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moyenne ; mais ces ossements étaient d'une épaisseur très-grande et portaient d» très-profondes empreintes musculaires.
Aucun indice précis relativement à l'âge des ossements de Néanderthal ; point d'os d'animaux, d'objets ouvrés et de plus la caverne produite par rinûltration et l'écoulement des eaux était à double orifice. Les ossements étaient couverts de dendrites et bappaient à la langue. LycU les suppose de même âge que les ossements trouvés par Sclmierling dans les cavernes de Liège. Aussi Huxley a-t-il comparé le crâne de Néandertlial à un crâne analogue découvert dans la caverne d'Engis, j)rcs de Liège, en compagnie d'ossements de mammouth, de rhinocéros, etc. Néanmoins les caractères simiens sont infiniment moins accentués sur le crâne d'Eugis. Les bourrelets sourciliers sont moins saillants, le frontal moins étroit et moins étranglé en arrière de ces bourrelets.
Aucun des crânes, relativement nombreux, découverts dans les tumulus des périodes plus modernes de l'âge de pierre ne se peut comparer au crâne de Néandcrtbal. Parmi les plus anciens crânes tumulaires, on peut cependant citer un de ceux qui ont été trouvés à Borreby, en Danemarck, et qui est remarquable aussi par de volumineux bourrelets sourciliers, l'étroitesse et l'inclinaison en arrière du frontal, l'aplatissement du vertex. On pourrait même établir une série rétrograde assez bien nuancée, dont le crâne de Borreby occuperait l'échelon le plus élevé et celui de Néanderthal l'échelon le plus inférieur. Le crâne d'Engis^ serait le lien intei'médiarre. Au-dessous du crâne de Néanderthal on pourrait placer les crânes des grands aulbropomorphes, particulièrement le crâne du chimpanzé jeune ; au-dessous, mais à une grande distance, que pourraient seuls combler des crânes de microcéphales humains.
L'homme de Borreby paraît avoir été contemporain de l'urus et du bison. 11 a sans doute assisté aux dernières grandes modifications géologiques de l'Europe. Après lui viennent les races de l'âge de la pierre polie, races diverses, ne se prêtant à aucune classification générale, mais se rapprochant toutes des types actuels de l'humanité. A ces époques reculées les races européennes paraissent avoir été multiples. Les unes avaient le crâne allongé ou dolichocéphale, les autres l'avaient court ou brachycéphalc. L'homme alors fort mal armé, fort peu prévoyant, presque sans industrie, ne pouvait encore former de grandes agglomérations, par conséquent, il lui était interdit d'émigrer en masse. Chaque petit groupe vivait isolément, sans guère se mêler avec les groupes voisins, contre lesquels il luttait pour l'existence.
On est donc forcé de renoncer aux vastes théories ethnologiques et préhistoriques, par exemple à celle du suédois Betzius, qui, se basant sur un très-petit nombre de faits, supposait que l'Europe à l'âge de pierre était habitée par une race brachycéphalc, à laquelle avait succédé une race dolichocéphale, probablement originaire de l'Asie et qui avait introduit en Europe l'usage du bronze et lesanimaux domestiques. Comme nous l'avons dit déjà à plusieurs reprises, il n'y a pas de vue générale actuellement possible sur la distribution des l'aces préhistoriques en Europe. La théorie de Betzius l'ut d'ailleurs démentie aussitôt après la mort de son auteur par le fils de Retzius lui-même, qui a trouvé en Sd'iîidinavie des crânes brachycéphales associés à des ustensiles de bronze. Elle a été réfutée d'autre part en Angleterre, où M. John Thuridiam a trouvé dans les long' harrows ou allées couvertes des crânes allongés accompagnés d'instruments de pierre et dans les round harroivs ou tumulus circulaires des crânes courts et des objets de bronze. Enfin cette théorie a aussi été ruinée par des laits nom-
Ktgjl
breux en France, où presque tous les crânes de l'âge de pierre, sans en excepter ceux des Eyzies, sont dolichocéphales. Citons ceux extraits des sépultures de Chaînant, de Maintenon, et surtout celui de Quibcron (Morbihan), remarquable % par sa dolichocéphalie extrême et l'énorme épaisseur de ses parois (1 centimètre). }t\ Notons que ce cràno est allongé, à la façon de celui des nègres d'Afriqiic et des k Néo-Calédoniens. En effet, la région frontale est étroite et sacrifiée, c'est en arrière tl, et par la région occipitale que le crâne s'allonge. Pourtant on rencontre aussi li en Europe des crânes courts de l'âge de pierre. Retzius en avait trouvé dans le Nord; M. Nicolucci en a découvert près de Reggio.
Nous voilà à la fin de cette trop courte revue d'ethnologie rétrospective. Sans
doute les faits bien authentiques sont encore trop peu nombreux pour qu'il soit
prudent de formuler des propositions absolues. 11 faut laisser la porte ouverte à
toutes les rectifications, que doit infailliblement apporter l'avenir; néanmoins les
données anatomiques confirment encore les données archéologiques sur un point
capital, et là aussi nous voyons se dégager avec une suffisante netteté le fait
général si important du progrès successif, de l'évolution lente, de l'humanisa-
jT tion de plus en plus grande du genus homo. Nous voyons qu'au fur et à mesure
ij|i|i des progrès de l'industrie, les types humains progressaient aussi, et se dépouil-
. . laient peu à peu de leur caractère bestial. Cette évolution anatomique est deve-
11 nue plus incontestable encore après les intéressantes recherches de M. P. Broca
,1 sur le volume comparatif des crânes parisiens du douzième siècle et de ceux du
dix-neuvième. De ces mensurations nombreuses et précises on a pu déduire que
le volume crânien avait grandi à Paris et très-notablement depuis sept siècles,
enfin que, dès cette époque, les classes aristocratiques avaient un cerveau plus
volumineux que celui des classes inférieures. Notons en passant que ce rapport
entre la position sociale, l'éducation et le développement plus ou moins grand
du cerveau se peut encore constater de nos jours (Parchappe, etc.). Comment,
d'ailleurs, cette loi du progrès anatomique ne se vérifierait-elle pas chez l'homme,
'^f^^ quand on l'observe, toute question de transformisme à part, chez les autres
^ mammifères. Ainsi E. Lartet a constaté que plus on recule dans les temps géo-
"""'' logiques, plus le volume cérébral se réduit chez les mammifères fossiles. Le
!*' cerveau s'amoindrit de plus en plus relativement à la tête et au reste du
'"^ corps ; il recouvre de moins en moins le cervelet et ses circonvolutions sont
•' de moins en moins nombreuses (E. Lartet. Comptes rendus de V Académie des
sciences).
itlf La loi du progrès archéologique et morphologique à travers les âges préhisto- *'^ riques est donc dès maintenant incontestable. Mais où sont nés les plus récents^ iéf de ces grands progrès ? Qui a introduit en Europe les innovations marquant, lt,p à proprement parler, le vrai début de nos états sociaux modernes, c'est-à-dire II*' l'usage des métaux et la domestication des animaux ? Sans nul doute ces bien- 0' faisantes découvertes, grâce auxquelles l'homme a réellement commencé à Ki5f asservir la nature, par lesquelles il a creusé une sorte d'abîme entre lui et le # reste du règne animal, ces découvertes, qui ont été la base et le germe de (li tant d'autres conquêtes, n'ont pas été l'ouvrage d'un seul homme ni d'un seul I peuple. Elles ont dû se faire un peu partout et nous avons vu, qu'en Suisse, (ii< certains habitants des palafites avaient domestiqué des animaux avant d'être fUS devenus métalhirgistes ; nous savons que de leur côté, et en dehors de toute gUl communication avec le vieux continent, les anciens Péruviens avaient aussi doiili! mastiqué le lama. ÎSéanmoius eu Europe ces précieuses connaissances paraissent
avoir été importées de l'Asie pour une large part. Naturellement l'histoire est absolument muette sur ces grands changements accomplis à une époque où l'humanité songeait à tout autre chose qu'à écrire ses annales. L'archéologie est de son côté insuffisante pour élucider cette question d'origine, et c'est à la Hnguistique qu'il faut demander quelques données générales acceptables dans leur ensemble et sous le bénéfice d'un certain contrôle.
111. Que l'usage du bronze ait succédé à celui de la pierre , mais après une coexistence plus ou moins longue suivant les localités, cela est incontestable; mais d'où est venu le bronze ? L'archéologie préhistorique ne peut faire à cette question une réponse pleinement satisfaisante; et, si elle a longtemps affirmé, si elle affirme encore que de grandes migrations ethniques, venant de l'Orient, oui introduit en Europe l'usage du bronze et, à la fois, la plupart de nos animaux domestiques actuels, c'est seulement parce que, plus ou moins sciemment, elle se laisse influencer par les données qu'a formulées la linguistique. Si la métallurgie du bronze est originaire de l'Asie, elle n'a pu vraisemblablement s'introduire en Europe par le nord-est, puisque dans le nord de l'Asie, dans les régions sibériennes, on rencontre des traces non point surtout d'un foyer de bronze, mais plutôt d'un âge de cuivre préhistorique; les grandes invasions hypothétiques tant de fois décrites par l'archéologie, les migrations de Celtes asiatiques inondant l'Europe, n'ont donc pu pénétrer en Europe que par la région du Caucase, où l'on ne trouve guère d'indices de leur passage présumé que dans l'étymologie des noms de lieux interprétés avec une complaisance très-grande. Quoi qu'il en soit, cette industrie préhistorique du bronze, dont on exhume les traces par toute l'Europe sous les tumulus, les dolmens et aussi dans les palafitcs suisses, dans les terramares d'Italie, etc., est caractérisée du Nord au Midi par une grande uniformité. Elle peut avoir été importée; elle peut aussi être née sur place dans des localités diverses, car les formes des instruments de bronze les plus anciens sont strictement et servilement calquées sur les formes des haches de pierre. L'innovation ne porta d'abord que sur la matière employée, mais on ne songeait pas à profiter des qualités spéciales de cette matière pour diminuer le poids des armes et les rendre plus maniables, pour fabriquer, comme on le fit plus tard, des ustensiles variés, utilisables de cent façons. L'homme est de race moutonnière et d'autant plus qu'il est moins intelligent.
Nous voilà dé à en possession de quelques faits fondamentaux, qu'il ne sera pas inutile de rappeler avant de poursuivre.
L'exis'ence de l'homme sur la terre remonte à une époque tellement éloignée qu'elle défie toute chronologie.
La première condition de l'homme était quasi-bestiale. Il ne se distinguait, du reste, de l'animalité, que par une industrie spéciale, mais fort rudimentaiie, extrêmement inférieure, par exemple, à celle des castors, des fourmis, des abeilles, de nombre d'espèces d'oiseaux ; seulement il progressa non pas bien rapidement, mais plus vite que ses émules du règne animal, et peu à peu son industrie, d'abord uniforme par toute la terre, arriva à se diversifier de plus en plus et fort inégalement suivant le pays et les groupes humains.
