Voyez les Entretiens sur la poésie dramatique, t. VII
s'accroît sans cesse, et l'on prévoit un moment où il serait presque aussi difficile de s'instruire dans une bibliothèque que dans l'univers; et presque aussi court de chercher une vérité subsistante dans la nature, qu'égaré dans une multitude immense de volumes; il faudrait alors se livrer par nécessité à un travail qu'on aurait négligé d'entreprendre, parce qu'on n'en aurait pas senti le besoin.
Si l'on se représente la face de la littérature dans les temps où l'impression n'était pas encore, on verra un petit nombre d'hommes de génie occupés à composer; et un peuple innombrable de manouvriers occupés à transcrire. Si l'on anticipe sur les siècles à venir, et qu'on se représente la face de la littérature, lorsque l'impression, qui ne se repose point, aura rempli de volumes d'immenses bâtiments, on la trouvera partagée derechef en deux classes d'hommes; les uns liront peu et s'abandonneront à des recherches qui seront nouvelles ou qu'ils prendront pour telles (car si nous ignorons déjà une partie de ce qui est contenu dans tant de volumes publiés en toutes sortes de langues, nous saurons bien moins encore ce que renfermeront ces volumes augmentés d'un nombre d'autres cent fois, mille fois plus grand); les autres, manouvriers incapables de rien produire, s'occuperont à feuilleter jour et nuit ces volumes, et à en séparer ce qu'ils jugeront digne d'être recueilli et conservé. Cette prédiction ne commence-t-elle pas à s'accomplir? et plusieurs de nos littérateurs ne sont-ils pas déjà employés à réduire tous nos grands livres à de petits, où l'on trouve encore beaucoup de superflu? Supposons, maintenant, leurs analyses bien faites, et distribuées sous la forme alphabétique en un nombre de volumes ordonnés par des hommes intelligents, et l'on aura les matériaux d'une Encyclopédie.
Nous avons donc entrepris aujourd'hui, pour le bien des lettres, et par intérêt pour le genre humain, un ouvrage auquel nos neveux auraient été forcés de se livrer, mais dans des circonstances beaucoup moins favorables, lorsque la surabondance des livres leur en aurait rendu l'exécution très-pénible.
Qu'il me soit permis, avant que d'entrer plus avant dans l'examen de la matière encyclopédique, de jeter un coup d'œil sur ces auteurs qui occupent déjà tant de rayons dans nos bibliothèques, qui gagnent du terrain tous les jours, et qui, dans
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un sirclc ou deux, l'ciiiplii'oiit seuls des ('(lillcos. C'est, ce nie seiuble, luie idée bien nioililiautc pour ccsvoluniineux écrivains, {|uc (le tant de paj)iers (ju'ils ont couverts d'écriture, il n'y aura pas une li};ne à extraire pour le Dictionnaire universel de la coiniaissance liuuuiine. S'ils ne se soutiennent par l'excellence du coloris, (jualité particulière aux hommes de génie, je demande ce qu'ils deviendront.
Mais il est naturel que ces réflexions, qui nous échappent sur le sort de tant d'autres, nous fassent rentrer en nous-mêmes, et considérer le sort qui nous attend. J'examine notre travail sans partialité ; je vois qu'il n'y a peut-être aucune sorte de faute que nous n'ayons commise; et je suis forcé d'avouer que d'une Encydopcdic telle que la nôtre, il en entrerait à peine les deux tiers dans une véritable Encyclopédie. C'est beaucoup, surtout si l'on convient qu'en jetant les premiers fondements d'un pareil ouvrage, l'on a été forcé de prendre pour base un mauvais auteur, quel qu'il fût, Chambers, Alstedius, ou un autre. Il n'y a presque aucun de nos collègues qu'on eût déterminé à travailler, si on lui eût proposé de composer à neuf toute sa partie; tous auraient été effrayés, et Y Encyclopédie ne se serait point faite. Mais en présentant à chacun un rouleau de papier, qu'il ne s'agissait que de revoir, corriger, augmenter, le travail de création, qui est toujours celui qu'on redoute, disparaissait, et l'on se laissait engager par la considération la plus chimérique; car ces lambeaux décousus se sont trouvés si incomplets, si mal composés, si mal traduits, si pleins d'omissions, d'erreurs et d'inexactitudes, si contraires aux idées de nos collègues, que la plupart les ont rejetés. Que n'ont-ils eu tous le même courage ! Le seul avantage qu'en aient retiré les premiers, c'est de connaître d'un coup d'oeil la nomenclature de leur partie, qu'ils auraient pu trouver du moins aussi complète dans des tables de différents ouvrages, ou dans quelque Dictionnaire de langue.
