes loges à l'orchestre, était déjà assise auprès de lui, et haussait les épaules, en joignant les mains.

Mais, soit que l'air modeste (qui ne lui allait guère) l'eût fait soupçonner du fait, soit que quelque délateur ou délatrice l'eût trahie, elle se vit bientôt forcée d'avouer le fiiit, en s'écriant : « Hélas ! monsieur le Directeur, daignez me pardonner, en faveur de l'antipathie que j'eus toujours pour les perruques! Elle m'est si naturelle et je puis d'autant moins y résister, tpi'au moment où je vous parle, et malgré tout le respect que je vous dois, je ne puis m'empècher d'en marquer à la votre même » : ce qu'elle fit, en l'enlevant et en disparaissant comme un éclair.

Ce trait était bien fait pour mettre le comble à Tindignalion générale; sur quoi toutes les voix s'écrièrent, à l'unisson, qu'il fallait venger l'honneur des tètes à perruque.

Mamie Babichon fut, en effet, mandée, dès le lendemain, à la police, où elle raconta le fait si naïvement et si plaisamment, que le magistrat ne pouvait, totit en la grondant, s'empêcher de rire, et qu'elle en fut quitte pour une mercuriale.

(De La Place, Pièces intéressantes.)

L'n jour, dans la |)rison du Temple, la famille royale était réunie pour diner, et servie par Cléry eu piésence des officiers nninicipaux. Ou plaça sur la table une brioche. Les yeux du Dauphin s'y portent avec complaisance ; s'adressant à sa mère : il lui dit : « Madame, voilà une bien belle brioche. Je connais une armoire, dans laquelle, si vous le permettiez, je la mettrais, et elle serait là si bien en sûreté que personne, je vous assure, ne pourrait l'en retirei-. d On le regarde, on promène les veux autour de la salle, ou cherche l'armoire, et on n'en voit point. C'était piécisément l'époque où le ministre Roland venait de dérouvrir au château des Tuileries celte cachette qu'on appela l'armoire de fer. Le-; municipaux, stupéfaits, jettent sur les prisoiniiers des regards perçants, et roulent déjà dans leur tête le

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projet d'une nouvelle perquisition. « Mon (ils, (lit enfin la reine, je ne vois point rarmoiro dont vous parlez. — Maman, l'épond le jeune prince en montrant sa houchc, en voici la porte. «

(Nongaret, Beaux traits de la résolution française.)

Le petit page Kapioff avait parié avec les autres pages, ses camarades, que cette queue ([ni pendait dans le dos de l'empereur Paul 1, et devant laquelle les plus liauts personnages s'inclinaient, il la tirerait, comme un simple cordon de sonnette, en plein dîner de gala.

En effet, un jour que l'empereur est à table, eniouré de la famille impc'riale et des hauts dignitaires, Kapioff empoigne la queue et donne un coup sec comme s'il tirait une sonnette.

L'empereur pousse un cri de douleur et se retourne furieux ; tout le monde tremhle; seul le petit page est là calme et tranquille :

» Qui a fait cela? demanda Paul d'une voi\ entrecoupcJe par la fureur.

— C'est moi, sire, rt^-pond l'enfant; cette queue est toujours de travers, je l'ai mise (tans le milieu.

— Eh! |)oIisson, tu ne peux pas tirer moins fort.? »

Et c'est tout ce qu'il en fut.

La tabatière enrichie de diamants dont Tempeieur se sert est sacrée comme la couronne elle-même, — il est défendu d'v toucher.

Kapioff parie qu'il v prendra une prise.

Un matin, il s'approche de la table (|ui est près du lit où est encore couché le souverain, et sur laquelle se trouve l'auguste boîte; il la prend hardiment, l'ouvre avec bruit, v intioduit les doigts, et pendant que Paul, stap( fait d'une pareille audace, le regarde effaré, il renîQe sa prise avec bruit.

« Qii'as-tu fait là, drôle ? s'écrie le czar furieux.

