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de s'attacher exclusivement à quelque parti, et de ne pas tomber ou dans Védectisme^ ou dans le scepticisme.
Il ne faut pas confondre V édccli.sme avec le syncrétisme. Le syncrétiste est un véritable sectaire; il s'est enrôlé sous des étendards dont il n'ose presque pas s'écarter. Il a un chef dont il porte le nom : ce sera, si l'on veut, ou Platon, ou Aristote, ou Descartes, ou Newton ; il n'importe. La seule liberté qu'il se soit réservée, c'est de modifier les sentiments de son maître, de resserrer ou d'étendre les idées qu'il en a reçues, d'en emprunter quelques autres d'ailleurs, et d'étayer le système quand il menace ruine. Si vous imaginez un pauvre insolent qui, mécontent des haillons dont il est couvert, se jette sur les passants les mieux vêtus, arrache à l'un sa casaque, à l'autre son manteau, et se fait de ces dépouilles un ajustement bizarre de toute couleur et de toute pièce, vous aurez un emblème assez exact du syncrétiste. Luther, cet homme que j'appellerais volontiers magnus autoritatis contemptor osorque, fut un vrai syncrétiste en matière de religion. Reste à savoir, non pour le philosophe, mais pour le chrétien, si le syncrétisme en ce genre est une action vertueuse ou un crime, et s'il est prudent d'abandonner indistinctement les objets de la raison et de la foi au jugement de tout esprit.
Le syncrétisme est tout au plus un apprentissage de Vcdectisme. Cardan et Jordanus Brunus n'allèrent pas plus loin ; si l'un avait été plus sensé, et l'autre plus hardi, ils auraient été les fondateurs de Védectisme moderne. Le chancelier Bacon eut cet honneur, parce qu'il sentit et qu'il osa se dire à lui-même que la nature ne lui avait pas été plus ingrate qu'à Socrate, Epicure, Démocrite, et qu'elle lui avait aussi donné une tète. Rien n'est si commun que des syncrétistes ; rien n'est si rare que des éclectiques. Celui qui reçoit le système d'un autre éclectique perd aussitôt le titre d'édectîque. Il a paru de temps en temps quelques vrais éclectiques; mais le nombre n'en a jamais été assez grand pour former une secte; et je puis assurer que, dans la multitude des philosophes qui ont porté ce nom, à peine en comptera-t-on cinq ou six qui l'aient mérité. Voyez les articles Aristotélisme, Platonisme, Épicuréisme, etc.
L'éclectique ne rassemble point au hasard des vérités; il ne les laisse point isolées; il s' opiniâtre bien moins encore à les
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faire cadrera quelque plan (Ictenniiié; lorsqu'il a examine'' et admis un principe, la pr()[)()siliun dont il s'occupe im?ri(kliatement après, ou se lie évidemment avec ce principe, ou ne s'y lie point du tout, ou lui est opposée. Dans le premier cas, il la regarde comme vraie; dans le second, il suspend son jugement jusqu'à ce (]ue des notions intermédiaires qui séparent la proposition qu'il examine du priiici[)e (ju'il a admis lui démontrent sa liaison ou son opposition avec ce principe : dans le dernier cas, il la rejette connue fausse. Voilà la méthode de l'éclectique. C'est ainsi qu'il parvient à former un tout solide, qui est proprement son ouvrage, d'un grand nombre de parties qu'il a rassemblées, et qui appartiennent à d'autres; d'où l'on voit que Descartes, parmi les modernes, fut un grand éclectique.
Vécleclismc, qui avait été la philosophie des bons esprits depuis la naissance du monde, ne forma une secte et n'eut un nom que vers la fm du second siècle et le commencement du troisième. La seule raison qu'on en puisse apporter, c'est que jusqu'alors les sectes s'étaient, pour ainsi dire, succédé ou souiTertes, et que Y éclectisme ne pouvait guère sortir que de leur conflit : ce qui arriva, lorsque la religion chrétienne commença à les alarmer toutes par la rapidité de ses progrès, et à les révolter par une intolérance qui n'avait point encore d'exemple. Jusqu'alors on avait été pyrrhonien, sceptique, cynique, stoïcien, platonicien, épicurien, sans conséquence. Quelle sensation ne dut point produire, au milieu de ces tranquilles philosophes, une nouvelle école qui établissait, pour premier principe, que hors de son sein il n'y avait ni probité dans ce monde, ni salut dans l'autre, parce que sa morale était la seule véritable morale, et que son Dieuétait'le seul vrai Dieu. Le soulèvement des prêtres, du peuple et des philosophes, aurait été général, sans un petit nombre d'hommes froids, tels qu'il s'en trouve toujours dans les sociétés, qui demeurent longtemps spectateurs indilïérents; qui écoutent, qui pèsent, qui n'appartiennent à aucun parti, et qui finissent par se faire un système conciliateur auquel ils se flattent que le grand nombre reviendra.
Telle fut à peu près l'origine de Y éclectisme. Mais par quel travers inconcevable arriva- t-il qu'en partant d'un principe aussi sage que celui de recueillir de tous les philosophes, Tros^ RiUulusve fuat, ce qu'on y trouverait de plus conforme à la
raison, on négligea tout ce qu'il fallait choisir: on choisit tout ce qu'il fallait négliger, et l'on forma le système d'extravagances le plus monstrueux qu'on puisse imaginer ; système qui dura plus de quatre cents ans, qui acheva d'inonder la surface de la terre de pratiques superstitieuses, et dont il est resté des traces qu'on remarquera peut-être éternellement dans les préjugés populaires de presque toutes les nations. C'est ce phénomène singulier que nous allons développer.
Tableau général de la philosophie éclectique. — La philosophie éclectique, qu'on appelle aussi le platonisme réforme et la philosophie alexandrine, prit naissance à Alexandrie, en Egypte, c'est-à-dire au centre des superstitions. Ce ne fut d'abord qu'un syncrétisme de pratiques religieuses adopté par les prêtres de l'Egypte, qui, n'étant pas moins crédules sous le règne de Tibère qu'au temps d'Hérodote, parce que le caractère d'esprit qu'on tient du climat change difficilement, avaient toujours l'ambition de posséder le système d'extravagances le plus complet qu'il y eût en ce genre. Ce syncrétisme passa de là dans la morale et dans les autres parties de la philosophie. Les philosophes assez éclairés pour sentir le faible des différents systèmes anciens, mais trop timides pour les abandonner, s'occupèrent seulement à les réformer sur les découvertes du jour, ou plutôt à les défigurer sur les préjugés courants : c'est ce qu'on iXT^T^elsi platoniser, pythagoriser, etc.
Cependant le christianisme s'étendait; les dieux du paganisme étaient décriés ; la morale des philosophes devenait suspecte ; le peuple se rendait en foule dans les assemblées de la religion nouvelle ; les disciples même de Platon et d'Aristote s'y laissaient quelquefois entraîner : les philosophes syncrétistes s'en scandalisèrent, leurs yeux se tournèrent avec indignation et jalousie sur la cause d'une révolution qui rendait leurs écoles moins fréquentées ; un intérêt commun les réunit avec les prêtres du paganisme, dont les temples étaient de jour en jour plus déserts; ils écrivirent d'abord contre la personne de Jésus- Christ, sa vie, ses mœurs, sa doctrine et ses miracles; mais dans celte ligue générale, chacun se servit des principes qui lui étaient propres : l'un accordait ce que l'autre niait; et les chrétiens avaient beau jeu pour mettre les philosophes en contradiction les uns avec les autres, et les diviser; ce qui ne
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manqua |)as d'anivor ; les ol)j('ls purement pliilosopliiques furent alors cntièicniciil al)an(l()nn(''.s; tous les esprits se jetèrent du côté des matières llièulogifpies; une fçuerre intestine s'alluma dans le sein de la pliiiosopliie; le christianisme ne fut pas plus tranquille au dedans do lui-mèriie; une fureur d'appliquer les notions de la pliiiosopliie à des dogmes mystérieux, qui n'en permettaient point l'usage, fureur conçue dans les disputes des écoles, fit éclore une foule d'hérésies qui déchirèrent l'Eglise. Cependant le sang des martyrs continuait de fructifier, la religion chrétienne de se répandre malgré les obstacles, et la philosophie de perdre sans cesse de son crédit. Quel parti prirent alors les philosophes? celui d'introduire le syncrétisme dans la théologie païenne, et de parodier une religion qu'ils ne pouvaient étoulTer. Les chrétiens ne reconnaissaient qu'un Dieu; les syncrétistes, qui s'appelèrent alors éclectiques^ n'admirent qu'un premier principe. Le dieu des chrétiens était en trois personnes : le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Les éclectiques eurent aussi leur Trinité : le premier principe, l'entendement divin, et l'âme du monde intelligible. Le monde était éternel, si l'on en croyait Aristote; Platon le disait engendré: Dieu l'avait créé, selon les chrétiens. Les éclectiques en firent une émanation du premier principe; idée qui conciliait les trois systèmes, et qui ne les empêchait pas de prétendre, comme auparavant, que rien ne se fait de rien. Le christianisme avait des anges, des archanges, des démons, des saints, des âmes, des corps, etc. Les éclectiques, d'émanations en émanations, tirèrent du premier principe autant d'êtres correspondants à ceux-là : des dieux, des démons, des héros, des âmes et des corps ; ce qu'ils renfermèrent dans ce vers admirable :