Enfin les restes humains les plus anciens offrent généralement des caractères fort accusés d'infériorité anatomique. De plus ils sont fort divers. Aussi loin que l'anthropologie préhistorique puisse remonter, auatomiquemcnt parlant, elle constate l'existence de types humains très-dissemblables , fait des plus naturels; car l'homme pithécomorphc des anciens âges n'ayant ni expérience, ui pie-
voyance, vivant uniquement de chasse, au jour le jour, armé seulement de quelques silex plus ou moins grossièrement ouvrés, ne pouvait émigrcr en masse à la manière des grandes invasions historiques. Les grandes forêts, les grands fleuves, les variations climatériques et météorologiques étaient pour lui des obstacles difficiles ou même impossibles à surmonter, sans parler de la compétition sauva^^e des petites agglomérations humaines, familles ou tribus, déjà constituées, et aussi de la dent des grands félins, des grands carnassiers, des défenses des pachydermes, etc.
Il est donc permis de révoquer en doute et môme de reléguer parmi les romans scientifiques, quantité de migrations fantastiques longtemps racontées par les lin"^uistes et les archéologues, sans autre preuve que quelques traditions mythologiques ou le flexible témoignage de complaisantes étymologies. L'honmie a du naître et évoluer simultanément ou successivement sur des points multiples de la surface terrestre, comme le reste de la faune, dont il se différenciait si peu au début de son existence. 11 n'est point de lieu d'élection, de nombril unique du monde, où l'homme soit apparu subitement et miraculeusement pour de là rayonner sur toute la terre. Le genre humain a eu de nombreux et bien vastes berceaux, probablement tous les hauts plateaux, toutes les grandes chaînes de montagnes émergés d'abord du sein des océans. Ainsi nous savons à n'en pas douter que l'homme existait en Europe, quand cette partie du monde était encore séparée de l'Asie par des mers. Néanmoins il est incontestable que de grandes migrations asiatiques ont reflué sur l'Europe, dès l'aurore des temps historiques ; il est probable que d'autres migrations, soit par invasion, soit par infiltration, ont eu lieu dans le même sens pendant l'énorme période préhistorique. Il est tout aussi sûr que l'Asie centrale a vu naître les grandes civilisations, d'où émanent nos modernes civilisations européennes; il est donc permis d'admettre dans leur ensemble les théories de la linguistique moderne, suivant laquelle nos sciences, nos arts, notre industrie, nos langues d'Europe seraient pour la plupart des importations asiatiques, mais il est sage de faire des réserves.
La linguistique moderne est bien obligée de s'incliner devant les incontestables résultats obteims par l'anthropologie proprement dite. Elle a reconnu, mais non sans peine, l'existence de l'Européen préhistorique dès avant toute immigration asiatique ; mais elle affirme encore que les primitifs sauvages de l'Europe, immobilisés à l'âge de pierre, ont été subjugués et à peu près détruits par des flots successifs d'envahisseurs asiatiques, qui ont introduit en Europe l'usage des métaux, les animaux domestiques, l'agriculture et des langues complètes, des langues à flexion. Suivant la linguistique, il existait, trente siècles environ avant notre ère, dans l'Asie centrale, au Nord du Pend aub, sur le versant septentrional de l'Hindou-Kô ou Caucase indien, une race; supérieure moralement et physiquement à toutes les races humaines d'alors. De là ce type noble ou aryaque aurait rayonné peu à peu dans les vallées Cachemiriennes, dans l'Afghanistan, dans les vallées de l'Indus et du Gange. Il aurait occupé la Perse d'abord et poussé des colonies celtiques ou autres dans la Grèce, l'Italie, d'une part, dans le Nord et l'Ouest de l'f^lurope, d'autre part, emportant et implantant partout avec lui une langue, qui, unique d'abord, s'est peu à peu ramifiée eu dialectes de plus en plus dissemblables, d'où sont fhialement provenus, le Sanscrit, le Zend, les langues gréco-latines, le Celtique, le Lithuanien, l'Allemand. Avec leur langue et leur industrie, les immigrants auraient propagé
leur religion ou plutôt leur conception toute naturaliste du monde, la personnification divine des grands phénomènes de la nature, de l'aurore, du soleil, de la terre, le culte du feu, d'Agni, etc., d'où seraient sorties, par un incessant travail de métamorphose, toutes les mythologies et religions des grandes races blanches européennes et asiatiques, sauf les races sémitiques ; peut-être même la mythologie égyptienne aurait-elle eu la même origine.
On peut accepter d'une manière générale ce grand système, mais néanmoins en faisant certaines restrictions. Rien de plus admirable que le patient et ingénieux travail delà linguistique; elle est parvenue à embrasser d'un coup d'œil presque tous les idiomes, à les grouper en famille, à trouver les lois de leur formation, à montrer qu'une langue est d'abord monosyllabique, puis agglutinative, enfin à flexion; que nombre de langues n'ont point encore réussi à franchir le premier et le second de ces degrés; que les langues de la dernière catégorie, les langues à flexion, presque toutes originaires de l'ancien continent, se divisent en deux groupes, le groupe sémitique et le groupe aryen, ayant vraisemblablement évolué séparément, car ils sont irréductibles l'un à l'autre ; finalement, qu'à l'exception des idiomes sémitiques, toutes les langues parlées en Asie et en Europe par des hommes de race blanche sont parentes et ont des radicaux communs, visibles surtout dans le sanscrit védique ; que toutes, par conséquent, doivent dériver d'une langue mère éteinte, de Varyaque. Quant à cet aryaque, hypothétique encore, il aurait été la langue des très-antiques tribus de l'Hindou-Kô, dont nous avons tout à l'heure dit quelques mots.
En étudiant la graduelle déformation des langues indo-européennes et en déterminant les lois et la marche de cette déformation, on a cru pouvoir fixer l'Age relatif des divers idiomes. On a aussi tracé l'itinéraire des peuples migrateurs, qui auraient parlé et modifié graduellement ces idiomes. Pour ce faire, on a noté les lieux, les points géographiques encoi'e désignés, dit-on aujourd'hui, d'Asie en Europe, par des dénominations d'origine celtique. On a même cru pouvoir refaire, d'après les radicaux aryaqucs ou védiques, la paléontologie sociale des aryas primitifs. Us auraient connu le cuivre, le bronze, l'or, l'argent. Ils savaient forger des métaux, construire des chariots trahies par des bœufs. Leur vie aurait été surtout pastorale et néanmoins ils auraient déjà connu la bêche, l'orge, l'épeautre, sans pourtant devenir franchement agriculteurs avant leur arrivée en Europe. Risquons quelques exemples pour faire connaître la méthode employée.
L'airain est désigné en sanscrit par AYAS, pour adyas, forme gâtée de ADYAS, A privatif etDAS, dompte; l'airain, c'est l'indompté; d'où le mot latin œs. L'allemand Vater, l'anglais Falher, l'irlandais i</a>, le latin Pa^er, le grec îraTip viendraient tous du radical sanscrit PA, protéger. De même mater (Lat.), mother (Angl.), mathir (lrl.),afir/j|0 (Grec), muller (Ail.), dériveraient de MA, procréer, étendre; eyyàr/jp (Grec), Tochter (AH.), Daughter {kng\.), Dear (Irl.), sœur, seraient issus du sanscrit Duhitar, venant de DUH, traire, etc., etc. On rappelle encore que, selon J. César, les Gaulois prétendaient descendre de Dis le père (rt Diti pâtre); or Dis et tous ses analogues, le latin Deus, le grec Qjôç, etc., etc., proviennent de la racine DIV, brillant, pour dire le soleil ou bien l'Orient, c'està-dire le pays du soleil (Pictet. Origines indo-européennes. Rurnouf. Lé Yêda. Liétard. Bulletin de la Société anthrop., séance du 7 avril 1864).
Nous venons de résumer brièvement, mais exactement, au moins dans ses données générales, la théorie formulée par la linguistique moderne et aussi la
méthode à l'aide de laquelle ont été obtenues les larges vues inductlves sur l'ori- .gine et révolution des grandes civilisations d'Europe, que nous avons indiquées plus haut. Il est temps de soumettre à un examen critique cette théorie et ces inductions.
Nous avons choisi les plus typiques, les plus simples, les plus séduisantes des 4tymologies indo-européennes. Il s'en faut que toutes aient la même clarté. Les Schlegel, les Bopp, les Burnouf, les Schleiclier sont bien faciles à prendre en jflagrant délit de guerre intestine, et cela suffit aux profanes pour en conclure ■que la généalogie des mots indo-européens est obscure connue toutes les généalogies. Néanmoins l'édifice de la linguistique générale moderne a été construit avec tant de soin et d'étude, tant d'effort et de conscience, qu'il y aurait témérité à en révoquer en doute les données principales. Admettons donc avec les linguistes l'existence préhistorique, sur les hauts plateaux de l'Asie centrale, d'une race d'austères pasteurs, nobles, intelligents, lyriques, déjà en possession d'uu notable bagage de sentimcnls élevés, de connaissances pratiques, d'une langue à flexion, ou en voie d'arriver à cet ultime degré de l'évolution des langues. Mais n'oublions pas que celte race maîtresse n'a pu naître instantanénicnt, comme un cristal se précipite dans iine solution saline sursaturée, qu'elle avait nécessairement •derrière elle une longue série de progrès, de conquêtes lentement et laborieusement faites, une évolution intellectuelle déjà bien vieille. Or, si cette évolution d'un groupe Inimain s'est iaite dans l'Asie centrale, elle a pu tout aussi bien s'effectuer dans le Caucase, dans la Gaule, en Grèce, en Italie. Partout des hommes d'une organisation analogue ont dû éprouver des impressions analogues, les formuler par des cris, des onomatopées, des mots analogues, et la ressemblance des idiomes n'implique pas nécessairement la parenté ethnique des groupes , des races qui parlent ces idiomes. Même langue ne signifie pas même sang, quand même on ne tiendrait aucun compte des grandes invasions probables de la propagation de langues étrangères par voie de conquête brutale.
Celle manière d'interpréter les analogies des langues indo-européennes, où il doit bien y avoir une assez large part de vérité, laisse d'ailleurs intacte l'œuvre mervedleuse de la linguistique moderne, puisqu'elle révoque seulement en doute la généalogie, la filiation proposée des formes verbales et point leur groupement, leur classement méthodiques. Ce n'est pas d'ailleurs une simple hypothèse, mais une induction suggérée et étayée par des faits.
Si, par exemple, comme l'ont fait il y a quelques années M. Buschmaun et tout TécemmentM. Lubbock {Origines de la civilisation), on compare les mots désignant le père et la mère dans presque toutes les langues du monde, on voit que ces mots se réduisent à un certain nombre d'articulations, qui sont précisément ■celles que fait entendre l'enfant alors qu'il balbutie. Dans tous ces mots, les labiales et les dentales régnent presque exclusivement. Enfin, l'on remarque que les consonnes fortes figurent habituellement dans les noms du père, les douces et les nasales dans ceux de la mère. Cette loi de développement analogique se vérifie d'ailleurs dans toutes les branches de l'évolution humaine. Ne savonsnous pas que, par toute la terre, l'homme a suppléé à sa faiblesse native en s'armant d'abord de silex éclatés, puis de silex taillés, enfin de silex polis, revêtant partout les mêmes formes, chez l'homme préhistorique comme chez le sauvage actuel, comme chez les Francs, les Scandinaves, les Normands des premiers siècles de notre ère? Les tumulus, les dolmens, les menhirs si longtems considérés comme les jalons de l'invasion Indo-Européenne ou Celtique sont un peu de tous
les pays. LosKlmsias de l'IIindostau on dressent encore ; mais les Viticns avaient des pierres levées, les Indiens d'Amérique édifiaient des cromleks, si l'on eu croit Lafitan {Momrs des sauvages américains). Enfui on a trouvé par milliers dans l'Afrique septentrionale des dolmens de l'Age de fer.
