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CHRONIQUE

succédèrent les demi-dieux, au nombre de sept, dont le règne fut de 217 ans ; après quoi commencèrent les quinze générations du cycle caniculaire de 4A3 ans.

Quoique cette chronique porte le nom de vieille, M. Marsham ne la croit pas antérieure au temps des Ptolémées, parce qu'elle s'étend jusqu'à la fuite du Nectanebus, qui arriva selon lui l'an III de l'olympiade cvii% quinze ans avant l'expédition d'Alexandre. Le même auteur dit que cette prodigieuse antiquité des Égyptiens vient de ce que leur chronologie était plutôt astronomique qu'historique. Ils l'avaient faite et réglée sur de fameuses périodes parmi eux, dont la première, nommée la grande année, était de i,h<oi ans; c'est ce qu'on nomme aussi cycle caniculaire, et période sothique, ou rétahlissement de Vannée-, parce que l'année égyptienne n'ayant que 365 jours, et étant par conséquent plus courte que l'année solaire de six heures, se trouvait, après 1,A61 ans, concourir avec celle-ci; l'autre période, après laquelle ils prétendaient que le monde se trouvait au même état, était composée de la période précédente multipliée par quinze années lunaires périodiques, ou dixneuf ans, qui font notre cycle lunaire ; et le produit de cette multiplication 36,525 fait précisément le temps compris dans la vieille chronique.

Les Juifs ont des chroniques-, ce sont des abrégés historiques jDeu corrects et assez modernes. Le premier est intitulé la grande chronique. Rabi José, fils de Chalipta, passe chez quelques-uns pour en être l'auteur. On ne sait guère en quel temps il l'écrivit ; on voit seulement à certains traits qu'elle est postérieure au Talmud. On n'y trouve guère que des événements rapportés dans l'Écriture. On dit qu'elle descend jusqu'au temps d'Adrien. On doute que Rabi José en soit l'auteur, parce qu'il y est cité en plusieurs endroits. On y lit qu'Élie, après son enlèvement, a écrit dix lettres au roi Joram ; qu'il fait l'histoire du monde dans sa demeure actuelle, etc.

La seconde a pour titre : les Réponses du lîabi Serira, le docteur sublime. Ce docteur sublime fut président à Babylone, et chef de toutes les écoles et académies de cette contrée; et il écrivit l'histoire de ces académies, avec la succession des rabbins, depuis le Talmud jusqu'à son temps.

La petite chroniqucest la troisième; elleaété écrite l'an 1223

CIinoNOLOCIK SACRKI-:. ir,;5

(II' Jésus-dliiisl ; on en i^i^iiorc l'aiiUMii'. Son ouvrage est un abrégé historique depuis la civulion du monde jusqu'à l'an 522 de Jésus-Christ; après quoi elleconipte encore huit générations, mais dont elle ne donne que les noms.

Le livre de la tradition est la quatrième. Abraham, le lévite, fils de Dion, en est l'auteur; c'est une exposition du fil traditionnel des histoires de la nation, conduit depuis Moïse jusqu'cà l'auteur, qui vivait en 11(H).

La cinquième est le livre des généalogies. Elle est d'Abraham Zachuz, qui la publia en 1580. 11 y est marqué la succession et la tradition des Juifs, avec les noms des docteurs qui les ont enseignés, depuis le mont Sinaï jusqu'à son temps.

La sixième est la chaîne de la tradition ; c'est un livre semblable au précédent. Rabi Jedalia, fils de Jechaïa, en est l'auteur. 11 le publia à Venise en 1587.

La septième est le rejeton de David. Elle commence à la création, et descend jusqu'à 1592 de Jésus-Christ. David Gantz, juif de Bohême, en est l'auteur. 11 n'y a rien de plus que dans les auteurs ou chroniques précédentes.

La chronique du prophète Moïse est une vie fabuleuse de Moïse, imprimée à Venise en iblxh. La chronique des Samaritains, qui commence à la création du monde et finit à la prise de Samarie par Saladin, en 1187, est courte et peu exacte. Voyez Prideaux, Barthol. Bibliot. yYib.Bàsnsige, Hist.des Juifs. Calmet, Dict. de la Bible.

Nous avons encore les chroniques des saints. Vers les ix et x^ siècles, les lettres étant tombées, les moines se mirent à écrire des chroniques. Ils ont continué jusqu'à la fin du xv* siècle. Le plus grand mérite de ces sortes d'ouvrages, dont les actions pieuses des saints ne font pas tellement l'objet, qu'on n'y trouve aussi les vies de plusieurs rois ou grands hommes, c'est d'avoir conservé les dates et le fond des principaux événements. L'homme intelligent, qui sait rejeter le faux et démêler le suspect, n'en tire que ce qui lui convient, et peut-être n'en tire-t-il pas grand'chose.

CHRONOLOGIE SACRÉE. On entend par la chronologie des premiers temps l'ordre selon lequel les événements qui ont précédé le déluge, et qui l'ont suivi immédiatement, doivent être placés dans le temps. Mais quel parti prendrons-nous sur cet ordre? Regarderons-nous, avec quelques Anciens, le monde

comme éternel, et dirons-nous que la succession des êtres n'a point eu de commencement et ne doit point avoir de fin ? Ou convenant, soit de la création, soit de l'information de la matière dans le temps, penserons-nous, avec quelques auteurs, que ces actes du Tout-Puissant sont d'une date si reculée, qu'il n'y a aucun fil, soit historique, soit traditionnel, qui puisse nous y conduire sans se rompre en cent endroits? Ou reconnaissant l'absurdité de ces systèmes, et nous attachant aux fastes de quelques peuples, préférerons-nous ceux des habitants de la Bétique en Espagne, qui produisaient des annales de six mille ans? Ou compterons-nous, avec les Indiens, six mille quatre cent soixante et un ans depuis Bacchus jusqu'à Alexandre? Ou, plus jaloux encore d'ancienneté, suivrons-nous cette histoire chronologique de douze à quinze mille ans dont se vantaient les Égyptiens; et, donnant avec les mêmes peuples dix-huit mille ans de plus à la durée des règnes des dieux et des héros, vieillirons-nous le monde de trente mille ans? Ou assurant, avec les Chaldéens, qu'il y avait plus de quatre cent mille ans qu'ils observaient les astres lorsque Alexandre passa en Asie, leur accorderons-nous dix rois depuis le commencement de leur monarchie jusqu'au déluge? Ferons-nous ces règnes de cent vingt sares? et comptant avec Eusèbe pour la durée du sare chaldéen trois mille six cents ans, dirons-nous qu'il y avait quatre cent trente-deux mille ans depuis leur premier roi jusqu'au déluge? Ou mécontents de la durée qu'Eusèbe donne au sare, et curieux de conserver aux Chaldéens toute leur ancienneté, leur restituerons-nous les quarante et un mille ans qu'ils semblent perdre à ce calcul, et leur accorderons-nous les quatre cent soixante et trois mille ans d'observations qu'ils avaient lors du passage d'Alexandre, au rapport de Diodore de Sicile? Ou regardant toutes ces chronologies, soit comme fabuleuses, soit comme réductibles, par quelque connaissance puisée dans les Anciens, à la chronologie des livres sacrés, nous en tiendrons-nous à cette chronologie? La raison et la religion nous obligent à prendre ce dernier parti. Notre objet sera donc ici,pre-j mièrement, de montrer que ces énormes calculs des GhaldéensI et autres peuvent se réduire à quelqu'un des systèmes de nos] auteurs sur la chronologie sacrée ; secondement, ces systèmes ' de nos auteurs ayant entre eux des différences assez considé-

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lablcs, l'oiulécs les unes sur la pivl'ôrence exclusive qu'ils ont tloiiiiée à un des textes de rEcriture, les autres sur les intervalles qu'ils ont mis entre les épocjues d'un môme texte, d'indiquer l'usage qu'il semble qu'on pourrait faire des diiïérents textes, et d'appliquer nos vues à la fixation de quelques-unes des principales époques. Notre Dictionnaire étant particulièrement philosophique, il est également de notre devoir d'indiquer les vérités découvertes, et les voies qui pourraient conduire à celles qui sont inconnues : c'est la méthode que nous avons suivie à l'article Cainon des saintes Éciutures ( Voyez cet article), et c'est encore celle que nous allons suivre ici.