Evôev à5r,v rsûaicei "yEveat; irc/.UTroîx.tXcv) uXy;;;
De là s'élance une abondance infinie d'êtres de toute espèce. Les chrétiens admettaient la distinction du bien et du mal moral, l'immortalité de l'âme, un autre monde, des peines et des récompenses à venir. Les éclectiques se conformèrent à leur doctrine dans tous ces points. L'épicuréisme fut proscrit d'un commun accord ; et les éclectiques conservèrent de Platon le monde intelligible, le monde sensible et la grande révolution des âmes à travers différents corps, selon le bon
ou le mauvais usage qu'elles avaient fait de leurs facultés dans celui qu'elles quittaient. Le monde sensible n'était, selon eux, qu'une toile peinte qui nous séparait du monde intelligible; à la mort, la toile tombait, l'âme faisait un pas sur son orbe, et elle se trouvait à un point plus voisin ou plus éloigné du premier principe, dans le sein duquel elle rentrait à la fin, lorsqu'elle s'en était rendue digne par les purifications théurgiques et rationnelles. Il s'en faut bien que les idéalistes de nos jours aient poussé leur extravagance aussi loin que les éclectiques du iii^ et du iV siècle : ceux-ci en étaient venus à admettre exactement l'existence de tout ce qui n'est pas, et à nier l'existence de tout ce qui est. Qu'on en juge sur ces derniers mots de l'entretien d'Eusèbe avec Julien : w; Taura sr/i Ta ovtoj; ovra, atoe ttjV aiy-/;(7iv aTCaTOJcat [/.ay^avetai /.ai. yoviTsvouGxi 6au[/.aT07roiwv ep-^a : // ny a de réel que ce qui existe par soi-même [ou les idées) -^ tout ce qui frappe les sens n'est que fausse apparence y et V œuvre du prestige, du miracle et de V imposture. Les chrétiens avaient différents cultes. Les éclectiques imaginèrent les deux théurgies ; ils supposèrent des miracles ; ils eurent des extases ; ils conférèrent l'enthousiasme, comme les chrétiens conféraient le Saint-Esprit ; ils crurent aux visions, aux apparitions, aux exorcismes, aux révélations, comme les chrétiens y croyaient ; ils pratiquèrent des cérémonies extérieures, comme il y en avait dans l'Église; ils allièrent la prêtrise avec la philosophie, ils adressèrent des prières aux dieux; ils les invoquèrent ; ils leur offrirent des sacrifices ; ils s'abandonnèrent à toutes sortes de pratiques, qui ne furent d'abord que fantasques et extravagantes, mais qui ne tardèrent pas à devenir criminelles. Quand la superstition cherche les ténèbres, et se retire dans des lieux souterrains pour y verser le sang des animaux, elle n'est pas éloignée d'en répandre de plus précieux : quand on a cru lire l'avenir dans les entrailles d'une brebis, on se persuade bientôt qu'il est gravé en caractères beaucoup plus clairs dans le cœur d'un homme. C'est ce qui arriva aux théurgistes pratiques ; leur esprit s'égara, leur âme devint féroce, et leurs mains sanguinaires. Ces excès produisirent deux effets opposés. Quelques chrétiens, séduits par la ressemblance qu'il y avait entre leur rehgion et la philosophie moderne, trompés par les mensonges que les éclectiques débi-
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laiont sur l'efTicaciU' cl les jji'odif^'cs de I(Mirs rits, mais f/ilraîiirs surtout à ce genre de superstition j)ar un tenipéranicnt pusillanime, curieux, inquiet, ardent, sanguin, triste et mélancolique, rogardùrcnt les docteurs de l'i'^glise comme des ignorants en comparaison de ceu.v-ci, et se précipitèrent dans leurs écoles; quelques éclectiques, au contraire, moins fougueux, mais en eflet aussi crédules, qui avaient le jugement plus sain, à qui toute lathéurgie pratique ne parut (pi'un mélange d'al)surdités et de crimes, qui ne virent rien dans la tlK'urgie rationnelle qui ne fût prescrit d'une manière beaucoup plus claire, plus raisonnable, et plus précise, dans la morale chrétienne, et qui, venant à comparer le reste de Vcclcrd.smr spéculatif avec les dogmes de notre religion, ne pensèrent pas plus favorablement des émanations que des théurgies, renoncèrent à cette philosophie, et se firent baptiser : les uns se convertissent, les autres apostasient, et les assemblées des chrétiens et les écoles du paganisme se remplissent de transfuges également enthousiastes et superstitieux. La philosophie des éclectiques y gagna moins que la théologie des chrétiens n'y perdit; celle-ci, déjà si absurde, se mêla encore d'idées sophistiques, que proscrivit inutilement l'autorité qui veille sars cesse dans l'Église à ce que ce qu'elle appelle la doctrine orthodoxe s'y conserve inaltérable. Lorsque les empereurs eurent embrassé le christianisme, et que la profession publique de la religion païenne fut défendue, et les écoles de la philosophie éclectique fermées, la crainte de la persécution fut une raison de plus pour les philosophes de rapprocher encore davantage leur doctrine de celle des chrétiens ; ils n'épargnèrent rien pour donner le change sur leurs sentiments et aux PP. de l'Église et aux maîtres de l'État. Ils insinuèrent d'abord que les apôtres avaient altéré les principes de leur chef, que, malgré cette altération, ils différaient moins par les choses que par la manière de les énoncer : Christum nescio quid aliud srripsisse, quam rhristiani doccbant, nihilque sensisse contra dcos suos, scd eos potins magico ritu coluisse j que Jésus-Christ était certainement un grand philosophe, et qu'il n'était pas impossible qu'initié à tous les mystères de la théurgie, il n'eût opéré les prodiges qu'on en racontait, puisque ce don extraordinaire n'avait pas été refusé à la plupart des éclectiques du premier ordre. Porphyre disait : Sunt spiritus
terrent minimi, loro quodam malorum dœnionum subjccti potestali; ab his sapientes IJebrœorum quorum unus etiam iste Jésus fuit, etc. lis attribuaient cet oracle à Apollon, interrogé sur Jésus-Christ : ÛvvîtÔ; é'rv /.axà crap/ta co-poç TeGapwr^eTiv epyoïç : Mortalis erat, sccundum carnem philosophus illc miraculosis operibus rlarus. Alexandre Sévère mettait au nombre des personnages les plus respectables par leur sainteté, infcr animas sanctiorcs, Abraham, Orphée, Apollonius, et Jésus-Christ. D'autres ne cessaient de crier : Discipulos ejus de illo fuisse rêvera mentitos, dicendo illum Dcum per quem fada sunt omnia^ mm nihil aliud quam homo fuerit, quamvis exrellentissimœ sapicntiœ. Ils ajoutaient : Ipse vero pius, et in cœlum sicut pii, concessil j ita hune quidem non blaspheynabis ; misereberis autem hominum detncntiam. Porphyre se trompa ; ce qui fait grande pitié à un philosophe, c'est un éclectique tel que Porphyre qui en est réduit à ces extrémités. Cependant les éclectiques réussirent, par ces voies obliques, à en imposer aux chrétiens, et à obtenir du gouvernement un peu plus de liberté ; l'Église même ne balança pas à élever à la dignité de l'épiscopat Synesius, qui reconnaissait ouvertement la célèbre Hypatia pour sa maîtresse en philosophie ; en un mot, il y eut un temps où les éclectiques étaient presque parvenus à se faire passer pour chrétiens, et où les chrétiens n'étaient pas éloignés de s'avouer éclectiques. C'était alors que saint Augustin disait des philosophes : Si liane vitam illi philosophi rursus agere potuissent, vidèrent profecto cujus autoritate facilius consuleretur hominibus, et paucis mutatis verbis, rhrisliani fièrent, sicut plerique recentiorum nostrorumquctemporum platonici /(j'r^nm/. L'illusion dura d'autant plus longtemps, que les éclectiques, pressés par les chrétiens, et s'enveloppant dans les distinctions d'une métaphysique trèssubtile à laquelle ils étaient rompus, rien n'était plus difficile que de les faire entrer entièrement dans l'Église, ou que de les en tenir évidemment séparés ; ils avaient tellement quintessencié la théologie païenne, que, prosternés aux pieds des idoles, on ne pouvait les convaincre d'idolâtrie ; il n'y avait rien à quoi ils ne fissent face avec leurs émanations. Étaient-ils matérialistes? ne f étaient-ils pas? c'est ce qui n'est pas même aujourd'hui trop facile à décider. Y a-t-il quelque chose de plus voisin de la monade de Leibnitz que les petites sphères intelligentes
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(m'ils appelaient yunf/rs : vo'iuy.evai "luyye; TcaTpoTev voso'jti xal aurai, [iouXaTç a'r^OéyKTot^i x.ivo'jy.svai ôiTTi vo-^^ai : IntcUcrtd' yidifics a pain-, intclligiiiil cl ijfsa', coiisiliis inc/p/hilihiis jnota', ni intdli(jant. Voilà le, symbole des ('lémciils des êtres, scion les écloctirpies; voilà ce doiil, tout est comi[)osô, et le monde intelligible, et le monde sensible, et les esprits créés, et les corps. La définition qu'ils donnent de la mort a tant de liaison avec le système de l'harmonie préétablie de Leibnitz, que .M. IJrucker n'a pu se dispenser d'en convenir. IMotin dit : L'homme meurt, OH l'âme se sépare du corps quand il n'y a plus de force dans l'âme qui l'attache au corps; et cet instant arrive, perdita harmonia quam olim hahens, habcJutt et anima. Et M. Brucker ajoute : en vero Iiarmoniam prœstabilitam inter animam et corpus jam P loti no ex parte nota^n.
