‹ Dictionnaire encyclopedique des sciences medicales v.23Chapitre 2 sur 52 · II. État aotufl de la crémation · texte numérisé non relu

II. État aotufl de la crémation

IV. Renaissance de la crémation au dix-neuvième siècle. Voici cependant que l'antique coutume semble renaître, et nous assistons en ce moment à une propagande si active, si ardente, nous dirions presque si enthousiaste en faveur de la crémation, qu'on croirait vraiment avoir plutôt affaire à une religion nouvelle qu'à une vieille coutume qu'il s'agit de rétablir. Elle a ses prêtres, ses docteurs, ses apôtres, elle tient des conciles; elle compte déjà des martyrs. A quoi devons-nous ce réveil inattendu, cette agitation extraordinaire, cette résurrection subite d'une pratique depuis tant de siècles oubliée? Quelles nations et quels hommes y prennent part? C'est ce que nous allons maintenant exposer.

La première fois que l'idée de crémation réapparaît dans le monde moderne, c'est en pleine période directoriale, en l'an V de la République. Un certain nombre de propositions surgirent vers celte époque, ayant pour but de régler les funérailles et de fonder des institutions où le respect des morts se concilierait avec tout ce que pouvait réclamer le salut des vivants. II ne faut pas s'étonner qu'entre tous ces projets, il y ait eu place pour un souvenir de la Grèce et de Rome, dont l'image obsédait à ce point les législateurs de ce temps qu'ils s'efforçaient de faire revivre dans les institutions, dans les mœurs, et, à leur défaut, dans les noms toute cette antiquité disparue. Comme les Grecs et les Romains brûlaient les morts, certains esprits jugèrent qu'il était indispensable que les citoyens français brûlassent également leurs morts, et, dans la séance du 21 brumaire an Y, un rapport déposé sur la tribune du Conseil des Cinq-Cents, proposait que chacun fût libre de se faire porter sur le bûcher après sa mort et se terminait par un projet de loi en deux articles établissant la crémation facultative :

« Art. V. Il est libre à tout individu de faire brûler ou inhumer, dans tel endroit qu'il jugera convenable, le corps de ses proches ou des personnes qui lui furent chères, en se conformant aux lois de police et de salubrité.

(( Art. Vil. La loi de salubrité défend que le bûcher soit allumé, ou l'inlui mation privée faite dans l'enceinte des habitations. »

Renvoyé à la Commission, remanié par elle, repoussé de nouveau, et encore remanie, le projet ne parvint jamais jusqu'au vote définitif. 11 n'aboutit pas. Deux ans se passèrent et de nouveau la crémation revint à l'ordre du jour.

Ici ce ne fut pas la législature, c'est-à-dire l'assemblée des représentants de la nation, mais simplement celle des administrateurs du département de la Seine qui revendiqua pour ses administrés la liberté de brûler leurs morts. On va voir, par le rapport du citoyen Cambry que nous allons citer, et par le projet d'arrêté qui le suit, combien les préoccupations hygiéniques entraient pour peu de chose dans ces idées de crémation, combien il n'y avait là que le désir immodéré de reproduire des scènes antiques.

Ha^yport sur les sépultures, présenlé à l'administration centrale du département de la Seine, par le citnyen Cuiuiiv, administraleur du département de la Seine. — An VII.

Le champ du repos se trouverait à Montmartre; dix hectares de terre seraient acquis, autour desquels on élèverait un mur de quatre-vingt-un centimètres d'épaisseur; dans la construction de ce mur on pratiquerait des voussures (ou Columbaria) dans lesquelles on déposerait des urnes cinéraires.

Quatre grandes portes, dédiées à l'Enfance, à la Jeunesse, à la Virilité, à la Vieillesse, serviraient d'entrée à ce grand établissement ; elles conduiraient par quatre routes sinueuses au monument central, image du dernier terme de la vie : ce monument offre une pyramide de vingt-huit mètres de base; un trépied la couronne.

Cette pyramide serait disposée dans l'intérieur, de manière à ce que le travail nécessaire pour consumer les corps pût se faire sans que le public s'en aperçût. La position des fours est telle qu'aucun mélange de cendres ne peut avoir lieu. On n'emploierait pas le bois, devenu si rare, à l'entretien de ces fourneaux , ingénieusement disposés par la chimie moderne.

Dans l'intérieur de ce majestueux monument, on déposerait les cendres des grands hommes, de ceux qui, dans un poste éniinent, se seraient sacrifiés pour la Patrie.

Quatre autn^s hâtimonts seraient élevés dans l'intérieur de la commune. On y déposerait les corps sur des tables de marbre, jusqu'au moment où les chars du soir les enlèveraient pour les porter au champ du repos.

La forme de ces bâtiments est analogue à leur destination. Un trépied, des candéLibres et quelques ornements légers en forment la décoration; sur le trépied on brûlerait sans cesse des herbes odoriférantes et des parfums.

Des chars conduits par des chevaux, accompagnés d'hommes à pied, prjcédés d'un commissaire à cheval, recueilleraient les corps, les enlèveraient après une visite qui constaterait les causes de la mort.

Les parents, les amis, auraient la faculté d'accompagner cette marche funèbre jusqu'au lieu de la station.

Ils pourraient preiidre toutes les précautions qu'indique la prudence, et qu'il serait facile d'établir pour être certains que les corps de h urs proches seraient respectés.

A la chute du jour, quatre chars, attelés de chevaux couverts, enveloppés de draps de couleur violette, guidés par quatre hommes à pied précédés d'un commissaire, de deux trompettes ou trombones, et suivis de soldats, iraient au pas porter les corps au champ de repos, où l'on pourrait encore les suivre en voiture, à cheval, à pied.

La plus grande décence régnerait dans ces pompes funèbres.

Cet exposé de motifs était suivi du projet suivant :

Projet d'arrêté du département de la Seine, sur les sépultures, adopté dans sa séance du

14 floréal, an VIL

L'administration centrale du département :

Considérant que de tout temps les lieux de sépulture ont été éloignés de l'enceinte des cités, qu'ils ne se souttrouvés renfermésdaus Paris que par l'agrandissement successif de cette commune, et que les citoyens n'ont jamais cessé de réclamer contre cet abus funeste, tant sous l'ancien gouvernement que depuis l'établissement de la République;

DICT. ENC. XXlil. 5

34 CHÉMATION.

Considérant que les inhumations doivent être laites avec décence et dignité, et que le lieu des sépultures publiques doit avoir un caractère imposant et convenable à une grande cilé;

Considérant que, dans les temps anciens, la plupart des peuples ont été dans l'usage de brûler les corps, et que cet usage n'a été aboli, ou plutôt n'est tombé en désuétude que par l'influence qu'ont eue les opinions religieuses; qu'il est avantageux sous tous les rapporls de la rétablir, et que d'ailleurs la faculté de s'y couronner n'empêchera pas celle de rendre les corps à la terre, ainsi que d'autres peuples l'ont pratiqué et le pratiquent encore.

Oui le commissaire du Directoire exécutif.

Arrête :

Art. 21. Tout individu décédé, qui ne sera pas destiné à une sépulture particulière, sei-a conduit à la sépulture publique pour y être inliumé ou consumé par le feu, ainsi que ses parents, amis ou ayants cause le désireront, à moins qu'il n'ait lui-même, avant son décès, exprimé par écrit son intention à cet égard.

AiiT. 2'2. Les p;\reutsou ayants cause d'un décédé, qui voudront en recueillir les cendres, pourront assister collectivement ou choisir un d'entre eux pour être présent à la consumalion du coi'ps.

jVbt. 23. Les ccndj;es dun décédé ne pourront êti'e refusées à celui de ses parents ou ami.s qui les réclamera.

Il en donnera un reçu au concierge du champ de repos.

Art. 24. Il y aura dans l'enceinle du champ de repos un dépôt d'urnes funéraires, parmi lesquelles il y en aura loujours au prix de 1 fr. 80.

Enfin, le 2 frimaire an VU, la même administration centrale prenait l'arrêté suivant :

L'administration centrale du département :

Considérant qu'elle ne peut qu'applaudir aux idées neuves et sentimentales que présente le rapport du citoyen Cambry.

Arrête :

Le rapport susvisé et les projets de l'architecte seront envoyés à toutes les autorités et administrations de la République.

Cependant il s'en fallait que toutes les difficultés fussent résolues, et si l'on avait reconnu l'impossibilité de faire usage du bois pour alimenter le feu funéraire, ce n'était pas avoir fait un grand pas cfue de déclarer que l'on confierait à la chimie moderne le soin de disposer ingénieusement les fourneaux.

D'ailleurs, l'opinion publique se préoccupait vivement des sépultures et l'Institut adressait au Gouvernement un rapport de Baudin sur l'état révoltant des lieux ou les corps des citoyens étaient déposés, afin « de l'avertir que les premiers principes de la morale, de la médecine et de la science sociale, demandaient la plus prompte réforme de l'état dans lequel étaient les inhumations ». C'est alors que le ministre de l'intérieur, par une lettre du 5 ventôse an VIU, charge l'Institut au nom du Gouvernement, de proposer pour sujet d'uu prix la question suivante : {y Quelles sont les cérémonies à faire pour les funémilles, et le règlement à adopter pour le lieu de la sépulture? » Le prix était une médaille de cinq hectogrammes d'or. Quarante mémoires furent envoyés. L'Institut en distingua deux qui s'étaient fait remarquer « par la modération de leurs projets, la facilité de leur exécution dans toute l'étendue de la République ». Le Gouvernement accorda un prix ég:il aux deux auteurs couronnés, dans la scéance du 14 vendémiaire an 9 : « le citoyen F. V. Mulot, ex-législateur et le citoven Amaury-Duval, chef du bureau des arts dans le ministère de l'in térieur. »

Ces deux auteurs s'occupent de la crémation, et, d'après Amaury-Duval, cette coutume doit son origine aux deux fléaux de l'humanité, à la guerre ou à la peste.

CUÉMATIU.N. 35

Nous trouvons aussi dans ces brocliurcs uu document iatércsbanl la cicmation à Paris. Le préfet de la Seine, Frochut, dans son arrêté du i"' floréal, concernant la demande de la citoyenne Dupré-Geneste, épouse du citoyen Lachèse, à fin d'obtenir l'autorisation de brûler le corps de son enfant, âgé de huit mois, ordonna, par l'article 2, que cette cérémonie fiuièbre serait faite en présence de l'agent municipal et de l'inspecteur des inhumations, et, par l'article 5, il prescrivit à la citoyenne Dupré-Geneste de justifier au maire de son arrondissemement du certificat de l'ageuL municipal, constatant que le corps a été brûlé et les cendres recueillies.

