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çaient alors la persécution la plus vive contre les philosophes. Il se présenterait ici un problème singulier à résoudre : c'est de savoir pourquoi la persécution a fait fleurir le christianisme et éteint Vêdeclisitie. Les philosophes théurgistes étaient des enthousiastes : comment n'en a-t-on pas fait des martyrs? les croyait-on moins convaincus de la vérité de la théurgie que les chrétiens de la vérité de la résurrection? Oui, sans doute. D'ailleurs, quelle différence d'une croyance publique à un système de philosophie! d'un temple à une école! d'un peuple à un petit nombre d'hommes choisis! de l'œuvre de Dieu aux projets des hommes! La théurgie et Y édectimie ontpassé; la religion chrétienne dure et durera dans tous les siècles. Si un système de connaissances humaines est faux, il se rencontre tôt ou tard un fait, une observation qui le renverse. Il n'en est pas ainsi des notions qui ne tiennent à rien de ce qui se passe sur la terre ; il ne se présente dans la nature aucun phénomène qui les contredise ; elles s'établissent dans les esprits presque sans aucun effort, et elles y durent par prescription. La seule révolution qu'elles éprouvent, c'est de subir une infinité de métamorphoses, entre lesquelles il n'y en a jamais qu'une qui puisse les exposer: c'est celle qui, leur faisant prendre une forme naturelle, les rapprocherait des limites de notre faible raison, et les soumettrait malheureusement à notre examen. Tout est perdu, et lorsque la théologie dégénère en philosophie, et lorsque la philosophie dégénère en théologie : c'est un monstre ridicule qu'un composé de l'une et de l'autre. Et telle fut la philosophie de ces temps, système de purifications théurgiques et rationnelles, qu'Horace n'aurait pas mieux représenté, quand il l'aurait eu en vue, au commencement de son Art poétique : n'était-ce pas en effet une tète d'homme, un cou de cheval, des plumes de toute espèce, les membres de toutes sortes d'animaux :
Undique coUatis membris ut turpiter atrum Desinat in piscem, mulier formosa superne?
HoRAT. de Arle. poet., v. 3 et 4.
Eunape séjourna à Athènes, voyagea en Egypte, et se transporta partout où il crut apercevoir de la lumière; semblable à un homme égaré dans les ténèbres, qui dirige ses pas où des
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hiiiits loiiilains cl ([iichincs Iikmiis iiitennittciiles lui annoncent le séjour des hoinnics; il devint médcxin, naturaliste, orateur, philosophe, et historien. Il nous reste de lui un Commentaire sur les vies des sophistes, (ju'il faut lire avec précaution.
lliéroclès succéda à Kunape; il professa la philosophie alexandrine dans Athimes , à jxmi près sous le règne de Théodose le jeune. Sa tète était un chaos d'idées platoniciennes, aristotéliques et chrétiennes; et ses cahiers ne prouvaient clairement qu'une chose, c'est que le véritable éclectisme demandait plus de jugement que beaucoup de gens n'en avaient. Ce fut sous lliéroclès que cette philosophie passa d'Alexandrie dans Athènes. Plutarque, (ils de Mestorius, l'y professa publiquement après la mort d'Hiéroclès. C'était toujours un mélange de dialectique, de morale, d'enthousiasme et de théurgie : Iluminium capitt cl cervix cquùut. Plutarque laissa sa chaire en mourant à Syrianus, qui eut pour successeur Hermès ou Hermeas, bon homme s'il en fut ; c'est lui qui prouvait un jour à un Égyptien moribond que l'àme était mortelle , par un argument assez semblable à celui d'un luthérien mal instruit qui dirait à un catholique ou à un protestant à qui il se proposerait de faire croire l'impanation : Nous admettons tous les deux l'existence du diable^ eh bien, jnoii cher ami, que le diable ?n emporte, si ce que Je vous dis n'est pas vrai. Hermeas avait un frère qui n'était pas si honnête homme que lui, mais qui avait plus d'esprit. Hermeas enseigna Véclectistnc à Edésia sa femme , à l'arithméticien Domninus, et à Proclus, le plus fou de tous les éclectiques. Il s'était rempli la tête de gymnosophisme, de notions hermétiques, homériques, orphéiques, pythagoriciennes, platoniques et aristotéliciennes ; il s'était appliqué aux mathématiques, à la grammaire et à l'art oratoire ; il joignait à toutes ces connaissances acquises une forte dose d'enthousiasme naturel. En conséquence, personne n'a jamais commercé plus assidûment avec les dieux, n' a débité tant de merveilles et de sublime, et n'a fait plus de prodiges. Il n'y avait que l'enthousiasme qui pût rapprocher des idées aussi disparates que celles qui remplissaient la tête de Proclus, et les rendre éloquentes sans le secours des liaisons. Lorsque les choses sont grandes, le défaut d'enchaînement achève de leur donner de l'élévation. Il est inconcevable combien le dessein de balancer les miracles
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du christianisme par d'autres miracles a fait débiter de rêveries, de mensonges et de puérilités aux philosophes de ces temps. Un philosophe éclectique se regardait comme un pontife universel, c'cst-cà-dire comme le plus grand menteur qu'il y eût au monde : Biccre philosophum, dit le sophiste Marinus, non wiius rujusdam civitaiis neque cœtcrarum tantum gentium institutorinn ac rituum curam agere, sed esse in universum totiiis mundi sacrorum antistitem. Voilà le personnage que Proclus prétendait représenter ; aussi il faisait pleuvoir quand il lui plaisait, et cela par le moyen d'un yunge, ou petite sphère ronde; il faisait venir le diable; il faisait en aller les maladies: que ne faisait-il pas ? Quœ omnia eum habuerunt finem ut purgatus defœcalusque, et nativitalis suœ Victor, ipse adyta sapientiœ féliciter penetraret ; et contemjjlator factus bcatorum ac rêvera existentium spectaculorum non aniplius prolixis dissertationibus indigeret ad colligendam sibi carum rerum sapientiam; sed simplici intuitu fruens et mentis actu spectans excmplar mentis divinœ , asseqiieretur virtutem quain ncmo prudentiam dixerit, sed sapientiam. J'ai rapporté ce long passage mot pour mot, où l'on retrouve les mêmes prétentions absurdes, les mêmes extravagances, les mêmes visions, le même langage que dans nos mystiques et nos quiétistes ; afin de démontrer que l'entendement humain est un instrument plus simple qu'on ne l'imagine, et que la succession des temps ramène sur la surface de la terre jusqu'aux mêmes folies et à leur idiome.
