HABITANTS
DECES POUR 1000 HABITAMS , . . . 36
Israélites naturalisés.
Quant à leur fécondité, pour la dernière période quinquennale elle a atteint le chiffre presque incroyable de treize enfants par mariage , alors que la moyenne pour toute la population européenne d'Algérie est de 4,40, chiffre déjà très-rarement atteint en Europe.
L'inaptitude colonisatrice de la race turque justifie, au point de vue anthropologique, l'opinion qui considère les Turcs comme « campés en Europe » : depuis cinq siècles, à grand peine ont-ils pu fixer leur race sur notre continent,
DICT. ENC. XIX. • 12
et sur le vaste territoire de leur empire en Europe il est impossible de citer même une tentative sérieuse de colonisation, au milieu des peuples qu'ils tiennent encore sous leur joug. En même temps, leurs efforts pour coloniser l'Egypte, l'Algcrie, la Syrie, ont toujours été infructueux : l'un des exemples les plus remarquables de cette inaptitude est la stérilité, la mortalité progressive et l'extinction des Mamelouks de l'Egypte, à tel point que le fait est devenu un lieu commun en matière d'acclimatement.
Les Espagnols, les Portugais, les Italiens dans les régions praetropicales , les Anglais, les Allemands, les Français dans les régions tempérées ou froides, ont dri tour à tour à leurs colonies leur prépondérance et leur puissance dans le monde civilise : ces vicissitudes, pour chaque nation d'un même groupe, tiennent à des considérations d'économie politique et de politique qui ne doivent pas nous occuper ici, ou à des influences biologiques que nous allons retrouver dans le cours de cette étude. A l'inverse des Indo-Chinois et de la race juive, chacun de ces peuples est obligé de restreindre le champ de ses établissements dans des limites géographiques que la science et l'expérience tendent à rendre de plus en plus précises.
De tout temps, l'homme des pays tempérés s'est senti attiré vers les contrées aimées du soleil, où la richesse et la variété des productions du sol semblent lui promettre une vie facile et une fortune rapide; une expérience plus cruelle peut-être pour la France que pour toute autre nation a démontré l'impossibilité presque absolue, pour les peuples du nord, de maintenir et de faii'e prospérer leur race dans les colonies voisines de l'équateur : ils ne peuvent dépasser une zone où la ligne isotherme excède très-notablement celle du pays d'origine. 11 suffit de comparer nos colonies souffreteuses des Antilles avec les admirables établissements que nous avons jadis possédés dans des régions plus froides même que la France, et où les Anglo-Saxons fournissent aujourd'hui à notre place l'exemple de la colonie la plus nombreuse et la plus prospère qui ait jamais existé dans l'histoire du monde.
L'Espagnol, le Portugais et aussi le Maltais, grâce sans doute à des croisements anciens et répétés avec les populations syro-arabes (Phéniciens, Maures, Sarrasins), ont acquis une aptitude singulière à vivre et à prospérer dans des zones dont l'isotherme diffère beaucoup de celui de la mère-patrie : nous ne rappellerons pas une fois de plus le succès de leurs colonies au Mexique, au Brésil, au Paraguay, à la Plata. Les Allemands, au contraire, qui se développeiit aux États-Unis au point d'éveiller l'attention des Américains , échouent complètement dans leurs tentatives de colonisation au sud de la Méditerranée ; nous ne connaissons guère qu'une exception, c'est le lait, signalé au Congrès de Paris en 1867 par M. Simonnet, de la prospérité d'une colonie agricole d'Allemands au Brésil : dans la province de Rio Grande do Sul se trouve, paraît-il, la colonie allemande de San-Leopoldo, où en 45 ans 120 familles ont créé une population essentiellement agricole et florissante de 120,000 âmes. Les choses ne se passent certes pas ainsi en Algérie, et il suffit d'opposer les chiffres représentant le mouvement de la population pour ces deux peuples dans une colonie qui ne mérite point encore le nom de tropicale.
En 1872, 1000 Allemands colons en Algérie ont fourni 49,6 décès et 59,95 naissances, tandis que 1000 colons espagnols ont fourni 54,9 décès et 45 naissances. Les Italiens, avec lesquels les Français du littoral méditerranéen comme eux de race latine ont tant d'analogies, ont encore des chiffres plus favorables :
COLONISATION. 17<t
'■19 décès et 40 naissances sur 1000 habitants pour la période 1867-72. On trouve même pour 1872, qui doit être à ce point de vue une année exceptionnelle : 22,8 décès pour lOUO habitants et 45,4 naissances! presque aussi peu de décès et plus de naissances encore que les Juifs, qui ont 20,6 des premiers et 42,5 des secondes ! Ainsi donc, tandis que les Allemands colons en Afrique ne peuvent se maintenir, puisque leurs pertes excèdent considéraljlonient leurs naissances, les Italiens réussiraient mieux en Algérie que dans leur pays même; ils doublent leur population en 99 ans en Italie, ils la doubleraient en 05 ans en Algérie. De même les colons espagnols à Cuba fournissent, d'après Ramon de la Sagra, 24 décès et 41 naissances, de telle sorte qu'ils doubleraient leur population en 40 ans, alors que les Espagnols en Espagne n'arrivent à ce doublement qu'en 78 ans.
Ces enseignements ne doivent pas être perdus pour nous ; la population de la France se compose d'éléments d'origine très-diverse, se rapprochant les uns du type des nations qui l'avoisinent au nord, les autres du type de ses voisins du sud : à l'ouest et au centre c'est le type celtique qui domine, au nord-est le kymro-germanique , au sud les Aquitains ou Basques et l'ancienne colonie romaine. N'est-il pas évident que ces différents groupes réunis sous la dénomination commune de Français conservent en partie les aptitudes de leurs congénères primitifs ? Les Alsaciens, par exenqjle, très-nombreux en Algérie dès avant 1870, y arrivent dans les conditions les plus favorables : ils ont de l'ordre, de l'activité, l'habitude de la vie des champs, le goût de la famille, et cependant ils paraissent fournir une mortalité considérable. Cette mortalité, il est difficile de rétablir par des chiffres précis, puisque Provençaux et Alsaciens sont naturellement confondus dans leur qualité de Français : mais des statistiques isolées, ju'opres à de petites localités (R. Ricoux), font présumer qu'ils ne réussissent pas mieux dans notre colonie d'Afrique que les étrangers d'origine allemande, lesquels sont comptés à part dans les recensements. Il y a actuellement en Algérie 5,000 Alsaciens venus récennuent à la suite de nos désastres, et il est probable qu'ils contribuent par les chiffres élevés de leurs décès, peut-être avec d'autres groupes kymro-germaniques, à élever la mortalité générale en Algérie. L'avenir décidera si la France, en appelant récemment les habitants de notre chère Alsace à venir créer de nouveaux centres de colonisation en Algérie, n'a pas fait la part trop petite, dans son élan généreux, aux sévères avertissements de la science.