En somme, on travaillait à la solution du problème, et sans doute n'élait-on pas très-loin de la découvrir (on avait accumpli de bien autres prodiges depuis dix ans), lorsque survint le 18 brumaire. Le Consulat amena une recrudescence du culte catholique et la prépondérance de tous les rites qu'il protégeait. On ne parla plus de crémation.

Mais, chose curieuse, sans en parler, ici et là on la mit en pratique. Au milieu de cette furie de destruction qui marqua les premières années de ce siècle, la nécessité se fit plusieurs fois sentir de se débanasser des morts par un procédé plus expéditif que l'inhumation. Dans cette lamentable campagne de Russie, par exemple, où l'on vit en quelques mois se fondre une armée de plusieurs centaines de mille hommes, les Russes brûlèrent, paraîl-il, les monceaux de cadavres, que l'armée française, dans sa retraite précipitée, laissait derrière elle sans sépulture. En 1814, après la bataille de Paris, les Allemands transportèrent à Montfaucon des cadavres, dont une élévation rapide de la température hâtait la décomposition. Placés sur de grands foyers, formés simplement de longues barres de fer soutenus par des pierres, quatre mille corps furent détruits par le feu dans l'espace de quatorze jours. Ce procédé tout primitif coûta environ deux francs par homme.

Pour la troisième fois et sous l'influence des mêmes causes, la crémation reparut de nos jours après la bataille de Sedan. On ne l'avait employée ni durant la guerre de Crimée, ni durant celle d'Italie, ni durant celle de Bohème entre la Prusse et l'Autriche, bien que les occasions d'en faire usage aient dû se présenter plus d'une fois. A Sedan même ce ne fut point au lendemain même de la bataille que la mesure fut prise, mais quelques mois après, lorsque sous l'influence de la chaleur naissante, les fosses remplies jusqu'à fleur de terre commencèrent à dégager de pestilentielles exhalaisons. Le gouvernement bel"^e dont les populations toutes voisines étaient le plus en dangers, envoya sur les lieux une commission, qui de concert avec l'autorité h'ançaise, recnercna les moyens de remédier au mal, et ne trouva rien de plus expéditif, de plus sur et de plus économique que l'emploi du feu. M. Créteur, le chimiste charo^é de la besogne, se proposa d'obtenir l'incinération sur place, sans exhumation, et pour cela il employa le goudron provenant de la distillation de la houille dans la fabrication du gaz d'éclairage, se basant sur ce que certaines résines, en présence des corps gras ont la propriété de produire une remarquable intensité de calorique. Après avoir fait enlever la terre jusqu'à ce qu'on rencontrât la couche noire et fétide, qui recouvrait immédiatement les cadavres, et arrosé cette couche avec de l'eau phéniquée, il mettait à nu la masse en putréfaction. Il la saupoudrait d'abord d'une couche de chlorure de chaux, puis répandait sur elle un flot de goudron qui, grâce à sa fluidité, s'infiltrait aisément entre les interstices laissés par les piles de ces cadavres superposés. Quand la pénétration

56 CREMATION.

du liquide lui semblait complèle, il l'enflammait au moyen de paille humectée d'huile de pétrole, qui étendait i\ipidemenl le feu à toute la fos^e. Bientôt la chaleur devenait si intense qu'on ne pouvait approcher à plus de quatre ou cinq mètres du foyer, oh se produisait un bruissement semblable à celui des graisses en ébullition. Une immense colonne de fumée noire s'élevait dans l'air sans y répandre la moindre odeur. Cinquante-cinq ou soixante minutes suffisaient à réduire les l'osses les mieux remplies, dont le contenu, après l'opération, était diminué dos trois quarts. Le résidu se composait d'os calcinés, enveloppés d'une couche de résine, qui les mettait à l'abri de l'influence extérieure. Les terres retirées de dessus les cadavres étaient desséchées par la chaleur et avaient perdu toute odeur cadavérique.

Le moyen mis en pratique par M. Créteur est si peu coiàteux, que suivant son estimation, la dépense ne dépasserait pas actuellement quinze centimes par individu, si l'incinération avait lieu immédiatement après la bataille.

Les Allemands voulurent également faire servir le feu à la purification des champs de bataille semés autour de Metz ; mais ils employèrent sans doute quelque procédé défectueux, car, après quelques essais, ils durent y renoncer et eurent recours simplement à de nouvelles inhumations. D'ailleurs il semble qu'ils aient éprouvé de la répulsion pour cette manière de se débarrasser des morts ; car^ comme ils commandaient encore à Sedan lorsque M. Créteur y pratiqua ses opérations, ils manifestèrent leur intention formelle de s'opposer à la crémation des cadavres de leurs compatriotes , tués en nombre considérable à Bazeilles, à Balan, à Givonne, et M. Créteur, malgré l'appui du gouvernement et des populations, dut s'abstenir.

Enfin, pour terminer cette liste des cas de crémation sur le champ de bataille depuis le commencement de ce siècle, nous ajouterons que, dans la récente guerre entre les Turcs et les Serbes, ces derniers à plusieurs reprises employèrent le feu pour se délivrer des morts.

11 y a dans tout cela, il faut bien le reconnaître, un retour très-accusé vers l'usage antique, et, qui plus est, amené et entretenu par des causes semblables. Le péril que font courir des monceaux de cadavres, mal enfouis, à des populations sédentaires de plus en plus compactes, fait revivre le moyen le plus simple et le plus actif que l'humanité ait encore inventé pour le conjurer; et si, d'une part, l'obstacle qu'ont mis durant de longs siècles les croyances monothéiques à la reprise de la crémation va s'affaiblissant avec elles, d'une autre l'industrie et les procédés qu'elle invente chaque jour permettent aux hommes d'exécuter maintenant à très-peu de frais une opération qui, il y a seulement un siècle, eut sans doute été impossible, s'il avait fallu employer les moyens coûteux dont on se servait dans le monde gréco-romain.

Mais jusqu'ici, remarquons-le, nous ne sommes point sortis des limites du champ de bataille, et il faut convenir que si la crémation, durant la première moitié de ce siècle, semble vouloir rentrer dans le monde moderne par la même porte qui lui avait livré passage dans le monde antique, elle ne se hasarde pas encore à se réintroduire dans les mœurs, dans les pratiques de la vie civile. Un seul exemple s'offre à nous durant celte période : c'est le cas de Byron livrant aux flammes le corps de son ami Shelley. Mais cela passa sans doute alors pour la fantaisie sans conséquence d'un génie bizarre, et il ne semble pas que personne ait été tenté de l'imiter.

Cependant un certain travail commençait à se faire, nous ne dirons pas

dans l'opinion publique, car jamais aucun projet ne l'a laissée plus indifférente, mais dans quelques esprits militants de la presse médicale. On commençait à revenir aux propositions de la période révolutionnaire et pour des motifs assez différents. Tandis que chez les administrateurs de l'an VII, la préoccupation dominante, telle qu'elle semble ressortir de l'exposé des motifs que nous avons cité et du projet qui le suit, est de rappeler les moeurs d'une époque disparue et de faire revivre des prati({ues, qui n'ont été, suivant eux,' momentanément abolies que par les efforts combiiiés de l'ignorance et du fanatisme, ce qui va nous frapper chez les partisans actuels de la crémation, c'est avant tout la préoccupation hygiénique, le désir de mettre pour toujours les vivants à l'abri des dangers que le voisinage des morts leur fait courir. Le mouvement s'accentue définitivement vers les premières années du second empire, et dès cette époque un des vétérans de la presse médicale liançaise qui depuis longtemps combattait en faveur de la crémation, le. docteur Gaffe, résumait en ces quelques lignes les idées des réformistes :

{( Si l'on substituait la crémation, cet antique, noble et digne procédé de conservation des siens, à la dégoûtante et dangereuse méthode de putréfaction • par l'inhumation, il est bien certain que le culte de la famille et des morts gagnerait en moralité autant que l'hygiène.

« Le système actuel d'inhumation est reconnu sans contradiction sérieuse, mauvais, embarrassant, préjudiciable à tous les points de vue, contraire à toutes les prescriptions de l'hygiène, attentatoire à la piété envers les morts, aux droits de tous les hommes, répugnant à la civilisation et au cœur humain.

« La crémation est un système funéraire qui réunit à la fois toutes les conditions réclamées par la morale et la religion, par l'hygiène et l'économie domestique. »

11 faut bien dire que ces tentatives n'eurent alors qu'un succès médiocre près du public auquel elles s'adressaient, et que la plus complète uulifférence répondit seule aux appels passionnés de quelques écrivains convaincus. Le milieu français était évidemment rebelle.

Vers 1857, le mouvement passa de France en Italie. C'est un professeur de Padoue, Ferdinando Coletti, qui ouvre la marche par la lecture d'un mémoire à l'Académie des sciences et lettres de la même ville sur l'avantage qu'il y aurait pour les populations à briiler les corps au lieu de continuer à les ensevelir : « L'homme, disait-il, doit disparaître et non pourrir. » Le public italien parut d'abord tout à fait insensible aux avantages qui lui étaient proposés, car pendant une dizaine d'années nous ne voyons pas que les idées exprimées par le professeur Coletti aient rencontré aucun écho. L'Italie était alors en travail de transformation politique. En 1866 seulement, au moment oîi elle se bat encore pour la conquête de sa dernière province, l'attention publique s'éveille et commence à tenir compte des idées qui lui sont soumises. M. Coletti est appuyé. Le docteur Vincenzo Giro, d'une part, dans la Gazette médicale des provinces vénitiennes, de l'autre, le docteur Du Jardin, dans le journal La Sainte, de Gènes, entretiennent leurs lecteurs des dangers croissants que fait courir l'inhumation à la salubrité publique et de l'importance qu'il y aurait à lui substituer la crémation.