Des annales babyloniennes, égyptiennes ou chaldéennes, réduites à notre chronologie. C'est à M. Gibert que nous aurons l'obligation de ce que nous allons exposer sur cette matière si importante et si difficile. {Voyez une lettre qu il a jjubliée en 1743, A7?ist.) Les Anciens désignaient par le nom d'année la révolution d'une planète quelconque autour du ciel. {Voyez Macrobe, Eudoxe, Varron, Diodore de Sicile, Pline, Plutarque, S. Augustin, etc.) Ainsi l'année eut deux, trois, quatre, six, douze mois; et selon Palephate et Suidas, d'autres fois un seul jour. Mais quelles sortes de révolutions entendaient les Chaldéens, quand ils s'arrogeaient quatre cent soixante et treize mille ans d'observations? Quelles? celles d'un jour solaire, répond M. Gibert; le jour solaire était leur année astronomique : d'où il s'ensuit, selon cette supposition, que les quatre cent soixante et treize mille années des Ghaldéens se réduisent à quatre cent soixante et treize mille de nos jours, ou à 1297 et environ neuf mois de nos années solaires. Or c'est là précisément le nombre d'années qu'Eusèbe compte depuis les premières découvertes d'Atlas en astronomie, jusqu'au passage d'Alexandre en Asie; et il place ces découvertes à l'an 384 d'Abraham; mais le passage d'Alexandre est de l'an 1582; l'intervalle de l'une à l'autre est donc précisément de 1298 ans, comme nous l'avons trouvé.

Cette rencontre devient d'autant plus frappante, qu'Atlas passe pour l'inventeur même de l'astrologie, et par conséquent ses observations, comme la date des plus anciennes. L'histoire fournit même des conjectures assez fortes de l'identité des observations d'Atlas avec les premières observations des Ghal-

déens. Mais voyons la suite de cette supposition de M. Gibert.

Bérose ajoutait 17,000 ans aux observations des Chaldéens. L'histoire de cet auteur, dédiée à Antiochus Soter, fut vraisemblablement conduite jusqu'aux dernières années de Séleucus Nicanor, prédécesseur de cet Antiochus. Ce fut à peu près dans ce temps que Babylone perdit son nom, et que ses habitants passèrent dans la ville nouvelle construite par Séleucus, c'està-dire la 293* année avant Jésus-Christ, ou plutôt la 289* ; car Eusèbe nous apprend que Séleucus peuplait alors la ville qu'il avait bâtie. Or, les 17,000 ans de Bérose évalués à la manière de M. Gibert donnent quarante-six ans six à sept moins, ou l'intervalle précis du passage d'Alexandre en Asie, jusqu'à la première année de la cxxiii* olympiade, c'est-à-dire jusqu'au moment où Bérose avait conduit son histoire.

Les 720,000 années qu'Épigène donnait aux observations conservées à Babylone ne font pas plus de difficulté : réduites à des années juliennes, elles font 1971 ans et environ trois mois; ce qui approche fort des 1903 ans que Callislhène accordait au même genre d'observations : la différence de 68 ans vient de ce que Callisthène finit son calcul à la prise de Babylone par Alexandre, comme il le devait, et qu'Épigène conduisit le sien jusque sous Ptolémée Philadelphe, ou jusqu'à son temps.

Autre preuve de la vérité des calculs et de la supposition de M. Gibert. Alexandre Polyhistor dit, d'après Bérose, que l'on conservait à Babylone, depuis^plus de 150,000 ans, des mémoires historiques de tout ce qui s'était passé pendant un si long intervalle. 11 n'est personne qui, sur ce passage, n'accuse Bérose d'imposture, en se rappelant que Nabonassar, qui ne vivait que 410 à Ail ans avant Alexandre, détruisit tous les monuments historiques des temps qui l'avaient précédé; cependant en réduisant ces 150,000 ans à autant dejours, on trouve ZilO ans huit mois et trois jours, et les 150,000 de Bérose ne sont plus qu'une affectation puérile de sa part. Les 410 ans huit mois et trois jours qu'on trouve par la supposition de M. Gibert se sont précisément écoulés depuis le 26 février de l'an 747 avant Jésus-Christ, où commence l'ère de Nabonassar, jusqu'au l''' novembre de l'an 337, c'est-à-dire jusqu'à l'année et au mois d'où les Babyloniens dataient le règne d'Alexandre, après la mort de son père. Cette réduction ramène donc toujours

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(les époques vraies, les 30,000 ans que les Égyptiens (loiiiuiient au règne du Soleil, le même que Joseph, se réduisent aux 80 ans que l'Ecriture accorde au ministère de ce patriarche; les 1300 ans et plus que quelques-uns comptent depuis Menés jusqu'à Neithocris ne sont que des années de six mois, qui se réduisent à 068 années juliennes que le canon des rois thébains d'Ératoslhène met entre les deux mêmes règnes; les 2936 ans que Dicéarque compte depuis Scsostris jusqu'à la première olympiade ne sont que des années de trois mois, qui se réduisent aux 734 que les marbres de Paros comptent entre Danaïis, frère de Sésostris, et les olympiades, etc. Voyez bi lettre de M. Gibert.

De lit chronologie chinoise rappelée à notre chronologie. Nous avons fait voir à Varticle Cuinois que le règne de Fohi fut un temps fabuleux, peu propre à fonder une véritable époque chronologique. Le père Longobardi convient lui-même que la chronologie des Chinois est très-incertaine ; et si l'on s'en rapporte à la table chronologique de Nien, auteur très-estimé à la Chine, dont Jean-François Fouquet nous a fait connaître l'ouvrage, l'histoire de la Chine n'a point d'époque certaine plus ancienne que l'an âOO avant Jésus-Christ. Kortholt, qui avait bien examiné cette chronologie deWien, ajoute que Fouquet disait des temps antérieurs de l'ère chinoise que les lettrés n'en disputaient pas avec moins de fureur et de fruit que les nôtres des dynasties égyptiennes et des origines assyriennes et chaldéennes , et qu'il était permis à chacun de croire des premiers temps de cette nation tout ce qu'il en jugerait à propos. Mais si, suivant les dissertations de M. Fréret, il faut rapporter l'époque d'Yao, un des premiers empereurs de la Chine, à l'an 2145 ou 7 avant Jésus-Christ, les Chinois plaçant leur première observation astronomique et la composition d'un calendrier célèbre dans leurs livres 150 ans avant Yao, l'époque des premières observations chinoises et celle des premières observations chaldéennes coïncideront. C'est une observation singulière.

Y aurait-il donc quelque rapport, quelque connexion entre l'astronomie chinoise et celle des Chaldéens? Les Chinois sont certainement sortis, ainsi que tous les autres peuples, des plaines de Sennaar, et l'on ne pourrait guère en avoir un indice plus fort que cette identité d'époque, dans leurs observations astronomiques les plus anciennes.

Plus on examine l'origine des peuples, plus on les rapproche de ces fameuses plaines; plus on examine leur chronologie et plus on y démêle d'erreurs, plus on la rapproche de quelqu'un de nos systèmes de chronologie sacrée. Cette chronologie est donc la vraie; le plus ancien peuple est donc celui qui en est possesseur; tenons-nous-en donc aux fastes de ce peuple.

Nous en avons trois exemplaires différents : ce sont ou trois textes ou trois copies d'un premier original ; ces copies varient entre elles sur la chronologie des premiers âges du monde : le texte hébreu de la Massore abrège les temps; il ne compte qu'environ quatre mille ans depuis Adam jusqu'à Jésus-Christ; le texte samaritain donne plus d'étendue à l'intervalle de ces époques ; mais on le prétend moins correct : les Septante font remonter la création du monde jusqu'à six mille ans avant Jésus-Christ; il y a, selon le texte hébreu, 1,656 ans depuis Adam au déluge; 1,307, selon le samaritain; et 2,242, selon Eusèbe et les Septante; ou 2,256, selon Josèphe et les Septante; 2,262, selon Jules Africain, S. Épiphane, le père Petau et les Septante.