C'est vei's des colonies choisies dans des régions froides ou tempérées qu'il faudrait diriger le mouvement d'émigration, considérable en tout temps, de l'Alsace et sans doute aussi de la Lorraine, de l'Artois, de la Flandre, de la Picardie, de la Champagne et de la Franche-Comté ; mais où avons-nous, désormais, des colonies froides ou tempérées? qu'avons-nous fait de la Nouvelle- France de Cartier, qu'avons-nous fait du Canada et de la presqu'île Acadienne? Au contraire, c'est vers l'Algérie, peut-être aussi vers nos colonies des Antilles, qu'il faudrait pousser les émigrants des provinces méridionales de la France : les habitants de la Navai're française, qui chaque année abandonnent le département des Basses-Pyrénées pour l'Amérique du Sud, réussiraient sans doute aussi bien en Algérie que leurs congénères de l'autre versant pyrénéen, que les habitants de la Navarre espagnole, dont la prospérité n'est peut-être pas sans menace pour nous. Si les colons français de l'Algérie provenaient uniquement du Béarn et de la Navarre, du Roussillon, de la Guyenne et de la Gascogne, du Languedoc, de la Provence ou de la Corse, n'cst-il pas probable que
la mortalité de l'Algcrie diminuerait notablement? croit-on que l'on pût être désormais exposé à voir soutenir l'impossibilité de la colonisation algérienne et l'abandon d'une conquête qui nous a coûté tant de sacrifices. Il y a en France trois foyers d'émigration : l'Alsace, qui porte ses colons aux Etats-Unis où ils sont perdus pour nous, ou bien en Algérie dont ils supportent mal le climat; le pays Basque et le littoral méditerranéen, qui fournissent l'un et l'autre annuellement plus de 5,000 colons français à la Plata, à Montevideo, au Chili, à la République argentine, oîi ils réussissent presque aussi bien que les Espagnols, mais sans aucun profit pour la France. N'oublions pas que, de 1866 à 1872, la population des trois départements. Hautes et Basses-Pyrénées, Landes, a diminué de 20 pour 100, et que dans les Basses-Pyrénées seulement, en 1871 et 1872, près du tiers des jeunes gens inscrits sur les listes du recrutement a manqué à l'appel. Que ne s'eflbrce-t-on d'attirer ce courant d'émigration en Algérie, ou bien, pour donner satisfaction au goût d'aventures plus lointaines, à la Guyane, à la Martinique, à la Guadeloupe où nous avons tant de peine à maintenir une population stationnairc ! Le succès des Espagnols à Cuba et à Porto-Rico justifierait des espérances comme aussi des avantages de divers ordres offerts dans nos Antilles aux nationaux du midi de la France, et en particulier à ceux des départements pyrénéens.
Conditions individuelles. Age. La colonisation est toujours une rude épreuve pour la santé de l'iionnue ; c'est dans la force de l'âge, c'est avec toutes ses ressources vitales qu'il doit aborder la lutte. L'âge de 20 à 40 ans est évidemment le plus favorable ; au delà, l'organisme a perdu une partie de sa faculté d'accommodation à une vie nouvelle, les habitudes sont prises, habitudes physiques et psychologiques à la fois ; plus tard encore, le changement de vie est plein de dangers, les vieillards font de médiocres colons ; non pas qu'ils fournissent plus de prise aux maladies cndémo-épidémiques, ce serait plutôt le contraire ; mais le colon est comme un soldat, il doit être armé pour la lutte, il ne doit compter que sur lui et être capable de défendre et de soutenir sa vie; l'iiomme adulte, vigoureux et énergique, ne réussit pas toujours à faire sa place, à arracher au sol ce qui est nécessaire à sa subsistance; c'est donc trop demander à un pays nouveau que, dès le début, le travail d'un seul suffise à nourrir plusieurs habitants.
C'est par la même raison que les enfants en bas âge ne doivent pas affronter le danger des premiers jours de la colonisation , les soins minutieux et de tous les instants qu'ils exigent se concilient mal avec les nécessités d'une vie pleine d'imprévu. C'est d'ailleurs une opinion universellement admise, que la mortalité des enfants est considérable aux colonies. Boudin et Vital (de Constantine), Martin et Foley se sont efforcés d'en produire quelques preuves pour l'Algérie, mais il y a un élément dont on n'a pas assez tenu compte dans ces calculs, et que ces derniers auteurs ont entièrement négligé. Ils ont surtout insisté sur le nombre absolu et réellement très-élevé des décès du jeune âge : il est peu de familles qui n'aient perdu un ou deux de leurs enfants, et c'est là un fait qui frappe aisément l'opinion publique. Mais songe-t-on que la natalité aux colonies est considérable (26,5 naissances pour 1000 Français en France, 40 naissances pour 1000 Européens en Algérie, par exemple), et que dans une famille qui compte 6 enfants 2 décès expriment une mortalité proportionnelle pour ce grou],e d'âges, bien moindre qu'un décès unique dans une famille où il n'y a que deu^ enfants ?
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En outre, les colons appartiennent souvent aux classes peu éclairées, trop souvent aussi c'est la misère qui les a contraints à quitter leur pays : ils apportent donc avec eux les habitudes d'une hygiène individuelle détestable, surtout en matière d'éducation d'enfants. Quand on a été témoin pendant longtemps de l'incurie extrême où sont laissés les enfants des colons, on a quelque tendance à se demander si cette grande mortalité du jeune âge est aussi réelle qu'on le répète, ou au moins si elle est la conséquence inéluctable du pays et du climat.
Mais ce n'est pas par des impressions que la question peut se résoudre ; en attendant que des documents plus précis soient recueillis, on peut dire qu'il est prudent de ne point aborder un pays nouveau avec des enfants en bas âge et jusqu'à l'âge de 8 à 10 ans. Aussi le gouvernement français avait-il pris, au début de la colonisation algérienne, une excellente mesure pour empêcher l'envoi dans ce pays d'enfants au-dessous de cet âge : les transports gratuits en faveur des colons n'étaient applicables qu'aux enfants ayant plus de douze ans ; malheureusement cette prescription était si fréquemment violée qu'elle est tombée, on peut le dire, en désuétude.