On sera d'autant moins surpris de ces ressemblances, qu'on connaîtra mieux la marche désordonnée et les écarts du génie poétique, de l'enthousiasme, de la métaphysique et de l'esprit systématique. Qu'est-ce que le talent de la fiction dans un poëte, sinon l'art de trouver des causes imaginaires à des eflets réels et donnés, ou des eiïets imaginaires à des causes réelles et données ? Quel est l'effet de l'enthousiasme dans l'homme qui en est transporté, si ce n'est de lui faire apercevoir entre des êtres éloignés des rapports que personne n'y a jamais vus ni supposés ? Où ne peut point arriver un métaphysicien qui, s'abandonnant entièrement à la méditation, s'occupe profondément de Dieu, de la nature, de l'espace et du temps? à quel résultat ne sera point conduit un philosophe qui poursuit l'explication d'un phénomène de la nature, à travers un long enchaînement de conjectures? qui est-ce qui connaît toute l'immensité du terrain que ces différents esprits ont battu, la multitude infinie de suppositions singulières qu'ils ont faites, la foule d'idées qui se sont présentées à leur entendement, qu'ils ont comparées, et qu'ils se sont efforcés de lier? J'ai entendu raconter plusieurs fois à un de nos premiers philosophes que, s'étant occupé pendant longtemps d'un phénomène de la nature, il avait été conduit, par une très-longue suite de conjectures, à une explication systématique de ce phénomène, si extravagante et si compliquée, qu'il était demeuré convaincu qu'aucune tête humaine n'avait jamais rien imaginé de semblable. Il
lui arriva cependant de retrouver dans Aristote précisément le même résultat d'idées et de réflexions, le même système de déraison. Si ces rencontres des modernes avec les Anciens, des poètes tant anciens que modernes avec les philosophes, et des poêles et des philosophes entre eux, sont déjà si fréquentes, combien les exemples n'en seraient-ils pas encore plus communs, si nous n'avions perdu aucune des productions de l'antiquité, ou s'il y avait en quelque endroit du monde un livre magique qu'on pût toujours consulter, et où toutes les pensées des hommes allassent se graver au moment où elles existent dans l'entendement? La ressemblance des idées des éclectiques avec celles de Leibnitz n'est donc pas un phénomène qu'il faille admettre sans précaution, ni rejeter sans examen; et la seule conséquence équitable qu'on en puisse tirer, dans la supposition que cette ressemblance soit réelle, c'est que les hommes d'un siècle ne diffèrent guère des hommes d'un autre siècle, que les mêmes circonstances amènent presque nécessairement les mêmes découvertes, et que ceux qui nous ont précédés avaient vu beaucoup plus de choses que nous n'avons généralement de disposition à le croire.
Après ce tableau général de Yéclectisme, nous allons donner un abrégé historique de la vie et des mœurs des principaux philosophes de cette secte ; d'où nous passerons à l'exposition des points fondamentaux de leur système.
Histoire de l'éclectisme. — La philosophie éclectique fut sans chef et sans nom (àxsoa).o;/.ai àvwvujjoç) jusqu'à Potamon d'Alexandrie. L'histoire de ce Potamon est fort brouillée : on est très-incertain sur le temps où il parut; on ne sait rien de sa vie, on sait très-peu de chose de sa philosophie. Trois auteurs en ont parlé, Diogène Laërce, Suidas et Porphyre. Ce dernier dit, à l'occasion de Plotin : Sa maison était jjleine de jeunes garçons et de jeunes filles. Celaient les enfants des citoyens les plus considérés par leur naissance et par leur fortune. Telle était la confiance qu'ils avaient dans les lumières et la vertu de ce pliilosophc, qu'ils croyaient tous îi' avoir rien de mieux à faire en mourant que de lui recommander ce qu'ils laissaient au monde de plus cher', de ce nombre était Potamon qu'il se plaisait à entendre sur une philosophie dont il jetait les fondements, ou sur une
j)]iilosophii' qui nuisistr à fondre plusieurs systihnes en un. («îiô xal èûl/iptoTo xÙTÔ) ii (ji/.i'Xj irau^tov xal TvaoOevoiv, èv toùto'.ç y.al -/-.v ô lloTà[;.cov, ou, T-?i<; irau^é'jrreo); (ppo^Tt^^wv roXXaV.iç sv y,cà [AeTaTcoioOvxoç Tixpoaaai-o) ; c'est un loj^of^riplic que ce passage de Porphyre: de ce nombre (èv toutoiç) était Potainon. Ou ne sait si cola se rapi)orte aux pères ou aux (îufants. Si c'est des pères qu'il faut entendre cet endroit, Potanion était contemporain de Plotin. Si c'est des enfants, il étail postérieur à ce philosophe. Le reste du passage ne présente pas moins (h; dillicultés : les uns lisent TCoXXà/.t; £v y.al, qui ne présente presque aucun sens : d'autres TCo>.>.ay,t; [xàv OU r.'tWy. si: ev, que nous avons rendus par : quil se phiisdit à entendre sur une philosophie dont il jetait les fonde- 7nents. ou qui consiste à fondre plusieurs systèmes en un. Suidas dit de son Potamonqu'îV vécut avant et sous le règne d'Auguste (tcoo xat [xéx 'Àuyo'JGTou). En ce cas, ou cet auteur s'est trompé dans cette occasion, comme il lui est arrivé dans beaucoup d'autres; ou le Potamon dont il parle n'est pas le fondateur de la secte éclectique : car Diogène Laërce dit de celui-ci : qu'il avait tiré de chacpie philosophie ce qui lui conrenait; qu'il en avait formé sa philosophie ^ et que cet éclectisme était tout nouveau (ê'Ti^é xpo dXipi) x>al éx.XgxTijf^'Tiç àipeciç £icr/i'y6'/i ùtco noTa- [xwvoç Tou ' ^^'L.'/.'iO'^iiài:,^ ix.'Xs^ajjt.évou Ta àpé'ravTa £^ é/taffTTj; tûv àipsGsojv). Voilà le passage auquel il faut s'en tenir; il l'emporte par la clarté sur celui de Porphyre, et par l'autorité, sur celui de Suidas. D'où il s'ensuit que Potamon naquit sous Alexandre Sévère, et que sa philosophie se répandit vers la fm du second siècle et le commencement du troisième. En effet, si X éclectisme était antérieur à ces temps, comment serait-il arrivé à Gallien, à Sextus Empiricus, à Plutarque surtout, qui a fait mention des sectes les plus obscures, de ne rien dire de celle-ci ?
Potamon pouvait avoir autant de sens qu'il en fallait pour jeter les premiers fondements de \' éclectisme \ mais il lui manquait et l'impartialité nécessaire pour faire un bon choix parmi les principes des autres philosophes et des qualités personnelles, telles que l'enthousiasme, l'éloquence, l'esprit et même un extérieur intéressant, sans lesquelles on réussit difficilement à s'attacher un grand nombre d'auditeurs. Il avait d'ailleurs pour le platonisme une prédilection incompatible avec son système; il se renfermait entièrement dans les matières purement
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philosophiques ; et grâce aux querelles des chrétiens et des païens, qui étaient alors plus violentes qu'elles ne l'ont jamais été, les seules matières de religion étaient à la mode. Telles furent les causes principales de l'obscurité dans laquelle la philosophie de Potamon tomba, et du peu de progrès qu'elle fit.
Potamon soutenait, en Diélaphysique, que nous avons dans nos facultés intellectuelles un moyen sûr de connaître la vérité; et que l'évidence est le caractère distinctif des choses vraies; en physique, qu'il y a deux principes de la production générale des êtres : l'un passif, ou la matière; l'autre actif, ou toute cause efficiente qui la combine. Il distinguait dans les corps naturels le lieu et les qualités; et il demandait d'une substance, quelle qu'elle fût, quelle en était la cause, quels en étaient les éléments, quelle était sa constitution et sa forme, et en quel endroit elle avait été produite. Il réduisait toute la morale à rendre la vie de l'homme la plus vertueuse qu'il était possible; ce qui, selon lui, excluait l'abus, mais non l'usage des biens et des plaisirs.
Ammonius Saccas, disciple et successeur de Potamon, était d'Alexandrie. Il professa la philosophie éclectique sous le règne de l'empereur Commode. Son éducation fut chrétienne; mais un goût décidé pour la philosophie régnante ne tarda pas à l'entraîner dans les écoles du paganisme. A peine eut-il reçu les premières leçons (i' éclectisme , qu'il sentit qu'une religion telle que la sienne était incompatible avec ce système. En effet, le christianisme ne souffre aucune exception. Rejeter un de ses dogmes, c'est n'en admettre aucun. Ammonius apostasia, et revint à la religion autorisée par les lois, ce qu'ils appelaient Tviv xarà vojj.ou; TroT^iTsiav, c'est-à-dire qu'à parler exactement, il n'en avait point; car celui à qui l'on demande quelle est sa religion, et qui répond la religion du prince, se montre plus courtisan que religieux. Ammonius l'éclectique n'écrivit point, ce qui le distingue de l'Ammonius d'Eusèbe. Il imposa à ses disciples un profond silence sur la nature et l'objet de ses leçons. Il craignit que les disputes, qui ne manqueraient pas de s'élever entre ses disciples et les autres philosophes, n'augmentassent le mépris de la philosophie et le scandale des petits esprits ; ce qui est très-conforme à ce que nous lisons de lui dans Hiéroclès : Cum hactenus magnœ inter Platonicos et Aristotelicos,
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('(vlcrosquc j)hilosophos e.rstid.ssrnl rontnitionrs, qnormn insania co usquc cral prorcda, ut scripta qiuxpic pnrrcplonmi suorum dcprcvarcnt, qno nuigis riros hos inler se pugnantes sisterent, (tfHs quoddui l'dplns ttd philosophitnn Aiwnonius ^ vir Oeoi^ifW/CTo;, rrjcctis, qinr j)1iilosopln(r contnnptni iranl et opprohrio, opùiiomu/f diascnfioniOus, perpurf/atisquc et resectis, quce nlrinque iwcreverant nugis, in pncripuis qiiibusquc cl maxime ncrcssariis doguuitibus concorde}}! esse Plato)iis et Aristotelis j}]iilosop1ii(nti dcmonstravit^ siccpicpldlosopliidm a conte}itionibus liberam suis discipulis tradidit. Ammonius dit donc à ses disciples: (( Commençons par nous séparer de ces auditeurs oisifs, dont nous n'avons aucun secours à attendre dans la recherche de la vérité ; ils se sont amusés assez longtemps aux dépens d'Aristote et de Platon ; méditons dans le silenceces précepteurs du genre humain. Attachons-nous particulièrement à ce qui peut étendre l'esprit, purifier l'àme, élever l'homme au-dessus de sa condition, et l'approcher des immortels. Que ces sources fécondes de doctrine ne nous fassent ni mépriser ni négliger celles où nous espérerions de puiser encore une seule goutte d'instruction solide. Tout ce que les hommes ont produit de bon nous appartient. Si la secte intolérante qui nous persécute aujourd'hui peut nous procurer quelques lumières sur Dieu, sur l'origine du monde, sur l'âme, sur sa condition présente, sur son état à venir, sur le bien, sur le mal moral, profitons-en. Aurions-nous la mauvaise honte de rejeter des principes qui tendraient à nous rendre meilleurs, parce qu'ils seraient renfermés dans les livres de nos ennemis? 3Iais avant tout, engageons-nous à ne révéler notre philosophie à ces hommes que le torrent de la superstition nouvelle entraîne que quand ils seront capables d'en profiter. Que le serment en soit fait à la face du ciel. » Cette philosophie conciliatrice, paisible et secrète, qui s'imposait un silence rigoureux, et qui était toujours disposée à écouter et à s'instruire, plut beaucoup aux hommes sensés. Elle fut aussi favorisée par le gouvernement, qui ne demandait pas mieux de voir les esprits se porter de ce côté ; non qu'il se souciât beaucoup que telle secte prévalut sur telle autre, mais il n'ignorait pas que tous ceux qui entraient dans l'école d' Ammonius étaient perdus pour celle de Jésus-Christ. Ammonius eut un grand nombre de disciples. Ils gardèrent, du moins pen-
dant la vie de leur maître, un silence si religieux sur sa doctrine, que nous n'en parlerions que par conjecture. Cependant Ammonius s'étant proposé de donner à Vérlerlis7ne toute la faveur possible, il est certain qu'il eut de l'indulgence pour le goût dominant de son temps, et que ses leçons furent mêlées de théologie et de philosophie. Ce mélange monstrueux produisit dans la suite les plus mauvais effets. L'éclectisme dégénéra, sous les successeurs d'Ammonius, en une théurgie abominable. Ce ne fut plus qu'un rituel extravagant d'exorcismes, d'incantations, d'évocations et d'opérations nocturnes, superstitieuses, souterraines et magiques ; et ses disciples ressemblèrent moins à des philosophes qu'à des sorciers.