Si les chronologistes sont divisés, et sur le choix des textes, et sur les temps écoulés pour l'intervalle de la création au déluge, ils ne le sont pas moins pour les temps postérieurs au déluge, et sur les intervalles des époques de ces temps. Voyez .seulement Marsham et Pezron.

Système de Marsham.

Du déluge à la vocation d'Abraham, /i26 ans De la vocation d'Abraham à la sortie d'Egypte, /i30

De l'exode à la fondation du temple, /i80

La durée du temple, /jOO

La captivité, 70 Système de Pezron.

Du déluge à la vocation d'Abraham, 1,257 ans De la vocation d'Abraham à la sortie d'Egypte, Zi30 De la sortie d'Egypte à la fondation du temple, 873 De la fondation du temple à sa destruction, 470

La captivité, 70

Les différences sont plus ou moins fortes entre les autres systèmes, pour lesquels nous renvoyons à leurs auteurs.

ClIKONOLOdlK SACUKK. 10'J

Taiil (le (livcrsilrs, tant ciiUc les IcxUîs qu'cnlic leurs coniiiu'iitalctirs, su^fgéra à M. l'ai)!)»' de Prades, l)aclieli<T de Sor- Ixiiiiie, mu; opinion (jui a l'ait Ix'anconp do l)iuil, et dont nous allons rendre compte, d'autant plus volontiers que nous l'avons combattue de tout ten)[)s, et (jue son exposition ne suppose aucun calcul.

JM. l'ahbé de Prades se demande à lui-môme comment il a pu se faire que Moïse ait écrit une rliroiioUxjic, et qu'elle se trouve si altérée ({u'il ne soit plus possible, des trois dillérentes chroiiolof/irs qu'on lit dans les dillerents textes, de discerner huiucUe est de Moïse, ou môme s'il y en a une de cet auteur. Il remarque que cette contradiction des chronologies a donné naissance à une infinité de systèmes dillerents; que les auteurs de ces systèmes n'ont rien épargné pour détruire l'autorité des textes qu'ils ne suivaient pas; témoin le père Morin, de l'Oratoire, à qui il n'a pas tenu que le texte samaritain ne s'élevât sur les ruines du texte hébreu; que les différentes chronologies ont suivi la fortune des dillerents textes, en Orient, en Occident, et dans les autres églises; que les chronologues n'en ont adopté aucune scrupuleusement; que les additions, corrections, retranchements qu'ils ont jugé à propos d'y faire, prouvent bien qu'à leur avis même il n'y en a aucune d'absolument correcte; que la nation chinoise n'a jamais entré dans aucun de ces plans chronologiques; qu'on ne peut cependant rejeter en doute les époques chinoises, sans se jeter dans un pyrrhonisme historique ; que cet oubli fournissait une grande difficulté aux impies contre le récit de Moïse, qui faisait descendre tous les hommes de Noé, tandis qu'il se trouvait un peuple dont les annales remontaient au delà du déluge ; qu'en répondant à cette difficulté des impies par la chronologie des Septante, qui n'embrasse pas encore les époques chinoises les plus reculées, telles que le règne de Fohi, on leur donnait occasion d'en proposer une autre sur l'altération des livres saints, où le temps avait pu insérer des chronologies différentes, et troubler même celles qui avaient été insérées; que la conformité sur les faits ne répondait pas à la diversité sur les chronologies ; que le P. Tournemine, sensible à cette difficulté, a tout mis en œuvre pour accorder les chronologies ; mais que son système a des défauts considérables, comme de ne pas expliquer pourquoi le cente-

naire n'est pas omis partout clans le texte hébreu, ou ajouté partout clans les Septante ; et cju'occupé de ces diflicultés, elle se grossissait d'autant plus, qu'il se prévenait davantage que Moïse avait écrit une chronologie. Voilà ce qui a paru à M. l'abbé de Prades.

Et il a pensé que Moïse n'était auteur d'aucune des trois chronologies; que c'étaient trois systèmes inventés après coup; que les différences qui les distinguent ne peuvent être des erreurs de copistes ; que si les erreurs de copistes avaient pu enfanter des chronologies différentes, il y en aurait bien plus de trois ; que les trois chronologies ne différeraient entre elles que comme trois copies de la même chronologie j que si, antérieurement à la version des Septante, la chronologie du texte hébreu sur lequel ils ont traduit avait passé pour authentique, on ne conçoit pas comment ces respectables traducteurs auraient osé l'abandonner; qu'on ne peut supposer que les Septante aient conservé la chronologie de l'hébreu, et que la différence qu'on remarque à présent entre les calculs de ces deux textes vient de corruption ; qu'on peut demander de quel côté vient la corruption, si c'est du côté de l'hébreu ou du côté des Septante, ou de l'un et de l'autre côté; que selon la dernière réponse, la seule qu'on puisse faire, il n'y a aucune de ces chronologies qui soit la vraie; qu'il est étonnant que l'ignorance des copistes n'ait commencé à se faire sentir que depuis les Septante; que l'intervalle du temps compris entre Ptolémée Philadelphe et la naissance de Jésus-Christ ait été le seul exposé à ce malheur, et que les histoires profanes n'aient en ce point aucune conformité de sort avec les livres sacrés; que la vigilance superstitieuse des Juifs a été ici trompée bien grossièrement; que les nombres étant écrits tout au long dans les textes, et non en chiffres, l'altération devient très -difficile; en un mot, c{ue quelque facile qu'elle soit, elle ne peut jamais produire des systèmes ; qu'on ne peut supposer que la chronologie de Moïse est comme dispersée dans les trois textes; qu'il faut sur chaque fait en particulier les consulter, et prendre le parti qui paraîtra le plus conforme à la vérité, selon d'autres circonstances.

Selon ce système de M. l'abbé de Prades, il est évident que l'objection des impies, tirée de la diversité des trois chronologies, se réduit à rien ; mais n'affaiblit-il pas d'un autre côté la

ciinoNOLOGii<: sacrée. 171

preuve de raiithonlicité des faits qu'ils contiennent, fondc-e sur cette vigilance prodigieuse avec laquelle les Juifs conservaient leurs ouvrages? Que devient cette vigilance, lorsque des hommes auront pu pousser la hardiesse, soit à insérer une dironolof/ie dans le texte, si Moïse n'en a fait aucune, soit à y en substituer une autre que la sienne? M. l'abbé de Prades prétend que ces chronologies sont trois systèmes différents; mais il prouve seulement que leur altération est fort extraoï'dinaire ; comment prendre ces chronologies pour des systèmes liés et suivis, quand on voit que le centenaire n'est pas omis dans tout le texte hébreu, et qu'il n'est pas ajouté à tous les patriarches dans le texte des Septante? Si la conformité s'est conservée dans les faits, c'est que par leur nature les faits sont moins exposés aux erreurs que des calculs chronologiques; quelque grossières que soient ces erreurs, elles ne doivent point étonner. Rien n'empêche donc qu'on n'admette les trois textes, et qu'on ne cherche à les concilier, d'autant plus qu'on trouve dans tous les trois , pris collectivement, de quoi satisfaire à beaucoup de difficultés. Mais comment cette conciliation se fera-t-elle? Entre plusieurs moyens, on a l'examen des calculs mêmes et celui des circonstances : l'examen des calculs suffit seul quelquefois; cet examen joint à la combinaison des circonstances suffira très-souvent. Quant aux endroits où le concours de ces deux moyens ne donnera aucun résultat, ces endroits resteront obscurs.

