Voyez la note de la page première du Prospectus. (D
langue? qu'est-ce qu'un vocabulaire, lorsqu'il est exécuté aussi parfaitement qu'il peut l'être? Un recueil très-exact des titres à remplir par un Dictionnaire encyclopédique et raisonné.
Un seul homme, dira-t-on, est maître de tout ce qui existe; il disposera à son gré de toutes les richesses que les autres hommes ont accumulées. Je ne peux convenir de ce principe ; je ne crois point qu'il soit donné à un seul homme de connaître tout ce qui peut être connu; de faire usage de tout ce qui est; de voir tout ce qui peut être vu ; de comprendre tout ce qui est intelligible. Quand un Dictionnaire raisonné des sciences et des arts ne serait qu'une combinaison méthodique de leurs éléments, je demanderais encore à qui il appartient de faire de bons éléments; si l'exposition élémentaire des principes fondamentaux d'une science ou d'un art est le coup d'essai d'un élève ou le chef-d'œuvre d'un maître.
Mais pour démontrer, avec la dernière évidence, combien il est difficile qu'un seul homme exécute jamais un Dictionnaire raisonné de la science générale, il suffit d'insister sur les seules difficultés d'un simple vocabulaire.
Un vocabulaire universel est un ouvrage dans lequel on se propose de fixer la signification des termes d'une langue, en définissant ceux qui peuvent être définis, par une énumération courte, exacte, claire et précise, ou des qualités ou des idées qu'on y attache. Il n'y a de bonnes définitions que celles qui rassemblent les attributs essentiels de la chose désignée par le mot. Mais a-t-il été accordé à tout le monde de connaître et d'exposer ces attributs? L'art de bien définir est-il un art si commun? j\e sommes-nous pas tous plus ou moins dans le cas même des enfants, qui appliquent, avec une extrême précision, une infinité de termes à la place desquels il leur serait absolument impossible de substituer la vraie collection de qualités ou d'idées qu'ils représentent? De là combien de difficultés imprévues quand il s'agit de fixer le sens des expressions les plus communes! On éprouve à tout moment que celles qu'on entend le moins sont aussi celles dont on se sert le plus. Quelle est la raison de cet étrange phénomène? C'est que nous sommes sans cesse dans l'occasion de prononcer qu'une chose est telle; presque jamais dans la nécessité de déterminer ce que c'est Q{\iêtre tel. Nos jugements les plus fréquents tombent sur des
objets particuliors, et le grand usage de la langue et du monde sulïit pour nous diriger. Nous ne faisons que répéter ce que nous avons entendu toute noire vie. Il n'en est pas ainsi lors- ([u'il s'agit de former des notions générales qui embrassent, sans exception, un certain nondjre d'individus. Il n'y a que la méditation la plus profonde et l'étendue des connaissances la plus surprenante qui puissent nous conduire sûrement. J'éclaircis ces principes par un exemple : nous disons, sans qu'il arrive à aucun de nous de se tromper, d'une infinité d'objets de toute espèce, qu'ils sont de luxe; mais qu'est-ce que ce luxe que nous attribuons si infailliblement à tant d'objets? Voilà la question à laquelle on ne satisfait avec quelque exactitude qu'après une discussion que les personnes qui montrent le plus de justesse dans l'application du mot luxe n'ont point faite, et ne sont peutêtre pas même en état de faire.
Il faut définir tous les termes, excepté les radicaux, c'està-dire ceux qui désignent des sensations simples ou les idées abstraites les plus générales. En a-t-on omis quelques-uns, le vocabulaire est incomplet. Veut-on n'en accepter aucun; qui est-ce qui définira exactement le mot conjugué, si ce n'est un géomètre? le mot conjugaison, si ce n'est un grammairien? le mot azimuth, si ce n'est un astronome? le mot épopée, si ce n'est un littérateur? le mot change, si ce n'est un commerçant? le mot vice, si ce n'est un moraliste? le mot hypostase, si ce n'est un théologien? le mot métaphysique, si ce n'est un philosophe? le mot gouge, si ce n'est un homme versé dans les arts? D'où je conclus que, si l'Académie française ne réunissait pas dans ses assemblées toute la variété des connaissances et des talents, il serait impossible qu'elle ne négligeât beaucoup d'expressions qu'on cherchera dans son Dictionnaire, ou qu'il ne lui échappât des définitions fausses, incomplètes, absurdes ou même ridicules.
Je n'ignore point que ce sentiment n'est pas celui de ces hommes qui nous entretiennent de tout et qui ne savent rien ; qui ne sont point de nos Académies ; qui n'en seront pas, parce qu'ils ne sont pas dignes d'en être; qui se mêlent cependant de désigner aux places vacantes; qui, osant fixer les limites de l'objet de l'Académie française, se sont presque indignés de voir entrer dans cette compagnie les Mairan, les Maupertuis et XIV. 27
les d'Alembert, et qui ignorent que la première fois que l'un d'eux y parla, ce fut pour rectifier la définition du terme midi. On dirait, à les entendre, qu'ils prétendraient borner la connaissance de la langue et le Dictionnaire de l'Académie, à un très-petit nombre de termes qui leur sont familiers. Encore, s'ils y regardaient de plus près, parmi ces termes en trouveraient-ils plusieurs, tels qu'arbre, animal, plante, fleur, vice, vertu, vérité, force, lois, pour la définition rigoureuse desquels ils seraient bien obligés d'appeler à leur secours le philosophe, le jurisconsulte, l'historien, le naturaliste, en un mot celui qui connaît les qualités réelles ou abstraites qui constituent un être tel, et qui le spécifient ou qui l'individualisent, selon que cet être a des semblables, ou qu'il est solitaire.
Concluons donc qu'on n'exécutera jamais un bon vocabulaire sans le concours d'un grand nombre de talents, parce que les définitions de noms ne diffèrent point des définitions de choses, et que les choses ne peuvent être bien définies ou décrites que par ceux qui en ont fait une longue étude. Mais, s'il en est ainsi, que ne faudra-t-il point pour l'exécution d'un ouvrage où, loin de se borner à la définition du mot, on se proposera d'exposer en détail tout ce qui appartient à la chose?
Un dictionnaire universel et raisonné des sciences et des arts ne peut donc être l'ouvrage d'un homme seul. Je dis plus, je ne crois pas que ce puisse être l'ouvrage d'aucune des sociétés littéraires ou savantes qui subsistent, prises séparément ou en corps.
L'Académie française ne fournirait à une Encyclopédie que ce qui appartient à la langue et à ses usages; l'Académie des inscriptions et belles-lettres, que des connaissances relatives à l'histoire profane, ancienne et moderne, à la chronologie, à la géographie et à la littérature; la Sorbonne, que de la théologie, de l'histoire sacrée et des superstitions; l'Académie des sciences, que des mathématiques, de l'histoire naturelle, de la physique, de la chimie, de la médecine, de l'anatomie, etc.; l'Académie de chirurgie, que l'art de ce nom ; celle de peinture, que la peinture, la gravure, la sculpture, le dessin, l'architecture, etc. ; l'Université, que ce qu'on entend par les humanités, la philosophie de l'école, la jurisprudence, la typographie, etc. ~~\
Parcourez les autres sociétés que je peux avoir omises, et
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vous vous apercevrez qu'occupr-os cliaciiiK! d'un objet particulier, (jui est sans doute du ressort d'un Dicliomiairc universel, elles en négligent une infinité d'autres qui doivent y entrer ; et vous n'en trouverez aucune qui vous fournisse la généralité de connaissances dont vous aurez besoin. Faites mieux; imposezleur à toutes un tribut ; vous verrez combien il vous manquera de choses encore ; et vous serez forcés de vous aider d'un grand nombre d'hommes répandus en différentes classes; hommes précieux, mais à qui les portes des Académies n'en sont pas moins fermées par leur état. C'est trop de tous les membres de ces savantes compagnies pour un seul objet de la science humaine ; ce n'est pas assez de toutes ces sociétés pour la science de l'homme en général.
Sans doute ce qu'on pourrait obtenir de chaque société savante en particulier serait très-utile ; et ce qu'elles fourniraient toutes avancerait rapidement le Dictionnaire universel à sa perfection. 11 y a même une tâche qui ramènerait leurs travaux au but de cet ouvrage, et qui devrait leur être imposée. Je distingue deux moyens de cultiver les sciences : l'un, d'augmenter la masse des connaissances par des découvertes, et c'est ainsi qu'on mérite le nom d'inventeur j l'autre, de rapprocher les découvertes et de les ordonner entre elles, afin que plus d'hommes soient éclairés, et que chacun ])arlicipe, selon sa portée, à la lumière de son siècle; et l'on Si^^^eWe auteurs classiques ceux qui réussissent dans ce genre, qui n'est pas sans diiïiculté. J'avoue que, quand les sociétés savantes répandues dans l'Europe s'occuperaient à recueillir les connaissances anciennes et modernes, à les enchaîner et à en publier des traités complets et méthodiques, les choses n'en seraient que mieux; du moins jugeons-en par l'effet. Comparons les quatre-vingts volumes ïn-lio de l'Académie des sciences, compilés selon l'esprit dominant de nos plus célèbres académies, à huit ou dix volumes exécutés comme je le conçois, et voyons s'il y aurait à choisir. Ces derniers renfermeraient une infinité de matériaux excellents, dispersés dans un grand nombre d'ouvrages, où ils restent sans produire aucune sensation utile, comme des charbons épars qui ne formeront jamais un brasier; et de ces dix volumes, à peine la collection académique la plus nombreuse en fournirait-elle quelques-uns. Qu'on jette les yeux sur les Mémoires de l'Aca-
demie des inscriptions, et qu'on calcule combien on en extrairait de feuilles pour un traité scientifique. Que dirai-je des Transactions philosophîqucsy et des Actes des curieux de la natui'c? Aussi tous ces recueils énormes commencent à chanceler, et il n'y a aucun doute que le premier abréviateur qui aura du goût et de l'habileté ne les fasse tomber. Ce devrait être leur dernier sort.
Après y avoir sérieusement réfléchi, je trouve que l'objet particulier d'un académicien pourrait être de perfectionner la branche à laquelle il se serait attaché, et de s'immortaliser par des ouvrages qui ne seraient point de l'Académie, qui ne formeraient point ses recueils, qu'il publierait en son nom; mais que l'Académie devrait avoir pour but de rassembler tout ce qui s'est publié sur chaque matière, de le digérer, de l'éclaircir, de le serrer, de l'ordonner, et d'en publier des traités où chaque chose n'occupât que l'espace qu'elle mérite d'occuper, et n'eût d'importance que celle qu'on ne pourrait lui enlever. Combien de mémoires qui grossissent nos recueils ne fourniraient pas une ligne à de pareils traités!
