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autres villages ruinés, dont il ne faisait pas plus de cas que le sultan qui les lui cédait, et annonce à tout le monde clirélien qu'il a satisfait à son vœu, et (pi'il a recouvré les saints lieux sans avoir répandu une goutte de sang.
Thii)ant, ce faincux comte (h; Chanipagno, partit aussi pour la Terre-Sainio ; il l'ut assez heureux pour en revenir; mais les chevaliers qui l'avaient accompagné restèrent prisonniers.
Tout somi)hut tendre en Orient à une espèce de trêve, lorsque Gengis-Khan et ses Tartares franchissent le Caucase, le Taurus et rimmaiïs; les Corasmins chassés devant eux se répandent dans la Syrie, où ces idolâtres égorgent sans distinction et le musulman et le chrétien et le juif. Celte révolution inattendue réunit les chrétiens d'Antioche, de Sidon et des côtes de la Syrie, avec le Soudan de cette dernière contrée et avec celui d'i'^gypte. Ces forces se tournent contre les nouveaux brigands, mais sans aucun succès; elles sont dissipées, et les chevaliers templiers et hospitaliers sont presque entièrement détruits dans une irruption des Turcs qui succéda à celle des Corasmins.
Les Latins étaient renfermés clans leurs villes maritimes, divisés et sans espérance de secours. Les princes d'Antioche s'occupaient à désoler quelques chrétiens d'Arménie; les factions persanes, génoises et vénitiennes, déchiraient l'intérieur de Ptolémaïs; ce qui restait de templiers ou de chevaliers de Saint-Jean s'entre-exterminait avec acharnement; l'Europe se refroidissait sur la conquête des lieux saints, et les forces des chrétiens d'Orient s'éteignaient, lorsque saint Louis médita sa croisade.
Il crut entendre dans un accès de léthargie une voix qui la lui ordonnait, et il fit vœu d'obéir; il s'y prépara pendant quatre ans. Lorsqu'il partit avec sa femme, ses trois frères et leurs épouses, presque toute la chevalerie de France le suivit; il fut accompagné des ducs de Bourgogne et de Bretagne, et des comtes de Soissons, de Flandre et de Vendôme, qui avaient rassemblé tous leurs vassaux ; on comptait parmi ses troupes trois mille chevaliers bannerets. On marcha contre Melec-Sala, Soudan d'Egypte. Un renfort de soixante mille combattants arrivés de France se joignit à ceux qu'il commandait déjà. Que ne pouvait-on pas attendre de ces troupes d'élite sous la con-
tluite d'un prince tel que Louis IX? Toutes ces espérances s'évanouirent; une partie de l'armée de saint Louis périt de maladie, l'autre fut défaite par Almoadan, fils de Melec-Sala, près de la Massoure : le comte d'Artois est tué; saint Louis et les comtes de Poitiers et d'Anjou sont faits prisonniers. Le monarque français paie sa rançon aux émirs qui gouvernèrent après la mort d'Almoadan, assassiné par une garde trop puissante que son père avait instituée; se retire dans la Palestine, y demeure quatre ans, visite Nazareth, et revient en France avec le dessein de former une autre croisade.
Croisade entreprise pour l'extirpation des infidèles. Saint Louis, pour cette expédition plus malheureuse encore que la première, partit à peu près avec les mêmes forces; son frère devait le suivre. Ce ne fut point la conquête de la Terre-Sainte qu'il se proposa. Charles d'Anjou, usurpateur du royaume de ÎSaples, fit servir la piété de saint Louis à ses desseins; il détermina ce monarque à s'avancer vers Tunis, sous prétexte que le roi de cette contrée lui devait quelques années de tribut; et saint Louis, conduit par l'espérance de convertir le roi de Tunis à la religion chrétienne, descendit sous les ruines de l'ancienne Carthage. Les Maures l'assiègent dans son camp, désolé par une maladie épidémique qui lui enlève un de ses fils né à Damiette pendant sa captivité ; il en est attaqué lui-même, et il en meurt. Son frère arrive, fait la paix avec les Maures, et ramène en Europe les débris de l'armée. Ainsi finirent les o^oisadcs que les chrétiens entreprirent contre les musulmans. 11 ne nous reste plus qu'à dire un mot de celles qu'ils entreprirent contre les païens, et les uns contre les autres.
Croisade entreprise pour V extirpation du paganisme. Il y en eut une de prêchée en Danemark, dans la Saxe et dans la Scandinavie, contre des païens du Nord, qu'on appelait Slaves ou Sclaves. Ils occupaient alors le bord oriental de la mer Baltique, l'Ingrie, la Livonie, la Samogétie, la Curlande, la Poméranie et la Prusse. Les chrétiens qui habitaient depuis Brème jusqu'au fond de la Scandinavie se croisèrent contre eux au nombre de cent mille hommes ; ils perdent beaucoup de monde, ils en tuent beaucoup davantage, et ne convertissent personne.
Croisade entreprise pour l'extirpation de l'hérésie. Il y en
ClîOISADES. 251
ont une de fonnro conire des sectaires appelés Vtindois, des vallées du IMéiiioiit; .l/^iV/ro/'x, de la ville d'Alhy; bonshommes^ de leurs ré^nilarités; et indiiicliirns, d'un jium» alors couiinun à tous les hérétiques. Le Languedoc était surtout infecté de ceuxci, (|ui ne voulai(;nt reconnaître de lois que l'Lvangile. On leur envoya d'abord des juges ecclésiasti(pies. Le comte de Toulouse, soupçonné d'en avoir fait assassiner un, fut exconnnunié par Innocent NI, ([ui délia en môme temps ses sujets du serment de lidélité. Le comte, qui savait ce que peut quelquefois une bulle, fut obligé de marcher à main armée contre ses propres sujets, au milieu du duc de Bourgogne, du comte de INevers, de Simon comte de Montfort, des évoques de Sens, d'Autun et de Nevers. Le Languedoc fut ravagé. Les évêques de Paris, de Lisieux et de Bayeux allèrent aussi grossir le nombre des croisés ; leur présence ne diminua pas la barbarie des persécuteurs, et l'institution de l'inquisition en Europe fut une fin digne de couronner cette expédition.
On voit, par l'histoire abrégée que nous venons de faire, qu'il y eut environ cent mille hommes de sacrifiés dans les deux expéditions de saint Louis.
Cent cinquante mille dans celle de Barberousse.
Trois cent mille dans celle de Philippe-Auguste et de Richard.
Deux cent mille dans celle de Jean de Brienne.
Seize cent mille qui passèrent en Asie dans les cî'oisades antérieures.
C'est-à-dire que ces émigrations, occasionnées par un esprit mal entendu de religion, coûtèrent à l'Europe environ deux millions de ses habitants, sans compter ce qui en périt dans la croisade du iNord et dans celle des Albigeois.
La rançon de saint Louis coûta neuf millions de notre monnaie. On peut supposer, sans exagération, que les croisés emportèrent à peu près chacun cent francs, ce qui forme une somme de deux cent neuf millions.
Le petit nombre de chrétiens métifs qui restèrent sur les côtes de la Syrie fut bientôt exterminé ; et vers le commencement du xin« siècle il ne restait pas en Asie un vestige de ces horribles guerres, dont les suites pour l'Europe furent la dépopulation de ses contrées, l'enrichissement des monastères,
l'appauvrissement de la noblesse, la ruine de la discipline ecclésiastique, le mépris do l'agriculture, la disette d'espèces, et une infinité de vexations exercées sous prétexte de réparer ces malheurs.