Est-il au moins certain que la domestication des animaux soit une invention asiatique importée en Europe? Pas le moins du monde. L'homme a domestiqué des animaux un peu par toute la terre. On peut même soutenir, et l'on a en effet soutenu, que beaucoup de nos races domestiques d'Europe sont européennes d'origine. Nos petites races de bœufs, de porcs, de chèvres des Grisons viendraient non pas des races domestiquées de l'Asie, mais des petites races de nos tourbières. L'Unis primigenius d'Europe aurait fourni plusieurs grandes races bovines. Le cheval, qui a longtemps coexisté avec l'homme en Europe, avant toute immigration asiatique, y aurait été domestiqué, etc., etc.
Les Kaffirs ou Siàh-Pôsli de l'Ilindou-Kô ont encore aujourd'hui des divinités védiques (Pandu, Lamani, Schuruyali); ils vénèrent le feu, comme les chantres Védas vénéraient Agni, mais ils sont blonds, ont des yeux bleus, le teint blanc et nous les trouvons comme perdus au milieu de nombreuses populations d'un brun plus ou moins foncé. Peut-être les Kaffirs nous représentent-ils les derniers débris des aryas védiques, mais il est difficile de les regarder comme les types ancestraux des populations grecques, latines, gaéliques, aux cheveux noirs et aux yeux bruns. Enfin si l'on consulte les traditions aryaques, les poèmes sanscrits, on y trouve seulement le souvenir légendaire d'invasions dans la péninsule bindostaniqne, à Ceylan, etc., mais pas la moindre réminiscence d'émigrations vers l'Ouest. D'autre part, le bagage traditionnel des vieilles races d'Europe ne nous éclaire guère sur l'origine de ces races. A peine, à grand renfort d'érudition et parfois d'imagination, parvient-on à rapprocher la mythologie grecque de la mythologie védique, et en s'en tenant à cette unique source d'information, on n'est véritablement autorisé à rattacher généalogiquement aux Aryas védiques que les plus vieilles populations de la Perse ayant parlé la langue zende, et dont les traditions poétiques indiquent comme berceau de la race l'Iran, l'Iran délicieux, qu'il est peut-être permis de placer sur les plateaux du Caucase indien.
La conclusion la plus vraisemblable est que l'espèce humaine a eu ses représentants primitifs un peu partout ; que chaque groupe a évolué isolément pendant un long laps de temps ; que la rapidité de cette évolution, rendue nécessairement progressive par la lutte pour vivre, a été fort inégale suivant les lieux et les climats; que là où les groupes humains n'avaient pas à se débattre sous l'étreinte d'un climat de fer, ils se sont améliorés plus rapidement, ont perfectionné leurs armes, dompté les métaux, domestiqué les animaux; que leur nombre croissant avec leurs richesses et leur puissance, ils ont peu à peu rayonné autour d'eux en subjuguant les groupes moins avancés et en se fondant avec eux ; que cette fusion a influé non-seulement sur le sang, la race, mais aussi sur l'industrie, les langues, qui, dans nombre de cas, avaient déjà de grandes analogies, et que le groupe indo-européen est le résultat de tous ces efforts, de tous ces conflits, de tous ces mélanges, une simple résultante où l'élément asiatique a vraisemblablement dominé.
IV. Dans les pages précédentes, nous avons brièvement résumé ce que les diverses sciences anthropologiques nous apprennent ou nous suggèrent sur le passé le plus lointain, sur l'évolution de l'homme, sur l'origine des arts industriels les plus indispensables à l'existence et au progrès de l'humanité, sur le
rôle prépondérant joué par certaines populations blanches de l'Asie centrale dans le développement de l'esprit humain. En résumé, nous avons succinctement retracé le tableau de l'évolution humaine dans le temps, et déjà cet examen, quelque incomplet qu'il soit, nous a permis d'affirmer comme indéniable l'existence et la nécessité du progrès. Nous savons que l'homme a débuté par n'être qu'un mammifère bimane en tout comparable aux autres espèces animales, qu'il s'en est lentement distingué, qu'il s'est ennobli par un graduel développement intellectuel et déjà nous pouvons appliquer le mot civilisation à cette évolution que rien n'arrête, et où les conquêtes s'engendrent l'une l'autre avec une vitesse acquise et accélérée comparable à celle des corps tombant dans l'espace. Nous pourrions aussi noter les principales phases de ce mouvement progressif et tenter sur-le-champ d'en indiquer les lois principales. Mais notre travail d'enquête préliminaire est loin d'être terminé ; car l'homme n'est pas un être un et partout semblable à lui-même. Physiquement, moralement et intellectuellement c'est un être étonnamment divers; car muable et modifiable à l'infini, modelé sous la pression multiforme d'influences externes fort variées, il s'est trèsinégalement développé et dans des directions très-divergentes suivant les contrées, les climats, la grandeur ou la faiblesse des obstacles à surmonter. C'est pourquoi, après avoir déterminé ce qu'a fait, ce qu'a été l'homme dans le temps, nous voulons étudier ce qu'il est encore dans l'espace; nous pourrons, pour cela, exploiter une mine de faits bien autrement féconds que les données de l'archéologie, de l'anthropologie, de la linguistique; nous verrons de nos yeux l'évolution des races humaines en pleine activité et cette série, que nous avons si péniblement reconstruite dans le passé, nous pourrons la contempler vivante, agissante, réalisée simultanément à tous ses degrés dans le présent. Alors vivement éclairés par cette vue d'ensemble à la fois complète et concrète, il nous sera peut-être possible, sans témérité aucune, de prolonger la courbe ascendante de cette évolution progressive bien au delà du terme où s'arrêtent forcément les investigations uniquement basées sur les langues et les reliques des âges écoulés, et imitant l'astronome, à qui trois points suffisent pour tracer sûrement l'orbite d'un astre, nous indiquerons à l'avance la route que l'humanité est destinée à parcourir à travers les siècles à venir.
Tout d'abord il est très-facile de constater les époques, les étapes archéologiques, échelonnées aujourd'hui dans l'espace, comme elles l'étaient jadis dans le temps. Il s'en faut que l'âge de pierre ait disparu de la surface du globe, et ses représentants actuels sont même trop nombreux pour qu'il nous soit possible de les décrire tous. 11 nous faut nous borner à citer quelques types caractéristiques en donnant cette fois ce que l'archéologie est impuissante à nous donner, quand elle nous parle de l'homme préhistorique, c'est-à-dire le portrait moral de ces races attardées.
Au degré le plus infime nous trouvons les Pécherais de la Terre de feu et les Australiens. Les voyageurs s'accordent tous à nous faire de l'état social des Pécherais le plus triste tableau. Ils nous les montrent vivant en tribus fort peu nombreuses, qui s'entre-tuent et s'entre-dévorent sans trêve. A peine sont-ils vêtus de quelques peaux de veaux marins. Ils se blottissent la nuit dans de misérables cabanes en forme de pain de sucre, qui sont infectées d'exhalaisons suffocantes. Le jour, on les voit se tapir autour de misérables petits feux en plein air, tandis que leurs femmes, considérées par les maris ou plutôt par les mâles comme de vrais animaux domestiques, entrent dans l'eau pendant la sai-
son la plus rigoureuse d'un rigoureux climat, afin de recueillir des coquillages, des patelles, des moules, des crustacés, dos œufs de mer, etc. Hommes et femmes sont d'une dégoûtante saleté. Ils vivent, et le fait est bieu curieux à noter, à la manière des primitifs habitants du Danemarck et, comm^ eux, ils amoiicèlent en kjokken moddings modernes leurs coquillages vides, leurs débris de cuisine. Partout les mœurs sont en corrélation rigoureuse avec le degré de développement intellectuel ; c'est dire qu'elles sont fort bestiales chez les pauvres êtres dont nous parlons. Point de mariage. C'est là d'ailleurs une institution l'clativement moderne. Les Pécherais, comme tant d'autres sauvages, ne connaissent que le rajit suivi d'un accouplement animal. Nul égard, nulle pitié pour les femmes, qui sont des bètes de somme en temps d'abondance, des aliments de réserve en temps de disette. Quand une faim trop forte talonne la tribu, dit Filzroy [Voijaçje de V Adventure et du Beagle), on prend la plus vieille femme delà troupe, on l'étrangle, tout en lui maintenant la tête au-dessus d'un feu de bois vert, puis on la mange en commun. Quand on leur demandait pourquoi ils ne mangeaient pas plutôt leurs chiens, ils répondaient : « Le chien prend l'Iappo, c'est-à-dire la loutre. » Notons que chez les Pécherais, comme chez la plupart des races inti^rieures modernes, on trouve déjà un animal domestique, le chien, <{ui Irès-sùremcnt n'est pas à la Terre de Feu un cadeau des Aryas védiques et (jui est, d'autre part, le seul quadrupède assez sociable pour s'accommoder de tels maîtres.
Le continent australien nous offre un autre échantillon humain de l'âge de pierre ; mais ici les documents précis relafil's au type physique, à l'industrie, aux mœurs sont aussi nombreux que complets. L'homme d'Australie a la peau sombre, couleur chocolat. Notons en passant que toutes les races inférieures modernes ont la peau plus ou moins foncée. Le crâne australien est petit, étroit et particulièrement peu développé dans la région frontale. M. Bertillon (Voy. Australie) leur accorde, d'après Morton, une capacité crânienne moyenne de 1 ,238 ; mais le même Jlorton a vu cette capacité s'abaisser chez une femme à 1,061 centimètres cubes, ce qui confine à la limite de l'idiotie chez les races européennes. Le trait le plus saillant de la physionomie australienne est un prognathisme considérable, une sorte de museau simien. Ces mâchoires prognathes sont armées de molaires énormes, ayant souvent cinq tubercules et contrairement à ce qui s'observe chez les autres races humaines, ce n'est pas la première molaire, qui est la plus volumineuse, mais bien la seconde et même la troisième. Nous ne parlons que pour mémoire de la gracilité des membres, delà proéminence abdominale, de l'absence de mollet. L'industrie australienne peut se classer dans la période la moins avancée de l'âge de la pierre polie, même dans l'âge de bois signalé par M. Broca comme ayant devancé tous les autres. L'arc est inconnu à l'Australien. Les armes ordinaires sont une grande lance en bois, un casse-tête en bois, une ai'me aussi en bois, le fameux boomerang spécial à l'Australie, enfin des haches en pierre grossièrement polie, rappelant à s'y méprendre certains échantillons archéologiques de l'âge de pierre européen et fixées à un manche de bois à l'aide delà gomme-mastic xantorrhéa. L'Australien, qui n'a nulle idée de la pudeur, porte cependant pour vêtement un manteau de peau de kangourou, grâce auquel il peut cheminer sans dommage dans les fourrés. La poterie lui est inconnue et la vue de l'eau chaude lui cause une vive surprise, il ne se bâtit pas de hutte et ne veut pas même habiter celle qae l'on prend la peine de lui bâtir. Il ne connaît d'auti'e abri qu'un paravent de
î)rancli3ges élevé chaque soir. L'Australienne est moins une femme qu'une iemelle réduite à la plus dure servitude. Elle suit l'homme à la chasse en portant sur son dos les enfants et le petit bagage de la famille; à la main, un tison *nflanmié qu'elle a charge d'entretenir ; car pour l'Australien, allumer du feu est une difficile affaire. A la femme encore est dévolu le soin de préparer le repas composé de tout ce qui peut se manger, mais elle ne se noiu'rit que des restes de riiomme et on les lui jette comme à un chien. Ajoutons que le mariage de l'Australienne a toujours pour origine le rapt le plus violent; qu'il est précédé, à partir de l'âge de dix ans, de la plus bestiale promiscuité et toujours suivi de lia prostitution (Eyre, Discoveries, etc.) et concluons que le mariage australien aie diffère guère de l'accouplement animal. Ce sont là surtout les mœurs de l'intérieur du continent australien. Sur les côtes, nous trouvons des tribus, qui -entassent encore des débris de cuisine, comme le Danois préhistorique et le Pécherais, qui dépècent à belles dents et en troupe les cadavres des baleines échouées, et qui, quoique vivant sur le rivage de la mer, ne savent pas construire un canot. L'Australien n'a d'autre animal domestique qu'une sorte de chien à demi-sauvage, le Dingo, qui est plutôt un associé chassant de compte à demi avec l'homme qu'un véritable animal domestique. En temps de famine, et les famines sont fréquentes pour l'homme d'Australie, on mange les enfants et les femmes, même les cadavres qu'on exhume. Après trois jours d'inhumation, •disaient les Australiens au missionnaire Salvado {Mémoires sur l'Australie par R. Salvado), un cadavre humain est encore un mets passable. Notons que dans ce cas il ne répugne nullement à la mère australienne de manger sa part du ■cadavre de son enfant.