C'est h l'exécution de ce projet, étendu, non-seulement aux différents objets de nos académies, mais à toutes les branches de la connaissance humaine, qu'une Encyclopédie doit suppléer ; ouvrage qui ne s'exécutera que par une société de gens de lettres et d'artistes, épars, occupés chacun de sa partie, et liés seulement par l'intérêt général du genre humain et par un sentiment de bienveillance réciproque.
Je dis une société de gens de lettres et d'artistes^ afin de rassembler tous les talents. Je les veux épars, parce qu'il n'y a aucune société subsistante d'oi!i l'on puisse tirer toutes les connaissances dont on a besoin; et que, si l'on voulait que l'ouvrage se fît toujours et ne s'achevât jamais, il n'y aurait qu'à former une pareille société. Toute société a ses assemblées; ces assemblées laissent entre elles des intervalles, elles ne durent que quelques heures ; une partie de ce temps se perd en discussions, et les objets les plus simples consument des mois entiers ; d'où il arrivera, comme le disait un des Quarante, qui a plus d'esprit dans la conversation quebeaucoup d'auteurs n'en mettent dans leurs écrits, que les douze volumes de Y Encyclopédie auront paru, que nous en serons encore à la première
lettre de notre Vocabulaire : au lieu, ajoutait-il, que si ceux qui travaillent à cet ouvrage avaient des séances encyclopédiques comme nous avons des séances académiques, nous verrions la fin de notre ouvrage, qu'ils en seraient encore à la ])remière lettre du leur; et il avait raison.
J'ajoute, des IiO)nmes liés pur Cinlcrêl gcnéral du genre humain et par un sentiynent de bienveillance récijyroque^ parce que ces motifs étant les plus honnêtes qui puissent animer des âmes bien nées, ce sont aussi les plus durables. On s'applaudit intérieurement de ce que l'on fait; on s'échauiïe, on entreprend pour son collègue et pour son ami ce qu'on ne tenterait par aucune autre considération; et j'ose assurer, d'après l'expérience, que le succès des tentatives en est plus certain. V Encyclopédie a rassemblé ses matériaux en assez peu de temps. Ce n'est point un vil intérêt qui en a réuni et hâté les auteurs : ils ont vu leurs efforts secondés par la plupart des gens de lettres dont ils pouvaient attendre quelques secours, et ils n'ont été importunés dans leurs travaux que par ceux qui n'avaient pas le talent nécessaire pour y contribuer seulement d'une bonne page.
Si le gouvernement se mêle dun pareil ouvrage, il ne se fera point. Toute son influence doit se borner à en favoriser l'exécution. Un monarque peut, d'un seul mot, faire sortir un palais d'entre les herbes; mais il n'en est pas d'une société de gens de lettres ainsi que d'une troupe de manouvriers. Une Encyclopédie ne s'ordonne point. C'est un travail qui veut plutôt être suivi avec opiniâtreté que commencé avec chaleur. Les entreprises de cette nature se proposent dans les cours accidentellement, et par forme d'entretien ; mais elles n'y intéressent jamais assez pour n'être point oubliées à travers le tumulte et dans la confusion d'une infinité d'autres affaires plus ou moins importantes. Les projets littéraires conçus par les grands sont comme les feuilles qui naissent aux printemps, se sèchent tous les automnes, et tombent sans cesse les unes sur les autres au fond des forêts, où la nourriture qu'elles ont fournie à quelques plantes stériles est tout l'effet qu'on en remarque. Entre une infinité d'exemples en tous genres qui me sont connus, je ne citerai que celui-ci. On avait projeté des expériences sur la dureté des bois. 11 s'agissait de les écorcer, et de les laisser mourir sur pied. Les bois ont été écorcés, sont morts sur pied.
apparemment ont été coupés; c'est-à-dire que tout s'est fait, excepté les expériences sur la dureté des bois. Et comment étaitil possible qu'elles se fissent? 11 devait y avoir six ans entre les premiers ordres donnés et les dernières opérations. Si l'homme sur lequel le souverain s'en est reposé vient à mourir ou à perdre la faveur, les travaux restent suspendus, et ne se reprennent point, un ministre n'adoptant pas communément les desseins d'un prédécesseur, ce qui lui mériterait toutefois une gloire, sinon plus grande, du moins plus rare que celle de les avoir formés. Les particuliers se hâtent de recueillir le fruit des dépenses qu'ils ont faites; le gouvernement n'a rien de cet empressement économique. Je ne sais par quel sentiment très-répréhensible on traite moins honnêtement avec le prince qu'avec ses sujets. On prend les engagements les plus légers, et on exige les récompenses les plus fortes. L'incertitude que le travail soit jamais de quelque utilité jette parmi les travailleurs une indolence inconcevable ; et pour ajouter aux inconvénients toute la force possible, les ouvrages ordonnés par les souverains ne se conçoivent jamais sur la raison de l'utilité, mais toujours sur la dignité de la personne; c'est-à-dire qu'on embrasse la plus grande étendue; que les difficultés se multiplient; qu'il faut des hommes, des talents, du temps à proportion pour les surmonter, et qu'il survient presque nécessairement une révolution qui vérifie la fable du maître d'école. Si la vie moyenne de l'homme n'est pas de vingt ans, celle d'un ministre n'est pas de dix ans. Mais ce n'est pas assez que les interruptions soient plus communes, elles sont plus funestes encore aux projets littéraires, lorsque le gouvernement est à la tête de ces projets, que quand ils sont conduits par des particuliers. Un particulier recueille au moins les débris de son entreprise, il renferme soigneusement des matériaux qui peuvent lui servir dans un temps plus heureux; il court après ses avances. L'esprit monarchique dédaigne cette prudence : les hommes meurent, et les fruits de leurs veilles disparaissent, sans qu'on puisse découvrir ce qu'ils sont devenus.
Mais ce qui doit donner le plus grand poids aux considérations précédentes, c'est qu'une Encyclopédie, ainsi qu'un vocabulaire, doit être commencée, continuée et finie dans un certain intervalle de temps; et qu'un intérêt sordide s'occupe toujours
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à prolonger les ouvrages ordoiiiirspar les rois. Si l'on employait à un Dictionnaire universel et raisonné les longues années que l'étendue de son objet semble exiger, il arriverait, par les révolutions, qui ne sont guère moins rapides dans les sciences, et surtout dans les aris, que dans l;i bmgue, que ce Dictionnaire serait celui d'un siècle passé : de même ({u'un vocabulaire qui s'exécuterait lentement ne pourrait être que celui d'un règne qui ne serait plus. Les opinions vieillissent et disparaissent comme les mots; l'intérêt que l'on prenait à certaines inventions s'affaiblit de jour en jour et s'éteint; si le travail tire en longueur, on se sera étendu sur des choses momentanées dont il ne sera déjà plus question; on n'aura rien dit sur d'autres dont la place sera passée; inconvénient que nous avons nous-mêmes éprouvé, quoiqu'il ne se soit pas écoulé un temps fort considérable entre la date de cet ouvrage et le moment où j'écris. On remarquera l'irrégularité la plus désagréable dans un ouvrage destiné à représenter, selon leur juste proportion, l'état des choses dans toute la durée antérieure; des objets importants étouffés; de petits objets boursouflés : en un mot, l'ouvrage se défigurera sans cesse sous les mains des travailleurs, se gâtera plus par le seul laps de temps qu'il ne se perfectionnera par leurs soins, et deviendra plus défectueux et plus pauvre par ce qui devrait y être, ou raccourci, ou supprimé, ou rectifié, ou suppléé, que riche parce qu'il acquerra successivement.
Quelle diversité ne s'introduit pas tous les jours dans la langue des arts, dans les machines et dans les manœuvres? Qu'un homme consume une partie de sa vie à la description des arts; que, dégoûté de cet ouvrage fatigant, il se laisse entraîner à des occupations plus amusantes et moins utiles, et que son premier ouvrage demeure renfermé dans ses portefeuilles : il ne s'écoulera pas vingt ans qu'à la place de choses nouvelles et curieuses, piquantes par leur singularité, intéressantes par leurs usages, par le goût dominant, par une importance momentanée, il ne retrouvera que des notions incorrectes, des manœuvres surannées, des machines ou imparfaites, ou abandonnées. Dans les nombreux volumes qu'il aura composés, il n'y aura pas une page qu'il ne faille retoucher, et dans la multitude des planches qu'il aura fait graver, presque pas une figure qu'il ne faille redessiner. Ce sont des portraits dont les
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originaux ne subsistent plus. Le luxe, ce père des arts, est comme le Saturne de la fable, qui se plaisait à détruire ses enfants.
La révolution peut être moins forte et moins sensible dans les sciences et dans les arts libéraux que dans les arts mécaniques ; mais il s'y en est fait une. Qu'on ouvre les dictionnaires du siècle passé, on n'y trouvera, à aherration, rien de ce que nos astronomes entendent par ce terme; à peine y aura-t-il sur Vélcclricitê, ce phénomène si fécond, quelques lignes qui ne seront encore que des notions fausses et de vieux préjugés. Combien de termes de minéralogie et d'histoire naturelle dont on en peut dire autant! Si notre dictionnaire eût été un peu plus avancé, nous aurions été exposés à répéter sur la nielle , sur les maladies des grains et sur leur commerce, les erreurs des siècles passés, parce que les découvertes de M. Tillet et le système de M. Herbert sont récents.
Quand on traite des êtres de la nature, que peut-on faire de plus que de rassembler avec scrupule toutes leurs propriétés connues dans le moment où l'on écrit? Mais l'observation et la physique expérimentale multipliant sans cesse les phénomènes et les faits, et la philosophie rationnelle les comparant entre eux et les combinant, étendent ou resserrent sans cesse les limites de nos connaissances, font en conséquence varier les acceptions des mots institués, rendent les définitions qu'on en a données inexactes, fausses, incomplètes, et déterminent même à en instituer de nouveaux.