Proclus eut pour successeur son disciple Marinus, qui eut pour successeurs et pour disciples Hégias, Isidore, et Zénodote qui eut pour disciple et pour successeur Damascius, qui ferma la grande chaîne platonicienne. Nous ne savons rien d'important sur Marinus. La théurgie déplut à Hégias ; il la regardait comme une pédanterie de sabbat. Zénodote prétendait être éclectique, sans prendre la peine de lire : Toutes ces lectures, disait-il , donnent beaucoup d'opinions et presque point de connaissances. Quant à Damascius, voici le portrait que Photius nous en a laissé : Fuisse Damascium summe impium quoad religionem, c'est-à-dire qu'il eut le malheur de n'être pas chrétien ; et novis atque anilibus fabulis scriptionem suam replevisse, c'est-à-dire qu'il avait rempli sa philosophie de révéla-
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lions, d'extases, de guc'Tisons de maladies, d'apparitions, et autres sottises théurgi([Mes : Siinrtmnquc fidcm noslrmn^ quamris timide tcclequv alldtnt risse. Les païens injuriaient les ciirétiens; les chrétiens le leur rendaient ([uehjUiifois. La cause des premiers était trop mauvaise; et les seconds étaient trop ulcérés des maux qu'on leur avait faits, pour qu'ils pussent ni les uns ni les autres se contenir dans les bornes étroites de la modération. Si les temples du paganisme étaient renversés, ses autels détruits et ses dieux mis en pièces, la terre était encore trempée et fumante du sang chrétien : Eis eliam, quos ob erudiiionem summis Idudibus exlulerat, riirsus detraxisse ; c'était alors comme aujourd'hui. On ne disait le bien que pour faire croire le mal : Scque conan judiccm ronstiturndOy nulliim non jjersfrinxisse; in singulis quos laudarat (diquid dcsidcrando, et quos in eœlum evexerat, hiimi rursus allidendo. C'est ainsi qu'il en usait avec ses bons amis. Je ne crois pas qu'il eût tant de modération avec les autres.
Les éclectiques comptèrent aussi des femmes parmi leurs disciples. Nous ne parlerons pas de toutes ; mais nous mériterions les plus justes reproches de la partie de l'espèce humaine à laquelle nous craignons le plus de déplaire, si nous passions sous silence le nom de la célèbre et trop malheureuse Hypatie. Hypatie naquit à Alexandrie, sous le règne de Théodose le jeune; elle était fdle de Théon, contemporain de Pappus, son ami et son émule en mathématiques. La nature n'avait donné à personne, ni une âme plus élevée, ni un génie plus heureux qu'à la fille de Théon. L'éducation en fit un prodige. Elle apprit de son père la géométrie et l'astronomie; elle puisa dans la conversation et dans les écoles des philosophes célèbres qui fleurissaient alors dans Alexandrie les principes fondamentaux des autres sciences. De quoi ne vient-on point à bout avec de la pénétration et de l'ardeur pour l'étude? Les connaissances prodigieuses qu'exigeait la profession ouverte de la philosophie éclectique n'effrayèrent point Hypatie ; elle se livra tout entière à l'étude d'Aristote et de Platon; et bientôt il n'y eut personne dans Alexandrie qui possédât comme elle ces deux philosophes. Elle n'eut pas plutôt approfondi leurs ouvrages, qu'elle entreprit l'examen des autres systèmes philosophiques; cependant elle cultivait les beaux-arts et l'art oratoire. Toutes les connaissances
qu'il était possible à l'esprit humain d'acquérir, réunies dans cette femme à une éloquence enchanteresse, en firent un phénomène surprenant, je ne dis pas pour le peuple qui admire tout, mais pour les philosophes même qu'on étonne difficilement. On vit arriver dans Alexandrie une foule d'étrangers qui s'y rendaient de toutes les contrées de la Grèce et de l'Asie pour la voir et l'entendre. Peut-être n'eussions-nous point parlé de sa figure et de son extérieur, si nous n'avions eu à dire qu'elle joignait la vertu la plus pure à la beauté la plus touchante. Quoiqu'il n'y eût dans la capitale aucune femme qui l'égalât en beauté, et que les philosophes et les mathématiciens de son temps lui fussent très-inférieurs en mérite, c'était la modestie même. Elle jouissait d'une considération si grande, et l'on avait conçu une si haute opinion de sa vertu, que, quoiqu'elle eût inspiré de grandes passions et qu'elle rassemblât chez elle les hommes les plus distingués par les talents, l'opulence et les dignités, dans une ville partagée en deux factions , jamais la calomnie n'osa soupçonner ses mœurs et attaquer sa réputation. Les chrétiens et les païens qui nous ont transmis son histoire et ses malheurs n'ont qu'une voix sur sa beauté, ses connaissances et sa vertu; et il règne tant d'unanimité dans leurs éloges, malgré l'opposition de leurs croyances, qu'il serait impossible de connaître, en comparant leurs récits, quelle était la religion d'Hypatie, si nous ne savions pas d'ailleurs qu'elle était païenne. La Providence avait pris tant de soin à former cette femme, que nous l'accuserions peut-être de n'en avoir pas pris assez pour la conserver, si mille expériences ne nous apprenaient à respecter la profondeur de ses desseins. Cette considération même dont elle jouissait, à si juste titre, parmi ses concitoyens, fut l'occasion de sa perte.