Nous avons tenu à esquisser avec quelques détails la physionomie des types humains actuels, qui nous représentent le mieux nos primitifs ancêtres des pre- .miers temps de l'âge de pierre. Si l'espace ne nous faisait défaut, nous pourrions 'très-facilement trouver dans l'humanité moderne et grouper en série tous les lypes humains intermédiaires, suffisants pour combler l'intervalle entre le Pécherais, l'Australien, le Tasmanien et les peuples caucasiques les plus industrieux et les plus intelligents. Nous devons nous borner à une sorte d'énuméiation. Citons encore comme appartenant à l'âge de pierre primitif les Boschimans, de l'Afrique australe, errant par famille, sans maisons, sans asile, se blolissant «dans les cavernes, dans les anfractuosités des rochers, sous les arbustes, se nourrissant de larves de fourmis, de serpents, de racines, puis les Dokos de l'Abys- ■sinie, les Andamanites, les Veddahs de Ceylan, les Orangs-Benna de la presqu'île tde Mala, de Sumatra, et les Kamstchadales des l'ivages arctiques de l'Asie.
La phase moyenne de l'âge de pierre pourrait être représentée par les PeauxiRouges de l'Amérique du Nord, tels qu'ils étaient, lors de la venue des Européens. Ils vivaient en nombreuses tribus, ayant un commencement d'organisation, de hiérarchie sociale; ils obéissaient à un chef, connaissaient l'arc, savaient se bâtir de vraies cabanes, des wigwams, mais n'avaient ni animaux domestiques aii agriculture. Ils vivaient dans un état de gueiTe perpétuelle, uniquement i|)réoccupés du souci de tuer le bison, de pêcher le saumon, de détruire les tribus rivales, de manger des nations, suivant une expression iroquoisc. On peut ■classer dans le même groupe les Puharreis et les Pahai^ias des montagnes de l'Inde, les Bheils du Radjepoutana, les Garros, Nogas, Khasias, vivant dans i'Hindostan et vers la vallée du Brahmapoutra, enfin les races Brésilio-Guara- Jiiennes de l'Amérique du Sud. Le troglodyte anthi'opophage des cavernes pré-
historiques de Chauvaux se pouvait encore rencontrer il y a peu d'aniiccs dans les grottes du pays des Caffres Bassoutos. Là gîtaient dans des grotles profondes des groupes d'anthropophages, habitant pourtant un pays fort giboyeux, mais vivant autant que possible de la chasse à l'iiommc, et débitant mélhodiquemeiit leur proie humaine, comme d'habiles bouchers [Antliropological Hevieiv, l^^^.
C'est là, il est vrai, un cas de canibalisnie accidentellement produit par de grands désastres, au milieu desquels avait sombré la civilisation relativement avancée de la tribu ; mais un état social analogue a existé ou existe encore chez un grand nombre d'insulaires de l'océan Pacifique, qui tous étaient à l'âge de la pierre polie avant leur contact avec les Européens. Citons, à titre d'exemple, les Néo-Calédoniens, anthropophages, comme on l'est habituellement dans les îles où manquent les grands mammifères, comme l'étaient encore les Vi tiens, comme l'avaient été les Taïtiens, pourvus les uns et les autres, et en abondance, de chiens et de porcs. On sait aussi que chez la plupart de ces insulaires, l'humanité, la pitié, la moralité, sont à peu près inconnues. Les Néo-Calédoniens abandonnent ou tuent les malades et les vieillards. Ainsi font les Viliens ; ainsi font les Esquimaux, ces vivants représentants de l'âge du renne, etc.
Les Kalfirs de l'Afghanistan rappellent encore, comme nous l'avons vu, par des traits nombreux, les Aryas pasteurs; mais la phase pastorale, par laquelle ont passé les groupes humains les plus importants du vieux continent, et qui, dans une classihcation sociologique, pourrait être rangée à côté de l'âge de bronze des archéologues, cette phase si importante de l'évolution sociale, nous la voyons durer encore chez bien des peuples, notamment dans l'Asie septentrionale et l'Afrique méridionale. En Asie, nous la rencontrons chez les clans mongoliques nomades, errant dans les vastes plaines du nord de ce continent, chez les Tongouses, les Bouriates, près du lac Baïkal ; chez les Kiigliiz, les Baskirs, chevauchant vers le cours moyen de la Lena, de l'Obi, de l'iéniseï, enliu chez les Ostiaks, du voisinage de l'Irtych. En Afrique, voici les Ilottenlots, pasteurs aussi, vivant en tribus fort peu nombreuses, et si peu industrieux qu'ils en sont réduits à acheter aux Caffres, leurs voisins et ennemis héréditaires, les ustensiles de fer dont ils ont besoin.
Les rivaux des Hottcnlols, les Caffres, sont déjà en voie de passage de la vie pastorale à la vie agricole. Ils cultivent le sorgho, le melon d'eau, la canne à sucre, le tabac, les arachides. Quelques tribus ont même essayé la culture du froment. Ils savent tirer du sorgho une boisson fermentée, sont vanniers et potiers habiles, coimaissent l'art de forger le fer, sont organisés en petits Etals monarchiques, ayant une aristocratie {Voy. Caffres). L'état social des Caffres est plus ou moins celui de la plupart des nègres africains. Pourtant un degré d'organisation plus complexe s'observe dans la région des sources du Nil, oii la monarchie du roi M'tésa, si curieusement décrite par le capitaine Speke [Discovenj of the Source ofthe Nile), réalise la caricature du pouvoir absolu. Enlin les grandes monarchies soudaniennes, où l'influence et le sang mauresques ont si fortement pénétré, nous offrirait des Etats despotiques plus savamment ordonnés et assez comparables à certaines monarchies asiatiques, à celle de Siam, par exemple, où sur une population de cinq à six millions d'habitants, un seul homme, le roi, a le droit de se tenir debout.
Au-dessus de la monarchie siamoise se place tout naturel lemennt le vas:e empire chinois, où le système monarchique a réalisé sa forme la plus scientili(iue et où s'est développée de temps immémorial une civilisation fort avancée.
On rit beaucoup en Europe des Chinois, mais ils ont le mérite d'avoir su les premiers proclamer bien haut la prééminence du pouvoir intellectuel, et d'avoir tenté, par leur institution du mandarinat, de proportionner l'influence sociale de chaque individu à son degré de savoir. Enfin, le Japon actuel nous représente dans ses traits principaux l'image de notre société féodale européenne d'il y a quelques siècles. De là, rien de plus facile que de passer, sans quitter les anneaux strictement unis d'un graduel progrès, dans notre Europe contemporaine, dont l'évolution nous est maintenant très-exactement connue. Nous pouvons sans peine évoquer devant nous l'image de l'Européen préhistorique, le voir abandonner la caverne de ses ancêtres pour les pilotis des palafites et la hutte enfumée. Puis la hutte fait place à la cabane ; celle-ci devient maison étagée, percée de fenêtres, munies bientôt de ces précieuses vitres inconnues dans l'antiquité aux Grecs et aux Romains. Un progrès en provoque un autre. Le vêtement, les armes, les moyens de transport, la production des aliments, se perfectionnent comme la demeure, et avec une vitesse constamment^croissante. (Voy. Foucou, Hisloire du travail, 1868, in-12). Le chiffre de la population s'accroît avec les ressources. L'homme se polit par des contacts sociaux de plus en plus répétés. Le travail se spécialise. La science se codifie. Les inégalités sociales tendent à se niveler. Enfin la somme du bien-être et du savoir grandit en progression géométrique.
Après avoir ainsi embrassé dans un cadre malheureusement trop resserré, l'évolution humaine dans le temps et dans l'espace, nous pouvons déjà, sans témérité, désigner par le mot civilisation l'évolution progressive de l'humanité dans les voies industrielle, morale et intellectuelle.
Quelles sont les grandes conditions de climat, d'orographie, les plus favorables au début et à la marche rapide de la civilisation ainsi comprise ? Quels en sont les grands effets économiques? Quelle en est l'influence sur le mouvement de la population, sur la durée de la vie humaine ? A quelles intimes modifications morales et intellectuelles de l'individu et des peuples correspondent tant de grands changements dans la situation de l'homme ? C'est ce qui nous i^este à examiner pour achever d'esquisser le vaste tableau de la civilisation.
Y. L'homme primitif était trop nu, trop faible, trop désarmé, pour pouvoir vivre, prospérer et progresser indifféremment dans tous les points du globe. Évidemment il n'a pu durer, se maintenir, grandir en nombre et en valeur intellecluelle et morale que là seulement où le monde extérieur ne lui était pas ti'op inhospitalier, là où le climat avait une certaine bénignité, là même où la concurrence des grandes espèces animales n'était pas trop terrible. Les régions polaires, par exemple, n'ont pu manifestement servir de berceau à la civilisation; à peine de nos jours encore, l'homme, quel qu'il soit, parvient-il à y traîner une misérable existence. Buckle remarque que des effets tout aussi mortels pour les progrès de la civilisation se produisent dans certaines régions tropicales humides, où la vie animale et végétale a une exubérance désordonnée, où le régime des fleuves, les phénomènes météorologiques, les convulsions géologiques ont une ampleur écrasante, contre laquelle peut à peine lutter même riionime de nos jours, aidé de tout l'arsenal d'une civilisation vieillie {Histoire de la civilisation en Angleterre, 1'='' volume). C'est pour cette raison, selon Buckle, que les Guaranis du Brésil n'ont pas franchi les premières phases de révolution civilisatrice, tandis que bien avant l'invasion européenne, des civilisations relativement avancées s'étaient constituées spontanément dans l'Amé-
rique centrale. On pourrait objecter le fait des grandes civilisations asiatique? où l'homme d'Europe a puisé vraisemblablement une bonne partie de sou bacao^e moral et intellectuel ; mais les investigations délicates de la linguistique nous. montrent le mouvement civilisateur asiatique naissant sur les hauts plateaux de l'Asie centrale, avant de rayonner par expansion dans la péninsule hindostanique, oîi l'effrayante puissance des phénomènes naturels et la richesse de la faune ne lui auraient vraisemblablement pas permis de durer et de grandir. On peut donc regarder comme démontré, que les grandes civilisations antiques ont toutes eu pour lieu d'origine des conti'ées bénies, luxuriantes et assez chaudes où l'homme trouvait sans trop de peine et sans compétition par trop redoutable une alimentation suffisante et particulièrement des espèces végétales bienfaisantes, qui récompensaient une fort petite culture par une opulente récolte. Citons, après Buckle, l'Inde et le riz, l'Egypte avec les dattes, le dhourra et h lotus comestible, enfin le Mexique et le Pérou avec leur maïs et leurs bananiers.