CUBA, s. f. {MythoL), divinité des Romains, ainsi appelée de cuho. On l'invoquait pour faire dormir les enfants. Il est difficile que ceux qui ont tant de dieux aient beaucoup de religion; ils ont si souvent raison de s'en plaindre : Un accès de colique qui faisait crier un petit (Mifant toute une nuit devait arracher à sa nourrice mille blasphèmes contre la déesse Cuba,
CURA, s. f. {Myth.), l'Inquiétude, déesse qui a formé l'homme, et qui depuis ce temps n'a jamais perdu de vue son ouvrage ; post equitem sedet. . .
CYNIQUES, secte de philosophes anciens. {Ilist. de la Philosophie.) Le cynisme sortit de l'école de Socrate, et le stoïcisme de l'école d'Antisthène. Ce dernier, dégoûté des hypothèses sublimes que Platon et les autres philosophes de la même secte se glorifiaient d'avoir apprises de leur divin maître, se tourna tout à fait du côté de l'étude des mœurs et de la pratique de la vertu, et il ne donna pas en cela une preuve médiocre de la bonté de son jugement. Il fallait plus de courage pour fouler aux pieds ce qu'il pouvait y avoir de fastueux et d'imposant dans les idées socratiques que pour marcher sur la pourpre du manteau de Platon. Antisthène, moins connu que Diogène, son disciple, avait fait le pas difficile.
Il y avait au midi d'Athènes, hors les murs de cette ville, non loin du Lycée, un lieu un peu plus élevé, dans le voisinage d'un petit bois. Ce lieu s'appelait Cynosarge. La superstition d'un citoyen alarmé de ce qu'un chien s'était emparé des viandes qu'il avait offertes à ses dieux domestiques % et les avait portées dans cet endroit, y avait élevé un temple à Hercule, à l'instigation d'un oracle qu'il avait interrogé sur ce prodige. La superstition des Anciens transformait tout en prodiges^ et leurs oracles ordonnaient toujours ou des autels, ou des sacrifices. On sacrifiait aussi dans ce temple à Hébé, à Alc-
1. Ce n'est ni avant ni après que ce citoyen (Diomius) eut immolé les viandes que le chien les emporta, mais pendant qu'il les immolait. {Supplément de VEncyclopédie, t. II, p. C67.)
CYNIQUKS. 253
niônc et à lolas. Il y avait aux environs un gymnase particulier pour les (étrangers et pour les enfants ilU'gilimcs. On donnait ce nom, dans AiIhmkîs, à ceux qui élaienl nés d'un j)ère Athénien et d'une mère étrangère. C'était là qu'on accordait aux esclaves la liberté, et que des juges examinaient et décidaient les contestations occasionnées entre les citoyens par des naissances suspectes; et ce fut aussi dans ce lieu qu'Antisthène, (bndateur de la secte cynique, s'établit et donna ses premières leçons. On prétend que ses disciples en furent appelés cyniques, nom qui leur fui conlirmé dans la suite, par la singularité de leurs mœurs et de leurs sentiments, et })ar la hardiesse de Icui's actions et de leurs discours. Quand on examine de près la bizarrerie des cyniques, on trouve qu'elle consistait principalement à transporter au milieu de la société les mœurs de l'état de nature. Ou ils ne s'aperçurent point, ou ils se soucièrent peu du ridicule qu'il y avait à affecter parmi des hommes corrompus et délicats la conduite et les discours de l'innocence des premiers temps et la rusticité des siècles de l'animalité.
Les cyniques ne demeurèrent pas longtemps renfermés dans le Cynosarge. Ils se répandirent dans toutes les provinces de la Grèce, bravant les préjugés, prêchant la vertu, et attaquant le vice sous quelque forme qu'il se présentât. Ils se montrèrent particulièrement dans les lieux sacrés et sur les places publiques. Il n'y avait, en effet, que la publicité qui pût pallier la licence apparente de leur philosophie. L'ombre la plus légère de secret, de honte et de ténèbres, leur aurait attiré dès le commencement des dénominations injurieuses et de la persécution. Le grand jour les en garantit. Comment imaginer, en effet, que des hommes pensent qu'il y ait du mal à faire et à dire ce qu'ils font et disent sans aucun mystère?
Antisthène apprit l'art oratoire de Gorgias le sophiste, qu'il abandonna pour s'attacher à Socrate, entraînant avec lui une partie de ses condisciples. Il sépara de la doctrine du philosophe ce qu'elle avait de solide et de substantiel, comme il avait démêlé des préceptes du rhéteur ce qu'ils avaient de frappant et de vrai. C'est ainsi qu'il se prépara à la pratique ouverte de la vertu, et à la profession publique de la philosophie. On le vit alors se promenant dans les rues l'épaule chargée
25h CYNIQUES.
d'une besace, le clos couvert d'un mauvais manteau, le menton hérissé d'une longue barbe, et la main appuyée sur un bâton, mettant dans le mépris des choses extérieures un peu plus d'ostentation peut-être qu'elles n'en méritaient. C'est du moins la conjecture qu'on peut tirer d'un mot de Socrate, qui, voyant son ancien disciple trop fier d'un mauvais habit, lui disait, avec sa finesse ordinaire : Aniislhùne, je t'aperçois à travers un trou de ta rohe. Du reste, il rejeta loin de lui toutes les commodités de la vie : il s'affranchit de la tyrannie du luxe et des richesses, et de la passion des femmes, de la réputation et des dignités, en un mot de tout ce qui subjugue et tourmente les hommes; et ce fut en s'immolant lui-même sans réserve qu'il crut acquérir le droit de poursuivre les autres sans ménagement. Il commença par venger la mort de Socrate; celle de Mélite et l'exil d'Anyte furent les suites de l'amertume de son ironie. La dureté de son caractère, la sévérité de ses mœurs, et les épreuves auxquelles il soumettait ses disciples, n'empêchèrent point qu'il n'en eût; mais il était d'un commerce trop difficile pour les conserver ; bientôt il éloigna les uns, les autres se retirèrent, et Diogène fut presque le seul qui lui resta.
La secte cynique ne fut jamais si peu nombreuse et si respectable que sous Antisthène. Il ne suffisait pas pour être cynique de porter une lanterne à sa main, de coucher dans les rues ou dans un tonneau, et d'accabler les passants de vérités injurieuses. « Veux-tu que je sois ton maître, et mériter le nom de mon disciple, disait Antisthène à celui qui se présentait à la porte de son école : commence par ne te ressembler en rien, et par ne plus rien faire de ce que tu faisais. N'accuse de ce qui f arrivera ni les hommes ni les dieux. Ne porte ton désir et ton aversion que sur ce qu'il est en ta puissance d'approcher ou d'éloigner de toi. Songe que la colère, l'envie, l'indignation, la pitié, sont des faiblesses indignes d'un philosophe. Si tu es tel que tu dois être, tu n'auras jamais lieu de rougir. Tu laisseras donc la honte k celui qui, se reprochant quelque vice secret, n'ose se montrer à découvert. Sache que la volonté de Jupiter sur le cynique est qu'il annonce aux hommes le bien et le mal sans flatterie, et qu'il leur mette sans cesse sous les yeux les erreurs dans lesquelles ils se précipitent; et surtout ne crains point la mort, quand il s'agira de dire la vérité. »
CYNIQUFS. 255
II faut convoiiii- (|ti(' ces leçons ne pouvaiont guère germer quo dans des âmes (I'uik; lr('iii[)0 I)i('ii loi'lo. Mais aussi les cyniques dcniandaicnl peul-rHic (rop aux hommes, dans la crainte de n'eu pas obtenir assez. I'eul-6trc scrail-il aussi ridicule d'attatpuM" leur |)!iiloso|)lii(' |)ar cet excès apparent dcsé\(''rité, que de leur reprocher le motif vraiment sublime sur lequel ils en avaient embrassé la pratique. Les hommes marchent avec tant d'indolence dans le chemin de la vertu, que l'aiguillon dont on les presse ne peut être trop vif; et ce chemin est si laborieux à suivre, qu'il n'y a point d'ambition plus louable que celle qui soutient l'homme et le transporte à travers les épines dont il est semé. En un mot, ces anciens philosophes étaient outrés dans leurs préceptes, parce qu'ils savaient par expérience qu'on se relâche toujours asssez dans la pratique; et ils pratiquaient eux-mêmes la vertu, parce qu'ils la regardaient comme la seule véritable grandeur de rhonune; et voilà ce qu'il a plu à leurs détracteurs d'appeler vanité; reproche vide de sens et imaginé par des hommes en qui la superstition avait corrompu l'idée naturelle et simple de la bonté morale.