Celui qui occupait alors le siège patriarcal d'Alexandrie était un homme impérieux et violent; cet homme, entraîné par un zèle mal entendu pour sa religion, ou plutôt jaloux d'augmenter son autorité dans Alexandrie, avait médité d'en bannir les Juifs. Un différend survenu entre eux et les chrétiens, à l'occasion des spectacles publics, lui parut une conjoncture propre à servir ses vues ambitieuses ; il n'eut pas de peine à émouvoir un peuple naturellement porté à la révolte. Le préfet, chargé par état de la police de la ville, prit connaissance de cette affaire, et fit
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saisir ot appliquer ;i la (orliiri; tiii des j)arlisans les ])Iiis séditieux (lu |)atiiarclic ; (-elui-ci, ouln'" do riujure qu'il croyait faite à son caractf'^re et à sa dignité, et de l'espèce de protection que le magistrat semblait accorder aux Juifs, envoie chercher les principaux de la synagogue, et leur enjoint de renoncer à leurs projets, sous peine d'encourir tout le poids de son indignation. Les Juifs, loin de redouter ses menaces, excitent de nouveaux tunnilies, dans les([uels il y eut même quelques citoyens de massacrés. Le patriarche, ne se contenant plus, rassemble un grand nombre de chrétiens, marche droit aux synagogues, s'en empare, chasse les Juifs d'une ville où ils étaient établis depuis le régne d'Alexandre le Grand, et abandonne leurs maisons au [)illage. On présumera sans peine que le préfet ne vit pas tranquillement un attentat commis évidemment sur ses fonctions, et la ville privée d'une multitude de riches habitants. Ce magistrat et le patriarche portèrent en même temps cette alTaire devant l'empereur, le patriarche se plaignant des excès des Juifs et le préfet des excès du patriarche. Dans ces entrefaites, cinq cents moines du mont de Nitrie, persuadés qu'on en voulait à la vie de leur chef, et qu'on méditait la ruine de leur religion, accourent furieux, attaquent le préfet dans les rues, et, non contents de l'accabler d'injures, le blessent à la tête d'un coup de pierre. Le peuple indigné se rassemble en tumulte, met les moines en fuite, saisit celui qui avait jeté la pierre, et le livre au préfet qui le fait mourir à la question. Le patriarche enlève le cadavre, lui ordonne des funérailles, et ne rougit point de prononcer en l'honneur d'un moine séditieux un panégyrique dans lequel il l'élève au rang des martyrs. Cette conduite ne fut pas généralement approuvée ; les plus sensés d'entre les chrétiens en sentirent et en blâmèrent toute l'indiscrétion. Mais le patriarche s'était trop avancé pour en demeurer là. Il avait fait quelques démarches pour se réconcilier avec le préfet; ces tentatives 'ne lui avaient pas réussi, et il portait au dedans de lui-même le ressentiment le plus vif contre ceux qu'il soupçonnait de l'avoir traversé dans cette occasion. Hypatie en devint l'objet particulier. Le patriarche ne put lui pardonner ses liaisons étroites avec le préfet, ni peut-être l'estime qu'en faisaient tous les honnêtes gens: il irrita contre elle la populace. Un certain Pierre, lecteur dans l'église d'Alexandrie,
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un de ces vils esclaves, sans doute, tels que les hommes en place n'en ont malheureusement que trop autour d'eux, qui attendent avec impatience et saisissent toujours avec joie l'occasion de commettre quelque grand forfait qui les rende agréables à leur supérieur; cet homme donc ameute une troupe de scélérats, et se met à leur tête ; ils attendent llypatie à sa porte, fondent sur elle comme elle se disposait à rentrer, la saisissent, l'entraînent dans l'église appelée la Cêsarée, la dépouillent, l'égorgent, coupent ses membres par morceaux, et les réduisent en cendres. Tel fut le sort d'Hypatie, l'honneur de son sexe et l'étonnement du nôtre.