Les conditions générales, que nous venons d'indiquer, sont à tel point nécessaii'es et suffisantes, que partout nous voyons l'homme se civiliser sous leur influence. Buckle cite l'exemple des Arabes mahométans fondant des scJciétéj très-civilisées, devenant artistes et savants aussitôt qu'ils eurent envahi les fertiles contrées de l'Asie Mineure et de l'Asie centrale, le nord de l'Afrique et l'Espagne. Mais cet exemple est discutable peut-être; car l'Arabe, avant Mahomet, était loin d'être un barbare. Un fait bien plus probant nous est fourni par la race mongolique. Aujourd'hui encore les Kamschadales sont à l'âge de pierre, et les ancêtres des Chinois n'étaient pas plus civilisés, si l'on en croit les traditions nationales de la Chine, alors qu'ils vivaient en hordes barbares au pied des montagnes du Thibet. Les Tartares mongols vaguent encore dans les plaines arides de l'Asie septentrionale, tandis que les Chinois et les Japonais ont fondé de grandes sociétés civilisées, supérieures même par de certains côtés aux civilisations d'Europe.
On a cru pouvoir signaler des vices capitaux comme fatalement attachés à ces grandes civilisations primitives des pays tropicaux ou voisins des tropiques. Elles s'immobiliseraient vite sous la pression du despotisme monarcliique ou théocratique le plus absolu. On peut attribuer ce fait, qui semble incontestable, à divei'ses causes, mais surtout à la bénignité même de la lutte pour vivre, que l'homme est appelé à soutenir, quand vivant dans un pays très-lertile et en grandes agglomérations, il a suffisamment triomphé de la nature et de ses rivaux de l'animalité. Peu à peu l'on se déshabitue de l'effort, et l'énergie individuelle s'éteint là où elle n'est plus nécessaire. On peut ajouter l'incontestable influence d'une température élevée, l'éclat de la nature extérieure, l'une engourdissant l'intelligence, l'autre captivant l'attention, l'empêchant de se replier, de se concentrer sur elle-même. Buckle donne comme raison principale, le bas prix des salaires, résultat du plus grand nombre des prolétaires, d'où le bon marché excessif du travail humain, puis l'élévation énorme du loyer, de l'intérêt, d'où la concentration fatale d'immenses richesses entre les mains d'un petit nombre et le dénûment absolu de la masse déshéritée, qui livre cette masse à la merci des castes privilégiées. Ajoutons que la marche du progrès est excessivement lente; que l'honmie, comme nous le prouve encore l'histoire des sauvages actuels, n'a d'abord connu d'autre règle que la force; que, dans les sociétés rudimentaires, l'oppression semble chose naturelle aussi bien à l'opprimé qu'à l'oppresseur. Les maux, que l'individu supporte dans ces sociétés impitoyables, il
est prêt ù les faire subir aux autres, le cas échéant. Il faut des milliers et des milliers d'années pour que les idées do droit, de justice, de liberté, etc., s'éveillent dans le cerveau humain, et notre histoire positive n'est que d'un
jour.
Quoi qu'il en soit, après être née dans les chaudes et fertiles régions du globe, la civilisation n'a rapidement progressé qu'eu se déplaçant, en gagnant les contrées tempérées, notamment le bassin méditerranéen et l'Europe. Là, l'homme, déjà maître de connaissances lentement accumulées et d'un prix inestimable, a trouvé les conditions les plus favorables à son plein et entier développement, un climat doux, une température qui n'énerve point, une nature extérieure facile à dompter, d'où pour lui une série de victoires aisées, qui lui donnèrent une grande confiance en lui-même, l'excitèrent à chercher, à triompher encore. Il y a là un thème infini pour l'observation sociologique, mais nous devons nous borner aux quelques propositions précédentes et passer à l'examen forcément tout aussi rapide d'un autre côté de notre sujet.
VI. 11 est bien intéressant de suivre parallèlement au développement de l'humanité, en nombre et en puissance, les modifications corrélatives qui se produisent dans les besoins, les appétits, la moralité et l'intelligence de l'homme.
En effet, tout homme complet est pourvu de besoins nutritifs, de besoins, sensitifs, et enfin de besoins moraux et intellectuels (Letourneau, Bulletin de la Société d'anthropologie, 1867, ci Physiologie des passions); mais tous les hommes ne sont pas complets, et au début de la civilisation, les besoins les plus inférieurs priment tous les autres. L'homme bestial de l'âge de piciTe, le troglodyte préhistorique des cavernes belges, l'Australien, le Pécherais, le Bojesman, etc., sont presque uniquement asservis par le besoin de manger. La faim, une faim féroce, les torture incessamment et éteint cliez eux toute floraison morale et intellectuelle. Aussi leurs mœurs sont-elles tout à fait animales. Le mariage par capture a été et est encore, comme le démontre Lubbock, la forme première du mariage ou plutôt de l'accouplement humain par toute la terre. Dans cette grossière phase nutritive, la femme est pour l'homme un simple animal domestique, que l'on bat ou tue, selon son caprice. « Si l'on examine les femmes indigènes, dit Eyre, eu parlant des Australiennes, on en trouvera fort peu qui n'aient pas de terribles cicatrices sur la tête ou des traces de coups de lance sur le corps » (Eyre, Discovery, etc.). Point de lamille encore dans ces sociétés informes. L'enfant y est généralement considéré comme appartenant à la tribu, et il lui appartient eu effet, si l'on fient compte de la promiscuité sexuelle presque absolue, qui est alors de règle (Eyre, loc. cit.).
Pour se faire une idée exacte du tout-puissant empire exercé sur l'homme par les besoins nutritifs, durant cette phase nutritive, il faut assister aux repas de certaines tribus sauvages après une disette plus ou moins cruelle. Le capitaine Grey {Explorations dans V Australie du nord-ouest et de V ouest), nous a donné une description fort colorée d'une de ces orgies stomacales des Australiens, se ruant en troupe, hommes, femmes et enfants sur le cadavre échoué et à demi putréfié d'une baleine morte {Voy. Australie), et arrivant à une sorte d'ivresse de la digestion. Les mômes faits ou des faits analogues ont été obsei-vés chez les Esquimaux par Lyon {Journal de Lyon). 11 faut lire dans le texte original la description du repas polyphagique d'un de ces Esquimaux : « Il avait mangé jusqu'à ce qu'il fùl ivre, et à chaque instant il s'endormait, le visage rouge et brijlant, la bouche ouverte. A côté de lui était assise Arnaloua, sa femme, qui
surveillait son époux pour lui enfoncer autant (pie faire se pouvait, un gros morceau de viande (de veau marin) à moitié bouillie dans la bouche, en s'aldant de son index, etc. » D^ tels faits nous autorisent suffisamment, croyons-nous à appeler nutritive cette phase du développement social, où la vie tout entière est subordonnée aux impérieuses exigences de l'estomac.
Il est naturellement impossible que les sendmcnts affectueux et les tendances intellectuelles puissent naître chez l'homme ainsi tyrannisé. C'est en effet ce que l'observation constate partout. Ainsi Kolbc a pu dire, en parlant des Hottentots, parvenus pourtant à la vie pastorale, qu'il les croyait étrangers au sentiment de l'amour. Ainsi le baiser était Inconnu à nombre de tribus américaines et plusieurs de leurs Idiomes manquaient de mots pour dire aimer, etc, etc. Le développement Intellectuel est plus rudlmentalre encore, s'il est possible. La langue se compose alors d'un fort petit nombre de mots; les termes abstraits généraux y font défaut. On a im mot pour désigner chaque arbre en particulieron n'en a pas pour dire arbre en général. Le langage en est réduit à ces motsracines, que nos linguistes démêlent aujourd'hui encore sous la luxuriante fécondité de nos formes verbales, et qui ont toutes un sens concret, figuratif imitatlf. Lubbock cite, comme exemple frappant de cette imperfection du langage, l'absence du verbe être dans presque toutes les langues des sauvages américains. D'autre part, nombre de tribus sauvages sont obligées de suppléer par des signes à l'insufiisancc de leur langue parlée. Les Bojesmans, par exemple, ne peuvent converser entre eux dans l'obscurité. La numération, cette partie la plus abstraite du langage humain en est naturellement aussi la partie la plus imparfaite chez les sauvages. Les Bojesmans, selon Lichtensteln, les Indiens du Brésil, selon Splx et Martlus, ne peuvent compter au delà de deux. Les Australiens du cap Yorck arrivent péniblement au nombre six, mais par juxtaposition (2 + 2 H- 2), etc, etc.
Voilà, certes, un degré social bleu informe, bien pauvre, bien humble; mais ce n'est qu'un premier degré. Que l'homme en effet, soit par son industrie personnelle, soit, fortuitement et grâce à la seule bonté du climat et de l'habitat, parvienne à se procurer une alimentation plus facile, une existence moins précaire, alors se détend pour lui la poignante étreinte de la faim : il a quelques loisirs, aussi la réflexion commence à poindre dans son cerveau. Simultanément l'attention s'essaie à se porter sur le monde extérieur, pour y chercher d'autres jouissances que la stupide satiété dlgestlve. L'homme sent alors s'éveiller en lui le goût des plaisirs sensitifs. C'est à peu près l'état moral et Intellectuel d'un enfant européen de six à huit ans. Chez l'enfant, en effet, comme chez le sauvage arrivé à cette période sensitive, on observe la même Insouciance, la même curiosité puérile, la même mobilité excessive, les mêmes élans passionnés et fugitifs. Les Taïtiens et nombre d'insulaires de l'océan Pacifique, tels qu'ils étaient, lors des voyages de Cook, nous peignent le mieux cette phase de l'espril humain, qui compte d'ailleurs encore de nombreux spécimens à la surface de notre globe. « Les insulaires de l'océan Pacifique, dit Cook, sont comme les enfants, toujours prêts à pleurer, dès que leurs passions sont vivement excitées, et, comme les enl'anls aussi, ils oublient leurs larmes dès qu'elles sont versées. » A Taïti, la reine Obcrea et Toutahala, un des chefs les plus importants, jouaient avec une grande poupée. Poulaho, un chef de l'île des Amis, reçut de Cook avec des transports de reconnaissance une assiette d'étain, eu déclarant que toutes les fois qu'il visiterait une autre île, 11 laisserait cette assiette à ïongatabou
pour le représenter en son absence. Des faits analogues ont'été observés par toute la terre chez la plupart des peuplades arrêtées au même degré de civilisation que les Polynésiens. Dobritzhofer dit des Abipones {History of the Abipones, cité par Lubbock, Origines de la civilisation) qu'ils sont incapables de la plus légère attention. Selon Richardson [Artic Expédition, id.), on ne peut confier une lettre à porter aux Indiens ; car le plus léger obstacle, une fantaisie, un caprice suffisent pour les détourner de leur roule. Curton {Voyage aux (jrandslacs) en dit autant des nègres de l'Afrique centrale. La sensibilité spéciale est excessivement excitable, surtout celle de l'œil et de l'oreille. Tout ce qui brille ou a une vive couleur excite de violents, d'impérieux désirs. A Taïti, on échangeait avec joie un cochon pour une plume rouge. De môme le nègre et surtout la négresse d'Afrique adorent le clinquant et donnent pour des verroteries leurs chèvres, leurs graines, etc. On aime passionnément le chant, la danse. On a de grossiers instruments de musique, des poésies ou plutôt des mélopées non moins grossières, où l'on peint la chasse, la guerre, l'amour physique; etc. Un Arabe de l'escorte de Burton séduisait, chemin ûiisant, toutes les néi^resses, en grattant sa guitare monocorde (Zézé). On est d'ailleurs absolument dépourvu de sentiments moraux élevés. Nulle pitié, nulle charité, nulle reconnaissance encore. Dans l'Afrique orientale, l'épitliète de « méchant » est un éloge : « Nous suivrons le méchant homme blanc, chantaient les nègres de Burton. Pouti! PoLili ! Nous le suivrons aussi longtemps qu'il nous donnera à manger. Pouti ! Pouti !»