Ce frivole avantage a coûté bien cher. Que de temps perdu à traduire de mauvaises choses ! que de dépenses pour se procurer un plagiat continuel! combien de fautes et de reproches qu'on se serait épargnés avec une simple nomenclature ! Mais eût-elle suffi pour déterminer nos collègues! D'ailleurs, cette partie même ne pouvait guère se perfectionner que par l'exécu-
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tion. A mesure qu'on exécute un morceau, la nomenclature se développe, les termes à définir se présentent en foule; il vient une infinité d'idées à renvoyer sous différents chefs ; ce qu'on ne fait pas est du moins indiqué par un renvoi, comme étant du partage d'un autre : en un mot, ce que chacun fournit et se demande réciproquement, voilà la source d'où découlent les mots.
D'où l'on voit : 1° qu'on ne pouvait, à une première édition, employer un trop grand nombre de collègues; mais que, si notre travail n'est pas tout à fait inutile, un petit nombre d'hommes bien choisis suffirait à l'exécution d'une seconde. 11 faudrait les préposer à diff'érents travailleurs subalternes auxquels ils feraient honneur des secours qu'ils en auraient reçus, mais dont ils seraient obligés d'adopter l'ouvrage, afin qu'ils ne pussent se dispenser d'y mettre la dernière main; que leur propre réputation se trouvât engagée, et qu'on pût les accuser directement ou de négligence ou d'incapacité. Un travailleur qui ose demander que son nom ne soit point mis à la fin d'un de ses articles avoue qu'il le trouve mal fait, ou du moins indigne de lui. Je crois que, selon ce nouvel arrangement, il ne serait pas impossible qu'un seul homme se chargeât de l'anatomie, de la médecine, de la chirurgie, de la matière médicale, et d'une portion de la pharmacie; un autre, de la chimie, de la partie restante de la pharmacie, et de ce qu'il y a de chimique dans des arts tels que la métallurgie, la teinture, une partie de l'orfèvrerie, une partie de la chaudronnerie, de la plomberie, de la préparation des couleurs de toute espèce, métalliques ou autres, etc. Un seul homme, bien instruit de quelque art en fer, embrasserait les métiers de cloutier, de coutelier, de serrurier, de taillandier, etc. Un autre, versé dans la bijouterie, se chargerait des arts du bijoutier, du diamantaire, du lapidaire, du metteur en œuvre. Je donnerais toujours la préférence à un homme qui aurait écrit avec succès sur la matière dont il se chargerait. Quant à celui qui préparerait actuellement un ouvrage sur cette matière, je ne l'accepterais pour collègue que s'il était déjà mon ami, que l'honnêteté de son caractère me fût bien connue, et que je ne pusse, sans lui faire l'injure la plus grande, le soupçonner d'un dessein secret de sacrifier notre ouvrage au sien.
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2° Que la première ôdition d'une EriryrlopMir ne peut être qu'une compilation trôs-infonno ot très-inconiplètc.
Mais, (lira-l-on, conininnl, avec tous ces (Irfauts, vous est-il arrivé d'obtenir un su('C('s qn'aucutio production aussi considérable n'a jamais eu? A cela je réponds que notre Enrydojjêdie a presque sur tout autre ouvrage, je ne dis pas de la même étendue, mais quel qu'il soit, composé par une société ou par un seul homme, l'avantage de contenir une infinité de choses nouvelles, et qu'on chercherait inutilement ailleurs. C'est la suite naturelle de l'heureux choix de ceux qui s'y sont consacrés.
Il ne s'est point encore fait et il ne se fera de longtemps une collection aussi considérable et aussi belle de machines. Nous avons environ mille planches. On est bien déterminé à ne rien épargner sur la gravure. Malgré le nombre prodigieux de figures qui les remplissent, nous avons eu l'attention de n'en admettre presque aucune qui ne représentât une machine subsistante et travaillant dans la société. Qu'on compare nos volumes avec le recueil si vanté de Ramelli^le théâtre des machines de Lupold-, ou même les volumes des machines approuvées par l'Académie des sciences, et l'on jugera si, de tous ces volumes fondus ensemble, il était possible d'en tirer vingt planches dignes d'entrer dans une collection telle que nous avons eu le courage de la concevoir et le bonheur de l'exécuter. Il n'y a rien ici ni de superflu, ni de suranné, ni d'idéal : tout y est en action et vivant. Mais indépendamment de ce mérite, et quelque différence qu'il puisse et qu'il doive nécessairement y avoir entre cette première édition et les suivantes, n'est-ce rien que d'avoir débuté? Entre une infinité de difficultés qui se présenteront d'elles-mêmes à l'esprit, qu'on pèse seulement celle d'avoir rassemblé un assez grand nombre de collègues, qui, sans se connaître, semblent tous concourir d'amitié à la production d'un ouvrage commun. Des gens de lettres ont fait pour leurs semblables et leurs égaux ce qu'on n'eût point obtenu d'eux par aucune autre considération. C'est là le motif auquel nous devons
