XIV
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auquel le temps a assuré une réputation constante. Je dis le temps, parce qu'il y a bien de la dilïerence entre une Encyclojjédie et une collection de journaux. Une Encyclopédie est une exposition rapide et désintéressée des découvertes des hommes dans tous les lieux, dans tous les genres et dans tous les siècles, sans aucun jugement des personnes ; au lieu que les journaux ne sont qu'une histoire momentanée des ouvrages et des auteurs. On y rend compte indistinctement des efforts heureux et malheureux, c'est-à-dire que, pour un feuillet qui mérite de l'attention, on traite au long d'une infinité de volumes qui tombent dans l'oubli avant que le dernier journal de l'année ait paru. Combien ces ouvrages périodiques seraient abrégés, si on laissait seulement un an d'intervalle entre la publication d'un livre et le compte qu'on en rendrait ou qu'on n'en rendrait pas ! tel ouvrage, dont on a parlé fort au long dans le journal, n'y serait pas même nommé. Mais que devient l'extrait quand le livre est oublié? Un Dictionnaire universel et raisonné est destiné à l'instruction générale et permanente de l'espèce humaine; les écrits périodiques, à la satisfaction momentanée de la curiosité de quelques oisifs. Ils sont peu lus des gens de lettres.
Il faut particulièrement extraire des auteurs les systèmes, les idées singulières, les observations, les expériences, les vues, les maximes et les faits.
Mais il y a des ouvrages si importants, si bien médités, si précis, en petit nombre à la vérité, qu'une Encyclopédie doit les engloutir en entier. Ce sont ceux où l'objet général est traité d'une manière méthodique et profonde, tels que V Essai sur V ejitendemcnt humain^ , quoique trop diffus; les Considérations sur les mœurs -^ quoique trop serrées; les Institutions astronomiques^^ bien qu'elles ne soient pas assez élémentaires, etc.
Il faut distribuer les observations, les faits, les expériences, etc., aux endroits qui leur sont propres.
Il faut savoir dépecer artistement un ouvrage, en ménager
1, De Locke, traduit par Coste. Amsterdam, 1729, in-4''. (Br.) 9. Par Duclos; la première édition a paru en 1750. (Br.) 3. Ouvrage de Le Monnier (Pierre-Charles). Paris, 1746, in-i" et in-8°, livre a été longtemps le seul bon ouvrage élémentaire d'astronomie. (Bh.)
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les distributions, en préscnler le plan, en faire une analyse qui forme le corps d'un article, dont les renvois indiqueront le reste do l'objet. Il ne s'agit pas do briser les jointures, mais de les relâcher; do rompre les parties, mais de les désassembler, et d'en conserver scrupuleusement ce que les artistes appellent les j'cpcres.
Il importo quelquefois défaire mention des choses absurdes ; mais il faut que ce soit légèrement et en passant, seulement pour l'histoiro de l'esprit humain, qui se dévoile mieux dans certains travers singuliers que dans l'action la plus raisonnable. Ces travers sont, pour les moralistes, ce qu'est la dissection d'un monstre pour l'historien de la nature: elle lui sert plus que l'étude de cent individus qui se ressemblent. Il y a des mots qui peignent plus fortement et plus complètement que tout un discours. Un homme à qui on ne pouvait reprocher aucune mauvaise action disait un mal infini de la nature humaine. Quoiqu'un lui demanda : « Mais où avez-vous vu l'homme si hideux? — En moi », répondit-il. Voilà un méchant qui n'avait jamais fait de mal; puisse-t-il mourir bientôt! Un autre disait d'un ancien ami: Un tel est un très -honnête homme; il est pauvre, mais cela ne m'empêche pas d'en faire un cas singulier; il y a quarante ans que je suis son ami, et il ne m'a jamais demandé un sou. Ah ! Molière, où étiez-vous? ce trait ne vous eût pas échappé ; et votre Avare n'en offrirait aucun ni plus vrai, ni plus énergique.