A partir de 10 ans au contraire et surtout de 12 à 15 ans, la flexibilité de l'organisme est à son summum, et la crise qui doit se ternu'ner par l'indigénisation a peut-être plus de chance de réussir que chez l'adulte de 50 ans. Les produits à naître plus tard de ce jeune colon, alors que celui-ci comptera déjà au moment de son mariage 12 à 15 années de séjour, paraissent plus capables de réaliser d'emblée le type créole que les enfants procréés par des arrivants dans la piemière année de leur acclimatation.
Sexe. Rien ne prouve que la femme ne puisse supporter aussi bien que l'homme les dangers et les fatigues du début de la colonisation, et l'expérience a montré qu'elle a souvent une résistance, une activité, qui ne le cèdent en rien à celles de l'homme. De plus, la femme est l'élément indispensable de la prospérité numérique de la colonie, et le nombre, on peut le dire, en est toujours insuflisant. Nous avons déjà montré que cette insuffisance était la cause naturelle et évidente de l'excès énorme des décès sur les naissances, aux premiers jours de toute colonie naissante. A l'époque où les Anglais ne déportaient à Sydney que les convicts du sexe masculin, il va de soi que la mortalité devait singulièrement excéder la natalité, et l'on sait qu'on fut forcé d'y faire de véritables trausportations de femmes, on pourrait dire de génératrices. Au recensement de 1822, il n'y avait encore à Sydney que 8,987 femmes et 27,611 hommes, soit 32 femmes pour 100 hommes. A Nouka-Hiva, à la Nouvelle-Calédonie, les mêmes besoins obligèrent aux mêmes expédients. Même dans les colonies qui ont l'origine la plus pure, la population féminine est presque toujours notablement inférieure à la population masculine : nous avons vu qu'en Algérie il n'y a encore que 87 femmes pour 100 hommes, alors qu'en France il y a 102 femmes et 100 hommes. Le lait paraît général : à la Réunion, en 18G0, on comptait 105,290 hommes et 65,268 femmes seulement, soit le rapport 61 : 100 ; aussi comme conséquence y avait-il, pour 1000 habitants, 25 naissances et 52 décès !
Il faut donc favoriser l'émigration des femmes vers les colonies nouvelles ; la prospérité de ces dernières est à ce prix ; reste à concilier les exigences et les convenances sociales avec les données de l'anthropologie.
Etat civil, croisement. De ce que nous venons de dire découle pour le colon
la nécessité du mariage. Les célibataires ne concourent que dans une très-faible limite à la reproduction (de 7 à 10 fois moins que les mariés) ; en outre, la mortalité des enfants illégitimes est toujours considérable, surtout dans les pays neufs où l'assistance publique n'est pas encore organisée. Il est inutile d'insister sur la nécessite du mariage, qui non-seulement contribue si fort au peuplement de la colonie, mais encore introduit l'ordre, la régularité, la famille dans la vie du colon.
En Algérie, le mariage des colons est favorisé de la façon suivante : les concessions sont faites aux pères de famille, elles augmentent d'importance avec le nombre des enAmts ; les célibataires ne reçoivent du terrain qu'exceptionnellement. L'article 5 du titre II (nouveau) du décret du 16 octobre 1871 est ainsi conçu :
« La. contenance de cbaque lot est proportionnée à la composition de la famille, à raison de 10 licctares au plus et de o hectares au moins par tète (hommes, femmes et enfants; — les gens à gages ne comptent pas).
« Les célibataires pourront être admis aux concessions; ils ne jouiront, sur leur lot, que d'une superficie maximum de 1 0 hectares. Le complément leur sera remis seulement après qu'ils auront contracté mariage, et jusque-là il restera entre les mains de la commune, qui en aura la jouissance provisoire. Après le délai de cinq ans, si le concessionnaire n'est pas marié, l'État pourra disposer du complément (3 à 10 hectares par tète), soit au profit de la commune, soit au profit d'un particulier ».
Mais comment, entre quels éléments doivent se contracter les unions ? Il y a ici deux théories en présence : les uns (Thévenot, Bodiclion, Waitz, de Quatrefages) proclament que l'acclimatement définitif, l'indigénisation et par conséquent la colonisation, ne sont possibles que par le croisement avec les aborigènes, ou du moins avec les races définitivement implantées sur le sol ; les autres (Périer, de Gobineau, Knox, Nott, etc.), considèrent les croisements comme une source d'épuisement, d'abâtardissement, et même de destruction de la race.
La question a été traitée en une autre place (Métis) avec une grande compctcnce. Nous n'avons pas à nous engager dans la discussion; mais la difficulté, qui est réelle aux yeux de la science pure, s'atténue singulièrement dans l'application. Si l'on se place non plus au point de vue doctrinal, anthropologique, mais au point de vue de la colonisation pratique, il est évident qu'on peut mettre de côté ce qui concerne le croisement des races inférieures ou dégénérées, incapables d'entreprendre la moindre tentative de colonisation : sans doute, les Zambos, et même les Cafusos (métis de nègres et d'Indiennes), sont d'aussi médiocres produits au Brésil qu'à Lima, qu'à Mexico et à Caracas; mais voyons-nous les nègres ou les Indiens coloniser désormais eu quelque point du globe? De plus, le croisement des races supérieures se f\ut toujours dans des limites très-restreintes, de telle sorte que les enfants métis du colon se rapprochent beaucoup plus du type de l'immigrant que du type autochtlione. Que des Français, par exemple, aillent fonder une colonie là où domine une race noire, et qu'il y ait pour eux avantage ou nécessité à se croiser avec la population indigène, n'est-il pas certain que ces Français s'efforceront de s'écarter le moins possible du type national, et que pour ne pas perdre le caractère ou même l'apparence de colons français, ils resteront toujours beaucoup plus rapprochés du blanc que du muLàtrc ? Or, l'anthropologie enseigne que les produits directs de deux individus de races pures et très-éloignées l'une
de l'autre peuvent être conside'rés comme de véritables liybrides, tant qu'il n'y a pas prédominance de l'une des deux souches ; si à ce degré ils s'unissent entre eux, leur union est souvent stérile, ils dégénèrent, à moins de retours fréquents à l'une des races mères. Mais ce qui est vrai pour les métis de premier sang, pour deux mulâtres proprement dits qui s'unissent entre eux, ne l'est plus pour des mélanges eu quelque sorte plus dilués, et surtout dilués d'une façon inégale : le fils d'un blanc et d'une mulâtresse, dans son union avec une blanche, donne des produits vigoureux et féconds, et la génération suivante, quoique différant à peine du type colonisateur, jouit d'une vitalité et d'une résistance supérieures. Ne voyons-nous pas Nott, l'un des adversaires les plus • convaincus du croisement des races, déclarer qu'à Mobile un peu de sang nègre vaut mieux que tous les préservatifs contre la fièvre jaune? 11 suffit eu effet d'une très-petite quantité de sang indigène pour rendre la naturalisation plus facile.