Voilà notre système, qui, comme on peut s'en apercevoir, est très-différent de celui de M. l'abbé de Prades. M. de Prades nie que Moïse ait jamais fait une chronologie, nous croyons le contraire; il rejette les trois textes comme interpolés, et nous les respectons tous les trois comme contenant la chronologie de Moïse. Il a combattu notre système dans son Apologie par une raison qui lui est particulièrement applicable; c'est que l'examen et la combinaison des calculs ne satisferait peut-être pas à tout : mais cet examen n'est pas le seul que nous proposions; nous y joignons celui des circonstances, qui détermine tantôt pour un manuscrit, tantôt pour un autre, tantôt pour un résultat qui n'est proprement ni de l'un ni de l'autre, mais qui naît de la comparaison de tous les trois. D'ailleurs, quelque plausible que pût être le système de M. l'abbé de Prades, il ne serait point permis de l'embrasser, depuis que les censures de

plusieurs évèques de France et de la Faculté de Théologie l'ont déclaré attentatoire à l'authenticité des lives saints.

Les textes variant entre eux sur la chronologie des premiers âges du monde, si l'on accordait en tout à chacun une égale autorité, il est évident qu'on ne saurait à quoi s'en tenir sur le temps que les patriarches ont vécu, soit à l'égard de ceux qui ont précédé le déluge, soit à l'égard de ceux qui ne sont venus qu'après ce grand événement. Mais le chrétien n'imite point dans son respect pour les livres qui contiennent les fondements de sa foi la pusillanimité du Juif ou le scrupule du Musulman. Il ose leur appliquer les règles de la critique, soumettre leur clironologic aux discussions de la raison, et chercher dans ces occasions la vérité avec toute la liberté possible, sans craindre d'encourir le reproche d'impiété.

Des textes de l'Écriture que nous avons, chacun a ses prérogatives : l'hébreu paraît écrit dans la même langue que le premier original; le samaritain prétend au même avantage ; il a de plus celui d'avoir conservé les anciens caractères hébraïques du premier original hébreu. La version des Septante a été faite sur l'hébreu des anciens Juifs. L'Église chrétienne l'a adoptée ; la synagogue en a reconnu l'autorité, et Josèphe, qui a travaillé son histoire sur les livres hébreux de son temps, se conforme assez ordinairement aux Septante. S'il s'est glissé quelque faute dans leur version, ne peut-il pas s'en être glissé de même dans l'hébreu? ]Ne peut-on pas avoir le même soupçon sur le samaritain? Toutes les copies ne sont-elles pas sujettes à ces accidents et à beaucoup d'autres? Les copistes ne sont pas moins négligents et infidèles en copiant de l'hébreu qu'en transcrivant du grec. C'est de leur habileté, de leur attention et de leur bonne foi que dépend la pureté d'un texte, et non de la langue dans laquelle il est écrit. J'ai dit de leur bonne foi, parce que les sentiments particuliers du copiste peuvent influer bien plus impunément sur la copie d'un manuscrit, que ceux d'un savant de nos jours sur l'édition d'un ouvrage imprimé; car si la comparaison des manuscrits est si difficile et si rare aujourd'hui même qu'ils sont rassemblés dans un petit nombre d'édifices particuliers, combien n'était-elle pas plus diflicile et plus rare jadis, qu'ils étaient éloignés les uns des autres et dispersés dans la société, rari liantes in gurgite vasto? Je conçois que

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dans CCS temps où la colhîdioii de quelques manuscrits rtait la marque de la plus grande opulence, il n'était pas impossible qu'un habile copiste bouleversât tout un ouvrage, et peut-ôtre môme en composât quelques-uns en entier sous des noms empruntés.

Les trois textes de l'Kcriturc, ayant à [)eu près les mêmes prérogatives, c'est donc de leur propre fonds qu'il s'agit de tirer des raisons de préférer l'un à l'autre dans les endroits où ils se contredisent. Il faut examiner, avec toute la sévérité de la critique, les variétés et les diiïérentes leçons, chercher où est la faute, et ne pas décider que le texte hébreu est infaillible, par la raison seule que c'est celui dont les Juifs se sont servis et se servent encore. Une autre sorte de prévention non moins légère, ce serait de donner l'avantage aux Septante, et d'accuser les Juifs d'une malice qu'ils n'ont jamais eue ni dû avoir, celle d'avoir corrompu leurs écritures de propos délibéré, comme quelques-uns l'ont avancé, soit par un excès de zèle contre ce peuple, soit par une ignorance grossière sur ce qui le regarde.

L'équité veut qu'on ne considère les trois textes que comme trois copies d'un même original, sur l'autorité plus ou moins grande desquelles il ne nous est guère permis de prendre parti, et qu'il faut tâcher de concilier en les respectant également.

Ces principes posés, nous allons, non pas donner des décisions, car rien ne serait plus téméraire de notre part, mais proposer quelques conjectures raisonnables sur la chronologie des trois textes, la vie des anciens patriarches, et le temps de leur naissance. Je n'entends pas le temps qui a précédé le déluge. Les textes sont à la vérité remplis de contradictions sur ce point, comme on a vu plus haut; mais il importe peu d'en connaître la durée. C'est de la connaissance des temps qui ont suivi le déluge que dépendent la division des peuples, l'établissement des empires et la succession des princes, conduite jusqu'à nous sans autre interruption que celle qui naît du changement des familles, de la chute des États et des révolutions dans les gouvernements.

Nous observerons, avant que d'entrer dans cette matière, que l'autorité de Josèphe est ici très-considérable, et qu'il ne faut point négliger cet auteur, soit pour le suivre, soit pour le

corriger quand ses sentiments et sa chronologie diffèrent des textes de l'Écriture.

Puisque ni ces textes, ni cet historien, ne sont d'accord entre eux sur la chronologie, il faut nécessairement qu'il y ait faute : et puisqu'ils sont de même nature, sujets aux mêmes accidents, et par conséquent également fautifs, il peut y avoir faute dans tous, et il peut se faire aussi qu'il y en ait un exact. Voyons donc quel est celui qui a le préjugé en sa faveur dans la question dont il s'agit.

Premièrement, il me semble que le texte samaritain et les Septante ont eu raison d'accorder aux patriarches cent ans de plus que le texte hébreu, et d'étendre de cet intervalle la suite de leur ordre chronologique, soit parce que des trois textes il y en a deux qui conviennent en ce point, soit parce qu'il est plus facile à un copiste d'omettre un mot ou un chiffre de son original que d'en ajouter un qui n'en est pas. Nous savons, par expérience, que les additions rares qui sont de la négligence des copistes consistent en répétitions, et les autres fautes en omisssions, corruptions, transpositions, etc. ; mais ce n'est pas de ces inexactitudes qu'il s'agit ici. D'ailleurs Josèphe est conforme aux Septante et au samaritain, en comptant la durée des vies de chaque patriarche en particulier. Mais, dira-t-on, on retrouve dans la somme totale celle de l'hébreu. Il faut en convenir, et c'est dans cet historien une faute très-bizarre. Mais il me semble qu'il est plus simple de supposer que Josèphe s'est trompé dans une règle d'arithmétique que dans un fait historique, et que par conséquent l'erreur est plutôt dans le total que dans les sommes particulières. M. Arnaud, qui avertit en marge de sa traduction qu'il a corrigé cet endroit de Josèphe sur les 'manuscrits, s'est bien gardé de toucher à la durée des vies et d'en retrancher les cent ans. Il les a seulement suppléés dans le résultat de l'addition.

