FERMES ISOLÉES
Kerbet
à 15 kil. ouest de
Terrain mamelonné, fertile, propre
lien Hachem.
Bordj bou Ariéridj,
aux céréales. Eaux abondantes per-
prés la route d'Alger
mettant do faire du jardinage. Alti-
à Constanline.
tude de 750 mètres. Climat tempéré,
salubiité satisfaisante. Matériaux à
es
bâtir; forêt de Dar Zitoun à 6 kil.
du village.
Cheraïa.
;i 8 kil. à l'ouest de Collo, sur le cliemin
Territoire montagneux et boisé.
Le village situé à 540 mètres d'alti-
ce
de Bou iNoghra.
tude se trouve à portée des deux ver-
sants sur lesquels sont les terres de
culture. Eaux abondantes, salubrité
exceptionnelle. Pierre, sable et bois
ai
sur place. Terrain propre à la culture
des céréales, de la vigne, cl à l'élevage
ce
des moutons. Cbènes-liéges et fabri-
cation de boucbonî à l'usine de Bou No[;hra (6 kil. du village).
blie cette Socitîtc peuvent servir de guides pour l'établissement de colonies nouvelles dans un pays quelconque.
Cherchons maintenant quelles conditions doit remjjlir un pays ou une localité, pour être apte, médicalement parlant, à la colonisation. L'étude de la géographie physique d'une contrée révèle et explique souvent son degré de salubrité, et permet déjuger s'il est possible de l'améliorer par le travail de l'homme, au point de vue d'une occupation nouvelle. La disposition réciproque des montagnes et des plaines, la direction des vallées, le régime des eaux, sont des éléments précieux d'appréciation pour l'hygiéniste colonisateur : comment ne pas hésiter, surtout dans une zone méridionale, à lancer des troupes d'hommes dans un pays plat et uni, formé de plaines immenses, dépourvu de montagnes et de fleuves profonds et rapides? Rien ne vaut un pays accidenté, montagneux, où de larges et nombreux cours d'eau, solidement encaissés, portent sans obstacle et sans inondations leur tribut à la mer. Non-seulement les fleuves sont des moyens faciles de communication, des routes qui viarchent, ressource précieuse dans un pays où tout est à créer, non-seulement ils permettent de combattre la sécheresse de la terre et de l'atmosphère, ce sont aussi les grands éraonctoires qui débarrassent le sol, par un drainage naturel, des liquides de toute sorte dont la stagnation engendre l'infection tellin-ique.
Mais une contrée n'est qu'une réunion très-diverse de localités, les unes salubres où l'on vit et l'on prospère, les autres pernicieuses où Ton meurt : éviter ou abandonner les unes, occuper exclusivement les autres, faire un choix judicieux des localités^ Vavenir des colonies est là.
On fait souvent porter sur un pays entier une réputation d'insalubrité qui est le fait d'un certain nombre seulement des parties qui le composent. Nulle part
cette erreur n'est plus manifeste que dans les travaux de Boudin sur la colonisation algérienne; nul exemple ne montre mieux à quelles conclusions erronées peut conduire l'abus des moyennes en statistique. Voici 10 points occupes où la mortalité annuelle a été de 22 à 24 pour 1000, c'est-à-dire un peu moindre que pour toute la France; en voici 10 autres où la jnortalitc s'élève à 80, à 250, à 450 pour 1000 : on additionne tous ces chiffres, on en prend la moyenne, et comme cette mortalité moyenne est très-forte, on en conclut que l'Âl'j^érie n'est pas colonisable, qu'il faut faire rentrer nos nationaux et nos troupes, et perdre le fruit de tant de conquêtes, de tant de sang dépensé, de tant de sacrifices de tous genres. N'eût-il pas mieux valu conseiller de fuir les localités meurtrières, et de concentrer les populations là où une salubrité relative accompagne la fertilité la plus heureuse. Pareille observation a été faite à la Guadeloupe par M. le docteur Walther, inspecteur adjoint du service de santé de la marine. La colonie de la Guadeloupe, prise en masse, fournit un excédant de décès de 0,46 p. 100 naissances; mais sur les'51 communes qui composent la colonie, il y en a 15 oii les naissances de Français excèdent leurs décès; dans l'île de Marie-Galante qui comprend 3 communes, il y en a 2 qui fournissent également plus de naissances que de décès. M. Walther en conclut, non pas que la Guadeloupe n'est pas colonisable par les Français ; mais que nos nationaux ne réussissant pas dans telles localités de cette île, ils doivent porter leurs efforts dans telles autres où ils prospèrent. Ce qui importe ici, c'est bien moins la salubrité moyenne de notre possession, considérée en bloc, que la salubrité relative de la Basse-Terre, de la Pointe-à-Pitre, de la Pointe-Noire, etc.
Il importe de bien choisir, dès le début, les centres de peuplement et d'établissement, afin que les colons ne soient pas tentés de persévérer dans un mauvais choix, pour ne pas perdre le fruit des travaux qu'ils ont eux-mêmes accomplis. « Aux premiers temps des émigrations modernes, on abordait au piemier livage venu; on cherchait avant tout un havre commode et sur; on se laissait aisément séduire par la fertilité des terres d'alluvion situées à lembouchure ou sur les bords de quelques cours d'eau. On se plaçait ainsi dans les conditions les plus mauvaises, et on périssait ; mais de nouveaux arrivants compensaient les pertes, et une fois la ville construite, les forts bâtis, le port installé, on lestait et on reste encore sur des plages pestilentielles, comme celle de Batavia. » (de Quatrefages).