De tous les peuples Européens, l'Espagnol est pour ainsi dire le seul qui réussisse à fonder des colonies prospères entre les tropiques et jusque sous l'équatcur ; c'est que nul peuple n'a montré moins de répugnance pour le mélange des races. C'est à l'adjonction d'an peu de sang Syro-Arabc par les Phéniciens et par les Maures qu'on attribue sa vitalité exceptionnelle en Algérie ; aux Antilles, oiî il s'unit volontiers aux femmes de couleur, il maintient depuis plusieurs siècles la prospérité de Cuba, la perle des colonies espagnoles. Au Mexique, au Brésil, au Pérou, au Chili, dans les Républiques du Pacifique, le fond de la population est formé de métis espagnols-indiens ; les colons espagnols et portugais se sont fondus avec les aborigènes de telle iaçon qu'ils les ont en quelque sorte absorbés. Au Mexique, sur 8 millions de Mexicains il y a, dit-on, 6 millions de métis qui expriment leur vitalité par l'accroissement progressif de la population. A la Plata, l'Espagnol s'unit aussi bien aux mulâtresses qu'à ces pardas, filles au teint cuivré, dont la beauté est célèbre et qui proviennent du croisement entre l'Européen et l'Indienne : le produit de ces unions ou guancho forme cette race rude, étrange, de demicentaures aussi passionnés pour les rodéos que pour la pulperia, pour la vie à cheval que pour l'orgie, qui peuple les Pampas de l'Amérique du Sud. Partout cependant, malgré ces croisements multiples et variés, c'est le type espagnol qui domine, et les préjugés, l'esprit de caste d'accord ici avec leur intérêt, contiennent dans une mesure prudente le mélange avec le sang indigène.
Ne voyons-nous pas d'autres croisements féconds, eiigenésiques, entre individus de races différentes, quoique moins éloignées, entre les Sémites et les Turcs? nous voulons parler de celte belle race des Coulouglis d'Algérie, résultant du croisement des Turcs avec les femmes Arabes : ils ne laissent rien à désirer au point de vue de la beauté plastique et de la vigueur, ils résistent au climat, ils ont de nombreux enfants et les conservent; ils sont évidemment supérieurs aux Turcs, on pourrait dire même supérieurs aux Arabes. Cette prospérité notoire des Coulouglis avait inspiré, dans les premières années de la colonisation algérienne, au commandant depuis maréchal Pelissier, à Félix Jacquot, à Vital de Constantine, une véritable croisade en faveur des alliances Franco-Arabes; on y voyait le salut de la colonisation, on discutait les moyens de favoriser et de provoquer ces alliances, on proposait même le droit accordé aux Français d'acheter des femmes indigènes et de contracter des unions suivant la loi arabe ; on rappelait les mesures prises par les Ro-
mains du siècle d'Auguste, qui eux aussi avaient senti le besoin d'assurer par des croisements la solidité de leur colonie africaine, et qui autorisaient parmi les vétérans des colonies militaires un véritable concubinat légitime avec des femmes indigènes (Dézobry).
Jusqu'à présent, cette fusion des deux peuples par les alliances est restée une rare exception, à tel point que dans la période 1867-72 il n'y a eu dans toute l'Algérie que 52 mariages entre Européens et musulmans. La religion, la différence de mœurs, les préjugés sont sans doute de très-puissants obstacles, et il ne faut pas se bercer de l'espoir de les voir de longtemps disparaître. Cependant, au point de vue de la colonisation 'algérienne, il y a ici une distinction importante à faire.
Sous le nom comnaun d'Arabes, et à la faveur d'une communauté de religion, on confond en Algérie deux races bien distinctes : d'un côté les Arabes proprement dits, Syro-Arabes ou Sémites, qui, au septième siècle de notre ère, ont envalii l'Afrique en conquérants; de l'autre, les Berbères, Cbaouïas ou Kabyles, race blonde très-ancienne, sinon autoclitfionc, dont la filiation ethnologique reste encore obscure. Pour les uns, les Berbères sont les débris des Vandales détruits par Bélisaire ; pour d'autres, des Gaulois de l'ancienne colonie romaine ; pour un très-grand nombre enfin, ce sont les représentants de l'ancienne race qui a construit les tombeaux mégalithiques, et qui a marqué sa migration du nord de l'Europe jusqu'à l'Atlas par les dolmens qu'on retrouve aujourd'hui en Algérie identiques à ceux de la Bretagne et de la Scandinavie. Le Kabyle, personne ne le conteste, est bien plus rapproché de l'Européen que de l'Arabe, non-seulement par les caractères ethnologiques, mais encore par ses aptitudes, son activité, ses mœurs sociales et politiques, son goût pour la culture du sol et l'industrie ; il n'est pas polygame ; la femme est sa compagne, non son esclave, il a été longtemps chrétien avant d'adopter par contagion ou par pression la religion de Mahomet. C'est donc avec le Kabyle, peut-être notre ancêtre, que le croisement de l'Européen est désirable, c'est avec lui qu'il aurait vraisemblablement le plus de chance de réussir; la différence de religion est un sérieux obstacle, la question est de savoir s'il est insurmontable.
En attendant cette fusion sur laquelle il ne faut pas trop compter, et sans sortir du cercle européen, les unions doivent être dirigées de manière à renforcer la résistance et l'adaptation aux localités. En continuant à prendre pour exemple l'Algérie qui est, en définitive, la plus importante de nos colonies actuelles, on ne saurait trop encourager les alliances entre Français et femmes espagnoles : en face de l'extension croissante de cette portion étrangère de notre population algérienne, c'est un moyen précieux pour nos nationaux d'acquérir une part de l'aptitude colonisatrice de cette nation, tout en conservant à ces rejetons vigoureux les droits et la qualité de Français. Tout favorise d'ailleurs, tout facilite ces ménages qui sont bien accueillis et recherchés de part et d'autre ; il en est de même des unions avec les Mahonnais, les Minorquais, et surtout avec les Italiens ; quant aux Maltais dont l'aptitude colonisatrice est si merveilleuse et qui au point de vue de la race semblent tenir le milieu entre l'Espagnol et l'Arabe, les Franco-Algériens paraissent avoir actuellement moins de goût pour leurs alliances ; nul doute cependant qu'elles ne fussent aussi prospères et aussi fécondes qu'avec les Espagnols.
