DES
CRÈCHES (Eaux minérales de), athermales, sulfatées calciqites et ferrugineuses faibles, carboniques faibles, dans le dépaitemeut de Saôiie-et-Loire, dans l'arrondissement de Màcon et à 4 kilomètres de celte ville, émergent les trois sources de Crèches que l'on désigne ainsi : source n° 1 ou source au-dessous du pont; source n" 2 ou source au-dessus du pont et source n° 3 ou source du déversoir. Ces trois sources émergent dans une prairie et au bord d'un ruisseau; leur captage est récent.
M. Rivet a trouvé dans les eaux des trois sources de Crèches une composition élémentaire à peu près identique. Ce chimiste s'est contenté d'indiquer pour l'eau de la source n" 1 ou d'au-dessous du pont les résultats de l'analyse qualitative des divers acides et des diverses bases contenus dans 1000 grammes de cette eau minérale. Le clinicien regrette de ne pas trouver dans le travail de M. Ri vol une analyse quantitative q\xi eût fait connaître la combinaison probable des substances par lui rencontrées. Il est fâcheux aussi que M. Rivot n'ait pas parlé de la silice et de la matière organique que toutes les eaux minérales renferment, et ait omis de s'enquérir si les eaux de Crèches contiennent ou ne contiennent pas de l'iode ou de l'arsenic. Espérons que ces lacunes seront comblées au moment où les eaux de Crèches prendront dans la thérapeutique le rôle auquel elles sont en droit de prétendre. Quoi qu'il en soit, telle est la composition actuellement connue de l'eau de la source n» 1 de Crèches.
Acide carbonique 0,270
— sulfurique 0,0^1
— ctilorhydrique Ofi-îi
Proioxyde de fer 0,025
Chaux • 0,150
Mngnésie 0,021
Soude 0,040
Total. 0,o77
Les eaux des trois sources de Crèches sont administrées en boisson seulement, DICT. EKC. XXIII. 1
2 CRÉGL'T.
Ces sources sont fréquentées par les personnes du pays qui viennent s'y traiter d'accidents reconnaissant pour cause une anémie ou une chlorose, que ces eaux toniques, analeptiques et reconstituantes parviennent assez promptemcnt à soulager, et la plupart du temps à guérir. A. R.
CREDO (Eau minérale de) athermale, bicarbonatée et crénatée ferriigigineuse faible, carbonique faible, dans le département de la Gironde, dans l'arrondissement de Bazas, dans le canton de Villandrault, célèbre depuis qu'il a donné naissance au pape Clément V, qui y fit bâtir une église et un château dont on ne manque pas de visiter les ruines. La source de Credo est, avec l'eau de Cours {voy. ce mot), celle qui jouit de la plus grande réputation de toutes les eaux minérales du département de la Gironde. Son eau est claire, limpide, transparente, ei cependant elle laisse déposer sur les parois intérieures de sa fontaine une couche d'un dépôt ocracé d'une couleur jaune rongeâtre assez foncée. Elle n'a pas d'odeur; sa sîiveur est manifestement ferrugineuse, sa température est de 13° centigrade. M. Fauré a fait son analyse chimique, et a trouvé dans 1000 grammes de l'eau de Credo les principes salins et gazeux qui suivent ;
Cailjonale de chaux 0,137
— fer 0,012
Ciénalc <le l'er 0,018
Sull'aie de cliuux 0,014
Chlorure de sodium 0,033
Acidcsilicique el inalière organique . . . 0,016
Total des matières fixes 0,230
^ I acide carbonique J . • , •
Gaz I . . , . ) quant, indet.
( air ;itmos|ilicrique j ^
Leau de Credo est exclusivement employée en boisson par les personnes de la contrée qui ont des accidents occasionnés par une affection au traitement de laquelle convient l'emploi d'une eau minérale naturelle à la fois bicarbonatée et crénatée ferrugineuse. A. R.
CREEKS (Les). Voy. Amérique.
CRÉGUT (Frédéric-Chrétien). D'une famille réfugiée, comme tant d'autres,
en Allemagne, lors de la réformation, le médecin qui porte ce nom, naquit à
Hanau le 13 février 1675. Il fit ses études médicales à Bâle, où il fut reçu
docteur en 1 696 et revint dans sa ville natale pour y exercer la médecine. Nommé
médecin pensionné, professeur de physique et conseiller aulique, il est l'auteur
d'un essai de bibliographie générale, de biologie ou d'anthropologie, comme l'on
disait alors, bien ignoré aujourd'hui. Il est mort à Hanau en 1758. On connaît
de lui :
1. Dissertatio de œgrltudinibus mfantum ac piierorum, earumque origine et curû. Bàle 1096, in-4°; ibid., 170G, in-4°. — II. Meditatio physiologica de hominis orfn. Hanau, 1697. in-4°. — III. Meditatio medica de transpiratione insensibili et siidore. Hanau, 1700, in-4'>
— IV. Sciagrapfiia novi systematis medicinœ pracficœ sistens. Hanau, 1700, in-4».
V. Dissertatio de motibus corporis huniani variis. Hanau, 1701, iii-4°. — YI. Dissertatio medico-tkeoreiico-prncfica de dijse7iteriâ. Hanau, 1705, in^". — YII. Hochstnôthige und abgedrimgene Ehrenrettung durch Publicirung eines Casus medici. Offenbach, 1723, in-4<'.
— \'IIl. De anthropologiâ, ejusque prœcipuis tam antiguis guam modcrnis scriptoribus. llanou, 1757, in-4°. — IX. Grûndliche Widerlegung eines imgegrûndctcn Facti, mutilati rcsponsi irrigcn und nichtigcn Decise, welches unter dem Titel : De sodomiâ vor einiger Zeit lierausgekommen. Francfort-snr-Ie-5Iein, 1743. — X. Grégut a encore publié une nouvfiDe édition de la Physiologia medica de J.-G, de Berger. Hanau, 1757, in-4°.
CRÉMASTER. 5
CRELL (Joii.-Fried.), né à Leipzig le 6 janvier "1707 ; il fit ses éludes médicales et prit le bonnet de docteur dans sa ville natale en 1752. Le mérite dont il fit preuve lui valut, en 1737, sa nomination à une chaire de médecine àWittemberg, où, paraît-il, il avait fixé sa résidence; quatre ans après, 17 il, il était appelé à IlelmstîEdt pour y enseigner l'anatomie, la physiologie et la pharmacie. C'est dans cette ville cpie la mort vint le surprendre le 19 mai 17i7, dans sa quarante-unième année. Ce médecin a beaucoup écrit ; mais la plupart des productions de sa plume, sont de ces dissertations académiques qui surchargent si lourdement le bagage scientifique de la plupart des médecins de ce temps. Nous citerons seulement les suivantes qui pourraient offrir quelque intérêt :
I. Ohservotiones in partibus corporis humani morbldis ad illustrandam cnrporis sani œconomiam temere applicandœ. Witlemb., 1733, in-4''. — II. De valvula vente cnvœ Eustachiana. Ibid., 1737, in-4°. — III. De tumore fundo uteri adhérente. Ibid., 1739, iii-i" et in Coll. diss. de IIaller. — IV. De niotu synchrono auricularuni et ventriculorum cordis Ibid., 1740, in-4°. — V. De glandularum in cœcas et apertas distinctione. Ibid., 1741, 111-4°. — VI. De anatome viventiitm necessitate. Helmstadii, 1742, in-4°. — VII. De tumore ca/nds fungono posl cariem cranii enato. Ibid., 1743, in-4''. — VIII. De visceruni nexubus insolilis. Ibid., 1743, in-4'>. — IX. De secliunc puellœ gibbosœ. Ibid., 1745, in-i". — X. De ossibus sesamoideis. Ibid., 1746, in-i». — XI. De cnrtice simaruba. Ibid., 1746, in-4°. — XII. Un certain nombre d'observations dont qnelques-nnes très-intéressantes, insérées dans les éphémérides des curieux de la nature. Nous citerons entre autres une double luxation (congénitale) delà hanche trouvée chez une femme boiteuse, t. IX, obs. 62. E. Bon,
CRÉiMAlLLÉRE. Un des noms donnés à la Cuscute {voy. ce mot).
Pl.
CRÉmAiSTER. Ce nom est grec ( /./jsuaoryjp, suspenseur). Muscuhis testis; Hodenmuskel Ar,L. C'est un muscle à fibres t triées qui, inséré près de l'orifice et à l'intérieur du canal inguinal, en haut, engaîne en descendant la tunique fibreuse du cordon et du testicule et se termine sur cette tuniijue en formant des anses bien disposées pour suspendre et relever la glande génitale.
Le crémaster dérive probablement du Giibernaculum testis qui, pendant la plus grande partie de la vie intra-utérine s'étend du fond des bourses (axe ou portion centrale) et du canal inguinal (portion péiiphérique ou engainante, fibres musc, striées) jusque dans le ventre où se développe le testicule avant d'effectuer sa descente (v. testicule).
Ainsi compris, le gubernaculum par ses deux portions est capable d'attirer le testicule fœtal jusque dans le canal inguinal. L'on a coutume d'admettre que la partie centrale ou scrotale, continuant à se raccourcir et agissant comme le bras introduit dans un bas pour le retourner, retourne la partie engainante ou inguinale du gubernaculum et entraîne dans ce tube musculaire le testicule et tous les éléments du cordon. Cette théorie trouve un certain appui dans ce qui se passe chez les rongeurs et les autres animaux adultes dont les testicules peuvent rentrer et sortir facilement et sont logés, suivant les circonstances, tantôt dans le ventre, tantôt dans les bourses. Si elle est vraie, et Curling n'en doute pas, le crémaster n'est pas autre chose que la partie périphérique du guhernaadum, testis.
J. Cloquet a pensé que les anses musculaires qui embrassent le cordon et le testicule n'étaient que des fibres du muscle petit oblique, très-allongées, dont le testicule s'était coiffé en perforant la partie abdominale pour effectuer sa descente. 11 existe, en effet, généralement devant la racine du cordon, des anses
4 CRÉMASTER.
d'une flèche très-courte, qui paraissent appartenir nettement au muscle petit oblique; et, l'on explique les variétés que l'on remarque dans le nombre des faisceaux du crémaster, en disant que le testicule a pu sortir, soit au-dessous du muscle petit olilique, entraînant à peine quelques-uns de ses faisceaux inférieurs, soit un peu plus haut, mais alors en se coiffant, en avant, en dessous et même en arrière avec les libres des muscles tmnsverse et petit oblique.
Quelles (pic soient les relations d'origine du crémaster avec le gnbernaculum et les muscles abdominaux, lorsqu'on examine le cordon d'un jeune adulte bien musclé, on rencontre des faisceaux qui semblent bien former un muscle spécial. Il en est de même chez les grands animaux domestiques, chez le cheval, par exemple, dont le crémaster est une bandelette de fibres rouges attachée à l'aponévrose lombo-iliaque, qui longe le côté externe du cordon et s'étale sur la face externe et inférieure de la tunique vaginale qu'elle double d'une vraie luniqne erythroifle (ipQpoç, rouge).
Chez l'homme, le crémaster est généralement pâle et la tunique érythroïde l'est encore d'avantage, car elle résulte de l'éparpillement des fibres du muscle et de leur confusion avec la tuniiiue dite fibreuse, confondue elle-même avec la séreuse pariétale.
Au niveau de son origine inguinale, le crémaster de l'homme se compose de deux faisceaux dont le plus petit, l'interne, s'insère au voisinage de l'épine du pubis et à l'aponévrose du grand droit, dont le plus volumineux, Vexterne ou poslérieur, naît, dans l'intérieur même du canal inguinal, de la face concave ou supérieure de l'arcade crurale, comme les dernières fibres du petit oblique et du transverse.
Ces deux faisceaux ne forment pas une gaîne complète au cordon ; cependant, à mesure qu'ils descendent vers le testicule, ils s'élargissent, s'étalent et se dissocient pour s'envoyer des fascicules qui s'unissent par entrecroisement ou anastomose et forment des anses musculaires étagées devant le cordon, devant et sous le testicule.
Toutes les fibres que s'envoient les deux faisceaux du crémaster n'arrivent pas à se rencontrer ; il en est beaucoup qui se fixent sur la tunique fibro-séreuse sous-jacente comme les anses parfaites elles-mêmes. Et de là résulte que l'épanouissement péri-testiculaire du crémaster c'est-à-dire la tunique érythroïde adhère d'une manière absolue aux tuniques sous-jacentes. (V. Scrotum). Telle est la disposition du vrai crémaster, du crémaster externe. Il existe dans l'épaisseur du cordon, autour du canal déférent et dans l'intervalle des autres vaisseaux, un certain nombre de faisceaux musculaires à fibres lisses, visibles à l'œil nu, dont l'ensemble a reçu de llenle le nom de crémaster interne et fait l'objet d'un travail de Lannelongue {Arch.dephjsiol. 1868). 11 est impossible de préciser les insertions supérieures du crémaster interne. En bas, il se dissocie et jette des fibres autour de l'épididyme, sur l'albuginée du testicule et sur la tunique vaginale. Le crémaster interne semble donc par sa nature et sa disposition, destiné, en comprimant modérément et longtemps le testicule et les vaisseaux du cordon à faire progresser le contenu des voies spermatiques. Ce serait un de ces appareils musculaires de la vie organique que Rouget a signalés et qui sont annexés aux organes génitaux des deux sexes.
Le crémaster externe, muscle strié, ne peut avoir que des contractions brusques il n'est pas soumis à la volonté. Sur les jeunes sujets, lorsque l'on chatouille la peau de la cuisse ainsi que dans maintes autres circonstances (vomissement,
CREMATION. 5
coït, effort), on voit le testicule entraîné par le crémaster, remonter brusquement vers Tanneau tandis que le scrotum reste pendant, flasque et vide ; le testicule redescend bientôt. J'ignore s'il a été observé des contractures de ce muscle. Malgaigne a remarqué, sur les bernieux, qu'il suffit de provoquer la toux pour voir le crémaster soulever le testicule avec une vigueur très-variable puisque tantôt la glande s'élève de 12 à 15 centimètres, tantôt de quelques centimètres et même de quelques millimètres seulement. L. II. Farabeuf.