— Moi, sire.'' répond le gamin, mais j'ai pris une prise. Voilà huit heures (jue je suis de service, je sentais le sommeil qui me gagnait; j'ai pensé que cela me réveillerait, rt j'aime mieux manquer à l'étiquette qu'à mou service. »

Paul éclata de rire et se contenta de répondre :

« Soit, mon gar(;on, Seulement, comme

la tabatière est trop petite pour nous deux, tu la garderas pour toi. »

{Petit Moniteur.)

Espion.

Un homme à Paris, qui paraissait assez à son aise, devint amoureux et éjiousa une fille que la mort de ses parents et la misère avaient jetée dans le libertinage. An bout de ([uelques mois, elle sut que son mm i était lui espion : 'c Apparemment, lui dit-elle, que vous n'avez pris ce métier qu'après avoir réfléchi qu'on risque sa vie à faire celui de voleur et d'assassin.^ » Elle sort, et va se précipiter du Pont- Royal dans la Seine, on elle se noya.

(Saint-Foix, Essais historiques sur Paris.)

Quelques jours avant la batiiille de Marengo, un espion, qui nous avait très-bien servis dans les premièies et admirables campagnes d'Italie, se fait annoncer. Le premier consul se souvient de lui ; il le t'ait entrer dans sou cabinet : « Te voilà, tu n'es pas encore fusillé.' — Général, lui répond l'espion, lorsque la guerre a recommencé, j'ai pris la résolution de servir les Autrichiens, parce que vous étiez loin de l'Europe : je m'attache au bonheur : je m'en suis toujours bien trouvé. Mais je suis las du métier, je veux en finir et achever ma petite fortune, pour vivre tranquille. Envoyé dans vos lignes par le général Mêlas, je puis vous rendre un grand service : je vous donnerai l'état exact de tous les corps, de toutes leurs foices, de leur position et du nom de tous leurs chefs. Je vous dirai dans quelle situation est Alexandiie. Vous me connaissez, j'ai confiance en vous, et je ne vous tromp(rai pas. Mais il faut que je rapporte ([uelque chose à mon général. Vous êtes assez fort pour me communiquer quebpRS renseignements vrais dont je lui ferai part. — Qu'à cela ne tienne, lui dit le premier consul : peu m'importe que l'on connaisse mes forces et ma position, pourvu tpie je connaisse bien If s forces (t les positions de mon ennemi et qu'il ignore mon projet ; tu seras content, mais ne m'en impose pas. Tu me demandes mille louis, tu les auras, si tu me sers biin. » J'écrivis alors sous la dictée de cet espion les noms des corps, hnir force, leur emplacement, les noms

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des généraux. Le premier consul marqua i avec des épingles sur une carte tous les | renseignements que lui donna l'espion sur | les localités. L'espion ajouta ensuite qu'Alexandrie n'était pas approvisionnée, et que Mêlas était loin de s'attendre à un siège, qu'il y avait beaucoup de malades, tpi'on Y manquait de médicaments, etc.

Le major-général Berthier fut autorisé à lui remettre une note à peu près exacte siu- notre position. Les renseignements donnés par cet homme, dont le premier consul n'avait eu qu'à se louer dans ses premières campagnes, se trouvèrent si fidèles et le servirent si bien, qu'à son retour de Mavengo, il me donna l'ordre de lui payer le prix convenu. L'espion lui dit que Mêlas avait été enchanté de la manière dont il l'avait servi dans cette circonstance, et l'avait bien récomi>eusé. 11 nous déclara qu'il faisait ses adieux à son vilain métier. Le premier consul regarda ce petit événement comme une des faveurs de sa bonne fortune.

(Bourricune, Mémoires.)

Espiou déconcerté.