Ce qu'il faut s'efforcer d'éviter, ce sont les mariages des Français du nord
et surtout des Alsaciens entre eux : nous avons vu combien ces races belges, kymriques et germaniques, ont de peine à s'acclimater dans les pays chauds ; ces unions sinon consanguines au moins entre compatriotes sont très-cominunes et très-recherchces ; elles sont dans les mœurs de ces populations travailleuses et rangées qui conservent loin du pays natal la lidélité des relations entre gens ne's dans le même village. Quand on voit la facilite relative avec laquelle les Français du littoral méditerranéen supportent le séjour en Algérie, on ne peut s'empêcher d'espérer que les enfants nés d'un mariage entre Alsacien et Provençale auraient plus de résistance que les enfants d'un Alsacien et d'une Alsacienne.
Si les sélections, si les croisements étaient toujours sagement combinés, on arriverait sans doute à créer dans chaque colonie un type supérieur, plus résistant que le créole actuel, mieux adapté au milieu, et représentant ces races dérivées dont nous avons déjà parlé. Aux Etats-Unis, dit-on, il ne faut que deux générations pour obtenir le type yankee ; déjà en Algérie, surtout dans les villes du littoral, on commence à voir se former une population créole qui pourra devenir le germe d'une nationalité franco-algérienne ayant ses caractères distincts, aussi différente du Français que le Yankee diffère de l'Anglo-Saxon. La force, la sauvegarde d'une colonie devrait être cette race créole ou créolisée, c'est-à-dire la population sédentaire, fixe, ancienne, née sur le sol, bien distincte de la population flottante des fonctionnaires et des trafiquants. « La sélection seule, spontanée ou artificielle, inconsciente ou raisonnée, peut opérer entre les individus de tempéraments divers un triage tel, que les mieux adaptables résistent, lorsque les autres succombent : alors intervient heureusement la loi d'hérédité, qui, fixant dans la progéniture des survivants une partie au moins des avantages de résistance de leurs ascendants, peut conserver les modifications lentement accumulées du tempérament natif de l'espèce. Ces modifications graduelles, enfermées d'ailleurs le ])lus souvent dans des limites trèsétroites, se traduisent mieux dans leur résultat final par le mot de naturalisation que par celui d'acclimatation. L'espèce en se naturalisant se modifie pour s'adapter au milieu nouveau qui l'entoure » (Planchon).
Ce qui est vrai des végétaux et des animaux est certainement applicable à l'homme. Mais les créoles, dit-on, dégénèrent quand ils sont abandonnés à euxmêmes, et Rocheux prétend qu'il n'y a pas aux Antilles une famille créole de sang pur remontant à la troisième génération. En supposant que le fait soit démontré, en quoi cela compromet-il nécessairement l'avenir d'une colonie ou de la colonisation en général ? Boudin ne s'est-il pas laissé entraîner dans le domaine de la théorie pure en n'admettant la colonisation possible ou réalisée que lorsque la population émigrée pouvait se maintenir par elle seule ? S'il est vrai, comme le prétend Ramon de la Sagra, que le croisement avec un nouveau sang européen soit le seul moyen de maintenir et de propager la race créole sous les tropiques, est-il donc si difficile de réaliser ces croisements de retour? Entre une colonie et la mère patrie, il est utile et désirable qu'il s'établisse une circulation d'individus, un échange continu aussi bien des personnes que des productions : de nouveaux immigrants viendront infuser à la population créole avec un sang nouveau des idées plus jeunes et la notion des progrès réalisés dans toutes les branches des connaissances humaines ; quelques-uns des descendants des colons primitifs viendront reprendre dans la mère-patrie la place que laissa jadis vacante leur aïeul, et deviendront la souche de Français que la dégénérescence ne
saurait désormais atteindre. Ne voyons-nous pas dans beaucoup de nos ports de mer des familles nombreuses et florissantes, où l'un des ascendants est un petitfils de colon revenu dans sa patrie ?
Ces échanges, ces migrations sont précisément le meilleur moyen d'empêcher les colons de se détacher de la métropole, de maintenir la communauté des intérêts politiques et privés. Il faudrait donc plutôt se réjouir que s'affliger de cette nécessité de retourner fréquemment au sang originel pour maintenir l'intégrité ethnique et biologique. Si les créoles paraissent souvent aujourd'hui débilités ou sans résistance, c'est que le hasard seul a présidé à la formation de leur type; c'est peut-être qu'ils ont trop concentré leurs alliances dans des familles de colons implantés comme eux depuis trop longtemps dans le pays. Même en dehors de toute consanguinité, les familles de grande noblesse dépérissent quand elles s'unissent exclusivement entre elles. M. Bouchardat faisait jadis dans ses cours une remarque curieuse: d'après lui, f{uand les gens intelligents des grandes villes, et en particulier les savants, recherchent des alliances exclusivement dans leur milieu, au bout de 3 ou 4 générations ils n'engendrent parfois que des cacochymes et des imbéciles ; cjuand les membres successifs d'une famille ont vécu par le cerveau dans l'activité dévorante des villes, il est nécessaire que les fils, pour empêcher la dégradation de la lignée, choisissent leurs alliances à la campagne, parmi' ces natures un peu rustiques où la vie matérielle prédomine sur la vie intellectuelle.
Le même raisonnement nous paraît parfaitement applicable aux colons; le créole modifié par les croisements, par le sol, par le climat, a besoin de revenir à son origine en s'alliant avec les nouveaux venus ; réciproquement, ceux-ci ont tout cà gagner à s'unir avec le créole, quand ce dernier est encore sain et robuste, non dégénéré. C'est l'application et la confirmation de cette proposition aujourd'hui bien établie : les types s'améliorent par le croisement, ils se perfectionnent et se fixent par la sélection.
Nous nous sommes étendu longuement sur cette question ; il n'en est pas qui nous paraisse plus importante; elle se lie à l'avenir et au succès de toute tentative de colonisation, surtout dans les pays chauds et sous les tropiques.
Condition sociale. La condition sociale de celui qui va devenir colon est plutôt du ressort de l'économie politique que du ressort de l'hygiène. Cependant les mauvaises conditions sociales de nouveaux venus sont une cause si puissante de maladie et de décès que le médecin ne peut se désintéresser de ces influences patliogéniques. Lancer dans une colonie lointaine, dans un pays inconnu, sans destination précise et sans but, un homme dont la misère a déjà épuisé les forces et le dernier pécule, c'est évidemment préparer la mortalité énorme des premières années et la ruine de tout établissement nouveau.