Nous inviterons, en passant, quelques-uns des membres savants de l'Académie des inscriptions et Belles-Lettres de nous donner un mémoire d'après l'expérience et la raison sur les fautes qui doivent naturellement échapper aux copistes. Et poursuivant notre objet, nous remarquerons encore que, dès les premiers temps qui ont suivi le déluge, on voit dans le texte hébreu même des guerres et des tributs imposés sur des peuples

CHMONOLOGIE SACRKE. 175

subjugués, cl que le Icinps m;ii([ii('' p.-ir ce texte paraît bien court, quand on le compare avec les événements qu'il renferme. Les trois enfants de Noé se sont fait une postérité immense; les peuples ont cessé de connaître leur commune origine; ils se sont legardés comme des étrangers et traités comme des ennemis; et cela dans l'intcM-valle de trois cent soixante-sept ans; car l'hébreu n'en accorde pas davantage au second âge. Ce second âge n'est que de trois cent soixante-sept ans. L'hébreu ne compte que trois cent soixante-sept ans depuis le déluge jusqu'à la sortie d'Abraham hors de la ville de Ilaran ou Gharan en Mésopotamie; et Sem en a vécu, selon le même texte, cinq cent deux depuis le déluge. La vie des hommes qui lui ont succédé inunédiatement dans ce second âge était de quatre cents ans. Noé lui-même en a survécu après le déluge trois cent cinquante. Ainsi les royaumes se seront fondés ; les guerres se seront faites de leur temps; ou ils auront méconnu leurs enfants; ou c'est en vain qu'ils auront crié à ces furieux : Malheureux! que faites-vousl vous êtes frères ^ et vous vous égorgezl Abraham aura été contemporain de Noé ; Sem aura vu Isaac pendant plus de trente ans, et les enfants d'un même père se seront ignorés du vivant même de leur père ; cela paraît difficile à croire. Et si la rapidité de ces événements ne nous permet pas de penser qu'on s'est trompé sur la naissance d'Adam et les temps qui ont précédé le déluge, elle forme une grande difficulté sur la certitude de ceux qui l'ont suivie. Combien cette difficulté ne s'augmente-t-elle pas encore par la promptitude et le prodige • de la multiplication des enfants de Noé ! 11 ne s'agit pas ici de la fable de Deucalion et de Pyrrha, qui changeaient en hommes les pierres qu'ils jetaient derrière eux, mais d'un fait, et d'un fait incontestable, qu'on ne pourrait nier, sans se rendre coupable d'impiété.

Ce n'est pas tout que les objections tirées des faits précédents; voici d'autres circonstances qui ne feront guère moins sentir le besoin d'étendre la durée du second âge. C'est une monnaie d'argent publique, qui a son coin, son titre, son poids et son cours longtemps avant Abraham. La Genèse en fait men- ' tion comme d'une chose commune et d'une origine ancienne, à l'occasion du tombeau qu'Abraham acheta des fils de Heth. Voilà donc les. mines découvertes, et la manière défendre, de puri-

17G CHRONOLOGIE SACHEE.

fier et de travailler les métaux, pratiquée. Mais il n'y a que ceux qui connaissent le détail de ces travaux qui sachent combien l'invention en suppose de temps, et combien ici l'industrie des hommes marche lentement.

Convenons donc que, quand on ne renonce pas au bon sens, à la raison et à l'expérience, on a de la peine à concevoir tous ces événements à la manière de quelques auteurs. Rien ne les embarrasse; les miracles ne leur coûtent rien; et ils ne s'aperçoivent pas que cette ressource est pour et contre, et qu'elle ne sert pas moins à lever les difficultés qu'ils proposent à leurs adversaiies qu'à lever celles qui leur sont proposées.

Mais que disent le bon sens, l'expérience et la raison? qu'en supposant, comme il est juste, l'autorité de l'Écriture sainte, les hommes ont vécu ensemble longtemps après le déluge; qu'ils n'ont formé qu'une société jusqu'à ce- qu'ils aient été assez nombreux pour se séparer; que quand Dieu dit aux enfants de Noé de peupler la terre et de se la partager, il ne leur ordonna pas de se disperser çà et là en solitaires, et de laisser le patriarche Noé tout seul ; que, quand il les bénit pour croître, sa volonté était qu'ils ne s'étendissent qu'à mesure qu'ils croîtraient; que V ordre croissez, 7?mlti}?liez et remplissez toute la terre, suppose une grande multiplication actuelle; et que par conséquent ceux qui, avant la confusion des langues, envoient Sem dans la Syrie ou dans la Chaldée, Cam en Egypte, et Japhet je ne sais où, fondent là-dessus des chronologies de royaumes, font régner Cham en Egypte sous le nom de Menez, et lui donnent, après soixante-neuf ans au plus écoulés, trois successeurs dans trois royaumes différents ; que ces auteurs, dis-je, fussent-ils cent fois plus habiles que Marsham, nous font l'histoire de leurs imaginations, et nullement celle des temps.

Que disent le bon sens, la raison, l'expérience et la sainte Écriture? que les hommes choisirent après le déluge une habitation commune dans le lieu le plus commode dont ils se trouvèrent voisins: que la plaine de Sennaar leur ayant plu, ils s'y établirent ; que ce fut là qu'ils s'occupèrent à réparer le dégât et le ravage des eaux; que ce ne fut d'abord qu'une famille peu nombreuse, puis une parenté composée de plusieurs familles; dans la suite un peuple; et qu'alors trop nombreux pour l'étendue de la plaine, et assez nombreux pour se séparer en grandes

(:illU).\OLU(Jll-: SACRKK. 177

colonies, ils dirent : u l'uis({U(; nous sommes obligés de nous diviser, travaillons auparavant à un ouvrage commun, qui transmette à nos descendants hi mémoire de leur origine, et qui soit un monument éternel de notre union; élevons une tour dont le sommet atteigne le ci(;l. » Dessein extravagant, mais dont le succès leur parut si certain, que Moïse fait dire à Dieu dans la Cciihe : Confondons Uur lungagc^ car ils ne cesseront de trnvdiller qu'ils liaient achevé leur ouvrage. Ils avaient sans doute proportionné leur projet à leur nombre; mais à peine ont-ils commencé ce monument d'orgueil, que la confusion des langues les contraignit de l'abandonner. Ils formèrent des colonies; ils se transportèrent en difl'érenles contrées, entre lesquelles la nécessité de subsister mit plus ou moins de distance. D'un grand peuple il s'en forma plusieurs petits. Ces petits s'étendirent; les dislances qui les séparaient diminuèrent peu à peu, s'évanouirent; et les membres épars d'une même famille se rejoignirent, mais après des siècles si reculés, que chacun d'eux se trouva tout à coup voisin d'un peuple qu'il ne connaissait pas, et dont il ignorait la langue, les idiomes s'étant altérés parmi eux, comme nous voyons qu'il est arrivé parmi nous. ]Nous avons appris à parler de nos pères ; nos pères avaient appris des leurs, et ainsi de suite en remontant; cependant s'ils ressuscitaient, ils n'entendraient plus notre langue, ni nous la leur. Ces colonies trouvèrent entre elles tant de diversité, qu'il ne leur vint pas en pensée qu'elles partaient toutes d'une même tige. Ce voisinage étranger produisit les guerres ; les arts existaient déjà. Les disputes sur l'ancienneté d'origine commencèrent. Il y en eut d'assez fous pour se prétendre aborigènes de la terre même qu'ils habitaient. Mais les guerres, qui semblent si fort diviser les hommes, lirent alors, par un eflet contraire, qu'ils se mêlèrent, que les langues achevèrent de se défigurer, que les idiomes se multiplièrent encore, et que les grands empires se formèrent.

Voilà ce que le bon sens, l'expérience et l'Écriture font penser; ce que l'antiquité prodigieuse des Chaldéens, des Égyptiens et des Chinois autorise ; ce que la fable même, qui n'est que la vérité cachée sous un voile que le temps épaissit et que l'étude déchire, semble favoriser; mais tout cela n'est pas l'ou- ^rage de trois siècles que le texte hébreu compte depuis le XIV. 12

déluge jusqu'à Abraham. Que dirons-nous donc à ceux qui nous objecteront ce texte, les guerres, le nombre des peuples, les arts, les religions, les langues, etc.? rrpondrons-nous avec quelques-uns que les femmes ne manquaient jamais d'accoucher régulièrement tous les neuf mois d'un garçon ou d'une fille à la fois? ou tâcherons-nous plutôt d'affaiblir, sinon d'anéantir cette difficulté, en soutenant les Septante et le texte samaritain contre le texte hébreu, et en accordant cent ans de plus aux patriarches? Mais quand les raisons qui précèdent ne nous engageraient pas dans ce parti, nous y serions bientôt jetés par les dynasties d'Egypte, les rois de la Chine, et d'autres chronologies qu'on ne saurait traiter de fabuleuses que par petitesse d'esprit ou défaut de lecture, et qui remontent dans le temps bien au delà de l'époque du déluge, selon le calcul du texte hébreu. Eh! laissons au moins mourir les pères avant que de faire régner les enfants, et donnons aux enfants le temps d'oublier leur origine et leur religion, et de se méconnaître, avant que de les armer les uns contre les autres.