Marmontel, dans sa jeunesse, recherchait beaucoup le vieux Boindin, célebie l)ar son esprit et son incrédulité. Le vieillard lui dit : « Trouvez-vous au café Procope. — Mais nous ne pourrons pas parler de matières philosûpliic|ues. — Si fait, en convenant d'une langue particulière, d'un argot. » Alors, ils firent leur dictionnaire. L'âme s'appelait Margot; la religion, Jm-olte; la liberté, Jca/i/ieto/i , et le Père Éternel, M. de l'Être. Les voilà disputant et s'enteudaut très-bien. Un homme en habit noir, avec une mauvaise mine, se mêlant à la conversation, dit à Boindiu : « Monsieui-, oserai-je vous demander ce que c'était que ce monsieur de l'Être, qui s'est si souvent mal conduit et dont vous êtes si mécontent.' — Monsieur, reprit Boindin, c'était uu espion de police. » On peut juger de l'éclat de rire, cet homme étant lui-même du métier.

(Chamfort.)

Lorsqu'on ordonna la saisie de mes ))apiers à Bruxelles, M. le comte d'Adliémar, ministre plénipotentiaire de la cour de France dans cette ville, était al>

sent : les affaires se trouvaient entre les mains d'un homme qui est tantôt son intendant, tantôt son secrétaire, etc., et tantôt son représentant, nommé La Grèze. 11 avait surpris ma confiance ; je n'avais pu la refuser à uu homme que le gouvernement de mon pavs seml)l..it honorer de la sienne. Il était chez moi tous les jours et tout le jour.

11 s'agissait surtout de «auver mes papiers, lion lias qu'ils continssent rien de ciiminel, mais c'était ma fortune et i)lus que ma fortune; d'ailleurs ils renfermaient des secrets importants qui ne m'appartenaient pas. La confiance de bi-aucoup d'honnêtes gens m'avant suivi dans ma retraite, malgré mon abjuration absolue du barreau, le repos et l'honneur de plusieurs familles dépendaient de la soustraction de mon cabinet.

La Grèzc consulté ne trouva rien de mieux que de jeter les papiers les plus jirécieux dans la vache de ma voilure, de les conduire à une maison de campagne que j'avais à trois lieues de Bruxelles, et d'y ensevelir le tout dans le foin dont les greniers étaient remplis : il assista déguisé, à minuit, à l'exécution de sou avis, répétant sans cesse qu'il risquait sa place et sa fortune pour me rendre ce seri'ice: il travailla lui-même : il vit charger la vache ; il s'assura que la voiture iiartirait à l'ouverture des portes, jurant toujours d'un ton pénétré ipie, puisqu'il était seul coulideut de ce dépôt, il serait impénétrable.

La voiture était arrivée en effet à la campagne à sept heures du matin. A huit, l'exempt de la jiolice parisienne était dans mon grenier; il crochetait la vache, il en brisait les cadenas, il y trouvait... quoi 1 De la j)aille !

L'onction que La Grè/e tâchait de mettre dans ses serments l'avait trahi : on avait profité du moment où il était allé souper, ou plutôt instruire l'e.xempt, pour faire rechange.

L'histoire est plaisante, mais la perfidie était affreuse (1).

i^Linguet, Mémoires sur la Bastille.)

Ksprit de ressource.

Un jour, dans la conversation, le neveu de Rameau me dit : » Mon oncle musicien

[i] \. l'iiffs comprometliiiires [mppress. de).