Trop souvent nous voyons débarquer dans une colonie des hommes qui ont essayé de tous les métiers et qui n'en ont aucun, des déclassés, des ivrognes ou des paresseux ; ils n'apportent que l'exemple de leurs vices et de leur inconduite ; ils multiplient d'ordinaire le nombre de ces débits de boissons où le nouveau venu épuise par avance son capital et sa santé. Les colonies anglaises, en partie émancipées, ne souffrent plus aujourd'hui que la métropole se débarrasse sur elles de l'écume de sa population et lui envoie d'autorité des troupeaux d'hommes misérables ou vicieux ; elles ont souvent empêché les armes à la mam le débarquement de convicls qu'on envoyait subir leur peine au delà des mers.
Pour peupler une colonie, il faut surtout des honmies habitués aux métiers de
force et de fatigue, à la vie des champs, à la culture de la terre : au lieu de campagnards vigoureux et robustes, on voit arriver des ouvriers de fabrique, pâles et malingres, étiolés par le séjour prolongé dans les ateliers et dans les grandes villes, ignorant les notions les plus élémentaires de la culture, ignorant même le nom des instruments aratoires, l'époque des semailles, etc. ; ils n'apportent que les ressources de métiers accessoires ou de luxe (imprimeurs sur tissus, bijoutiers, batteurs d'or... ou d'estrade), dans un pays où le sol attend encore ses maisons et ses habitants, dans une colonie qui débute, il faut des bras, de la force, bien plus que de l'art et de l'imagination.
Est-il un exemple à la fois plus ridicule et plus lamentable que cette expédition du Kourou, dans la Guyane française, tentée en 1763 par le ministère de Choiseuil : envoyer pour coloniser les deux rives du fleuve Kourou des hommes sobres, laboi'ieux, rompus aux fatigues de la culture, ce sont des idées bourgeoises qu'on abandonne au vulgaire bon sens des Hollandais nos prédécesseurs ! Une flotte y conduit à grands frais des gentilshommes de la cour de Louis X\\ qui arrivent avec des musiciens, des acteurs, des filles de joie ; on dresse des. berceaux de verdure, sous les arbres s'élèvent de plaisantes boutiques comme au Palais-Royal ; on jovie la comédie, mais il n'y a personne qui sache ou qui veuille cultiver la terre; en juillet 1764, 14,000 personnes encombraient les plages du Kourou ; ils périrent l'année suivante de misère et de faim plus encore que de maladie, engloutissant la somme énorme de 33 millions. N'étaitce pas un résultat à prévoir, et faut-il accuser l'insalubrité du climat de la Guyane ?
Le recrutement des émigrants en vue d'une colonie à créer gagnerait peut-être à être surveillé par le gouvernement qui doit en profiter. On pourrait n'accorder certains avantages, tels que le transport gratuit sur les paquebots, etc., qu'à des hommes ayant à la fois l'aptitude physique constatée par un examen médical et l'aptitude professionnelle en rapport avec les besoins du pays.
Pour peupler les campagnes désertes du Brandebourg, Frédéric-Guillaume et ses successeui's attirèrent par toute espèce d'avantages les ouvriers protestants les plus habiles ; ceux-ci introduisirent dans leur nouvelle patrie des industries et des métiers qui i'aisaient jadis la fortune et la gloire de leur pays d'origine. Pourquoi ne pas imiter cet exemple, et ne pas favoriser le départ de colons nonseulement aptes à vivre dans tel ou tel pays, mais encore aptes à exploiter les ressources de chacune des localités qui le composent ? Ce sont des bûcherons, non des imprimeurs sur tissus, qu'il faut envoyer en Pennsylvanie et dans les forêts de chêne-liége de l'Edough ; il faut des ouvriers mineurs en Australie, dans le Potomac et à Mokta el Hadid ; des agriculteurs, non des avocats et des idéologues, dans l'Alabama et dans les plaines de la Métidja.
D'autre part, c'est trop souvent l'absence complète de ressources, la misère, qui pousse les nationaux vers les colonies lointaines. Ils abordent sur une terre inconnue, épuisés souvent par la maladie ou des privations antérieures, dans un état de dénuement extrême, incapables de subvenir aux besoins de l'existence pendant les premiers mois de leur séjour. Ces conditions seraient meurtrières dans le pays natal, elles le sont plus encore dans un pays où tout est nouveau et inconnu. La concession de terrains, les déplacements, l'installation, entraînent des lenteurs, des fatigues inévitables ; il faut vivre en attendant la première récolte. La nostalgie, le découragement, la maladie, surviennent, et le chiffre de la mortalité s'accroît, bien que souvent il n'y ait pas lieu d'accuser
l'inclémence du climat où l'insalubrité du sol. Or le nombre de ces colons dénués et imprévoyants est considérable ; il l'est d'autant plus que les États ou les sociétés d'émigration accordent plus fréquemment la gratuité du transport et de la traversée ; la misère est un mauvais conseiller, et il devient possible de se faire colon, comme parfois on se fait soldat, dans un moment de colère ou de découragement ; ces concessions de transport gratuit, dont on ne peut d'ailleurs contester l'utilité, envoient parfois au loin des émigrants voués à une mort certaine. En Algérie, l'État exige la justification de certaines ressources personnelles pour avoir droit à des concessions de terres, et l'article 2 du titre il (nouveau) du décret du 8 octobre 1871 est ainsi conçu :
« Le gouvernement général est autorisé à consentir, sous promesse de propriété définitive, la location (à 1 fr. par lot) de terres domaniales d'une durée de 5 années, en faveur de tous Français d'origine européenne ou naturalisés qui justilieront la possession de ressources suffisantes pour vivre pendant une année. »
Cette mesure, qui a été prise dès longtemps et dans beaucoup de pays, a souvent été considérée comme vexatoire ; au point de vue qui nous occupe, c'est-àdire au point de vue des conditions hygiéniques du nouveau colon, elle est bonne, elle est rationnelle, à la condition surtout que le colon la connaisse bien avant son départ. De la même façon, la loi du 15 septembre 1871 attribue, à titre gratuit, la concession des meilleures terres dont l'État dispose en Algérie en faveur des Alsaciens-Lorrains dont la moralité, l'aptitude agricole, auront été constatées au départ par une commission spéciale, et dont chaque famille dispose de ressoui'ces pécuniaires s'élevant à 5000 francs.