Mais ce qui donnera à l'ouvrage l'air suranné et le jettera dans le mépris, c'est surtout la révolution qui se fera dans l'esprit des hommes et dans le caractère national. Aujourd'hui que la philosophie s'avance à grands pas, qu'elle soumet à son empire tous les objets de son ressort, que son ton est le ton dominant, et qu'on commence à secouer le joug de l'autorité et de l'exemple, pour s'en tenir aux lois de la raison, il n'y a presque pas un ouvrage élémentaire et dogmatique dont on soit entièrement satisfait. On trouve ces productions calquées sur celles des hommes, et non sur les vérités de la nature. On ose proposer ses doutes à Aristote et à Platon ; et le temps est arrivé où des ouvrages qui jouissent encore de la plus haute réputation en perdront une partie, ou même tomberont entiè-
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remont dans l'oubli; cortaiiis ^M'iircs de littérature qui, faute d'une vie réelle et de niœin-s subsislantes qui leur servent de modèles, ne peuvent avoir de poétique invariable et sensée, ^ seront né<^ligés; et d'autres ([ui resteront, et que leur valeur intrinsèque soutiendra, prendront une forme toute nouvelle. Tel est l'eiïet du progrès de la raison ; progrès qui renversera tant de statues, et qui en relèvera quelques-unes qui sont renversées^'Ce sont celles des hommes rares qui ont devancé leur siècle. Nous avons eu, s'il est permis de s'exprimer ainsi, des contemporains sous le siècle de Louis XIV.
Le temps, qui a émoussé notre goût sur les questions de critique et de controverse, a rendu insipide une partie du Dictionnaire de Bayle. Il n'y a point d'auteur qui ait tant perdu dans quelques endroits, et qui ait plus gagné dans d'autres. Mais, si tel a été le sort de Bayle, qu'on juge de ce qui serait arrivé à XEncyclojJcdie de son temps. Si l'on en excepte ce Perrault, et quelques autres, dont le versificateur Boileau n'était pas en état d'apprécier le mérite, La Mothe, Terrasson, Boindin, Fontenelle, sous lesquels la raison et l'esprit philosophique ou de doute a fait de si grands progrès, il n'y avait peut-être pas un homme qui en eût écrit une page qu'on daignât lire aujourd'hui. Car, qu'on ne s'y trompe pas, il y a bien de la différence entre enfanter à force de génie un ouvrage qui enlève les suffrages d'une nation qui a son moment, son goût, ses idées et ses préjugés, et tracer la poétique du genre, selon la connaissance réelle et réfléchie du cœur de l'homme, de la nature des choses et de la droite raison, qui sont les mêmes dans tous les temps. Le génie ne connaît point les règles ; cependant il ne , s'en écarte jamais dans ses succès. La philosophie ne connaît / que les règles fondées dans la nature des êtres, qui est im- j muable et éternelle. C'est au siècle passé à fournir des \ exemples ; c'est à notre siècle à prescrire les règles. \
Les connaissances les moins communes sous le siècle passé le deviennent de jour en jour. Il n'y a point de femme à qui l'on ait donné quelque éducation qui n'emploie avec discernement toutes les expressions consacrées à la peinture, à la sculpture, à l'architecture et aux belles-lettres. Combien y a-t-il d'enfants qui ont du dessin, qui savent de la géométrie, qui sont musiciens, à qui la langue domestique n'est pas plus
familière que celle de ces arts; et qui disent, un accord, une belle forme, un contour agréable, une parallèle, une hypothénuse, une quinte, un triton, un arpégement, un microscope, un télescope, un foyer, comme ils diraient une lunette d'opéra, une épée, une canne, un carrosse, un plumet? Les esprits sont encore emportés d'un autre mouvement général vers l'histoire naturelle, l'anatomie, la chimie et la physique expérimentale. Les expressions propres à ces sciences sont déjà très-communes, et le deviendront nécessairement davantage. Qu'arrivera-t-il de là? c'est que la langue, même populaire, changera de face; qu'elle s'étendra à mesure que nos oreilles s'accoutumeront aux mots par les applications heureuses qu'on en fera. Car, si l'on y réfléchit, la plupart de ces mots techniques que nous employons aujourd'hui ont été originairement du néologisme; c'est l'usage et le temps qui leur ont ôté ce vernis équivoque. Ils étaient clairs, énergiques et nécessaires. Le sens métaphorique n'était pas éloigné du sens propre. Ils peignaient. Les rapports sur lesquels le nouvel emploi en était appuyé n'étaient pas trop recherchés; ils étaient réels. L'acception figurée n'avait point l'air d'une subtilité ; le mot était d'ailleurs harmonieux et coulant. L'idée principale en était liée avec d'autres que nous ne nous rappelons jamais sans instruction ou sans plaisir. Voilà les fondements de la fortune que ces expressions ont faite ; et les causes contraires sont celles du discrédit où tomberont et sont tombées tant d'autres expressions.
Notre langue est déjà fort étendue. Elle a dû, comme toutes les autres, sa formation au besoin et ses richesses à l'essor de l'imagination, aux entraves de la poésie, et au nombre et à l'harmonie de la prose oratoire. Elle va faire des pas immenses sous l'empire de la philosophie ; et si rien ne suspendait la marche de l'esprit, avant qu'il fût un siècle, un dictionnaire oratoire et poétique du siècle de Louis XIV, ou même du nôtre, contiendrait à peine les deux tiers des mots qui seront à l'usage de nos neveux.
Dans un vocabulaire, dans un dictionnaire universel et raisonné, dans tout ouvrage destiné à l'instruction générale des hommes , il faut donc commencer par envisager son objet sous les faces les plus étendues; connaître l'esprit de sa nation, en pressentir la pente, le gagner de vitesse, en sorte qu'il ne laisse
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pas votre travail on arrièic, mais qu'au contraire il le rencontre en avant; se résoudre à n(î travailler que pour les générations suivantes, [)arce que le moment où nous existons passe, et qu'à peine une grande entreprise sera-t-elle achevée, que la généralion présente ne sera plus. Mais pour être plus longtemps utile ^ et nouveau, en devançant de plus loin l'esprit national qui marche sans cesse, il faut abréger la durée du travail, en multipliant le nombre des collègues; moyen qui toutefois n'est pas sans inconvénient, comme on le verra dans la suite.
Cependant les connaissances ne deviennent et ne peuvent devenir communes que jusqu'à un certain point. On ignore, à la vérité, quelle est cette limite. On ne sait jusqu'où tel homme peut aller. On sait bien moins encore jusqu'où l'espèce humaine irait, ce dont elle serait capable, si elle n'était point arrêtée dans ses progrès. Mais les révolutions sont nécessaires ; il y en a toujours eu, et il y en aura toujours ; le plus grand intervalle d'une révolution à une autre est donné : cette seule cause borne l'étendue de nos travaux. Il y a dans les sciences un point au delà duquel il ne leur est presque pas accordé de passer. Lorsque ce point est atteint, les monuments qui restent de ce progrès sont à jamais l'étonnement de l'espèce entière. Mais si l'espèce est bornée dans ses eflbrts, combien l'individu ne l'estil pas dans les siens? L'individu n'a qu'une certaine énergie dans ses facultés tant animales qu'intellectuelles; il ne dure qu'un temps; il est forcé à des alternatives de travail et de repos; il a des besoins et des passions à satisfaire, et il est exposé à une infinité de distractions. Toutes les fois que ce qu'il y a de négatif dans ces quantités formera la plus petite somme possible, ou que ce qu'il y a de positif formera la somme possible la plus grande, un homme appliqué solitairement à quelque branche de la science humaine la portera aussi loin qu'elle peut être portée par les efforts d'un individu. Ajoutez au travail de cet individu extraordinaire celui d'un autre, et ainsi de suite, jusqu'à ce que vous ayez rempli l'intervalle d'une révolution à la révolution la plus éloignée, et vous vous formerez quelque notion de ce que l'espèce entière peut produire de plus parfait; surtout si vous supposez, en faveur de son travail, un certain nombre de circonstances fortuites qui en auraient diminué le succès , si elles avaient été contraires.
Mais la masse générale de l'espèce n'est faite ni pour suivre, ni pour connaître cette marche de l'esprit humain. Le point d'instruction le plus élevé qu'elle puisse atteindre a ses limites; d'où il s'ensuit qu'il y aura des ouvrages qui resteront toujours au-dessus de la portée commune des hommes; d'autres qui descendront peu k peu au-dessous , et d'autres encore qui éprouveront cette double fortune.
A quelque point de perfection qu'une Encyclopédie soit conduite, il est évident, par la nature de cet ouvrage, qu'elle se trouvera nécessairement au nombre de ceux-ci. 11 y a des objets qui sont entre les mains du peuple, dont il tire sa subsistance, et à la connaissance pratique desquels il s'occupe sans relâche. Quelque traité qu'on en écrive, il viendra un moment où il en saura plus que le livre. 11 y a d'autres objets sur lesquels il demeurera presque entièrement ignorant, parce que les accroissements de sa connaissance sont trop faibles et trop lents pour former jamais une lumière considérable, quand on les supposerait continus. Ainsi l'homme du peuple et le savant auront toujours également à désirer et à s'instruire dans une Encyclopédie. Le moment le plus glorieux pour un ouvrage de cette nature, ce serait celui qui succéderait immédiatement à quelque grande révolution qui aurait suspendu les progrès des sciences, interrompu les travaux des arts, et replongé dans les ténèbres une portion de notre hémisphère. Quelle reconnaissance la génération qui viendrait après ces temps de trouble ne porterait-elle pas aux hommes qui les auraient redoutés de loin, et qui en auraient prévenu le ravage, en mettant à l'abri les connaissances des siècles passés! Ce serait alors (j'ose le dire sans ostentation, parce que notre Encyclopédie n'atteindra peut-être jamais la perfection qui lui mériterait tant d'honneur), ce serait alors qu'on nommerait, avec ce grand ouvrage, le règne du monarque sous lequel il fut entrepris ; le ministre auquel il fut dédié ; les grands qui en favorisèrent l'exécution ; les auteurs qui s'y consacrèrent; tous les hommes de lettres qui y concoururent. La même voix qui rappellerait ces secours n'oublierait pas de parler aussi des peines que les auteurs auraient soufl'ertes, et des disgrâces qu'ils auraient essuyées; et le monument qu'on leur élèverait serait à plusieurs faces, où l'on verrait alternativement des honneurs accordés à leur mé-
moire, et des marques d'indignation attachées à la inémoirc de leurs ennemis.