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est un giaud liomme, mais mou père violon était un jilus giand liorame ([iie lui ; vous en allez jugei'. Je vivais d;nis la ii]ai-.on pateiiielle avec beaucoup d'insouciance, car j'ai toujours été fort peu curieux de sentineller l'avenir; j'avais vingtdeux ans révolus, loisque mon père entra dans ma cliambie, et me dit : Combien de temps veux-tu vivre encore ainsi, làclie et fainéant? il y a deux années que j'attends de tes œuvres; sais-tu qu'à l'âge de vingt ans j'étais pendu, et que j'avais un état? Comme j'étais fort jovial, je répondis à mon |ièie : C'est un état que d'être pendu; mais comment fùtes-vous pendu, et encore mon père? — Ecoute, me dit-il, j'étais soldat et maraudeur ; le grand- |irévôt me saisit et me fit accrocher à un arbre ; une petite pluie empêcha la corde de glisser comme il faut, ou plutôt connue il ne fallait pas ; le bourreau m'avait laissé ma chemise, parce qu'elle était trouée; des houzards passèrent, ne me prirent j)as encore ma chemise, j^arce qu'elle ne valait rien, mais d'un coup de sabre ils coupèrent ma corde, et je tombai sur la terre; elle était humide : la fraîcheur réveilla mes esprits ; je courus en chemise veis un bourg voisin, j'entrai dans une taverne, et je dis à la femme : Ne vous effrayez pas de me voir en chemise, j'ai mon bagage derrière moi : vous saurez... Je ne vous demande qu'une plume, de l'encre, quatre feuilles de papier, un pain d'mi sou et une chopine de vin. Ma cheniise trouée disposa sans doute la femme de la taverne à la commisération; j'écrivis sur les quatre feuilles de |)a|iier : " Aujourd'hui grand spectacle donné par le fameux Italien; les premières places à six sous, et les secondes à trois. Tout le jnonde entrera en payant. » Je me retranchai derrière une tapisserie, j'empruntai un violon, je coupai ma chemise en morceaux; j'en fis cinq marioncttes, que j'avais barbouillées avec de l'encre et un peu de mon sang, et me voilà tour à tour à faire parler mes marionnettes, à chanter et à jouer du violon derrière ma tajùsserie.

« J'avais préludé en donnant à mon violon un son cxtraordiiuiire. Le spectateur accourut, la salle fut pleine; l'odeur de la cuisine, qui n'était pas éloignée, me doinia de nouvelles forces; la faim, qui jadis inspira Hoi'ace, sut inspirer ton père. Pendant une semaine en-

tière, je donnais deux représentations par jour, et sur l'aniehe point de reiâc/ic. Je sortis de lataveine avec une casaque, trois chemises, des souliei's et des bas, et assez d'aigent pour gagner la fiontière. Un petit enrouement, occasionné par la pendaison, avait disparu totalement, d(> sorte que l'étranger admira ma voix sonoie. Tu vois que j'étais illustre à vingt ans, et que j'avais un état; tu eu as vingt-deux, tu as une chemise neuve sur le corps : voilà douze francs, soi's de chez moi. » Ainsi me congédia mon pèie.

(Mercier, Tableau de Paris.)

Esprit de suite.

M""^ de Bonneuil, tout en vei-sant dans mie rue, ne laissa pas d'achever à sa sœur un conte qu'elle lui avait commencé.

(Tallemant des Réaux.)

Kspri t-ile-vîii.

Ce fut par l'inflammabilité de l'espritde-vin f[ue, peu de temps après la conquête du Canada, un officier éclaiié rétablit pour toujours son pouvoir affaibli, et fit rentrer dans le devoir des sauvages révoltés. Après les avoir rassemblés :

« Savez-vous, leur dit-il, quel maître vous osez braver? Savez-vous quelle est ma puissance? Vous allez en voir les effets. Qu'on m'apporte un seau d'eau. » Ses gens, qui avaient le mot, lui i)résentent un seau rempli d'esprit-de-vin. 11 y met le feu. Les sauvages étonnés tombent à ses pieds. « Perfides! ajoute-t-il, c'est ainsi que je brûlerai votre fleuve Saint- Laurent, si vous avec la pensée de vous écarter de l'obéissance qui m'est due. » (^Improvisateur français.)

Esprit d'un jcuue prince.