Denis Longin, ce rhéteur célèbre de qui nous avons un Traité du Sublime, fut un des philosophes de l'école d'Ammonius. Longin voyagea; les voyages étaient beaucoup selon l'esprit de la secte éclectique. Il conféra avec les orateurs, les philosophes, les grammairiens, et tous ceux qui, de son temps, avaient quelque réputation dans les lettres. 11 eiit passé pour un grand philosophe, s'il n'eût pas été le premier philologue du monde ; mais il excella tellement dans les lettres qu'on ne parla point de lui comme philosophe. Eunapius nous le donne encore comme un homme profondément versé dans l'histoire. Il l'appelle pt€lio9-/f/.Yiv Tivà £tJn|,'u-/ov, bibliothèque vivante, éloge qu'on a donné depuis à tant d'autres. Il eut pour disciples Porphyre et Zénobie, reine d'Orient. L'honneur d'enseigner la philosophie et les lettres à une reine lui coûta la vie. Zénobie, seule maîtresse du trône des Palmyréniens, après le meurtre d'Édenathe (Odenat ou Odonat), son mari, envahit l'Egypte et quelques provinces de l'empire. Aurélien marcha contre elle, la vainquit et la fit prisonnière. Longin, soupçonné d'avoir mal conseillé Zénobie, fut condamné à mort par l'empereur. Il apprit l'ordre de son supplice avec fermeté, et il employa l'art dans lequel il excellait à relever le courage de ses complices, et à les détacher de la vie. Il avait beaucoup écrit; les fragments qui nous restent de son Traité du Sublime suffisent pour nous montrer quelle était la trempe de son esprit.
Hérennius et Origène sont les deux éclectiques de l'école d'Ammonius que l'histoire de la secte nous offre immédiatement après Longin. Nous ne savons d'Hérennius qu'une chose, c'est
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(\[i"\[ viola l(! |)i('ini(3i' lo secret (ju'il avait juré à yVinmonius, et (|ii'il enliaîiia par son exemple Origène et Plotln à divulguer la philosophie écleclique. Cet Origène n'est point celui des chréti(Mis. L'éclectique mourut âgé de soixante-dix ans, peu de temps avant la fin du règne des empereurs Gallus et Vollusien.
Voici un des [)his célèbres défenseurs de l'école ammoiiienne, c'est Ploliii; Porphyre, sou condisciple et sou ami, nous a laissé sa vie. Mais quel fond peut-on faire sur le récit d'un homme qui s'était proposé de mettre Plolin en parallèle avec Jésus-Christ, et qui était assez peu philosophe pour s'imaginer qu'il les placerait de niveau dans la mémoire des hommes, en attribuant des miracles à Plotin? Si l'on rendait justice à Porphyre sur cette misérable supercherie, loin d'ajouter foi aux miracles de Plotin, on regarderait son historien, malgré toute la violence avec laquelle on sait ({u'il s'est déchaîné contre la religion chrétienne, comme peu convaincu de la fausseté des miracles de Jésus-Christ. Plotin naquit dans l'une des deux Lycopolis d'Egypte, la treizième année du règne d'Alexandre Sévère, et se livra à l'étude de la philosophie à l'càge de vingthuit ans. Il suivit les maîtres les plus célèbres d'x\Iexandrie: mais il sortit chagrin de leurs écoles. C'était un homme mélancolique et superstitieux; et comme les philosophes qu'il avait écoutés faisaient assez peu de cas des mystères de son pays, il les regarda comme des gens qui promettaient la sagesse sans la posséder. Le dégoût de leurs principes le conduisit dans l'école d'Ammonius. A peine eut-il entendu celui-ci disserter du grand principe et de ses émanations, qu'il s'écria : Voilà l'homme que je cherchais. Il étudia sous Ammonius pendant onze ans. 11 ne se détermina à quitter son école que pour parcourir l'Inde et la Perse, et s'instruire plus à fond des rêveries mystiques et des opérations thtturgiques des mages et des gymnosophistes; car il prenait ces choses pour la seule véritable science. Une circonstance qu'il regarda comme favorable à son dessein, ce fut le départ de l'empereur Gordien pour son expédition contre les Parthes; mais Gordien fut tué dans la Mésopotamie, et notre philosophe risqua plusieurs fois de perdre la vie avant que d'avoir regagné Antioche. Il passa d'Antioche à Rome; il avait alors quarante ans ; il se trouvait sur un grand théâtre ;
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rien ne l'empêchait de s'y montrer, que le serment qu'il avait fait à Ammonius; l'indiscrétion d'Hérennius leva cet obstacle; Plotin, se croyant dégagé de son serment parle parjure d'Hérennius, professa publiquement V éclectisme pendant dix ans, mais seulement de vive voix, sans rien dicter. On l'interrogeait, et il ré])ondait. Cette manière de philosopher devenant de jour en jour plus bruyante, par les disputes qu'elle excitait entre ses disciples, et plus fatigante pour lui par la nécessité où il se trouvait à chaque instant de répondre aux mêmes questions, il prit le parti d'écrire. Il commença la première année de Galien, et la dixième il avait composé vingt et un ouvrages sur différents sujets. On ne se les procurait pas facilement : pour conserver encore quelques vestiges de la discipline philosophique d'Ammonius, on ne les communiquait qu'à des élèves bien éprouvés, qu'aux éclectiques d'un jugement sain et d'un âge avancé. C'était, comme on le verra dans la suite, tout ce que la métaphysique peut avoir de plus entortillé et de plus obscur, la dialectique de plus subtil et de plus ardu, un peu de morale, et beaucoup de fanatisme et de théurgie. Mais s'il y avait peu de danger à lire Plotin, il y en avait beaucoup à l'entendre. La présence d'un auditoire nombreux élevait son esprit; sa bile s'enflammait; il voyait en grand; on se laissait insensiblement entraîner et séduire par la force des idées et des images qu'il déployait en abondance; on partageait son enthousiasme; et comme l'on jugeait de la vérité et de la beauté de ce qu'on venait d'entendre par la violence de l'émotion qu'on en avait éprouvée, on s'en retournait convaincu que Plotin était le premier homme du monde ; et en effet c'était une tête de la trempe de celle de nos Cardan, de nos Kircher, de nos Malebranche, de ces hommes moins utiles que rares : Quorum ingenium miro ardorc inflammatum, et ncscio qua atnbitiotie ductum, scse judicii habenis coerceri œgre fert et indigjiatur; qui objectorum magnitudine capti et ahrepti sibi sœpc ipsi non sunt prœsentes, ex Jiorum numéro qui non quid dicant scntiantve perpendunt, sed cogitationum vividis^imarum fertilissimarumquc fluctibus obvoluti, amplectuntur, quidquid œstuanti imaginationi occurrit altum, singulare et ab aliis diversum, fwidamento fulciatur aliquo vel nullo, dwmnodo mentibm aliorum attonitis ojferatur aliquid portentosum et enor7ne. Voilà ce que
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Plotin possédait dans un dogrc surproiiant; sa Cv^ure, d'ailleurs, était iiiiposaïKo et noblo. Tous les mouvements de son âme venaient se peindre sur son visage; et lorsqu'il parlait, il s'échappait de son regard, de son geste, de son action et de toute sa personne, une persuasion dont il était difficile de se défondre, surtout quand on ap[)ortail de son côté quelque disposition naturelle à l'enthousiasme. C'est ce qui arriva à un certain Rogatien ; les discours de Plotin lui échauiïèrent tellement la tète, qu'il abandonna le soin de ses alTaires, chassa ses domestiques, méprisa des dignités auxquelles il était désigné, et tomba dans une misère affreuse, mais au milieu de laquelle il eut le bonheur de conserver sa frénésie.
Avec des qualités telles que celles que l'histoire accorde à Plotin, on ne manque pas de disciples; aussi en eut-il beaucoup, parmi lesquels on nomme quelques femmes. Ses vertus lui méritèrent la considération des citoyens les plus distingués; ils lui confièrent en mourant la fortune et l'éducation de leurs enfants. Pendant les vingt-six ans qu'il vécut k Rome, il fut l'arbitre d'un grand nombre de différends, qu'il termina avec tant d'équité, que ceux même qu'il avait condamnés devinrent ses amis. Il fut honoré des grands. L'empereur Galien et sa femme Salonine en firent un cas particulier. Il ne leur demanda jamais qu'une grâce, qu'il n'obtint pas : c'était la souveraineté d'une petite ville de la Campanie, qui avait été ruinée, et du petit territoire qui en dépendait. La ville devait s'appeler Platonopolis ou la ville de Platon. Plotin s'engageait à s'y renfermer avec ses amis, et à y réaliser la république de ce philosophe ; mais il arriva alors ce qui arriverait encore aujourd'hui; les courtisans tournèrent ce projet en ridicule, traduisirent Plotin comme une espèce de fou, en dégoûtèrent l'empereur et empêchèrent qu'une expérience très -intéressante ne fût tentée.