Les plaines ont pour l'émigrant le même attrait que le littoral; elles ont souvent mérité, dans diverses colonies, le surnom de tombeaux des Européens. Le public ne voit que leurs séduisantes promesses, il s'y presse jusque sur les portions malsaines qu'y ont laissées leurs devanciers; le médecin doit prévoir et prédire le danger qu'elles recèlent, et s'efforcer d'attirer des groupes nombreux de colons vers les hauteurs. Sans doute, les parties élevées d'un pays sont d'un abord difficile, les transports sont coûteux et malaisés; mais quand les hauts plateaux sont cultivables, leur salubrité en fait souvent des lieux d'asile, des refuges, des foyers riches et prospèi'es au milieu d'une colonie ravagée par la maladie. Sur une même parallèle, entre les tropiques et l'équateur, on peut trouver la série successive des climats [climats (V altitude) en s'élevaal de plus en plus sur les montagnes : faut-il citer les Sanitaria que les Anglais du Bengale ont établis sur les contre-forts de l'Himalaya? Peut-on comparer au point de vue de la salubrité Mexico à Yera-Gruz, le Camp-Jacob à la Basse-Terre (Guadeloupe)? Les vallons qui sillonnent les flancs du Liban et que couvrent do
Di . F.NC. xrx. 1^
petites colonies chrétiennes sont d'une lërti'ité, d'une salubrité et d'un aspect riant que rappellent seulement certaines gorges des Pyrénées, tandis que les plaines, à leurs pieds, sont généralement malsaines. Si les petits blancs prospèrent depuis si longtemps à la Réunion, s'ils réussissent presque à cultiver le sol de leurs mains, n'est-ce pas parce qu'ils habitent les parties montagneuse^^ de l'île, tandis que les colons du littoral non-seulement ne peuvent se livrer à la culture , mais ont une certaine peine à maintenir leur type quand ils ne se croisent pas avec les nouveaux venus d'Europe. La Kabylie montagneuse est presque tout entière fertile, salubre et cultivée; les postes des hauts plateaux de l'Algérie, Tlemcen, Médéah, Sétii', Batna, l'emportent de beaucoup au point de vue de la salubrité sur les foyers pestilentiels qui ont si longtemps ravagé' les plaines de Bône et de la Métidja. Cette supériorité hygiénique des points élevés et des vallons montagneux dans les pays chauds est un fait acquis aujourd'hui ; les efforts de Boudin, qui a consacré jadis à ce sujet un mémoire important, ont certainement contribué à ce résultat, et l'on peut voir sur l'état des concessions en Algérie pour 1876-77 que 15 centres projetés sur 27 sont situés dans les montagnes ou sur les hauts plateaux. L'avenir dira si les villages de Azib-Zamoun et de Boukalfa, créés en 1874 dans les montagnes de la Kabylie près de Tizi-Ouzou, justilieront les espérances de la Société de protection des Alsaciens-Lorrains.
Pour êti'e apte à la colonisation, un pays ne doit pas être envahi par les émanations palustres ; là où les marais dominent, la colonisation est presque impossible; là où ils n'existent pas, elle est facile. C'est le plus grand danger des plaines qui renfei*ment à la fois dans leurs riches dépôts organiques le germe d'une fécondité et d'une insalubrité extrême; ces deux termes sont la conséquence presque nécessaire l'un de l'autre : rien n'est moins insalubre qu'un rocher, rien n'est moins fertile. Les effluves telluriques, le marais sous toutes ses formes, voilà le grand ennemi de la colonisation dans les pays chauds : on supporte les influences météorologiques les plus variables, on ne s'habitue pas à l'infection miasmatique, produit des réactions sur le sol de ces influences cosmiques. 11 est oiseux d'insister sur la nécessité de fuir le voisinage des foyers palustres ; mais dans un pays qui a para susceptible d'être colonisé, le sol, d'ordinaire pauvre d'habitants, est abandonné en partie aux forces aveugles de la nature ; la terre est à peine cultivée, les cours d'eau non dirigés débordent pendant l'hiver, leur embouchure s'obstrue, leur lit se déplace et s'élargit à l'inhni, la chaleur et l'humidité font naître une végétation puissante dont les débris en s'accumulant transforment d'immenses étendues en foyers miasmatiques plus ou moins actifs. Il ne suffit donc pas de fuir les marais proprement dits, les plaines inondées; l'infection est partout, il importe de savoir si cette infection du sol est incompatible avec une tentative de colonisation. C'est l'homme qui doit ici servir de réactif et de critérium.
On pourrait établir comme règle générale que l'Européen ne doit tenter la colonisation d'un pays ou d'une localité que là où l'indigène n'a pas une mortalité excessive, même en cultivant la terre; le chiffre de cette mortalité devrait être tel que les nouveaux venus pussent tout au moins l'accepter pour euxmêmes, s'y résigner sinon le désirer, au moins pendant les premières années de leur établissement. On oublie li-op que dans les pays chauds les plus salubres la mortalité des indigènes, à plus forte raison celle des Européens, est notablement plus grande que dans nos climats tempérés. Les adversaires de la
colonisation croient voir dans cet excès normal de la mortalité tropicale un ar^miient en faveur de leur opinion; d'autres ignorent ou oublient que par le fait seul d'aborder un climat plus chaud ils diminuent notablement les chances de vie qu'ils avaient dans leur patrie. Sans doute, l'hygiène personnelle et publique des indigènes est nulle ou détestable, leurs méthodes de culture et d'exploitation sont très-médiocres ; mais l'Européen a en plus à subir l'adaptation à un climat nouveau et rigoureux, il est à la merci d'endémo-épidé mies auxquelles le natif est, jusqu'à un certain point, réfractaire; malgré la supériorité que lui donnent une civilisation avancée, ses connaissances techniques, son industrie, s'il n'arrive à n'avoir que la mortalité de l'indigène, om dira qu'il aura franchi les premières étapes de l'acclimatement. Mais ce qui. est vrai de l'acclimatement ne l'est plus de la colonisation, et ce résultat oblenui,. il ne s'ensuit pas que celle-ci soit assurée, désirarble, ni même possible.