Les cyniques avaient pris en aversion la culture des beauxarts. Ils comptaient tous les moments qu'on y employait comme un temps dérobé à la pratique de la vertu et à l'étude de la morale. Ils rejetaient en conséquence des mêmes principes, et la connaissance des mathématiques, et celle de la physique, et l'histoire de la nature; ils affectaient surtout un mépris souverain pour cette élégance particulière aux Athéniens, qui se faisait remarquer et sentir dans leurs mœurs, leurs écrits, leurs discours, leurs ajustements, la décoration de leurs maisons ; en un mot, dans tout ce qui appartenait à la vie civile. D'où l'on voit que s'il était très-difllcile d'être aussi vertueux qu'un cynique^ rien n'était plus facile que d'être aussi ignorant et aussi grossier.
L'ignorance des beaux-arts et le mépris des décences furent l'origine du discrédit où la secte tomba dans les siècles suivants. Tout ce qu'il y avait, dans les villes de la Grèce et de l'Italie, de bouffons, d'impudents, de mendiants, de parasites, de gloutons et de fainéants (et il y avait beaucoup de ces gens-là sous les empereurs) prit effrontément le nom de cyniques. Les magistrats, les prêtres, les sophistes, les poètes, les orateurs,
tous ceux qui avaient été auparavant les victimes de cette espèce de philosophie, crurent qu'il était temps de prendre leur revanche; tous sentirent le moment; tous élevèrent leurs cris ù la fois; on ne fit aucune distinction dans les invectives, et le nom de cynique fut universellement abhorré. On va juger par les principales maximes de la morale d'Anlisthène, qui avait encore dans ces derniers temps quelques véritables disciples, si cette condamnation des cyniques fut aussi juste qu'elle fut générale.
Antisthène disait : La vertu suffit pour le bonheur. Celui qui la possède n'a plus rien à désirer, que la persévérance et la lin de Socrate.
L'exercice a quelquefois élevé l'homme à la vertu la plus sublime. Elle peut donc être d'institution et le fruit de la discipline. Celui qui pense autrement ne connaît pas la force d'un précepte, d'une idée.
C'est aux actions qu'on reconnaît l'homme vertueux. La vertu ornera son âme assez pour qu'il puisse négliger la fausse parure de la science, des arts et de l'éloquence.
Celui qui sait être vertueux n'a plus rien à apprendre ; et toute la philosophie se résout dans la pratique de la vertu.
La perte de ce qu'on appelle ^/o?V^ est un bonheur; ce sont de longs travaux abrégés.
Le sage doit être content d'un état qui lui donne la tranquille jouissance d'une infmité de choses, dont les autres n'ont qu'une contentieuse propriété. Les biens sont moins à ceux qui les possèdent qu'à ceux qui savent s'en passer.
C'est moins selon les lois des hommes que selon les maximes de la vertu que le sage doit vivre dans la république.
Si le sage se marie, il prendra une femme qui soit belle, afin de faire des enfants à sa femme.
Il n'y a, à proprement parler, rien d'étranger ni d'impossible à l'homme sage.
L'honnête homme est l'homme vraiment aimable.
11 n'y a d'amitié réelle qu'entre ceux qui sont unis par la vertu.
La vertu solide est un bouclier qu'on ne peut ni enlever, ni rompre. C'est la vertu seule qui répare la différence et l'inégalité des sexes.
La guerre fait plus de malheureux qu'elle n'en emporte.
Consulte VœW de ton (muicmu, car il aperc«wra le premier ton défaut.
Il n'y a de bien réel ([uc la vertu, de mal n'-el que le vice.
Ce que le vulfj;aire a|)pelle des biens et des 7n</ux sont toutes choses qui ne nous concernent en rien.
Un des arts les plus importants et les plus difliciles, c'est celui de désapprendre le mal.
On peut tout souhaiter au méchant, excepté la valeur.
La meilleure provision à porter dans un vaisseau qui doit périr, c'est celle qu'on sauve toujours avec soi du naufrage.
Ces maximes sullisent j)our donner une idée de la sagesse d'Antisthène ; ajoutons-y quelques-uns de ses discours sur lesquels on puisse s'en former une de son caractère. Il disait à celui qui lui demandait par quel motif il avait embrassé la philosophie : cest pour incre bien avec moiy à un prêtre qui l'initiait aux mystères d'Orphée, et qui lui vantait le bonheur de l'autre vie : pourquoi ne meurs-tu donc pas? aux Thébains enorgueillis de la victoire de Leuctres : qu'ils ressemblaient à des écoliers tout fiers d'avoir battu leur maître y d'un certain Isménias dont on parlait comme d'un bon fltiteur : que pour cela même il ne valait rien; car s il valait quelque chose, il ne serait pas si bon fiûteur.
D'où l'on voit que la vertu d'Antisthène était chagrine. Ce qui arrivera toujours, lorsqu'on s'opiniâtrera à se former un caractère artificiel et des mœurs factices. Je voudrais bien être Caton; mais je crois qu'il m'en coûterait beaucoup à moi et aux autres avant que je le fusse devenu. Les fréquents sacrilices que je serais obligé de faire au personnage sublime que j'aurais pris pour modèle me rempliraient d'une bile acre et caustique qui s'épancherait à chaque instant au dehors. Et c'est là peut-être la raison pour laquelle quelques sages et certains dévots austères sont si sujets à la mauvaise humeur. Ils ressentent sans cesse la contrainte d'un rôle qu'ils se sont imposé, et pour lequel la nature ne les a point faits; et ils s'en prennent aux autres du tourment qu'ils se donnent à eux-mêmes. Cependant il n'appartient pas à tout le monde de se proposer Caton pour modèle.
Diogène, disciple d'Antisthène, naquit à Sinope, ville de xir. 17
Pont, la troisième année de la quatre-vingt-onzième Olympiade. Sa jeunesse fut dissolue. 11 fut banni pour avoir rogné les espèces. Cette aventure fâcheuse le conduisit à Athènes, où il n'eut pas de peine à goûter un genre de philosophie qui lui promettait de la célébrité, et qui ne lui prescrivait d'abord que de renoncer à des richesses qu'il n'avait point. Antisthène, peu disposé à prendre un faux monnayeur pour disciple, le rebuta; irrité de son attachement opiniâtre, il se porta même jusqu'à le menacer de son bâton. Frappe, lui dit Diogène, tu ne trouveras point de bâton assez dur pour m'Hoigner de toi, tant que tu parleras. Le banni de Sinope prit, en dépit d'Antisthène, le manteau, le bâton et la besace : c'était l'uniforme de la secte. Sa conversion se fit en un moment. En un moment il conçut la haine la plus forte pour le vice, et il professa la frugalité la plus austère. Remarquant un jour une souris qui ramassait les miettes qui se détachaient de son pain : Et moi aussi, s'écria-t-il. Je peux me contenter de ce qui tombe de leurs tables.