Ce philosophe vivait durement, ainsi qu'il convenait à un homme qui regardait ce monde comme le lieu de son exil, et son corps comme la prison de son âme ; il professait la philosophie sans relâche ; il abusait trop de sa santé pour se bien porter, et il en faisait trop peu de cas pour appeler le médecin quand il était indisposé ; il fut attaqué d'une esquinancie dont il mourut à l'âge de soixante-six ans, la seconde année du règne XIV. 21
de l'empereur Claude. 11 disait en mourant : Eqmdcm jam enitor qnod in nobis dirimim est, ad dirimim ipsum qnodvigct in univcrso adjungere : <( Je m'efforce de rendre à l'âme du monde la particule divine que j'en tiens séparée. » 11 admettait la métempsycose, comme une manière de se purifier, mais il mourut convaincu que son âme était devenue si pure, par l'étude continuelle de la philosophie, qu'elle allait rentrer dans le sein de Dieu, sans passer par aucune épreuve nouvelle. Sa philosophie fut généralement adoptée, et l'école d'Alexandrie le regarda comme son chef, quoiqu'il eût eu pour prédécesseurs Ammonius et Potamon.
Amelius, successeur de Plotin, avait passé ses premières années sous l'institution du stoïcien Lysimaque. Il s'attacha ensuite à Plotin. Il travailla pendant vingt-quatre ans à débrouiller le chaos des idées moitié philosophiques, moitié théurgiques de ce vertueux et singulier fanatique. Il écrivit beaucoup; et quand ses ouvrages n'auraient servi qu'à réconcilier Porphyre avec V éclectisme de Plotin, ils n'auraient pas été inutiles au progrès de la secte.
Porphyre, cet ennemi si fameux du nom chrétien, naquit à Tyr la douzième année du règne d'Alexandre Sévère, deux cent trente-trois ans après la naissance de Jésus-Christ. Il apostasia pour quelques coups de bâton que des chrétiens lui donnèrent mal à propos. Il étudia à Athènes sous Longin, qui l'appela Porphyre-^ Malchus, son nom de famille, paraissait trop dur à l'oreille du rhéteur. Malchus ou Porphyre avait alors dix-huit ans; il était déjà très-versé dans la philosophie et dans les lettres. A l'âge de vingt ans, il vint à Rome étudier la philosophie sous Plotin. Une extrême sobriété, de longues veilles, des disputes continuelles lui brûlèrent le sang, et tournèrent son esprit à l'enthousiasme et à la mélancolie. J'observerai ici en passant qu'il est impossible en poésie, en peinture, en éloquence, en musique, de rien produire de sublime sans enthousiasme. L'enthousiasme est un mouvement violent de l'âme, par lequel nous sommes transportés au miheu des objets que nous avons à représenter ; alors nous voyons une scène entière se passer dans notre imagination, comme si elle était hors de nous; elle y est en effet, car tant que dure cette illusion, tous les êtres présents sont anéantis, et nos idées sont réalisées à
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leur place; ce ikî sont (|iie nos idrcs qiio nous apercevons; cependant nos mains lonriient des corps, nos yeux voient des «"'Ires animés, nos oreilles cnlcndeiil des voix. Si cet élat n'est pas de la folie, il en es( hien voisin. Voilà la l'aison |)Our laquelle il faut un lrès-<jjrand sens pour balancer l'enthousiasme. L'enlhoiisiasmc n'eniraîne que quand les esprits ont (^té préparés et soumis par la force de la raison ; c'est un principe que les poètes ne doivent jamais perdre de vue dans leurs fictions, et que les hommes éloquents ont toujours observé dans leurs mouvements oratoires. Si l'enthousiasme prédomine dans un ouvrage, il répand dans toutes ses parties je ne sais quoi de gigantesque, d'incroyable et d'énorme. Si c'est la disposition habituelle de l'âme, et la pente acquise ou naturelle du caractère, on tient des discours alternativement insensés et sublimes; on se porte à des actions d'un héroïsme bizarre, qui marquent en même temps la grandeur, la force et le désordre de l'âme. L'enthousiasme prend mille formes diverses; l'un voit les cieux ouverts sur sa tête, l'autre les enfers s'ouvrir sous ses pieds; celui-ci se croit au milieu des esprits célestes, il entend leurs divins concerts, il en est transporté; celui-là s'adresse aux furies, il voit leurs torches allumées, il est frappé de leurs cris; elles le poursuivent; il fuit effrayé devant elles. Porphyre n'était pas éloigné de cet état enchanteur ou terrible, lorsque Plotin, qui le suivait à la piste, l'atteignit; il était assis à la pointe du promontoire de Lilybée; il versait des larmes; il tirait de profonds soupirs de sa poitrine; il avait les yeux fixement attachés sur les eaux; il repoussait les aliments qu'on lui présentait; il craignait l'approche d'un homme; il voulait mourir. Il était dans un accès d'enthousiasme qui grossissait à son imagination les misères de la nature humaine, et qui lui représentait la mort comme le plus grand bonheur d'un être qui pense, qui sent, qui a le malheur de vivre. Voici un autre enthousiaste; c'est Plotin, qui, fortement frappé du péril où il aperçoit son disciple et son ami, éprouve sur-le-champ un autre accès d'enthousiasme qui sauve Porphyre de la fureur tranquille et sourde dont il est possédé. Ce qu'il y a de singulier, c'est que celui-ci se prend pour un homme sensé; écoutez-le : SUidimn nunc isiud, o Porp/tyri, inum non sanœ mentis est, scd animi alra bile furentis. Un troisième qui eût été
témoin, de sang-froid, de l'action outrée et du ton emphatique de Plotin, n'auiait-il pas été tenté de lui rendre à lui-même son apostrophe, et de lui dire, en imitant son action et son emphase : Studium nunc isliid, o Plotine, tiium, honcstœ rêvera mentis cst^ sed animi xplcndida bile furentis. Au reste, si un accès d'enthousiasme peut être réprimé, c'est par un autre accès d'enthousiasme. La véritable éloquence serait en pareil cas faible, froide, et resterait sans effet; il faut un choc plus violent, et la secousse d'un instrument plus analogue. Porphyre, fortement persuadé que le christianisme rend les hommes méchants et misérables (méchants, disait-il, en multipliant les devoirs à l'infini et en pervertissant l'ordre des devoirs; misérables, en remplissant les âmes de remords et de terreurs,) écrivit quinze livres pour les détromper. Je crains bien que Théodose ne leur ait fait trop d'honneur par l'édit qui les supprima; et j'oserais presque assurer, sur les fragments qui nous en restent dans les Pères qui l'ont réfuté, qu'il y avait beaucoup plus d'éloquence et d'enthousiasme que de bon sens et de philosophie. Il m'a semblé que l'enthousiasme était une maladie épidémique particulière à ces temps, qui n'avait pas entièrement épargné les hommes les plus respectables par leurs talents, leurs connaissances, leur état et leurs mœurs. L'un croyait avoir répondu à Porphyre, lorsqu'il lui avait dit qu'?7 était l'ami intime du diable ^ un autre prenait, sans s'en apercevoir, le ton de Porphyre, lorsqu'il l'appelait impie^ blasphémateur, fou, calomniateur, imjmdent, sycophante. La cause du christianisme était trop bonne, et les Pères avaient trop de raisons pour accumuler tant d'injures. Cet endroit ne sera pas le seul de cet article où nous aurons lieu de remarquer, pour la consolation des âmes faibles et la nôtre, que dans les plus grands saints l'homme perce toujours par quelque endroit. Porphyre vécut beaucoup plus longtemps qu'on ne pouvait l'espérer d'un homme de son caractère. Il atteignit l'âge de soixante et douze ans, et ne mourut que l'an 305 de Jésus-Christ.
Jamblique, disciple de Porphyre, fut une des lumières principales de l'école d'Alexandrie. Le paganisme menaçait ruine de toutes parts, lorsque ce philosophe théurgiste parut; il combattit pour ses dieux, et ne combattit pas sans succès. C'est une chose remarquable que l'aversion piesque générale des
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philosophes éclectiques pour le christianisme, cl leur altacheiiieiU opiniâtre à l'idolàlrie. Pouvait-il donc y avoir un système plus ridicule que celui de la mythologie? S'il (Hait naturel que le sacrifice exigé dans la religion chrétienne, de l'esprit de l'homme par des mystères, dc! son corps par des jeûnes et des mortifications, de son cœur par une ahnégalion entière de soimême, en éloignât des hommes charnels et des raisonneurs orgueilleux, l'était-il qu'un Potamon, un Ammonius, un Longhi, un Plotin, un Jamblique, ou fermassent les yeux sur les absurdités de l'histoire de .lupiter, ou ne les aperçussent point? Jamblique était dc Chalcis, ville de Gélésyrie; il descendait de parents illustres : il eut pour instituteur Anatolius, philosophe d'un mérite peu inférieur à Porphyre. 11 fut d'un caractère doux, un peu renfermé, ne s'ouvrant guère qu'à ses disciples; moins éloquent que Porphyre; et l'éloquence ne devait pas être comptée pour peu de chose dans des écoles où l'on professait particulièrement la théurgie, système auquel il était impossible de donner quelques couleurs séduisantes sans le secours du sublime et de l'enthousiame : cependant il ne manqua pas d'auditeurs, mais il les dut moins à ses connaissances qu'à son affabilité. Il avait de la gaieté avec ses amis, et il leur en inspirait : ceux qui avaient une fois goûté le charme de sa société ne pouvaient plus s'en détacher. L'histoire ne nous a rien raconté de nos mystiques, que nous ne retrouvions dans celle de Jamblique. 11 avait des extases, son corps s'élevait dans les airs pendant ses entretiens avec les dieux; ses vêtements s'éclairaient de lumière, il prédisait l'avenir, il commandait aux démons, il évoquait des'génies du fond des eaux. Jamblique écrivit beaucoup, il laissa la Vie de Pythagore, une Exposition de son Système théologique, des Exhortations à l'étude de Xéclectisme, un Traité des sciences mathématiques, un Commentaire sur les Institutions arithmétiques de Nicomaque, une Exposition des mystères égyptiens. Parmi ces ouvrages il y en a plusieurs où l'on aurait peine à reconnaître un prétendu faiseur de miracles : mais qui reconnaîtrait Newton dans un Commentaire sur V Apocalypse'^, et qui croirait que cet homme qui a assemblé tout Londres dans une église, pour être témoin des résurrections qu'il promet sérieusement d'opérer, est le géomètre Fatio? Jamblique mourut l'an de Jésus-Christ 333,
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SOUS le règne de Constantin. La conversion de ce prince à la religion chrétienne fut un événenienl fatal pour la philosophie; les temples du paganisme furent renversés, les portes des écoles éclectiques fermées, les philosophes dispersés : il en coûta même la vie à quelques-uns de ceux qui osèrent braver les conjonctures.