Dans certains pays, l'insalubrité est telle que la population autochthone succombe dans une proportion effrayante ; c'est souvent parce que cette population, primitive s'est ainsi épuisée, que, la place devenant disponible, une nation éloignée songe à y établir ses émigrants, sans prévoir que les mêmes causes amèneront les mêmes effets. Il n'est pas aisé de connaître, même avec une approximation grossière, la mortalité de pays éloignés, parfois mal explorés et où la civilisation pénètre lentement. Mais il ne s'agit pas ici de statistique rigoureuse : des informations directes, recueillies sur place et qu'il n'est pas trèsdifficile de contrôler, révéleraient souvent une mortalité capable de retenir plus d'une fois des tentatives imprudentes de colonisation.
Avant de rien entreprendre , il faut rechercher si cette mortalité dépend de causes qu'il est donné à l'homme de détruire ou d'amoindrir, et ensuite si les résultats à obtenir compenseront les sacrifices qu'ils auront coûté. Là gît le véritable problème de la colonisation, et ce qui est vrai pour un pays tout entier l'est plus encore et est plus directement applicable à des localités déterminées.- Qui songerait à conduire des colons là où le choléra et la fièvre jaune sont endémiques, puisqu'on ne sait encore ni quelle est la nature de ces fléaux, ni quelles causes en provoquent le développement spontané et les exacerbations.
Voici-, au contraii'e, au milieu d'un pays assez salubre où la mortalité indigène est modérée, certaines localités où la dysenterie, l'intoxication palustre font de grands ravages et paraissent liées au mauvais état du sol, de la culture, du régime des eaux. Le problème est moins de savoir si ces maladies et les causes qui les ont fait naître disparaîtront par le travail persévérant de l'homme, que de savoir si ce résultat à obtenir ne nécessitera pas la vie d'un nombre trop considérable de colons.
A ce point de vue, l'Algérie est pleine de souvenirs et d'enseignements ; il suffit de citer Bouffarick qui au moment de la conquête n'était qu'un marais ; les colons et les soldats envoyés pour faire les premiez's travaux de défrichement perdirent en une année 90 hommes sur 100, et les années suivantes des nombres décroissants mais encore énormes. Aujourd'hui, Bouffarick est une petite ville florissante qu'on dirait disséminée au milieu d'un bois de platanes dont les plus vieux, malgré leurs dimensions extraordinaires, n'ont pas plus de vingt ans ; la fièvre intermittente n'y est pas très-rare, mais il est désormais impossible de ranger Bouffarick parmi les localités palustres de la plaine.
Au point dé vue théorique et pratique, c'est un superbe résultat ; il ne faudrait pas cependant oublier à quel prix on l'a obtenu, et combien de colons et
de soldats ont payé de leur vie cet assainissement qu'on admire aujourd'hui. C'est peut-être pour avoir fait jadis en Algérie beaucoup de tentatives de ce genre, qu'on a mis en question il y a vingt ans, avec tant de passion, l'impossibilité de la colonisation et l'abandon de notre conquête : on assistait à la période des sacrifices, on comptait les malades et les morts, et l'on n'osait compter sur le succès que nous constatons aujourd'hui. On dit souvent que l'acclimatement ne s'obtient qu'à deux conditions : modifier l'émigrant, modifier le milieu. Mais ce n'est pas aisément qu'on transforme le sol, l'atmosphère, les eaux ; en voulant anéantir l'impaludiition, on comt le risque d'être anéanti par elle, el il n'est pas sage d'exposer à une telle chance les colons qui, dans les pays chauds, ont à subir tant d'autres causes de destruction. Mieux vaut un sol un peu moins feitile, mais moins dangereux à exploiter : n'est-il pas étrange d'ailleurs de voir les Italiens laisser chez eux sans culture les marais Pontins, et aller coloniser, défricher au delà des mers des plaines marécageuses dont l'insalubrité ne le cède en rien à celle de VAgro romano? Nous en pourrions dire autant de certaines localités de la France.
Dans une colonie qui se fonde, il faut d'abord occuper exclusivement nutis résolument les parties les plus salubres, y concentrer la population et les efforts de tous, fuir les régions suspectes ou pestilentielles, et ne les attaquer que si leur voisinage coni[)romet la sécurité des travailleurs à une grande distance. Il faut laisser d'abord les immigrants s'implanter dans le pays, s'y affei'inir, y bien asseoir leur nationalité et leur vitalité ; pour arriver à ce but, ce n'est pas trop d'écarter tous les obstacles ; ce n'est que plus tard, quand la colonisation sera un fait acquis, qu'on pourra songer à détruire, par une sorte d'extension latérale, les foyers les plus redoutables de l'insalubrité et de l'impaludisme.