L'année suivante, les professeurs Agostino Bertani et Pictro Castiglioni proposent formellement au congrès de l'association internationale de secours aux blessés tenu à Paris, que l'usage de la crémation devienne ordinaire et soit de

règle sur les champs de bataille. Déjà, comme on le voit, les partisans de la crémation n'en étaient plus à cette guerre de tirailleurs, à cette guerre d'escarmouches qui se fait par la presse; ils abordaient la grande lutte, celle qui se livre dans les assemblées, où les hommes s'adressent directement aux hommes et où la crainte d'une contradiction trop violente arrête souvent l'orateur qui ne se sent pas assez sûr des dispositions de son auditoire. Dans le cas présent, soit que les deux honorables professeurs eussent pris une confiance exagérée des sentiments de ceux auxquels ils parlaient, soit que leur argumentation ne fût pas assez convaincante, il est certain qu'ils n'obtinrent pas de ce public spécial l'accueil favorable qu'ils en attendaient et qu'aucune décision ne leur donna gain de cause. Mais en 1869, ils posèrent de nouveau la question devant le congrès médical de Florence et il leur fut répondu par un vote unanime de l'assemblée, approuvant et recommandant la crémation.

A partir de ce moment, la cause de la crémation, au moins devant une fraction importante du monde savant, semble gagnée en Italie. Dans toutes les grandes villes, Florence, Milan, Naples, Gênes, Venise, des congrès et des conférences s'organisent, où l'on affirme la nécessité de ressusciter le rite antique. Les feuilles les plus populaii'es, non-seulement de la presse médicale, mais de. la presse politique, publient partout les inconvénients récemment découverts de l'enfouissement et racontent les bienfaits oubliés de la crémation. Des savants de premier ordre, chimistes, physiologistes, hygiénistes, étalent devant les plus nobles assemblées les mystères horribles de la destinée du corps humain confié à la terre, et lui comparent cette transformation pure, rapide et brillante que le feu lui fait subir. Les poètes eux-mêmes s'en mêlent et chantent sur tous les modes l'art qui permet aux hommes de rentrer dans le néant sans passer par la lente et épouvantable putréfaction.

Il n'est pas jusqu'au hasard qui ne servit cette propagande dans la péninsule. La mort à Florence d'un prince indou, radjah de Kellapore, au mois de décembre 1870, vint donner à l'Italie le spectacle d'une crémation.

A vrai dire, le procédé dont on fit usage, et qui était simplement le procédé antique, encore employé dans l'Inde, n'était pas fait pour vulgariser la pratique. Ce bûcher, surchargé de matières particulièrement inflammables, et qui, malgré l'impétuosité d'un vent propice, mit près de huit heures à dévorer un corps tout enduit de napthaline pui'e et de substances résineuses, ne dut pas inspirer aux assistants une bien vive confiance dans l'avenir de l'institution. Mais déjà, heureusement pour elle, plusieurs savants distingués se préoccupant de résoudre le problème de l'incinération rapide et peu coûteuse, avaient, comme nous le verrons tout à l'heure, tellement avancé la solution, que désormais ce ne pouvait plus être pour personne une question de savoir si dans un avenir prochain ces deux conditions seraient complètement remplies.

Pour achever sa conquête, il restait à la crémation deux progrès considérables à accomplir : il fallait d'abord que la loi consacrât le nouvel usa^^e ; il fallait ensuite qu'il entrât dans la voie de l'application. Quant au premier point, l'année 1875 le réalisa. Au vœu, émis par le congrès de Rome en 1871 demandant que « par tous les moyens possibles on tachât d'obtenir léoalement dans l'intérêt des lois d'hygiène que l'incinération des cadavres fût substituée à l'inhumation, » le sénat italien, sur l'invitation du professeur Maggiorani, répondit en insérant dans le nouveau code sanitaire, malgré les scrupules du ministre Lanza, une disposition permettant aux iamilles de faire brûler le corps de leurs

proches, sous la seule condition d'en demander l'autorisation au conseil supérieur de santé.

Quant au second point, Tannée 1876 l'a vu remplir. Un riche milanais, le baron Keller, étant mort, laissant à sa ville la somme nécessaire pour la construction d'un monument funéraire destiné à la crémation, sons la seule condition que son corps y serait l'objet de la première expérience, les honorables et vaillants promoteurs de la crémation en Italie eurent, dans la journée du 22 janvier 1876, l'immense joie de se dire, en déposant dans les appareils perfectionnés de MM. Polli et Clericetti la dépouille mortelle du généreux donateur, que le but auquel ils avaient consacré vingt ans d'cîfforts était atteint.

Il n'est pas douteux que c'est en Italie que l'idée de la crémation, sortie de France, s'est le plus rapidement et le plus complètement installée. Mais il est facile de comprendre que les peuples voisins, qui composent avec la France et l'Italie la grande République occidentale, n'ont pas tardé, avec plus ou moins de hâte toutefois, à s'en emparer, si bien qu'aujourd'hui, en dehors peut-être de l'Espagne, de la Hussie et de la Turquie, il n'est pas un pays qui, à des degrés divers, ne compte dans son sein des partisans de la crémation.

En Suisse, où le voisinage immédiat de l'Italie n'a pas été sans influence, le mouvement en laveur de la crémation s'accentue à partir de l'année 1874. Des meetings populaires s'organisent, dont quelques-uns, ceux de Zurich, par exemple, comptent plus de deux mille personnes. Des hommes, pris dans tous les rangs, mais principalement parmi les savants, deviennent les champions de la réforme : ce sont les docteurs VVegmann-Ercolani et Goll, le pasteur Lang, les professeurs Weilh et Kinckcl. Grâce à leurs efforts, des sociétés se forment ayant pour but d'introduire et de vulgariser dans le pays les meilleurs procédés de crémation; et sans parler de celles qui sont à l'heure actuelle en voie d'organisation, nous pouvons citer comme délinitivement constituées celles de Zurich et d'Aarau (en Argovie) .

C'est au moment même où se tenaient dans la première de ces deux villes les grands meetings dont nous venons de parler, que le célèbre chirurgien Thompson, dans deux articles de la Revue contemporaine de Londres, répandait pour la première fois dans le public anglais les idées qu'il venait d'aller puiser à Vienne, à la contemplation des appareils crématoires perfectionnés qu'y avaient exposés plusieurs savants italiens et en particulier le professeur Brunetti. Nous ne savons quel est l'avenir de la crémation en Angleterre et jusqu'à quel point pourra lui être utile le nom du praticien justement considéré qui l'a prise sous sa protection. Mais ses progrès jusqu'ici se bornent à la fondation d'une société, dite de crémation, dont font partie, à côté de quelques célébrités médicales, des membres de la plus haute société anglaise.

Si sa visite à l'exposition de Vienne avait pu inspirer à M. Thompson un goût si subit et si vif pour la crémation, faut-il s'étonner que les Viennois, sous le coup prolongé de la même inlluence, se soient à leur tour épris des appareils du professeur Brunetti? Au début de l'année 1876, le conseil communal de

Vienne a donc adopté à l'unanimité la proposition suivante : « A propos

des constructions à élever dans le nouveau cimetière central de la ville, l'administration supérieure prendra les mesures nécessaires pour que, dans le plus bref délai, la crémation facultative puisse s'effectuer. »

Dans le moment même où la crémation commençait à faire quelques progrès en Italie, l'Allemagne comptait déjà plusieurs partisans convaincus de la ré-

forme, notamment Je professeur î^ichter, de Dresde; une petite société de crémateurs se constituait même, paraît-il, dans la ville de Gratz. 3Iais le public, moins facile à entraîner sans doute que le public italien, ne prit fait et cause que lorsqu'il vit ce dernier tout à l'ait lancé dans la nouvelle voie. Dès lors, if faut le reconnaître, nos voisins allemands ont eu vite rattrapé le temps perdu. Les brochures, les conférences se sont rapidement succédées en quelques mois. Des apôtres, et en particulier Je docteiu- Reclam, se sont multipliés; des ingénieui's, des chimistes se sont mis à l'œuvre pour li^ouver les moyens industriels les plus propices à l'incinération; et le 10 octobre 1875, à Dresde, les novateurs avaient la consolation d'introduire dans le four de MM. Siemens le corps de M"'^ DJlke, trois mois avant que les Italiens ne déposassent celui du baron Keller dans les appareils de M. Polli. Continuant son œuvre, l'Allemagne ■^ient de tenir à Dresde, au mois de juin, d 876 un congrès international, où il a été pris plusieurs résolutions importantes dans le but de répandre et de faire pénétrer partout les bienfaits de la crémation. Un comité, composé de M. Kinckel pour la Suisse, de MM. Kiïcbenmeister et Stockbausen pour l'Allemagne, de M. Iloogemerf pour la Hollande, de M. H. Thompson pour l'Angleterre, de M. MuUer pour la France, a été chargé de la fondation d'un organe de publicité pour l'insertion des recherches scientifiques spéciales et la diffusion des procédés reconnus les plus avantageux. De plus, il a été décidé qu'il serait créé et installé à Gotha, chef-lieu du seul pays allemand où soit depuis peu autorisé l'usage public de la crémation, un monument plus ou moins semblable à celui élevé par les Italiens dans le cimetière de Milan, que l'on doterait des appareils Siemens de Dresde.

Ce monument a été élevé, et dans la Gazette hebdomadaire du 27 décembre 1878 on peut trouver le récit d'une première crémation officielle qui a eu lieu à Gotha, le 10 décembre, devant les autorités civiles et religieuses. «A part quelques détails de peu d'importance que ce nouveau mode de sépulture rendait indispensables, les funérailles, auxquelles assistait le clergé protestant, se sont accomplies selon les formalités usitées pour une inhumation ordinaire. Le corps qui devait être incrémé était celui de M. Stier, qui, après avoir acquis une fortune assez considérable, s'était retiré en 1870 à Gotha, où il mourait il y a un an, après avoir exprimé le désir que sa dépouille fût détruite par le feu, dès que les circonstances le permettraient.

« Le gouvernement de Gotha n'ayantpoint encore autorisé la crémation, on dut enterrer le corps de M. Stier dans le cimetière de la ville et ce n'est que maintenant que le vœu du mourant put s'accomplir, car, si le gouvernement avait autorisé depuis quelque temps déjà la crémation, on avait dû attendre que le four fût terminé.