L'empereur aurait fait rechercher et punir les auteurs de cet assassinat, si la faveur et l'intrigue ne s'en étaient point mêlées; l'historien Socrate et le sage M. Fleury, qu'on en croira facilement, disent que cette action violente, indigne de gens qui portent le nom de chrétiens et qui professent notre foi, couvrit de déshonneur l'Église d'Alexandrie et son patriarche. Je ne prononcerai point, ajoute M. Brucker dans son Histoire critique de la Philosophie, s'il en faut rassembler toute l'horreur sur cet homme; je sais qu'il y a des historiens qui ont mieux aimé la rejeter sur une populace effrénée : mais ceux qui connaîtront bien la hauteur de caractère de l'impétueux patriarche croiront le traiter assez favorablement en convenant que, s'il ne trempa point ses mains dans le sang innocent d'Hypatie, du moins il n'ignora pas entièrement le dessein qu'on avait formé de le répandre. M. Brucker oppose à l'innocence du patriarche des présomptions assez fortes, telles que le bruit public, le caractère impétueux de l'homme, le rôle turbulent qu'il a fait de son temps, la canonisation du moine de Nitrie et l'impunité du lecteur Pierre. Ce fait est du règne de Théodose le Jeune, et de l'an 415 de Jésus-Christ.
La secte éclectique ancienne finit à la mort d'Hypatie : c'est une époque bien triste. Cette philosophie s'était répandue successivement en Syrie, dans l'Egypte et dans la Grèce. On pourrait encore mettre au nombre de ces platoniciens réformés Macrobe, Chalcidius, Ammien-Marcellin, Dexippe, Thémistius, Simplicius, Olympiodore et quelques autres; mais à considérer plus attentivement Olympiodore, Simplicius, Thémistius et Dexippe, on voit qu'ils appartiennent à l'école péripatéti-
cienne, Macrobe au platonisme, ci Clialcidius à la i(;ligioii clirûtiemio.
Xji'clectisuic, cette |)liil()s<)|)liie si raisonnable, qui avait été prati([née par les premiers génies longtemps avant que d'avoir un nom, demeura dans l'oubli jusqu'à la fin du xvi* siècle. Alors la nature, qui était restée si longtemps engourdie et connne épuisée, fit un ellbrt, produisit enfin quelques hommes jaloux de la prérogative laplus bellede l'humanité, la liberté dépenser par soi-même; et l'on vit renaître la philosophie éclectique sous Jordanus Brunus de Noie, Jérôme Cardan, François Bacon de Vérulam, Thomas Campanclla, René Descartes, Thomas Ilobbes, Godetroid, Guillaume Leibnitz, Christian Thomasius, Nicolas- Jérôme Gundlingius, François Buddée, André Rudigérus, Jean- Jacques Syrbius, Jean Leclerc, Malebranche, etc.
Nous ne finirions point, si nous entreprenions d'exposer ici les travaux de ces grands hommes, de suivre l'histoire de leurs pensées, et de marquer ce qu'ils ont fait pour le progrès de la philosophie en général, et pour celui de la philosophie éclectique moderne en particulier. Nous aimons mieux renvoyer ce qui les concerne aux articles de leurs noms, nous bornant à ébaucher en peu de mots le tableau du renouvellement de la philosophie éclectique.
Le progrès des connaissances humaines est une route tracée, d'où il est presque impossible à l'esprit humain de s'écarter. Chaque siècle a son genre et son espèce de grands hommes. Malheur à ceux qui, destinés par leurs talents naturels à s'illustrer dans ce genre, naissent dans le siècle suivant, et sont entraînés par le torrent des études régnantes à des occupations littéraires pour lesquelles ils n'ont point reçu la même aptitude ! Ils auraient travaillé avec succès et facilité, ils se seraient fait un nom : ils travaillent avec peine, avec peu de fruit, et sans gloire, et meurent obscurs. S'il arrive à la nature, qui les a mis au monde trop tard, de les ramener par hasard à ce genre épuisé, dans lequel il n'y a plus de réputation à se faire, on voit par les choses dont ils viennent à bout qu'ils auraient égalé les premiers hommes dans ce genre, s'ils en avaient été les contemporains. Nous n'avons aucun recueil d'Académie qui n'offre en cent endroits la preuve de ce que j'avance. Qu'arriva-t-il donc au renouvellement des lettres parmi
nous? On ne songea point à composer des ouvrages; cela n'était pas naturel, tandis qu'il y en avait tant de composés qu'on n'entendait pas : aussi les esprits se tournèrent-ils du côté de l'art grammatical, de l'érudition, de la critique, des antiquités, de la littérature. Lorsqu'on fut en état d'entendre les auteurs anciens, on se proposa de les imiter, et l'on écrivit des discours oratoires et des vers de toute espèce. La lecture des philosophes produisit aussi son genre d'émulation; on argumenta, on bâtit des systèmes, dont la dispute découvrit bientôt le fort et le faible : ce fut alors qu'on sentit l'impossibilité et d'en admettre et d'en rejeter aucun en entier. Les efforts que l'on fit pour relever celui auquel on s'était attaché, en réparant ce que l'expérience journalière détruisait, donnèrent naissance au syncrétisme. Lanécessité d'abandonner à la fin une place qui tombait en ruine de tout côté, de se jeter dans une autre qui ne tardait pas à éprouver le même sort, et de passer ensuite de celle-ci dans une troisième, que le temps détruisait encore, détermina enfin d'autres entrepreneurs (pour ne point abandonner ma comparaison) à se transporter en rase campagne, afin d'y construire des matériaux de tant de places ruinées, auxquels on reconnaîtrait quelque solidité, une cité durable, éternelle, et capable de résister aux efforts qui avaient détruit toutes les autres : ces nouveaux entrepreneurs s'appelèrent éclectiques. Ils avaient à peine jeté les premiers fondements, qu'ils s'aperçurent qu'il leur manquait une infinité de matériaux; qu'ils étaient obligés de rebuter les plus belles pierres, faute de celles qui devaient les lier dans l'ouvrage, et ils se dirent entre eux : Mais ces matériaux qui nous manquent sont dans la nature, cherchons-les donc; ils se mirent à les chercher dans le vague des airs, dans les entrailles de la terre, au fond des eaux, et c'est ce qu'on appela cultiver la philosophie expérimentale. Mslïs avant que d'abandonner le projet de bâtir, et que de laisser les matériaux épars sur la terre, comme autant de pierres d'attente, il fallut s'assurer par la combinaison qu'il était absolument impossible d'en former un édifice solide et régulier, sur le modèle de l'univers qu'ils avaient devant les yeux : car ces hommes ne se proposent rien moins que de retrouver le portefeuille du grand Architecte et les plans perdus de cet univers; mais le nombre de ces combinaisons est infini. Ils en ont déjà essayé un grand nombre
avec assez peu do succès; cepciidaiil ils (•oiilinuorit toujours de coMihiiKM" : on ])eut les appeler ('•rlcrliqiw.s systhrialiqucs.