L'existence de forêts dans un pays est une circonstance heureuse, favoiabk' à la colonisation ; les forêts expriment la fécondité du sol, elles en sont à la fois la source et le témoignage. Au point de vue hygiénique, elles sont une cause puissante d'assainissement du sol : tout ai'bre de cinq ans sauve la vie d'un homme, dit-on en Algérie. C'est par les forêts que l'homme peut espérer modifier dans une certaine limite le milieu, les conditions mésologiques d'une contrée. « L'atmosphère est, comme la terre, un champ livré à la culture, » dit A. Vital qui considère à juste titre le reboisement de l'Algérie comme un des moyens les plus capables de favoriser la colonisation délinitive de notre possession. Par leur ombrage, en même temps qu'elles donnent à l'homme une protection contre l'intensité de la radiation solaire, les forêts empêchent cette évaporation trop rapide des filets d'eau pluviale, cause de l'extrême sécheresse du sol et de l'atmosphère et par suite, de l'absence de toute végétation pendant la saison chaude. Quand le sol, saturé d'eau après l'hiver, est soumis directement à l'action d'un soleil tropical, il ^se forme par le dessèchement brusque une croûte superficielle imperméable, à tiavei's laquelle les échanges de gaz sont impossibles : la matière organique se décompose sourdement dans ce milieu confiné en raison de la chaleur qui pénètre le sol, et (juand la pioche du travailleur vient briser cette croûte solide, il se dégage des torrents d'effluves pernicieuses. Les grands arbres, au contraire, par les alternatives de sécheresse et d'humidité qu'ils amènent, par le drainage naturel qu'exercent les racines, rendent facile l'aération continue des couches telluriques profondes ; leur chevelu fixe la terre végétale que les pluies torrentielles entiMÎ-
lient trop souvent dans le lit des ravins, il prévient ainsi cette de'nudation et cette stérilité des versants montagneux qu'on rencontre si souvent en Algérie ; l'évaporation des feuilles soustrait une partie de riuimiditc souterraine qui se résout en rosée, en nuages et en pluie, en même temps que la nutiition de la plante facilite la réduction, la décomposition des matières organiques du sol. Les rideaux d'arbres arrêtent les vents qui viennent des plaines marécageuses, ou les vents secs et brûlants comme le sirocco. Les forêts fournissent, en outre, au colon du bois pour construire sa maison et pour les usages domestiques ; leur exploitation est une source de richesse, tout en n'exposant que médiocrement la santé et la vie des travailleurs. La colonisation a presque toujours réussi dans les pays riches en forêts ; il suffit de citer les États-Unis d'Amérique, l'Australie, où les premiers colons ont eu à se servir plus encore de la hache que de la charrue. C'est dans les pays chauds surtout que l'absence de forêts devient un obstacle sérieux à la colonisation ; c'est la destruction progressive des forêts par les incendies et le vain pâturage qui a Aiit déchoir la colonie romaine d'Afrique de son ancienne splendeur, et qui transforme aujourd'hui en solitudes désertes et malsaines l'emplacement de villes autrefois florissantes.
Pour assurer le reboisement de l'Algérie, le ministre de la guerre avait en 1848 ordonné la formation de compagnies de planteurs et de bûcherons, prises dans les rangs de l'armée, et qui avaient pour mission de reformer et d'entretenir les futaies : ce soin a été confié plus tard au service des eaux et forêts organisé d'une façon sommaire. Mais dans toute colonie oh. les plantations font définit, le reboisement devrait être le souci constant des particuliers. C'est un mode de culture qui ne nécessite ni un séjour permanent sur les lieux exploités, souvent insalubres, ni un travail journalier et pénible; il est. possible au colon d'établir sa demeure en un point où la salubrité est parfaite, et de confier à un terrain suspect, mais éloigné, des plants auxquels une simple surveillance suffit. C'est ainsi que l'Eucalyptus, qui a fait merveille en Australie et qui s'introduit de plus en plus en Algérie, concourra sans doute très-notablement à faciliter la colonisation des pays chauds en général : par sa faculté extraordinaire d'évaporation il dessèche les terres humides et marécageuses, pendant que la rapidité de sa croissance et l'excellente qualité de son bois sont une source de profits pour le colon, qui le cultive presque sans dangers.
Dans les forêts impénétrables, où la densité extrême de la végétation empêche le renouvellement des couches de l'air, le sol se transforme quelquefois en marais tourbeux qui en rendent l'accès rapidement mortel pour l'homme. Toutefois, le déboisement n'est jamais aussi dangereux ni difficile que le défrichement ; dans ces cas extrêmes, quand le colon veut conquérir le sol, il peut recourir à des moyens, le feu par exemple, qui exposent infiniment moins sa santé que le dessèchement et la mise en culture de plaines marécageuses. On peut donc considérer comme une nécessité hygiénique, dans une contrée ouverte à la colonisation, la présence de forêts clairsemées, disséminées sur les versants des montagnes et dans les plaines, séparées par. de vastes espaces découverts permettant à la fois la ventilation facile du pays et la culture des céréales.
Colonie vient de colère, cultiver ; le véritable colon est celui qui cultive ; pour être susceptible de colonisation, il est donc nécessaire que la terre soit cultivable, et qu'il y ait de cette terre une quantité disponible suffisante pour subvenir aux besoins des nouveaux venus. Cultiver doit s'entendre ici dans un
sens beaucoup plus large que l'acception française. 11 faut utiliser les productions du sol, les découvrir, les faire naître, les augmenter, les améliorer, non-seulement par la culture agricole, mais aussi par l'élevage, par l'exploitation des forêts, des mines de métaux utiles et de charbon, etc. Étant admis que le pays est ea- [)able de fournir les choses indispensables à l'existence de l'homme, il importe que l'exploitation de ces richesses ne soit pas incompatible avec la santé relative et la vie des individus. Si la cj[uantité de céréales produites par l'Europe ine suffit pas pour nourrir les Européens, ceux-ci ne doivent aller coloniser qu'une ■terre capable de leur fournir leur subsistance ; en s'expatriant, ils diminuent lie nombre des consommateurs. La situation change peu s'ils sont obligés de itirer de la mère patiie le blé qu'ils consomment; elle s'améliore s'ils ont à i offrir en échange des produits de première nécessité, des métaux, du combustible, du sucre, du bétail, etc. ; mais la difficulté n'est que reculée, elle n'est pas résolue : qui comblera ici ou Ih le déficit dans la production des céréales ? est-il prudent qu'un pays éloigné soit obligé de compter sur un autre pour des .matières de première nécessité comme celles de l'alimentation ?
Il est donc sage de ne fonder une colonie que là où la terre peut nourrir ses ibabitants. Une colonie composée unic|uement de fabricants, de marchands comme on en voit dans les villes, est un comptoir, une factorerie, ce n'est pas ■une colonie. C'est un reproche que méritent certaines de nos possessions où, parmi les colons européens, il n'y a que des consommateurs et pas de producteurs; on fait venir des produits fabriqués de la métropole, on les échange contre des produits de même ordre ou contre de l'argent, mais personne, excepté les indigènes, ne tire du sol, ne crée de nouveaux moyens de subsistance. Ces questions ressortissent sans doute à l'économie politique, mais la prévoyance de d'hygiéniste doit aller jusque-là, et c'est le lieu de rappeler que c'est un médecin, Quesnay, qui fut à la fin du dernier siècle le fondateur de l'économie politique.