Ces exigences diminuent peut-être le nombre des émigrants et des colons ; il n'est pas douteux qu'elles diminueront le nombre des victimes ; elles retiendront peut-être des aventuriers, elles ne nuisent ni aux colons sérieux ni à l'avenir de la colonie.
m. Des coNDiTioiNs de départ et d'arrivée. Dénué de toute ressource ou
muni d'un certain pécule, le colon ne doit pas partir au hasard, sans savoir par
avance où il ira, ce qu'il fera, qui le recevra. Le mieux pour lui serait d'aller
rejoindre des parents qui l'appellent, des amis installés déjà depuis longtemps
dans le pays, d'apporter par exemple le renfort de ses bras comme travailleur
dans une exploitation en pleine activité, où il ferait par expérience, et dans une
sécurité relative, son apprentissage de colon et de colon agricole. 11 apprendrait
ainsi à connaître les mœurs, les usages, les ressources du pays ; avant de se
jeter dans la mêlée, il pourrait mesurer ses chances d'établissement dans telle
ou telle localité ; il subirait dans des conditions favorables cette crise du petit
acclimatement, comparable à celle que subit l'homme des champs arrivant dans
une grande ville ; il éviterait les entraînements et les excitations de l'oisiveté du
début ; il ménagerait à la fois ses ressources et ses forces physiques.
C'est là ce que font les Allemands aux États-Unis, les Basques à la Plata, les Espagnols et beaucoup d'Alsaciens et de méridionaux en Algérie. A New- York, les colons de tous pays qui débarquent à la Tour de l'Ile trouvent, au sortir des paquebots, un immense bureau où chacun peut choisir sa concession contre un prix minime, sur l'examen d'une carte du pays et d'un plan cadastral ; on enregistre sa profession, ses aptitudes, ses desiderata ; on lui communique les demandes et les offres pour tel travail ou tel métier, de sorte qu'en quelques heures il peut trouver un emploi productif de ses forces ou de ses talents.
COLONISATION. i80
Le gouvernement français a pris souvent une initiative plus complète encore pour les colons en Algérie, particulièrement en 1852, lors de la fondation des colonies agricoles préconisées j)a.r le général de Lamoricièi-e ; plus récemment, lors de l'établissement des colonies d'Alsaciens-Lorrains en Algérie, il a renouvelé et complété ces mesures protectrices, et l'on peut dire qu'il a réalisé, au moins par la réglementation, toutes les conditions capables d'assurer le succès des nouveaux centres. Une commission spéciale a choisi l'emplacement des villages à créer ; des détachements de troupe, sous la direction d'officiers du génie militaire, ont construit des maisons, des écoles, des églises, ouvert des chemins et des routes ; les nouveaux colons ne se sont mis en route que lorsque tout était préparé pour les recevoir; ils se sont embarqués par petits groupes de parents ou d'amis ; à leur arrivée, ils ont été reçus par des commissaires qui les ont conduits sur les emplacements concédés, dans les villages en formation ; on leur a prêté des animaux de labour, des instruments aratoires, des semences, on leur a distribué journellement pendant un temps déterminé les mêmes rations de vivres qu'au soldat en campagne ; on a établi à côté d'eux dans chaque village quelques colons fixés depuis longtemps en Algérie et habitués aux travaux de culture, pour guider la petite colonie dans ses premières tentatives.
Quel que puisse être dans l'avenir le résultat de ces généreux efforts, et sans entrer dans l'appréciation des systèmes économiques de colonisation, il est évident que le nouveau venu, placé ainsi dès le premier jour au milieu de conditions hvgiéniques et sociales excellentes, offre beaucoup moins de chance de mort et de maladie que le malheureux qu'on débarque seul, sur un quai, sans ressoui'ces, dans un pays inconnu, oia personne ne l'attend, et qui a à lutter en même temps contre les rigueurs du climat et contre les nécessités de la vie matérielle. C'est dans des circonstances trop rares que le colon est assez heureux pour n'aller que là où il est attendu, et oii tout est préparé pour le recevoir. Cependant, cette prévoyance est le premier devoir des organisateurs de toute colonisation naissante : il faudrait pouvoir fournir aux nouveaux débarqués, surtout dans un pays neuf et pendant quelques jours, un campement, des tentes, des vivres, ce qui est indispensable à un corps de troupe qui entre en campagne. Et de fait, la colonisation n'est-elle pas une bataille livrée contre la nature, que l'on perd ou que l'on gagne suivant l'habileté du chef et l'énergie des soldats ?
Quelle est l'époque la plus favorable pour le départ ?
Le départ doit évidemment être combiné de manière à faire arriver le colon au commencement de la saison saine, à la fin des chaleurs, si on se dirige vers les pays chauds, à la fin de la recrudescence endémo-épidémique annuelle. On a de la sorte plusieurs mois de répit avant le retour de la saison estivale et de l'insalubrité, pour s'initier aux mœurs, aux coutumes du pays, pour s'habituer aux changements de vie, de nourriture, etc. En outre, les travaux de la terre, les remuements du sol sont la source d'effluves dangereuses, et le nouvel arrivant, obligé de défricher son champ en été, aurait à subir dès son arrivée à la fois l'épreuve des hautes températures et celle des émanations miasmatiques. Une décision ministérielle de 1844 suspend du l^"" juin au 1*'' octobre, pour les habitants de la zone septentrionale de la France, les concessions de transport gratuit en faveur de colons à destination d'Algérie.
Lorsque le colon arrive au mois de novembre, époque qui en Algérie par exemple est la plus favorable, son premier soin est ordinairement de songer à son installation; il emploie l'hiver à construire sa maison, ce n'est qu'au retour
des chaleurs qu'il commence à préparer la lerre, qu'il la défriche, qu'il l'ensemence. MM. Martin et Foley s'élèvent vivement contre cette pratique qui liiit perdre aux colons le bénéfice de leur arrivée dans la saison fraîche : l'expérience leur a montré qu'au point de vue de la préservation des maladies il est trèspréférable d'improviser rapidement des abris provisoires, des baraques, des gourbis, pour se mettre à l'abri des intempéries, et de consacrer l'hiver aux travaux de défrichement. Dans les pays chauds le sol n'est jamais durci par la gelée comme il l'est chez nous pendant l'hiver, et la culture est toujours possible ; on n'a pas à craindre en cette saison les miasmes pernicieux que dégage en été le défrichement, surtout quand il s'agit de terres vierges et riches en matières organiques ; la terre remuée est lavée par les pluies de l'hiver, elle est purifiée, ventilée, aérée par les alternatives de sécheresse et d'humidité, la fermentation qui résulte du contact de l'air et de la lumière se fait d'une façon insensible, peu nuisible en raison de la fraîcheur de l'atmosphère, et au retour des chaleurs l'assainissement est déjà en partie obtenu. Pendant l'été, il ne faut point toucher à la terre , il faut laisser l'œuvre de la nature s'opérer silencieusement; c'est alors seulement que le colon doit se construire un abri définitif ; ces travaux sont compatibles avec les rigueurs de la saison, ils sont moins fatigants, moins dangereux surtout que les travaux agricoles.