Louis XVII, un jour, en étudiant sa leçon, s'était mis à siffler : on l'en réprimandait. La reine survint et lui fit quelques reproches. « Maman, reprit-il, je ré|)étais ma leçon si mal que je me sifflais moi-même » Un autre jour, dans le jardin de Bagatelle, emporté par sa vivacité, il allait se jeter à travers un buisson de rosiers. Je couius à lui : « Monseigneur, lui dis-je en le retenant, une seule de ces épines peut vous crever les veux ou vous déchirer le visage, « Il se retourna, et

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me fixant d'un air aussi noble que dédaigneux : « Les chemins épineux, me dit-il, mènent à la gloire. ».

Ce jeune prince avait pour instituteur l'a))bé Davaux, qui, plus d'une l'ois, eut occasion de remarquer l'esprit et la sensibilité de sou élève. Un jour, monsieur le Dauphin, se rappelant une de ses leçons d'histoire, alluma furtivement une lanterne, et feignit de chercher quelque chose qu'il avait perdu. Tout à coup, il se retourna vers l'abbé Davaux, et dit eu lui prenant la main : « Je suis plus lieureux que Diogèue, j'ai trouvé un homme. »

L'abbé Davaux, lors du départ du roi pour Varenues, avait été quelque temps sans pouvoir donner de leçons à MS'' le Dauphin. Comme il les reprenait un jour, en présence de la reine, le jeune prince désira de commencer par la grammaire.

» Volontiers, dit son instituteur. Votre dernière leçon avait eu pour objet, s'il m'eu souvient, les trois degrés de comparaison, le positif, le comparatif et le superlatif. Mais vous aurez tout oublié. » — « Vous vous trompez, répliqua le Dauphin; pour preuve, écoutez-moi. Le positif, c'est quand je dis : mon abbé est un bon abbé ; le comparatif, c'est quand je dis : mou abbé est meilleur qu'un autre abbé ; le superlatif, continua-t-il en fixant la reine, c'est lorsque je dis : Maman est la plus tendre et la plus aimable des mamans. )> La reine prit le Daupiiin dans ses bras, le pressa contre son cœur, et ne put retenir ses larmes.

Ou se rappelle peut-être que MS'' le Dauphin allait se promener à un petit jardin qui faisait partie de l'enceinte des Tuileries, tt qui depuis a été comblé et élevé au niveau de la terrasse de l'eau. Un jour qu'il se disposait à partir pour celte promenade, et qu'au même moment il s'exerçait au maniement d'un fusil, l'officier de la garde nationale de service lui dit : 'c Monseigneur, puisque vous allez sortii-, rendez-moi votre fusil. » Le jeruie prince le refusa brusquement. La mar- (piisede Tourzel, sa gouvernante, l'ayant repris de cette vivacité : — « Si Mousieur m'eût i\\i de lui f/onner ; foitbieu, madame; mais lui rendre. »

fHue, Dernières années de f.ouis.Xf^I.)

Esprit et liêilse.

L'abbé Trublet prétendait être fin et ingénieux dans ses tournures et jusque dans la manière de placer ses virgules et ses points ; il y a dans ses ponctuations une dépense d'esprit effrayante :

c'était vme bête de beaucoup d'esprit.

Cela me rappelle le mot de Mn^e Geoffi'in. On disait un jour devant elle que l'aitbé Trublet était pourtant un homme d'esprit; elle se mit en colère, et dit que ce n'était qu'une bête frottée d'es- |)iit ; qu'à la vérité on lui avait mis de cette écume partout. Elle ])rétend que les hommes sont un composé de plusieurs l)etits pots; qu'il y a le petit pot d'esprit, le petit pot d'imagination, le petit [lût de raison , la grande marmite de pure bêtise. Le destin prend de chacun de ces pots ce qui lui plaît , et en compose un ensemble qui forme la tête d'un homme.

Suivant les Mémoires de M'"^ Geoffriu , le destin, voulant faire un abbé Trublet, ne puisa que dans la grande marmite; ensuite , craignant d'en avoir trop pris , il ouvrit le petit pot d'esprit, qui bout toujours et qui jette par conséquent de l'écume. Le destin , croyant puiser dans ce pot , n'eu attrapa que l'écume, et en barbouilla le fond de pure bêtise de l'abbé Tnil)let.