Secondement, il me semble qu'il faudrait placer la naissance de Tharé, père d'Abraham, à la cent vingt-neuvième année de l'âge de Nacor, grand-père d'Abraham, quoique le texte samaritain la fasse remonter à la soixante-dix-neuvième année, et que le texte des Septante la mette à la soixante-dix-neuvième, le texte hébreu à la vingt-neuvième, et Josèphe à la cent vingtième. Cette grande diversité permet de présumer qu'il y a faute partout; et rien n'empêche de soupçonner que le samaritain a oublié le centenaire, et de corriger cette faute de copiste par les Septante et par Josèphe, qui ne l'ont pas omis. Quant aux chiffres qui suivent le centenaire, il se peut faire que l'hébreu soit plus exact ; Josèphe en approche davantage, et les neuf ans peuvent avoir été omis dans Josèphe. On croira, si l'on veut encore, que le samaritain et les Septane doivent l'emporter, puisqu'ils se trouvent conformes dans le petit nombre. Dans ce cas, tout sera fautif dans cet endroit, excepté les Septante ; et Tharé sera né à la cent soixante-dix-neuvième année de l'âge de Nacor son père.

Texte samaritain 79 ans.

Septante 179

Jos('plic 120

Texte lu'bi-cu 50

Senliment proposé 129

Troisièmement. Il paraîl que Gaïnan, mis par les Soptanle pour troisième patriarche, cii comptant depuis Sem, ou pour quatrième depuis Noé, doit être rayé de ce rang : c'est le consentement de l'hébreu, du samaritain et de Josèphe ; et il est omis au premier chapitre du premier livre des Paralippamhies dans les Septante même, où la suite des patriarches désignés dans la Genhe est répétée. Origène ne l'avait pas admis dans ses hexaples ; ce qui semble prouver qu'il ne se trouvait pas dans les meilleurs exemplaires des Septante. Origène dit, dans l'homélie vingtième sur saint Jean, qu'Abraham a été le vingtième depuis Adam, et le dixième depuis Noé ; on lit la même chose dans les antiquités de Josèphe. Ni l'un ni l'autre n'ont donné place à ce Caïnan parmi les patriarches qui ont suivi le déluge. S'il s'y rencontrait dans quelques exemplaires, ce serait une contradiction à laquelle il ne faudrait avoir aucun égard. Théophile d'Antioche, Jules Africain, Eusèbe, l'ont traité comme Origène et Josèphe. On ne manquera pas d'objecter le troisième chapitre de saint Luc ; mais ce témoignage peut être aiïaibli par le manuscrit de Cambridge, où Caïnan ne se trouve point : d'où il s'ensuit qu'il s'était déjà glissé par la faute des copistes dans quelques exemplaires de saint Luc et des Septante. Il y a grande apparence que ce personnage est le même que le Caïnan d'avant le déluge, et que son nom a passé d'une généalogie dans l'autre, où il se trouve précisément au même rang, le quatrième depuis Noé, comme il est le quatrième depuis Adam.

Quatrièmement. Il est vraisemblable que la somme totale de la vie des patriarches, marquée dans l'hébreu et le samaritain, est celle qu'il faut admettre: ces deux textes ne diffèrent que pour Heber et Tharé. L'hébreu fait vivre Heber quatre cent soixante-quatre ans, et le samaritain lui ôte soixante ans; mais cette différence n'a rien d'important, parce qu'il ne s'agit pas de la durée de leur vie, mais du temps de leur naissance. Cependant, pour dire ce que je pense sur la vie d'Heber, le samaritain me paraît plus correct que l'hébreu, soit parce qu'il s'accorde avec les Septante, soit parce que la vie de ces patriarches

180 CHRONOLOGIE SACHEE.

va toujours en diminuant à mesure qu'ils s'éloignent du déluge; au lieu que si on accorde à Ileber quatre cent soixante-quatre ans, cet ordre de diminution sera interrompu : Ileber aura plus vécu que son père et plus que son aïeul. On trouvera celle conjecture assez faible ; mais il faut bien s'en contenter au défaut d'une plus grande preuve. Quant à la différence qu'il y a entre l'hébreu et le samaritain sur le temps que Tharé a vécu, comme elle fait une difficulté plus essentielle, et qu'elle touche à la naissance d'Abraham, nous l'examinerons plus au long.

Au reste, il résulte de ce qui précède que des trois textes le samaritain est le plus correct, relativement à l'endroit de la chronologie que nous venons d'examiner ; il ne se trouve fautif que sur le temps où Nacor engendra Tharé : là le centenaire a été omis.

Il ne nous reste plus qu'à examiner le temps de la naissance d'Abraham et celui de la mort de Tharé. Quoique Josèphe et tous les textes s'accordent à mettre la naissance d'Abraham à la soixante-dixième année de l'âge de Tharé, cela n'a pas empêché plusieurs chronologistes de la reculer jusqu'à la cent trentième ; et voici leurs raisons :

Selon la Genèse, disent-ils, Abraham est sorti de Haran à l'âge de soixante-quinze ans ; et selon saint Etienne, chap. vu des Actes des Apôtres, il n'en est sorti qu'après la mort de son père. Mais Tharé ayant vécu deux cent cinq ans, comme nous l'apprennent l'hébreu et les Septante, il faut qu'Abraham ne soit venu au monde que l'an cent trente de Tharé, car si l'on ôte 75 de 205, reste 130.

Quand on leur objecte qu'il est dit dans la Genèse qu'Abraham naquit à la soixante-dixième année de Tharé, ils répondent que la Genèse ne parle point d'Abraham seul, mais qu'elle nous apprend en général qu'il avait à cet âge Abraham, Nacor et Haran ; ou qu'après avoir vécu soixante-dix années, il eut en différents temps ces trois enfants ; et qu'en les nommant tous les trois ensemble, il est évident que l'auteur de la Genèse n'a pas eu dessein de déterminer le temps précis de la naissance de chacun. Si Abraham est nommé le premier, ajoutent-ils, c'est par honneur, et non par droit d'aînesse.

Ces considérations ont suffi à Marsham, au père Pezron et à d'autres, pour fixer la naissance d'Abraham à l'an 170 de l'âge

CIIRONOI-OCIK SACKKK. 181

(le son père Tharô. Mais le pore Petau, Calvisius et d'autres, n'en ont point été él)raiilés, et ont i)ersisté à faire naître Abraham l'an 70 de Tliaré :* ceux-ci prétendent qu'il est contre toute vraisemblance que Moïse ait né«,'ligé de marquer le temps précis de la naissance d'Abraham ; lui qui semble n'avoir fait toute la rlironologie des anciens patriarches que pour en venir au père des croyants, et qui suit d'ailleurs avec la dernière exactitude les autres années de la vie de ce patriarche ; ils disent qu'il est beaucoup plus vraisem])lable que dans un discours fait surle-champ, saint Etienne ait un peu confondu l'ordre des temps; que le peu d'exactitude de ce discours paraît encore, lorsqu'il assure que Dieu apparut à Abraham en Mésopotamie, avant que le patriarche habitât à Charran, quoique Charran soit en Mésopotamie ; en un mot, qu'il importait peu au premier martyr et à la preuve qu'il prétendait tirer du passage pour la venue du Messie d'être exact sur des circonstances de géographie et de chronologie : au lieu que ces négligences auraient été impardonnables à Moïse qui faisait une histoire.

On répond à ces raisons que les circonstances de temps et de lieu ne faisaient rien à la preuve de saint Etienne, il pouvait se dispenser de les rapporter; d'autant plus, que si la fidélité dans ces minuties marque un homme instruit, l'erreur en un point rend suspect sur les autres, et donne à l'orateur l'air d'un homme peu sur de ce qu'il avance.