Dans la même région, toujours selon Burton, il n'y a pas d'autres lois que l'usage traditionnel, observation qui peut d'ailleurs s'appliquera tous les peuples sauvages, et la justice n'existe qu'à l'état de pressentiment. A Taïti, la langue manquait d'expression pour dire loi et aussi pour dire merci. Le monde moral n'existe pas encore. Ce qu'on adore par dessus tout, ce sont les plaisirs sensitifs et sensuels, bruyants et violents : le chant, la danse, l'amour physique. A la phase précédente, la religion était nulle ou bornée tout au plus au fétichisme le plus rudimentaire. A la période sensitive, que nous décrivons, les conceptions religieuses quoique unies encore au féchitisme primitif sont agrandies, systématisées. On entrevoit que le monde est gouverné par un petit nombre de forces que l'on personnifie ; en résumé l'on tend ou l'on arrive au polythéisme. On a aussi une idée plus ou moins vague d'une vie future. La plupart des nègres d'Afrique croient que l'homme laisse derrière lui, en mourant, des mânes matérielles, qui disparaissent après une durée d'une ou deux générations. Les Taïtiens croyaient aussi à une vie future, mais elle était simplement la continuation et l'image de la vie terrestre et l'on n'y rattachait aucune idée de récompense ou de châtiment.
Les langues sont bien loin encore de la perfection. Lubbock remarque judicieusement qu'elles sont, comme le premier langage de nos enfants, caractérisées par la répétition très-fréquente des syllabes. Ainsi sur 1300 mots néozélandais, il relève 220 répétitions de syllabes, tandis qu'il en trouve seulement deux sur 1000 mots français, trois sur 1000 mots anglais, etc.
Les facultés spécialement cérébrales sont faibles encore et toute tension intellectuelle prolongée est impossible. Dans le voisinage du lac Tanganika, dan,-> l'Afrique centrale, Burton s'efforçaut de noter dans chaque tribu les noms usités pour compter de un à dix, n'y parvenait qu'avec une pc^ine extrême. Au ])out de dix minutes, le regard du nègre interrogé devenait vague, hébété; ses répou-
DICT. EKC. XVII. 41
ses étaient incohérentes et il s'abandonnait à un sommeil réparateur. Burchell nous raconte la même chose de son maître de langue en Cafrerie {Voy. Gafres). Pourtant on n'en est généralement plus à l'indigence numérique de l'Australien du naturel des Moluques, de certaines tribus Guaranis du Brésil, du Dammara de l'Afrique australe, qui ne savent pas compter leurs doigts, des Comanches, qui comptent simplement par signes et en frappant des mains pour marquer les dizaines (Pruner-Bey, Bull, de Société anthropol., t. 11), des Ahts, tout aussi pauvres mathématiciens, selon Sproat {Scènes and Studies of Savage Life, cité par Lubbock). Les Polynésiens, au contraire, qui nous représentent assez complètement l'homme de la période sensitive, pouvaient compter jusqu'à mille. Au delà, c'était l'indéfini.
Dans cette phase, que nous proposons d'appeler sensitive, il est pourtant bien clair que les besoins nutritifs n'ont pas désarmé absolument. Ils ne le peuvent, puisqu'ils sont la condition même de la vie ; mais leur pouvoir est intermittent, et ils n'absorbent plus l'existence tout entière. Après leur assouvissement, l'activité des centres nerveux se manifeste encore. Le jeu des sens spéciaux procure alors à l'homme un plaisir parfois assez vif, pour qu'il sacrifie la satisfaction future de ces appétits purement nutritifs au désir ardent de se procurer une jouissance sensitive. Le Taïlien troquait sans hésiter un cochon pour une plume rouge ; mais le stupide Pécherais n'en ferait jamais autant. L'homme est alors moins individualisé ; il se rattache au monde extérieur, social ou physique, par des liens nombreux.
Encore un pas et cette progressive extérioration de l'individu va donner naissance à des passions sociales, à de véritables sentiments moraux; aussi proposons-nous d'appeler cette troisième période, période morale. Arrivé à ce degré de son évolution, l'homme a acconq:)li de grands progrès dans toutes les branches de son activité. L'industrie et l'agriculture perfectionnées ont considérablement accru la somme des subsistances, aussi de grandes agglomérations humaines ont pu se former. Il y a des lois écrites, des arts, une littérature. La famille est constituée. Le mariage est polygamique ou monoganique, polyandrique parfois, suivant les nécessités sociales, au milieu desquelles se débattent les divers groupes; mais il y a un mariage. L'enfance et la vieillesse sont plus ou moins sauvegardées et respectées. La femme a cessé d'être une bête de somme ou un simple instrument de plaisir. On aime quelquefois pour le seul plaisir d'aimer. L'esclavage primitif a pris peu à peu la forme adoucie du servage. On commence à sentir qu'il y a des liens de réciprocité entre les hommes, des droits et des devoirs ; mais le règne de la justice et de la raison est bien loin encore. €'est l'ère des violentes passions sociales, des grandes guerres, des persécutions religieuses. Pourtant la religion s'est simplifiée et le polythéisme de la période précédente tourne, soit au monothéisme , comme chez les Sémites et les Européens, soit au panthéisme comme dans l'Inde ou à l'athéisme des bouddhistes asiatiques.
Presque toute la phase historique de l'humanité vient se classer dans cette période, et elle est d'autant plus sensitive et même d'autant plus bestiale, nutritive, que l'on remonte à un passé plus lointain. On entrevoit dès lors l'aurore ou tout au moins la possibilité, la probabilité même de la phase suprême, au règne de la justice et de la science, la seconde réglant la première, en un mot de la phase intellectuelle encore cachée dans l'avenir.
Ces profondes modilicalions dans l'organisation cérébrale de l'homme, se
toduisenl anatomlquement par des modifications correspondantes dans la morphologie et dans la texture des organes? Tout en reconnaissant que la science de l'homme poursuit encore sous ce rapport bien des desiderata, on peut déjà formuler de grandes propositions générales.
Toutes les races très-inférieures, historiques et la plupart des races préhistoriques connues ont des caractères généraux communs : nous les énuraérons rapidement. Ce sont d'abord la saillie en avant plus ou moins accentuée des dents et des mâchoires, le prognathisme.
Au prognathisme sont associés généralement d'autres traits anatomiques de la plus haute importance, un front fuyant et surtout un volume réduit du cerveau, spécialement des lobes frontaux, avec saillie de l'occiput en arrière. Il y a une corrélation quasi-nécessaire entre ces divers caractères, à ce point que la •constatation de l'un d'entre eux permet généralement de préjuger l'existence des autres. Ajoutons que les races ainsi conlormées ont actuellement toutes une coloration ou noire ou foncée de la peau et que les seules races, qui aient gravi le plus haut dans l'échelle progressive que nous avons indiquée, sont les races au teint le plus clair : les races blanche et jaune. En même temps ce sont c«s races privilégiées, qui ont le plus grand volume cérébral moyen, le plus grand développement des lobes frontaux, le moindre prognathisme, le cerveau sillonné par les circonvohitions les plus flexueuses, à ce point que chez un individu de race blanche, un volume cérébral aussi réduit, un système de circonvolutions aussi simple que chez le Hottentot par exemple, entraînent fatalement l'idiotie.
Enfin, fait plus concluant encore et qui met le sceau à la démonstration, même dans nos sociétés récentes, dans les derniers siècles historiques, l'accroissement du volume cérébral se peut constater et M. Broca l'a mis hors de toute contestation en comparant le volume moyen des cerveaux parisiens actuels et ■celui des crânes parisiens du douzième siècle (P. Broca, Bull. Soc. anthrop. de Paris). Le progrès morphologique et le progrès fonctionnel ont donc marché du même pas.
Devenir plus intelligent, c'est s'écarter de plus en plus physiquement et moralement de l'animalité, c'est à coup sûr progresser. C'est là le résultat général; mais comment s'effectue ce travail de perfectionnement? Que deviennent les grandes lois de la vie dans les groupes humains denses, dans les sociétés comiplexes? Comment naît-on? Comment meurt-on? Quelles modifications subit la •durée moyenne de la vie ? Quel est l'effet de la transplantation des mœurs et des institutions européennes sur les races humaines arriérées? Quels sont aussi les inconvénients inhérents à l'organisation des grandes sociétés civilisées ? Quelles ipertes, quelles souffrances, quel déchet humain se cachent derrière les résultats généraux si admirables en apparence? C'est ce qu'il nous faut maintenant indiquer brièvement.
VU. Détruire les espèces animales et végétales nuisibles ou même inutiles à l'homme, aplanir les obstacles physiques, découvrir et maîtriser les grandes lois qui régissent le monde, faire de la terre entière un vaste champ cultivé, exploité par l'humanité et à son profit avec le moins d'efiorts et de dangers possible. En un mot afùanchir l'homme, le rendre plus savant, plus intelligent, infiniment ,plus puissant en face du monde extérieur et en même temps infiniment plus heureux. Ennoblir le type humain et multiplier indéfiniment ce type ennobli, •en arrachant au sol des ressources toujours croissantes; c'est là un idéal auquel
]tciil-être on parviendra plus ou moins complètement et à la réalisation duquel il est en tout cas fort utile de viser.
A coup sûr les grossières sociétés primitives ou sauvages, dont nous avons triicé le tableau, sont extrêmement loin d'un tel idéal. Vo\ons par quel côté les -grandes sociétés des hommes de race blanche en Europe et en Amérique, s'en approchent ou s'en écartent. Évidemment, à contempler les choses d'un point de vue général, il est incontestable que l'homme blanc moderne est chaque jour de i)lus en plus victorieux dans sa lutte contre le monde extérieur. Dans l'Europe actuelle, par exemple, l'homme a bataille gagnée contre la faune et la plupart des grands dangers, des grands obstacles naturels. Les races supérieures contemporaines ont su passer de la vie de chasseurs à l'état pastoral et à l'état agricole. Leur subsistance étant devenue plus assurée, plus régulière, plus abondante, leur nombre, en vertu d'une loi dont nous allons dire quelques mots, s'est accru en proportion de la sécurité, dont elles ont pu jouir, et cette sécurité même a permis les efforts de longue haleine et a incité à poursuivre de nouveaux progrès.