Tel fut le sort de Sopatre, disciple de Jamblique; il était d'Apamée, ville de Syrie : Eunape en parle comme d'un homme éloquent dans ses écrits et dans ses discours. 11 ajoute que l'étendue de ses connaissances lui avait acquis parmi les Grecs la réputation du premier philosophe de son temps (tov etckj-/;- [/.oTarov TOV Te tzolo zXkr,(jiv ètti Trai^suGct ye-ysvr.y.évov). Voici le fait tel qu'on le lit dans Eunape. Constantinople ou Byzance (car c'est la même ville sous deux noms différents) fournissait anciennement l'Attique de vivres, et il est incroyable la quantité de grains que cette province de la Grèce en tirait; mais il arriva dans ces temps que les vaisseaux qui venaient chargés d'Egypte, et que toutes les provisions qu'on tirait de la Syrie, de la Phénicie, de l'Asie entière, et d'une infinité d'autres contrées nourricières de l'empire, ne purent suffire aux besoins de la multitude innombrable de prisonniers que l'empereur avait rassemblés dans Byzance, et cela par la vanité puérile de recueillir au théâtre un plus grand nombre d'applaudissements : et de quelle sorte encore, et de quels gens? d'une populace pleine de vin, d'hommes à qui l'ivresse ne permettait ni de parler ni de se tenir debout, de barbares et d'étrangers qui savaient à peine prononcer son nom. Mais telle était la situation du port de Constantinople, que couvert par des montagnes, il n'y avait qu'un seul vent qui en favorisât l'entrée; et ce vent ayant cessé de souffler, et suspendu trop longtemps l'arrivée des vivres dans une conjoncture où la ville, qui regorgeait d'habitants, en avait un besoin plus pressant, la famine se fit sentir. On se rendit à jeun au théâtre; et comme il n'y avait presque point de gens ivres, il y eut peu d'applaudissements, au grand étonnement de l'empereur, qui n'avait pas rassemblé tant de bouches pour qu'elles restassent muettes. Les ennemis de Sopatre et des philosophes, attentifs à saisir toutes les occasions de les desservir et de les perdre, crurent en avoir trouvé une très-favorable dans ce contre-temps : C'est ce Sopatre,
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dirent-ils au nvdiilc empereur, rcl liom)ne que vous tirez coïhblr (le hnit de biciifdits, et qui est parvenu, par sii politique, à. s'asseoir sur le trône à côté de vous, c'est lui qui, par les secrets de sa philosophie malfaisante, tient les vents enehainh, et s oppose à votre Iriomplie et à votre gloire, tandis quil vous séduit par les fati.v éloges quil vous prodigue. L'empereur irrité ordonne la mort de Sopatre, et le malheureux philosophe tombe sur-le-champ i'rappé d'uu coup de hache. Hélas! il était arrivé à la cour dans le dessein de défendre la cause des philosophes, et d'arrêter, s'il était possible, la persécution qu'on exerçait contre eux. Il avait présumé quelques succès de la force de son éloquence et de la droiture de ses intentions, et en effet il avait réussi au delà de ses espérances; l'empereur l'avait admis au nombre de ses favoris, et les philosophes commençaient à prendre crédit à la cour, les courtisans à s'en alarmer, et les intolérants à s'en plaindre. Ceux-ci s'étaient apparemment déjà rendus redoutables au prince même, qu'ils avaient entraîné dans leurs sentiments, puisqu'il paraît que Sopatre fut une victime qu'il leur immola malgré lui, afin de calmer les murmures qui commençaient à s'élever. « Pour dissiper les soupçons qu'on pourrait avoir que celui qui avait accueilli favorablement un hiérophante, un théurgiste, ne fût un néophyte équivoque, il se détermina (dit Suidas) à faire mourir le philosophe Sopatre, ut fidem faceret se non amplius religioni gentili addictum esse ». Ablabius, courtisan vil, sans naissance, sans âme, sans vertus, un de ces hommes faits pour capter la faveur des grands par toutes sortes de voies, et pour les déshonorer ensuite par les mauvais conseils qu'ils leur donnent en échange des bienfaits qu'ils en reçoivent, était devenu jaloux de Sopatre, et ce fut cette jalousie qui accéléra la perte du philosophe. Pourquoi faut-il que tant de rois commandent toujours et ne lisent jamais!
Édésius était de Gappadoce; sa famille était considérée, mais elle n'était pas opulente. 11 se livra à l'étude de la philosophie dans Athènes, où on l'avait envoyé pour y apprendre quelque art lucratif : c'était répondre aussi mal qu'il était possible aux intentions de ses parents, qui auraient donné pour une pièce d'or tous les livres de la République de Platon. Cependant sa sagesse, sa modération, son respect, sa patience,
ses discours, parvinrent à réconcilier son père avec la philosophie; le bon homme conçut enfin qu'une science qui rendait son fils heureux sans les richesses était préférable à des richesses qui n'avaient jamais fait le bonheur de personne sans cette science. La réputation de Jamblique appela Édésius en Syrie ; Jamblique le chérit, l'instruisit et lui conféra le grand don, le don par excellence, le don d'enthousiasme. Les théurgistes ne pouvaient donner de meilleures preuves du cas infini qu'ils faisaient de la religion chrétienne que de s'attacher à la copier en tout. Les apôtres avaient conféré le Saint-Esprit, ou cette qualité divine en vertu de laquelle on persuade fortement ce dont on est fortement persuadé : les éclectiques parodièrent fort heureusement ces effets avec leur enthousiasme. Cependant la persécution que l'empereur exerçait contre les philosophes augmentait de jour en jour; Édésius épouvanté eut recours aux opérations de la théurgie pour en être éclairci sur son sort : les dieux lui promirent ou la plus grande réputation s'il demeurait dans la société, ou une sagesse qui l'égalerait aux dieux s'il se retirait d'entre les hommes. Édésius se disposait à prendre ce dernier parti, lorsque ses disciples s'assemblent en tumulte, l'entourent, le prient, le conjurent, le menacent et l'empêchent d'aller, par une crainte indigne d'un philosophe, se reléguer dans le fond d'une forêt, et de priver les hommes des exemples de sa vertu et des préceptes de sa philosophie, dans un temps où la superstition, disaient-ils, s'avançait à grands pas et entraînait la multitude des esprits. Édésius établit son école à Pergame : Julien le consulta, l'honora de son estime, et le combla de présents : la promesse des dieux qu'il avait consultés s'accomplit; son nom se répandit dans la Grèce; on se rendit à Pergame de toutes les contrées voisines. Il avait un talent particulier pour humilier les esprits fiers et transcendants et pour encourager les esprits faibles et timides. Les ateliers des artistes étaient les endroits qu'il fréquentait le plus volontiers au sortir de son école; ce qui prouve que l'enthousiasme et la théurgie n'avaient point éteint en lui le goût des connaissances utiles. Il professa la philosophie jusque dans l'âge le plus avancé.
Eustathe, disciple de Jamblique et d'Édésius, fut un homme éloquent et doux, sur le compte duquel on a débité beaucoup de sottises. J'en dis autant de Sosipatra; des vieillards la
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(IcMuandcnl îi son pèru, vl lui pioiivciil |)ar des miracles qu'il ne |)('iit (Ml coiisciciicc i;i leur icfiiser : le pèro cède sa fdlc, les vieillards s'en emparcMil, riiiiliciil à Ions les mystères de Vnicclisnic et de la Ihéurgie, lui confèrent le don d'enthousiasme et disparaissent, sans qu'on ait jamais su ce qu'ils étaient devenus. J'en dis autant d'Antonin, (ils de Sosipalra; je remarquerai seulement de celui-ci qu'il ne lit j)oint de miracles, parce ([ue l'empereiu" n'aimait pas que les philosophes en lissent. Il y eut un moment où la frayeur pensa faire ce qu'on devait attendre du sens commun, ce fut de séparer la philosophie de la théurgie, et de renvoyer celle-ci aux diseurs de bonne aventure, aux saltimbanques, aux fripons et aux prestigiateurs. Eusèbe de Minde en Carie, qui parut alors sur la scène, distingua les deux espèces de purifications que la philosophie éclectique recommandait également; il appela l'une ///a<r^/'^?/f, et l'autre rationnelle, et s'occupa sérieusement à décrier la première; mais les esprits en étaient trop infectés : c'était une trop belle chose que de commercer avec les dieux, que d'avoir les démons à son commandement, que de les appeler à soi par des incantations, ou de s'élever à eux par l'extase, pour qu'on pût détromper facilement les hommes d'une science qui s'arrogeait ces merveilleuses prérogatives. S'il y avait un homme alors auprès duquel la philosophie d'Eusèbe devait réussir, c'était l'empereur Julien ; cependant il n'en fut rien. Juhen quitta ce philosophe sensé pour se livrer aux deux plus violents théurgistes que la secte éclectique eût encore produits, Maxime d'Ephèse et Ghrysanthius.