« Le corps ayant été exhumé lu veille en présence de l'officier de l'état civil et de ses adjoints, on procéda donc le 10 courant, à trois heures après midi, aux funérailles, puis à la crémation. Toute la population était sur pied pour être témoin de ce spectacle. Le corps était suivi des parents du défunt, du corps législatif municipal, de quelques représentants du gouvernement, de la presse, du commerce et de l'industrie, de tous les membres de la Société VUrne, qui, son but étant atteint, vient de se dissoudre, puis d'une foule de médecins d'ingénieurs et de gens de lettres. Plusieurs étrangers, venus de tous les coins de l'Allemagne et même de l'étranger, attendaient le corps au milieu du four crématoire.

« Au nombre des assistants on remarquait M. le baron de Secbacli, ministre secrétaire d'Etat du duc de Gotba. Pendant que la crémation s'elTectiiait, il prit occasion de l'aire connaître à quelques personnes qui l'entouraient la manière de voir du gouvernement toucbant cette intéressante et en même temps si importante question. Il dit que la nécessité d'étal)l!r tous les dix ou quinze ans de nouveaux cimetières forcera bientôt les grands centres et même les villes de moyenne grandeur à suivre l'exemple de Gotba.

« Le corps, coucbé dans un cercueil de bois, fut descendu dans la cbambre crématoire, dont on lèrma immédiatement la trappe.

« Un moment plus tard, ceux qui avaient des cartes spéciales descendaient dans le compartiment qui toucbe à la cbambre crématoire afin de voir, au moyen d'une espèce de judas pratiqué dans la porte de la cbambre ardente, les progrès de la crémation, et pour y entendre les éclaircissemements tecbniques que donnait M. Schneider, ancien élève de l'Ecole royale polytechnique de Dresde, sur le procédé crématoire ainsi que sur le four, qui a été construit d'après le système de 31. Siemens.

« La crémation du corps de M. Slicraduré deux heures; c'est ii peu près une heure de plus que les crémations de corps humains et de cadavres d'animaux qui ont été faites à diverses époques et en guise d'essai dans le four crématoire de M. Siemens à Dresde. On attribue cette longue durée à la circonstance que le corps de M. Stier était en décomposition. La crémation complètement terminée, on ouvrit la trappe et toutes les ouvertures. Après avoir recueilli les cendres, qui doivent nécessairement toutes tomber dans le cendrier placé audessous du gril, on les déposa dans une urne que l'on remit aux ayants droit du défunt, après l'avoir immédiatement soudée.

« Cette inhumation a eu un grand retentissement en Allemagne, et il est probable que l'exemple de M. Stier donnera lieu à de nouvelles crémations. »

A côté de l'accueil presque enthousiaste que reçoit la crémation dans tous les pays circonvoisins, Italie, Allemagne, Suisse, Angleterre, Hollande même, il y a quelque chose d'étonnant à voir la France, qui s'éprend en général si facilement des nouveautés, garder une attitude aussi réservée dans une question de cette importance et demeurer si loin en arrière des nations qui l'entourent, soit par le nombre des partisans que compte dans son sein la nouvelle pratique, soit par l'importance des manifestations d'ordres divers qui s'y sont produites <ians ces dernières années. Un écrivain laborieux et convaincu, qui depuis longtemps consacre sa plume à la diffusion de ces idées, M. le docteur de Pietra- Santa, dans un mémoire auquel nous avons emprunté la meilleure partie des ■détails qui précèdent sur le mouvement de la ci'émation à l'étranger, s'est plaint du peu de succès qu'a eu jusqu'ici en France la propagande qu'il y conduit à peu près seul aujourd'hui. « Nous ne devons pas nous dissimuler, dit-il, le peu de succès que ces études ont obtenu en France. Avant de paraître dans 1 Union médicale, ces articles avaient donné lieu au sein du comité de rédaction a des observations où se traduisaient les scrupules des uns, le mauvais vou- 1 on- des autres, les hésitations de tous. Dans la presse médicale de Paris, la seule à qui nous ayons adressé notre brochure, un silence significatif s'est fait autour d elle. Les éminents confrères du conseil municipal auquel nous nous étions empressés de l'envoyer, ne nous en ont pas même accusé réception. La question cependant valait la peine d'être étudiée soigneusement. Pourquoi ne pas provoquer la nomination d'une commission compétente ? Pourquoi ne pas

prescrire des études comparalives pour contrôler refficacité des divers procédés? Pourquoi tant de dédain en présence des résultats obtenus en Italie et en

Angleterre? »

Cependant, nous devons, pour tout dire, signaler une manifestation, qui, sans avoir causé en France aucune émotion sérieuse, a eu à l'étranger un retentissement considérable, au point de faire croire à un état de l'opinion qui, suivant nous, n'existe pas. Nous voulons parler de la délibération prise le 14 août 1874 par le conseil municipal de la ville de Paris au sujet de la faculté accordée en principe à tout Parisien de se faire inhumer ou incinérer. « Art. 4. M. le préfet de la Seine est invité à prendre les mesures nécessaires pour ouvrir un concours dont la durée sera de six mois, dans le but de rechercher le meilleur procédé pratique d'incinération des corps ou tout autre système conduisant à un résultat analogue. Le conseil municipal déterminera ultérieurement les conditions et le programme dudit concours, à la suite duquel il y aura lieu de solliciter des pouvoirs publics une loi autorisant l'usage facultatif de la crémation dans la ville de Paris. » Ceux qui s'imagineraient que l'avenir de la crémation a fait en ce pays un grand pas le jour oiî le conseil municipal de Paris a adopté le projet de délibération ci-dessus pourraient, à notre avis, se faire là d'étranges illusions. Le conseil qui ne comptait dans son sein qu'un très-petit nombre de membres favorables à cette pratique, n-a évidemment introduit dans son p'rojct l'article que nous avons cité que pour ne point paraître s'opposer de parti pris aux instances réitérées de quelques collègues convaincus, et par là se montrer moins libéral que les conseils des capitales étrangères, telles que Milan ou Vienne, ou même que celui d'une petite ville, comme Gotha. Quant à juger par là que la crémation pourrait avoir gagné en faveur auprès de la population française, nous pensons qu'il y aurait témérité à le faire, et d'après quelques indices infiniment plus certains, nous serions prêts à nous ranger à l'opinion diamétralement opposée. Est-ce un bien ? est-ce un mal ? C'est ce que nous verrons en abordant le chapitre des conclusions ^

* Nous reproduisons, comme document important, le rapport à M. le Préfet de police sur la orémation par le Conseil d'hygiène publiciue et de salubrité du département de la Seine :

Paris, le 25 février 1876.

Le Conseil municipal de Paris a inséré dans sa délibération du 14 août 1874, relative à l'ouverture d'un cimetière près de Méry-sur-Oise, une disposition par laquelle il invitait le Préfet de la Seine à prendre les mesures nécessaires pour omTir un concours dans le but de rechercher le meilleur procédé d'incinération des corps, ou tout autre système conduisant à un résultat analop;ue.

Sur ceite invilaiion, le Préfet de la Seine a institué, par arrêté du 15 février 1875, une Conmiission administrative chargée spécialement d'étudier les conditions d'un concours à ouvrir dans les termes de la délibération précitée.

La Commission a, dans sa séance du 16 juillet 1875, adopté le projet de prooramme suivant :

« Il est ouvert un concours pour la recherche du meilleur procédé d'incinération des corps, ou de tout autre attei;;nant le même résultat.

Le procédé devra satisfaire aux conditions suivantes :

Article 1". — Le procédé d'incinération ou de décomposition chimique devra assurer la transformation des matières organiques sans production d'odeur, de fumée, ni de gaz délétères.

Art. II. — On devra garantir l'identité et la conservation totale, et sans mélange, des matières fixes.

Art. m. — Le moyen employj seraexpéditif et économique.

Y. ÂRGUMEMS lîNVOQUKSPAR LES TAUTISANS DE LA CRÉMATION. Si clanS Cette COlirte

revuedu mouyement imprime à l'idée delà crémation tant en France qu'à l'ëtian-

Ârt. lY. Il ne sera porié aucun obstacle à la célébration des cérémonies religieuses de quelque culte que ce soit.

Art. V. Le concoui's sera ouvert le [date à fixer] et fermé le [six 7Hois après).

Art. VI. Les concurrents mettront à l'appui de leur projet un devis d'établissement, un devis de fonctionnement, et indiqueront le prix de revient des opérations.

Art. VII. Moyennant le paiement des primes ci-apiès stipulées, la Ville reste propriétaire des projets et procédés, quant à leur application aux services funèbres de Paris, soit dans l'enceinte de la ville soit dans les cimetières extérieurs.

Art. VIII. Le classement des projets n'aura lieu qu'après des expériences comparatives et pratiques. Ces expériences se feront aux frais des concurrents, mais il sera alloué une subvention pour les essais des projets et procédés que le jury aura déclarés admissibles dans un premier examen.

Art. IX. L'auteur du projet classé le premier recevra une prime de 25,000 francs;

Le second, une prime de 15,000 francs;

Le troisième, une prime de 10,000 francs. »

Le 21 août 1875, le Préfet de la Seine vous a écrit, monsieur le Préfet, qu'avant de soumettre ce programme au Conseil municipal, il croyait i devoir prendre votre avis sur la » question qu'il s'agit de résoudre et qui touche, par certains points, aux attributions de » votre administration chargée plus directement de tous les services intéressant la salu- » brité. »

Le 17 décembre 1875, vous avez renvoyé ces divers documents au Conseil d'hygiène publique et de salubrité. Aussitôt une commission, composée de MM. Baude, Boussingault, Bouchardat et Troosl, a été chargée de présenter un rapport sur la question (jui vous est soumise.

La lettre du Préfet de la Seine ne spécifiant aucune demande particulière sur laquelle l'attention du Conseil doive être spécialement attirée, la Commission a cru devoir exaininer successivement les points suivants :

r La possibilité d'opérer l'incinération des corps sans production d'odeur, de fumée, ni de gaz délétères ;

2° Les avantages que l'incinération pourrait offrir au point de vue de la salubrité;

3° Les inconvénients qu'elle présenterait au point de vue des inves tigations de la justice pour la recherche des crimes.

La Commission n'avait pas à s'occuper de la convenance de respecter la célébration des cérémonies religieuses, cette convenance a été reconnue par le Conseil municipal et par la Commission administrative qui a déterminé le programme de concours ci-dessus indiqué.