Mais la connaissance de la langue est le fondement de toutes ces grandes espérances; elles resteront incertaines, si la langue n'est (ixéc et transmise à la postérité dans toute sa perfection; et cet objet est le premier de; ceux dont il convenait à des encyclopédistes de s'occuper profondément. Nous nous en sommes aperçus trop tard; et cette inadvertance a jeté de l'imperfection sur tout notre ouvrage. Le côté de la langue est resté faible (je dis de la langue, et non de la grammaire) ; et par cette raison ce doit être le sujet principal, dans un article où l'on examine impartialement son travail, et où l'on cherche les moyens d'en corriger les défauts. Je vais donc traiter de la langue spécialement, et comme je le dois. J'oserai même inviter nos successeurs à donner quelque attention cà ce morceau; et j'espérerai des autres hommes, à l'usage desquels il est moins destiné, qu'ils en avoueront l'importance, et qu'ils en excuseront l'étendue.
L'institution de signes vocaux qui représentassent des idées, -V^ et de caractères tracés qui représentassent des voix, fut le premier germe des progrès de l'esprit humain. Une science, un art, ne naissent que par l'application de nos réflexions aux réflexions déjà faites, et que par la réunion de nos pensées, de nos observations et de nos expériences, avec les pensées, les observations et les expériences de nos semblables. Sans la double convention qui attacha les idées aux voix, et les voix à de&^^y caractères, tout restait au dedans de l'homme, et s'y éteignait^: sans les grammaires et les dictionnaires, qui sont les interprètes universels des peuples entre eux, tout demeurait concentré dans une nation, et disparaissait avec elle. C'est par ces ouvrages que les facultés des hommes ont été rapprochées et combinées entre elles; elles restaient isolées sans cet intermède : une invention, quelque admirable qu'elle eût été, n'aurait représenté que la force d'un génie solitaire, ou d'une société particulière, et jamais l'énergie de l'espèce. Un idiome commun serait l'unique moyen d'établir une correspondance qui s'étendit à toutes les parties du genre humain , et qui les liguât contre la nature, à laquelle nous avons sans cesse à faire violence, soit dans le physique, soit dans le moral. Supposé cet
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idiome admis et fixé, aussitôt les notions deviennent permanentes; la distance des temps disparaît ; les lieux se touchent; il se forme des liaisons entre tous les points habités de l'espace et de la durée; et tous les êtres vivants et pensants s'entretiennent.
La langue d'un peuple donne son vocabulaire, et le vocabulaire est une table assez fidèle de toutes les connaissances de ce peuple : sur la seule comparaison du vocabulaire d'une nation en différents temps, on se formerait une idée de ses progrès. Chaque science a son nom; chaque notion, dans la science, a le sien : tout ce qui est connu dans la nature est désigné, ainsi que tout ce qu'on a inventé dans les arts, et les phénomènes, et les manœuvres, et les instruments. Il y a des expressions, et pour les êtres qui sont hors de nous, et pour ceux qui sont en nous : on a nommé et les abstraits et les concrets; et les choses particulières, et les générales; et les formes, et les états, et les existences, et les successions, et les permanences. On dit Vunivers, on dit un aiouie : l'univers est le tout ; l'atome en est la partie la plus petite. Depuis la collection générale de toutes les causes jusqu'à l'être solitaire, tout a son signe; et ce qui excède toute limite, soit dans la nature, soit dans notre imagination ; et ce qui est possible, et ce qui ne l'est pas ; et ce qui n'est ni dans la nature ni dans notre entendement; et l'infini en petitesse, et l'infini en grandeur, en étendue, en durée, en perfection. La comparaison des phénomènes s'appelle philosophie. La philosophie est pratique ou spéculative ; toute notion est ou de sensation, ou d'induction; tout être est dans l'entendement ou dans la nature : la nature s'emploie ou par l'organe nu, ou par l'organe aidé de l'instrument. La langue est un symbole de cette multitude de choses hétérogènes : elle indique à l'homme pénétrant jusqu'où l'on était allé dans une science, dans les temps même les plus reculés. On aperçoit, au premier coup d'œil, que les Grecs abondent en termes abstraits que les Romains n'ont pas; et qu'au défaut de ces termes, il était impossible à ceux-ci de rendre ce que les autres ont écrit de la logique, de la morale, de la grammaire, de la métaphysique, de l'histoire naturelle, etc. : et nous avons fait tant de progrès dans toutes ces sciences, qu'il serait difificile d'en écrire, soit en grec, soit en latin, dans l'état où nous les avons portées, sans
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inventer une infinité de signes. Cette observation seule démontre la supériorité des Crées sur les Romains, et notre supériorité sur les uns et les autres.
Il survient chez tous les peuples en général, relativement au progrès de la langue et du goût, une infinité de révolutions légères, d'événements peu remarques, qui ne se transmettent point : on ne peut s'apercevoir de ce qu'ils ont été que par le ton des auteurs contemporains; ton ou modifié, ou donné par ces circonstances passagères. Quel est, par exemple, le lecteur attentif qui, rencontrant dans un auteur ce qui suit : Canlus mitnn et organa pluribus distantiis utuntur, non tantum diapcnte, scd sumpto initio a dûtprison, concinnunt jjer diapente et dùftcssaron; et iiniionum, et semilonhim, ita lU et quidem putent inesse, et diesin qucu sensu percipiatiu^, ne se dise sur-le-champ à lui-même : voilà les routes de notre chant; voilà l'incertitude où nous sommes de la possibilité ou de l'impossibilité de l'intonation du quart de ton. On ignorait donc alors si les Anciens avaient eu ou non une gamme enharmonique? Il ne restait donc plus aucun auteur de musique par lequel on pût résoudre cette difficulté? On agitait donc, au temps de Denis d'Halicarnasse, à peu près les mômes questions que nous agitons sur la mélodie? Et s'il vient à rencontrer ailleurs que les auteurs étaient très-partages sur l'énumération exacte des sons de la langue grecque; que cette matière avait excite des disputes fort vives : Scd talium reriim considerationem grammatices et poetires essCy vel etiam, iit quibusdatJi placet phihsophiœ, n'en conclura-t-il pas qu'il en avait été parmi les Romains ainsi que parmi nous? c'est-à-dire qu'après avoir traité la science des signes et des sons avec assez de légèreté, il y eut un temps où de bons esprits reconnurent qu'elle avait, avec la science des choses, plus de liaison qu'ils n'en avaient d'abord soupçonné, et qu'on pouvait regarder cette spéculation comme n'étant point du tout indigne de la philosophie? Yoilà précisément où nous en sommes : et c'est en recueillant ainsi des mots échappés par hasard, et étrangers à la matière traitée spécialement dans un auteur où ils ne caractérisent que ses lumières, son exactitude et son indécision, qu'on parviendrait à éclaircir l'histoire des progrès de l'esprit humain dans les siècles passés.
Les auteurs ne s'aperçoivent pas quelquefois eux-mêmes de
l'impression des choses qui se passent autour d'eux; mais cette impression n'en est pas moins réelle. Les musiciens, les peintres, les architectes, les philosophes, etc., ne peuvent avoir des contestations, sans que l'homme de lettres en soit instruit : et réciproquement, il ne s'agitera, dans la littérature, aucune question, qu'il n'en paraisse des vestiges dans ceux qui écriront, ou de la musique, ou de la peinture, ou de l'architecture, ou de la philosophie. Ce sont comme les reflets d'une lumière générale, qui tombe sur les artistes et les lettrés, et dont ils conservent une lueur. Je sais que l'abus qu'ils font quelquefois d'expressions dont la force leur est inconnue, décèle qu'ils n'étaient pas au courant de la philosophie de leur temps; mais le bon esprit qui recueille ces expressions, qui saisit ici une métaphore; là, un terme nouveau; ailleurs, un mot relatif à un phénomène, à une observation, à une expérience, à un système, entrevoit l'état des opinions dominantes, le mouvement général que les esprits commençaient à en recevoir, et la teinte qu'elles portaient dans la langue commune. Et c'est là, pour le dire en passant, ce qui rend les anciens auteurs si difficiles à juger en matière de goût. La persuasion générale d'un sentiment, d'un système, un usage reçu, l'institution d'une loi, l'habitude d'un exercice, etc., leur fournissaient des manières de dire, de penser, de rendre, des comparaisons, des expressions, des figures dont toute la beauté n'a pu durer qu'autant que la chose même qui leur servait de base. La chose a passé, et l'éclat du discours avec elle. D'où il s'ensuit qu'un écrivain qui veut assurer à ses ouvrages un charme éternel ne pourra emprunter avec trop de réserve sa manière de dire des idées du jour, des opinions courantes, des systèmes régnants, des arts en vogue; tous ces modèles sont en vicissitude : il s'attachera de préférence aux êtres permanents, aux phénomènes des eaux, de la terre et de l'air, au spectacle de l'univers et aux passions de l'homme, qui sont toujours les mêmes; et telle sera la vérité, la force et l'immutabilité de son coloris, que ses ouvrages feront l'étonnement des siècles, malgré le désordre des matières, l'absurdité des notions, et tous les défauts qu'on pourrait leur reprocher. Ses idées particulières, ses comparaisons, ses métaphores, ses expressions, ses images, ramenant sans cesse à la nature qu'on ne se lasse point d'admirer, seront autant de
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vérités partielles par ]cs(jii('II('s il se soutiendra. On ne le lira ])as pour apprendre à penser, mais jour cl nuit on l'aiiia dans les mains pour en apprcndic; à bien dire. Tel sera son sort, tandis (pie tant d'ouvrai^es (pii ne seront appuyés que sur un froid bon sens, et sur une pesante raison, seront peut-être fort estimés, mais peu lus, et tondieront enfin dans l'oubli, lorsqu'un honmie, doué d'un beau génie et d'une grande éloquence, les aura dépouillés, et qu'il auia reproduit aux yeux des bommes des vérités, auparavant d'une austérité sèche et rebutante, sous un vêtement plus noble, plus élégant, plus riche et plus séduisant.
Ces révolutions rapides, qui se font dans les choses d'institution humaine, et qui auront tant d'influence sur la manière dont la postérité jugera des productions qui lui seront transmises, sont un puissant motif pour s'attacher, dans un ouvrage tel que le nôtre, oiî il est souvent à propos de citer des exemples, à des morceaux dont la beauté soit fondée sur des modèles permanents : sans cette précaution, les modèles passeront, la vérité de l'imitation ne sera plus sentie, et les exemples cités cesseront de paraître beaux.