Gomme il est au moins aussi important de rendre les hommes meilleurs que de les rendre moins ignorants, je ne serais pas fâché qu'on recueillît tous les traits frappants des vertus morales. Il faudrait qu'ils fussent bien constatés: on les distribuerait chacun à leurs articles, qu'ils vivifieraient. Pourquoi serait-on si attentif à conserver l'histoire des pensées des hommes et négligerait-on l'histoire de leurs actions ? celle-ci n'est-elle pas la plus utile? n'est-ce pas celle qui fait le plus d'honneur au genre humain? Je ne veux pas qu'on rappelle les mauvaises actions, il serait à souhaiter qu'elles n'eussent jamais été. L'homme n'a pas besoin de mauvais exemples, ni la nature humaine d'être plus décriée. Il ne faudrait faire mention des actions déshonnêtes que quand elles auraient été suivies, non de la perte de la vie et des biens qui ne sont que trop souvent les
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suites funestes de la pratique de la vertu, mais que quand elles auraient rendu le méchant malheureux et méprisé au milieu des récompenses les plus éclatantes de ses forfaits. Les traits qu'il faudrait surtout recueillir, ce serait ceux où le caractère de l'honnêteté est joint à celui d'une grande pénétration ou d'une fermeté héroïque. Le trait de M. Pélisson ne serait sûrement pas oublié. 11 se porte accusateur de son maître et de son bienfaiteur: on le conduit à la Bastille: on le confronte avec son accusé, qu'il charge de quelque malversation chimérique. L'accusé lui en demande la preuve. La preuve? lui répond Pélisson; eh ! monsieur, elle ne se peut tirer que de vos papiers; et vous savez bien qu'ils sont tous brûlés : en effet, ils l'étaient. Pélisson les avait brûlés lui-même; mais il fallait en instruire le prisonnier; et il ne balança pas de recourir à un expédient, sûr à la vérité, puisque tout le monde y fut trompé ; mais qui exposait sa liberté, peut-être sa vie, et qui, s'il eût été ignoré, comme il pouvait l'être, attachait à son nom une infamie éternelle, dont la honte pouvait rejaillir sur la république des lettres, où Pélisson occupait un rang distingué. M. Godinot, de Reims, supporte pendant quarante ans l'indignation publique, qu'il encourait par une excessive parcimonie , dont il tirait les sommes immenses qu'il destinait à des monuments de la plus grande utilité. Associons-lui un prélat respectable par ses qualités apostoliques, ses dignités, sa naisssance, la noble simplicité de ses mœurs et la solidité de ses vertus. Dans une grande calamité, ce prélat, après avoir soulagé , par d'abondantes distributions gratuites en argent et en grains, la partie de son troupeau qui laissait voir toute son indigence, songe à secourir celle qui cachait sa misère, en qui la honte étouffait la plainte, et qui n'en était que plus malheureuse, contre l'oppression de ces hommes de sang, dont l'âme nage dans la joie au milieu du gémissement général ; et il fait porter sur la place des grains qu'on y distribua à un prix fort au-dessous de celui qu'ils avaient coûté. L'esprit de parti, qui abhorre tout acte vertueux qui n'est pas de quelqu'un des siens, traite sa charité de monopole, et un scélérat obscur inscrit cette atroce calomnie parmi celles dont il remplit depuis si longtemps ses feuilles hebdomadaires. Cependant il survient de nouvelles calamités; le zèle inaltérable de ce rare pasteur continue de s'exercer^ et il se trouve enfin
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un honnête homme qui ('lève la voix, ([ui dit la vrritr, f|iji rond hommage à la vertu, ol, ({iii s'écrie, transporté d'admiration : Quel courage! ((iiclle patience héroïque! qu'il est consolant pour le genre humain que la méchanceté ne soit pas capable de ces elTorts! Voilà les traits qu'il faut recueillir; et qui est-ce qui les lirait sans sentir son cœur s'échaulTer? Si l'on publiait un recueil qui contînt beaucoup de ces grandes et belles actions, qui est-ce qui se résoudrait à mourir sans y avoir fourni la matière d'une ligne? Croit-on qu'il y eût quelque ouvrage d'un plus grand pathétique? Il me semble, quant à moi, qu'il y aurait peu de pages dans celui-ci qu'un homme né avec une âme honnête et sensible n'arrosât de ses larmes.
Il faudrait singulièrement se garantir de l'adulation. Quant aux éloges mérités, il y aurait bien de l'injustice à ne les accorder qu'à la cendre insensible et froide de ceux qui ne peuvent plus les entendre : l'équité qui doit les dispenser le cédera-t-elle à la modestie qui les refuse? L'éloge est un encouragement à la vertu ; c'est un pacte public que vous faites contracter à l'homme vertueux. Si ses belles actions étaient gravées sur une colonne, perdrait-il un moment de vue ce monument imposant? ne serait-il pas un des appuis les plus forts qu'on pût prêter à la faiblesse humaine? il faudrait que l'homme se déterminât à briser lui-même sa statue. L'éloge d'un honnête homme est la plus digne et la plus douce récompense d'un autre honnête homme : après l'éloge de sa conscience, le plus flatteur est celui d'un homme de bien. 0 Rousseau ! mon cher et digne ami % je n'ai jamais eu la force de me refuser à ta louange : j'en ai senti croître mon goût pour la vérité, et mon amour pour la vertu. Pourquoi tant d'oraisons funèbres et si peu de panégyriques des vivants? Croit-on que Trajan n'eût pas craint de démentir son panégyriste? Si on le croit, on ne connaît pas toute l'autorité de la considération générale. Après les bonnes actions qu'on a faites, l'aiguillon le plus vif, pour en multiplier le nombre, c'est la notoriété des premières ; c'est cette notoriété qui donne à l'homme un caractère public, auquel il lui est difficile de renoncer. Ce secret innocent n'est-il pas même un des plus importants de