Il est d'ailleurs bien entendu que l'incinération ne serait nullement obligatoire, mais qu'elle serait simplement facultative, dans des conditions à déterminer par une loi spéciale.

I. — Sur la première question examinée par votre Commission, le rapport peut être trèsbref : il n'est pas douteux qu'en ayant recours à des foyers à gaz, analogues à ceux que l'on emploie dans la métallurgie, on aurait une incinération rapide. 11 serait possible d'obtenir, sans aucun mélange de matières étrangères, les cendres du corps soumis à la crémation. Il ne se répandrait d'ailleurs aucune odeur fétide, aucune fumée, car ces foyers sont essentiellement fumivores. On n'aurait par suite aucun inconvénient à redouter pour la salubrité publique.

Les conditions du programme présenté au Conseil municipal pourront donc être facilement remplies, sauf peut-être la condition d'économie, car, avec ces foyers, la crémation ne deviendrait économique qu'à l'époque probablement encore éloignée où un four pourrait fonctionner d'une manière continue.

II. — La crémation présenterait des avantages sur le mode d'inhumation dans la fosse commune où un espace insuffisant est réservé à chaque corps. Il peut, en effet, en résulter des émanations fétides et l'altération des eaux souterraines lorsque la terre se trouve saturée de matières organiques en décomposition et que l'air ne peut arriver en quantité suffisante pour déterminer une combustion complète. Mais les plus graves inconvénients des cimetières actuels disparaîtraient le jour où la fosse commune, établie dans des terrains convenablement perméables, ne contiendrait qu'un nombre limité de corps suffisamment espacés et pourrait être rendue à l'agriculture après avoir été fermée penlant un certain nombre d'années : car, les corps inhujnés dans un sol perméable sont, en définitive, livrés à une sorte de combustion lente et indirecte qui ne présente aucun inconvénient, tant que les produits intermédiaires et dangereux n'arrivent pas à la surface du sol.

III. — L'inhumation présente pour la société des garanties que l'on ne trouve pas dans

ger, durant ces vingt dernlcrcs années, nous nous sommes abstenus de donner ie détail des arguments invoqués par les partisans de la réforme dan^ les différents pays où elle tente de s'établir, c'est que nous n'avons pas voulu nous condamner d'avance à d'inévitables et fastidieuses répétitions. On conçoit, en effet, que partout les mêmes raisons aient été invoquées, les mêmes objections faites au mode actuel d'inhumalion et que partout on ait répondu de même à ceux qui contestaient l'utilité et la possibilité de la créuialion. Mais ces arguments, ces objections, ces réponses, nous devons maintenant les exposer tels qu'ils ont été présentés par leurs auteurs dans les nombreux travaux auquels la question a donné lieu. La liste est longue des mémoires et des brochures qui ont paru depuis quelques années sur la crémation, et l'Italie, comme de juste, y tient la place la plus considérable. Mais à côté d'elle, nous aui'oiis également à tenir compte des écrits que la réforme a suscités' tant en Allemagne et en Suisse qu'en France et en Angleterre.

Nous prévenons nos lecteurs que dans cet exposé, nous allons nous effacer, disparaîU'e, pour ainsi dire, pour donner la parole aux auteurs. Plus tard, nous entrerons à notre tour dans la discussion et ferons valoir nos objections.

Les novateurs ont dirigé leurs efforts sur deux points :

En premier lieu, ils ont cherché à démontrer que l'inhumation était un procédé

la crémation, si l'on considère la question au point de vue de la recliorclie et delà constatation des poisons, dont l'existence n'est souvent soupçonnée que longtemps après le décès.

En eflet, les poisons peuvent, au point de vue qui nous occupe, être divisés en deux classes :

1° Les poisons que la crémation ferait disparaître;

2° Les poisons qu'elle ne détruir;iit pas complètement.

lians l:i première classe se rangent toutes les substances toxiques d'origine organique et de plus, l'arsenic, le phosphore et le sublimé corrosif, c'est-à-dire les poisons qui sont le plus fréquemment employés. Dans tous les cas d'empoisonnement par l'une de ces subtances, la crémation ferait disparaître toute trace du crime, elle en assurerait l'impunité, et, par suite, en encouragerait le renouvellement.

Dans la seconde classe des poisons se rangent les sels de cuivre et ceux de plomb. Le métal pourrait être retrouvé dans les cendres, mais il est bien évident que les intéressés auraient toujours la ressource de disperser ces cendi-es ou de les remplacer par d'autres ; de sorte que d'jos le second cas les tiaces d'un crime seraient généralement aussi faciles à faire disparaître que dans le premier.

Par suite, les criminels pourraient trouver dans la crémation une sécurité qu'ils ne rencontrent pas dans les procédés actuels d'inhumation, et qu'il importe de ne pas leur assurer, car elle serait pour les populations une source de dangers plus graves que l'insalubrité reprochée auv cimetières.

Les objections que l'on peut faire à la crémation seraient levées si la loi exigeait qu'avant toute crémation il fût procédé à l'autopsie du cadavre et à l'expertise chimique de ses organes essentiels, pour y constater la pi'ésence ou l'absence de tout poison.

Mais ces expertises, qui n'ont de valeur qu'alors qu'elles sont conduites comme une expérience vraiment scientifique, sont toujours délicates, même lorsque le champ des recherches a été limité par une instruction judiciaire; elles deviendraient extrêmement longues et pénibles, en 1 absence de toute indication préliminaire. Aussi, en admettant qu'elles ituissent être pratiquées avec la prudence et le talent qu'elles exigent de la part de l'opérateur, tant qu'il n'y aura qu'un petit nombre de crémations, il est bien difficile d'aflinner qu'elles seraient encore sérieusement réalisables le jour où les demandes d'incinération se multiplieraient.

En résumé, monsieur le Préfet, la Commission a constaté la possibilité d'obtenir l'incinération des corps sans dégagement de gaz insalubres ; elle a reconnu l'avantao^e de cette incinération sur l'inhumation dans la fosse commune,' au point de vue de rhv^iène mais elle a trouvé dans la crémation de très-sérieux inconvénients au point de vue de la médecine légale, et par suite, au point de vue de la sécurité publique.

La Commission a d'ailleurs complètement réservé toutes les questions de sentiment et de morale.

de plus en plus insuiïisant et dangereux, dont les lois de l'iiygiène re'clamaient énergiquement la suppression.

En second lieu, ils se sont efforcés de répondre aux objections d'ordres divers que soulevait le procédé par le(iuel ils prétendaient remplacer rinluanalion.

Nous allons les suivre pas à pas sur ces deux terrains.

« Que fait la nature du cadavre humain? » demande le professeur PoUi, dans une des brochures qui ont eu en Italie et à l'étranger le plus de retentissement. Et il répond : « L'organisme humain, quand il a cessé de vivre, subit, si on l'abandonne à lui-même, les lois pliysiques et chimiques qui ramènent ses composants aux combinaisons plus simples, telles que l'eau, les gaz acides carboniques, hydrogène carboné, ammoniaque, et quelques sels minéraux, dans lesquels entrent principalement la chaux, la magnésie, la potasse, la soude, l'oxyde de fer, salifiés par l'acide phosphorique et l'acide carbonique. Il y a des gaz et des cendres. Tous ces produits, la végétation les utilise. Lorsque le cadavre humain, composé de 75 parties environ d'eau et de 25 paities de matières solides, chair et os , a cédé à l'air toute son eau à l'état de vapeur ainsi que tous ces principes gazeux, il ne reste plus que de la terre et des cendres. La partie matérielle de l'homme retourne ainsi à la masse du globe , et ajoutant au sol des couches fécondes, va servir à l'alimentation de végétaux ou d'animaux d'ordre inférieur, c'est-à-dire qu'il va vivre sous d'autres formes. La nif'tempsy chose, dans le sens chimique, est une loi naturelle, démontrée jusqu'à la dernière évidence : elle est bienfaisante et hygiénique. »

Voici ce que fait la nature; mais que fait l'homme?

(( Poussé par de louables motifs d'affection, ou par de respectables principes religieux, ou même par le souci d'une hygiène mal comprise, il tente de soustraire sa dépouille à ces lois providentielles, il retarde autant qu'il peut cette désagrégation nécessaire; il prolonge indélmiment ce dépérissement et cette putréfaction avec tous les inconvénients qu'ils entraînent, et fait de son cadavre une inépuisable source de maux pour les vivants. D'immenses emplacements inutilement sacrifiés, de pestilentielles effluves répandues dans l'air, les eaux potables altérées jusque dans leur source, tels sont en effet les funestes et ordinaires résultats de l'inhumation. »

Il n'est plus aujourd'hui une capitale, ou même une ville de quelque importance, disent d'autres auteuis, devant qui ne se pose d'une manière pressante le difficile problème de savoir où elle va bientôt enterrer ses morts. C'est en vain que les administrateurs, qui ont créé les grandes nécropoles actuelles, ont cru faire assez largement les choses pour (]ue les vastes emplacements qu'ils avaient choisis servissent à une suite presque indéfinie de générations. Les villes grandissent, les populations s'accumulent et les morts se pressent de plus en plus dans des espaces trop étroits. On a beau reprendre, après un nombre d'années aussi court que possible, les terrains concédés et demander au sol de nouveaux et continuels efforts ; non-seulement, au bout de peu de temps, le sol refuse péremptoirement d'accomplir l'œuvre de destruction, mais ces moyens dilatoires eux-mêmes sont insuffisants et servent tout au plus à retarder de quelques années une solution nécessaire. Une ville de 1,000,000 d'habitants, qui fournit en moyenne 32,000 cadavres par an, dont chacun n'occupe pas moins de 2 mètres carrés de superficie, si l'on tient compte de la place prise par les routes, par les dégagements, par les bâtiments d'administration, etc., réclamerait, en supposant qu'elle ne prît pas d'accroissement et qu'on laissât reposer les corps au moins huit années

46 CRÉMATIOA".

dans leur fosse, un terrain de 500,000 mètres carrés. Nous mettons huit années, car les cinq que l'on accorde dans les cimetières parisiens sont lellement insuffisantes que lorsqu'on rouvre la fosse pour la troisième fois, on est presque toujours sûr d'y retrouver les corps entiers. Remarquons, en outre, que nous ne tenons pas compte ici de l'espace occupé par les concessions à perpétuité, ni par les concessions temporaires renouvelables, et que nous supposons que tous les morts sont enterrés en concession gratuite, ce qui n'a lieu que pour les deux tiei's.