Le médecin doit donc, dans la mesure de sa compétence, étudier la nature du sol, sa composition, ses propriétés arables, les productions naturelles, la flore et la faune du pays. A la suite de quekpics essais pratiques de cultuic par les Européens, ou par l'appréciation de ce qui se passe dans les districts exploités jpar les natifs, il devra préjuger la somme de dangers que le travail de la terre fei'a courir aux colons, avec ou sans le secours d'une race adaptée au climat. Le
■ défrichement et la mise en culture d'un pays est toujours une rude épreuve pour la santé de l'homme; mais le point difficile est de savoir si dans tel cas particulier cette tentative n'est pas au-dessus des forces humaines, et si les sacrifices ■seront compensés par les bénéfices à recueillir.
Avant de conduire à grands frais de nouveaux habitants sur une terre loinitaine, il faut être sûr que les immigrants y trouveront l'espace qui parfois leur manquait dans leur pays, et qu'ils sont venus chercher au prix d'un exil volontaire. La contrée doit être assez vaste et assez productive pour nourrir à la fois
■ les colons et la population indigène, dont le concours est si souvent indispensable pour la cultuie. Dans les pays très-civilisés, en Europe, on a calculé qu'il faut en moyenne 2 hectares de territoire pour nourrir un habitant : dans ces
■ conditions, le sol est suffisamment utilisé, il pourrait y avoir danger à rendre .la population plus dense. C'est en effet le chiffre exact de la densité de popula-
lion dans les départements agricoles et florissants de la Fj-ance ; mais ce qui est ^vrai d'un pays en plein rapport, où la culture est avancée, savante, perfection-
iiéo, n'est pas applicable à un pays neuf, plus ou moins insalubre, où les moyens d'exploitation sont primitifs, où le colon doit tout tirer du sol, non-seulement sa nourriture, mais aussi des prolits cajjables de compenser les rigueurs de l'exi)atriation et de lui permettre d'acquéiir les produits fabriques venant du deliors. il ne iaut pas oublier que naguère encore on attribuait, pour une grande part, à la pe'nurie de terres disponibles les lenteurs et les difficultc's de la colonisation algérienne; on ne pouvait alors concéder que 8 à 10 hectares par famille, et depuis la conquête jusqu'au 10 seplembre 1850, l'administration n'avait encore pu distribuer aux colons que 157,000 hectares de terres. Aujourd'hui, à la suite des confiscations qu'a entraînées l'insurrection de 1871, les lots concédés sont au minimum de 20 hectares, au maximum de 50 hectares par famille, et même de 100 hectares pour les fermes isolées des centres d'habitation (loi du 10 octobre 1871). Ces chiffres sont excellents, ils peuvent être adoptés pour toute autre colonie, ils répondent à des nécessités à la fois économiques et hygiéni({ues. Dans ces conditions, les colons peuvent consacrer une partie de leur concession à des jachères, à des pâturages où ils élèvent des bestiaux qui leur donnent la viande et l'engrais sans travail pénible ou insalubre ; une autre partie, généi-alement située dans une zone plus éloignée, peut consister en bois ou en plantations productives d'oliviers, de figuiers, de mûriers, etc., dont l'exploitation se fait sans danger pour la santé ; enfin , en dehors des terrains affectés aux bâtiments d'habitation et choisis dans la partie la plus saine, il reste un certain nombre d'hectares destinés exclusivement à la culture. C'est sur ce point limité qu'il faut fouiller le sol, le défricher, le labourer ; la culture peut dès lors y être intensive, c'est-à-dire capable de faire rendre à la terre tout ce qu'elle peut donner, d'épuiser en un mot sa fécondité ; ce n'est que peu à peu, par une extension lente, qu'une nouvelle zone des terres précédentes sera livrée au défriclienient. On oppose à ce mode d'exploitation la culture exlensive, qui consisie à appliquer des soins superficiels à la terre, mais sur toute la surface disponible à la fois (Moll), à n'utiliser qu'incom})létement chaque année la fécondité de l'espace cultivé. C'est là un sujet de discussions très-vives, non encore terminées, qui partagent les agriculteurs et les économistes en matière de colonisation et de défrichement. Au point de vue hygiénique, n'y a-t-il pas un véritable danger à ouvrir ainsi sur une vaste surface, par une culture incomplète, une issue permanente aux effluves que dégage lui sol vierge, riche en matières organiques ? ne vaut-il pas mieux ne créer qu'un foyer unique, peu étendu, l'épuiser rapidement par l'intensité de la culture et l'activité de la production, ne l'agrandir que successivement de la quantité que la famille peut chaque année labourer d'une manière icomplète et parfaite, en ayant soin de la tenir à une certaine distance des lieux où les habitations sont groupées en villages? En outre, la culture agricole est sans doute la plus importante, mais c'est aussi la plus dangereuse des cultures dans les pavs chauds : il importe de ne l'étendre que dans la mesure des bras disponibles, et de ne pas négliger d'autres exploitations moins compromettantes pour la vie de l'homme, telles que la culture des arbres et l'élève du bétail, etc.