CilÉMATiO\. Nous divisons notre sujet en trois parties [)rincipales :
1° Nous faisons d'abord l'bistorique delà crémation. Nous montrons les causes qui l'ont fait naître, et ce qu'elle a été dans l'antiquité ;
2° Nous exposons ensuite à quelles préoccupations hygiéniques obéissent ceux qui veulent la faire adopter de nouveau, et les moyens qu'ils ont proposés et mis en œuvre depuis un petit nombre d'années ;
3° Nous disons enfin quel nous semble devoir être l'avenir de la crémation, dans quelle mesure elle peut être utile , en quoi il y a lieu de l'encourager ou de la restreindre.
I. Uistnriquc di' la crémation. Les auteurs qui nous ont précédés dans cette étude, se sont en général bornés à rapporter fidèlement tout ce qu'ils ont trouvé dans les historiens de l'antiquité. Les pays où la crémation fut mise en pratique, les cérémonies dont on l'entourait, la manière de construire le bûcher et les parfums que l'on brûlait autour du corps : tels sont les renseignements précieux, mais à notre avis insuffisants, (juenous rencontrons dans leurs livres. D'ailleurs, si ce luxe de détails a son intérêt, nous remarquons que dès 1581 Claude Guichard faisait paraître son Traité des funérailles et diverses manières d'ensevelir des Romains, Grecs et autres nations tant anciennes que modernes, auquel ses successeurs ont peu ajouté.
En un tel sujet l'érudition seule ne suffit pas. Dans une étude semblable, à propos des unions consanguines, l'un de nous a montré quel parti on pouvait tirer de la filiation historique, et, étudiant les unions entre parents à travers les âges de l'histoire et dans différents milieux sociaux, il a prouvé que l'un de.s plus grands actes de la vie humaine, le mariage, loin d'avoir été réglé d'une façon en quelque sorte arbitraire par les différentes sociétés humaines, avait subi partout les mêmes changements successifs, s'était, en un mot, modifié suivant une loi naturelle et constante.
L'étude que nous allons faire de la crémation est une conséquence de principes semblables. Nous nous plaçons au même point de vue philosophi(iue.
L'histoire de la crémation, comme toute autre histoire partielle, ne saurait être complètement isolée de l'histoire plus générale dont elle fait partie. Tout s'enchaîne trop fortement dans la succession des faits sociaux pour que l'on puisse se rendre un compte exact de quelqu'un d'entre eux, si l'on n'a d'abord bien apprécié tout l'ensemble.
Nous prendrons donc la question par ses grands côtés, et esquissant rapidement la suite des rites funéraires, nous chercherons à mettre en lumière l'ensemble des circonstances à l'influence desquelles il faut attribuer l'origine de la crémation et les causes d'une coutume si extraordinaire.
I" Des procédés fuinéraiues qui précédèrem la crémation. Un premier point
6 CKEMATION.
hors de toute contestation est le suivant : En quelque paijs que ce soit, les hommes n'ont point commencé par brûler leurs morts.
Brûler les morts implique en effet deux choses : 1" le moyen de les brûler, 2'^ des sentiments, des opinions qui ne soient pas contrfircs à une telle pratique. Examinons successivement ces deux points. Il est absolument certain que les moyens de se procurer du feu ne devinrent usuels que dans un âge relativement avancé de l'humanité. Sans doute, les hommes ont connu le feu dès l'origine, et dans les pays tropicaux, par exemple, leurs yeux out dû plus d'une fois être frappés par le spectacle des forêts embrasées. Mais comment faire naître cette flamme à volonté, ou même comment la garder, une fois produite? Bien des siècles s'écoulèrent avant que le hasard et l'expérience apprissent à l'homme primitif que l'étincelle jaillit du clioc de deux pierres ou du frottement de deux bois. Les recherches ethnologiques nous renseigneront-elles un jour siu' ce point? Nous l'ignorons ; mais ce qui est certain, c'est que la découverte fut si tardive et la conservation de cette flamme précieuse si difficile, que l'un des premiers soins, le premier soin peut-être, de toutes les théocraties naissantes (ce qui suppose déjà des milliers d'années depuis l'apparition de l'espèce), fut de constituer une corporation spécialement chargée de la garde du feu sacré; tant on craignait de laisser échapper cette conquête que l'on avait, à n'en pas douter, déjà perdue et recouvrec plusieurs fois !
Donc, à l'origine, les hommes ne pouvaient user envers leurs morts d'une pratique qui exigeait l'emploi d'un moyen encore à découvrir. Mais cet obstacle matériel n'était pas le seul, et il existait en outre des obstacles moraux et intellectuels, tellement graves à notre avis, que ces premiers peuples, alors même qu'ils eussent possédé le feu, n'auraient jamais songé à s'en servir pour brûler leurs morts.
Voyons, en effet, quels pouvaient être, en présence du cadavre, leurs sentiments et leurs pensées.
S'imaginèrent-ils, dans un élan de métaphysique transcendante, qu'ils avaient sous les yeux un corps périssable dont une âme immortelle venait de s'échapper? Ou, raisonnant comme de graves matérialistes, supposèrent-ils que tout était fini pour celui qui venait de mourir et que son corps allait rendre à la terre les éléments qui l'avaient fait vivre, aimer, agir et penser? Certainement non. Les hommes d'alors, parfaitement étrangers à des théories aussi savantes, se firent du cadavre l'idée qu'ils se faisaient de toutes choses, ainsi que nous allons l'expliquer.
Dans la belle théorie qu'il a donnée du fétichisme, Auguste Comte démontre qu'aux yeux du fétichiste il ne peut exister de nature inanimée. L'homme qui ne connaît encore qu'une chose : son être, avec ses sensations, ses besoins et ses passions, obéissant à cette loi naturelle de l'esprit humain qui veut que l'on fasse toujours l'hypothèse la plus simple, que l'on aille du connu à l'inconnu, suppose que tout dans la nature est composé comme lui-même, et attribue généreusement à ce qui l'entoure des sensations, des besoins et des passions. L'eau ('Oule et mugit parce qu'elle veut couler et mugir, l'arbre se courbe parce qu'il lui plaît de se courber, la foudre qui l'écrase a été lancée par un nuao^e ennemi, le rocher s'est détaché volontairement de la montagne pour détruire la cabane qui l'abritait. Le monde inorganique n'a pas seulement de l'activité : il a de la vie, il sent, il aime, il veut. De là ce respect, rempli de haine ou d'amour pour les olijets animés ou inanimés, selon qu'ils produisent le mal ou le bien. De là ce culte timide et craintif envers tout ce qui est dangereux ou redoutable
depuis le serpent qui se glisse dans l'herbe, jusqu'au nuage, chargé de tonnerres, des jours d'orage.
Cet homme n'aura pas d'autres idées et ne pensera pas autrement, lorsqu'il se trouvera devant un cadavre. Pour lui, ce corps mort n'est pas plus inanimé qu'aucune autre chose. Ces restes d'un être qui a partagé sa vie, qui a senti comme lui, subissent une certaine transformation ; mais l'individu qu'elles représentent vit toujours; il vit d'une autre manière, voilà tout. Pour peu même que son souvenir vieime troubler le sommeil ou la veille de ceux qu'il a connus, et dont l'imagination est d'autant plus active qu'elle seule est en exercice constant dans les cerveaux de ces peuples enfants, le mort grandit vite aux yeux de ceux qui lui survivent, et son misérable cadavre, pâle, rigide, au regard terne, devient une puissance supérieure dont on implore la protection ou dont on redoute le courroux.
Ce bref aperçu des opinions humaines dans l'âge fétichique était indispensable pour faire apprécier les pratiques funéraires de ces premiers temi)S et expliquer les cérémonies plus ou moins étranges que les voyageurs rencontrent encore de nos jours en Chine, en Afrique ou dans quelques îles de l'Océan.
Si nous assimilons ces deux ordres de faits, c'est qu'ils s'éclairent mutuellement, et qu'eu l'absence de renseignements directs sur les usages des époques préhistoriques, nous en trouvons une source inépuisable dans l'observation judicieuse de ces quelques sociétés de forme primitive qui se sont perpétuées jusqu'à nous, et que l'envahissement croissant de peuples plus civilisés ne tardera pas à faire disparaître.
Etant donnée cette manière de penser et de sentir, il est facile de prévoir comment l'homme traitera ce corps, inanimé en apparence, mais qui pour lui n'a pas cessé d'être. A coup sûr, il ne songera pas à le brûler, non-seulement pane que le feu n'est peut-être pas encore à sa disposition, mais surtout parce qu'il craindrait d'infliger le plus horrible supplice à un être qu'il aime et qu'il respecte toujours. Si ce corps cependant n'est pas brûlé, va-t-on le laisser pourrir sur place, l'inhumer, le jeter à l'eau ou bien le manger ?
Pour bien apprécier la manière de se conduire à l'égard des morts, chez les premiers peuples, il faut distinguer nettement les cérémonies qui accompagnent la sépulture ou, si l'on veut, le rituel funéraire d'avec la sépulture elle-même. (Nous employons ce mot de sépulture, faute de mieux, car il traduit imparfaitement notre pensée ; il nous sert à désigner la façon quelconque dont on en use envers le cadavre, ou, comme dit Pline, les derniers devoirs rendus de quelque manière que ce soit.)
Cette distinction est tellement importante, qu'il nous sera possible de montrer que dans tout ce qui regarde les cérémonies funèbres proprement dites, c'est-àdire les cérémonies qui accompagnent la sépulture, il y a eu entre tous les peuples de la terre la plus complète uniformité; tandis que pour ce qui concerne la sépulture elle-même il y a eu, au contraire, de nombreuses variations. Et cela devait être. Les hommes dans leurs usages funéraii-es obéissent, en effet, à deux sentiments également pressants, qui, par malheur, ne s'accordent pas toujours : un sentiment de respect et d'affection qui les attache au mort, et un sentiment de préservation personnelle qui les en éloigne. Ce dernier s'accrut avec les progrès de la civilisation et à mesure que le danger résultant de la présence du cadavre fut mieux démontré.
Il y a donc en cette question un côté moral et un côté matériel. Les céré-
8 CREMATION.
monies funèbres se trouvant sous la dépendance d'idées et de sentiments identiques ou peu s'en faut chez tous les hommes (l'espèce était à ses débuts, et les dilférences physiologiques n'avaient pu encore s'établir), il était naturel que ces cérémonies prissent un caractère uniforme chez tous les peuples. Tandis que la sépulture proprement dite, c'est-à-dire la manière de parer au danger que pouvait présenter le cadavre, varia avec les climats et suivant les moyens que les hommes rencontrèrent à leur portée.
Étudions successivement ce que furent ces moyens de sépulture et ces cérémonies funéraires.
La conséquence évidente de la théorie que nous venons d'exposer est que la conservation du cadavre à domicile, partout où la chose était possible, lut la règle au début. Quoi de plus naturel, en elïet, que de conserver à leur place ordinaire ceux qui n'étaient plus, mais qui, sous une autre forme, n'en continuaient pas moins à s'intéresser aux choses de la vie? L'hypothèse est-elle invraisemblable? Aucunement. Quelques pays jouissant d'une constitution atmosphérique exceptionnelle, tels que l'Egypte, la Perse et quelques contrées de l'extrême Asie et de l'Amérique, favorisèrent, à n'en pas douter, le développement d'un tel usage.
L'état ordinaire du climat de l'Egypte est tel que la conservation des cadavres, avant même qu'aucune préparation y vienne ajouter son effet à celui de l'atmosphère et des vents, y semble une chose toute naturelle. Volney, qui a longtemps habité le pays et le connaissait bien, ne tarit point sur les propriétés qu'il attribue à cette merveilleuse siccité de l'air. « Elle est si grande, dit-il en un passage de sa relation de voyage, que les viandes exposées, même en été, au vent du nord, ne se putréfient point, mais se dessèchent et se durcissent à l'égal du bois. Les déserts offrent des cadavres ainsi desséchés, qui sont devenus si légers qu'un homme soulève aisément d'une seule main la charpente entièi'e d'un chameau. »
Dans de telles conditions climatériques, le cadavre n'étant plus une cause de danger, l'essor des sentiments pieux avait toute liberté pour se satisfaire, et les hommes pouvaient sans crainte garder à domicile des restes aimés.
Les procédés de momification adoptés plus tard par les Égyptiens ne furent qu'une sorte de perfectionnement de ce premier usage. Ces procédés s'imposèrent lorsque les grandes cités surgirent et que le nombre des morts ne pei'mit plus à toutes les familles de les conserver au milieu d'elles. Il fallut rassembler ces restes en un même lieu et par conséquent obvier au danger plus appréciable de toute grande accumulation. Il est au moins douteux que les fameux bains de natron, durassent-ils soixante jours, fussent suffisants pour préserver à jamais le corps de toute destruction, si un état particulier de l'air égyptien n'était venu compléter un procédé de conservation aussi imparfait.
Les propriétés peu différentes du climat de la Perse ont dû certainement permettre aux hommes des pratiques semblables. Tous les observateurs, et eu particulier Chardin, montrent combien la putréfaction y est peu redoutable. « Je crois avoir remarqué, dit-il, que la sécheresse de l'air de Perse, et surtout d'Ispahan, est si grande, qu'il consume les cadavres en peu de temps et qu'il en empêche l'infection. J'ai fait divers tours dans ce sépulcre (la tour mortuaire d'Ispahan), et j'admirais qu'il n'y sentît pas mauvais. J'y vis des corps encore frais; il n'y avait rien de gâté aux mains et aux pieds, qui étaient nus; mais le visage l'était beaucoup, parce que les corbeaux qui remplissent les cimetières,
CREMATION. V»
et qui sont par centaines aux environs, se jettent d'abord sur cette partie. » C'est seulement dans la suite, et pour éviter sans doute l'encombrement dans les grandes cités, que les Perses auraient pris l'habitude d'exposer les cadavres sur la plate-forme de vastes tours servant de cimetières.