1. Le diverse ed artificiose machme del Agostino BameîlL Parigi, 1588. (Br.)
2. Lupold ou Leupold (Jacques) a publié: Theatrum machinarum, 7 vol. iQ-fol. Leipsick, 172i-27. OBk.)
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nos premiers collègues, et c'est à la même cause que nous devons ceux que nous nous associons tous les jours. Il règne entre eux tous une émulation, des égards, une concorde qu'on aurait peine à imaginer. On ne s'en tient pas à fournir les secours qu'on a promis, on se fait encore des sacrifices mutuels, chose bien plus difficile ! De là tant d'articles qui partent de mains étrangères, sans qu'aucun de ceux qui s'étaient chargés des sciences auxquelles ils appartenaient en aient jamais été offensés. C'est qu'il ne s'agit point ici d'un intérêt particulier; c'est qu'il ne règne entre nous aucune petite jalousie personnelle, et que la perfection de l'ouvrage et l'utilité du genre humain ont fait naître le sentiment général dont on est animé.
Nous avons joui d'un avantage rare et précieux, qu'il ne faudrait pas négliger dans le projet d'une seconde édition. Les hommes de lettres de la plus grande réputation, les artistes de la première force, n'ont pas dédaigné de nous envoyer quelques morceaux dans leur genre. Nous devons Éloquence^ Élégance^ Esprit, etc., à M. de Voltaire. M. de Montesquieu nous a laissé en mourant des fragments sur l'article Goût^ M. de La Tour nous a promis ses idées sur la Peinture; M. Cochin fils ne nous refuserait pas l'article Gravure, si ses occupations lui laissaient le temps d'écrire.
11 ne serait pas inutile d'établir des correspondances dans les lieux principaux du monde lettré, et je ne doute point qu'on n'y réussît. On s'instruira des usages, des coutumes, des productions, des travaux, des machines, etc., si on ne néglige personne, et si l'on a pour tous ce degré de considération que l'on doit à l'homme désintéressé qui veut se rendre utile.
Ce serait un oubli inexcusable que de ne se pas procurer la grdLYïde Encyclopédie allemande; le recueil des règlements sur les arts et métiers de Londres et des autres pays ; les ouvrages appelés en anglais tlie Mysteries; le fameux règlement des Piémontais sur leurs manufactures; des registres des douanes; plusieurs inventaires de maisons de grands seigneurs et de bourgeois; tous les traités sur les arts en général et en particulier ; les règlements du commerce ; les statuts des communautés ; tous les recueils des Académies ; surtout la collection académique dont le discours préliminaire et les premiers volumes viennent de paraître. Cet ouvrage ne peut manquer
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d'être cxcullenl, à en jn^ci" p.ir les sources où l'on se propose (le puiser, cl par rcleiidiie des connaissances, la fécondité des idées, cl la fermeté de jn^'enienl et du ^njût de l'honiine qui dirige celle grande entreprise. Le plus grand bonheur qui {)ùt arriver à ceux (|ui nous succéderont un jour dans YEncijclopcdie^ et qui se chargeront des éditions suivantes, c'est que le Dictionnaire de l'Académie française, tel que je le conçois, et qu'il est conçu parlcsmeilleurs esprits de celte illustre compagnie, ait été |)ublié; que l'Histoire Naturelle' ait paru tout entière, etque la collection académi([ue^ soit achevée. Combien de travaux épargnés !
Entre les livres dont il est encore essentiel de se pourvoir, il faut compter les catalogues des grandes bibliothèques: c'est là qu'on apprend à connaître les sources où l'on doit puiser : il serait même à souhaiter que l'éditeur fût en correspondance avec les bibliothécaires. S'il est nécessaire de consulter les bons ouvrages, il n'est pas inutile de parcourir les mauvais. Un bon livre fournit un ou plusieurs articles excellents; un mauvais livre aide à faire mieux. Votre tâche est remplie dans celuici : l'autre l'abrège. D'ailleurs, faute d'une grande connaissance de la bibliographie, on est exposé sans cesse à composer médiocrement, avec beaucoup de peine, de terfips et de dépense, ce que d'autres ont supérieurement exécuté. On se tourmente pour découvrir des choses connues. Observons que, excepté la matière des arts, il n'y a proprement du ressort d'un dictionnaire que ce qui est déjà publié ; et que par conséquent il est d'autant plus à souhaiter que chacun connaisse les grands livres composés dans sa partie, et que l'éditeur soit muni des catalogues les plus complets et les plus étendus.
La citation exacte des sources serait d'une grande utilité: il faudrait s'en imposer la loi. Ce serait rendre un service important à ceux qui se destinent à l'étude particulière d'une science ou d'un art que de leur donner la connaissance des bons auteurs, des meilleures éditions, et de l'ordre qu'ils doivent suivre dans leurs lectures. V Encyclopédie s'en est quelquefois acquittée ; elle aurait dû n'y manquer jamais.
Il faut analyser scrupuleusement et fidèlement tout ouvrage
\. DeBuffon.