Il n'eut pendant quelque temps aucune demeure fixe; il vécut, reposa, enseigna, conversa, partout où le hasard le promena. Comme on différait trop à lui bâtir une cellule qu'il avait demandée, il se réfugia, dit-on, dans un tonneau, espèce de maison à l'usage des gueux, longtemps avant que Diogène les mît à la mode parmi ses disciples. La sévérité avec laquelle les premiers cénobites se sont traités par esprit de mortification n'a rien de plus extraordinaire que ce que Diogène et ses successeurs exécutèrent pour s'endurcir à la philosophie. Diogène se roulait en été dans les sables brûlants; il embrassait en hiver des statues couvertes de neige ; il marchait les pieds nus sur la glace ; pour toute nourriture il se contentait quelquefois de brouter la pointe des herbes. Qui osera s'offenser après cela de le voir dans les jeux isthmiques se couronner de sa propre main, et de l'entendre lui-même se proclamer vainqueur de l'ennemi le plus redoutable de l'homme, la volupté?
Son enjouement naturel résista presque à l'austérité de sa vie. Il fut plaisant, vif, ingénieux, éloquent. Personne n'a dit autant de bons mots. Il faisait pleuvoir le sel et l'ironie sur les vicieux. Les cyniques n'ont point connu cette espèce d'abstraction de la charité chrétienne, qui consiste à distinguer le vice
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(le la personne. Les dangers (jn'il courut (U- la part d(; ses ennemis, et auxquels il no paraît point qu'AntislIiènc, son maître, ait jamais ('ité exposé, prouvent bien que le ridicule est plus (lillicilc à supporter qu(! l'injure. Ici on répondait à ses l)laisanteries avec des pierres ; là on lui jetait des os comme à un cliicn. Partout on le trouvait cgalemcut insensible. Il fut pris dans le trajet d'Athènes à Ëgine, conduit eu Crète, et mis à l'encan avec d'autres esclaves. Le crieur public lui ayant demandé ce qu'il savait : Commander aux hommes, lui répondit Diogène ; et fa pcu.r me vendre à eelui qui a besoin d'un maître. Un Corinthien appelé Xéniade, homme de jugement sans doute, l'accepta à ce titre, profita de ses leçons, et lui confia l'éducation de ses enfants, Diogène en fit autant de petits et/niques^ et en très-peu de temps ils apprirent de lui à pratiquer la vertu, à manger des oignons, à marcher les pieds nus, à n'avoir besoin de rien, et h se moquer de tout. Les mœurs des Grecs étaient alors très-corrompues. Libre de son métier de précepteur, il s'appliqua de toute sa force à réformer celles des Corinthiens. Il se montra donc dans leurs assemblées publiques ; il y harangua avec sa franchise et sa véhémence ordinaires; et il réussit presque à en bannir les méchants, sinon à les corriger. Sa plaisanterie fut plus redoutée que les lois. Personne n'ignore son entretien avec Alexandre; mais ce qu'il importe d'observer, c'est qu'en traitant Alexandre avec la dernière hauteur , dans un temps où la Grèce entière se prosternait à ses genoux, Diogène montra moins encore de mépris pour la grandeur prétendue de ce jeune ambitieux que pour la lâcheté de ses compatriotes. Personne n'eut plus de fierté dans l'âme, ni de courage dans l'esprit, que ce philosophe. Il s'éleva au-dessus de tout événement, mit sous ses pieds toutes les terreurs, et se joua indistinctement de toutes les folies. A peine eut-on publié le décret qui ordonnait d'adorer Alexandre sous le nom de Bacchus de l'Inde, qu'il demanda, lui, à être adoré sous le nom de Sérapis de Grèce.
Cependant ses ironies perpétuelles ne restèrent point sans quelque espèce de représaille. On le noircit de mille calomnies qu'on peut regarder comme la monnaie de ses bons mots. Il fut accusé de son temps, et traduit chez la postérité comme coupable de l'obscénité la plus excessive. Son tonneau ne se pré-
sente encore aujourd'hui à notre imagination prévenue qu'avec un cortège d'images déslionnêtes ; on n'ose regarder au fond. Mais les bons esprits qui s'occuperont moins à chercher dans l'histoire ce qu'elle dit que ce qui est la vérité trouveront que les soupçons qu'on a répandus sur ses mœurs n'ont eu d'autre fondement que la licence de ses principes. L'histoire scandaleuse de Laïs est démentie par mille circonstances; et Diogène mena une vie si frugale et si laborieuse, qu'il put aisément se passer de femmes, sans user d'aucune ressource honteuse.
Voilà ce que nous devons à la vérité et à la mémoire de cet indécent, mais très-vertueux philosophe. De petits esprits, animés d'une jalousie basse contre toute vertu qui n'est pas renfermée dans leur secte, ne s'acharneront que trop à déchirer les sages de l'antiquité, sans que nous les secondions. Faisons plutôt ce que l'honneur de la philosophie et même de l'humanité doit attendre de nous : réclamons contre ces voix imbéciles, et tâchons de relever, s'il se peut, dans nos écrits, les monuments que la reconnaissance et la vénération avaient érigés aux philosophes anciens, que le temps a détruits, et dont la superstition voudrait encore abolir la mémoire.
Diogène mourut à l'âge de quatre-vingt-dix ans. On le trouva sans vie, enveloppé dans son manteau. Le ministère public prit soin de sa sépulture. 11 fut inhumé vers la porte de Corinthe qui conduisait à l'Isthme. On plaça sur son tombeau une colonne de marbre de Paros, avec le chien symbole de la secte; et ses concitoyens s'empressèrent à l'envi d'éterniser leurs regrets, et de s'honorer eux-mêmes, en enrichissant ce monument d'un grand nombre de figures d'airain. Ce sont ces figures^froides et muettes qui déposent avec force contre les calomniateurs de Diogène; et c'est elles que j'en croirai, parce qu'elles sont sans passion.
Diogène ne forma aucun système de morale ; il suivit la méthode des philosophes de son temps. Elle consistait à rappeler toute leur doctrine à un petit nombre de principes fondamentaux qu'ils avaient toujours présents à l'esprit, qui dictaient leurs'réponses, et qui dirigeaient leur conduite. Voici ceux du philosophe Diogène.
Il y a un exercice de l'âme, et un exercice du corps. Le pre-
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mier est une source fc-condc d'images sublimes qui naissent dans l'àmc, qui rcnflamniciit et qui l'élèvent. 11 ne faut pas négliger le second, parce (pie l'honnne n'est pas en santé, si l'une des deux parties dont il est composé est malade.
Tout s'acquiert par l'exercice; il n'en faut pas môme excepter la vertu. Mais les hommes ont travaillé à se rendre malheureux, en se livrant à des exercices qui sont contraires à leur bonheur, parce qu'ils ne sont pas conformes à leur nature.
L'habitude répand de la douceur jusque dans le mépris de la volupté.
On doit plus à la nature qu'à la loi.
Tout est commun entre le sage et ses amis. Il est au milieu d'eux comme l'Être bienfaisant et suprême au milieu de ses créatures,
11 n'y a point de société sans loi. C'est par la loi que le citoyen jouit de sa ville, et le républicain de sa république. Mais si les lois sont mauvaises, l'homme est plus malheureux et plus méchant dans la société que dans la nature.
Ce qu'on appelle gloire est l'appât de la sottise, et ce qu'on appelle noblesse en est le masque.
Une république bien ordonnée serait l'image de l'ancienne ville du monde.
Quel rapport essentiel y a-t-il entre l'astronomie, la musique, la géométrie, et la connaissance de son devoir et l'amour de la vertu ?
Le triomphe de soi est la consommation de toute philosophie.