Rien ne nous affermit davantage dans l'idée que nous nous formons de ces premiers usages funéraires de l'Egypte et de la Perse, que ce que nous racontent les voyageurs des mœurs de quelques peuples du nouveau monde ou de l'extrême Orient, jouissant d'immunités climatériques à peu près semblables. Nous voyons en effet dans ces récits que plusieurs de ces populations avaient encore, il n'y a pas un siècle, la coutume de conserver auprès d'eux leurs morts durant un temps qui variait de quelques semaines à plusieurs années, avant de procéder à l'inhumation. En Corée, par exemple, l'iiabilude était de n'inhumer que deux fois par an, à l'automne et au printemps, et de faire alors des fuuéiviilles générales, auxquelles s'associait toute la population. La conservation perpétuelle des corps, naturellement desséchés par le climal, aurait même été d'un usage très-répandu dans les îles de la Polynésie el dans quelques parties de l'Amérique.
A côté de ces pays à dessication rapide, nous pouvons placer les pays glacés, dans lesquels on voit les corps, soumis à un froid assez prolongé, se conserver indéfiniment.
D'ailleurs, si l'on pouvait garder quelque doute sur cette répugnance invincible de nos premiers ancêtres à se séparer de leurs morts, il suffirait de rappeler combien de peuples, à une époque beaucoup plus tardive, en pleine phase polylhéique, continuaient, non pas, il est vrai, de les conserver à l'air libre, mais de les enterrer dans le sol même de la maison. Il a fallu des lléaux terribles, une peste à Rome, nous dit le grammairien Servius, pour obliger les habitants à donner la sépulture hors de la ville.
Il faut cependant convenir que si cette conservation du cadavre a pu se pratiquer en quelques endroits où elle était favorisée par des conditions particulières, l'insalubrité de beaucoup de climats a empêché la plupart des hommes de se conformer à cette coutume.
Voyons donc ce qui se passa dans le plus grand nombre des cas chez les peuples habitant des cavernes ou chez ceux qui n'avaient pour abri que des cabanes de feuillages.
L'homme, placé entre le désir de garder près de lui les restes de ses proches et la nécessité de se préserver d'une infection et d'un contact menaçant, eut recours à plusieurs moyens pour éviter le péril sans froisser outre mesure ses propres sentiments.
Que l'habitant des cavernes ait laissé d'abord la place au mort, et cherché pour lui-même une nouvelle demeure, cela ne semble pas douteux ; mais il est certain aussi qu'à force de loger trop bien ses morts, il dut se trouver un jour sans domicile et se demander si l'on ne pouvait placer côte à côte, en un même lieu, un certain nombre de ces cadavres appartenant à une même famille ou à une même tribu. Or, comme dans tous les cas semblables les hommes n'ont jamais manqué de bonnes raisons pour arriver à leurs fins, il dut advenir un moment où certaines cavernes furent transformées en de véritables cimetières. C'est ce que confirment les plus récentes trouvailles archéologiques. Tantôt, en effet, le squelette que l'on rencontre est isolé ; tantôt, au contraire, comme dans la grotte d'Aurillac, ou dans les grottes récemment découvertes dans la
vallée du Petit-Morin, ou trouve une ve'ritable accumulation de squelettes (dixliuit dans la première, près de deux cents dans les dernières), et à moins de supposer que les peuples qui y ont vécu ont péri là dans une catastrophe commune, il faut bien admettre que ces restes y ont été intentionnellement apportés. Ce qui le prouve d'ailleurs mieux que toute autre chose, c'est l'état dans lequel on les rencontre : car non-seulement les os ont gardé leurs connexions naturelles, mais les squelettes sont parfois placés eux-mêmes dans une position symétiique, comme ceux de ces deux jumeaux que M. Rivière a découverts dans les cavernes de Menton .
Cela est bien pour l'habitant des cavernes, mais pour celui qui n'avait pour toute habitation qu'une cabane de feuillages, ou tout autre abri artificiel, que se passa-t-il ? 11 dut se passer d'abord ce que l'on observe encore aujourd'hui sur quelques points du continent africain : on abandonna le mort dans la cabane, et les vivants furent s'établir ailleurs. Mais la cabane ne préservait point le cadavre comme faisait une caverne, à l'entrée de laquelle il suffisait de rouler une pierre pour soustraire aux bêtes de proie ou aux membres de tribus ennemies ce qu'elle contenait. De ce besoin nouveau naquit le dolmen ou tout ce qui lui ressemble , c'est-à-dire l'amas de })ierre au centre duquel on a ménagé une sorte de caveau. On le retrouve partout, non-seulement dans nos contrées où il semble avoir été, avec la grotte, la sépulture la plus habituelle, mais dans les îles de l'Océan Pacifique, en Afrique et surtout dans le nouveau monde, où les peuples du Pérou et les tribus de l'isthme de Panama construisaient, sous le nom de guacas, des sortes de dolmens plus ou moins perfectionnés, et qui dans le principe étaient à peu près semblables aux nôtres.
Ainsi, dans les climats où la dessication est rapide, par excès de chaud ou de froid, l'on a gardé les corps à domicile. Dans ceux où l'insalubrité atmosphérique ne permit pas une telle pratique, on donna aux morts une demeure particulière, en tout semblable à celle des vivants. Enfin, dans quelques climats, que nous appellerions volontiers intermédiaires, l'homme, avant d'installer dans sa demeure le cadavre de ses proches, leur fit subir au dehors une dessiccation préalable. Telle était autrefois la pratique des habitants de Taïli, visités par Bougainville; telle était encore. celle des peuples de la Floride et de l'île Formose, qui hâtaient seulement par l'action du feu une dessiccation trop lente sans doute à l'air libre.
Dans tout cela, nous ne voyons pas apparaître l'inhumation. C'est qu'en effet l'inhumation, si l'on se rend exactement compte de la théorie que nous avons exposée, ne peut paraître qu'assez tardivement. Le mort, pour l'homme de cette époque, étant quelque chose qui a vie, exige les mêmes conditions ambiantes que le vivant. II faut autour de lui l'atmosphère respirable ; il ne pourrait supporter sans être étouffé la terre qu'on jetterait sur lui dans sa fosse. « Il dort, » disaient les Taïtiennes en parlant du cadavre auquel elles rendaient de pieuses visites sous le hangar où on l'avait déposé.
Tant que des croyances contraires ne viennent pas battre en brèche la foi primitive de l'humanité, il faut s'attendre à rencontrer partout un mode de sépulture tel, que l'homme pourrait y continuer à vivre, si en réalité il vivait encore. Nous avons donné les cavernes et les dolmens comme des types de ces premières sépultures, mais combien d'autres que nous ne pouvons qu'énumérer, et qui remplissent exactement, et encore de nosjours, les mêmes conditions. Là, on porte les morts dans une gorge écartée de la montagne : c'est ce que des voya-
geurs ont vu chez les sauvages de la Nouvelle-Calédonie, et ce qui s'observe encore au Thibet ; là, on enferme le cadavre dans un grossier cercueil d'écorces, et on le place au milieu des arbres du bois voisin ; ou bien on le suspend entre quatre pieux élevés de plusieurs pieds au-dessus de la terre et entourés d'une palissade, ainsi que les missionnaires l'ont observé, au siècle dernier, dans les pays qui bordent la baie d'Hudson ou la rivière du Mississipi et chez les peuples du Canada. Lors même que l'inhumation comqience à être pratiquée, en vertu d'un simple phénomène d'imitation, chez des peuples encore empreints de Ja croyance première, ils ne recouvrent pas directement le corps de terre, mais ils laissent subsister une sorte de caveau dans le({ucl les mouvements du corps seraient libres s'ils étaient encore possibles , ou même ils construisent ce caveau sur l'un des côtés de la fosse qu'ils ont creusée. Nous avons pu constater qu'il en était encore ainsi dans quelques tribus de la province de Constantine : de larges dalles de pierre forment un certain espace autour du cadavre, espace dans lequel les chacals et les renards trouvent toujours un abri.
Une autre raison qui doit nous porter à cioire que l'inhumation n'a pu être une forme primitive de sépulture, c'est qu'elle exige les moyens de creuser une fosse, et que ces moyens n'ont été inventés par les hommes que lorsqu'ils ont commencé à travailler la terre, c'est-à-dire lorsque des sociétés agricoles se sont formées.
En résume, pour ce qui est de la sépulture proprement dite, durant ce premier âge de l'humanité, les hommes, sous l'empire variable du climat, du sol, et même du milieu social, ont adopté des pratiques différentes, bien que toutes tendissent au même but.
Mais la question, avons-nous dit, présente deux côtés à étudier. Si le côté matériel, ainsi que nous venons de le prouver, est susceptible de variations, le côté moral a eu, au contraire, chez tous les peuples, une remarquable uniformité. Quel que soit le mode de sépulture, les cérémonies funèbres qui l'ont accompagné sont restées partout et toujours les mêmes.
Sur ce point, il n'y a plus de doute possible. Si le mode de sépulture ne nous donne qu'imparfaitement l'idée de ce que pouvaient penser de la mort ceux qui l'employaient, ces cérémonies, elles, vont nous l'indiquer avec une merveilleuse clarté.
Pour ceux qui lui survivent, le mort est plus vivant que jamais; on lui parle, on l'appelle, on l'implore, on le sert, comme s'il allait se lever et dire merci à ceux qui l'entourent. On le place dans l'endroit où il doit reposer à jamais, revêtu de l'habit qu'il préférait, et couvert des ornements grossiers dont il avait l'habitude de se parer; on lui a même peint le visage d'une certaine teinte ocreuse, afin de lui rendre une partie des couleurs qu'il a perdues. On met auprès de lui les armes dont il se servait, ainsi que des vêtements de rechange, et les objets auxquels il était attaché. Puis on dispose à ses pieds de la nourriture, et celui qui l'apporte la goûte, afin de lui prouver qu'elle ne contient pas de poison, et pendant longtemps on lui en apportera tous les jours, et çà et là la famille entière viendra prendre son repas à ses côtés. S'il fait froid, on fera du feu auprès du cadavre. Mais ce n'est pas tout. Si celui qui est mort a joué quelque rôle parmi les vivants, s'il a exercé une autorité, s'il a eu des esclaves, il ne peut évidemment se passer des services auxquels il est habitué, et de même qu'on ne le laisse point sans nourriture, on ne le laissera point sans serviteurs. On égorge sur son corps ses esclaves les plus fidèles, on égorge également son
cheval préféré, et l'on met le comble à la prévoyance en massacrant parmi ses l'emmes celles qu'il a le plus aimées. Tout cela va habiter avec lui la même demeure et l'aider à vivre sa nouvelle vie.
Il y a dans tous ces actes une manifestation si certaine de celte idée que la mort n'est que le passage à une autre vie non moins matérielle que la précédente, que nous n'imaginons pas comment certains esprits y ont pu voir les choses extraordinaires qu'ils y ont vu. 11 n'y a pas là l'ombre d'une croyance en une àme immortelle et une vie future; et vraiment l'on eut bien étonné ces femmes des tribus canadiennes qui allaient répandre le lait de leurs mamelles sur la tombe de leurs enfants morts, si on leur eût dit que les pauvres petits êtres ne le boiraient point.
II. Chez quels peuples et pour quels motifs la crémation prit naissance. Ce serait sortir de notre sujet que d'expliquer ici, même brièvement, comment la majeure partie des hommes ne purent demeurer dans le fétichisme et subirent une profonde transformation dans leur manière de penser ; comment, par une conséquence naturelle, ils changèrent de culte, et, après avoir adoré les astres, ils en vinrent à sacrifier aux dieux. La seule chose qu'il nous importe de connaître c'est le degré d'influence qu'eurent sur les rites funéraires, institués par le fétichisme, des conceptions si contraires à l'ancienne mentalité, d'où ces rites étaient sortis. Il est certain que les hommes, grâce à la foi nouvelle, n'étaient plus tenus envers les morts à des pratiques aussi rigoureuses que par le j)assé. Les idées de vie future, de récompense et de pénalité post mortem, de transmigration des corps, etc., qui surgirent avec les croyances surnaturelles, permettaient évidemment de ne plus traiter le cadavre avec le même respect superstitieux. Du moment que ce corps n'était plus ([u'un objet inanimé, il devenait vraiment bien inutile de l'entourer du soin dont on n'entoure que les vivants. Et cependant, chose étrange à dire, l'homme ne se départit de ses habitudes invétérées à l'égard des morts que lorsque la nécessité, une nécessité absolue, l'y força. A l'exemple de ses prédécesseurs fétichistes, il continua à environner le mort du même respect, du même amour, des mêmes attentions. On est saisi d'étonnement lorsqu'on voit l'indou laii-e journellement des offrandes de riz ou de lait aux mânes d'ancêtres qui, dans son opinion, résident maintenant dans d'autres corps, corps de dieux, d'hommes ou de bêtes, suivant la vie qu'ils ont menée ; il n'est pas moins curieux de voir le Grec ou le Romain sceptique construire devant la tombe de leur mort le petit foyer où ils préparent les aliments qu'ils lui destinent, ou placer dans le ceixueil jusqu'à plusieurs robes neuves, afin de remplacer celle dont on l'a revêtu et qui ne tardera pas à s'user.
Cependant cela fut ainsi, et en vérité il suffit de réfléchir un instant pour s'expliquer des effets, en apparence si contradictoires. Sans même faire remarquer combien la force de l'habitude, et surtout d'une habilude datant non de centaines, mais de milliers d'années, dût être toute-puissante et lutter victorieusement contre des conceptions toujours difficiles à faire adopter quand il s'y glisse une telle part de surnaturel, il faut bien reconnaître que toute révolution philosophique et religieuse, si grande qu'elle soit, si profitable qu'on la juge aux progrès de l'humanité, ne pénètre jamais très-avant dans les profondeurs des couches sociales, et que la foule demeure généralement insensible aux séductions des plus savantes théories. L'éUte travaille et se perfectionne mais la
masse demeure au même point. Elle accepte facilement, en fait de tlieorie, tout ce qui lui vient d'en haut, et se laisse, sans résistance apparente, imposer tous les cultes; mais si l'on va au fond des choses et que l'on cherche ce qu'il y a sous cette apparence, ou trouve que l'adepte des religions les plus raffinées est demeuré, sous le rapport des idées, l'homme primitif qui liahitait la grotte de l'âge quaternaire, et Ton demeure confondu en constatant quelle faible distance mentale sépare un paysan (juelconque de notre Europe d'un sauvage des bords du Tanganîka. Le sorcier n'a pas une clientèle moins nombreuse dans certaines provinces de France, d'Espagne ou de Prusse que chez les naturels de rOudjidji. Prise dans sa masse, l'iunnanité est restée ce qu'elle était au début : purement fétichique, et, même chez les hommes les plus instruits et les plus émancipés, il ne serait pas difficile de démêler ce qu'il y a encore dans leurs actes de conforme à ces tendances primesautières, spontanées, invincibles de notre nature.