(leuxfpii, convaincus non-seulement qu'il nous manque des maiériaux, mais qu'on ne fera jamais rien de bon de ceux que nous avons dans l'élat où ils sont, s'occupent sans relâche à en rassembler de nouveaux; ceux (pii pensent au contraire qu'on est en état de conuneucer quelque partie du grand édifice ne se lassent point de les combiner, et ils parviennent, à force de temps et de travail, à soupçonner les carrières d'où l'on peut tirer quelques-unes des pierres dont ils ont besoin. Voilà l'état où les choses en sont en philosophie, où elles demeureront encore longtemps, et où le cercle que nous avons tracé les ramènerait nécessairement, si, par un événement qu'on ne conçoit guère, la terre venait k se couvrir de longues et épaisses ténèbres, et que les travaux en tout genre fussent suspendus pendant quelques siècles.
D'où l'on voit qu'il y a deux sortes d' ('rlectànie ; l'un expérimental, qui consiste à rassembler les vérités connues et les faits donnés, et à en augmenter le nombre par l'étude de la nature; l'autre systématique, qui s'occupe à comparer entre elles les vérités connues et à combiner les faits donnés, pour en tirer ou l'explication d'un phénomène, ou l'idée d'une expérience. \J éclectisme expérimental est le partage des hommes laborieux; X éclectisme systématique est celui des hommes de génie; celui qui les réunira verra son nom placé entre les noms de Démocrite, d'Aristote et de Bacon.
Deux causes ont retardé les progrès de cet éclectisme; l'une nécessaire, inévitable et fondée dans la nature des choses ; l'autre accidentelle et conséquente à des événements que le temps pouvait ou ne pas amener, ou du moins amener dans des circonstances moins défavorables. Je me conforme dans cette distinction à la manière commune d'envisager les choses, et je fais abstraction d'un système qui n'entraînerait que trop facilement un homme qui réfléchit avec profondeur et précision à croire que tous les événements dont je vais parler sont également nécessaires. La première des causes du retardement de l'éclectisme moderne est la route que suit naturellement l'esprit humain dans ses progrès, et qui l'occupe invinciblement pendant des siècles entiers à des connaissances qui ont été et qui seront dans
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tous les temps antérieures à l'étude de la philosophie. L'esprit humain a son enfance et sa virilité ; plût au ciel qu'il n'eût pas aussi son déclin, sa vieillesse et sa caducité! L'érudition, la littérature, les langues, les antiquités, les beaux-arts sont les occupations de ses premières années et de son adolescence; la philosophie ne peut être que l'occupation de sa virilité, et la consolation ou le chagrin de sa vieillesse : cela dépend de l'emploi du temps et du caractère; or l'espèce humaine a le sien ; et elle aperçoit très-bien dans son histoire générale les intervalles vides, et ceux qui sont remphs de transactions qui l'honorent ou qui l'humilient. Quant aux causes du retardement de la philosophie éclectique, dont nous formons une autre classe, il suffit d'en faire l'énumération. Ce sont les disputes de religion qui occupent tant de bons esprits; l'intolérance de la superstition qui en persécute et décourage tant d'autres ; l'indigence qui jette un homme de génie du côté opposé à celui où la nature l'appelait; les récompenses mal placées qui l'indignent et lui font tomber la plume des mains ; l'indifférence du gouvernement qui dans son calcul politique fait entrer pour infiniment moins qu'il ne vaut l'éclat que la nation reçoit des lettres et des arts d'agrément, et qui, négligeant les progrès des arts utiles, ne sait pas sacrifier une somme aux tentatives d'un homme de génie qui meurt avec ses projets dans sa tête, sans qu'on puisse conjecturer si la nature réparera jamais cette perte : car dans toute la suite des individus de l'espèce humaine qui ont existé et qui existeront, il est impossible qu'il y en ait deux qui se ressemblent parfaitement; d'où il s'ensuit pour ceux qui savent raisonner que toutes les fois qu'une découverte utile attachée à la différence spécifique qui distinguait tel individu de tous les autres, et qui le constituait tel, ou n'aura point été faite, ou n'aura point été publiée, elle ne se fera plus; c'est autant de perdu pour le progrès des sciences et des arts, et pour le bonheur et la gloire de l'espèce. J'invite ceux qui seront tentés de regarder cette considération comme trop subtile à interroger là-dessus quelques-uns de nos illustres contemporains; je m'en rapporte à leur jugement. Je les invite encore à jeter les yeux sur les productions originales, tant anciennes que modernes, en quelque genre que ce soit, à méditer un moment sur ce que c'est que l'originalité, et à me dire s'il y a deux originaux qui