Ce rapport étroit et constant entre la production des subsistances et le chiffre de la population n'est plus aujourd'hui qu'un lieu commun de la statistique. On sait que les pays les plus producteurs de l'Europe sont aussi les plus peuplés. La Belgique, par exemple, a 151 habitants par kilomètre carré, tandis que la Russie en a seulement 5. « On voit, dit M. Guillard (Guillard, Éléments de statistique humaine, Paris, 1855) que la double production des blés et des hommes a marché parallèlement et d'un pas sensiblement égal. En deux tiers de siècle par le défrichement, le dessèchement, quelque amélioration dans la répartition du sol et par suite dans la culture, la production du blé s'est accrue d'environ 49 p. 100 et par cette seule cause, malgré tant d'obstacles de tout genre, d'épidémies, de guerres sanglantes, de misère non moins meurtrière, la population s'est accrue de la même quantité. » La relation est si étroite qu'une simple variation dans le prix du blé suffit pour faire varier en plus ou moins le chiffre de la mortalité, celui des mariages et celui des naissances (Villermé, J. écon., 1845, t. VI, Buckle, loc. cit., chap. i, Guillard, loccit). Mais c'est souvent au prix de maux, de deuils sans nombre que se maintient cet équilibre. Dans les pays à climat ou à institutions homicides, les hommes meurent vite et aussitôt leur place est occupée par des nouveau-nés destinés comme leurs devanciers à parcourir en peu de jours le court et douloureux cycle de leur vie ; car la phrase si exécrée de Malthus est toujours vraie. « Au grand banquet de la nature, il n'y a point de couvert pour l'homme, qui naît dans un monde déjà occupé. La nature lui commande de s'en aller et elle ne tardera pas à exécuter elle-même son ordre. »
\a\ excès trop considérable des naissances sur les décès n'est donc pas un signe de prospérité, c'est un signe de misère, et la statistique établit que le vrai critérium, la vraie mesure du bien-être social, c'est l'accroissement du chiffre de la vie moyenne. Elle établit non moins clairement que ce chiffre va croissant sans cesse en Européen même temps que celui de la population. Enfin, elle constate que depuis un siècle, en France et en Europe, vie moyenne et population ont grandi avec une rapidité auparavant inconnue ; résultat qu'il est impossible de ne pas attribuer à la chute plus ou moins complète de la féodalité, à la répartition moins inégale du sol et des subsistances. C'est une consolation d'oublier quelque peu les fléaux, qui trop, souvent encore viennent s'abattre sur le groupe européen
et de pouvoir se dire qu'en dépit des convulsions sociales, à cause peul-clre de ces convulsions, malgré les torrents de sang humain, que nous avons encore la douleur de voir répandre avec une férocité et une insouciance stupides, la grande évolution poursuit et poursuivra son cours, qu'elle émiettera de plus en plus la somme toujours grandissante du bien-être aussi bien que de la vitalité et permettra à l'esprit humain de prendre sans cesse un nouvel et vigoureux essor. ,
Pour indiquer seulement combien il reste encore à (aire, rappelons avec M. Guillard (loc. cit.), qu'en France, pays qui représente assez bien la moyenne de l'état social européen, des millions d'enfants au-dessous de quinze ans emploient à fouiller le sol ou à travailler dans les manufactures les aimées qu'il faudrait consacrer à s'instruire, que plus de trois millions de femmes mariées ne vivent ni du revenu, ni du travail de leur mari, que la France n'a pour 508 habitants (recensement de 1851) qu'un lettré, savant ou artiste, qu'elle a dans les prisons un de ses habitants sur 912, enfin qu'elle compte 217,000 vagabonds et 7 1 ,000 infirmes sans ressource (voir pour le détail de tous ces grands mouvements démographiques, les articles : Angleterre, Autriche, Bade, Bavière, Mariage, du docteur Bertillon).
Allons plus loin et énumérons maintenant les diverses catégories des victimes -sociales. Evidemment il ne saurait être ici question que d'un dénombrement imparfait. Pour être complet, il nous faudrait écrire un traité d'hygiène et surtout un traité d'économie sociale. Le lecteur curieux des détails devra se i-eporter aux articles spéciaux du dictionnaire. Constatons d'abord que, dans nos grandes sociétés modernes, la somme totale de la vitalité du groupe est fort inégalement répartie, suivant la pi-ofession et la fortune. En général, les classes aisées et éclairées payent à la mort un bien moindre tribut proportionnel que les classes besoigneuses, laborieuses et ignorantes. M. le docteur Bertillon nous apprend [art. Bretagne (Grande)] que dans la ville manufacturière de Liverpool, il meurt annuellement 55,2 » hommes et 31,42 femmes sur 1,000 tandis qu'à Londres les chiffres correspondants sont seulement 25,7 et 21,8. Il nous dit encore qu'en Angleterre les ministres des cultes et les magistrats vivent plus longtemps que la plupart de leurs concitoyens, qu'une fois passée la période moyenne de !a vie, l'aristocratie anglaise vit beaucoup plus longtemps que les prolétaires. On sait aussi qu'à Mulhouse, suivant M. Villermé, la vie moyenne pendant la ■période de 1812 à 1827, a été de vingt-deux ans, onze mois pour les hommes, lie vingt-cinq ans pour les femmes et que cette mortalité terrible a surtout décimé les simples tisserands, les simples ouvriers des filatures. On sait trop enfin que la barbarie des relations internationales actuelles, l'aveugle égoïsrae de chacun des groupes européens a pour résultat de périodiques hécatombes offertes au Dieu des armées et qu'en temps de paix même la mortalité de l'armée, du moins de l'armée française, est presque le double de celle de la population civile. Signalons encore les plaies de l'ivrognerie, de la prostitution, causes et symptômes d'hébétude, d'atrophie et de dégradation sociales. Pour compléter ce lugubre bilan, il faudrait faire maintenant l'interminable liste de tous les malheureux sacrifiés chaque jour au minotaure industriel, de tout ce qui lutte corps à corps avec le monde extérieur, tout ce qui cherche, extrait, recueille, taille, martèle, fond, modèle, trie, etc., les matières brutes nécessaires aux cent mille besoins des sociétés modernes, de « tout ce qui, suivant l'expression du poète anglais Thomas Hood, vit ou plutôt meurt par le travail : » les mineurs que le plomb et le mercure empoisonnent {voy. Mercire, Mi>kurs,
Plomb) , les millions d'êtres de tout âge et de tout sexe vivant de la vie débili» tante des manufactures, où l'on prépare et tisse la laine, le coton, etc., au prix d'un labeur abêtissant, souvent excessif et insuflisamnient rétribué, au milieu de poussières dangereuses {voy. Manufactures) ; viendraient ensuite, dans cette funèbre énumération, les ouvriers qui travaillent à la fabrication des allumettes chimiques et que frappe si souvent la terrible nécrose maxillaire, ceux que brûlent tout vifs les exi)losions de la poudre et des amorces fulminantes, enfin, puisqu'il faut choisir et se borner, les aiguiseurs, les piqueurs de meules, les porcelainiers, etc., tous ceux dont les voies respiratoires sont exposées au contact incessant des poussières métalliques ou siliceuses et que la phthisie décime, les tisseurs qui vivent, travaillent et s'étiolent dans des caves humides, etc., etc., etc. {voy. Professions).
Si l'organisation sociale compliquée des Européens coûte tant de souffrances et de misères même aux groupes de race blanche lentement parvenus à leur degré de civilisation actuelle, elle est bien autrement meurtrière pour les races inférieures, au sein desquelles on l'importe brusquement. Elle est d'abord absolument antipathique aux races occupant le dernier échelon de la série humaine, aux races que nous avons appelées nutritives. Pour celles-là, vivre de chasse, de proie, à la manière des animaux, dont elles ne diffèrent pas extrêmement, est une habitude héréditaire, un instinct, un besoin invincible. L'humanité civilisée a dépensé des milliers d'années à passer de la vie de chasseurs à celle d'agriculteurs, de la forêt et de la caverne à la maison et à la ville. Nous avons vu que cette métamorphose des mœurs et des instincts ne peut s'accomplir sans une modification profonde des centres nerveux et de leurs fonctions. Or, de pareils changements ne s'obtiennent qu'au prix d'efforts séculaires. Il est donc très-naturel que le travail des missions européennes échoue plus ou moins complètement chez l'Australien, même chez beaucoup de nègres d'Afrique. On sait aussi qu'à diverses reprises, des Australiens élevés, dès l'enfance, à l'européenne ont succombé, une fois parvenus à l'âge adulte, à la tyrannie de leurs instincts héréditaires et sont l'etournés à la vie sauvage. Le même fait a été observé en Amérique, où plusieurs fois l'on a vu des Totonaques instruits et élevés à l'européenne, prendre la civilisation en dégoût et retourner dans les montagtles vivre de la vie sauvage (Gratiolet. Bull, de la Société anthrop., t. II. Broca, id., 1. 1)» Mais là même où des races moins inférieures, par exemple, celles des Polyné* siens de l'océan Pacifique, paraissent s'assimiler dans une certaine mesurela civilisation européenne, ou du moins s'y résigner, les innovations brusques, auxquelles elles se soumettent, leur sont généralement funestes et on les voit fondre et disparaître avec une effrayante rapidité. Les maladies et les vices des Européens déciment ces malheureux, et là même où ils en ontété plus ou moins garantis, par exemple aux îles Gambier {Bull, de la Société anthrop., 1872), h perturbation profonde apportée dans leurs habitudes et leur genre de vie les étiole, abrège leur vie et diminue leur natalité. Aux îles Sandwich la population qui était en 1852 de 129,000 individus était tombée à 108,000 en 1856 (Vaillant. Voyage de la Bonite, t. II). Aux îles Marquises, selon le docteur Bourgarel, il n'y a plus de vieillards, presque toutes les femmes meurent phthisiquesà trente ou trente-cinq ans ; les barbes blanches postiches y sont considérées comme un ornement luxueux qui se paie fort cher.
Cependant certains faits semblent prouver (pi'avec plus de méthode, plus d'égards, plus de tempéraments, en ménageant la transition, il serait possible de
conserver, en les civilisant, quelques-uns des nombreux types humains sauvages; actuellement envoie de disparaître. Sur un territoire concédé par les Etals-Unis,, douze tribus indiennes, sous la conduite de la tribu des Cberokees, ont formé, une confédération prospère, usant des instruments agricoles les plus perfectionnés, ayant des écoles que fréquentent 5,000 enfants et prélevant tous les ans sur chaque tribu une taxe de 700,000 francs pour l'entretien de ces écoles. L'une de ces tribus, celle des Chickassaws paye même, on dehors de la taxe, une somme de 110,000 francs affectée à l'éducation de soixante jeunes gens destinés au professorat [le Temps, 30 août 1872). Voilà donc un groupe important de Peaux-Rouges, c'est-à-dire de sauvages chasseurs, qui dure et prospère, après avoir, en un demi-siècle, et à travers des vicissitudes cruelles, adopte complètement le genre de vie européen. C'est là un fait des plus probants, des plus encourageants et duquel on peut inférer que, dans nombre de cas, la brutalité et l'insouciance des Européens ont fait trop bon marché de la vie des races attardées. Songeons qu'il n'y aura jamais trop d'ouvriers 4ans le champ du progrès, que la terre est bien loin encore de regorger d'habitants. Souvenons-nous enfin que l'homme blanc a passé jadis par des états sociaux analogues à ceux où sont encore beaucoup de ces races inférieures qu'il méprise et qui pourtant, si l'on parvenait à leur infuser les idées modernes, pouri'aient peut-être apporter à la grande besogne des aptitudes spéciales et nouvelles.