Les conseils de MM. Martin et Foley semblent rationnels, au moins au point de vue de l'hygiène ; ils sont applicables surtout aux contrées où l'hiver n'est pas rigoureux, aux localités palustres des pays chauds : mais quand le dcliichement pendant l'été est à ce point dangereux, est-il sage de favoriser en ce lieu les tentatives de colonisation?
IV. Du CHOIX DE LA COLONIE ET DU MODE d'eXPLOITATION DES LOCALITÉS. YciS
quel point doit se diriger, dans quel lieu doit s'établir l'homme et, pour mieux dire, l'Européen qui veut fonder une colonie?
Nous ne reviendrons pas sur ce qui a déjà été dit ailleurs des limites géograpliiques assez restreintes dans lesquelles chaque race est forcée de maintenir ses migrations et ses établissements. Nous ne pouvons que renvoyer au mot Acclimatement, où M. Bertillon a étudié pour chaque partie du monde et pour chaque contrée les efforts colonisateurs tentés par les différentes nationalités. Rappelons seulement qu'il est aussi facile de s'étendre suivant la direction des parallèles qu'il est difficile de se maintenir quand on s'écarte notablement de la ligne isothermique d'origine ; que les colonisations européennes réussissent aussi aisément au nord qu'elles sont périlleuses et incertaines au sud de cette ligne; que c'est une erreur à jamais regrettable de dédaigner les contrées froides ou tempérées où la fertilité est peut-être moins luxuriante, mais où l'implantation est assurée, tandis que les possessions voisines de l'équateur, malgré de séduisantes promesses, dévorent rapidement les audacieux pressés de jouir qui viennent les exploiter ; on a vu enfin quel rôle important jouent la nationalité et les qualités ethniques des colons dans l'adaptation à telle ou telle zone, et avec quel soin doit être choisie la population, la race qu'on dirige sur un pays. Nous sortirions de notre cadre, si nous dressions ici la liste des colonies ou des points colonisables répandus à la surface du globe, et si nous tentions une appréciation détaillée de leur valeur hygiénique ; chacune de ces contrées est l'objet d'une étude spéciale qu'on trouvera à sa place dans ce Dictionnaire.
Toute entreprise de colonisation doit être précédée d'une enquête, de l'exploration, de la détermination des différentes localités d'un pays au point de vue
COLONISATION. l'Jl
des conditions physiques, hygiéniques de chacunes d'elles, des ressources qu'elles présentent, du mode d'exploitation qui leur convient le mieux. C'est l'État colonisateur et non l'État qui sollicite l'émigration qui devrait prendre l'initiative de cette enquête ; c'est le seul moyen d'éviter des mécomptes qui se traduisent toujours par d'excessives mortalités. Actuellement, des agents d'émigration sont expédiés en Europe par les pays qui ont besoin de travailleurs et d'un accroissement de population ; leur unique souci est de recruter le plus grand nombre possible de colons, quelles que soient leurs qualités physiques et morales, leurs aptitudes techniques ou professionnelles ; ils étalent des programmes menson- >ïers, ils décrivent un pays imaginaire, et pratiquent sur une misérable échelle . le système que Law employa pour la Louisiane : c'est préparer la nostalgie, ce fléau des colonies naissantes. Puisque les colons ne perdent pas leur qualité de Français, et qu'ils peuvent user plus tard de ce titre pour réclamer une protection de la part du gouvernement métropolitain, celui-ci ne devrait autoriser et sanctionner leur établissement à l'étranger qu'à la suite d'une enquête sévèrement contrôlée, et portant, entre autres choses, sur les conditions matérielles d'existence qui les attend. Lorsque l'établissement qu'il s'agit de fonder appartient à l'une des possessions de l'État colonisateur, l'enquête est plus facile , mais elle ne doit pas être faite dans les bureaux d'un ministèi^e, par des administrateurs qui ne connaissent le pays que par la lecture de cartes et par les impressions des voyageurs. Cette enquête doit être l'œuvre d'une commission spéciale, formée de personnes compétentes, vivant depuis longtemps dans le pays, en connaissant les ressources, les besoins, les inconvénients. A côté d'hommes pratiques, colons eux-mêmes ou initiés à la colonisation et intéressés à ce qu'elle réussisse, à côté des administrateurs, l'élément scientifique doit être représenté et une part sérieuse être faite à la médecine. Tout le monde se croit hygiéniste parce que le public réduit trop souvent l'hygiène à n'être qu'un code de banalités puériles. Le rôle de l'hygiéniste ici est trop important pour être sacrifié : associant ses recherches à celles du géologue et de l'ingénieur, le médecin doit étudier la nature du terrain, sa perméabilité, son drainage, la disposition de ses couches ; la profondeur, la direction, la nature de la couche d'eau souterraine ; l'aménagement des eaux de la surface, l'abondance et la composition de celles-ci, les conditions météorologiques, les altérations de l'air par les effluves et les miasmes, les maladies régnantes, les endémo-épidémies, les caractères anthropologiques des races qui peuplent le pays.
C'est une commission composée de la sorte qui depuis plusieurs années fonctionne en Algérie et fournit au gouvernement général le moyen de faire connaître chaque année au public, par la voie des préfets de tous les départements français, les nouvelles ressources que l'Algérie peut offrir à la colonisation européenne. Nous avons entre les mains le document pour l'année 1876-77 : nous croyons utile d'en faire connaître la forme et l'importance par un extrait pris au hasard au milieu de la longue liste dressée pour les trois provinces, liste qui comprend pour cette seule année la création de vingt-huit centres nouveaux de colonisation.
Ces renseignements sommaires sont complétés par des indications détaillées, accompagnées de cartes et de plans, fournies par l'administration centrale ou locale. On ne peut qu'applaudir à l'excellente impulsion donnée dans ce sens par la Société d'émigration des Alsaciens-Lorrains, dont les délégués, après avoir parcouru le pays et longuement étudié les lieux, ont montré une préoccupation extrême des conditions sanitaires et hygiéniques ; les rapports annuels que pu-
ÉTAT DES CONCESSIONS DE TERRES A FAIRE EN ALGÉRIE PENDANT LA CAMPAGNE AGRICOLE