se ressemblant, je ne dis pas cxaclcmcnt, mais à de petites dinV'rences piès. J'ajouterai ciinn la protection mal placée, qui abandonne les liommes de la nation, ceux qui la représentent avec dignité parmi les nations subsistantes, ceux à qui elle devra son rang parmi les peuples à venir, ceux qu'elle révère dans son sein et dont on s'entretient avec admiration dans les contrées éloignées, à des malheureux condamnés aux personnages qu'ils font, ou par la nature qui les a produits médiocres et méchants, ou par une dépravation de caractère qu'ils doivent à des circonstances telles que la mauvaise éducation, la mauvaise compagnie, la débauche, l'esprit d'intérêt et la petitesse de certains hommes pusillanimes qui les redoutent, qui les flattent, qui les irritent peut-être, qui rougissent d'en être les protecteurs déclarés, mais que le public, à qui rien n'échappe, finit par compter au nombre de leurs protégés. Il semble que l'on se conduise dans la république littéraire par la même politique cruelle qui régnait dans les démocraties anciennes, où tout citoyen qui devenait trop puissant était exterminé. Cette comparaison est d'autant plus juste, que quand on eut sacrifié par l'ostracisme quelques honnêtes gens, cette loi commença à déshonorer ceux qu'elle épargnait. J'écrivais ces réflexions, le 11 février 1755, au retour des funérailles d'un de nos plus grands hommes, désolé de la perte que la nation et les lettres faisaient en sa personne, et profondément indigné des persécutions qu'il avait essuyées. La vénération que je portais à sa mémoire gravait sur son tombeau ces mots que j'avais destinés quelque temps auparavant à servir d'inscription à son grand ouvrage de V Esprit des Lois :
Alto
Quaesivit cœlo lucem, ingemuitque reperta.
Puissent-ils passer à la postérité et lui apprendre qu'alarmé du murmure d'ennemis qu'il redoutait, et sensible à des injures périodiques qu'il eût méprisées sans doute sans le sceau de l'autorité dont elles lui paraissaient revêtues, la perte de la tranquillité, ce bien si précieux à tout homme, fut la triste récompense de l'honneur qu'il venait de faire à la France, et du service important qu'il venait de rendre à l'univers!
Jusqu'à présent on n'a guère appliqué V éclectisme qu'à des
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matières de philosophie; mais il n'est pas difficile de prévoir, à la fermentation des esprits, qu'il va devenir plus général. Je ne crois pas, peut-être même n'est-il pas à souhaiter, que ses premiers efîets soient rapides, parce que ceux qui sont versés dans la pratique des arts ne sont pas assez raisonneurs, et que ceux qui ont l'habitude de raisonner ne sont ni assez instruits, ni assez disposés à s'instruire de la partie mécanique. Si l'on met de la précipitation dans la réforme, il pourra facilement arriver qu'en voulant tout corriger, on gâtera tout. Le premier mouvement est de se porter aux extrêmes. J'invite les philosophes à s'en méfier; s'ils sont prudents, ils se résoudront à devenir disciples en beaucoup de genres, avant de vouloir être maîtres; ils hasarderont quelques conjectures, avant que de poser des principes. Qu'ils songent qu'ils ont affaire à des espèces d'automates, auxquels il faut communiquer une impulsion d'autant plus ménagée, que lesplus estimables d'entre eux sont les moins capables d'y résister. Ke serait-il pas raisonnable d'étudier d'abord les ressources de l'art, avant que de prétendre agrandir ou resserrer ses limites? c'est faute de cette initiation qu'on ne sait ni admirer ni reprendre. Les faux amateurs corrompent les artistes, les demi-connaisseurs les découragent : je parle des arts libéraux. Mais tandis que la lumière qui fait effort en tout sens, pénétrera de toutes parts, et que l'esprit du siècle avancera la révolution qu'il a commencée, les arts mécaniques s'arrêteront où ils en sont, si le gouvernement dédaigne de s'intéresser à leurs progrès d'une manière plus utile. Ne serait-il pas à souhaiter qu'ils eussent leur académie? Croit-on que les cinquante mille francs que le gouvernement emploierait par an à la fonder et à la soutenir fussent mal employés? Quant à moi, il m'est démontré qu'en vingt ans de temps il en sortirait cinquante volumes i?i-li",où.Von trouverait àpeine cinquante lignes inutiles ; les inventions dont nous sommes en possession se perfectionneraient, la communication des lumières en ferait nécessairement naître de nouvelles, et recouvrer d'anciennes qui se sont perdues; et l'État présenterait à quarante malheureux citoyens qui se sont épuisés de travail, et à qui il reste à peine du pain pour eux et pour leurs enfants, une ressource honorable, et le moyen de continuer à la société des services plus grands peut-être encore que ceux qu'ils lui ont rendus, en consignant
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dans dos ^îrmoiros les ohstM'valioiis précieuses qu'ils ont faites peiittuiit un grand nombre d'années. De quel avantage ne seraitil pas pour ceux (pii se destineraient à la même carrière d'y entrer avec toute l'expérience de ceux qui n'en sortent qu'après y avoir blanchi? Mais faute de l'établissement que je propose, toutes ces observations sont perdues, toute cette expérience s'évanouit, les siècles s'écoulent, le monde vieillit, et les arts mécani(jues restent toujours enfants.