VIII. Tous les efforts, tous les labeurs, toutes les douleurs, tous les sacrifices humains, sanglants ou non, que nous avons dans les pages précédentes rapidement passés en revue ont cependant pour résultante le mouvement progressif de l'humanité. Il va, ce mouvement, cahin caha, par soubresauts, par oscillations, se ralentissant sur un point, se précipitant sur un autre, à la manière des flots, qui sapent un rivage. Ici il apporte la mort; là il répand la vie ; mais après le coup d'œil général, que nous venons de jeter sur l'origine et les modes de l'évolution humaine dans le temps et dans l'espace, nous sommes sûrement autorisés à affirmer que la croyance au progrès se base sur de solides fondements et n'est pas, comme on ose encore le prétendre quelquefois, la dernière illusion de l'humanité. Nous savons que le sort des populations primitives éteintes ou actuelles a été ou est encoi'e atroce et bestial ; mais nous savons aussi, qu'à partir de cet humble début, l'homme a conslannncnt conquis plus de bien-être, plus de moralité, plus de savoir, en cheminant douloureusement à travers le monde terrestre et les cycles écoulés.
Nous voilà donc présentement en mesure de fixer, en connaissance de cause, le sens du mot civilisation. Nous pouvons, sans difficulté, admettre avec M. Guizot {Histoire de la civilisation en Europe), que l'idée de progrès, de développement est l'idée fondamentale contenue dans le mot civilisation. Mais il est facile d'aller beaucoup plus loin et d'analyser cette idée extrêmement complexe du progrès. Il est évident, comme l'a dit le docteur Coudereau [Bull, de la soc. anthrop., t. II, 2" série), que, pour l'homme et les animaux; le progrès a été enfanté par le besoin, qu'il est né de la lutte pour vivre engagée pour satisfaire les besoins nutritifs et amoureux. Pour atteindre ce but, l'homme a dû multiplier ses forces par l'association fort rudimentaire d'abord, mais qui fut et sera toujours sa principale ressource. Ce fut là le plus important facteur du progrès et l'homme est loia encore d'en avoir tiré tout le parti possible. On peut donc prédire que le principe d'association recevra des applications de plus en plus larges. C'est une condition d'existence pour les divers groupes humains, fatalement destinés à se
lier, à se fondre ensemble. C'est dire que l'idée de pairie, tard venue d'ailleurs dans le cerveau humain, sera de plus en plus expropriée par l'idée d'humanité. Enorme et bienfaisant changement politique, qui suppose accomplies au préalable de profondes modifications dans l'organisme des sociétés ! En effet, tous les groupes humains ne vont pas du même pied et, dans le travail de compétition ou de propagande, la victoire restera nécessairement au groupe, qui aura le mieux et le plus sagement utilisé la totalité de ses forces vives, à celui dont les membres seront les plus forts et les plus unis. Mais pour être vraiment fort, il faut être instruit et intelligent. Four être unis, il est nécessaire de guérir ou tout au moins d'amoindrir les plaies et les misères sociales. 11 est donc forcé ([ue les hommes grandissent en savoir ; il est forcé que ce savoir soit mis à la portée de tous ; il est fatal que les iniquités et cruautés sociales tendent de plus en plus à disparaître.
Par quels procédés particuliers, par quelles réformes partielles se réaliseront et se réalisent dès à présent ces vastes changements ? On peut déjà voir à l'œuvre ou en voie de formation les uns et les autres ; mais force nous est de rester ici dans les généralités.
Nous sommes fondé à prédire que la morale privée et sociale se réglera de plus en plus sur l'utilité scientifiquement démontrée. Qu'on ne s'effraie pas du mot utilité ; car, pour nous, l'utile en morale comprend tout ce qui modifie les appétits, les besoins et les passions humaines dans le sens de la grande évolution naturelle que nous avons notée, c'est-à-dire tout ce qui tend à éloigner l'homme des phases inférieures nutritive et sensitive, tout ce qui le pousse et l'aide à gravir les sommets moraux et intellectuels.
Mais dans l'homme, tout se tient, tout s'engrène. Point de besoins supérieurs, si les besoins nutritifs ne reçoivent pas d'abord ^leur légitime pâture. Pas de véritable progrès moral sans progrès intellectuel et inversement. Une fort juste observation faite par Foucou {Histoire du travail), met bien en relief cette infime solidarité. Elle s'appuie sur le fait que, sans la balance, les sciences physiques et chimiques n'auraient pu progresser ; or, pour que la balance fiit inventée, il a fallu que les hommes fussent déjà parvenus à se créer des idées, lies besoins d'équité et de justice.
Concluons donc que le progrès, comme nous l'avons défini, est nécessaire, illimité et qu'il faut se consoler du présent en regardant le passé et en entre- Toyant l'avenir. Cii. Letourneau.
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CIVlLLINJt (E\U MINÉRALE De). Voy. ReCOAF.O.
CLADOIVIE {Cladonla, Hffin.). Genre de Lichens dont le llialle est remarquable, parce qu'il est à la fois horizontal foliacé et dressé iVucticuleux ; on appelle les portions dressées du thalle des Podetium. Ces F'odetium ont le plus souvent une forme dilatée et creusée en coupe, ils portent les apothécies convexes, rouges ou brunes. Les thèques contiennent huit petites spores ovoïdes, incolores, unicellulées. La gélatine hyméniale bleuit à peine par l'Iode. Les Cladonies sont de médiocre dimension, polymorphes et on en retrouve les espèces dans toutes les régions du globe ; toutefois c'est surtout dans la zone arctique et subarctique qu'elles abondent, elles deviennent rares dans les régions chaudes et tandis que dans les pays Scandinaves on en compte 27 espèces, il y en a à peine 2 ou 3 en Guyanne.
Les Cladonies vivent à terre entre les mousses et sur les rochers, elles sont rarement corticoles. Elles possèdent les qualités nutritives de plantes fourragères de premier ordre ; d'après M. Nylander, les habitants des côtes de la Norwége les préfèrent au foin pour la nourriture de leurs vaches. En Laponie le Cladonia rangiferina, Hffm., est la seule nourriture des Rennes et rend ainsi habitables ces contrées déshéritées.
Le C. pyxidata, Fr., commun dans les bois et les endroits marécageux en Europe et jusqu'en Australie, est amer et gélatineux; il est réputé fébrifuge et a été employé contre la coqueluche. Les Brésiliens triturent le C sanguinea Eschw. avec un peu de sucre et d'eau et en forment un liniraent employé contre les aphthes des nouveau-nés.
Nylander. Sijnops. Lich., 1860 — Lindley. Medic. and CEcon. Bot., 18i9, p. 18. — Mok- TAGSE. Ann. des se. nat., 2" sér., t. XII, p. 48. De S.
CLADOPnYTVM. Leidy sl formé sous ce nom un genre de Microphytes, voisin des Leptomites {voy. Leptomites), consistant en filaments de O^^.Oô? de long; le C. comatum vit sur l:i muqueuse de l'intestin grêle du luliis marginatus.
Robin. Hist. nat. des végét. paras., p. 358, 1853. — Leidy. Entophytes sur les animaux vivants. In Proced. ofNal. Scienc. of Philadelphia, p. 225, oct. 1849. De S.
■( CLADOSPORILM. Voy. FCMAGINE. • '
CLAIRETTE. Un des noms donné à la mâche ou doucette {Valerianella olitoria Mœuch.).
CLA^ooTns (Les). Voy. AMÉr.iQCE.
CLAinp. Ce mot anglais, qui signifie crampon, pince, est aujourd'hui fran-^
650 CLANNY.
cisé. On l'emploie surtout pour désigner les instruments destinés à embrasser le pédicule de la tumeur dans l'opération de l'ovariotomie. Comme la valeur respective de ces instruments sera examinée dans l'article consacré à l'extractioiv des ovaires, nous nous bornerons à donner une idée de ceux qu'on emploie ^énéralement.
Le clamp de Mathieu se compose de deux tiges articulées à l'une de leurs extrémités, qu'on rapproche à volonté et qu'on fixe au point voulu sur une crémaillère. Une des branches supporte un croissant qui, par l'effet du rapprochement indiqué, embrasse le pédicule dans un triangle irrégulier.
Le clamp de Robert et Gollin est formé de deux branches parallèles réunies par deux vis de pression situées à leurs deux extrémités. 11 convient surtout aux pédicules larges et plats.
Dans celui de Spencer Wells, deux tiges articulées à une extrémité peuvent se rapprocher jusqu'au contact et y être fixées sur une crémaillère.
En(in le constricteur de Kœbcrle se compose de deux branches articulées à la manière d'un forceps, et dont chacune se termine par une lame en demi-cercle, à bords mousses. Par leur rapprochement, ces deux lames, chevauchant l'une sur l'autre à la manière de ciseaux, étreignent circulairenient la tumeur. Au bord externe de chacune d'elles est annexé un anneau métallique mobile, destiné à s'appliquer sur la paroi abdominale et à empêcher l'instrument d'être entraîné vers la cavité abdominale par le pédicule. D.
CLAIVDESTIIVE. Clandestina Tournef. Genre de plantes dicotylédones, appartenant à la famille des Orobanchées. Etabli par Tournefort, ce groupe avait été compris par Linnée dans ses Lathrœa, mais il en a été séparé parles botanistes actuels ; il s'en distingue surtout parce que sa capsule, qui s'ouvre avec élasticité en deux valves, ne porte que deux placentas linéaires, placés sur le milieu des valves et auxquels sont attachées quatre ou cinq graines, au lieu que dans les Lathrœa la capsule, qui s'ouvre en deux valves au sommet, coutient plusieurs graines sur quatre larges placentas rapprochés par paires.
La plante, qui porte vulgairement le nom de Clandestine, est le Clandestina rectiflora Lam. [Lathrœa Clandestina L.). Sa tige réduite à peu près à une souche souterraine écailleuse, porte des fleurs réunies en corymbe pauciflore, placées ras de terre, courtement pédicellées et dressées. Elles sont manies de bractées blanchâtres, suboi'biculaires, et ont un calice campanule, tubuleux, glabre, une corolle à quatre dents, de 4 à 5 centimètres de long, d'une couleur pourpre violacée, à deux lèvres, dont la supérieure en casque et l'inférieure trifide.
La clandestine est parasite sur les racines du hêtre et croît, çà et là, dans les bois de l'Europe. En France, on la trouve surtout dans la région de l'Ouest. Elle n'est plus employée de nos jours : autrefois on lui attribuait la propriété d& combattre la stérilité, et jusque dans les premières années de ce siècle, on, l'a employée quelquefois comme telle.
ToHRNEFOiiT. Instilutiones Rei herbariœ, pag. 652, tab. 424. — Linnée. Species, 843. — Iaharck. Illustrations des genres. In Encyclopédie, tab. 501. — De Candolle. Flore française, III, p. 491. — Grenier et Godron. Flore de France, II, 643. — Mérat et De Lens. Dict. mat. méd., IV, 46. Pl.
CLANNY (WmReid). Né en Irlande, vers 1780, il se fit recevoir docteur i l'Université d'Edimbourg, en 1803, et se fixa à Sunderland. 11 fat attaché là