Pour diminuer les dangers qu'un sol vierge offre avec les prémices de sa lécondité, les Anglais ont commencé dès longtemps à introduire dans plusieurs de leurs colonies tropicales les engins mécaniques et les machines à vapeur agricoles. A Demerary, puis par extension à Surinam, dans la Guyane anglaise et hollandaise, ils ont utilisé dans ce Iml les canaux de dessèchement qui sillon-
lient les lei'res marécageuses du littoral : des machines sont conduites sur des bateaux au bord des pièces à défricher; la charrue, déposée à terre, est mue sur tout l'espace compris entre deux fossés par des appareils à vapeur munis de poulies, installés sur les bateaux. Des machines fouilleuses très-puissantes, {excavator), ont été employées pour creuser des canaux de dessèchement dans les vases fertiles des plaines ; au moyen des machines à épuisement on a pu élever à quelques mètres les eaux croupissantes dans des bas-fonds, et assainir cette partie du pays comme on a assaini les polders de la Hollande. Aux États- Unis, on a réussi à défricher des surfaces recouvertes d'une végétation puissante, au moyen d'un engin mécanique, le Grubber, capable de saisir les arbres et de les arracher du sol. L'hygiène ne saurait trop applaudir à cette substitution des machines au travail manuel de l'homme : quelques mains intelligentes suffisent pour diriger une force équivalente au labeur quotidien d'un grand nombre d'hommes, et l'on peut réduire au minimum le nombre des individus exposés à des travaux meurtriers. C'est une transformation qu'il faut appeler de tous nos vffux, qui n'est peut-être pas iiréalisablc dans des colonies aussi riches et aussi prospères que l'Australie, le Cap, les deux Amériques, le Honduras, la Jamaïque, qui n'est possible en tous cas qu'entre les mains de sociétés puissantes et bien constituées; mais ce serait se bercer d'illusions que de compter d'ici longtemps sur leur emploi, comme moyen général de diminuer les dangers de la création d'un établissement colonial.
Vax attendant, à qui doit être confiée la culture du sol ? Faut-il admettre avec Boudin qu'il n'y a de colonisation sérieuse, utile, compensatrice, durable, que là où l'immigrant est capable de se livrer impunément au travail agricole ? Aucun hygiéniste ne porte aujourd'hui si loin ses exigences ; il faudrait effacer l'histoire. Mais on est d'accord avec lui sur ce point que la culture du sol par les Européens est le plus grand obstacle à la prospérité de leurs colonies dans les pays chauds, et que partout oîi le travail de la terre compromet notablement leur santé et leur vie, la continuation de la lutte est impossible : il faut ou quitter la colonie. ou asservir à son proht le travail d'une race mieux adaptée au climat. L'on a en vain accumulé les exemples pour prouver que le travail des blancs est possible sous les tropiques : les Anglais, disait-on, ont pu mettre en culture la Barbade, Antigoa, Nevis, Montserrat; la Guadeloupe, la Martinique, Sainte-Lucie, Saint- Vincent, la Guyane, le Môle de Saint-Nicolas à Saint-Domingue ont été défrichés par les Français. Les études anthropologiques modernes ont fait raison de ces assertions déjà anciennes ; dans toutes ces colonies, les blancs ont pu résister pendant quelques mois à des opérations stratégiques, ou pendant quelques années à un travail agricole plus ou moins partagé avec les indigènes ; mais si l'on consulte l'histoire, si l'on juge les faits à 30 ou 50 ans de distance, ou voit que dans la plupart de ces localités les Européens ont renoncé à la culture ou à la colonisation, ou bien qu'ils se sont progressivement épuisés. Il y a sans doute une exception à faire en faveur des Espagnols, des Portugais, des Italiens et des Basques qui réussissent dans une certaine mesure à cultiver de leurs mains les terres du Brésil, du Paraguay, de la Plata ; nous avons déjà vu la part qu'il fallait faire à la nationalité, à la zone isothermique, à la nature du travail; nous ne pouvons que renvoyer pour chacfue race et pour chaque colonie aux articles spéciaux consacrés à I'Accmmatemekt, et à la Géographie méihcale des diverses contrées du globe.
En général, à mesure que l'isotherme du lieu colonisé s'éloigne de l'isothernie
J'ori"ine, il devient plus nécessaire de l'ecourir aux bras de la population indio^èiie : en Alo^éric, le Français peut encore cultiver lui-même dans un grand nombre de points élevés ou salubres ; ailleurs, il doit avoir recours aux krammès, c'est-à-dire à des Arabes qui ont droit au cinquième de la récolte qu'ils ont préparée; mais l'Espagnol, le Mahonnais, l'Italien, le Maltais supportent le travail agricole dans les lieux où le Français ne tarderait pas à s'épuiser. En Egypte, le Turc est forcé de recourir au fellab; dans les Antilles, en Australie, on ne peut se 'passer des nègres ou des coolies de l'Inde et de la Chine. C'est donc une nécessité pour le . colon des pays chauds de ménager, de conserver près de lui la population qu'il trouve implantée sur le sol oià il aborde à son tour. Détruire les races autochthones, aux yeux de l'humanité, c'est un crime ; aiix yeux de l'économie, c'est une lourde faute de détruire ces bras au lieu de les utiliser. Celui qui a l'intelligence dirige, celui qui a la force travaille ; il faut l'association, non l'esclavage. Le travail par l'esclave entraîne d'ailleurs une conséquence presque inévitable : le travail devient un acte de servitude, on ne peut s'y livrer sans déshonneur. C'est ce préjugé qui condamne à l'oisiveté les petits blancs de l'Amérique du Sud ; si l'esclavage n'existait pas à côté d'eux, ils seraient laboureurs, ils deviendraient fermiers et petits propriétaires : mais ils sont blancs, ils sont hommes libres, et plus ils sont pauvres, plus ils craignent d'être confondus avec les gens de couleur, les nègres, qu'ils méprisent. Celte observation faite par un impartial témoin des dernières guerres en Amérique, explique sans doute en partie la répugnance des créoles pour le travail agricole ; reste à savoir si, dans beaucoup de colonies, l'insalubrité relative et la température élevée ne leur font pas une loi plus impérieuse encore de cette abstention du travail personnel.