Ne nous étonnons donc pas si le polythéisme, malgré les idées nouvelles qu'il semait dans le monde, ne put modifier sensiblement les coutumes antiques, au moins sur un point qui tenait tant au cœur des honunes. Le changement le plus important que nous observons alors dans les rites funéraires, c'est que V inhumation proprement dite vint rcm})lacer à peu près partout les divers modes primitifs que nous avons décrits et qui tous étaient plus ou moins des sépultures à l'air libre. Dans les grandes sociétés industrielles et pacifiques, soit théocratiques, comme l'Egypte, soit astrolàtriqnes, comme la Chine, on se contenta de perfectionner les procédés anciens. N'oublions pas d'ailleurs que de grandes transformations politiques s'étaient accomplies au sein de ces sociétés, à côté et sous l'influence de la révolution intellectuelle et morale; qu'il s'était constitué de vastes agglomérations, des cités populeuses, et qu'il eût été impraticable de suivre en maintes circonstances les vieux errements.
Ainsi l'Egypte fut amenée à construire ses vastes hypogées et à faire subir aux corps cette préparation spéciale de la momification, afin d'empêcher sans doute que l'accumulation dans un même lieu ne vînt contrarier cette dessiccation que le climat seul suffisait jusqu'alors à produire. Ailleurs on organisa les cimetières et l'on apprit l'art d'embaumer les corps. Partout les sacerdoces travaillèrent au même but par des moyens à peu près semblables : conserver le mieux possible les morts en donnant toute sécurité aux vivants. Chez les thcocrates persans eux-mêmes, la coutume d'exposer les corps à ciel ouvert, en dehors des villes, sur la plate-forme d'une tour destinée à cet usage, no semble, au fond, que le prolongement de la pratique fétichique la plus comnmne, avec cette différence que l'on transporte les corps à quelque distance des lieux h;ibilés au lieu de les garder à domicile. Quant à la raison qu'en ont donnée ceux qui pondant des siècles ont obéi à cette coutume que c'était pour ne point souiller la terre qu'ils adoraient concurremment avec le feu, nous ne pouvons y voir qu'un argument inventé après coup, un de ces arguments dont les religions sont si prodigues lorsqu'elles veulent s'approprier des usages qui exislent de temps immémorial et tiennent vivement au cœur des populations. Le cas de l'Inde, où s'établit l'usage de brûler les corps, exige des explications spéciales, que nous allons aborder en parlant des modifications , infiniment plus profondes que les précédentes, apportées aux rites funèbres par les civilisations militaires.
L est dans ces civilisations, en effet, que surgit, à un certain moment, cette
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nécessité inéluctable, dont nou? avons parlé en disant que les hommes sortis du fétichisme ne changèrent rien à la manière de procéder envers les morts, à moins qu'ils n'y fussent obligés par les circonstances. Ces circonstances se rencontrèrent dans l'état de guerre continuelle où se trouvaient des peuples condamnés pour vivre à une lutte incessante avec leurs voisins ; les massacres épouvantables qui en furent les conséquences, au milieu de populations déjà quelque peu civilisées, durent évidemment soulever une terrible question d'hygiène sociale : que faire de ces monceaux de cadavres ? Rappelons-nous que dans le principe au moins ce n'était pas seulement l'armée vaincue qui était anéantie, mais que le peuple atteint par la défaite subissait le même sort que son armée. C'est à une époque déjà tardive de l'évolution polj'lhéique, en pleine guerre du Péloponèse, que les Athéniens condanmaient de sang-froid à la mort tous les Mityléniens adultes pour avoir répudié leur cause et embrassé celle de Sparte. On sait que ces guerres se sont prolongées pendant une longue suite de siècles sans qu'on puisse saisir un instant de véritable trêve ; que si les Grecs ont cessé parfois de lutter contre les monarchies asiatiques, c'a été pour se livrer aux plus abominables guerres intestines ; qu'à Rome, Auguste est le second qui parvint à fermer le temple de Janus; et que dans les cinq cents ans de guerres continuelles que cela représente, il en est qui, comme celle des Samnites ou des Cisalpins, ne prit fin que par l'extermination à peu près complète des vaincus. Bon gré, mal gré, il fallut bien se préserver par un moyen quelconque des dangers que faisait courir à des populations sédentaires le retour quasi périodique de telles accumulations de cadavres. Or les enterrer était impossible, car les vainqueurs n'y eussent le plus souvent pu suffire, et l'on peut se demander, pour arriver à cette fin, quel autre procédé que la crémation ils auraient pu adopter. Le feu était entré depuis longtemps dans le domaine humain et l'on connaissait sa puissance. Le polythéisme n'était plus, comme le fétichisme, un obstacle à l'introduction d'un usage^contre lequel les préventions des hommes pouvaient demeurer grandes, mais en faveur duquel ils avaient au moins l'assentiment de la religion. Les croyances officielles, sinon les croyances et les dispositions intimes, ne se révoltaient plus contre l'emploi du bûcher. D'ailleurs, ne pouvait-on du moins se débarrasser ainsi des vaincus si l'on éprouvait encore quelque scrupule à l'endroit des siens? Et même parmi les siens, ne pouvait-on faire un choix? C'est ainsi que Virgile, au livre XI de ï Enéide, décrivant les suites d'un combat entre les soldats d'Énée et les Latins, raconte qu'on ne livra aux flammes que le gros des morts, et que ce qui appartenait à des familles respectées fut transporté dans les villes voisines et enterré pieusement.
Mais de telles exceptions devaient inévitablement tomber devant une considération plus puissante, si c'est possible, que le respect du cadavre : devant le désir impérieux de rapporter dans leur patrie quelque chose de ceux qui étaient morts loin d'elle ; de rendre aux parents, à la femme, aux fils, la partie la moins périssable des êtres chéris dont ils n'avaient pu fermer les yeux. On brûla les chairs pour ne garder que les os, dont le transport fut aussi aisé que peu dangereux pour l'armée qui les ramenait. C'est de cette façon qu'Athènes rentra en possession de tous ceux que vit périr cette lamentable guerre du Péloponèse. Après chaque campagne elle fit aux morts des funérailles solennelles et ensevelit au Céramique les os de ses défenseurs contenus dans autant de cercueils qu'il y avait de tribus. Thucydide ajoute que tel était depuis longtemps la coutume athénienne en ce qui touchait ceux qui avaient péri sur le champ de ha-
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taille, el il donne comme l'unique exception qui soit venue à sa connaissance le cas des soldats morts à Marathon, que l'on ensevelit sur le lieu rnème, non par négligence ou pas défaut de moyens, mais pour les honorer d'une façon spéciale et leur donner, pour ainsi dire, la possession du sol qu'ils avaient trempé de leur sang.
S'il fallait même s'en rapporter aux légendes populaires de la Grèce, ce serait surtout à ce dernier motif que serait dû l'usage de hrùler les corps. Hercule, pour remplir la promesse qu'il avait faite à Lycinius de lui ramener son fils Argius, n'avait trouvé d'autre moyen que de réduire en cendres le corps du malheureux jeune homme, après qu'il eut été tué par Laomédon.
Le désir de se soustraire au danger que tout amoncellement de matière organique en putréfaction entraîne après lui, d'une part ; de l'autre, le besoin de rapatrier les restes des morts, tels furent, suivant nous les premiers et graves motifs qui poussèrent les hommes à employer la crémation. Qu'à ceux-là il s'en soit joint de nouveaux et qu'on ait trouvé à cette pratique d'autres avantages que ceux que nous venons de citer, comme celui de parer aux profanations de sépulture, nous n'en disconvenons pas; mais ces avantages ne furent en tout cas que secondaires, et n'auraient pu à eux seuls déterminer l'adoption d'un procédé si évidemment opposé aux plus vieilles traditions comme aux tendances les plus intimes et les plus profondes de l'humanité.
Dans un intéressant ouvrage, paru en Angleterre au commencement de ce siècle, et qui a pour titre : De l'origine de la crémation ou de l'usage de brûler les corps, l'auteur, M. Jamieson, l'echerchant les causes qui ont dû amener les hommes à cette pratique, en énumère plusieurs qui, tout inacceptahles qu'elles nous paraissent, sont cependant assez curieuses pour qu'il soit intéressant de les signaler :
a. La crémation aurait été, suivant lui, un moyen de réduire le corps à ses principes; c'est l'explication que donnait en faveur d'un usage déjà immémorial Heraclite et son école, qui voyait dans le feu le premier principe de toutes choses, contrairement à Thaïes, qui trouvait ce principe dans l'eau. Aussi, tandis que le premier était plus porté à l'usage de brûler les corps, le second donnait la préférence à l'usage de les enterrer.
b. Le monde, suivant l'opinion d'un petit nombre de philosophes qui se réclamaient de Platon, de Zenon et d'Heraclite, était destiné à périr par le feu, eten conséquence il importait peu de conserver des corps qui tôt ou tard devaient être consumés par cet élément.
M. Jamieson fait observer avec beaucoup de justesse que ces deux opinions, malgré toute la renommée et tout le poids dont ont joui ceux qui les ont professées, n'ont dû avoir aucune espèce d'influence sur l'origine ou même sur l'extension d'un usage en vigueur depuis des siècles, lorsque ces philosophes émirent les systèmes qui le recommandaient. « D'ailleurs, ajoute-t-il, il est attesté par une expérience universelle ipie les théories des philosophes ont eu bien peu d'influence sur les mœurs et les usages du genre humain. Dans beaucoup de cas ils se sont efforcés, à leur manière, d'expliquer certains usages dominants parmi leurs concitoyens, et ont occasionnellement accommodé leurs systèmes à ces modes, qui avaient la sanction de l'antiquité. Mais on peut bien mettre en question si dans aucune circonstance le dogme de l'école la plus célèbre a donné naissance à un rite ou à un usage qui ait été généralement reçu par la
mulliiude. L'influence des philosophes ne s'étendait guère au delà du groupe de leurs disciples, et comme les théories les plus opposées étaient concurremment soutenues par des adversaires jouissant d'une égale autorité et munis de titres égaux, la multitude qui les entourait ne pouvait que demeurer spectatrice, sans se mêler de prononcer sur la controverse. »
Nous ne contredirons certes point à ce raisonnement. Cependant M Jamiesonne nous semble pas avoir fait porter sa critique là où il fallait. Heraclite, Platon et les autres philosophes n'étaient ni assez naïfs, ni assez suffisants pour avoir la prétention de croire que leur système philosophique était capable de faire naître ou même de développer un usage qui existait si généralement avant eux. Ce que ces philosophes ont cru, — et ils ne sont pas les seuls à avoir eu de semblables illusions, — c'est que dans une époque antérieure à la leur, on s'était déjà formé sur la nature du feu une théorie peu différente de celle qu'ils enseignaient, et que cette opinion avait eu alors assez d'inlluence pour faire surgir une coutume nouvelle. L'idée q«e les hommes qui les avaient précédés, par cela seul qu'ils étaient venus plus tôt, n'auraient pu raisonner comme eux ou imai^iner les mêmes théories, une telle idée, ne serait jamais entrée dans le cerveau des Grecs.
La notion de progrès, qui nous pousse aujourd'hui à faire la part du moment lorsque nous voulons déterminer quels ont dû être les sentiments, les conceptions, les actes d'une portion de l'humanité, à telle ou telle période de son Iiistoire, est une notion profondément inconnue, non soupçonnée même de l'antiquité. Les sages d'alors pensaient, comme d'ailleurs le pensent encore de prétendus sages de nos jours, que l'intelligence humaine n'est point susceptible de se modifier et de grandir; qu'elle est demeurée à travers les âges ce qu'elle était chez le premier homme ; que toutes les conceptions ont été possibles dès le début, ou du moins que rien au monde ne saurait prouver qu'elles n'ont point pris naissance avant l'époque ovi elles paraissent avoir réellement sui'gi ; qu'il y a, en un mot, plus de résurrections d'idées anciennes que d'éclosions de nouvelles idées. Cette banalité qu'i/ ny a rien de nouveau sous le soleil n'avait pas moins cours dans l'antiquité que chez nous, et de même que nous vovons aujourd'hui des esprits nullement vulgaires démontrer à grands renforts depreuves que toutes les découvertes de la science moderne se trouvent dans Lucrèce ou dans Dcmocrite, de même les adeptes des écoles grecques pouvaient supposer que des hommes qui les avaient précédés de mille ans avaient pu n'être pas étrangers à leurs théories.
c. M. Jamieson partage cette même erreur quand il avoue que toutes ses sympathies sont pour la raison suivante, qui, dit-il, si elle n'a pas absolument donné naissance à cet usage, doit avoir singulièrement facilité ses pro^^rès. Le corps était regai'dé comme impur ou souillé après le départ de l'âme et l'on croyait conséquemment nécessaire qu'il fût purifié par le feu.
C'est ce qu'avait établi, paraît-il, le grammairien Eustathe dans son commentaire sur V Iliade, oii il rappelait qu'Euripide, parlant du corps de Clvtemnestre, s'était servi de l'expression purifié par le {eu. S'il en est ainsi, Euripide, Eustathe et M. Jamieson se sont trompés et ont attribué à ceux qui ont établi la crémation des opinions qu'ils n'ont jamais eues. C'est qu'en effet l'idée d'une' âme immortelle, enfermée dans le corps pendant la vie comme en une prison est une idée relativement récente. Elle apparaît pour la première lois dans les écrits du poète Thocylide, qui vivait au milieu du sixième siècle avant notre ère c'est-
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à-dire presque à la même époque que Tlialès. Elle est étraugcre aux temps qui ont précédé, et ce serait une erreur proibnde que de croire qu'elle doit accompagner nécessairement les conceptions théologiques, que ces conceptions aient un caractère polythéique, comme en Grèce, ou un caractère monotliéique comme en Judée. C'est fort lard, alors seulement que les convenances morales de quelques systèmes y poussent les penseurs, que se dégage cette croyance en une substance immatérielle et impérissable qui doit dans un autre monde subir le châtiment mérité par les fautes de l'homme ou recevoir la récompense réservée à ses vertus. Jusque-là, ou bien animant le cadavre, l'homme a cru avec le fétichisme à une vie purement matérielle et sur place au delà de la mort, ou bien cessant d'ajouteV foi à cette croyance primitive (nous parlons d'une faible élite, bien entendu), il a pensé que tout était fini par la mort et qu'un sommeil élernel attendait l'homme dans le tombeau.