La prérogative du philosophe est de n'être surpris par aucun événement.
Le comble de la folie est d'enseigner la vertu, d'en faire l'éloge, et d'en négliger la pratique.
Il serait à souhaiter que le mariage fût un vain nom, et qu'on mît en commun les femmes et les enfants.
Pourquoi serait-il permis de prendre dans la nature ce dont on a besoin, et non pas dans un temple?
L'amour est l'occupation des désœuvrés.
L'homme dans l'état d'imbécillité ressemble beaucoup à l'animal dans son état naturel.
Le médisant est la plus cruelle des bêtes farouches, et le flatteur la plus dangereuse des bêtes privées.
Il faut résister à la fortune par le mépris, à la loi par la nature, aux passions par la raison.
Aie les bons pour amis, afin qu'ils t'encouragent à faire le bien; et les méchants pour ennemis, afin qu'ils t'empêchent de faire le mal.
Tu demandes aux dieux ce qui te semble bon , et ils t'exauceraient peut-être, s'ils n'avaient pitié de ton imbécillité.
Traite les grands comme le feu, et n'en sois jamais ni trop éloigné, ni trop près.
Quand je vois la philosophie et la médecine, l'homme me paraît le plus sage des animaux, disait encore Diogène ; quand je jette les yeux sur l'astrologie et la divination, je n'en trouve point de plus fou; et il me semble, pouvait-il ajouter, que la superstition et le despotisme en ont fait le plus misérable..
Les succès du voleur Harpalus (c'était un des lieutenants d'Alexandre) m'inclineraient presque à croire, ou qu'il n'y a point de dieux, ou qu'ils ne prennent aucun souci de nos affaires.
Parcourons maintenant quelques-uns de ses bons mots. 11 écrivit à ses compatriotes : « Vous m'avez banni de votre ville, et moi je vous relègue dans vos maisons. Vous restez à Sinope, et je m'en vais à Athènes. Je m'entretiendrai tous les jours avec les plus honnêtes gens, pendant que vous serez dans la plus mauvaise compagnie. » On lui disait un jour : On se moque de toi, Diogène-, et il répondait : Et moi je ne me sens point moqué. Il dit à quelqu'un qui lui remontrait dans une maladie qu'au lieu de supporter la douleur, il ferait beaucoup mieux de s'en débarrasser en se donnant la mort, lui surtout qui paraissait tant mépriser la vie : a Ceux qui savent ce qu'il faut faire et ce qu'il faut dire dans le monde doivent y demeurer ; et c'est à toi d'en sortir qui me parais ignorer l'un et l'autre. » Il disait de ceux qui l'avaient fait prisonnier : « Les lions sont moins les esclaves de ceux qui les nourrissent, que ceux-ci ne sont les valets des lions. » Consulté sur ce qu'on ferait de son corps après sa mort : Vous le laisserez, dit-il, sur la terre. Et sur ce qu'on lui représenta qu'il demeurerait exposé aux bêtes féroces et aux oiseaux de proie : Non, répliqua-t-il, vous n'aurez qu'à mettre auprès de moi mon bâton. J'omets ses autres bons mots qui sont assez connus.
CYNIOMRS. 263
(leux-ci siiniscMl. pour moiilrcr f|ii(î Dio^'ônc avait le caractère toiiriiô à rc'iijouemeiil, et (ju'il y avait plus de tempérament encore ({ue de philosophie dans cette insensibilité tranquille et gaie, qu'il a poussée aussi loin qu'il est possible à la nature liuniainc de la ])orter : « C'était, dit Montaigne dans son style énergique et original qui plaît aux personnes du meilleur goùl lors même qu'il paraît bas et trivial, une espèce de ladrerie spirituelle, (|ui a un air de santé que la philosophie ne méprise pas. » II ajoute dans un autre endroit: « Ce cynique, qui baguenaudait à part soi et hochait du nez le grand Alexandre, nous estimant des mouches ou des vessies pleines de vent, était bien juge plus aigre et plus poignant que Timon, qui fut surnommé le fuiisseur des hommes^ car ce qu'on hait, on le prend à cœur : celui-ci nous souhaitait du mal , était passionné du désir de notre ruine, fuyait notre conversation comme dangereuse; l'autre nous estimait si peu, que nous ne pouvions ni le troubler, ni l'altérer par notre contagion; s'il nous laissait de compagnie, c'était pour le dédain de notre commerce, et non pour la crainte qu'il en avait; il ne nous tenait capables ni de lui bien ni de lui mal faire. »
Il y eut encore des cyniques de réputation après la mort de Diogène. On peut compter de ce nombre :
Xéniade dont il avait été l'esclave. Celui-ci jeta les premiers fondements du scepticisme, en soutenant que tout était faux, que ce qui paraissait de nouveau naissait de rien, et que ce qui disparaissait retournait à rien.
Onésicrite, homme puissant et considéré d'Alexandre. Diogène Laërce raconte qu'Onésicrite ayant envoyé le plus jeune de ses fils à Athènes où Diogène professait alors la philosophie, cet enfant eut à peine entendu quelques-unes de ses leçons, qu'il devint son disciple; que l'éloquence du philosophe produisit le même effet sur son frère aîné, et qu'Onésicrite luimême ne put s'en défendre.
Ce Phocion , que Démosthène appelait la cognée de ses périodes, qui fut surnommé l'homme de bien, que tout l'or de Philippe ne put corrompre, qui demandait à son voisin , un jour qu'il avait harangué avec les plus grands applaudissements du peuple, s'il n'avait point dit de sottises.
Stilpon de Mégare, et d'autres hommes d'État.
Monime de Syracuse, qui prétendait que nous étions trompés sans cesse par des simulacres; système dont Malebranche n'est pas éloigné, et que Berkeley a suivi.
Cratès de Thèbes, celui qui ne se vengea d'un soufflet qu'il avait reçu d'un certain ISicodromus qu'en faisant écrire au bas de sa joue enflée du soufflet : C'est de la main de Nicodrome, Nicodromus fecit; allusion plaisante à l'usage des peintres. Cratès sacrifia les avantages de la naissance et de la fortune à la pratique de la philosophie cynique. Sa vertu lui mérita la plus haute considération dans Athènes. Il connut toute la force de cette espèce d'autorité publique, et il en usa pour rendre ses compatriotes meilleurs. Quoiqu'il fût laid de visage et bossu, il inspira la passion la plus violente à Hipparchia, sœur du philosophe Métrocle. Il faut avouer à l'honneur de Cratès qu'il fit jusqu'à l'indécence inclusivement tout ce qu'il fallait pour détacher une femme d'un goût un peu délicat, et à l'honneur d'Hipparchia que la tentative du philosophe fut sans succès. Il se présenta nu devant elle, et lui dit, en lui montrant sa figure contrefaite et ses vêtements déchirés : Voilà V époux que vous demandez, et voilà tout son bien. Hipparchia épousa son cynique bossu, prit la robe de philosophe, et devint aussi indécente que son mari, s'il est vrai que Cratès lui ait proposé de consommer le mariage sous le Portique, et qu'elle y ait consenti. Mais ce fait, n'en déplaise à Sextus Empiricus, à Apulée, à Théodoret, à Lactance, à saint Clément d'Alexandrie et à Diogène Laërce, n'a pas l'ombre de la vraisemblance, ne s'accorde ni avec le caractère d'Hipparchia, ni avec les principes de Cratès, et ressemble tout à fait à ces mauvais contes dont la méchanceté se plaît à flétrir les grands noms, et que la crédulité sotte adopte avec avidité et accrédite avec joie.