(C La colonisation éparse ne peut prospérer ; elle ne s'entr'aide pas, elle manque de ressources et de sécurité, » disait le général Chanzy, gouverneur de l'Algérie, le 9 décembre 187?. — L'hygiène publique fait aussi une loi de la concentration d'une colonie naissante dans des centres choisis avec un soin extrême, réunissant toutes les conditions possibles de salubrité et de prospérité. Il importe peu que ces centres soient nombreux, pourvu qu'ils deviennent rapidement et sûrement florissants. II faut les établir dans les lieux favorisés où les anciens possesseurs n'ont jamais complètement abandonné la terre à elle-même, afin d'éviter ou de diminuer les dangers du défrichement. Les efforts de tous se portent rapidement sur le même point, de telle sorte qu'une culture intensive utilise d'emblée toute la fertilité du sol ; le dégagement d'effluves est considérable, mais il est de courte durée et produit moins de victimes en somme que le méphitisme chronique résultant d'une exploitation timide, disséminée et indéfiniment prolongée. Il faut que sur le point attaqué la terre menace bientôt de manquer aux travailleurs ; le centre nouvellement créé doit se sentir presque à l'étroit dans les limites qu'on lui a assignées, afin qu'il ne renferme aucun point dont la culture soit inachevée, partant insalubre ; il faut en un mot empêcher qu'il s'affaiblisse en s'étendant. La civiUsation, dit de Humboldt, se propage par rayons divergeant de centres primitifs ; il en est de même de la colonisation, elle doit s'étendre insensiblement comme une tache d'huile à mesure que l'espace manque aux travailleurs. Peu à peu les centres laissent passer entre leurs limites une population qui se fixe en se disséminant le long des grandes voies par lesquelles ils se relient les uns aux autres ; ils deviennent des lieux de refuge pour les travail-
leurs de lu plaine, des lieux de ralliement, de débouehé, de trafic ou d'attraction pour les nouveaux venus ; ils permettent surtout de constituer l'hygiène publique, complètement inconnue d'ordinaire aux populations primitives, égoïstes ou fatalistes, non moins dédaignée par les nouveaux venus dont l'in- •curie et l'insouciance en cette matière semblent la conséquence d'une sorte de contagion morale. 11 faut de la stabilité, de la sécurité, il faut que l'on n'ait plus à se préoccuper trop vivement des intérêts privés, pour commencer à songer aux intérêts collectif^ : c'est le soin et le devoir d'une administration publique, qui ne peut exister fructueusement que dans des centres. Sans doute on ne sam-ait trop méditer ce que les Romains disaient de leurs colonies : non tam reçjendœ sunt quam colendœ ; sans doute il faut administrer un peu moins et cultiver un peu plus, mais pour rendre la culture possible il faut qu'une autorité impersonnelle prenne souci des intérêts généraux, et en particulier de la police Jiiédicale, de l'hygiène publique, sans laquelle toute tentative Je colonisation est compromise.
V. De l'hygiène aux colonies. C'est précisément au début d'un établissement nouveau, alors que les précautions seraient le plus nécessaires, qu'on les néglige davantage : la voirie, les égouts, les immondices sont laissés dans un état d'incurie extrême ; les cours d'eau mal réglés, souillés par les déjections, fournissent des eaux malsaines, insuffisantes, ou forment des amas stagnants dans les plaines ; les foyers de putréfaction animale et végétale abandonnés sur les voies publiques ou dans les habitations privées aux vicissitudes d'un climat souvent excessif empoisonnent l'eau qu'on boit, aussi bien que l'air qu'on respire. Les dessèchements, les irrigations, l'aménagement des eaux publiques, le forage de puits artésiens, l'entretien des canaux et des routes, la conservation des forêts et le reboisement, le choix des nouveaux centres à créer, sont autant de questions où l'hygiène tient une large place ; dans une colonie en formation elles prennent une importance extrême que parfois on méconnaît ou qu'on est impuissant à faire prévaloir. Quand on a habité ou visité quelques colonies d'Européens dans les pays chauds, quand on a vu à quel point, même dans les centres, les règles les plus élémentaires de la police médicale sont négligées ou mal observées quand elles ont été prescrites, on s'étonne moins des chiffres élevés de décès qu'enregistre la statistique ; on ne peut s'empêcher de se demander ce qui arriverait sous nos climats tempérés si les mesures sanitaires restaient dans le môme abandon.
C'est par l'amélioration progressive de l'hygiène publique qu'aux Indes anglaises la mortalité s'est atténuée à tel point que dans peu d'années, au dire de Parkes, l'armée anglaise aux Indes n'aura pas une mortalité plus forte ([u'en temps de paix en Angleterre ; et ce résultat ne s'obtient pas seulement dans les grandes citées comme Calcutta, mais dans la plupart des colonies anglaises des Indes occidentales, en Australasle, comme on dit de l'autre côté du détroit.
Il en est de même de l'hvgiène individuelle ; les immiiirants ont une teudance fâcheuse à transporter servilement dans une colonie nouvelle les habitudes, la manière de vivre de la mère-patrie ; assujettis à la routine, ils continuent à porter les mêmes vêtements, à suivre le même régime, ils construisent leurs habitations sur le modèle traditionnel, ils ne modifient ni leur mode d'activité, ni la répartition des heures du repos et du travail. Tous les préceptes hygiéniques applicables à la vie des colons varient extrêmement avec
les climats, les localités, les races; il est impossible d'y insister ici, et nous ne pouvons que renvoyer aux conseils donnés sur ce point à l'article Acclimatement, ainsi qu'aux articles d'hygiène générale et spéciale que ce vaste sujet soulève.
VI. Du sBRvicE MÉDICAL DANS LES COLONIES. La nécessité des mesures d'hygiène publique est si évidente dans une colonie, qu'on s'est efforcé dans presque toutes nos possessions françaises d'organiser ce service d'une façon régulière, et d'imiter les Conseils d'hygiène et de salubrité de la métropole. Un décret du 25 avril 1852 a institué au chef-lieu de chacun des 5 départements de l'Algérie un Conseil d'hygiène et de salubrité publique, présidé par le préfet ou par le délégué du préfet. Il peut en être successivement établi par des arrêtés du gouverneur général dans les chefs-lieux de sous-préfectures, et en territoire militaire dans les chefs-lieux de subdivisions. Les premiers sont présidés par le sous-préfet, les seconds par l'officier général ou supérieur commandant la subdivision.