Chez les Hébreux, par exemple, la notion d'âme n'apparaît qu'à la dernière extrémité, peu de temps avant la naissance du christianisme et encore chez les adeptes d'une petite secte, la secte des Pharisiens, qui très-probablement l'avait empruntée aux Grecs, seuls capables de s'élever à une semblable abstraction. L'idée môme de la résurrection des coi'ps, qui répond sous une autre foime à certaines des nécessités morales qui ont fait surgir l'idée d'àme, ne pénètre dans le monde mosaïque qu'après la captivité deBabylone, et, comme beaucoup d'autres conceptions juives de la même époque, provient évidemment d'un contact prolongé avec la civilisation persane. Rien d'analogue dans le Penlateuquc, dans le livre des Prophètes, dans tout ce qui est antérieur à la captivité. Pour Moïse et ses premiers successeurs, tout prend fin avec la mort. L'homme a reçu sur terre la récompense ou le châtiment qui lui était dû, et si parfois la colère de Dieu ne s'est point appesantie sur le père coupable, c'est pour mieux persécuter ses enfants. Quant au peuple hébreu lui-même, malgré les efforts surhumains de son premier législateur, disciple des prêtres égyptiens monothéistes, il -demeure plus fétichiste qu'autre chose et l'on retrouve les traces de cette croyance primitive en la vitalité du cadavre jusque dans le nom de ses cimetières qu'il -appelle : betli hachaim, maison des vivants.
De même chez les polythéistes cette idée d'àme ne fut jamais que le tardif privilège d'un petit nombre, et, si l'on était tenté de supposer qu'elle fut d'une influence quelconque dans l'origine de la crémation, il suffirait de rappeler que toutes les pratiques funéraires, instituées par le fétichisme, et qui seraient inexplicables si elles ne se fussent adressées à des corps que l'on croyait toujours doués de vie, se sont, comme nous le verrons tout à l'heure, maintenues scrupuleusement lorsqu'au lieu d'enteri-er les morts on les porta sur le bûcher.
Les dernières raisons invoquées par Jamieson : que quelques-uns croyaient par l'action du feu délivrer entièrement Tàme de tous les liens du corps et la purifier de la souillure contractée dans son alliance avec lui, sont des raisons de même ordre que la précédente et la critique que nous en avons faite nous dispense de rien ajouter.
Ce qu'il serait plus logique d'attribuer à ces théories serait l'origine de Vapotheose que nous voyons naître et se développer à l'époque de la décadence du monde gréco-romain et que l'on retrouve sous des formes diverses partout où la crémation s'est établie. L'apothéose servait, en effet, à séparer la partie divine lie la partie humaine chez les héros et les demi-dieux. C'est cette apothéose que les Pvomains appliquèrent à leurs empereurs, tandis que les Grecs, plus égali-
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taires, se contentèrent de la décerner dans le passé aux héros de leurs légendes, dont le premier était Hercule.
Tels sont quelques-uns des motifs invoqués par M. Jamieson pour expliquer l'usage de brûler les corps ; les autres sont ceux que nous avons donnés nous-mêmes. En somme, l'auteur anglais a péché dans son travail, moins parce qu'il n'a pas émis les véritables raisons de l'origine de la crémation que parce qu'il u'a pas montré qu'elles avaient été les plus graves, et surtout parce qu'il a donné le pas à celles qui en réalité étaient les moins décisives.
Si, en eiïet, toutes les raisons que nous venons d'énumérer avaient une égale valeur, nous ne voyons pas pourquoi tous les peuplés du monde, à l'exception pcut-ètic de ceux qui sont demeurés dans le fétichisme, n'auraient pas adopté la crémation. 11 est bien certain cependant qu'aucune pratique n'a été plus limitée. En consultant les documents sans nombre légués par l'histoire et les observations des voyageurs, on reste bientôt convaincu que l'usage de brûler les corps ne s'est introduit que chez trois ou quatre peuples, tant de l'ancien monde que du nouveau, dont le caractère militaire est incotitcstable. Nous en exceptons peut-être le peuple hindou dont le cas particulier peut susciter quelque hésitation, mais chez qui une observation plus attentive montre qu'en somme ce sont toujours les mêmes causes qui ont engendré les mêmes elTcls.
Dans l'ancien monde, la Grèce et Rome, en dehors de l'Inde, ont seules adopté l'usage de brûler les morts. Là, aucune discussion n'est possible. Ce n'est pas au peuple qui a inventé la guerre abstraite, la guerre faite avec tous les moyens que l'esprit scientifique met en grandissant à la disposition des hommes, c'est-àdire au peuple grec, non plus qu'à celui qui a su le mieux mettre en œuvre ce que les Grecs avaient si bien inventé, c'est-à-dire au peuple romain, que l'on refusera d'avoir été des peuples avant tout guerriers.
On sera peut-être plus porté à dénier ce titre au peuple mexicain, le seul qui, dans les vastes contrées du nouveau monde, ait introduit dans ses mœurs l'usage de la crémation. Cependant cela ne peut faire doute pour celui qui a tant soit peu étudié l'état de celte grande civilisation au moment où les conquérants espagnols la détruisirent.
Un des plus importants secours que rencontra Cortès dans sa conquête fut l'alliance d'une foule de princes vassaux, qui, écrasés par les caciques, s'empressèrent de se joindre à lui dans l'espoir de recouvrer leur indépendance. Les progrès accomplis par cet empire — et, lors de sa chute, ils étaient déjà remarquables, — offrent le caractère particulier qu'on retrouve chez les autres civilisations militaires. Tout ce qui intéresse la défense et l'attaque, c'est-à-dire l'art de se fortifier, de construire les routes, etc., etc., y était poussé au plus haut degré de culture. On sait quelle surprise s'empara des compaojions de Cortès, lorsque, arrivés en vue de la capitale, ils se trouvèrent en face de ces superbes chaussées sur lesquelles on traversait les lacs qui la défendaient Mais ce qui plus que tout cela est une certitude du caractère guerrier, et non récemment guerrier de la civilisation des Aztèques, c'est leur constitution politique, qui soumettait les chefs suprêmes à l'élection.
Les empereurs n'occupaient point le trône par droit de naissance ; mais ils étaient choisis parmi les nobles, c'est-à-dire parmi les guerriers par les nobles eux-mêmes. Or, rien ne peint mieux, comme l'a montré Auouste Comte
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l'étal militaire chez un peuple, que l'institution élective appliquée aux chefs. Si, en effet, dans une théocratie pacifique, la naissance peut suflire à délenniner la fouclion, môme la fonction suprême, puisque le titulaire a toujours contre lui, pour l'arrêter dans une voie funeste, l'obstacle invincible des traditions et l'influence prépondérante du sacerdoce, il n'en est plus de même lorsque la guerre devient la constante préoccupation d'un peuple, et que la moindre foute de la part d'un chef, toujours omnipotent sur les champs de bataille, ]>eut compromettre son existence ou tout au moins sa liberté. Alors les droits de la naissance le cèdent de toute nécessité à ceux du mérite, et le soldat qui risque sa vie oublie vite que son général ne descend point des dieux, s'il a, chose préférable, les qualités qui font vaincre : l'inlelligence, le courage, la fermeté. De là l'élection qui intervient dans le choix des chefs et remphice l'hérédité. Lors donc que nous voyons les empereurs mexicains soumis au régime électif, nous pouvons afftrraer avec certitude que les populations qu'ils gouvernaient étaient toutes adonnées à la guerre, et que les coutumes propres à ce régime, et en particulier la crémation, avaient dû s'implanter là comme ailleurs sous la pression des mêmes circonstances.
La Grèce, Rome et le Mexique, voilà donc trois points du monde où l'usage de brûler les morts a certainement coïncidé avec la prépondérance du régime militaire. Mais ils ne sont pas les seuls oii cet usage se soit introduit. En dehors d'eux, il y a l'Inde, et cela mérite explication. Peut-on appliquer sans contradiction à cette vaste société, si évidemment théocratique, la théorie que nous venons d'exposer et dire que chez elle aussi l'usage de la crémation s'est introduit avec les nécessités engendrées par la guerre? L'esprit y répugne d'abord et se sent porté à chercher quelque autre raison plus plausible. Cependant, si l'on veut aller au fond des choses et mettre à profit tous les renseignements qui sont en nos mains, on voit que si l'on ne peut, avec la même certitude que pour le Mexique ou la Grèce, se fonder sur les raisons que nous avons dites, il n'est pas impossible de trouver, pour expliquer le phénomène, des causes non si us analogie avec les précédentes et qui, dans ce cas particulier, eurent la même force et engendrèrent les mêmes effets.
Il n'est pas douteux que jusqu'à la conquête anglaise, l'Inde, pendant un nombre d'années que l'on ne peut même estimer, est demeurée soumise au plus pur régime théocratique. La caste brahmanique chargée du sacerdoce el de l'enseignement fournissait aux rois leurs ministres et leurs conseillers, et si l'on remarque qu'au point de vue politique le pays était excessivement divisé cl que toutes ces divisions possédaient des rois indépendants, on s'imaginera sans [leine quelle devait être l'influence de ces brahnies, dont la classe était la seule qui eût des intérêts identiques, la seule qui obéît à une même impulsion sur toute la surface de la presqu'île indoue. 11 ne peut donc y avoir d'hésitation sur ce sujet et il faut bien reconnaître que l'élément théocratique l'emporte ici sur l'élément militaire.
Cependant ne serait-il 'pas permis de supposer dans cette civilisation une période militaire antérieure à la phase théocratique ou se prolongeant assez durant son établissement pour que certaines coutumes introduites par les nécessités de la guerre s'y soient maintenues? Pour notre part, nous serions tout portés à croire que c'est là précisément ce qui est arrivé, si toutefois nous nous en rapportons aux trois grands documents qui nous fournissent quelques lu-
mières sur l'histoire indouc : les Yédas', le Muhabarata^ le Ramayana^ pour les citer d'après leur ordre d'apparition. Ce sont des récits de conquêtes qui ont occupé plusieurs siècles.
Or, s'il y a eu guerres et conquêtes, il y a eu des morts, et quel qu ait ete d'ailleurs le régime militaire durant cette période, il faut bien admettre que les dangers causés par l'accumulation des cadavres, surtout dans un pays tel que l'Inde, durent faire surgir les mêmes moyens que partout ailleurs de s'en
préserver.
Sans doute, nous convenons que le régime militaire ne semble pas avoir jamais eu dans l'Inde l'intensité et la puissance qu'il a revêtues sous d'autres climats. Et cela tient à deux causes. En premier lieu, il ne pouvait se prolonger indéfiniment, puisque, parvenus à Ceyian, les Aryas n'eurent plus rien à conquérir. Entourés des deux côtés par la mer, et vers le nord par de hautes montagnes et des déserts étendus, il leur fut désormais aussi difficile de porter la guerre chez les autres qu'il le fut aux autres de la porter chez eux. Après l'expédition de Rama, la paix, ou tout au moins une paix relative, que ne troublèrent plus que quelques querelles intestines, devint certainement l'état le plus habituel de la péninsule indoue. En second lieu, il semble, si l'on s'en rapi)orte surtout au denuL'r document que nous avons cité, au Ramayana, que ces conquêtes, ou tout au moins la dernière, furent rapidement accomplies, et dès lors qu'entre chacune d'elles il s'est écoulé un long intervalle. Cela nous expliquerait pourquoi le régime militaire, faute d'une continuité suitisante, ne put jamais s'établir là avec le caractère nettement déterminé qu'il eut ailleurs, et comment l'œuvre des brahmes se poursuivit sans relâche malgré les quelques épisodes qui semblaient devoir l'entraver.
Tels sont les motifs sur lesquels nous nous basons pour dire que les causes qui ont amené la crémation dans d'autres contrées l'ont également, bien qu'avec moins de force peut-être, amenée dans l'Inde. Cependant, si ces motifs laissaient des doutes dans l'esprit, nous pourrions en invoquer d'autres qui, joints aux premiers, feraient disparaître toute hésitation.
