XMCTCL. THÉOL. CATH. — T. XIV
l'engloutir, lui et l'évéque qui l'avait ordonné. Ayant terminé ses études de théologie scolastique il fut, sur la proposition de Staupitz , nommé, en 1508, professeur de dialectique et d'esthétique à l'université de Wittenberg , récemment créée ; mais dès l'année suivante il fut chargé d'un cours de théologie , qui était sa science de prédilection.
En 1516 il publia une édition de la Théologie allemande, ouvrage mystique du quatorzième siècle. Ce n'était pas le panthéisme spéculatif et mystique de cet écrit qui l'avait séduit : le mysticisme était un élément trop étranger à la trempe de son esprit et à ses tendances naturelles ; il ne comprenait pas même, à ce qu'il semble, la valeur et la portée de ce livre; mais ce qui le rendait précieux à ses yeux, c'étaient les conséquences que l'auteur anonyme avait tirées , par rapport à la volonté humaine, de l'hypothèse panthéistique dont il était parti, en affirmant qu'il n'y a qu'une volonté au monde, la volonté divine; que cette volonté unique et suprême agit seule dans la créature; qu'ainsi il ne peut
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être question ni de liberté , ni de Joi obligatoire pour l'homme. C'était là le motif qui avait rendu « ce noble opuscule inappréciable aux yeux de Luther. »
Bien avant que la querelle des indulgences s'engageât, Luther s'était éloigné de renseignement catholique en un point qui , après le dogme de la divinité du Christ, est le plus important de tout le système doctrinal de l'Église, point décisif, d'ailleurs , dans la vie pratique, savoir : le dogme de la justification.
Le principe d'où sortit tout le système de Luther était arrêté dans son esprit dès les années 1515 et 151 G, et il avait surpris l'université par son enseignement, qu'on disait fonder une théologie nouvelle et s'écarter de la voie orthodoxe, alors qu'il n'avait pas peut-être encore lui-même conscience des conséquences immédiates et fatales qui allaient découler de ses opinions.
Cette nouvelle doctrine de Luther sur la justification et les rapports de l'homme avec Dieu était le fruit des angoisses qui avaient longtemps tourmenté son âme. Il avait embrassé 1 état monastique, ses prescriptions et ses pratiques sévères, avec toute l'énergie de son caractère ardent et passionné.
Ses aveux sur sa disposition morale, et qu'il n'y a aucun motif de révoquer en doute, expliquent suffisamment pourquoi il ne réussit pas dans les efforts ascétiques qu'il fit et dans les travaux auxquels il s'appliqua, pourquoi il tomba finalement dans un découragement absolu, auquel succéda, par un revirement étrange, mais assez fréquent , une exaltation morale toute contraire. Il fut dès lors entraîné par la manie d'exagérer des pensées vraies en elles-mêmes, et de dénaturer, de manière à les rendre méconnaissables, fausses et criminelles, des idées chré-
tiennes à leur origine et dans leur sens primitif. Ainsi, par exemple, il racontait qu'étant à Rome il fut désolé de ce que ses parents n'étaient pas morts encore, parce qu'il aurait pu les délivrer du purgatoire par les messes qu'il aurait dites pour eux , et il avoua que, s'il en avait trouvé l'occasion, U serait devenu le plus féroce des assassins, dans l'excès de son fanatisme religieux.
Quoique , après s'être séparé de l'Église et avoir violemment rompu avec tout son passé , le caractère de Luther fût profondément modifié , on ne peut méconnaître que ce feu de la colère, cette rage haineuse, qui éclatèrent si vivement plus tard , couvaient déjà en lui à cette époque et n'étaient contenus que par la violence que s'imposait le moine, encore fidèle à sa règle. II luttait, sous son froc et son cilice, contre un tempérament vigoureux, contre uue nature luxuriante, offrant, par un contraste effrayant, les qualités les plus nobles à côté des passions les plus basses. U dit lui-même à Staupitz qu'aux tentations de la volupté se joignaient en lui celles de la colère, de la haine et de l'envie ; qu'il se sentait incapable de les dompter ; que, d'ailleurs, il n'avait jamais aimé Dieu ; que toutes ses pratiques de pénitence étaient pure hypocrisie et sa dévotion apparence et contrainte; que jamais au couvent il n'avait pu voir l'image du Christ sur la croix sans colère et sans frayeur, et qu'il aurait préféré mille fois la vue du diable. La prière ne lui était d'aucun secours , parce qu'il était convaincu que, pour parler à Dieu et pour eu être exaucé, il fallait être pur et sans péché, comme le sont seuls les saints du paradis.