Mais nous faisons ici une hypothèse irréalisable : quelle capitale, quelle ville ne va pas s'agrandissant tous les jours et ne voit augmenter la population qui vit dans ses murs? Si large qu'autrefois ait pu paraître son enceinte, un jour vient où elle étreint ses habitants. A ses portes d'iimnenses faubourgs se créent et s'étendent, et les cimetières, que de sages précautions avaient éloignés des villes, se trouvent devenus autant de centres d'agglomérations non moins populeux que les villes elles-mêmes. Entourés de tous côtés par les habitations, ils sont condamnés à demeurer ce qu'on les a faits d'abord, et ne j)euvent s'accroître à mesure que les besoins augmentent. Bientôt l'unique ressource des municipalités anxieuses est de rechercher des emplacements nouveaux : mais aux abords des cités tout est pris, tout est occupé ; la cherté des loyers y a chassé la population pauvi'e, la clierté des matières premières y a chassé l'industrie. De plus, personne n'est .désireux d'accueillir un cimetière dans son voisinage et trouve mille raisons pour éconduire les enquêteurs. Alors on en vient, faute probablement de trouver mieux, au projet de déporter les morts. Les cités, n'ayant plus la possibilité de conserver auprès d'elles ces chères dépouilles, iront acheter au loin des terrains immenses, et, non sans frais considérables, non sans porter atteinte au plus général et au plus respectable de tous les cultes, elles transporteront au loin les corps de ceux qui ne sont plus. C'est ainsi que Londres a vu créer, il v a quelques années, son London-Necropolis. C'est ainsi que l'administration de la ville de Paris est sm^ le point d'établir une vaste nécropole à 28 kilomètres de ses murs, sur le plateau de Méry-sur-Oise ; c'est ainsi que toutes les grandes villes de l'Allemagne et de l'Italie cherchent, depuis longtemps déjà, des emplacements convenables pour y fixer leurs champs de morts ; que Gênes se voit contrainte d'abandonner son Staglieno, parce que les principes minéro-salins du sol, à force de se combiner avec ceux des parties molles des cadavres, ont achevé de se saturer et sont devenus incapables de poursuivre leur travail destructeur ; que Florence cherche, sans les pouvoir trouver, les quelques hectares do.it elle a besoin pour établir son nouveau cimetière ; que Carrare se trouve oblioée d'abandonner celui de Terrano ; que Brescia et Bologne se trouvent acculées dans la même impasse.

Ce qui complique ici la difficulté déjà trop réelle de trouver de nouveaux emplacements convenables, lorsque les anciens sont devenus insuffisants c'est comme nous l'avons dit, que personne ne se soucie d'un voisinage, qui' à tort ou à raison, passe pour être dangereux.

Les cimetières, grâce à l'autorité de quelques savants d'une compétence irrécusable, ont acquis, depuis un certain nombre d'années, la plus détestable renommée. Chimistes, géologues, physiciens, biologistes ont uni leurs efforts pour les ruiner dans l'opinion. Ils les accusent d'être la source de maladies innombrables, soit par les pestilentielles exhalaisons et les miasmes délétères qu'ils répandent dans l'air, soit par les propriétés nocives qu'ils communiquent

CREMATION. 47

aux eaux de pluie «|ui les Iravcrsenl pour aller furmer dans le sein de la terre les nappes dont s'alimentent nos puits.

Ce sont là de bien terribles accusations. Voyons sur quels documents scientifiques tout cet échafaudage a été construit.

En premier lieu, il faut démontrer que les gaz produits par la décomposition des corps peuvent traverser la couche de terre qui les recouvre pour venir se répandre dans l'atmosphère. C'est un point que M. Ambr. Tardieu a mis en lumière dans une thèse demeurée classique :

« L'inhumation d'un corps dans une fosse où il est recouvert de })lusieurs pieds de terre n'empêche pas les gaz, engendrés par la décomposition, et les matières putrides qu'ils tiennent en suspension, de pénétrer le sol environnant et de s'échapper dans l'air qui est au-dessus ou dans l'eau qui est au-dessous. L'hydrogène carboné, par exemple, arrive rapidement à la surface à travers une couche de sable de plusieurs pieds d'épaisseur, le sol paraissant à peine opposer quelque résistance à son passage. Ce fait domine la question de la salubrité des cimetières. Lorsque les gaz proviennent de foyers considér;iblcs, comme d'une fosse commune, ils s'épandent dans tous les sens, mais surtout de bas en haut, et ne paraissent qu'en très-faible partie absorbes par le sol. Et telle est la tendance de CCS gaz à gagner la surface, qu'il ne paraît pas possible de s'y opposer. Si l'on enterrait les corps, dit M. Leigh, cliimiste de Manchester, qui paraît avoir étudié très-particulièrement ce sujet, à une profondeur de huit ou dix pieds, dans un sol sablonneux, je suis convaincu que l'on n'y gagnerait pas grand' chose ; les gaz trouveraient une issue facile à presque toutes les profondeurs praticables. Et il est probable qu'ils ne s'échapperaient que plus facilement encore à travers les fissures si communes des terres argileuses.

« 11 y a des gaz, en particulier, qui semblent résister plus spécialement à cette absorption du sol : l'acide carbonique, par exemple. Le docteur Reid a vu dans des cimetières la terre imprégnée d'acide carbonique, comme elle pourrait être imbibée d'eau. Lorsqu'on y avait creusé une fosse, au bout de peu d'heures elle était devenue comme un véritable puits d'acide carbonique, où les fossoyeurs ne pouvaient plus descendre sans danger.

« Le docteur Playfair évalue la quantité de gaz produits annuellement par la décomposition de 1117 cadavres par acre de terre, à 55,261 pieds cubes ; or comme on inhume annuellement 52,000 cadavres dans la ville de Londres, cela élève à 2,572,580 pieds cubes la totalité des gaz, qui, indépendamment de ce qui est absorbé par le sol, passent dans l'eau inférieurement ou dans l'atmosphère. »

11 est donc entendu que les gaz produits par la décomposition arrivent à la surface du sol et se répandent dans l'air. Mais quelle sera leur influence sur les êtres organisés, à quels phénomènes pathologiques donneront-ils lieu ? C'est ce que vont nous faire connaître les expériences des chimistes et la pratique des médecins :

« Le professeur A. Selmi, de Mantoue, affirme, écrit le docteur Gaetano Fini, dans le feuilleton scientifique d'un journal italien, que la putréfaction des cadavres n'est pas seulement une source d'ammoniaque, d'acide suifhydrique et carbonique, et d'hydrocarbures gazeux, comme le prétendent le plus grand nombre des chimistes, mais d'autre chose encore. Tous ces produits aériformes figurent bien pour une part dans les effets de la putréfaction ; mais l'on

4,s CREMATION.

n'a pas noté une matière spéciale, volatile, qui se rencontre dans l'air, lorsque cet air a traversé un lambeau de chair en voie de fermentation putride, comme il s'en trouve dans la terre des cimetières. Cette substance, qui a beaucoup d'analogie par ses effets avec le septo-pnewna, selon le chimiste mantuan, serait capable de déterminer dans le glucose dissous la fermentation putride et la naissance d'une innombrable quantité de bactéries, semblables à celles qui se manifestent dans la fermentation butyrique. Il est facile de l'isoler, en faisant passer de l'air à travers une légère couche de terre de cimetière, et de là à travers quelques tubes d'épreuve, remplis d'une solution de glucose dans la proportion de 9 pour 100. Si l'on injecte cette substance avec une seringue sous la peau d'un pigeon, au bout de vingt-quatre heures, l'animal cesse de se nourrir, il est en proie à une diarrhée épouvantable, il rend par la bouche une énorme quantité d'eau mucilagineuse et meurt dans les trois jours. Le professeur Selmi ajoute qu'il a obtenu les mêmes résultats, quoique à un moindre degré, avec de la terre de cimetière abandonnée depuis dix ans et prise à une profondeur de 0™,50 à 0™,60 seulement. »

Les mômes affirmations se sont produites à Paris, lors de la remai-quable discussion que la question des cimetières a suscitée au sein du conseil municipal de la grande ville. Le docteur Clemenceau s'en est fait l'organe. « Ce qui est vrai de la décomposition à l'air libre, a-til dit, est encore vrai lorsque la décomposition s'opère sous la terre ; les lois de la nature ne sont pas suspendues par rinhumalion. Les gaz produits par la décomposition se dégagent au sein de la

terre qui est imprégnée d'air et la pénètrent En admettant que cinq ans

suffisent pour amener la destruction complète des corps confiés aux cimetières parisiens, c'est une masse de 250,000 cadavres environ qui est en décomposition, à l'état permanent, à proximité des habitations, et cette masse exhale nécessairement des gaz méphitiques. Quand une ville comme Paris présente déjà de nombreuses causes d'insalubrité, telles que les égouts, les vidanges, les logements insalubres, son conseil municipal n'a-t-il pas le devoir d'éloigner, lorsqu'il le peut, une aussi puissante cause d'infection? Mais en outre de ces gaz méphitiques, qui causent chez les vidangeurs et les égoutiers des maladies connues, le plomb, par exemple, il y a des miasmes auxquels la vapeur d'eau sert de véhicule.

« Ces miasmes peuvent provenir de détritus végétaux et, dans un cas, M. Depaul^ en convient, ils sont dangereux et engendrent des maladies, ou bien de détritus organiques, et M. Depanl nie que ceux-ci soient nuisibles. Cependant, M. Depaul reconnaît le danger des agglomérations d'êtres vivants, d'où naissent le typhus et les fièvres typhoïdes ; comment peut-il donc soutenir que les agglomérations de cadavres en décomposition n'offrent aucun danger ? Aux embouchures du Mississipi, du Gange, du Nil et de la plupart des grands fleuves, l'accumulation des détritus de végétaux et d'animaux cause des maladies locales ou des épidémies. L'endémie de fièvre typhoïde à Paris n'est pas due à un autre motif. Dira-t-on que M. Bouchardat, dans un récent article de la Revue scientifique, après avoir reconnu que les cimetières ont été accusés par beaucoup d'hygiénistes, nie formellement que les émanations des cimetières se répandant à l'air libre présentent des dangers pour la salubrité publique? Mais quelques

' M. Depaul, clans la discussion, avait soutenu une thèse assez dllférente de celle de M. Clemenceau. Nous aurons par la suite à revenir sur l'opinion soutenue par M. Depnul, ainsi que sui- l'article de M. Doacliardat, dont il va être question quelques lignes plus loin.

lignes plus bas, il rappelle le cliiiTre ('norme des victimes de l'épidcmic de fièvre typhoïde, qui a régné pendant le siège de Paris, et l'on est naturellement conduit à considérer comme cause de celte épidémie, le nombre considérable des inhumations faites à cette époque dans les anciens cimetières de l'intérieur de la ville.... »

Remarquons en passant que M. Clemenceau, pas plus d'ailleurs que 5[. Ambr. Tardieu, n'est partisan de la crémation; du moins il ne s'est pas déclaré tel. 11 demande le transfert des cimetières loin de la capitale et rien de plus. Cependant on nous permettra de les introduire l'un et l'autre dans le débat, car s'ils ne comptent point parmi les partisans de la crémation, c'est à leur argumentation que ceux-ci ont fait le plus d'emprunt.