Métrocle, frère d'Hipparchia et disciple de Cratès. On fait à celui-ci un mérite d'avoir en mourant condamné ses ouvrages au feu; mais si l'on juge de ses productions par la faiblesse de son esprit et la pusillanimité de son caractère, on ne les estimera pas dignes d'un meilleur sort.
Théombrote et Cléomène, disciples de Métrocle. Démétrius d'Alexandrie, disciple de Théombrote. Timarque de la même ville, et Échècle d'Éphèse, disciples de Cléomène. Ménédème, disciple d'Échècle. Le cynisme dégénéra dans celui-ci en fréné-
sic; il se déguisait va\ Tisiplioiic, prenait une torche à la main, et courait les rues, en criant que tfs dieux des enfers l'avaient enroiji' sur la terre pour discerner les bons des méchants.
Ménédènie le IVénétique cul pour disciple Ctésibius de Chalcis, lionnne d'un caractènî badin et d'un esprit gai, qui, plus philosophe peut-être qu'aucun de ses prédécesseurs, sut plaire aux grands sans se prostituer, et profiter de leur familiarité pour leur faire entendre la vérité et goûter la vertu.
Ménippe, le compatriote de Diogène. Ce fut un des derniers cyniques de l'école ancienne; il se rendit plus reconniiandable par le genre d'écrire auquel il a laissé son nom, que par ses mœurs et sa philosophie. Il était naturel que Lucien, qui l'avait pris pour son modèle en littérature, en fît son héros en morale. Ménippe faisait le commerce, composait des satires, et prêtait sur gage. Dévoré de la soif d'augmenter ses richesses, il confia tout ce qu'il en avait amassé à des marchands qui le volèrent. Diogène brisa sa tasse, lorsqu'il eut reconnu qu'on pouvait boire dans le creux de sa main. Cratès vendit son patrimoine, et en jeta l'argent dans la mer, en criant : Je suis libre. Un des premiers disciples d'Antisthène aurait plaisanté de la perte de sa fortune, et se serait raposé sur cet argent, qui faisait commettre de si vilaines actions, du soin de le venger de la mauvaise foi de ses associés; le cynique usurier en perdit la tête, et se pendit.
Ainsi finit le cynisme ancien. Cette philosophie reparut quelques années avant la naissance de Jésus-Christ, mais dégradée. Il manquait aux cyniques de l'école moderne les âmes fortes et les qualités singulières d'Antisthène, de Cratès et de Diogène. Les maximes hardies que ces philosophes avaient avancées, et qui avaient été pour eux la source de tant d'actions vertueuses, outrées, mal entendues par leurs derniers successeurs, les précipitèrent dans la débauche et le mépris. Les noms de Carnéade, de Musonius, de Démonax, de Démétrius, d'OEnomaûs, de Crescence, de Pêrègrin et de Salluste, sont toutefois parvenus jusqu'à nous ; mais ils n'y sont pas tous parvenus sans reproche et sans tache.
INous ne savons rien de Carnéade le cynique. Nous ne savons que peu de chose de Musonius. Julien a loué la patience de ce dernier. 11 fut l'ami d'Apollonius de Tyane et de Démétrius;
il osa affronter le monstre à figure d'homme et à tête couronnée, et lui reprocher ses crimes. Néron le fit jeter dans les fers et conduire aux travaux publics de l'Isthme, où il acheva sa vie à creuser la terre et à faire des ironies. La vie et les actions de Démétrius ne nous sont guère mieux connues que celles des deux philosophes précédents; on voit seulement que le sort de Musonius ne rendit pas Démétrius plus réservé. Il vécut sous quatre empereurs, devant lesquels il conserva toute l'aigreur cynique, et qu'il fit quelquefois pâlir sur le trône. Il assista aux derniers moments du vertueux Thraséa. 11 mourut sur la paille, craint des méchants, respecté des bons, et admiré de Sénèque. OEnomaus fut l'ennemi déclaré des prêtres et des faux cyniques. Il se chargea de la fonction de dévoiler la fausseté des oracles, et de démasquer l'hypocrisie des prétendus philosophes de son temps ; fonction dangereuse : mais OEnomaiis pensait apparemment qu'il peut y avoir du mérite, mais qu'il n'y a aucune générosité à faire le bien sans danger. Démonax vécut sous Hadrien, et put servir de modèle à tous les philosophes; il pratiqua la vertu sans ostentation, et reprit le vice sans aigreur ; il fut écouté, respecté, et chéri pendant sa vie, et préconisé par Lucien même après sa mort. On peut regarder Grescence comme le contraste de Démonax, et le pendant de Pérégrin. Je ne sais comment on a placé au rang des philosophes un homme souillé de crimes et couvert d'opprobres, rampant devant les grands, insolent avec ses égaux, craignant la douleur jusqu'à la pusillanimité, courant après la richesse, et n'ayant du véritable cynique que le manteau qu'il déshonorait. Tel fut Grescence. Pérégrin commença par être adultère, pédéraste et parricide, et finit par devenir cynique, chrétien, apostat, et fou. La plus louable action de sa vie, c'est de s'être brûlé tout vif; qu'on juge par là des autres. Salluste, le dernier des cyniques, étudia l'éloquence dans Athènes, et professa la philosophie dans Alexandrie. Il s'occupa particulièrement à tourner le vice en ridicule, à décrier les faux cyniques, et à combattre les hypothèses de la philosophie platonicienne.
Goncluons de cet abrégé historique qu'aucune secte de philosophes n'eut, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, une physionomie plus décidée que le cynisme. On se faisait académicien, éclectique, cyrénaïque, pyrrhonien, sceptique; mais il
CYI'IIONISMK. 267
fallait naître, cuniqiie. Les faux ri/nùptcs furent nnc i)()|)iilace (lu brigands travestis en pliilosoplies; et les cyniques ancifîns, de très-honnôtes gens (|ni ne méritèrent (jii'un reproche qu'on n'encourt pas coinnnineinent : c'est d'avoir éti' d(;s cnllioiisiaslcs de rcrtn. Mettez un bâton à la main de certains cénobites du mont Atlios, qui ont déjà l'ignorance, l'indécence, la pauvreté, la barbe, l'habit grossier, la besace et la sandale d'Antisthène; supposez-leur ensuite de l'élévation dans l'âme, une passion violente pour la vertu, et une haine vigoureuse pour le vice, et vous en ferez une secte de cyniques. Voyez Bruck. Stanl. et Vllist. de la Philos.
CViNOGÉPlIALii {Mythol.), animal fabuleux à tète de chien, révéré par les Égyptiens. On prétend que c'était Anubis ou Mercure; on ajoute sur son compte beaucoup de sottises, comme d'avoir donné lieu aux prêtres égyptiens de partager le jour en douze heures, parce qu'il pissait douze fois par jour à des intervalles égaux. Pline et quelques Anciens disent qu'il y avait dans les montagnes de l'Inde et de l'Ethiopie des hommes à tête de chien qui aboyaient et mordaient; mauvais conte de voyageurs.
GYPHONISME, s. m. {Ilist. anc). Le cyphonisme est un ancien tourment auquel les premiers martyrs ont été fréquemment exposés. Il consistait à être frotté de miel et exposé au soleil à la piqûre des mouches et des guêpes. Cela se faisait de trois manières; ou l'on attachait simplement le patient à un poteau, ou on le suspendait en l'air dans un panier, ou on rétendait à terre les mains liées derrière le dos.