Ces motifs, nous les tirons de l'état d'exceptionnelle insalubrité de certaines parties de l'Inde, insalubrité telle que de très-bonne heure on dut évidemment prendre des mesures énergiques pour emj êcher la décomposition cadavérique de venir joindre ses effets à ceux déjà terribles de la décomposition végétale. Les voyageurs sont unanimes à signaler l'état pestilentiel de la vallée du Gange et de toute la contrée qui s'étend entre l'IIymalaya et Bombay. « La saison pluvieuse arrive, dit l'un d'eux que nous prenons au hasard, et on dit généralement
1 Les Aryas conquérants, venus d'au delà des monts Indou-Koush, des bords de l'Oxus pénètrent dans la vallée de llndiis et luttent pour s'y établir. Les Védas sont des hymnes de guerre dans lesquelles l'homme encore plongé dans le fétichisme invoque toutes les forces de la nature contre ses ennemis. Tout prouve que l'état social est celui d'une civilic^ation peu avancée : le père de famille est plus ou moins confondu avec le prêtre et le chef roUliaueseule la caste des brahmanes commence à se dessiner. '
2 Le Mahabarata est 1e récit d'une guerre civile entre cousins au sujet de la succession du roi Dhritaràslra. La vallée du Gange fut probablement le théâtre de la lutte, ce qui m'ome que les Aryas avaient dès lors envahi tout le nord de la péninsule. '
5 Le Ramayana est l'histoire de la conquête par le roi Rama de tout le pavs aui s'étend entre le Gange et Ceylau, c'est-h-dire du Dekan. A cette époque la constiimion sociale du pays est complète, les castes sont définitivement constituées, le dogme a pris c - 1 brahmanisme est fondé. Il y a évidemment un espace de plusieurs siècles entre l'e^noalfe^n ne nous présente le Ramayana et celle que nous pi'ésenlent les Védas.
qu'alors les forcis d'ici à Bombay sont tout bonnement morlclles, l'air putride qui s'y établit pendant les pluies étant empoisonné au point qu'on ne peut se livrer au sommeil dans ces forêts sous peine de mort. Il est défendu de faire marcher des troupes par là à celte époque de l'année [Lettres sur l'Inde, par le prince Sol li ko ff). »
C'est, d'ailleurs, en cette partie du globe qu'est né le choléra, qui partout se produit comme une maladie accidentelle, passagère, sans gravité; mais qui là, s'alimentant à un foyer permanent, revêt une forme aussi redoutable par sa marche rapide que par sa terminaison presque toujours funeste. « Contrairement à une opinion qui a cherché à se faire jour dans ces dernières années, dit M. l'inspecteur Laveran, les causes d'insalubrité auxquelles il faut attribuer l'endémie ne sont pas particulières à notre époque, et si l'épidémie de Jessore (1817) signale le commencement d'une grande irruption du mal en dehors de son foyer originel, on ne peut, sans méconnaître les témoignages fournis par les plus anciens monuments sanscrits, considérer le choléra comme une maladie nouvelle. De nombreux auteurs ont établi sur des preuves mullipliées ({ue rendémicité du choléra dans l'Inde lemonte à l'antiquité la plus reculée. Si les fragments des Ayur-Védas, qui contiennent des renseignements sur les connaissances médicales des fndous, ne mentionnent pas le choléra, Wise a trouvé dans les traductions tamoules les traits principaux de la maladie.... » Et plus loin : « Le climat de l'Inde est à la fois excessif par la chaleur et l'humidité. A Madras, à Pondichéry, les maxima du thermomètre oscillent entre 40 et 46 degrés. Au Bengale, il tombe 210 centimètres d'eau. Son sol est formé de plateaux et de plaines basses recouvertes d'alluvions, converties en limon par les inondations périodiques, foyer inépuisable de la végétation la plus luxuriante et de décompositions organiques putrides. Le delta du Gange hérissé de forêts, et qui doit à cette dernière circonstance son nom de Sunderbuud est, à cause de ses jungles, le foyer principal des miasmes délétères du choléra. »
En admettant donc que l'Inde n'ait pas eu à combattre les dangers provenant de l'accumulation des morts sur les champs de bataille, ce qui semble dil'ficile à soutenir, il est de toute évidence, par ce que nous venons de citer, qu'elle dut de tout temps se trouver en présence de dangers non moins sérieux : ceux qui résultent de l'amoncellement de cadavres pendant des épidémies meurtrières et quasi annuelles. Que le péril vienne de la guerre ou du choléra, peu importe. Ce qu'il faut d'abord, c'est de se débari'asser de la façon la pins expéditive de cette agglomération de matières humaines en décomposition, et le remède que les populations guerrières ont trouvé pour remplir ce but peut aussi bien avoir été inventé par un peuple décimé par de terribles épidémies. En réalité, ce serait une même nécessité, engendrée peut-être par deux causes différentes, qui a poussé les hommes à employer des moyens semblables. Ce sont des guerres on des épidémies meurtrières qui ont conduit les hommes à l'usage de la crémation.
Nous terminons par l'Inde la liste des pays où la crémation s'est développée spontanément, c'est-à-dire sous l'influence de causes locales, intrinsèques, non empruntées au dehors. Mais on comprend que l'usage de la crémation, une fois établi en certains points, a dû se propager plus ou moins au delà des contrées qui l'avaient vu naître. Tôt ou tard, les vaincus se sentirent portés à suivre l'exemple des conquérant* ; le prisonnier qu'on emmena dans la cité victorieuse habitua peu à peu ses yeux et son esprit au spectacle du bûcher, et lorsqu'une circonstance favorable lui permit de regagner sa pairie, il eut d'autant moins de
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peine, sans doute, à y faire pénétrer le nouvel usage, qu'il trouva chez ses compatriotes nne tendance naturelle à imiter leurs vainqueurs. La propagande se fit également par les voyageurs et par les marchands qu'attirait le renom de ces nations militaires si puissantes, mais elle se fit surtout par l'habitude que prirent celles-ci de coloniser les pays conquis et de transporter leur genre de vie et leurs coutumes au sein même des populations vaincues.
II ne faut donc pas s'étonner de rencontrer l'usage de la crémation plus ou moins répandu dans tout ce qui entourait le monde gréco-romain, aussi bien chez les Occidentaux, si longtemps en lutte avec Rome, tels que Germains, Celtes, Gaulois et Ibères, que sur les plages de l'Asie-Mineure, colonisées par les Grecs, ou dans les villes commerçantes, comme Tyr et Carthage, dont les marins sillonnaient les mers de l'ancien monde. De même, autour de la civilisation mexicaine, tout ce qui lui était soumis comme tout ce qui avait avec elle des rapports de voisinage, avait introduit dans ses mœurs l'usage de la crémation, non pour tous les habitants, à la vérité, — ce qui, d'ailleurs, ne se fit nulle part, — mais pour les chefs et les membres des familles nobles. Autour du foyer primitif indou, l'usage se propagea également de brûler les morts, mais pour des causes différentes. 11 est remarquable, en effet, que les peuples asiatiques qui ont adopté la crémation sont dos peuples qui ont également adopté le boudhisme, d'origine indoue. C'est Siam, c'est le Tonquin, c'est Cambodge, c'est le Thibet, c'est la Birmanie et le Pégou. Dans le reste de l'Asie, la pratique disparaît et devient plus rare à mesure que le bouddhisme devient lui-même moins prépondérant. Il faut donc croire que la coutume s'est ici répandue par les efforts des missionnaires, comme ailleurs par ceux des soldats.
En dehors des nations précédemment citées, et chez qui la crémation fut primitive ou secondaire, tout le reste de l'humanité, c'est-à-dire l'immense majorité de l'espèce, ne connut point l'usage de brûler les morts.
Maintenant que nous savons dans quelles limites cet usage s'est répandu sur la surface de la terre, il faut examiner ce qu'il devint dans les pays qui l'employèrent, le développement qu'il y prit et la manière dont il y fut appliqué.
En premier lieu, ainsi que nous l'avons indiqué pour l'Inde, la crémation, par une extension naturelle, après avoir été un préservatif contre les accumulations des morts sur les champs de bataille, devint un remède contre le même mal dans les temps d'épidémie. Lorsqu'Apollon, pour venger Chrysès, son prêtre, répandit la peste dans le camp des Grecs, l'armée d'Agamemnon s'empressa aussitôt d'élever des bûchers et de brûler ses morts.
Des auteurs ont prétendu qu'une des causes qui contribuèrent le plus à introduire dans Rome cette coutume, que l'on n'avait jusque-là ai)pliquée qu'au dehors, fut la peste qui sévit dans ses murs, trois cents ans environ après sa fondation. C'est au sortir de cette épidémie que défense fut faite aux habitants d'enterrer et de brûler désormais les morts dans l'enceinte même de la cité, et, comme cela avait presque toujours eu lieu jusqu'alors, dans les maisons mêmes; « liominem mortuum in urbe, ne sepelito, neve urito. » Le bûcher servit de même à délivrer Athènes de ses morts lorsque la peste, dans celte funeste guerre du Péloponèse, vint aggraver ses maux et lui enlever Périclès. La crémation était un moyen tellement commandé en de pareilles circonstances et si peu susceptible d'être remplacé par un autre, que les Égyptiens eux-mêmes à ce
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que l'on prétend, remployèrent transitoircment, à plusieurs reprises, quand le même fléau s'abattit sur eux.
L'extension que prit cette coutume chez les peuples militaires ne se limita point aux cas de guerre et d'épidémie. L'usage de la crémation, s'inlroduisant peu à peu dans la vie ordinaire, habitua insensiblement les hommes à accomplir sans répugnance ce que l'on avait fait d'abord par nécessité. Ce devint même une sorte d'honneur que d'être livré aux flammes, car il était naturel d'attacher une haute valeur au rite funéraire réservé à ceux qui mouraient pour la patrie. Ce qui tenait à la noblesse, au patriciat, ce qui avait dans les veines quelques gouttes d'un sang divin, voulut, après la mort, être consumé sur le bûcher, et une idée de déification et d'apothéose se mêla si bien à la crémation, que, dans tous les pays où elle s'établit, quelle que fût d'ailleurs sa pénétration plus ou moins profonde dans les mœurs, il y eut toujours des catégories de personnes auxquelles elle ne put être appliquée : ce furent les suicidés, les condamnés à la peine capitale, les individus frappés de la foudre, instrument de la colère divine, ceux dont le corps était considéré comme impur, comme les lépreux, les femmes mortes en couches, les enfants mort-nés, ou bien encore ceux qui excr(,aicut une profession déshonorante, comme les esclaves, les bourreaux, les brûleurs de cadavres, les geôliers, les filles publiques.
Ces dernières exceptions pourraient faire croire que la crémation entra bien avant dans les mœurs, là où elle prit naissance, et qu'elle devint plus ou moins tardivement le mode le plus général d'en user envers les morts. Ce serait là, cependant, une grave erreur. Si l'on excepte les quelques pays bouddhiques de l'extrême Asie que nous avons citées : le Tonquin, le Cambodge, le Pégou, la Birmanie et Siam, partout l'usage de brûler les morts est demeuré très-reslreint. En Grèce et à Rome, au Mexique et dans l'Inde, ce furent presque exclusivement les castes nobles qui l'adoptèrent, et encore citerait-on à Rome des cas nombreux de familles patriciennes qui se firent toujours inhumer. Sylla fut le premier de l'illustre famille Cornelia qui voulut être porté au bûcher, pour éviter, dit-on, le sort de Marins, dont il avait fait autrefois jeter les restes à la voirie.
En Grèce, un peuple tout entier, celui de Sparte, ne cessa d'enterrer ses morts. Une exception si caractérisée à la loi que nous avons cherché à établir parailrait extraordinaire, si Tonne se rappelait combien tout ce qui tenait à la législation de Lycurgue fut, de la part de cette petite république et jusqu'à sa mort, l'objet d'un respect quasi religieux. A Athènes, comme dans le reste de la péninsule, il semble que la coutume, au moins à partir d'une certaine époque, fut généralement appliquée à tout ce qui était riche et puissant : on ne trouve pas, en effet, dans les renseignements laissés par les auteurs, et principalement par Plutarque, sur les personnages athéniens, un seul cas où la crémation n'ait pas été appliquée. Dans l'Inde, le bûcher ne se dresse que pour les membres de la classe militaire des Xattryas et pour deux sectes seulement parmi les bralimines. Le reste de la population, suivant les différentes régions, inhume les corps ou les précipite dans le Gange, ou les expose, comme dans l'ancienne Perse ou au Thibet. Au Mexique, il n'y eut jamais que le corps des caciques et des nobles que l'on fît passer par le feu. Le commun des mortels était tout simplement inhumé, et comme presque partout, dans l'intérieur même des maisons. Quant aux pays où la crémation s'établit par suite d'importation étrangère, elle y fut, comme on le conçoit, encore plus restreinte; elle s'adressa exclusivement aux chefs. C'est ce qui ressort avec évidence des renseignements que
les historiens nous ont transmis sur les mœurs des Germains, des Celtes ou àes- Ibères, ou que nous ont laissés les missionnaires qui ont parcouru peu après la conquête toutes les contrées voisines du Mexique. S'il semble que les choses se sont passées autrement dans ce coin de l'extrême Asie qui forme aujourd'hui ce qu'on appelle la Gochinchine, c'est que là, ainsi que nous l'avons dit, la crémation n'a pas été le résultat d'une conquête militaire, mais d'une conquête religieuse, et qu'il était bien naturel de trouver chez tous ces peuples une tendance commune à se conformer en toutes choses à l'exemple du fondateur de leur religion. Ils adoptèrent donc le rite funéraire de la caste desXattryas, à laquelle; appartenait le bouddha Çakya-Mouni.
D'ailleurs, il dut y avoir partout un empêchement de premier ordre à ce que l'usage de la crémation ne prît dans les coutumes une extension très-considérable. Si, en effet, il n'est ni difficile ni coûteux de trouver autour d'une demeure ou autour d'une ville les quelques pieds de terre nécessaires à l'enfouissement d'un cadavre, il en est tout autrement quand il s'agit d'élever un bûcher. 11 faut de l'argent pour acheter le bois nécessaire et le transporter à l'endroit, voulu. Aussi, ce fut toujours un luxe que ne purent se donner la plupart des liommes, et lorsqu'à certaines époques, comme à Rome vers la fin de la République, ou en certains lieux comme en Gochinchine, on voit la crémation s'introduire assez profondément dans les mœurs, c'est qu'alors on emploie des procédés aussi économiques que peu respectueux pour le cadavre. A Rome,, par exemple, on plaçait côte à côte, sur le même bûcher, dix corps d'hommes, et on y ajoutait, disent les auteurs, un corps de femme, par cette raison singulière que la femme, étant d'une nature plus chaude et plus inflammable que celle de l'homme, l'action du feu en était accrue et son œuvre plus vite achevée.
Il est une dernière raison, que nous croyons pouvoir donner, du peu de faveur que la crémation rencontra presque en tous lieux, et qui, pour nous, a tout autant de valeur que la précédente. Nous voulons parler de l'émancipation croissante des classes dirigeantes, comparée à l'attachement presque toujours égal des classes inférieures pour leur foi et leurs sentiments primitifs. Il importait médiocrement aux adeptes de cette société raffinée delà fin de la République,, chez qui toute croyance avait disparu, que leurs corps fussent brûlés ou inhumés après la mort. Il y avait même pour eux quelque satisfaction à penser qu'ils n'iraient point pourrir comme le vulgaire et qu'une urne d'or splendidement ornée recevrait leurs cendres. Mais ce n'était là qu'une minorité infime. La masse, elle, n'était pas du tout initiée aux spéculations des philosophes grecs, et c'est tout juste si elle s'élevait à l'intelligence du dogme établi. Son fond fétiehique la dominait toujours, et malgré l'exemple qu'elle avait sous les yeux, sa. répugnance à changer des habitudes si conformes à sa nature ne demeurait pas moins invincible. Quoi qu'il en soit, ce ne furent, en général, que les classes puissantes, riclies, émancipées, en un mot le très-petit nombre, qui adoptèrent la crémation. Il nous reste à voir comment elle fut mise en pratique et de quelles cérémonies on l'entoura.