Jusqu'ici nous n'avons offert à nos lecteurs que des raisonnements a priori sur l'influence des émanations produites par les cimetières. 11 ressort de ces théories que ces émanations doivent être nuisibles ; mais nous ne possédons encore, en dehors des quelques faits généraux cités par M. Clemenceau, aucune preuve bien constatée de danger. Yoici, d'ailleurs, sans commentaire, tout ce que nous trouvons à ce sujet relaté dans les auteurs.

Le premier fait est emprunté à Cbadwick : « Dans le cours des recherches que je faisais de concert avec M. le professeur Owen, nous eûmes à examiner la santé d'un boucher qui nous mit sur la trace d'un ordre de faits assez curieux. Cet homme avait habile Bear-Yaid, près de Clare-Markct, où il était exposé à deux influences également redoutables, car sa maison était située entre une boucherie et l'étalage d'une tripière. Amateur passionné d'oiseaux, il ne put jamais en conserver tant qu'il logea en cet endroit. Ceux qu'il prenait l'été ne vivaient pas plus de huit jours dans leur cage. Entre autres odeurs malfaisantes, celle qui leur nuisait le plus était la vapeur de suif qui s'exhale des tripes pendant l'opération du dégraissage. II nous disait : Vous pouvez suspendre une cage à n'importe quelle fenêtre des greniers qui entourent Bear- Yard, et pas un oiseau n'y restera vivant plus d'une semaine. Quelque temps auparavant, il habitait une chambre dans Portugal-Slreet, au-dessus d'un cimetière très-peuplé. 11 voyait souvent le matin s'élever du sol un brouillard épais, dont l'odeur offensait l'odorat. Les oiseaux y mouraient vite ; bref il ne put les conserver qu'en transportant son domicile dans Vere-Street, Clare-Market, au delà des limites dans lesquelles agissent les émanations dont nous parlons. »

Nous tirons le second fait de la thèse déjà citée de M. Tardieu :

« Le passage suivant, emprunté au docteur Pieid, dit-il, donnera encore une idée des conséquences auxquelles est exposé le voisinage d'un cimetière, surtout lorsque ce dernier se trouve au milieu d'une population condensée, et lorsque le drainage peut s'y trouver obstrué à certaines époques ; c'est ce qui arrive pour la chambre des communes, voisine du cimetière de l'église Saint-Margaret, dont tous les tuyaux de drainage sont périodiquement fermés à la haute marée. Les émanations désagréables y ont été observées à toutes les heures du matin et de la nuit, et, même dans la journée, on en a constaté l'existence dans les caveaux de la chambre des communes et dans les égouts du voisinage. Lorsque le baromètre est bas, la surface du sol légèrement humide, la marée pleine et la température élevée, c'est alors que la viciation de l'air paraît le plus prononcée. Plus d'une fois, dans les maisons particulières et à la chambre des communes, le docteur Reid a dû faire usage d'appareils de ventilation ou de préparations chlorurées pour combattre ces émanations désagréables et délétères, dont les

MCT. ENC. XXlll. 4

50 CREMATION.

individus ont paru également, dans plusieurs circonstances, ressentir assez vivement les fâcheux effets. »

En dehors de ces deux cas où il semble que les cimetières ont parfois une certaine influence sur l'atmosphère qui les entoure, nous ne trouvons plus que des faits tendant à prouver leur influence passagèie et, pour mieux dire, exceptionnelle. C'est ainsi que l'on cite quelques exemples d'accidents survenus à la suite de travaux de terrassement exe'cute's dans des cimetières abandonnés, ou pendant des exhumations, ou dans des descentes à l'intérieur de caveaux longtemps renfermés. On rapporte, entre autres, le cas de cet ouvrier subitement suffoqué, lors des inhumations provisoires qui eurent lieu en 1830, sur l'emplacement de l'ancien cimetière des Innocents ; on rappelle également le fait de trois fossoyeurs, qui, le 27 septembre 1852, procédant à une exhumation, crevèrent d'un coup de pioche un caveau voisin et tombèrent morts foudroyés ; on raconte encore que des boutiques ayant été construites sur l'emplacement d'un ex-couvent de lilles de Sainte-Geneviève, ceux qui les habitèrent les premiers, surtout les plus jeunes, furent pris d'accidents que l'on attribua aux exhalaisons des cadavres enterrés dans le terrain. Enfin l'on cite l'épidémie qui survint à Riom, aux environs d'un lieu de sépulture qu'on déblayait, et les cas analogues que l'on observa soit en France, dans la petite ville d'Ambert, soit en Angleterre dans les villes de Londres, de Manchester et de Glascow.

Tels sont les faits que l'on a apportés au débat pour soutenir l'existence et le danger des émanations produites par les cimetières ; nous les abandonnons pour le moment à l'appréciation de nos lecteurs et arrivons tout de suite cà l'accusation qui a certainement jeté le plus de trouble dans l'esprit public: nous parlons de la souillure que contractent les eaux potables dans leur passage à travers une terre profondément empoisonnée.

« La pluie qui tombe sur la surface des cimetières, dit Maxime Du Camp, pénètre le sol, rencontre les corps, aide à leur désagrégation, se charge de moléccles innombrables, glisse sur les couches d'argile ou de marne et va empoisonner les puits. Bien plus, parfois elle se fraye une route invisible et aboutit subitement au jour. C'est une source, on y goûte ; elle a une saveur singulière qui rappelle le soufre; si on l'analyse, on y rencontre le sulfure de calcium, invariablement produit par la décomposition des matièies oi'ganiques. Il y en a plus de dix actuellement à Paris, qui proviennent tout simplement de l'écoulement des eaux pluviales filtrées à travers les cimetières. Une de ces sources est exploitée ; j'en ai le prospectus sous les yeux : « Eau sullhydratéc ; hjdrosulfurique calcaire. » Elle guérit toutes sortes de maladies ; à deux sous le verre on peut aller boire cette putréfaction liquide : c'est pour rien. »

Ceci n'est que le très-exact résumé de ce que des ingénieurs, des chimistes des hygiénistes, tous savants en renom, n'ont cessé d'écrire depuis un certain nombre d'années. A tort ou à raison, le public s'est justement ému des faits qu'on lui a placés sous les yeux.

« Les nappes souterraines recevant les infdtrations de Montparnasse et du Père-Lachaise, disaient MM. Belgrand, Hennez et A. Delems, ingénieurs de la ville de Paris, dans ua rapport souvent cité, s'écoulent directement sous Paris pour se rendre dans la Seine. Pour Montparnasse elles se dirigent en grande partie vers le nord, tandis que pour le Père-Lachaise elles descendent vers le sud un peu ouest ; dans les deux cas elles passent d'ailleurs sous des quartiers populeux. Les puits de ces quartiers situés à l'aval des nappes passant sous les cime-

CREMATION. 51

tières ne reçoivent donc que des eaux complélement souille'es, et cette circonstance est d'autant plus regrettable que dans les familles pauvres leurs eaux sont employées à divers usages domestiques.

« Il est bien vrai qu'en filtrant à travers le sol, l'eau se débarrasse assez rapidement des matières salines et surtout des matières organiques qu'elle tient en dissolution ; l'argile et la marne qu'elle rencontre heureusement dans le soussol de Paris en retient immédiatement une grande partie ; toutefois les puits qui sont voisins de Montparnasse et du Père-Lacliaise donnent souvent une eau ayant une saveur douceâtre et répandant une odeur infecte, surtout pendant les grandes chaleurs de l'été. Ajoutons que dans les travaux de consolidation exécutés sous le cimetière Montparnasse, on a rencontré des eaux corrompues par des matières organiques en décomposition qui provenaient de leur infill ration à travers les cadavies. Il en est de même sous le Pcre-Lachaisc, dans le souterrain du chemin de fer de ceinture rive droite ; et les eaux corrompues sont particulièrement abondantes depuis qu'on a fait le drainage de ce dernier cimetière. »

. Nombre d'observateurs sont venus depuis soutenii' de leur autorité M. Belgrand et ses collaborateurs. Dans son livre sur l'hygiène et l'assainissement des villes, M. Fonssagrives rappelle qu'en 1840 et 1846, les eaux des puits de Ménilmontant furent altérées par des infiltrations provenant du voisinage du Père- ■ Lachaise, etil ajoute qu'il lui est arrivé de constater en un villagede l'Hérault un fait semblable, également causé par le mauvais état du cimetière de la localité.

Dans un article remarqué du Moniteur scientifique, de juin 1872, un membre de l'Académie de médecine, M. Jules Lefort, racontait qu'une eau, tirée par lui d'une source éloignée de 50 mètres d'un cimetière, avait une saveur douceâtre ei nauséeuse ; qu'évaporée elle laissait au fond du vase une masse dense, grisâtre, qui à la chaleur se colorait d'un biun noirâtre ; qu'une partie de ce résidu, traih' par l'acide chlorhydrique dilué, donnait lieu à de l'acide carbonique et répandait une vive odeur de colle-forte; qu'une autre partie, mêlée à de l'hydrate de chaux, donnait une quantité considérable de sels ammoniacaux. M. Lrfort ayant soumis ces faits au curé de la paroisse Saint-Didier, dont le puits avait fourni l'eau analysée, celui-ci se ressouvint que son prédécesseur avait cessé de faire usage de cette eau, après lui avoir trouvé plusieurs fois une odeur rebutante. Lui-même avait constaté que, durant les chaleurs de l'été et en certains temps, cette eau devenait trouble, prenait une légère odeur putride et une saveur toute particulière.