( Grimm, Correspondance .)

Esprit et bou s^^iis.

Le président de Montesquieu et milord Chesterfield se rencontrèrent faisant tous les deux le voyage d'Ualie. Ces hommes étaient faits ]iour se lier promptemeut , aussi la liaison entre eux fut-elle bientôt faite. Ils allaient toujours disputant sur les prérogatives des deux nations. Le lord accordait an président que les Français avaient plus d'esprit que les Anglais, mais qu'en revanche ils n'avaient pas le sens commun. Le président convenait du fait; mais il n'y avait pas de comparaison à faire entre l'esprit et le bon sens. Il y avait déjà plusieurs jours que la dispute durait; ils étaient à Venise. Le président se lépandait beaucoup , allait partout,voyait tout, interrogeait, causait et le soir tenait registre des observations qu'il avait faites. Il y avait une heure on deux qu'il était rentré et qu'il était à

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son occupation ordinaire , lorsqu'un inconnu se fit auuoiicur. C'était un Français assez mal vêtu, (jui lui dit : ic 3Iousieur, je suis votre coni])atriotc. Il y a vingt ans que je vis ici ; mais j'ai toujours gardé de l'amitié pour les Français, et je me suis cru quelquefois trop heureux de trouver l'occasion de les servir, comme je l'ai aujourd'hui avec vous. On peut tout faire dans ce pays, excepté se mêler des affaires de l'Etat. L'n mot inconsidéré sur le gouvernement coûte la tête, et vous en a\oz déjà tenu plus de mille. Les inquisiteurs d'Etat ont les yeux sur votre conduite ; on vous épie , on suit tous vos pas, on tient note do tous vos projets; on ne doute |)oiut que vous n'écriviez. Je sais de science certaine ([u'on doit, peut-être aujourd'hui , peut-être demain , faire ciiez vous une visite. Voyez, monsieur, si en effet vous avez écrit, et songez qu'une ligne innocente, mais mal interpiétée , vous coûterait la vie. Voilà tout ce cpie j'ai à vous dire. J'ai l'honneur de vous saluer. Si vous me rencontrez dans les rues, je vous demande , pour toute récompense d'un service que je crois de quelque importance , de ne me pas reconnaître, et si par hasard il était trop tard pour vous sauver et qu'on vous prit, de ne pas me dénoncer. » Cela dit, mon homme disparut, et laissa le |)résident de Montesquieu dans la plus grande consternation. Son premier mouvement fut d'aller bien vite à son secrétaire , de prendre les papiers et de les jeter dans le feu. A peine cela fut-il fait , que milord Chesterfield rentra. Il n'eut |)as de peine à reconnailie le trouble terrible de son ami ; il s'informa de ce (|ui pouvait lui être arrivé. Le ])iésideut lui rend compte de la visite t[u'il avait eue , des papiers brûlés et de l'ordre qu'il avait mis à tenir prête sa chaise de poste pour trois heures du matin ; car son dessein était de s'éloigner sans délai d'un séjour où un moment de plus ou de moins pouvait lui être si funeste. Milord Cliesteriield l'écoute traucpiillenieut et lui dit :

« Voilà (|ui est bien , mon cher président ; mais remettons-nous pour un instant , et examinons ensemble votre aventure à tête reposée. — Vous vous moquez, lui dit le président. Il est impossible que ma tête se repose, où elle ne tient qu'à un fil. — Mais ((u'cst-ce

que cet homme qui vient si généreusement s'exposer au plus grand péril, pour vous en garantir? Cela n'est pas naturel. Français , tant qu'il vous plaira, l'amour de la patrie ne fait point faire de ces démairhes périlleuses , et surtout en faveur d'un incoiniu. Cet homme n'est pas voire ami.' — Non. — 11 était mal vêln ? — Oui, fort mal. — Vous a-t-il demandé de l'aigent, un petit écu |)0ur prix (le son avis? — Oh! pas une obole.