Maxime d'Éphèse était né de parents nobles et riches ; il eut donc à fouler aux pieds les espérances les plus flatteuses, pour se livrer à la philosophie ; c'est un courage trop rare pour ne pas lui en faire un mérite. Personne ne fut plus évidemment appelé à la théurgie et à V éclectisme, si l'on regarde l'éloquence comme le caractère de la vocation. Maxime paraissait toujours agité par la présence intérieure de quelque démon ; il mettait tant de force dans ses pensées, tant d'énergie dans son expression, tant de noblesse et de grandeur dans ses images, je ne sais quoi de si frappant et de si sublime, même dans sa déraison, qu'il ôtait à ses auditeurs la liberté de le contredire : c'était Apollon sur son trépied, qui maîtrisait les âmes et commandait
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aux esprits. Il était savant; des connaissances profondes et variées fournissaient un aliment inépuisable à son enthousiasme : il eut Édésius pour maître, et Julien pour disciple. Il accompagna Julien dans son expédition de Perse: Julien périt, et Maxime tomba dans un état déplorable ; mais son âme se montra toujours supérieure à l'adversité. Valentinien et Valens, irrités par les chrétiens, le font charger de chaînes et jeter dans le fond d'un cachot: on ne l'en tire que pour l'exposer sur un théâtre ; il y paraît avec fermeté. On l'accuse, il répond sans manquer à l'empereur, et sans se manquer à lui-même. On prétendait le rendre responsable de tout ce qu'on reprenait dans la conduite de Julien ; il intéressa l'empereur même à rejeter cette accusation: S'il est permis, disait-il, d'accuser un sujet de tout ce que son souverain peut avoir fait de inal, pourquoi ne le louera-t-on pas de tout ce qu'il aura fait de bien? On cherchait à le perdre; chose surprenante! on n'en vint point à bout. Dans l'impossibilité de le convaincre on lui rendit la liberté; mais comme on était persuadé qu'il s'était servi de son crédit auprès de Julien pour amasser des trésors, on le condamna à une amende exorbitante, qu'on réduisit à très-peu de chose, ceux qu'on avait chargés d'en poursuivre le payement n'ayant trouvé à notre philosophe que sa besace et son bâton. La présence d'un homme avec lequel on avait de si grands torts était trop importune pour qu'on la souffilt; Maxime fut relégué dans le fond de l'Asie, où de plus grands malheurs l'attendaient. La haine implacable de ses ennemis l'y suivit; à peine est-il arrivé au lieu de son exil, qu'il est saisi, emprisonné, et livré à l'inhumanité de ces hommes que la justice emploie à tourmenter^les coupables, et qui, corrompus par ses persécuteurs, inventèrent pour lui des supplices nouveaux : ils en fu'ent alternativement l'objet de leur brutalité et de leur fureur. Maxime, lassé de vivre, demanda du poison à sa femme, qui ne balança pas à lui en apporter ; mais avant que de le lui présenter, elle en prit la plus grande partie et tomba morte : Maxime lui survécut. On cherche, en lisant l'histoire de ce philosophe, la cause de ses nouveaux malheurs, et l'on n'en trouve point d'autre que d'avoir déplu aux défenseurs de certaines opinions dominantes ; leçon terrible pour les philosophes, gens raisonneurs qui leur ont été et qui leur seront suspects
KCLKCTISMK. 3;il
dans Ions les Icinps. La l*i(»\ idciic.c, (|iii scmblail avoir oul)li(î Maxime depuis la morl dr Julien, laissa lonibor cnlin un ic^'ard de j)ilié sur ce mallicurcux. (llcaifiuc, iionune de bien, que par basard Valeiis avail nonuni' prélel en Asie, trouva, en anivant dans sa province, le pliilosophe exposé sur un chevalet, et prêt ù expirer dans les tourments : il vole U son secours, il le délivre, il lui procure tous les soins dont il était pressé dans le déplorable état où on l'avait réduit; il l'accueille, il l'admet à sa table, il le réconcilie avec l'empereur, il fait subir à ses ennemis la peine du talion, il le rétablit dans le peu de fortune qu'il devait à la commisération de ses amis et de ses parents, il y ajoute des bienfaits, et le renvoie triomphant à Constanlinople, où la considération générale du peuple et des grands semblait lui assurer du moins quelque tranquillité pour les dernières années de sa vie ; mais il n'en fut pas ainsi. Des mécontents formèrent une conspiration contre Valens; Maxime n'était point du nombre, mais il avait eu malheureusement d'anciennes liaisons avec la plupart d'entre eux. On le soupçonna d'avoir eu connaissance de leur dessein ; ses ennemis insinuèrent à l'empereur qu'il avait été consulté en qualité de théurgiste, et le proconsul Festus eut ordre de l'arrêter et de le faire mourii-; ce qui fut exécuté. Telle fut la fin tragique d'un des plus habiles et des plus honnêtes hommes de son siècle, à qui l'on ne peut reprocher que son enthousiasme et sa théurgie. Festus ne lui survécut pas longtemps, son esprit s'altéra; il crut voir en songe Maxime qui le traînait par les cheveux devant les juges des enfers; ce songe le suivait partout, il en perdit tout à fait le jugement, et mourut fou. Le peuple, oubliant les disgrâces cruelles auxquelles les dieux avaient abandonné Maxime pendant sa vie, regarda la mort de Festus comme un exemple éclatant de leur justice. Festus était odieux; Maxime n'était plus, la vénération qu'on lui portait en devint d'autant plus grande : le moyen que le peuple ne vît pas du surnaturel dans le songe du proconsul, et dans une mort qui le surprend, sans aucune cause apparente, au milieu de ses prospérités ! On n'est pas communément assez instruit pour savoir qu'un homme menacé de mort subite sent de loin des mouvements avant-coureurs de cet événement ; ce sont des atteintes sourdes qu'il néglige, parce qu'il n'en prévoit ni n'en
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craint les suites; ce sont des frissons passagers, des inquiétudes vagues, de l'abattement, de l'agitation, des accès de pusillanimité. Qu'au milieu de ces approches secrètes un homme superstitieux et méchant ait la conscience chargée de quelque crime atroce et récent, il en voit les objets, il en est obsédé; il prend cette obsession pour la cause de son malaise ; et, au lieu d'appeler un médecin, il s'adresse aux dieux; cependant le germe de mort qu'il portait en lui-même se développe et le tue, et le peuple imbécile crie au prodige. C'est faire injure à l'Être suprême, c'est s'exposer même à douter de son existence, que de chercher dans lésa (llictions et les prospérités de ce monde des marques de la justice ou de la bonté divine. Le méchant peut avoir tout, excepté cette paix de l'àme, ce doux repos d'une bonne conscience, et la sécurité qui en est l'effet.
Prisque, ami et condisciple de Maxime, était de Thesprotie. Il avait beaucoup étudié la philosophie des anciens ; il s'accordait avec Eusèbe de Minde à regarder la théurgie comme la honte de V éclectisme; mais né taciturne, renfermé, ennemi des disputes scolastiques, ayant à peu près du vulgaire l'opinion qu'il en faut avoir, c'est-à-dire n'en faisant pas assez de cas pour lui dire la vérité, ce fut un homme peu propre à s'attacher des disciples et à répandre ses opinions. Cette manière de philosopher tranquille et retirée jeta sur lui une obscurité salutaire; les ennemis de la philosophie l'oublièrent. Les autres éclectiques en furent réduits, ou à se donner la mort à euxmêmes, ou à perdre la vie dans les tourments ; Prisque, ignoré , acheva tranquillement la sienne dans les temples déserts du paganisme.
Chrysanthius, disciple d'Édésius et instituteur de Julien, joignit l'étude de l'art oratoire à celle de la philosophie: C'est a.sscz pour soi, disait-il, de connaître la vérité ; mais pour les autres il faut encore savoir la dire et la faire aimer. La philanthropie est le caractère distinct if de V homme de bien; il ne doit pas se contenter dêtre bon, il doit travailler à rendre ses^ semblables meilleurs: la vertu ne le domine pas assez fortement, s'il peut la contenir au dedans de lui-inéme. Lorsque la vertu est devenue la passion d'un homme, elle remplit son âme d'un bonheur qu'il ne saurait cacher, et que les méchants ne peu • vent feindre. C'est à la vertu qu'il appartient de faire de véri-
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Idhics ciillionsuisfcs • rcsl clic seule f/ui nnin//// le prie des fficns, des dignités et de In rie, puisqu'il n'y a <in'cUe qui sache q)i(n\d il eouvici}f de les perdre ou de les conserver. L;i tlK'iiigio, si fatale à Maxiiiiu, scrvil iitilcmeiit C.hrysantliius ; ce dernier s'en tiiil avec fennelé à l'inspection des victimes et aux règles de la divination, qui lui annonçaient les plus grands malheurs, s'il quittait sa retraite; ni les instances de Maxime, ni les invitations n^itérées de l'empereur, ni des députations expresses, ni les prières d'une épouse qu'il aimait tendrement, ni les honneurs qu'on lui oITrait, ni le bonheur qu'il pouvait se promettre, ne purent l'emporler sur ses sinistres pressentiments et l'attirer à la cour de Julien. Maxime partit, résolu, disait-il, de faire riolenee à la nalure et aux destins. Julien se vengea des refus de Chrysanthius en lui accordant le pontificat de Lydie, où il l'exhortait à relever les autels des dieux, et à rappeler dans leurs temples les peuples que le zèle de ses prédécesseurs en avait éloignés. Chrysanthius, philosophe et pontife, se conduisit avec tant de discrétion dans sa fonction délicate, qu'il n'excita pas même le murmure des intolérants : aussi ne fut-il point enveloppé dans les troubles qui suivirent la mort de Julien. Il demeura désolé, mais tranquille au milieu des ruines de la secte éclectique et du paganisme ; il fut même protégé des empereurs chrétiens. Il se retira dans Athènes, où il montra qu'il était plus facile à un homme comme lui de supporter l'adversité, qu'à la plupart des autres hommes de bien user du bonheur. Il employait ses journées à honorer les dieux, à lire les auteurs anciens, à inspirer le goût de la théurgie, de Vêelectisme et de l'enthousiasme à un petit nombre de disciples choisis, et à composer des ouvrages de philosophie. Les tendons de ses doigts s'étaient retirés à force d'écrire. La promenade était son unique délassement ; il le prenait dans les rues spacieuses, marchant lentement, gravement, et s'entretenant avec ses amis. Il évita le commerce des grands, non par mépris, mais par goût. Il mit dans son commerce avec les hommes tant de douceur et d'aménité, qu'on le soupçonna d'affecter un peu ces qualités. Il parlait bien ; on le louait surtout de savoir prendre le ton des choses. S'il ouvrait la bouche, tout le monde restait en silence. Il était ferme dans ses sentiments ; ceux qui ne le connaissaient pas assez s'exposaient
facilement à le contredire; mais ils ne lardaient pas à sentir à quel homme ils avaient affaire. Nous serions étonnés qu'avec ces qualités de cœur et d'esprit, Chrysanthius ait été un des plus grands défenseurs du paganisme, si nous ne savions combien le mystère de la croix est une étrange folie pour des hommes instruits, mais surtout pour des philosophes. Il jouissait à l'âge de quatre-vingts ans d'une santé si vigoureuse, qu'il était obligé d'observer des saignées de précaution ; Eunape était son médecin ; cependant une de ces saignées, faite imprudemment en l'absence d'Eunape, lui coûta la vie; il fut saisi d'un froid et d'une langueur dans tous les membres, qu'Oribase dissipa pour le moment par des fomentations chaudes, mais qui ne tardèrent pas à revenir, et qui l'emportèrent.