L'an de transmettre les idées par la peinture des objets a dfi naturellement se présenter le premier : celui de les transmettre en fixant les voix par des caractères est trop délié; il dut effrayer l'homme de génie qui l'imagina. Ce ne fut qu'après de longs essais qu'il entrevit que les voix sensiblement différentes n'étaient pas en aussi grand nombre qu'elles paraissaient, et qu'il osa se promettre de les rendre toutes avec un petit nombre de signes. Cependant le premier moyen n'était pas sans quelque avantage, ainsi que le second n'est pas resté sans quelque défaut. La peinture n'atteint point aux opérations de l'esprit, l'on ne distinguerait point, entre des objets sensibles distribués sur une toile comme ils seraient énoncés dans un discours, les liaisons qui forment le jugement et le syllogisme; ce qui constitue un de ces êtres, sujet d'une proposition ; ce qui constitue une qualité de ces êtres, attribut; ce qui enchaîne la proposition à une autre, pour en faire un raisonnement; et ce raisonnement, à un autre, pour en composer un discours; en un mot, il y a une infinité de choses de cette nature que la peinture ne peut figurer; mais elle montre du moins toutes celles XIV. 28
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qu'elle figure : et si, au contraire, le discours écrit les désigne toutes, il n'en montre aucune. Les peintures des êtres sont toujours très-incomplètes, mais elles n'ont rien d'équivoque, parce que ce sont les portraits mêmes d'objets que nous avons sous les yeux. Les caractères de l'écriture s'étendent à tout, mais ils sont d'institution; ils ne signifient rien par eux-mêmes. La clef des tableaux est dans la nature, et s'oiïre à tout le monde : celle des caractères alphabétiques et de leur combinaison est un pacte dont il faut que le mystère soit révélé ; et il ne peut jamais l'être complètement, parce qu'il y a dans les expressions des nuances délicates qui restent nécessairement indéterminées. D'un autre côté, la peinture étant permanente, elle n'est que d'un état instantané. Se propose-t-elle d'exprimer le mouvement le plus simple, elle devient obscure. Que dans un trophée on voie une renommée les ailes déployées, tenant sa trompette d'une main, et de l'autre une couronne élevée au-dessus de la tête d'un héros, on ne sait si elle la donne, ou si elle l'enlève : c'est à l'histoire à lever l'équivoque. Quelle que soit, au contraire, la variété d'une action, il y a toujours une certaine collection de termes qui la représente ; ce qu'on ne peut dire de quelque suite ou groupe de figures que ce soit. Multipliez tant qu'il vous plaira ces figures, il y aura de l'interruption : l'action est continue, et les figures n'en donneront que des instants séparés, laissant à la sagacité du spectateur à en remplir les vides. 11 y a la même incommensurabilité entre tous les mouvements physiques et toutes les représentations réelles qu'entre certaines lignes et des suites de nombres. On a beau augmenter les termes, entre un terme donné et un autre, ces termes restant toujours isolés, ne se touchant point, laissant entre chacun d'eux un intervalle, ils ne peuvent jamais correspondre à certaines quantités continues. Comment mesurer toute quantité continue par une quantité discrète? Pareillement, commentreprésenler une action durable par des images d'instants séparés? Mais ces termes qui demeurent, dans une langue, nécessairement inexpliqués, les radicaux ne correspondent-ils pas assez exactement à ces instants intermédiaires que la peinture ne peut représenter? et n'est-ce pas à peu près le même défaut de part et d'autre? Nous voilà donc arrêtés dans notre projet de transmettre les connaissances par l'impossibilité de rendre toute
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la langue inlolligihh;. (loiniiKînt rcnicillir les racines grammaticales? Quand on les aura recueillies, comment les expliquer? Est-ce la peine d'ri lire pour les siècles à venir, si nous ne souunes pas eu état de nous en faire entendre? Résolvons ces dillicuités.
Voici, premièrement, c(^ que je pense sur la manière de discerner les radicaux. Peut-être y a-t-il quelque méthode, quelque système philosophique, à l'aide duquel on en trouverait un grand nombre : mais ce système me semble difiicile à inventer, et, quel qu'il soit, l'application m'en paraît sujette à erreur, par l'habitude bien fondée que j'ai de suspecter toute loi générale en matière de langue. J'aimerais mieux suivre un moyen technique, d'autant plus que ce moyen technique est une suite nécessaire de la formation d'un Dictionmiire enryclopcdique.
Il faut d'abord que ceux qui coopéreront à cet ouvrage s'imposent la loi de tout délinir; tout, sans aucune exception. Cela fait, il ne restera plus à l'éditeur que le soin de séparer les termes où un même mot sera pris pour genre dans une définition, et pour dilférence dans une autre : il est évident que c'est la nécessité de ce double emploi qui constitue le cercle vicieux, et qu'elle est la limite des définitions. Quand on aura rassemblé tous ces mots, on trouvera, en les examinant, que des deux termes qui sont définis l'un par l'autre, c'est tantôt le plus général, tantôt le moins général qui est genre ou différence; et il est évident que c'est le plus général qu'il faudra regarder comme une des racines grammaticales. D'où il s'ensuit que le nombre des racines grammaticales sera précisément la moitié de ces termes recueillis, parce que de deux définitions de mots, il faut en admettre une comme bonne et légitime, pour démontrer que l'autre est un cercle vicieux.
Passons maintenant à la manière de fixer la notion de ces radicaux : il n'y a, ce me semble, qu'un seul moyen, encore n'est-il pas aussi parfait qu'on le désirerait; non qu'il laisse de l'équivoque dans le cas où il est applicable, mais en ce qu'il peut y avoir des cas auxquels il n'est pas possible de l'appliquer, avec quelque adresse qu'on le manie. Ce moyen est de rapporter la langue vivante à une langue morte : il n'y a qu'une langue morte qui puisse être une mesure exacte, invariable et commune pour tous les hommes qui sont et qui seront, entre les langues
qu'ils parlent et qu'ils parleront. Comme cet idiome n'existe que dans les auteurs, il ne change plus; et l'elTet de ce caractère, c'est que l'application en est toujours la même, et toujours également connue.
Si l'on me demandait de la langue grecque ou latine, quelle est celle qu'il faudrait préférer, je répondrais ni l'une ni l'autre; mon sentiment serait de les en)ployer toutes deux : le grec, partout où le latin ne donnerait rien, ou ne donnerait pas un équivalent, ou en donnerait un moins rigoureux : je voudrais que le grec ne fût jamais qu'un supplément à la disette du latin; et cela, seulement parce que la connaissance du latin est la plus répandue : car j'avoue que s'il fallait se déterminer par la richesse et par l'abondance, il n'y aurait pas à balancer. La langue grecque est infiniment plus étendue et plus expressive que la latine; elle a une multitude de termes qui ont une empreinte évidente de l'onomatopée; une infinité de notions, qui ont des signes en cette langue, n'en ont point en latin, parce qu'il ne paraît pas que les Latins se fussent élevés à aucun genre de spéculation. Les Grecs s'étaient enfoncés dans toutes les profondeurs de la métaphysique des sciences, des beaux-arts, de la logique et de la grammaire. On dit, avec leur idiome, tout ce qu'on veut; ils ont tous les termes abstraits, relatifs aux opérations de l'entendement : consultez là-dessus Aristote, Platon, Sextus Empiricus, Apollonius, et tous ceux qui ont écrit de la grammaire et de la rhétorique. On est souvent embarrassé en latin par le défaut d'expressions : il fallait encore des siècles aux Romains pour posséder la langue des abstractions, du moins à en juger par le progrès qu'ils y ont fait pendant qu'ils ont été sous la discipline des Grecs; car d'ailleurs un seul homme de génie peut mettre en fermentation tout un peuple, abréger les siècles de l'ignorance, et porter les connaissances à un point de perfection et avec une rapidité qui surprendraient également. Mais cette observation ne détruit point la vérité que j'avance : car si l'on compte les hommes de génie, et qu'on les répande sur toute la durée des siècles écoulés, il est évident qu'ils seront en petit nombre dans chaque nation, et pour chaque siècle, et qu'on n'en trouvera presque aucun qui n'ait perfectionné la langue. Les hommes créateurs portent ce caractère particulier. Comme ce n'est pas seulement en feuil-
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Iclant les pi'odiictions de leurs ((mleiiiporiiiiis ffirils riMieoiilrenl les idées qu'ils ont ù employer d;ms leurs écrits, mais que c/est tantôt eu desccudaut profoudcmeut eu eux-mêmes, tantôt en s'élaneant au dehors, et portant des regards plus attentifs et plus pénétrants sur les natures qui les environm-nt; ils sont ohligés, surtout à l'origine des langues, d'inventer des signes pour rendre avec exactitude et avec force ce([u'ils y découvrent les premiers. C'est la chaleur de l'imagination et la méditation profonde qui enrichissent une langue d'expressions nouvelles: c'est la justesse de l'esprit et la sévérité de la dialectique qui en perfectionnent la syntaxe; c'est la commodité des organes de la parole qui l'adoucit; c'est la sensibilité de l'oreille qui la rend harmonieuse.
Si l'on se détermine à faire usage des deux langues, on écrira d'abord le radical français; et à côté, le radical grec ou latin, avec la citation de l'auteur ancien d'où il a été tiré, et où il est employé, selon l'acception la plus approchée pour le sens, l'énergie et les autres idées accessoires qu'il faut déterminer.
Je dis /(' radical ancien, quoiqu'il ne soit pas impossible qu'un terme premier, radical et indéfinissable dans une langue, n'ait aucun de ces caractères dans une autre : alors il me paraît démontré que l'esprit humain a fait plus.de progrès chez un des peuples que chez l'autre. On ne sait pas encore, ce me semble, combien la langue est une image rigoureuse et (idèle de l'exercice de^la^ raison. Quelle prodigieuse supériorité une nation acquiert sur une autre, surtout dans les sciences abstraites et les beaux-arts, par cette seule dilférence! et à quelle distance les Anglais sont encore de nous, par la considération seule que notre langue est faite, et qu'ils ne songent pas encore à former la leur! C'est de la perfection de l'idiome que dépendent, et l'exactitude dans les sciences rigoureuses, et le goût dans les beaux-arts, et, par conséquent, l'immortalité des ouvrages en ce genre.