Ce mot vient du grec; on le fait dériver de /.ûcpcov, qui signifie le poteau ou épieu auquel on attachait le patient, ou lé carcan qu'on lui mettait au cou, ou un instrument dont on se servait pour le tourmenter. Le Scholiaste d'Aristophane dit que c'était une espèce de cage de bois ainsi appelée de xutctsiv, courber, parce qu'elle tenait le patient qu'on y enfermait le corps incliné ou courbé. D'autres entendent par xuçwv un morceau de bois qu'on plaçait, disent-ils, sur la tête du patient, pour l'empêcher de se tenir droit. Hésychius décrit le xuçwv comme une pièce de bois sur laquelle l'on tenait les criminels étendus pour les tourmenter. Il est assez vraisemblable que toutes ces acceptions différentes convenaient à ce mot, et que c'était un genre dont nous avons détaillé les espèces.
268 CYRÉNAIQUE.
Nous trouvons dans Suidas un fragment d'une ancienne loi qui condamnait au ryplionisme pondant vingt jours, et à être ensuite précipités du haut d'un rocher, en habits de femme, ceux qui traitaient les lois avec mépris.
CYRhIiNAlQUE (sectk). {Ilht. une. de la philosophie el des philosophes.) On vit éclorc dans l'école socratique, de la diversité des matières dont Socrate entretenait ses disciples, de sa manière presque sceptique de les traiter, et des différents caractères de ses auditeurs, une multitude surprenante de systèmes opposés, une infinité de sectes contraires qui en sortirent toutes formées, comme on lit dans le poëte que les héros grecs étaient sortis tout armés du cheval de Troie; ou plutôt comme la mythologie raconte que naquirent des dents du serpent des soldats qui se mirent en pièces sur le champ même qui les avait produits. Aristippe fonda dans la Lybie et répandit dans la Grèce et ailleurs la secte cyrénaique; Euclide, la mégarique; Phédon, l'éliaque; Platon, l'académique; Antisthène, la cynique, etc.
La secte cyrénaïque dont il s'agit ici prit son nom de Cyrène, ville d'Afrique, et la patrie d'Aristippe, fondateur de la secte. Ce philosophe ne fut ennemi ni de la richesse, ni de la volupté, ni de la réputation, ni des femmes, ni des hommes, ni des dignités. Il ne se piqua ni de la pauvreté d'Antisthène, ni de la frugalité de Socrate, ni de l'insensibilité de Diogène. Il invitait ses élèves à jouir des agréments de la société et des plaisirs de la vie, et lui-même ne s'y refusait pas. La commodité de sa morale donna mauvaise opinion de ses mœurs, et la considération qu'on eut dans le monde pour lui et pour ses sectateurs excita la jalousie des autres philosophes; tantœne animis cœk's/ibus, etc. On mésinterpréta la familiarité dont il en usait avec ses jeunes élèves, et l'on répandit sur sa conduite secrète des soupçons qui seraient plus sérieux aujourd'hui qu'ils ne l'étaient alors.
Cette espèce d'intolérance philosophique le fit sortir d'Athènes ; il changea plusieurs fois de séjour, mais il conserva partout les mêmes principes. Il ne rougit point à Égine de se montrer entre les adorateurs les plus assidus de Laïs, et il répondait aux reproches qu'on lui en faisait : qu'il pouvait possède?' Lais sans cesser d être philosophe, pourvu que Lais ne le
CVin'iNAIQLlK. 269
possMàt pas; et comiiK! on .s(! j)roposait de inoitififîr son ainour-proprc en lui iiisiiiiiaiit ((iie la courtisano se vciidail à lui et se doimaiL à Diogène, il disait : Je Cdrliclc pour m'en servir^ cl non pour nnpCc/wr qu'un autre lu- s'en serve. Quoi qu'il en soit de ces petites anecdotes, dont un homnne sage sera toujours trè's-réservé soit à nier, soit à garantir la vérité, je ne comprends guère par quel travers d'esprit on permettait à Socrate le commerce d'Aspasie, et l'on reprochait à Aristippe celui de Laïs. Ces femmes étai(îiit toutes deux fameuses par leur beauté, leur esprit, leurs lumières et leur galanterie. Il est vrai que Socrate professait une morale fort austère, et qu'Aristippe était un philosophe très-voluptueux; mais il n'est pas moins constant que les philosophes n'avaient alors aucune répugnance à recevoir les courtisanes dans leurs écoles, et que le peuple ne leur en faisait aucun crime.
Aristippe se montra de lui-même à la cour de Denis, où il réussit beaucoup mieux que Platon que Dion y avait appelé. Personne ne sut comme lui se plier aux temps, aux lieux, et aux personnes; jamais déplacé, soit qu'il vécût avec éclat sous la pourpre, et dans la compagnie des rois, soit qu'il enseignât obscurément dans l'ombre et la poussière d'une école. Je n'ai garde de blâmer cette philosophie versatile; j'en trouve même la pratique, quand elle est accompagnée de dignité, pleine de difficultés et fort au-dessus des talents d'un homme ordinaire. Il me paraît seulement qu' Aristippe manquait à Socrate, à Diogène et à Platon, et s'abaissait à un rôle indigne de lui, en jetant du ridicule sur ces hommes respectables, devant des courtisans oisifs et corrompus, qui ressentaient une joie maligne à les voir dégradés, parce que cet avilissement apparent les consolait un peu de leur petitesse réelle. N'est-ce pas en effet une chose bien humiliante à se représenter qu'une espèce d'amphithéâtre élevé par le philosophe Aristippe, où il se met aux prises avec les autres philosophes de l'école de Socrate, les donne et se donne lui-même en spectacle à un tyran et à ses esclaves?
Il faut avouer cependant qu'on ne remarque pas dans le reste de sa conduite ce défaut de jugement avec lequel il laissait échapper si mal à propos le mépris bien ou mal fondé qu'il avait pour les autres sectes. Sa philosophie prit autant de faces différentes que le caractère féroce de Denis; il sut, selon les
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circonstances, ou le mépriser, ou le réprimer, ou le vaincre, ou lui échapper, employant alternativement ou la prudence ou la fermeté, ou l'esprit ou la liberté, et en imposant toujours au maître et à ses courtisans. Il fit respecter la vertu, entendre la vérité, et rendre justice à l'innocence, sans abuser de sa considération, sans avilir son caractère, sans compromettre sa personne. Quelque forme qu'il prît, on lui remarqua toujours l'ongle du lion qui distinguait l'élève de Socrate.
Aristippe cultiva particulièrement la morale, et il comparait ceux qui s'arrêtaient trop longtemps à l'étude des beaux-arts aux amants de Pénélope, qui négligeaient la maîtresse de la maison pour s'amuser avec ses femmes. Il entendait les mathématiques, et il en faisait cas. Ce fut lui qui dit à ses compagnons de voyage, en apercevant quelques figures de géométrie sur un rivage inconnu où la tempête les avait jetés : Courage^ mes amis, voici des pas d'homme. Il estima singulièrement la dialectique, surtout appliquée à la philosophie morale.
Il pensait que nos sensations ne peuvent jamais être fausses; qu'il est possible d'errer sur la nature de leur cause, mais non sur leurs qualités et sur leur existence.
Que ce que nous croyons apercevoir hors de nous est peutêtre quelque chose, mais que nous l'ignorons.
Qu'il faut dans le raisonnement rapporter tout à la sensation, et rien à l'objet, ou à ce que nous prenons pour tel.
Qu'il n'est pas démontré que nous éprouvions tous les mêmes sensations, quoique nous convenions tous dans les termes.
Que par conséquent en dispute rigoureuse, il est mal de conclure de soi à un autre, et du soi du moment présent au soi d'un moment à venir.
Qu'entre les sensations, il y en a d'agréables, de fâcheuses et d'intermédiaires.
Et que dans le calcul du bonheur et du malheur, il faut tout rapporter à la douleur et au plaisir, parce qu'il n'y a que cela de réel ; et sans avoir aucun égard à leurs causes morales, compter pour du mal les fâcheuses, pour du bien les agréables, et pour rien les intermédiaires.