On réplique que saint Etienne, ayant lu dans la Gcncse la mort de Tharé, au chapitre qui précède celui de la sortie d'Abraham, ou ayant peut-être suivi quelques traditions juives de son temps, il s'est trompé, sans que son erreur nuisît, soit à son raisonnement, soit à l'autorité des Actes des Apôtres qui rapportent, sans approuver, ce que le saint martyr a dit. Cette réponse sauve l'autorité des Actes, mais elle paraît ébranler l'autorité de saint Etienne. C'est ce que le père Petau a bien senti: aussi s'y prend-il autrement dans son Rationarium temporum. 11 suppose un retour d'Abraham dans la ville de Charran quelque temps après sa première sortie ; il la quitta, dit cet auteur, à l'âge de soixante-quinze ans, par l'ordre de Dieu, pour aller en Chanaan ; mais il conserva toujours des relations avec sa famille, puisqu'il est dit au chapitre xxii de la Genèse qu'on lui fit savoir le nombre des enfants de son frère Nacor.

Longtemps après, il revint dans sa famille à Charran, recueillit tous les biens qu'il y avait laissés, et se relira pour toujours. La première fois il n'emporta qu'une partie de ses biens; et c'est de cette sortie qu'il est dit dans la Genèse : et egressus est. 11 ne laissa rien de ce qui lui appartenait à la seconde fois; et c'est de cette seconde sortie que saint Etienne a dit transtulit, ou aer^coT'.csv qui est encore plus énergique, et qui n'arriva qu'après la mort de Tharé, à qui Abraham eut sans doute la consolation de demander la bénédiction et de fermer les yeux.

Il faut avouer que pour peu qu'il y eût de vérité ou de vraisemblance au retour dans Charran et à la seconde sortie d'Abraham, il ne faudrait pas chercher d'autre dénoùment à lu difficulté proposée. Mais avec tout le respect qu'on doit au père Petau, rien n'a moins de fondement et n'est plus mal inventé que la double sortie : il n'y en a pas le moindre vestige dans la Genèse. Moïse, qui suit pas à pas Abraham, n'en dit pas un mot. D'ailleurs Abraham n'aurait pu retourner en Mésopotamie que 60 ans ou environ après sa première sortie, ou à l'âge de 135 ans, sur la fm des jours de Tharé, qui en a survécu soixante à la première sortie , en lui accordant, avec le père Petau, 205 ans de vie; ou dans la 35" année d'Isaac. Mais quelle apparence qu'Abraham à cet âge soit revenu dans son pays ! S'il y est revenu, pourquoi ne pas choisir lui-même une femme à son fils, au lieu de s'en rapporter peu de temps après sur ce choix aux soins d'un serviteur? Ajoutez que ce serviteur apprend à la famille de Bathuel ce qu'Abraham ne lui eût pas laissé ignorer, s'il était retourné en Mésopotamie, qu'il avait eu un fils dans sa vieillesse, et que ce fils avait 35 ans. Quoi ! pour soutenir ce voyage, le reculera-t-on jusqu'après le mariage d'Isaac, la mort de Sara et le mariage d'Abraham avec une Chananéenne, en un mot jusqu'à sa dernière vieillesse, et cela sous prétexte de recueillir un reste de succession? Mais Moïse, parlant de la sortie que le père Petau regarde comme la première, ne dit-il pas que ce patriarche emmena avec lui sa femme Sara, son neveu Loth et tous leurs biens ; iiniverseunque substantimn quam posscderant et animas quas fecerant, in Haran. Il faut donc laisser là les imaginations du père Petau, et concilier par d'autres voies Moïse avec saint Etienne.

CHRONOI.OCIK SACUKK. 183

Avant que do proposer là-dessus quelques idées, j'observerai que dans rciidroit dos Ar/rs où saint lîtienne semble mettre (Iharran hors de la Mésopotamio, il pourrait y avoir une (ransposiliou de la conjonction r/, qui, rcmiso à sa place, foi-ait disparaître la faute de géographie qu'on lui reproche. On lit dans les Actes : Dctts f/lorùr tippdntil pat ri nostro Abralicr, ciini cssel in Mcsopoltunia^ priiis(pi(nii Diorarclnr in Cluirran^ cl di.vit ad ilhini, cxi, etc. Mettez \'et qui est avant dixii un peu plus haut, dMxui prii(sgnm>i, et le sens du discours ne sera plus qu'Abraham fut en Mésopotamie avant que de demeurer à Charran, mais que Dieu lui dit avant qu'il demeurât dans cette ville de sortir de son pays.

On peut encore répondre à celte difficulté de géographie, sans corriger le texte ni y supposer aucune faute, en disant que saint Etienne n'a pas mis Charran hors de la Mésopotamie, mais qu'il a cru qu'Abraham avait habité un autre endroit de la Mésopotamie avant que de venir à Charran; que Dieu lui apparut dans l'un et dans l'autre lieu; que par cette raison il ne dit pas dans le verset suivant qu'Abraham sortit de Mésopotamie pour venir à Charran, mais de la terre des Chaldéens; et qu'ainsi il semble placer la Chaldée dans la Mésopotamie, et donner ce nom, non-seulement au pays qui est entre l'Euphrate et le Tigre, mais aux environs de ce dernier fleuve.

Ou même l'on peut prétendre que Ur, d'où sortit Tharé, était une ville de Mésopotamie, mais dépendante de la domination des Chaldéens ; et que c'est pour cela qu'on l'appelle Ur Chnldœorwn, Ur des Clialdéens. Ce sentiment est peut-être le plus conforme à la vérité; car Moïse dit, chapitre iv de la Genèse, du serviteur qu'Abraham envoyait en son pays chercher une femme à Isaac, qu'il alla en Mésopotamie, à la ville de Nacor. Cette ville était sans doute celle que Tharé avait quittée, et où il avait laissé Nacor, n'emmenant avec lui qu'Abraham et Loth. Il est vrai que quelques-uns ont dit que cette ville de Nacor était Charran; mais si Tharé l'y avait emmené avec lui, Moïse l'aurait dit, comme il l'a dit de Loth et de Sara. Mais revenons à nos conjectures sur la naissance et la sortie d'Abraham.

1° Abraham n'est point revenu dans son pays après l'avoir quitté, et il n'est sorti de Ilaran qu'après la mort de son père

18Zi CHRONOLOGIE SACREE.

Tharé. Saint Etienne le dit expressément dans les Acle.s des Apôtres, et la Genèse l'insinue : elle dit de la sortie de Chaldée que Tharé emmena avec lui Abraham, Loth et Sara, pour aller habiter en Chanaan; qu'ils vinrent jusqu'à Haran où ils s'arrêtèrent, et que Tharé y mourut. Ce qui prouve que le dessein de Tharé était d'arriver en Chanaan, mais qu'il fut pn-venu par la mort dans Haran. Immédiatement après. Moïse raconte la sortie d'Abraham de la ville de Haran avec Loth, son neveu, et tous leurs biens. Abraham n'abandonna point dans une ville étrangère son père, dont le dessein était de passer en Chanaan. S'il emmena Loth avec lui, c'est que Loth avait suivi Tharé jusque dans Haran, et qu'en qualité d'oncle, il en devait prendre soin après la mort du grand-père.

2° L'autorité de saint Etienne ne détermine pas l'année de la naissance d'Abraham; mais elle oblige seulement à la placer de manière que Tharé soit mort avant qu'Abraham ait 75 ans : mais comme Tharé pouvait être mort longtemps avant que son fils eût atteint cet âge, le discours de saint Ltienne ne jette aucune lumière sur la chronologie.

3° Moïse a exactement marqué le temps de la naissance d'Abraham. C'était son but et la fin de sa chronologie. Abraham est le héros de son histoire : c'est par lui qu'il commence à distinguer le peuple hébreu de tous les autres peuples de la terre; et il a apporté la dernière exactitude à marquer les circonstances de la vie, et à compter les années de ce patriarche.

h° On pourrait conjecturer que Tharé n'a engendré qu'à 170 ans, et qu'on a omis dans le calcul de son âge le centenaire qui se trouve dans celui de tous ses ancêtres : mais cette conjecture manquerait de vraisemblance ; car il est dit de Sara, avant même qu'elle sortît de Chaldée, qu'elle était stérile : néanmoins, dans ce système, elle n'aurait été âgée que de 25 ans, et Abraham de 35iau plus; et d'Abraham, qu'il regardait comme une chose impossible d'engendrer à cent ans, ce qu'il n'aurait jamais pensé, si lui-même n'était venu au monde qu'à la cent soixante-dixième année de son père : d'ailleurs tous les textes de l'Écriture et Josèphe s'accordant à ne point mettre ce centenaire, ce serait supposer des oublis et multiplier des fautes sans raison que de l'exiger.