J'ai exigé la citation de l'endroit où le synonyme grec et latin était employé, parce qu'un mot a souvent plusieurs acceptions; que le besoin, et non la philosophie, ayant présidé à la formation des langues, elles ont et auront toutes ce vice commun; mais qu'un mot n'a qu'un sens dans un passage cité, et que ce sens est certainement le même pour tous les peuples à
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qui l'auteur est connu; [x-Tiviv àec^e, Gsa, etc., Arma virumqiie canOy etc., n'ont qu'une traduction à l^aris et à Pékin : aussi rien n'est-il plus mal imaginé à un Français qui sait le latin que d'apprendre l'anglais dans un dictionnaire anglais-français, au lieu d'avoir recours à un dictionnaire anglais-latin. Quand le dictionnaire anglais-français aurait été, ou fait, ou corrigé sur la mesure invariable et commune, ou même sur un grand usage habituel des deux langues, on n'en saurait rien ; on serait obligé, à chaque mot, de s'en rapporter à la bonne foi et aux lumières de son guide et de son interprète ; au lieu qu'en faisant usage d'un dictionnaire grec ou latin, on est éclairé, satisfait, rassuré par l'application; on compose soi-même son vocabulah'e par la seule voie, s'il en est une, qui puisse suppléer au commerce immédiat avec la nation étrangère dont on étudie l'idiome. Au reste, je parle d'après ma propre expérience : je me suis bien trouvé de cette méthode; je la regarde comme un moyen sûr d'acquérir en peu de temps des notions très-approchées de la propriété et de l'énergie. En un mot, il en est d'un dictionnaire anglais-français et d'un dictionnaire anglais-latin comme de deux hommes dont l'un, vous entretenant des dimensions ou de la pesanteur d'un corps, vqus assurerait que ce corps a tant de poids ou de hauteur; et dont l'autre, au lieu de vous rien assurer, prendrait une mesure ou des balances, et le pèserait ou le mesurerait sous vos yeux.
Mais quelle sera la ressource du nomenclateur, dans les cas où la mesure commune l'abandonnera? Je réponds qu'un radical étant par sa nature le signe ou d'une sensation simple et particulière, ou d'une idée abstraite et générale, les cas où l'on demeurera sans mesure commune ne peuvent être que rares. Mais dans ces cas rares, il faut absolument s'en rapporter à la sagacité de l'esprit humain : il faut espérer qu'à force de voir une expression non définie, employée selon la même acception, dans un grand nombre de définitions où ce signe sera le seul inconnu, on ne tardera pas à en apprécier la valeur. 11 y a dans les idées, et par conséquent dans les signes (car l'un est à l'autre comme l'objet est à la glace qui le répète), une liaison si étroite, une telle correspondance ; il part de chacun d'eux une lumière qu'ils se réfléchissent si vivement, que quand on possède la syntaxe, et que l'interprétaton fidèle de tous les autres signes
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est donnée, ou qu'on a rintelligoncc de toutes les idées qui composent une période, à l'exception d'une seule, il est impossible qu'on ne parvienne pas à déterminer l'idée exceptée ou le signe inconnu.
Les signes connus sont autant de conditions données pour la solution du problème; et pour peu que le discours soit étendu et contienne de termes, on ne conçoit pas que le problème reste au nombre de ceux qui ont plusieurs solutions. Qu'on en juge par le très-petit nombre d'endroits que nous n'entendons point dans les auteurs anciens : que l'on examime ces endroits, et l'on sera convaincu que l'obscurité naît, ou de l'écrivain même qui n'avait pas des idées nettes, ou de la corruption des manuscrits, ou de l'ignorance des usages, des lois, des mœurs, ou de quelque autre semblable cause; jamais de l'indétermination du signe, lorsque ce signe aura été employé selon la même acception en plusieurs endroits différents, comme il arrivera nécessairement à une expression radicale.
Le point le plus important dans l'étude d'une langue est, sans doute, la connaissance de l'acception des termes. Cependant il y a encore l'orthographe ou la prononciation, sans laquelle il est impossible de sentir tout le mérite de la prose harmonieuse et de la poésie, et que par conséquent il ne faut pas entièrement négliger ; et la partie de l'orthographe qu'on appelle la poncf nation. Il est arrivé, par les altérations qui se succèdent rapidement dans la manière de prononcer, et les corrections qui s'introduisent lentement dans la manière d'écrire, que la prononciation et l'écriture ne marchent point ensemble ; et que, quoiqu'il y ait, chez les peuples les j^lus policés de l'Europe, des sociétés d'hommes de lettres chargés de les modérer, de les accorder et de les rapprocher de la même ligne, elles se trouvent enfin à une distance inconcevable ; en sorte que, de deux choses dont l'une n'a été imaginée, dans son origine, que pour représenter fidèlement l'autre, celle-ci ne diffère guère moins de celle-là, que le portrait de la même personne peinte dans deux âges très-éloignés. Enfin l'inconvénient s'est accru à un tel excès, qu'on n'ose plus y remédier. On prononce une langue, on en écrit une autre ; et l'on s'accoutume tellement pendant le reste de la vie à cette bizarrerie qui a fait verser tant de larmes dans l'enfance, que si l'on renonçait à sa
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mauvaise orthographe pour une plus voisine de la prononciation, on ne reconnaîtrait plus la langue parlée sous cette nouvelle combinaison de caractères.
Mais on ne doit point être arrêté par ces considérations si puissantes sur la multitude 6t pour le moment ; il faut absolument se faire un alphabet raisonné, où un même signe ne représente point des sons différents, ni des signes différents, un même son, ni plusieurs signes, une voyelle ou un son simple. 11 faut ensuite déterminer la valeur de ces signes par la description la plus rigoureuse des différents mouvements des organes de la parole dans la production des sons attachés à chaque signe ; distinguer, avec la dernière exactitude, les mouvements successifs et les mouvements simultanés; en un mot, ne pas craindre de tomber dans des détails minutieux. C'est une peine que des auteurs célèbres, qui ont écrit des langues anciennes, n'ont pas dédaigné de prendre pour leur idiome ; pourquoi n'en ferionsnous pas autantpour le nôtre, qui a ses auteurs originaux en tout genre, qui s'étend de jour en jour, et qui est presque devenu la langue universelle de l'Europe? Lorsque Molière plaisantait les grammairiens, il abandonnait le caractère de philosophe, et il ne savait pas, comme l'aurait dit Montaigne, qu'il donnait des soufflets aux auteurs qu'il respectait le plus, sur la joue du Bourgeois gentilhomme.
Nous n'avons qu'un moyen de fixer les choses fugitives et de pure convention : c'est de les rapporter à des êtres constants; et il n'y a de base constante ici que les organes qui ne changent point, et qui, semblables à des instruments de musique, rendront à peu près en tout temps les mêmes sons, si nous savons disposer artistement de leur tension ou de leur longueur, et diriger convenablement l'air dans leur capacité; .la trachée artère et la bouche composent une espèce de flûte dont il faut donner la tablature la plus scrupuleuse. J'ai dit à peu ]}rès, parce que, entre les organes de la parole, il n'y en a pas un qui n'ait mille fois plus de latitude et de variété qu'il n'en faut pour répandre des différences surprenantes et sensibles dans la production d'un son. A parler avec la dernière exactitude, il n'y a peut-être pas, dans toute la France, deux hommes qui aient absolument une même prononciation. Nous avons chacun la nôtre ; elles sont cependant toutes assez semblables pour que
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nous n'y remarquions sonvcnl aiicinK; (liv(îrsil('' clioquaiitc; d'où il s'ensuit que, si nous no, pai'vcnoiis pas ù transmettre à la postérité notre prononciation, nous lui en ferons passer une approchée, que l'habitude de parler corrigera sans cesse; caria première fois que l'on produit artidcicllement un mot étranger, selon une prononciation dont les mouvements ont été prescrits, l'homme le plus inlolligcnl, qui a l'oreille la plus délicate, et dont les organes de la parole sont les pins souples, est dans le cas de l'élève de M. Péreire. Forçant tous les mouvements, et séparant chaque son par des repos, il ressemble à un automate organisé : mais combien la vitesse et la hardiesse qu'il acquerra peu à peu n'allaihliront-elles pas ce défaut? Bientôt on le croira né dans le pays, quoiqu'au commencement il fût, par rapport à une langue étrangère, dans un état pire que l'enfant par rapport à sa langue maternelle : il n'y avait que sa nourrice qui l'entendît. L'enchaînement des sons d'une langue n'est pas aussi arbitraire qu'on se l'imagine; j'en dis autant de leurs combinaisons. S'il y en a qui ne pourraient se succéder sans une grande fatigue pour l'organe, ou ils ne se rencontrent point, ou ils ne durent pas. Ils sont chassés de la langue par l'euphonie, cette loi puissante qui agit continuellement et universellement, sans égard pour l'étymologie et ses défenseurs, et qui tend sans intermission à amener des êtres qui ont les mêmes organes, le même idiome, les mêmes mouvements prescrits, à peu près à la même prononciation. Les causes dont l'action n'est point interrompue deviennent toujours les plus fortes avec le temps, quelque faibles qu'elles soient en elles-mêmes.
Je ne dissimulerai point que ce principe ne souffre plusieurs difficultés, entre lesquelles il y en à une très-importante que je vais exposer. Selon vous, me dira-t-on, l'euphonie tend sans cesse à approcher les hommes d'une même prononciation, surtout lorsque les mouvements de l'organe ont été déterminés. Cependant les Allemands, les Anglais, les Italiens, les Français, prononcent tous diversement les vers d'Homère et de Virgile; les Grecs écrivent {;,-?,viv à'ei^s, ôsà; et il y a des Anglais qui lisent 7?2«*, ninc^ «, 2, dé, zi, è^ des Français qui lisent ?né, nine, a, ei, ye, dé, thé, a [ci, comme dans la première de neige, et ye, comme dans la dernière de paye : cet y est un yeu consonne qui manque dans notre alphabet, quoiqu'il soit dans notre prononciation).
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Voyez les Notes de M. Duclos sur la Grammaire générale raisonnée.