Ces principes servaient de base à leur philosophie. Et voici les inductions qu'ils en tiraient, rendues à peu près dans la langue de nos géomètres modernes.
CYUÉNAIQUE. 271
Tous les instants où nous ne scnlons rion sont zéro pour 1(3 honlieur et pour le malheur.
Nous n'avons de sensations à faire entrer en compte dans l'évaluation de notre bonheur i!t de notre nudhcur (jue le plaisir et la peine.
Une peine ne diU'ère d'une peine, et un plaisir ne diffère d'un plaisir, que par la durée et par le degré.
Le momentum de la douleur et de la i)eine est le produit instantané (fxovoypovov) de la durée par le degré.
Ce sont les sommes des ino7uenturn de peine et de plaisir passés qui donnent le rapport du malheur au bonheur de la vie.
Les Cyrénaiques prétendaient que le corps fournissait plus que l'esprit dans la somme des momenium de plaisir.
Que l'insensé n'était pas toujours mécontent de son existence, ni le sage toujours content de la sienne.
Que l'art du bonheur consistait à évaluer ce qu'une peine (ju'on accepte doit rendre de plaisir.
Qu'il n'y avait rien qui fût en soi peine ou plaisir.
Que la vertu n'était à souhaiter qu'autant qu'elle était ou un plaisir présent ou une peine qui devait rapporter plus de plaisir.
Que le méchant était un mauvais négociant, qu'il était moins à propos de punir que d'instruire de ses intérêts.
Qu'il n'y avait rien en soi de juste et d'injuste, d'honnête et de déshonnête.
Que de même que la sensation ne s'appelait peine ou plaisir qu'autant qu'elle nous attachait à l'existence ou nous en détachait, une action n'était juste ou injuste, honnête ou déshonnête, qu'autant qu'elle était permise ou défendue par la coutume ou par la loi.
Que le sage fait tout pour lui-même, parce qu'il est l'homme qu'il estime le plus; et que quelque heureux qu'il soit, il ne peut se dissimuler qu'il mérite de l'être encore davantage.
Aristippe eut deux enfants, un fils indigne de lui qu'il abandonna; une fille qui fut célèbre par sa beauté, ses mœurs et ses connaissances. Elle s'appelait Aretc. Elle eut un fils nommé Aristippe, dentelle fit elle-même l'éducation, et qu'elle rendit par ses leçons digne du nom qu'il portait.
272 CYRÉNAIQUE.
Aristippe eut pour disciples Théodore, Syriale, Anlipater et
sa fille Areté. Areté eut pour disciple son fils Aristippe. Antipater
enseigna la doctrine cyrônaîque à Épimide; Epimide à Peribate ;
et Peribate à Ilégésias et à Annicéris, qui fondèrent les sectes
, hégésiaques et annicériennes, dont nous allons parler.
Ilégésias, surnommé le Pisithanate, était tellement convaincu que l'existence est un mal, préférait si sincèrement la mort à la vie, et s'en exprimait avec tant d'éloquence, que plusieurs de ses disciples se défirent au sortir de son école. Ses principes étaient les mêmes que ceux d'Aristippe; ils instituaient l'un et l'autre un calcul moral, mais ils arrivaient à des résultats différents. Aristippe disait qu'il était indifférent de vivre ou de mourir, parce qu'il était impossible de savoir si la somme des plaisirs serait à la fin de la vie plus grande ou plus petite que la somme des peines; et Hégésias, qu'il fallait mourir, parce qu'encore qu'il ne pût être démontré que la somme des peines serait à la fin de la vie plus grande que celle des plaisirs, il y avait cent mille à parier contre un qu'il en arriverait ainsi, et qu'il n'y avait qu'un fou qui dût jouer ce jeu-là : cependant Hégésias le jouait dans le moment même qu'il parlait ainsi.
La doctrine d' Annicéris différait peu de celle d'Épicure; il avait seulement quelques sentiments assez singuliers. Il pensait, par exemple, qu'on ne doit rien à ses parents pour la vie qu'on en a reçue ; qu'il est beau de commettre un crime pour le salut de la patrie; et que de souhaiter avec ardeur la prospérité de son ami, c'est craindre secrètement pour soi les suites de son adversité.
Théodore l'athée jeta, par son pyrrhonisme, le trouble et la division dans la secte cyrénaïque. Ses adversaires trouvèrent qu'il était plus facile de l'éloigner que de lui répondre; mais il s'agissait de l'envoyer dans quelque endroit où il ne pût nuire à personne. Après y avoir sérieusement réfléchi, ils le reléguèrent du fond de la Libye dans Athènes. Les juges de l'Aréopage lui auraient bientôt fait préparer la ciguë, sans la protection de Démétrius de Phalère. On ne sait si Théodore nia l'existence de Dieu, ou s'il en combattit seulement les preuves; s'il n'admit qu'un dieu, ou s'il n'en admit point du tout : ce qu'il y a de certain, c'est que les magistrats et les prêtres n'entrèrent point dans ces distinctions subtiles; que les magistrat
CYKÉNAIQUE. 273
s aperçurent seulement fiiTclles troublaient la société; les prèlros, qu'elles renversaient leurs autels; et qu'il en coûta la vie à Théodore et à quelf(ucs autres.
On a attribué à Tliéodonî des sentiments très-hardis, pour ne rien dire de plus. On lui lait soutenir que l'homme prudent ne doit point s'exposer pour le salut de la patrie, parce qu'il n'est pas raisonnable que le sage périsse pour des fous; qu'il n'y a rien en soi ni d'injuste ni de déshonnête; que le sage sera dans l'occasion voleur, sacrilège, adultère, et qu'il ne rougira jamais de se servir d'une courtisane en public. Mais le savant et judicieux Brucker traite toutes ces imputations de calomnieuses, et rien n'honore plus son cœur que le respect qu'il porte à la mémoire des anciens philosophes; et son esprit, que la manière dont il les défend. N'est-il pas en effet bien intéressant pour l'humanité et pour la philosophie de persuader aux peuples que les meilleurs esprits qu'ait eus l'antiquité regardaient l'existence d'un dieu comme un préjugé, et la vertu comme un vain nom?
Evémère, le cyrénaique, fut encore un de ceux que les prêtres du paganisme accusèrent d'impiété, parce qu'il indiquait sur la terre les endroits où l'on avait inhumé leurs dieux.
Bion, le boristhénite, passa pour un homme d'un esprit excellent et d'une piété fort suspecte. Il fut cynique sous Cratès; il devint cyrcnaiqiie sous Théodore; il se fit péripatéticien sous Théophraste, et finit par prendre de ces sectes ce qu'elles avaient de bon, et par n'être d'aucune. On lui remarqua la fermeté d'Antisthène, la politesse d'Aristippe,etla dialectique de Socrate. Il était né de parents très-obscurs, et ne s'en cachait pas. On l'accuse d'avoir traité de sottise la continence de Socrate avec Alcibiade; mais on n'a qu'à consulter l'auteur que nous avons déjà cité pour connaître quel degré de foi il faut accorder à ces anecdotes scandaleuses S et à quelques autres de la même nature. Les prêtres du paganisme ne pouvaient supporter qu'on
1. Consultez à ce sujet l'article Académiciens (philosophie des), dans l'^ncyc/opédî'e méthodique, Philosophie ancienne et moderne, t. P"", pages 29 et suivantes, jusqu'à la page 40. J'ai fait voir dans cet article Tinjustice des soupçons que la haine s'est plu dans tous les temps .'i jeter sur les mœurs de la plupart des philosophes grecs; et j'ai tâché d'y réduire à leur juste valeur ces accusations calomnieuses, dont ils ont été si souvent les victimes (N.).