5" H paraît qu'Abraham est né l'an 70 de Tharé, comme le

ciinoNoi.oGii': saciiki:. 185

dit .los^plio, et comuic il est écrit dans toutes les versions : mais puisqu'on ne recule point la naissance de ce patriarclie, il est évident que le seul moyen qui reste d'accorder Moïse avec saint Ktiennc, c'est de diminuer la vie de Tharé.

Le temps rpic Tharé a vécu est marqué diversement dans les trois textes : donc il y a faute dans quelques-uns ou dans tous. Les Septante et l'hébreu s'accordent à donner à ce patriarche 205 ans, et le samaritain ne lui en donne que 1/15 : mais ce dernier texte me paraît ici plus correct que les deux autres. Le dénoùment de la difficulté qu'il s'agit de résoudre en est, ce me semble, une assez bonne preuve : 70 ans qu'avait Tharé lorsqu'il engendra Abraham, et 75 qu'Abraham a vécu avant que de soj-tir de ITaran, font les ilib ans du texte samaritain ; ainsi Abraham sera sorti de cette ville après la mort de son père, comme le dit saint Etienne, et il sera né à 70 ans de Tharé, comme on le lit dans Moïse.

Quelques critiques soupçonnent le texte samaritain de corruption, et ils fondent ce soupçon sur la facilité avec laquelle il accorde ces événements : mais il me semble qu'ils en devraient plutôt conclure son intégrité. Le caractère de la vérité dans l'histoire, c'est de n'y faire aucun embarras ; et de deux leçons d'un même auteur, dont l'une est nette et l'autre embarrassée, il faut toujours préférer la première, à moins que la clarté ne vienne évidemment d'un passage altéré ou fait après coup; or c'est ce dont on n'a ici aucune preuve. La leçon du samaritain est plus ancienne qu'Eusèbe qui l'a insérée dans ses canons chronologiques. Avant les canons d'Eusèbe, qui l'aurait changée? Les chrétiens? ils ne se servaient que des Septante ou de l'hébreu commun. Les Samaritains? quel intérêt avaientils à donner à Tharé plutôt 1Z|5 ans de vie que 205? ils pouvaient s'en tenir à leurs Écritures, et penser, comme les Juifs pensent encore, qu'Abraham avait laissé son père vivant dans Haran; d'autant plus que Dieu lui dit dans la Genèse : egredere de domo patris tui, sortez de la maison de votre père.

Il s'ensuit de là que la faute n'est point dans le samaritain, mais dans les Septante et dans l'hébreu; 1" parce que la solution des difficultés, la justesse et l'accord des temps prouvent d'un côté la pureté d'une leçon, et que les contradictions et les difficultés font soupçonner de l'autre l'altération d'un exemplaire;

2° parce que les Septante étant fautifs dans le calcul du temps que les patriarches ont vécu après avoir engendré, comme on ne peut s'empêcher de le penser sur l'accord de l'héhreu et du samaritain qui conviennent en tout, excepté dans la vie de Tharé, il est à croire que la faute sur cette vie s'est glissée ou des Septante dans l'hébreu d'à présent, ou d'un ancien exemplaire hébreu, sur lequel les Septante ont traduit, dans un autre exemplaire sur lequel l'hébreu d'aujourd'hui a été copié ; 3° parce que l'on remarque dans tous les textes que la vie des patriarches diminue successivement : ainsi le père de Tharé n'ayant vécu que lZi8 ans, il est vraisemblable que Tharé n'en a pas vécu 205; d'ailleurs les Septante même autorisent cette diminution, et prouvent que Nacor, père de Tl\aré, a vécu plus longtemps que son fils, car s'ils donnent à celui-ci 205 ans de vie, ils en accordent à celui-là 30/i; h" parce que Dieu promettant à Abraham une longue vie et une belle vieillesse : ibis, lui dit-il, ad jmtres luos in senectute bona, cette promesse doit s'étendre du moins jusqu'à la vie de son père. Abraham était plus chéri de Dieu que Tharé, et la longue vie était alors un effet de la prédilection divine. Cependant ce fils chéri de Dieu n'aurait pas vécu les jours de son père, si celui-ci avait vécu 205 ans; car Abraham n'en a vécu que 175, ainsi qu'il est marqué dans la Genèse,

Il est donc plus vraisemblable que Dieu a prolongé la vie d'Abraham de trente ans au delà de celle de Tharé; que Tharé n'a vécu que 145 ans,; que le texte samaritain est correct; que Moïse a été exact dans son histoire et sa chronologie; et que saint Etienne, loin de s'être trompé, a parlé selon la vérité qu'il avait puisée dans quelque exemplaire hébreu de son temps, plus correct que les exemplaires d'aujourd'hui.

Finissons ces discussions par une réflexion que nous devons à l'intérêt de la vérité et à l'honneur des fameux chronologistes : c'est que la plupart de ceux qui leur reprochent les variétés de leurs résultats ne paraissent pas avoir senti l'impossibilité morale de la précision qu'ils en exigent. S'ils avaient considéré mûrement la multitude prodigieuse de faits à combiner, la variété de génie des peuples chez lesquels ces faits se sont passés, le peu d'exactitude des dates, inévitable dans les temps où les événements ne se transmettaient que par tradition; la manie

CITi:. 187

(le l'anciennclr doiil prosf[iic' toutes les niilions ont ('té iiifec- U'os, les menson^'es des historiens, leurs erreurs involontaires, la ressemblance des noms qui a souvent diminué le nombre des personnages, leur diiïérence qui les a multipliés plus souvent encore, les fables présentées comme des vérités, les vérités métamorphosées en fables, la diversité des langues, celle des mesures du temps, et une infinité d'autres circonstances qui concourent toutes à former des ténèbres; s'ils avaient, dis-je, considéré mûrement ces choses, ils seraient surpris, non qu'il se soit trouvé des diOerences entre les systèmes çhronoUxjiques qu'on a inventés, mais qu'on en ait jamais pu inventer aucun.

CIRCOMSTANGE, Coxioxcture. s. f. [Gram.) Circonstance est relatif à l'action; conjoncture est relatif au moment. La circonstance est une de ses particularités; la conjoncture lui est étrangère; elle n'a de commun avec l'action que la contemporanéité. C'est un état des choses ou des personnes coexistant à l'action, qu'il rend plus ou moins fâcheux, plus ou moins agréable. Les conjonctures seraient, s'il était permis de parler ainsi, les circcnstanccs du temps, et les circonstances seraient les conjonctures de la chose. Voyez Conjoxcture.

CITÉ, s. f. [Politiq.) C'est la première des grandes sociétés de plusieurs familles, où les actes de la volonté et l'usage des forces sont résignés à une personne physique ou à un être moral, pour la sûreté, la tranquillité intérieure et extérieure, et tous les autres avantages de la vie. La personne physique, OH l'être moral dépositaire des volontés et des forces, est dite commander ', les personnes qui ont résigné leurs volontés et leurs forces sont dites obéir. L'idée de cité suppose donc le rapport d'une personne physique ou d'un être moral public qui veut seul, à des êtres physiques privés qui n'o)it plus de volonté. Toute cité a deux origines; l'une philosophique, l'autre historique. Quant à la première de ces origines, il y en a qui prétendent que l'homme est porté par sa nature à former des cités ou sociétés civiles ; que les familles tendent à se réunir, c'est-à-dire à résigner leurs forces et leurs volontés à une personne physique ou à un être moral ; ce qui peut être vrai, mais ce qui n'est pas facile à prouver. D'autres la déduisent de la nécessité d'une société civile pour la formation et la subsistance des moindres sociétés, la conjugale, la paternelle et

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