III. De quelle m.aisière la crémation fut pratiquée. Exposons d'abord comment les choses se passaient chez les Romains, le peuple de l'antiquité qui now^ est peut-être le mieux connu.
Il y avait à Rome, comme chez nous, des entreprises de pompes funèbres-
dont le directeur {libitinarius) mettait à la disposition des parents tout l'attirail et le personnel nécessaire aux obsèques du dél'unt. Il envoyait tout d'abord le pollinclor, esclave dont la cliar^e consistait à laver et à oindre le corps, à le préparer, en un mot, pour le bùclier. Si le mort avait été un personnage, il était revêtu du costume de sa plus haute dignité et exposé sept jours durant sur un lit de parade sous le vestibule de la maison ; le jour des funérailles arrivé, le cortège qui s'était rendu à la maison mortuaire, se mettait en marche, sous la conduite d'un designalor, lequel répondait assez bien à notre maître des cérémonies. En tête marchaient les musiciens jouant de la longue flûte des funérailles, et derrière eux les prœfîcœ, ou pleureuses à gages, qui, la tête nue, échevelées, donnant les signes de la plus vive douleur, chantaient des hymmes funèbres ou des louanges en l'honneur du défunt; venaient ensuite le victimaire, victimarius, qui devait, autour du bûcher, immoler les animaux favoris, chevaux, chiens, etc., et après lui le cadavre du mort, déposé sur une riche bière et entouré de serviteurs portant les images de ses ancêtres, ainsi que les récompenses publiques dont il avait été honoré ; un bouffon suivait, cherchant à représenter le défunt et imitant ses allures ; puis une longue fde d'esclaves conduisant les animaux qu'on devait sacriiier pendant qu'on brûlerait le corps. La voiture du défunt, absolument comme chez nous, fermait la marche.
Lorsque le mort appartenait à quel{|ue famille illustre, la pompe des funérailles devenait magnitique. Avant de porter le corps dans l'endroit où il devait être brillé, le cortège se rendait au Forum, et là le fds ou, si le fils n'était pas en âge, un proche parent, prononçait l'éloge funèbre. Mais ce qui donnait à tout cela un incomparable éclat, raconte Polybe, c'était de voir rangées autour de la tribune, et paraissant prêter l'oreille aux belles actions de leur descendant, les statues des antêtres, tirées poui' la circonstance de la place qu'elles occupaient au foyer domestique, assises sur dos chaises d'ivoire, revêtues de costumes conformes aux dignités exercées, de la prétexte s'ils avaient été consuls ou préteurs, de la robe de pourpre s'ils avaient obtenu la censure, d'un vêtement tout éclatant d'or s'ils avaient reçu les honneurs du triomphe ; et devant chacun de ces simulacres les licteurs portaient les haches et les faisceaux et toutes les autres marques des magistratures dont ceux qu'ils représentaient avaient été honorés dans la République. Tout le monde connaît l'histoire de César faisant porter aux obsèques de sa tante Julie l'image de Marins, dont les adversaires étaient alors tout puissants dans Rome, mais que la plèbe romaine n'avait pas encore oublié.
Cette première partie des funérailles étant achevée, on se dirigeait vers le lieu où le bûcher était déjà dressé : c'était le Champ-de-Mars pour les grands, les faubourgs pour la classe moyenne, le mont Esquilin pour les pauvres. Toutefois beaucoup de monuments funéraires appartenant à des particuliers possédaient dans leur enceinte une place réservée à cet usage : c'était le bustum. Entre le bûcher d'un riche et celui d'un pauvre il n'y avait de différence que dans la quantité de bois employée; la qualité importait peu. Sur ce bûcher on posait la bière, plus ou moins ornée, suivant le rang et la fortune du défunt, et pour mieux voiler l'appareil funèbre on plaçait entre les piles de bois des images de cire et des draperies ; alors, celui des parents du mort qui lui avait fermé les yeux venait les lui rouvrir, afin qu'il regardât le ciel ; puis, après l'avoir appelé à plusieurs reprises, il le baisait une dernière fois, répandait sur son corps
des huiles précieuses et des pai-fums, plaçait près de lui, sur le bùclier, ses vêtements, ses parures et ses armes, à quoi les amis zélés joignaient des dons de toute sorte, et quand il avait jeté à profusion sur le cadavre tout ce qu'on avait pu se procurer d'aromates et d'ingrédients propres à combattre l'odeur de la chair grillée, il mettait le feu au bûcher qu'entretenaient les ustores. Alors commençait une sorte de spectacle auquel la foule ne se faisait ftmte d'assister. C'étaient des combats de gladiateurs, qu'on appelait en cette occasion busitiarii, parce qu'ils luttaient sur le bustum, combats sanglants qui, à partir d'une certaine époque, remplacèrent cette atroce immolation des prisonniers de guerre et des esclaves que connut toute l'antiquité. Si le mort avait commandé les ai-mées, un corps de troupes venait donner un simulacre guerrier et rendre les derniers honneurs à son général. Pendant ce temps, le victimaire sacrifiait une foule d'animaux dont les esclaves présentaient les chairs au feu du bûcher avant de les distribuer aux indigents.
Le temps qu'il fallait pour consumer un corps variait nécessairement avec la quantité du combustible employé et le soin qu'on mettait à entretenir le feu ; cela demandait au moins plusieurs heures, mais allait quelquefois jusqu'à une journée entière et même au delà. En général, la combustion demeurait toujours très-imparfaite, et, lors même qu'elle était poussée aussi loin que possible, les restes ou les cendres recueillies après l'opération étaient loin de représenter tout ce qui dans le corps ne peut être atteint par le feu et surtout rien que cela. Si ce n'est pour le petit nombre de ceux qui, au dire de quelques auteurs grecs et romains, avaient été soigneusement entourés au préalable d'un linceul de lin incombustible, ce qu'on appelait « les cendres » contenait un peu de tout €e qui avait été exposé au feu. 11 est vrai que la plupart du temps il n'en était pas ainsi, car le feu ne faisait le plus souvent qu'une demi-besogne et l'ossature du mort se retrouvait presque en entier. En ce cas, ou bien on prenait ses os tels quels et on les plaçait dans l'urne ou le cercueil, ou bien, ce qui était le mode le plus fréquent suivant Eustathe, on les pulvérisait d'abord, et après les avoir lavés avec du vin ou du lait, on les enfermait dans le vase funéraire avec des aromates et des Heurs.
La forme et la richesse de ce vase, du nom de Cinerarium ou d'Ossuarium, était naturellement en rapport avec les ressources de la famille du défunt ; mais c'était dans le plus grand nombre des cas une simple jarre de terre appelée olla et fermée par un couvercle sur lequel étaient inscrits les noms de la personne dont elle contenait les cendres. Aussitôt l'urne garnie, on la portait dans l'endroit où elle devait être déposée pour toujours. C'était aux abords des villes, le long des grandes voies, que s'élevaient ces monuments funèbres de toute grandeur, depuis le simple cippe, qui n'était qu'une colonne creuse où l'on plaçait l'urne de l'homme peu fortuné, jusqu'aux véritables palais que se faisaient élever les riches. Beaucoup de ces monuments consistaient en une seule chambre funéraire garnies de niches destinées à recevoir les urnes ; mais les sépulcres plus somptueux possédaient au-dessus de cette chambre funéraire un ou deux étages contenant des appartements décorés de peinture et de motdures en stuc, qui servaient aux membres de la famille quand ils venaient sur la tombe des leurs accomplir certaines cérémonies religieuses ou prendre le repas qui suivait les funérailles. A côté de ces tombeaux de famille, où l'affranchi des deux sexes avait sa place comme le chef, il existait aussi de véritables sépultures communes pouvant contenir les restes de plusieurs centaines d'indi-
vidus, appartenant à la même famille ou à des familles différentes. C'étaient de vastes chambres, dont les parois présentaient de nombreuses rangées de niches, régulièrement espacées, dans chacune desquelles on pouvait déposer une couple d'urnes cinéraires, d'où leur nom de columharia. Le propriétaire d'une sépulture de ce genre donnait, vendait ou laissait par testament le droit de disposer ■d'un certain nombre de ces niches.
Si nous nous sommes un peu étendus sur les rites de la crémation dans le monde romain, c'est pour nous épargner des redites en traitant de ce qui se passait en d'autres pays. Rien, en effet, ne ressemble davantage à ce que nous savons des mêmes rites dans le monde grec. Homère, dans le récit des funérailles de Patvocle, a donné de ces cérémonies funèbres une description qui est demeurée, on peut le dire, exacte tout le temps qu'a duré cette belle civilisation grecque. Depuis les premiers apprêts que l'on fait subir au corps pour le conserver pendant le temps qui le sépare du bûcher, jusqu'aux jeux qui terminent la fête funéraire, nous retrouvons tout dans les détails que nous ont légués les historiens très-postérieurs sur la manière de procéder des générations correspondantes. Il est certain qu'il y a dans la l'açon dont Achille fit les choses une prodigalité, une profusion, une grandeur dont un demi-dieu seul était capable, €t (|ue le plus riche Athénien du temps de Périclès aurait été impuissant à l'imiter. Il est certain qu'en dehors de ces temps héroïques, on ne pouvait prendre l'habitude de faire entrer toute une forêt dans le bois d'un bûcher, et d'immoler en bétail de quoi nourrir une armée entière. Mais ce qui ne l'est pas moins, c'est qu'au degré près les choses continuèrent de se passer ainsi jusque dans la période de décadence, et que les grands hommes de la Grèce moui^ante étaient honorés après leur mort tout comme les héi'os de ses premiers jours. Ainsi, c'était un usage répandu en Grèce que quelques-uns des assistants, en signe de regret, se dépouillassent séance tenante de leurs cheveux pour les offrir aux mânes du défunt. Cette sorte d'offrande est déjà signalée dans le récit d'Homère : pour mieux exprimer ses regrets, Achille coupe cette blonde chevelure, qu'il nourrissait pour le fleuve Sperchius. « OSpcrchius! s'écrie-t-il, mon père t'avait promis que, rendu à ma patrie, je t'offrirais mes cheveux ; que je t'immolerais une hécatombe ; que sur l'autel qui couvre ta source j'immolerais cinquante moutons. Inutiles vœux ! Je ne reverrai plus les champs de ïhessalie ; cette chevelure que je ne pourrai t'offrir, un héros mon cher Patrocle, l'emportera dans la tombe. » La place nous manque, sans quoi tout ce qui suit dans la description de VIliade serait à citer, car on ne peut mieux décrire des rites, dont rien ne semble s'être perdu ou modifié. « Le bûcher s'élève, et le rivage gémit dans la vaste étendue; au milieu, sur un lit funèbre, on dépose en pleurant les restes de Patrocle, Des moutons, des taureaux tombent égorgés ; de la graisse de ces victimes, Achille couvre son ami tout entier ; ses mains, autour de lui, étendent leurs membres encore palpitants. Des urnes inclinées épanchent sur le lit le miel et les parfums. » On a vu qu'à Rome les choses ne se passaient guère autrement. Vient ensuite le sacrifice des animaux favoris et des victimes humaines : « Achille immole en gémissant quatre superbes coursiers et les jette sur le bûcher. De neuf chiens que sa main a nourris, il prend les deux plus beaux et les sacrifie aux mânes de Patrocle. Égaré par la rage, arme par la vengeance, son bras plonge au sein de douze jeunes Troyens un glaive impitoyable. Enfin, il enfonce dans le bûcher un fer embrasé. » On pourrait se demander si en Grèce, comme à Rome, la coutume d'immoler des
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victimes humaines s'est poursuivie jusqu'à la fin. Il aurait existe, en effet, suivant Plularque, une loi de Solon qui réglementait les funérailles et allait jusqu'à interdire le sacrifice d'animaux domestiques, comme le bœuf. Mais lors même qu'on déduirait de là qu'il était défendu d'immoler des hommes, il faudrait croire qu'Athènes à peu près seule a connu une telle exception, car le même Plutarque nous raconte qu'aux funérailles de Philopœmen les prisonniers Messéniens furent lapidés sur son tombeau. Quant aux jeux funèbres, par lesquels Achille termine la série des honneurs qu'il rend à Patrocle, on sait avec quelle lidéJité les Grecs demeurèrent attachés à celte façon de rendre hommage à la mémoire de ceux qui avaient le mieux servi la patrie. Un déci-et, rendu par l'assemblée du peuple, ordonnait que chaque année, au jour anniversaire de la mort, on célébrerait des jeux qui consistaient en concours de gymnastique ou de nmsique, ou encore en courses de chevaux. Plutar(jue nous a laissé le texte d'un fort beau décret de ce genre dans la Vie de Tlmoléon.
Nous ne dirons rien des sépultures, qui ne différaient guère des sépultures romaines, soit par la façon dont elles étaient placées en dehors des villes, soit par le plan sur lequel elles étaient construites et aménagées. D'ailleurs il faut bien reconnaître que là, comme en beaucoup d'autres choses, c'étaient les Grecs qui avaient précédé les lloniains, et ceux-ci n'avaient guère eu que la peine de les imiter.
Passons de suite à la façon de procéder dans les autres pays où la crémation s'est introduite : l'hide et le Mexique. Nous empruntons aux auteurs de VUnivers pittoresque la description de ce qui a lieu dans l'Inde :
« Les Indous brûlent leurs morts couchés tout au long sur le bûcher ; les membres des ordres religieux y sont apportés assis et les jambes ployées sous le corps. Le mourant près de rendre le dernier soupir est exposé hors de sa maison, sur un lit de gazon sacré. On récite des prières autour de lui; on le couvre de feuilles de basilic. S'il habite près du Gange, et si la chose est possible, on le transporte sur le bord du fleuve sacré. On dit que les gens pour qui cette cérémonie a été accomplie, et qui parviennent à guérir, ne retournent jamais dans leur famille ; il y a des villages, sur les bords du Gange, qui passent pour être habités par les gens ou par les descendants de gens qui ont subi cette épreuve; cependant le fait n'est rien moins que prouvé. Après la mort on lave le corps, on le parfume, on le couvre de Heurs et on le porte aussitôt au bûcher. Dans le sud, le cortège funèbre est précédé par des musiciens et le corps est porté la face découverte et peinte avec du carmin ; ailleurs, au contraire, le corps est soigneusement recouvert et il n'y a pas de musique dans le cortège, mais les personnes qui l'accompagnent poussent des cris de douleur.