— Cela est encore plus extraordinaire.

Mais d'où sait-il tout ce cpi'il vous a dit?

— Ma foi , je n'en sais rien... Des inquisiteurs, d'eux-mêmes. — Outre que ce conseil est le plus secret qu'il y ait au monde, cet homme n'est pas fait pour en approcher. — Mais c'est peut-êtio des espions (pi'ils emploient. — A d'anties ! On prendra pour espion un étranger, et un espion sera vêtu comme un gueux, en faisant une profession assez vile pour être bien payée; et cet espion traliira ses maîtres pour vous, au hasard d'être étranglé , si l'on vous prend, et que vous le défériez ; si vous vous sauvez, et (jue l'on soupçonne qu'il vous ait averti! Chanson que tout cela, mon ami. — Mais qu'est-ce donc ((ue ce peut être? — Je cherche, mais inutilement. » Après avoir épuisé toutes les conjectures possibles, et le piésident persistait à déloger au plus vite, et cela pour le plus sûr, milord Chesterfield , après s'être un peu promené, s'être frotté le front comme un homme à qui il vient (|uelque pensée profonde , s'arrêta tout court, et dit : « Président, attendez, mon ami, il me vient une idée. Mais, si par hasard... cet homme... — Eh bien! cet homme? — Si cet homme,...

oui, cela pourrait être ,' cela est même, je n'en doute plus. — Mais qu'est-ce (|ue cet homme? Si vous le saviz , dé- ))èchez-vous vite de me l'apprendre. — Si je le sais ! oh ! oui, je crois le savoir à [)résent... Si cet homme vous avait été envoyé par...? — Epargnez, s'il vous plait! — Par un homme qui est malin quehpiefois, par un certain milord Chesterfield , qui aurait voidu vous j)rouver par expérience qu'uiie once de sens commun vaut mieux ([ue cent livres d'esprit; car avec du sens commun... — Ah! scélérat, s'écria le président, quel tour vous m'avez joué! Et mon manusciit! mou manuscrit ([tic j'ai brûlé ! »

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L<' picsident ne put jamais pardonner au lord cette plaisanterie. Il avait ordonné qu'on tînt sa chaise prèle, il monta dedans et partit la nuit même, sans dire adieu à son compagnon de voyage. Moi je me serais jeté à son cou, je l'aurais rm])rassé cent l'ois et je lui aurais dit : « Ah ! mon ami, vous m'avez prouvé qu'il y avait en Angleterre des gens d'esprit , et je trouverai peutêtre l'occasion , une autre fois, de vous prouver qu'il y a en France des gens de Ijou sens. »

(Diderot , J.ettre à 31lle T'olaml, PG2.)

Esprit et science.

Pitard, homme érudit, disait au poète Théophile : « C'est dommage qu'ayant tant d'esprit, vous sachiez si peu de choses. — C'est dommage, répondit Théophile, que sachant tant de choses, vous ayez si peu d'esprit (!)>>.

(Tallemant de Kéaux.)

Esprit fort.

Le Père Lacordaire , étant en voyage , se trouva un jour assis , à tahle d'hôte , auprès d'un commis-voyageur qui faisait l'espiit fort. Après avoir discuté longuement contre l'existence de Dieu, il s'adressa au célèbre dominicain : « Monsieur, lui dit-il , c'est à vous de nous éclairer sur cette grave question... N'eslil ]ias ahsurde de croire ce que notre raison ne saurait comprendre? — Nullement, répond le P. Lacordaire, je suis d'uu avis tout différent... Comprenezvous comment il. arrive que le l'eu fait fondre le beurre, tandis qu'il durcit les (vufs, deux effets tout contraires sortant d'une même cause.' — IS'on, répond

(i) Boiirsault, dons st-s Lettres nouvelles , ra|iporte l.T même nnecdotc, dont il donne une version un peu différente :