Après avoir donné un abrégé historique de la vie des principaux éclectiques, il nous reste à exposer les points fondamentaux de leur philosophie. C'est la tâche que nous nous sommes imposée dans le reste de cet article. Malgré l'attention que nous avons eue d'en écarter tout ce qui nous a paru inintelligible (quoique peut-être il ne l'eût pas été pour d'autres), il s'en faut beaucoup que nous ayons réussi à répandre sur ce que nous avons conservé une clarté que quelques lecteurs pourront désirer. Au reste, nous conseillons à ceux à qui le jargon de la philosophie scolastique ne sera pas familier de s'en tenir à ce qui précède, et à ceux qui auront les connaissances nécessaires pour entendre ce qui suit de ne pas s'en estimer davantage.
Philosophie des éclectiques. — Principes de la dialectique des éclectiques. Cette partie de leur philosophie n'est pas sans obscurité; ce sont des idées aristotéliques si quintessenciées et si raffinées, que le bon sens s'en est évaporé, et qu'on se trouve à tout moment sur les confins du verbiage : au reste, on est presque sûr d'en venir là toutes les fois qu'on ne mettra aucune sobriété dans l'argumentation, et qu'on la poussera jusqu'où elle peut aller. C'était une des ruses du scepticisme. Si vous suiviez le sceptique, il vous égarait dans des ténèbres inextricables ; si vous refusiez de le suivre, il lirait de votre pusillanimité des inductions assez vraisemblables, et contre votre thèse en particulier, et contre la philosophie dogmatique en général. Les éclectiques disaient :
1. On ne peut appeler véritablement être que ce qui exclut absolument la qualité la plus contraire à l'entité, la privation d'entité.
2. Il y a, dans le premier être, des qualités qui ont pour principe l'unité, mais l'unité ne se comptant point parmi les
genres, elle n'empêche point l'être premier d'être premier, quoiqu'on dise de lui qu'il est un.
3. C'est par la raison que tout ce qui est un n'est ni même, ni sembable, que l'unité n'empêche pas l'être premier d'être le premier genre, le genre suprême.
h. Ce qu'on aperçoit d'abord, c'est l'existence, l'action et l'état; ils sont un dans le sujet; en eux-mêmes, ils sont trois.
Voilà les fondements sur lesquels Plotin élève son système de dialectique. Il ajoute :
5. Le nombre, la quantité, la qualité, ne sont pas des êtres premiers entre les êtres; ils sont postérieurs à l'essence; car il faut commencer par être possible.
6. La séité. ou le soi, la quiddité ou le ce, l'identité, la diversité, ou l'altérité, ne sont pas, à proprement parler, les qualités de l'être; mais ce sont ses propriétés, des concomitants nécessaires de l'existence actuelle.
7. La relation, le lieu, le temps, l'état, l'habitude, l'action, ne sont point genres premiers ; ce sont des accidents qui marquent composition ou défaut.
8. Le retour de l'entendement sur son premier acte lui offre nombre, c'est-à-dire un et plusieurs; force, intensité, rémission, puissance, grandeur, infini, quantité, qualité, quiddité, similitude, différence, diversité, etc., d'où découlent une infinité d'autres notions. L'entendement se joue en allant de lui-même aux objets, et en revenant des objets à lui-même.
9. L'entendement occupé de ses idées, ou l'intelligence est inhérente à je ne sais quoi de plus général qu'elle.
10. Après l'entendement, je descends à l'âme qui est une en soi, et en chaque partie d'elle-même à l'infini. L'intelligence est une de ses qualités; c'est l'acte pur d'elle une en soi, ou d'elle une en chaque partie d'elle-même à l'infini.
11. Il y a cinq genres analogues, les uns aux autres, tant dans le monde intelligible, que dans le monde corporel.
12. Il ne faut pas confondre l'essence avec la corporéité, ou matérialité: celle-ci enferme la notion de flux, et on l'appellerait plus exactement génération.
\Z. Les cinq genres du monde corporel, qu'on pourrait réduire à trois, sont la substance, l'accident qui est dans la subs-
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lance, le mouvoiiKMit cl l;i i(!l;ili()ii. Accidcti/ sa [nand rvidemment ici pour mode; (;l Vincidcni dans lequel est la substanee esl, selon toute apparence, le lien.
l/i. La substance est une espèce de base, de suppôt; elle est par elle-niùnie, et non par une autre; c'est ou un tout, ou une partie : si c'est une partie, c'est la partie d'un composé qu'elle peut compléter, et qu'elle complète, tant que le tout est tout.
15. Il est essentiel à une substance qu'on ne puisse dire d'elle qu'elle est un sujet. Sujet se prend iei logiquement.
16. On serait conduit à la division des substances génériques en espèces par la sensation, ou par la considération des qualités simples ou composées, par les formes, les figures et les lieux.
17. C'est le nombre et la grandeur qui constituent la quantité ; c'est la relation qui constitue le temps et l'espace. Il ne faut point compter ces êtres parmi les quantités.
18. 11 faut considérer la qualité en elle-même dans son mouvement et dans son sujet.