Mais ce qu'il y a de singulier, c'est qu'ils sont tous également admirateurs de l'harmonie de ce début : c'est le même enthousiasme, quoiqu'il n'y ait presque pas un son commun. Entre les Français, la prononciation du grec varie tellement, qu'il n'est pas rare de trouver deux savants qui entendent très-bien cette langue, et qui ne s'entendent pas entre eux; ils ne s'accordent que sur la quantité. Mais la quantité n'étant que la loi du mouvement de la prononciation, la hâtant ou la suspendant seulement, elle ne fait rien ni pour la douceur, ni pour l'aspérité des sons. On pourra toujours demander comment il arrive que des lettres, des syllabes, des mots, ou solitaires ou combinés, soient également agréables à plusieurs personnes qui les prononcent diversement. Est-ce une suite du préjugé favorable à tout ce qui nous vient de loin, le prestige ordinaire de la distance des temps et des lieux, l'eiTet d'une longue tradition? Comment est-il arrivé que, parmi tant de vers grecs et latins, il n'y ait pas une syllabe tellement contraire à la prononciation des Suédois, des Polonais, que la lecture leur en soit absolument impossible? Dirons-nous que les langues mortes ont été si travaillées, sont formées d'une combinaison de sons si simples, si faciles, si élémentaires, que ces sons forment, dans toutes les langues vivantes où ils sont employés, la partie la plus agréable et la plus mélodieuse? Que ces langues vivantes, en se perfectionnant toujours, ne font que rectifier sans cesse leur harmonie, et l'approcher de l'harmonie des langues mortes ; en un mot, que l'harmonie de ces dernières, factice et corrompue par la prononciation particulière de chaque nation, est encore supérieure à l'harmonie propre et réelle de leurs langues?
Je répondrai, premièrement, que cette dernière considération aura d'autant plus de force, qu'on sera mieux instruit des soins extraordinaires que les Grecs avaient pris pour rendre leur langue harmonieuse : je n'entrerai point dans ce détail ; j'observerai seulement, en général, qu'il n'y a presque pas une seule voyelle, une seule diphthongue, une seule consonne, dont la valeur soit tellement constante, que l'euphonie n'en puisse disposer, soit en altérant le son, soit en le supprimant; secondement, que, quoique les Anciens aient pris quelques précautions
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pour nous traiisnicltrc la valeur de leurs caractères, il s'en faut ijL'aucou|) qu'ils aient élé là-dessus aussi exacts, aussi uiiuutieux qu'ils auraient dû l'être; troisièmement, que le savant qui possédera bien ce qu'ils nous en ont laissé pourra toutefois se ilatter de réduire à une prononciation fort approchée (hî la sienne tout lionime raisoiniahle et conséquent; quatrièmement, qu'on peut démontrer sans réplique à l'Anglais qu'en prononçant i)u\ nitic\ /i, i, (Ir, zi, (\ il fait six fautes de prononciation sur sept syllabes. 11 rend la syllabe ar, par mi; mais un auteur ancien nous apprend cpie les brebis rendaient en bêlant le son de l'vj. Dira-t-on que les brebis grec({ues bêlaient autrement que les nôtres, et disaient bi, bi, et non bc, bc? Nous lisons, d'ailleurs, dans Denys d'Iialicarnasse : vi infra basim linguœ allidit sonum consequcntemy non suprti^ ore moderato aperto, mouvement que n'exécute en aucune manière celuiqui rend r, par i. 11 rend et, qui est une diphtliongue, par un /, voyelle et son simple. Il rend le 6 par un^ ou par mie s grasseyée, tandis que ce n'est qu'un t. ordinaire aspiré; il rend 62 par zt\ c'està-dire qu'au lieu de déterminer vivement l'air vers le milieu de la langue, pour former Vé fermé bref, allidit spiritum circa dcntcs, orc panini adaperto, nec labris sonitwn illustrant ibus, ou qu'il prononce le caractère i. 11 rend a par c, c'est-à-dire que allidit sonum infra basim linguœ, ore modcrate aperto; tandis qu'il était prescrit pour la juste prononciation de ce caractère a spiritum extendere, ore aperto, et spiritu ad palaium vel supra elato.
Celui, au contraire, qui prononce ces mots grecs pjviv aau^e^ Oea, me, nine, a, ei, ye, dé, thé, a, remplit toutes les lois enfreintes par la prononciation anglaise. On peut s'en assurer en comparant les caractères grecs avec les sons que j'y attache, et les mouvements que Denys d'Halicarnasse prescrit pour chacun de ces caractères, dans son ouvrage admirable De collocationne verborum. Pour faire sentir l'utilité de ces définitions, je me contenterai de rapporter celles de Vr et de Y s. Le p se forme, dit-il, linguœ extremo sjjirituni repcrrutiente, et ad j}{da{um, prope dente sublato : et le a lingua adducta supra ad palatum, spiritu per mediam longitudinem labente, et circa dentés eum ienui quodam et angusto sibilo exeunte. Je demande s'il est possible de satisfaire à ces mouvements, et de donner à Vr et à
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Vs d'autres valeurs que celles que nous leur attachons. Il n'est pas moins précis sur les autres lettres.
Mais, insistera-t-on, si les peuples subsistants, qui lisent le grec, se conformaient aux règles de Denys d'Halicarnasse, ils prononceraient donc tous cette langue de la même manière, et comme les anciens Grecs la prononçaient ?
Je réponds à cette question par une supposition qu'on ne peut rejeter, quelque extraordinaire qu'elle soit dans ce paysci ; c'est qu'un Espagnol ou un Italien, pressé du désir de posséder un portrait de sa maîtresse, qu'il ne pouvait montrer à aucun peintre, prit le seul parti qui lui restait, d'en faire par écrit la description la plus étendue et la plus exacte; il commença par déterminer la juste proportion de la tête entière ; il passa ensuite aux dimensions du front, des yeux, du nez, de la bouche, du menton, du cou ; puis il revint sur chacune de ces parties, et il n'épargna rien pour que son discours gravât dans l'esprit du peintre la véritable image qu'il avait sous les yeux ; il n'oublia ni les couleurs, ni les formes, ni rien de ce qui appartient au caractère : plus il compara son discours avec le visage de sa maîtresse, plus il le trouva ressemblant; il crut, surtout, que plus il chargerait sa description de petits détails, moins il laisserait de liberté au peintre; il n'oublia rien de ce qu'il pensa devoir captiver le pinceau. Lorsque sa description lui parut achevée, il en fit cent copies, qu'il envoya à cent peintres, leur enjoignant à chacun d'exécuter exactement sur la toile ce qu'ils liraient sur son papier. Les peintres travaillent ; et au bout d'un certain temps, notre amant reçoit cent portraits, qui tous ressemblent rigoureusement à sa description, et dont aucun ne ressemble à un autre, ni à sa maîtresse. L'application de cet apologue au cas dont il s'agit n'est pas difficile; on me dispensera de la faire en détail. Je dirai seulement que, quelque scrupuleux qu'un auteur puisse être dans la description des mouvements de l'organe, lorsqu'il produit différents sons, il y aura toujours une latitude, légère en elle-même, infinie par rapport aux divisions réelles dont elle est suceptible, et aux variétés sensibles, mais inappréciables, qui résulteront de ces divisions. On n'en peut pas toutefois inférer, ni que ces descriptions soient entièrement inutiles, parce qu'elles ne donneront jamais qu'une prononciation approchée; ni que
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l'euplionie, cette loi à lafjiiclh' une langue ancienne a dû toute son harmonie, n'ait une action constante, dont l'eiïet ne tende (lu moins autant à nous en rapprocher qu'à nous en éloigner. Deux propositions que j'avais à ('lablir.
Je ne dirai qu'un mot de la ponctuation. H y a peu de diiïérence entre l'art de bien lire et celui de bien ponctuer. Les repos de la voix dans h; discours, et les signes de la ponctuation dans l'écriture, se correspondent toujours, indiquent également la liaison ou la disjonction des idées, et suppléent à une infinité d'expressions. Il ne sera donc pas inutile d'en déterminer le nombre selon les règles de la logique, et d'en fixer la valeur par des exemples.
Il ne reste plus qu'à déterminer l'accent et la quantité. Ce que nous avons d'accent, plus oratoire que syllabique, est inappréciable; et l'on peut réduire notre quantité à des longues, à des brèves, et à des moins brèves ; en quoi elle paraît admettre moins de variété que celle des Anciens, qui distinguaient jusqu'à quatre sortes de brèves, sinon dans la versification, au moins dans la prose, qui l'emporte évidemment sur la poésie pour la variété de ses nombres. Ainsi, ils disaient que dans o^o;, pôf^oç, TfoTvoç, côpoço; , les premières, qui sont brèves , n'en avaient pas moins une quantité sensiblement inégale. Mais c'est encore ici le cas où l'on peut s'en rapporter à l'organe exercé du soin de réparer ces négligences.
Voici donc les conditions praticables et nécessaires pour que la langue, sans laquelle les connaissances ne se transmettent point, se fixe, autant qu'il est possible de la fixer par sa nature, et qu'il est important de la fixer pour l'objet principal d'un dictionnaire universel et raisonné. Il faut un alphabet raisonné, accompagné de l'exposition rigoureuse des mouvements de l'organe et de la modification de l'air dans la production des sons attachés à chaque caractère élémentaire et à chaque combinaison syllabique de ces caractères : écrire d'abord le mot selon l'alphabet usuel ; l'écrire ensuite selon l'alphabet raisonné, chaque syllabe séparée et chargée de sa quantité; ajouter le mot grec ou latin qui rend le mot français , quand il est radical seulement, avec la citation de l'endroit où ce mot grec ou latin est employé dans l'auteur ancien ; et s'il a différents sens, et que, parmi ces sens, il devienne quelquefois radical, le fixer
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autant de fois par le radical correspondant dans la langue morte; en un mot, le définir quand il n'est pas radical; car cela est toujours possible; et le synonyme grec ou latin devient alors superflu. On voit combien ce travail est long, difficile, épineux. Quel usage il faut avoir de deux ou trois langues, afin de comparer les idées simples représentées par des signes différents qui aient entre eux un rapport d'identité; ou, ce qui" est plus délicat encore, les collections d'idées représentées par des signes qui doivent avoir le même rapport ; et, dans les cas fréquents où l'on ne peut obtenir l'identité de rapport, combien de finesse et de goût pour distinguer, entre les signes, ceux dont les acceptions sont les plus voisines ; et entre les idées accessoires, celles qu'il faut conserver ou sacrifier! Mais il ne faut pas se laisser décourager. L'Académie de la Grusca a levé une partie de ces difficultés dans son célèbre Vocabulaire. L'Académie française, rassemblant dans son sein l'universalité des connaissances, des poëtes, des orateurs, des mathématiciens, des physiciens, des naturalistes, des gens du monde, des philosophes, des militaires, et étant bien déterminée à n'écouter, dans ses élections, que le besoin qu'elle aura d'un talent plutôt que d'un autre, pour la perfection de son travail, il serait incroyable qu'elle ne suivît pas ce plan général, et que son ouvrage ne devint pas d'une utilité essentielle à ceux qui s'occuperont à perfectionner la faible esquisse que nous publions.