Julien, le fléau du christianisme, l'honneur de Véclectisme, et un des hommes les plus extraordinaires de son siècle, fut élevé par les soins de l'empereur Constance ; il apprit la grammaire de Nicoclès, et l'art oratoire d'Eubole : ses premiers maîtres étaient tous chrétiens, et l'eunuque Mardonius avait l'inspection sur eux. 11 ne s'agit ici ni du conquérant ni du politique, mais du philosophe. Nous préviendrons seulement ceux qui voudront se former une idée juste de ses qualités, de ses défauts, de ses projets, de sa rupture avec Constance, de ses expéditions contre les Parthes, les Gaulois et les Germains, de son retour à la religion de ses aïeux, de sa mort prématurée et des événements de sa vie, de se méfier également et des éloges que la flatterie lui a prodigués dans l'histoire profane, et des injures que le ressentiment a vomies contre lui dans l'histoire de l'Eglise. C'est ici qu'il importe surtout de suivre une règle de critique qui, dans une infinité d'autres conjonctures, conduirait à la vérité plus sûrement qu'aucun témoignage; c'est de laisser à l'écart ce que les auteurs ont écrit d'après leurs passions et leurs préjugés, et d'examiner, d'après notre propre expérience, ce qui est vraisemblable. Pour juger avec indulgence ou avec sévérité du goût effréné de Julien pour les cérémonies du paganisme ou de la théurgie, ce n'est point avec les yeux de notre siècle qu'il faut considérer ces objets : mais il faut se transporter au temps de cet empereur, et au milieu d'une foule de grands hommes, tous entêtés de ces doctrines superstitieuses ; se sonder soi-même, et voir sans partialité
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dans le (oiid de son cdMir, si \\u\ rni v{r plus sage qun lui. On ciai^niit de bonne Immiic (|n'il ii'.ihandonnâl, la religion clirélienne; mais l'on était bien éJoigni" de i)révoir que lu niédiocrilt' de SCS maîtres occasionnerait infailliblement son apostasie. En ed'et, lorsque rexercice assidu de ses talents naturels l'eut mis au-dessus de ses instituteurs, la curiosité le porta dans les écoles des philosophes. Ses maîtres, fatigués d'un disciple qui les embarrassait, ne répondirent pas avec assez de scrupule à la confiance de Constance. Il fréquenta à Nicomédie ce Libanius avec lequel l'empereur avait si expressément défendu qu'il ne s'entretînt, et qui se plaignait si amèrement d'une défense qui ne lui permettait pas, disait-il, de n'pandrc un seul grain de bonne .semence dans un terrain prâeieu.r dont on abandonnait la culture à un misôrable rhéteur, parce qu'il avait le talent si petit et si commun de médire des dieux. Les disputes des catholiques entre eux et avec les Ariens achevèrent d'étoufïer dans son cœur le peu de christianisme que les leçons de Libanius n'en avaient point arraché. Il vit le philosophe Maxime. On prétend que l'empereur n'ignoi'a pas ces démarches inconsidérées ; mais que les qualités supérieures de Julien commençant à l'inquiéter, il imagina, par un pressentiment qui n'était que trop juste, que pour la tranquillité de l'empire et pour la sienne propre, il valait mieux que cet esprit ambitieux se tournât du côté des lettres et de la philosophie, que du côté du gouvernement et des affaires publiques. Julien embrassa l'éclectisme. Comment se serait-il garanti de l'enthousiasme avec un tempérament bilieux et mélancolique, un caractère impétueux et bouillant, et l'imagination la plus prompte et la plus ardente ? Comment aurait-il senti toutes les puérilités de la théurgie et de la divination, tandis que les sacrifices, les évocations, et tous les prestiges de ces espèces de doctrines, ne cessaient de lui promettre la souveraineté? Il est bien difficile de rejeter en doute les principes d'un art qui nous appelle à l'empire, et ceux qui méditeront un peu profondément sur le caractère de Julien, sur celui de ses ennemis, sur les conjonctures dans lesquelles il se trouvait, sur les hommes qui l'environnaient, seront peut-être plus étonnés de sa tolérance que de sa superstition. Malgré la fureur du paganisme dont il était possédé, il ne répandit pas une goutte de sang chrétien; et il serait à couvert de tout reproche,
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si pour un prince qui commande à des hommes qui pensent autrement que lui en matière de religion c'était assez que de n'en faire mourir aucun. Les chrétiens demandaient à Julien un entier exercice de leur religion, la liberté de leurs assemblées et de leurs écoles, la participation à tous les honneurs de la société, dont ils étaient des membres utiles et fidèles, et en cela ils avaient juste raison. Les chrétiens n'exigeaient point de lui qu'il contraignît par la force des païens à renoncer aux faux dieux; ils n'avaient garde de lui en accorder le droit; ils lui reprochaient au contraire, sinon la violence, du moins les voies indirectes et sourdes dont il se servait pour déterminer les chrétiens à renoncer à Jésus-Christ. Abandonnez à elle-même, lui disaient-ils, l'œuvre de Dieu : les lois de notre Église ne sont point les lois de l'empire, ni les lois de l'empire les lois de notre Église. Punissez-nous, s'il nous ajvive Jamais d'enfreindre celles-là; mais n'imposez à nos consciences aucun joug. Mettez-vous à la place d'un de vos sujets païens, et supposez à votre place un prince chrétien : que penseriez-vous de lui, s'il employait toutes les ressources de la politique pour vous attirer dans nos temples? Vous en faites trop, si l'équité ne vous autorise pas; vous n'en faites pas assez, si vous avez pour vous cette autorité. Quoi qu'il en soit, si Julien eût réfléchi sur ce qui lui était arrivé à lui-même, il eût été convaincu qu'au lieu d'interdire l'étude aux chrétiens, il n'avait rien de mieux à faire que de leur ouvrir les écoles de Véclcctisme ; ils y auraient été infailliblement attirés par l'extrême conformité des principes de cette secte avec les dogmes du christianisme ; mais il ne lui fut pas donné de tendre un piège si dangereux à la religion. La Providence, qui répandit cet esprit de ténèbres sur son ennemi, ne protégea pas le christianisme d'une manière moins frappante, lorsqu'elle fit sortir des entrailles de la terre ces tourbillons de flammes qui dévorèrent les Juifs qu'il employait à creuser les fondements de Jérusalem dont il se proposait de relever le temple et les murs. Julien, trompé derechef, dans la malice de ses projets, consomma la prophétie qu'il se proposait de rendre mensongère, et l'endurcissement fut sa punition et celle de ses complices. 11 persévéra dans son apostasie; les Juifs qu'il avait rassemblés se dispersèrent comme auparavant; Ammien-Marcellin, qui nous a transmis ce fait, n'abjura point le paganisme.
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et Dieu voiiliil qu'un des iiiiiaclcs les |)lus grands et les |)Ius certains qui se soient jamais laits, qui met en défaut la mallieureuse dialectique des philosophes de nos jours, et qui remplit de trouble leurs âmes incrédules, ne convertit* personne dans le temps où il fut opéré. On raconte de cet empereur superstitieux, qu'assistant un jour à, une évocation de démons, il fut tellement effrayé à leur apparition, (pi'il lit le signe de la croix, et qu'aussitôt les démons s'évanouirent. Je demanderais volontiers à un chrétien s'il croit ce fait, ou non; s'il le nie, je lui demanderai encore si c'est, ou parce qu'il ne croit point aux démons, ou parce qu'il ne croit })oint à l'enicacité du signe de la croix, ou parce qu'il ne croit point à l'cflicacité des évocations; mais il croit aux démons; il ne peut être assez convaincu de l'eiïicacité du signe de la croix ; et pourquoi douterait-il de l'efficacité des évocations, tandis que les livres saints lui en offrent plusieurs exemples? 11 ne peut donc se dispenser d'admettre le fait de Julien, et conséquemment la plupart des prodiges de la théurgie : et quelle raison aurait-il de nier ces prodiges? J'avoue, pour moi, que je n'accuserais point un bon dialecticien bien instruit des faits de trop présumer de ses forces s'il s'engageait avec le père Balthus de démontrer à l'auteur des Oracles- et à tous ceux qui pensent comme lui, qu'il faut, ou donner dans un pyrrhonisme général sur tous les faits surnaturels, ou convenir de la vérité de plusieurs opérations théurgiques. Nous ne nous étendrons pas davantage sur l'histoire de Julien; ce que nous pourrions ajouter d'intéressant serait hors de notre objet. Julien mourut à l'âge de trente-trois ans. Il faut se souvenir, en lisant son histoire, qu'une grande qualité naturelle prend le nom d'un grand vice ou d'une grande vertu, selon le bon ou le mauvais usage qu'on en a fait, et qu'il n'appartient qu'aux hommes sans préjugés, sans intérêt et sans partialité, de prononcer sur ces objets importants.
Eunape fleurit au temps de Théodose, disciple de Maxime et de Chrysanthius; voilà les maîtres sous lesquels il avait étudié l'art oratoire et la philosophie alexandrine. Les empereurs exer-