Mais h ce sombre désespoir succédaient des moments d'audacieuse suffisance et d'excessive satisfaction de sa personne. Alors il se sentait le plus présomptueux des justiciers, prsuumtuo-
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sissimus justitiarius , et n'apercevait plus aucune espèce de mal en luimême. Étrange maladie qui , après le court enivrement d'une vaine complaisance, le précipitait dans l'abîme de la terreur , et le laissait face à face avec l'hydre du péché , qu'il voyait renaître sans cesse , après l'avoir crue vaincue et décapitée. Les angoisses de cet état devinrent si intolérables que Luther ne songeait plus qu'au moyen d'arracher de son cœur l'aiguillon qui le blessait.
Cest dans ce sentiment de mortelle angoisse qu'il lisait 1" Écriture, qu'il méditait surtout les Épttres de S. Paul aux Romains et aux Galates, et que, cherchant dans la Bible une doctrine capable de calmer ses tourments, il crut avoir trouvé ce qu'il demandaitavec tant d'ardeur.
Or voici, en substance, la doctrine qu'un beau jour Luther découvrit dans les saintes Écritures :
« L'homme est placé dans un monde où le mal prédomine; ce monde est dans les ténèbres, ou plutôt il n'est que ténèbres. L'homme lui-même, par suite du péché originel, est absolument mauvais ; les efforts qu'il fait pour se sanctifier et s'affranchir du péché sont inutiles. Dieu donne à l'homme, qui ne peut arriver à aucune justice propre , réelle et intérieure, une justice toute faite , qui lui est étrangère, qu'il n'a besoin que de s'attribuer , et qui , par cette imputation, devient sa propriété.
Ce que le Christ a fait et souffert sur la terre est le vêtement de cette justice, dans lequel l'homme n'a qu'à s'envelopper, dont il n'a qu'à couvrir ses fautes , pour être par là même déclaré juste devant Dieu ; car ce que le Christ a jamais fait et souffert, il l'a fait et souffert à ma place, afin de m'élever au-dessus de la tâche qui, sans cela, serait inabordable pour moi, de devenir intérieurement et véritable-
ment juste et agréable à Dieu. Quant à moi, je n'ai qu'une obligation : c'est de m'approprier par l'acte de la foi ce que le Christ a fait pour moi , de me l'imputer , et de me présenter , plein de confiance en cette justice étrangère, devenue la mienne, devant Dieu, qui me reconnaîtra et me traitera comme un juste. Cette justice du Christ, qui, semblable à un vaste mauteau , couvre tous les péchés que l'homme peut commettre, et que dès lors Dieu ne voit plus, est en outre une compensation parfaite et surabondante de la justice positive qui manque à l'homme. »
Rien n'était plus propre que cette doctrine à dissiper les doutes et les inquiétudes d'une conscience scrupuleuse.
Luther avait trouvé un nouveau genre de justification ; il proclamait le grand principe, jusqu'alors inconnu, à savoir, que la bonté réelle de la personne n'a rien de commun avec ce qui est considéré en lui comme bon par Dieu, c'est-à-dire que la justification de l'homme n'est attachée à d'autre condition morale qu'à celle qui est exigée pour l'acte d'imputation; qu'il suffit d'avoir la conscience de sa faute , de son impuissance personnelle, et de reconnaître que cette imputation de la justice et de la sainteté du Christ est la voie marquée par Dieu pour sauver l'homme.