« Le bûcher d'une personne ordinaire a quatre ou cinq pieds de haut; il est de bois de santal pour les riches, de fiente de vache pour les pauvres; on le décore de fleurs; on jette dans les flammes du beurre clarifié et des huiles parfumées. Quand les cérémonies et les oblations préliminaires de fruits, de riz de bétel, sont achevées, un parent du défunt met le feu au bûcher, puis, avec les autres parents, il va se purifier dans un cours d'eau voisin et s'assied sur le bord jusqu'à ce que le feu s'éteigne. C'est un triste spectacle de les voir enveloppés dans leurs vêtements mouillés et les yeux fixés sur le bûcher. Cependant la religion ne leur ordonne pas de mouiller leurs vêtements et de se livrer à leur chagrin ; au contraire, elle enjoint de ne pas pleurer et d'adoucir sa douleur en répétant certains versets consacrés des livres saints. Les Indous n'élèvent "
ouere
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de tombeaux qu'aux guerriers qui meurent sur le champ de bataille et aux veuves qui se brûlent avec leurs maris. Ces tombeaux ont la forme de petits autels carrés. Les funérailles sont quelquefois l'occasion de dépenses immenses. Un journal de Calcutta racontait, en juin 1824, qu'une famille indoue, sans compter les magnifiques et nombreux présents qu'elle avait faits aux plus distingués des brahmanes, avait dépensé aux funérailles de son clicf la somme incroyable de 500 000 roupies (1 250000 fr.) distribuées en aumônes. »
Ajoutons quelques détails oubliés par nos auteurs et que nous ne croyons pas sans importance. Avant de porter le corps au bûcher, on s'assure, par certaines pratiques plus ou moins bien imaginées, que l'individu est réellement mort. A cet effet, on lui pince le nez, on lui presse le ventre, on lui asperge le visage, on sonne à ses oreilles de la trompette; enfin, dernière expérience, on lui emplit la bouche de sable. S'il résiste à tout, on le brûle, et il y a lieu de croire que, soumis à ces différentes tortures, les hommes brûlés vifs ont dû être rares. C'est que malheureusement il n'en fut pas toujours ainsi à Rome. Pline cite de nombreux exemples d'individus portés au bûcher qui n'étaient frappés que de mort apparente ; il y a même parmi eux des personnages : un consulaire, Aviola, que la violence des flammes ranima, mais trop tard, car il fut entièrement consumé; un certain Lamia, qui avait été préteur; C. Elius Tuberon, qui avait rempli les mêmes fonctions, etc., etc.
Les auteurs (jue nous avons cités signalent à peine la vieille coutume indoue suivant laquelle la veuve partage le sort de son maii. Cela pourtant nous intéresse à un haut degré. Il n'est pas douteux que cette coutume, principalement à cause de l'influence anglaise, tend à disparaître de plus en plus ; mais il ne l'est pas moins qu'elle a été très-répandue autrefois et qu'elle l'était encore au siècle dernier, au moins dans la caste militaire, la seule où l'usage de la crémation ait été habituel, comme nous l'avons observé. On a beaucoup discuté, et l'on discute encore aujourd'hui sur cette loi de l'Inde brahmanique, sans donner, suivant nous, la seule vraie raison d'une telle barbarie. Il n'y fïiut voir, croyons-nous, qu'une trace non équivoque de ce vieux fond fétichique qui ne cesse d'apparaître au milieu de toutes les constructions de l'esprit indou. Les Indous continuent de faire, bien qu'arrivés depuis longtemps à un degré de civilisation très-avancé, ce qu'ils ont pratique étant fétichistes. Nous avons dit que, voulant assurer au mort, dans cette seconde vie du tombeau dont nous avons parlé, les services auxquels il s'était habitué dans sa première existence, le fétichiste immolait sur le cadavre du chef de famille, la femme, les esclaves, les animaux qu'il avait le plus chéris; eh bien ! le plus plausible est que les Indous ont passé au polythéisme sans se débarrasser de toutes leurs coutumes fétichiques et de celle-là en particulier, et qu'une fois intercalée dans le système brahmanique, elle s'y est perpétuée avec la persistance propre à toutes les institutions théocratiques. Il est très-probable qu'à une époque reculée ce n'était point, comme de nos jours, la volonté de la femme qui décidait de son sort : alors, sans doute, elle était forcée de suivre l'époux dans la mort. D'ailleurs l'état d'abjection où, il n'y a pas longtemps encore, elle était reléguée lorsqu'elle refusait d'accomplir ce qu'on regardait généralement comme son devoir, n'était pas une perspective assez souriante pour que l'on pût dire de son choix qu'il fût libre, de son action qu'elle lût volontaire.
On va voir que ce qui se passait au Mexique n'était que la répétition de ce que nous avons observé en Grèce, à Rome et dans l'Inde. Aussitôt qu'un Mexicain
avait rendu l'âme (nous su]>posons un Mexicain d'importance), il était remis aux mains des prêtres, qui, après les lavages usuels, le revêtaient de ses plus riches habits et l'exposaient assis dans le lieu le plus apparent de sa demeure. En cette posture, ses parents et ses amis venaient le saluer et lui faire des présents. Si c'était un cacique ou quelque autre seigneur, on lui offrait des esclaves qui étaient sacrifiés sur-le-champ pour l'accompagner dans un autre monde. Chaque seigneur ayant une espèce de chapelain pour le diriger dans les cérémonies religieuses, on tuait aussi ce prêtre domestique, ainsi que les principaux officiers qui avaient servi dans la même maison, les uns pour aller préparer un nouveau domicile à leur maître, les autres pour lui servir de cortège, et c'était dans le même but que toutes les richesses du mort étaient mises avec ses cendres dans le tombeau. Si c'était un capitaine, on faisait autour de lui des amas d'armes et d'enseignes. Les obsèques duraient dix jours et se célébraient par un mélange de pleurs et de chants. Les prêtres psalmodiaient une sorte d'office des morts, tantôt alternativement, tantôt en chœur, et levaient plusieurs fois le corps avec toutes sortes de cérémonies. Us faisaient de longs encensements et jouaient des airs lugubres sur le tambour et la flûte. Celui qui tenait le premier rang était revêtu des habits de l'idole que le seigneur mort avait plus particulièrement honorée, et dont il avait été comme l'image vivante, car chaque noble représentait une idole, et de là venait l'extrême vénération que le peuple avait pour la noblesse. Le corps d» l'empereur était lavé et parfumé ; on lui mettait dans la bouche une grosse émeraude, on le recouvrait des plus riches étoffes. La première victime sacrifiée en son honneur était l'officier chargé des lampes, qui devait l'éclairer dans les ténèbres de l'autre monde. Puis on portait le corps au temple et on le plaçait sur un bûcher déjà allumé. Alors venaient des massacres de prisonniers qu'on immolait par centaines et par milliers, mais dont le cœur seul était jeté dans les flammes. Le feu éteint, on recueillait ce qui n'avait pu être consumé, c'est-à-dire les dents et quelques os, et l'on portait le tout pompeusement sur la montagne de Chapultepec, oti était le tombeau des souverains.
De tout ce que nous venons de dire relativement aux rites de la crémation dans le petit nombre de pays où elle a été appliquée, nous ne voulons retenir qu'une chose, c'est cette persistance vraiment incroyable de la plupart des pratiques primitives, jointe à l'emploi d'un procédé qui leur est aussi opposé que celui qui consiste à brûler les corps. Si l'on admet le principe fétichique, rien ne s'explique mieux, comme nous nous sommes efforcés de le démontrer, que ces soins dont on entoure le cadavre, ces appels réitérés, ces présents de toute espèce, ces offrandes de nourriture et d'animaux, et même ces sacrifices de victimes humaines, de l'épouse et des serviteurs. Mais, à quoi tout cela peut-il être utile, du moment que l'on réduit le corps en cendres? L'homme le plus enraciné dans ses croyances ne s'imaginera jamais que quelques os carbonisés ont besoin d'aliments, et qu'il est urgent, comme au Mexique, de tuer un lampiste afin de les éclairer dans l'autre monde. Nous nous trouvons évidemment ici dans une de ces situations contradictoires où l'humanité n'a cessé de se débattre depuis qu'elle existe. Elle éprouve de ces tendances spontanées, qui sont tellement dans le fonds même de sa nature, qu'aucune croyance acquise, qu'aucune nécessité d'ordre quelconque, physique ou morale, ne parvient à les réfréner. En vain, sous la pression de nouveaux besoins moraux, les fondateurs de religion s'évertuent à changer les dogmes ; la masse se soumet en apparence, mais
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en réalité, toujours semblable à elle-même, elle garde dans le plus profond de son cœur la foi qu'on veut lui ravir. Moïse enseigne aux Hébreux un Dieu unique et l'entoure d'un appareil terrible; il n'a pas disparu, que son peuple est retourné au Veau d'or et se dirige vers les montagnes pour adorer les bois sacrés. Maliomet, reprend la conception mosaïque et prêche à ses Arabes le dieu d'Abraham; mais il connaît si bien le fond de leur coeur, qu'il ne croit pas pouvoir tout supprimer, et leur permet d'adorer, comme par le passé, la pierre noire de la Kaaba. Même phénomène dans l'Inde, dans la Perse, dans l'Egypte, chez les Aztèques et chez les Incas. Les Manco-Capac, les Brighou et les Zoroastre tirent de leur cerveau les conceptions les plus merveilleuses; ils personnihent, déifient tous les principes qui se confondent dansl'àmc humaine, et s'efforcent, par le culte qu'ils en font sortir, d'en régler les mouvements; la foule s'incline et adore, mais n'en continue pas moins d'aller porter ses offrandes à tout ce qu'elle craint ou respecte, à tout ce qui lui sert ou lui nuit, depuis la plante qui guérit les blessures, jusqu'au serpent dont le venin tue, jusqu'à l'oiseau de proie qui fait la guerre au serpent. Est-il besoin de montrer que les choses se sont passées de même manière dans le polj tliéisme grec et dans le monothéisme chrétien ? Nous avons trop de faits présents à l'esprit pour que cela puisse faire discussion.
Dans un ordre d'idées lui peu différent, quoique connexe, dans une question de mœurs, toujours associées aux croyances, les hommes ont agi de la même manière. Forcés par une nécessité impérieuse, ils ont courbé la tête et ont accepté de changer les rites qui leur étaient chers, mais sans toutefois aller au dolà de ce qu'exigeait cette nécessité. Il fallait brûler les corps : ils les ont brûlés ; mais rien ne les forçait, si ce n'est la logique, à ne plus leur rendre les devoirs qu'ils leurs rendaient dans le passé, et au risque de se montrer inconséquents et contradictoires, les iiommes ont conservé pieusement tout ce que le soin de leur propre préservation ne les obligeait point à sacrifier. Aussi, dès que les circonstances ou les conditions qui avaient imposé la nouvelle coutume s'affaiblirent ou disparurent, l'humanité revint en arrière et reprit avec amour ses vieilles habitudes. Un jour vint où la guei're étant achevée, la crémation disparut de l'Occident conquis et lorsque l'invasion espagnole l'eut é<Talement chassée du nouveau monde, elle ne persista que dans l'Inde, où sans doute les conditions climatériques exceptionnelles prolongèrent plus longtemps que partout ailleurs un usage que les autres conditions sociales n'auraient pas suffi à maintenir.
Ajoutons qu'en Occident, outre que la nécessité première s'évanouissait de plus en plus, une religion nouvelle apparaissait, dont le dogme ne contenait rien, à la vérité, qui poussait directement à abolir la crémation, mais qui se recommandait trop étroitement des traditions contraires pour qu'une telle coutume pût aisément persister. Les idées philosophiques de la Grèce qui vinrent se greffer sur les croyances juives ne pouvaient affaiblir l'influence profonde que ces dernières avaient sur les mœurs. D'ailleurs les fondateurs du christianisme, aussi bien saint Paul que Jésus-Christ, étaient de race juive et devaient tenir aux coutumes de leurs aïeux. Or ces coutumes, quoi qu'on en ait dit, n'admettaient que l'inhumation. Ceux qui ont cru voir dans deux ou (rois passages de la Bible, soit à propos de Saûl, dans le Hvre des Rois et les Paralipomènes, soit à propos de Sédécias et de Joram, dans les livres des^ prophètes Ezéchiel et Jéréraie, la trace de coutumes crématoires, nous semblent s'être
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trompés. Outre que les traducteurs diffèrent sensiblement sur ces points et que si les uns entendent qu'il s'agit de brûler les corps, d'autres entendent simplement qu'il s'agit de iDrùIer des parfums autour du corps, ce qui n'est pas la môme chose, il faut avouer aussi que le langage plus ou moins figuré des pi^ophètes dans deux passages, ne saurait aller contre le texte bien autrement décisif du livre des Rois qui, si l'on en excepte le cas au moins douteux de Saûl, mort dans des circonstances particulières et enseveli secrètement, n'offre pas un mot, dans tout ce qui concerne les funérailles royales, qu'on puisse interpréter en ce sens, que tous ces princes ne furent pas inhumés. Quoiqu'il en soit, personne n'oserait dire que l'inhumation ne fut pas la seule pratique en usage dans le monde juif lors de l'apparition du christianisme. L'iiistoire du Christ enseveli par les saintes femmes et mis dans le tombeau est présente à tous les esprits. Or, il arriva pour le christianisme ce qui était arrivé dans les pays voisins de l'Inde pour le bouddhisme. Ses adhérents s'efforcèrent autant que possible d'imiter le fondateur, et si les bouddhistes voulurent être brûlés, comme l'avait été Çakya-Mouni, les chrétiens, sans exception, voulurent être enterrés comme l'avait été Jésus. Aussi, à mesure que la nouvelle religion s'étendit dans le monde, la crémation rétrograda et vers le quatrième siècle de notre ère, disparut pour toujours de l'Occident.