« Un jour, dit-il, le poète Théophile disputant avec un religieuTi d'une profonde érudition, qu'il mettait fort souvent en état de ne lui pouvoir répondre, ce docteur, chagrin d'être liattu par un homme moins savant que lui, eut l'imprudence de lui dire : « En vérité, monsieur Théophile, c'est dommage que vous ayez tant d'esprit et si peu d'étude.' — Tvn vérité; mou révérend père, lui répondit Théopliilc, c'est dommage aussi que vous ayez tant d'étude et f,\ peu d'esprit. »

l'athée, mais que concluez-vous de là.' — C'est que, répliqua le religieux , cela ne vous empêche pas de croire aux omelettes. »

( P. Larousse , Grand Dictionn, du A7.V* iiècle.)

Esprit frappé.

Au mois d'avril 1774, Louis XV, allant à la chasse, rencontra un convoi et s'approcha du cercueil. Comme il aimait à questionner, il demanda qui ou enterrait. On lui dit que c'était une jeune lille morte de la petite vérole. Saisi d'une soudaine terreur, il rentra dans soii palais, et fut, deux jours après, atteint de cette cruelle maladie dont le nom seul l'avait effrayé. 11 était frappé à mort : sou sang se décomposa ; la gangrène se déclara; il mourut.

(De Ségur, Mémoires.)

Esprit frappeur.

Dans une maison de spirifes se trouvait une fervente croyante , à qui l'on demanda de faire quelques épreuves.

Celte dame, sans se faire prier, tira sou livre de sa poche et fit, à haute voix, une évocation à Satan... En entendant prononcer cet appel au prince des ténèbres, tnie des personnes présentes avoua qu'elle n'aA'ait pas le courage d'entrer en relation avec le diable. On la railla de sa peur et l'on attendit eu silence.

Tout à coup on entend une voix, qui semble venir on ne sait d'oii , puis de-; gémissements. Une dame se trouve mal ; on l'empoite dans un salon voisin...

Mais les gémissements continuent toujours... Le maître de la maison, auquel la prêtresse soutient que c'est l'esprit invoqué, se pose carrément au milieu du salon et s'écrie :

H Au nom de Dieu, qui es-tu.' »

Pas de réponse.

« Eh bien , alors , an nom du diable.' »

Le silence continue.

L'assemblée ne respirait plus ; mais un incrédule, il y en a jiartont , s'ap- ])roche du mur d'où lui paraissaient venir les gémissements et le frappe en disant :

« Qui es-tu .' "

Une voix enfantine répond aussitôt :

« Augustr.

— Que fais-tu ?

— Je ramone.

— Et pour qui ramones-tu ?

— Pour le restaurant. »

Un fou rire éclata de toutes parts , et ceux qui avaient eu la plus grande peur furent les premiers à rire de l'aveuturo.

Essais.

Un gentilhomme dans Paris , qui était logé vers le Louvre , se trouva , à la rue Saint-Antoine, fort empêché de sa contenance ; car il se trouva pressé d'aller lui-même où il ne pouvait envoyer personne, et dans un (piartier si éloigné,

' où il n'avait aucune connaissance, il ne savait à quoi se résoudre. II passe par hasard devant la boutique d'un tapissier, auquel il demanda s'il n'avait point une chaise percée; il lui en montra une :

" rs'en avez-vous point de plus riche?

lui dit-il. — Oui, Monsieur, répondit le tapissier, j'en ai de velours de toutes couleurs. — Allez , dit-il , m'en quérir deux ou trois , que je choisisse. »

Comme le tapissier eut le dos tourné, il lâche l'aiguillette, et met son présent

-- dans cette chaise qu'il lui avait premic- • rement apportée. Ce tapissier le voyant en cette posture , lui dit : « Que faite? vous, Monsieur? — Je l'essave », lépondit-il ; et remontant ses chausses s'en alla , lui disant : « Je n'en veux ]iaint, elles sont trop basses. »

( D'Ouvilie , Contes.)

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