Dans ces conseils, l'élément médical est représenté par le médecin des épidémies, le médecin chargé du service de la vaccination publique, l'un ou plusieurs des médecins de l'hôpital militaire, le médecin ou le pharmacien en chef de l'hôpital civil, etc., Toutefois, le personnel médical de ces conseils ne peut excéder la moitié du nombre des membres de chaque conseil.
En outre, des commissions d'hygiène publique peuvent être instituées dans toute autre ville, soit par le préfet en territoire civil, soit par les généi'aux commandant la division ou le territoire militaire ; ces commissions relèvent <lu conseil d'hygiène de la circonscription.
Ces conseils ou commissions ont pour mission, comme on France, de donner leur avis sur toutes les questions relatives à l'hygiène publique ; ils rédigent et fournissent les documents propres à éclairer l'administration sur la mortalité et sur ses causes, sur la statistique iiiédicale; ils centralisent les travaux des conseils d'arrondissement et des commissions ; ils présentent chaque année un rapport général sur l'hygiène publique et la salubrité du territoire.
L'importance de la vaccine dans un pays nouveau, le danger de la propagation des épidémies de variole parmi la population indigène, ignorante ou insouciante, a conduit à installer : 1° dans chaque chef-lieu de province, en Algérie, un comité de vaccine dont la mission est de provoquer par tous les moyens possibles la propagation de la vaccine ; ces comités sont composés en grande partie de médecins ; 2" au chef-lieu de chaque département, il existe un directeur du service de la vapcine, conservateur du dépôt de vaccin ; il <loit entretenir le germe vaccinal de manière à en fournir aux vaccinateurs pendant leurs tournées semestrielles dans les centimes indigènes ou européens, et à toute personne autorisée, pendant toute l'année.
Dans les colonies des Antilles et du Grand-Océan, la menace constante dos épidémies de fièvre jaune et de choléra a nécessité la ci'éation de conseils de santé qui fonctionnent à peu près comme en France, et dont la description s'éloignerait de notre étude.
L'un des premiers devoirs d'une administration coloniale est d'assurer le traitement médical des nouveaux-venus ; c'est surtout dans les premiers temps qui suivent l'arrivée que l'intervention du médecin peut être nécessaire, et faut bien reconnaître que les membres de notre profession sont d'ordinaire en
très-potit nombre parmi les immigrants de la première heure. Il faut donc à la fois s'efforcer d'attirer des médecins par l'assurance d'une position avantageuse et stable, et garantir à tout colon, même éloigné des centres, les secours médicaux en cas de nécessité. En Algérie, un arrêté ministériel du 21 janvier 1853, un autre du 19 mai 1858 ont organisé et réglementé le service médicatl de colonisation. Tous les territoires livrés à la colonisation ont été divisés en 65 circonscriptions médicales ; les unes, situées au voisinage des centres urbains, sont desservis par des médecins civils; les autres comprennent les centres épars sur le territoire militaire où la colonisation européenne ne ftiit que peu de progrès et n'a pas encore reçu de développement normal; on raison de la pénurie de médecins civils, ces derniers centres sont presque constamment desservis par des médecins de l'armée qui continuent d'ordinaire à remplir en même temps les obligations du service militaire proprement dit.
Les médecins de colonisation, dont l'organisation rappelle assez bien celle des médecins] cantonaux de quelques départements et celle des médecins des bureaux de bienfaisance, doivent gratuitement leurs soins à toute personne indigente, européenne ou indigène, dans leur circonscription. Ils ont pour obligation : 1" de tenir au lieu de leur résidence, à jour et à heures fixes, un bureau de consultation gratuite ; 2° de faire des tournées périodiques (1 fois au moins par semaine) dans chacun des centres ou groupes d'habitations de leur territoire ; o" de propager la vaccine ; 4" d'exécuter gratuitement au lieu de leur résidence, à défaut de médecin spécial du dispensaire, les visites périodiques auxquelles sont astreintes les fdles soumises par mesure de police sanitaire ; 5° de constater les décès dans le lieu de leur résidence ; 6" de fournir à l'administration tous les renseignements statistiques et nosographiques auxquels peut donner lieu le service médical et l'hygiène publique de leur circonscription : topographie, degré de salubrité des localités, manifestations endémiques ou épidémiques, constitutions médicales, etc.
Les médicaments, tirés des hôpitaux militaires, sont distribués gratuitement aux indigents, et contre rembpurscment à l'administration pour les autres personnes, suivant un mode réglé par décision du 20 décembre 1855.
Les médecins de colonisation sont placés, pour tout ce qui concerne le service médical, sous les ordres immédiats de l'autorité administrative.
Dans certains cas, et en particulier lors de la création d'un centre de colonisation nouveau et important, un médecin de l'armée est détaché par l'autorité militaire pour assurer le service médical de la colonie naissante; pendant plusieurs mois, parfois pendant . plus d'une année, il s'installe au centre des villages en formation, muni de cantines d'ambulance, assisté d'un ou de deux infirmiers militaires comme en campagne, et chaque jour il parcourt, parfois sur un très-vaste i-ayon, les groupes d'habitations où ses soins sont nécessaires. Dans les colonies françaises des ti^opiques, le service médical est assuré d'une façon analogue, bien plus toutefois avec le secours des médecins civils que par l'intervention officielle des médecins de la flotte ; la moindre étendue des territoires rend en général plus facile la concentration des colons au voisinage du littoral, dans une zone peu éloignée des centres urbains d'habitation.
Em. Vallin.
Bibliographie. — Adam Smith. Recherches sur la nature el les causes de la richesse des nati'.uis. Paris, 1807, t. III, Des colonies. — Tableaux des étahlissements français en Algérie,