19. Le mouvement sera ou ne sera pas un genre, selon la manière dont on l'envisagera; c'est une progression de l'être, la nature de l'être restant la même ou changeante
20. L'idée de progression commune à tout mouvement entraîne l'idée d'exercice d'une puissance ou force.
21. Le mouvement dans les corps est une tendance d'un corps vers un autre, qui doit en être sollicité au mouvement. Il ne faut pas confondre cette tendance avec les corps mus.
22. Pour rencontrer la véritable distribution des mouvements, il vaut mieux s'attacher aux différences intérieures qu'aux différences extérieures, et distinguer les forces en forces animées et forces inanimées ; ou mieux encore en forces animées par l'art ou par la sensation.
23. Le repos est une privation, à moins qu'il ne soit éternel. 2ù. Les qualités actives et passives ne sont que des manières
différentes de se mouvoir.
25. Quant à la relation, elle suppose pluralité d'êtres considérés par quelque qualité qui naisse essentiellement de la pluralité.
Voilà le système des genres ou des prédicaments que la XIV. 23
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secte éclectique avait adopté. On ne disconviendra pas, si l'on se donne la peine de le lire avec attention, qu'à travers bien des notions obscures et puériles, il n'y en ait quelques-unes de fortes et de très-philosophiques.
Principes de la métaphysique des éclectiques. — Autre labyrinthe d'idées sophistiques, où Plotin se perd lui-même, et où le lecteur nous pardonnera bien de nous égarer quelquefois. Les éclectiques disaient :
1. Il y a les choses et leur principe; le principe est audessus des choses; sans le principe, les choses ne seraient pas. Tout procède de l'être principe ; cependant c'est sans mouvement, division, ni multiplication de lui-même.
Voilà la source des émanations éclectiques.
2. Ce principe est l'auteur de l'essence et de l'être; il est premier, il est un; il est simple : c'est la cause de l'existence intelligible. Tout émane de lui, et le mouvement et le repos; cependant il n'a besoin ni de l'un ni de l'autre. Le mouvement n'est point en lui, et il n'y a rien en quoi il puisse se reposer.
3. Il est indéfinissable. On l'appelle infini, parce qu'il est un; parce que l'idée de limite n'a rien d'analogue avec lui, et qu'il n'y a rien à quoi il aboutisse; mais son infmitude n'a rien de commun avec celle de la matière.
h. Comme il n'y a rien de meilleur que le principe de tout ce qui est, il s'ensuit que ce qu'il y a de meilleur est.
5. Il est de la nature de l'excellent de se suffire à soimême. Qu'appellerons-nous donc excellent, si ce n'est ce qui était avant qu'il y eût rien, c'est-à-dire avant que le mal fût ?
6. L'excellent est la source du beau; il en est l'extrême; il doit en être la fin.
7. Ce qui n'a qu'une raison d'agir n'en agit pas moins librement; car l'unité de motif n'ofi're point l'idée de privation, quand cette unité émane de la nature de l'être; c'est un corollaire de son excellence. Le premier principe est donc libre.
8. La liberté du premier principe n'a rien de semblable dans les êtres émanés de lui. Il en faut dire autant de ses autres attributs.
9. Si rien n'est au-dessus de ce qui était avant tout, il ne faut point remonter au delà; il faut s'arrêter à ce premier
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principe, garder le silence sur sa nature, et tourner toutes ses recherches sur ce qui en est émano.
10. Ce qui est identi(iue avec l'essence prédomine sans ôter la liberté; l'acte est essentiel, sans être contraint.
11. Lorsque nous disons du premier principe qu'il est juste, excellent, miséricordieux, etc., cela signifie que sa nature est toujours une et la même.
12. Le premier principe posé, d'autres causes sont super- Ihies; il faut descendre de ce principe à l'entendement, ou à ce qui conçoit, et de l'entendement à l'âme; c'est là l'ordre naturel des êtres. Le genre intelligible est borné à ces objets; il n'en renferme ni plus ni moins. Il n'y en a pas moins, parce qu'il y a diversité entre eux; il n'y en a pas davantage, parce que la raison démontre que l'énumération est complète. Le premier principe tel que nous l'admettons ne peut être simplifié; et l'entendement est, mais simplement, c'est-à-dire sans qu'on puisse dire qu'il soit ou en repos ou en mouvement. De l'idée de l'entendement à l'idée de raison, et de celle-ci à l'idée d'âme, il y a procession ininterrompue; on ne conçoit aucune nature moyenne entre l'âme et Tentendement. Plotin file ces notions avec une subtilité infinie, et les dirige contre les gnostiques dont il bouleverse les éons et toutes les familles divines. Mais ce n'était là que la moitié de son but; il en déduit encore une, trinité hypostatique, qu'il oppose à celle des chrétiens.
13. 11 y a un centre commun entre les attributs divins : ces attributs sont autant de rayons qui en émanent; ils forment une sphère au delà des limites de laquelle rien n'est lumineux : tout veut être éclairé.
14. Il n'y a que l'être simple, premier et immobile, qui puisse expliquer comment tout est émané de lui; c'est à lui qu'il faut s'adresser pour s'en instruire, non par une prière vocale, mais par des élans réitérés qui portent l'âme au delà des espaces ténébreux qui la séparent du principe éternel dont elle est émanée.
Voilà le fondement de l'enthousiasme éclectique.
15. Lorsqu'on applique le terme de génération à la production des principes divins, il en faut écarter l'idée du temps. Il s'agit ici de transactions qui se sont passées dans l'éternité.