Ainsi s'explique l'énergie avec laquelle Luther abolit la loi, et aussi bien la loi morale que la loi cérémonielle ; ainsi s'explique ce qu'il dit de l'opposition absolue existant entre la loi de Moïse et la parole du Christ, la loi imposant à l'homme de ne pas pécher, d'être pieux, de faire ceci, de faire celai le Christ disant à l'homme : Tu n'es pas pieux, mais j'ai tout fait pour toi, et tu n'as qu'à t'imputer ce que j'ai fait pour toi. De là la recommandation si fréquente dans Luther de ne donner à la loi absolument aucune influence sur la conscieuce , de laisser joyeusement
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celle-ci s'endormir dans le Christ, sans qu'elle ait à s'inquiéter de la loi ni du péché.
Telle fut la grande découverte, 1V3pr./.x de Luther, découverte qui lui semblait propre à résoudre tous les problèmes de la vie chrétienne. La loi et la conscience, ennemies irréconciliables jusqu'alors , étaient enfin réconciliées , et cette nouvelle doctrine si consolante dut tout naturellement s'appeler VÊvangile. Car quelle plus heureuse nouvelle, disait Luther, peut-il y avoir que d'apprendre à l'homme que ce n'est point par ses propres efforts , par les travaux de la pénitence, mais d'une manière facile et commode, par un simple acte de foi et d'imputation, qu'il peut devenir juste devant Dieu et être certain de son salut? Cette heureuse nouvelle était perdue depuis des siècles ; toute la chrétienté, errant dans une nuit profonde, s'était épuisée à chercher une justice qui ne laissait à l'homme qu'un sentiment , une conviction , savoir : qu'après tous ses labeurs il était un plus grand pécheur qu'auparavant. Il était évident, concluait Luther, que c'était par une élection spéciale que Dieu l'avait appelé à rétablir et à prêcher cette nouvelle si heureuse et si méconnue, et lui avait donné, par une inspiration toute divine, la véritable intelligence des ÉpUres de S. Paul aux Romains et aux Galates.
En même temps Luther avait trouvé la pierre de touche pour apprécier la valeur de tous les dogmes, de toutes les institutions, de toutes les pratiques de l'Église. Tout ce qui ne se conciliait pas avec le nouvel Évangile et ses conséquences nécessaires était par là même jugé, condamné, et devait tomber. L'Église elle-même, qui avait faussé la doctrine capitale au détriment de tant de millions d'âmes, et avait ravi aux pauvres Chrétiens leur plus sûre consolation, la source de leur salut, était jugée :
elle ne pouvait être la véritable Église. L'affaire des indulgences de Tézel et de ses collègues , et la discussion dans laquelle Luther entra à ce sujet, ne furent par conséquent point pour Luther la première occasion d'examiner les dogmes de l'Église; ce ne fut point par les indulgences qu'il commença à mépriser et à rejeter le dogme catholique, pour finir, en procédant d'un point à l'autre, par renverser tout le système dominant ; car, avant cette querelle, Luther avait déjà adopté la doctrine qui entraînait , comme conséquence nécessaire, le rejet de la pénitence et de la satisfaction et par là même celui des indulgences, dès lors complètement inutiles. La querelle n'eut pour Luther d'autre effet que de mûrir le développement du système qui, sans cette occasion, aurait été plus lent à se formuler, et qu'il eût été peut-être très-dilficile de rendre populaire; elle valut à son système l'appui de l'opinion publique eu Allemagne et en Europe, et lui procura un succès d'autant plus grand et plus facile que ce système semblait né de la juste et légitime résistance faite à des abus évidents. Luther avait, avant cette époque, reconnu et déploré les abus qui affligeaient alors l'Église, l'incapacité et les vices du clergé, l'abandon où il laissait le peuple, tout comme d'autres hommes prévoyants et dévoués à l'Église avaient constaté ces misères et en avaient hautement gémi.
Cependant il ne lui était pas encore venu en pensée de rendre les institutions générales de l'Église elle-même et son culte responsables des abus qu'il relevait, en jetant son regard pénétrant sur la situation déplorable du clergé, et en se laissant aller aux écarts d'un tempérament sensible surtout au mal qu'il rencontrait partout parce qu'il le cherchait partout, dans l'État comme dans l'Église, dans la vie privée comme dans la vie publique. Ce