Elle n'aura pas oublié, sans doute, de désigner nos gallicismes, ou les différents cas dans lesquels il arrive à notre langue de s'écarter des lois de la grammaire générale raisonnée; car un idiotisme, ou un écart de cette nature, c'est la même chose. D'où l'on voit encore qu'en tout il y a une mesure invariable et commune, au défaut de laquelle on ne connaît rien, on ne peut rien apprécier, ni rien définir; que la grammaire générale raisonnée est ici cette mesure; et que, sans cette grammaire, un dictionnaire de langue manque de fondement, puisqu'il n'y a rien de fixe à quoi on puisse rapporter les cas embarrassants qui se présentent; rien qui puisse indiquer en quoi consiste la difficulté ; rien qui désigne le parti qu'il faut prendre; rien qui donne la raison de préférence entre plusieurs solutions opposées; rien qui interprète l'usage, qui le combatte
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on Icjuslific, comme cola se peut .souvent. Car ce s(M'ail un pivjuf,'^ que de croire que, la lan^nic ('Uintla base du commerce j)armi les hommes, des drCauls importants puissent y subsister longtem|)s, sans être aperrus et corri^^és par ceux qui ont l'esprit juste et le cœur dioil. Il est donc vraisendjlable que les exceptions à la loi générale ([ui resteront seront plutôt des abréviations, des énergies, des euphonies, et autres agréments légers, que des vices considérables. On parle sans cesse, on écrit sans cesse, on combine les idées et les signes, en une infinité de manières dillérentes; on rapporte toutes ces combinaisons au joug de la syntaxe universelle; on les y assujettit tôt ou tard, pour peu qu'il y ait d'inconvénient à les en affranchir; et lorsque cet asservissement n'a pas lieu, c'est qu'on y trouve un avantage qu'il est quelquefois dillicile, mais qu'il serait toujours impossible de développer sans la grammaire raisonnée, l'analogie et l'étymologic, que j'appellerai les ailes de l'art de parler, comme on a dit de la chronologie et de la géographie que ce sont les yeux de l'histoire.
Nous ne finirons pas nos observations sur la langue sans avoir parlé des synonymes. On les multiplierait à l'infini, si on ne commençait par chercher quelque loi qui en fixât le nombre. Il y a dans toutes les langues des expressions qui ne diffèrent que par des nuances très-délicates. Ces nuances n'échappent ni à l'orateur ni au poëte, qui connaissent leur langue; mais ils les négligent à tout moment : l'un, contraint par la difficulté de son art; l'autre, entraîné par l'harmonie du sien. C'est de cette considération qu'on peut déduire la loi générale dont on a besoin. Il ne faudra traiter comme synonymes que les termes que la poésie prend pour tels, afin de remédier à la confusion qui s'introduirait dans la langue, par l'indulgence que l'on a pour la rigueur des lois de la versification. Il ne faudra traiter comme synonymes que les termes que l'art oratoire substitue indistinctement les uns aux autres, afin de remédier à la confusion qui s'introduirait dans la langue par le charme de l'harmonie oratoire , qui tantôt préfère et tantôt sacrifie le mot propre; abandonnant le jugement du bon sens et de la raison, pour se soumettre à celui de l'oreille; abandon qui paraît d'abord l'extravagance la plus manifeste ,et la plus contraire à l'exactitude et à la vérité ; mais qui devient, quand on y réflé-
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chit, le fondement de la finesse, du bon goût, de la mélodie du style, de son unité, et des autres qualités de l'élocution, qui seules assurent l'immortalité aux productions littéraires. Le sacrifice du mot propre ne se faisant jamais que dans les occasions où l'esprit n'en est pas trop écarté par l'expression mélodieuse, alors l'entendement le supplée; le discours se rectifie, la période demeure harmonieuse ; je vois la chose comme elle est; je vois,, de plus, le caractère de l'auteur; le prix qu'il a attaché lui-même aux objets dont il m'entretient; la passion qui l'anime : le spectacle se complique, se multiplie, et en même proportion, l'enchantement s'accroît dans mon esprit; l'oreille est contente, et la vérité n'est point offensée. Lorsque ces avantages ne pourront se réunir, l'écrivain le plus harmonieux, s'il a de la justesse et du goût, ne se résoudra jamais à abandonner le mot propre pour son synonyme. 11 en fortifiera ou afl"aiblira la mélodie à l'aide d'un correctif; il variera les temps, ou il donnera le change à l'oreille par quelque autre finesse. Indépendamment de l'harmonie, il faut encore laisser le mot propre pour un autre, toutes les fois que le premier réveille des idées petites, basses, obscènes, ou rappelle des sensations désagréables. Mais dans les autres circonstances ne serait-il pas plus à propos, dira-t-on, de laisser au lecteur le soin de suppléer le mot harmonieux que celui de suppléer le mot propre? Non, quand il serait aussi facile à l'oreille, le mot propre étant donné, d'entendre le mot harmonieux, qu'à l'esprit, le mot harmonieux étant donné, de trouver le mot propre. Il faut, pour que l'effet de la musique soit produit, que la musique soit entendue : elle ne se suppose point ; elle n'est rien, si l'oreille n'en est pas réellement afiectée.
On recueillera toutes les expressions que nos grands poètes et nos meilleurs orateurs auront employées et pourront employer indistinctement. C'est surtout la postérité qu'il faut avoir en vue. C'est encore une mesure invariable. Il est inutile de nuancer les mots qu'on ne sera point tenté de confondre quand la langue sera morte. Au delà de cette limite, l'art de faire des synonymes devient un travail aussi étendu que puéril. Je voudrais qu'on eût deux autres attentions dans la distinction des mots synonymes. L'une, de ne pas marquer seulement les idées qui différencient, mais celles encore qui sont communes. M. l'abbé
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(iii;ii(l ne s'est asservi (|ii';\ lu [)rcrnièrc partie de c(!lto loi; (•epciKJarit celle qu'il a négligée n'est ni moins essentielle, ni moins dillicilc à remplir. L'autre, de choisir ses exemples, de manière (pi'en expliquant la diversité des acceptions, on exposa! en môme temps les usag(;s (h; la nation, ses coutumes, son caractère, ses vices, ses vertus, ses principales transactions, etc.; et que la mémoire de ses gi-ands hommes, de ses inalheui's et de ses pi'ospérités y lïit rappelée. Il n'en coûtera pas plus de rendre un synonyme utile, sensé, instructif et vertueux, que de le faire contraire à l'honnêteté, ou vide de sens.
Ajoutons à ces observations un moyen simple et raisonnable d'abréger la nomenclature, et d'éviter les redites. L'Académie française l'avait pratiqué dans la première édition de son Dictionnaire, et je ne pense pas qu'elle y eût renoncé en faveur des lecteurs bornés, si elle eût considéré combien il était facile de les secourir. Ce moyen d'abréger la nomenclature, c'est de ne pas distribuer en plusieurs articles séparés ce qui doit naturellement être renfermé sous un seul. Faut-il qu'un dictionnaire contienne autant de fois un mot qu'il y a de différences dans les vues de l'esprit? L'ouvrage devient infini, et ce sera nécessairement un chaos de répétitions. Je ne ferais donc de précipitahle, précipiter, précipitant, précipitation, précipité, précipice, et de toute autre expression semblable, qu'un article auquel je renverrais dans tous les endroits où l'ordre alphabétique m'offrirait des expressions liées par une même idée générale et commune. Quant aux différences, le substantif désigne ou la chose, ou la personne, ou l'action, ou la sensation, ou la qualité, ou le temps, ou le lieu ; le participe, l'action considérée, ou comme possible, ou comme présente, ou comme passée; l'infinitif, l'action relativement à un agent, à un lieu et à un temps quelconque indéterminé. Multiplier les définitions selon toutes ces faces ce n'est pas définir les termes ; c'est revenir sur les mêmes notions à chaque face nouvelle qu'un terme présente. N'est-il pas évident que ce qui convient à une expression considérée une fois sous ces points de vue différents, convient à toutes celles qui admettront dans la langue la môme variété? Je remarquerai que, pour la perfection d'un idiome, il serait à souhaiter que les termes y eussent toute la variété dont ils sont susceptibles; je dis dont ils XIV. 29
sont susceptibles, parce qu'il y a des verbes, tels que les neutres, qui excluent certaines nuances; ainsi aller ne peut avoir l'adjectif <7//^/Wc. Mais combien d'autres dont il n'est pas ainsi, et dont le produit est limité sans raison, malgré le besoin journalier et les embarras d'une disette qui se fait particulièrement sentir aux écrivains exacts et laconiques! Nous disons accusateur, accuser, accusation, accusant, accusé; et nous ne disons pas accusable, quoique inexcusable soit d'usage. Combien d'adjectifs qui ne se meuvent point vers le substantif, et de substantifs qui ne se meuvent point vers l'adjectif! Voilà une source féconde où il reste encore à notre langue bien des richesses à puiser. 11 serait bon de remarquer à chaque expression les nuances qui lui manquent, afin qu'on osât les suppléer de notre temps, ou de crainte que, trompé dans la suite par l'analogie, on ne les regardât comme des manières de dire en usage dans le bon siècle.
Voilà ce que j'avais à exposer sur la langue. Plus cet objet avait été négligé dans notre ouvrage, plus il était important relativement au but d'une Encyclopédie ; plus il convenait d'en traiter ici avec étendue, ne fût-ce, comme nous l'avons dit, que pour indiquer les moyens de réparer la faute que nous avons commise. Je n'ai point parlé de la syntaxe ni des autres parties du rudiment français; celui qui s'en est chargé' n'a rien laissé à désirer là-dessus, et notre Dictionnaire est complet de ce côté.
Mais après avoir traité de la langue, ou du moyen de transmettre les connaissances, cherchons le meilleur enchaînement qu'on puisse leur donner.
11 y a d'abord un ordre général; celui qui distingue ce Dictionnaire de tout autre ouvrage, où les matières sont pareillement soumises à l'ordre alphabétique, l'ordre qui l'a fait appeler Encyclopédie. Nous ne dirons qu'une chose de cet enchaînement considéré par rapport à toute la matière encyclopédique : c'est qu'il n'est pas possible à l'architecte du génie le plus fécond d'introduire autant de variété dans la construction d'un grand édifice, dans la décoration de ses façades, dans la combinaison de ses ordres, en un mot, dans toutes les parties de sa distribution, que l'ordre encyclopédique en admet. Il