Des faits semblables, empruntés à l'étranger, sont rapportés par la Gazette médicale du 25 mai 1 874 : « Dans les Annales de la faculté de médecine de Saxe, Reinhard raconte que neuf pièces de gros bétail et quelques-unes de petit, toutes victimes de la peste bovine, ayant été enterrées près de Dresde, à une profondeur de 10 à 12 pieds, on constata l'année suivante que l'eau d'un puits, éloigné de 100 pieds de la fosse, avait une odeur fétide et accusait la pu'sence du butyrate de chaux ; qu'à 20 pieds seulement elle avait le goût repoussant d'acide butyrique et contenait jusqu'à 2 grammes de cette substance par litre. On se décida à déterrer les cadavres et à les brûler pour empêcher l'eau de se corrompre davantage. Dans un ordre d'idées tout voisin, Forster raconte que peu de temps après l'établissement d'une usine à gaz à Sondershausen, l'eau de puits, à 562 pas (plus de 2000 pieds), avait le goût et l'odeur du gaz, et cela jusqu'à ce qu'on eut réparé le gazomètre et évité les fuites dans la mesure du

52 CREMATION.

possible. De même Pettenkofer a trouvé de l'ammoniaque dans l'eau souterraine à une distance de 40 pieds de l'usine qui l'avait produite. »

« La ville de Châlons, au temps de l'occupation prussienne, écrit M. Robinet, d^ns h Journal de pharmacie, année 1873, reçut un nombre considérable de malades atteints du typbus. Pour arrêter les progrès croissants de l'épidémie, les morts furent ensevelis dans une portion isolée du cimetière de la ville et recouverts d'une quantité considérable de chaux vive. Au bout de quelques semaines, et à la suite de pluies abondantes, dans ces terrains si perméables de la Champagne, les eaux potables présentèrent à la vue et au goût des signes manifestes d'altération, et l'auteur constata par l'analyse chimique la présence anormale du chlorure de chaux. »

Nous pourrions sans doute découvrir encore çà et là, soit dans les traités, soit dans les revues périodiques ou les brochures, une certaine quantité de faits analogues, qui ingénieusement groupés et présentés par les partisans de la crémation, leur ont permis d'attaquer l'inhumation comme la coutume la plus funeste, la plus nuisible, la plus contraire aux lois de l'hygiène que les hommes aient inventée.

En somme, ils l'accusent, nous venons de le voir, de présenter trois inconvénients excessivement graves :

1" Le premier, c'est d'enlever à l'agriculture et à l'industrie des emplacements considérables, qui, dans les villes de quelque importance, deviennent, au bout d'un temps relativement court, tout à fait insuffisants, ce qui nécessite cette odieuse déportation des morts, si contraire au culte qui leur est dû ;

2" Non contents de tenir trop de place, les cadavres, en se décomposant, répandent des miasmes pestilentiels, source de maladies endémiques e1 épidémiques pour les populations environnantes ;

5° Entin ces mêmes cadavres, altérant les eaux de pluie qui traversent les cimetières, vont empoisonner tons les puits du voisinage et compromettre au plus haut degré la santé publique.

Pour toutes ces raisons, disent ses adversaires, l'inhumation doit être définitivement repoussée de nos mœurs et remplacée par un usage qui n'offre aucun des inconvénients que nous avons cités, c'est-à-dire par la crémation.

On voit, pour le dire en passant, que les partisans actuels de la crémation sont mus par des motifs tout à fait semblables à ceux qui ont poussé les hommes à inti'oduire la même coutume dans l'antiquité. C'est avant tout une question d'hygiène; c'est avant tout la difficulté d'enterrer les morts d'une façon satisfaisante, soit que les morts se trouvent en quantité trop considérable, comme cela a lieu après une bataille, soit que l'emplacement dont on dispose pour les enterrer soit insuffisant, comme cela a lieu de plus en plus dans beaucoup de villes importantes.

Nous admettrons pour le moment, si on le veut bien, que les partisans de la crémation ont gain de cause sur la question hygiénique ; et sans nous permettre aucune crit-que, nous les suivrons dans la seconde partie de leur discussion, qui consiste à réfuter les objections qu'on a faites à la pratique qu'ils ont proposée.

Ces objections ont porté sur trois points :

1« On leur a dit : « La crémation, en ne laissant subsister de l'individu que les parties que le feu ne peut atteindre , va faire disparaître à jamais toutes traces d'empoisonnement possible. C'est l'impunité que vous assurez aux criminels. Les crimes vont se multiplier. »

A cetle objeclion les partisans de la crémation ont répondu : Sans doute, le feu détruira certains poisons, tels que l'arsenic, le phosphore, le sublimé corrosif, ainsi que toutes les substances toxiques d'origine organique , mais il convient de remarquer que si nombreux que puissent être les empoisonnements, ce n'est jamais que sur un nombre de cadavres infime, relativement au nombre des morts, que portent les recherches de la justice. Si prompt que soit le soupçon, le nombre des cas suspects sera toujours extrêmement limité. Dans la plupart des cas, au mouis dans toutes les villes où le service médical est convenablement élabli, il est facile de déterminer les causes de la mort et, par conséquent, d'acquérir une cerlilude qui exclut (oui de suite toute idée d'empoisonnement. Le médecin qui a suivi le malade depuis les débuis de la maladie jusqu'à sa terminaison, est là pour affirmer que l'individu a succombé à une pneumonie, à un cancer, à un ramollissement cérébral, etc., et il suffirait, si l'on ne peut ou si l'on ne veut accorder une confiance entière au médecin traitant, de rendre moins illusoire qu'elle ne l'est aujourd'hui la visite du médecin de l'ctat civil, chargé de la constatation des décès. Dans les cas douteux, celui-ci pourrait appeler à son aide un médecin inspecteur qui, après une contre-visite, retarderait les obsèques, s'il y avait lieu. Une règle pourrait être établie qui ordonnerait la conservation dans un local à ce destiné, des viscèies utiles de tout individu dont la mort aurait présenté des circonstances mystérieuses, ou qui aurait péri subitement ou sans aucuns soins médicaux, ou encore entre les mains d'un empirique. Youloii-, comme le demandent les savants auteurs du rapport présenté au préfet de police sur les prétendus inconvénients de la crémation, que tout cadavre soit soumis à une autopsie judiciaire, c'est évidemment empêcher le nouvel usage de s'établir; car outre qu'on multiplierait par là singulièrement les frais de toute crémation, c'est à peine si l'on rencontrerait assez de médecins disponibles pour procéder à l'ouverture des cadavres que fournit chaque jour une ville comme Paris. Ajoutons qu'il y aurait une injustice et une inconvenance graves à faire ainsi planer le soupçon sur l'universalité des hommes, et il vaudrait mieux dans ce cas, comme le dit un savant médecin légiste italien, laisser çà et là échapper un coupable que de suspecter l'humanité tout entière.

2° La seconde objection est celle-ci : Yous allez par la crémation altérer la piété envers les morts. Les partisans répondent :

Non-seulement nous comptons bien ne pas altérer cette piété, mais nous espérons la fortifier, l'épurer, l'agrandir. Qui oserait prétendre que le culte des morts n'a pas été aussi développé, aussi répandu qu'il puisse être, à l'époque où les hommes avaient la coutume de brûler leurs morts? Qui oserait prétendre que les Grecs et les Romains, qui élevaient au sein même de leurs demeures un autel aux mânes des ancêtres, n'ont pas offert l'exemple le plus remarquable de cette piété salutaire? Etaient-ils peu respectueux des morts ces Athéniens qui condamnaient à la peine capitale les généraux coupables de n'avoir pas rendu les derniers devoirs à leurs compatriotes tués aux îles Arginuses, ou ces Romains qui entouraient les convois de leurs proches de démonstrations si touchantes, ces Piomains à qui Scipion croyait faire une sanglante injure lorsqu'il ordonnait, avant de mourir, qu'on ne rapportât pomt ses cendres dans son ingrate patrie, et qu'on les laissât reposer à Liternum? Et de cette Inde, où l'on brûle encore, le culte des ancêtres a-t-il donc été banni? Mais il n'est pas de jour où l'Hindou ne remplisse quelque pieux devoir envers ceux qui l'ont précédé, et la

loi de Maiiou qui oblige le biahmaue à offrir quolidiennement un repas fancbre en l'honneur des mânes, déclare qu'il aura plus mérité par cette offrande accomplie suivant les règles que par celle qu'il doit aux dieux. On ne peut donc dn-e que la crémation soit en elle-même une cause d'abandon du culte des morts, et rien ne démontre que nous soyons moins capables que nos prédécesseurs ou certains de nos contemporains de garder à leur égard de pieux sentiments, par cela seul que nous brûlerons leurs corps au lieu de les inhumer.

Qu'on veuille donc nous démontrer en quoi le second de ces procédés est plus capable que l'autre d'entretenir une mémoii-e qui nous est chère et d'exciter en nous les sentiments élevés et désintéressés qui en découlent. Est-ce que l'urne toujours présente, contenant des cendres toujours visibles, ne sera point pour l'homme une source autrement inépuisable de précieux souvenirs sans cesse rajeunis, que cette terre, qu'il faut aller chercher loin, qui vous cache les restes aimés, et qui pour la plupart de ceux qui restent leur sera ravie au bout d'un petit nombre d'années. « Nous livrons au fossoyeur, dit le professeur Amati, les dépouilles de nos moits, et lui, à son tour, les livre aux vers du cimetière, et après un court moment donné aux larmes, on n'y pense plus. Telle est, en général, cette religion si vantée des tombes, avec le système actuel de l'inhumation. Cependant la piété envers de chers défunts est un devoir qui fait partie du culte domestique, et qui a essentiellement son rite dans le sanctuaire de la famille. S'il nous était donné de tenir toujours près de nous les urnes sépulcrales des personnes perdues et bien-aimées, que de fois tournerionsnous vers elles nos pensées, que de bonnes résolutions, que d'ac'.ions louables, que d'œuvi'es généreuses naîtraient de cette contemplation constante ! »

Et si, à leur tour, les adversaires de l'inhumation s'appliquaient à l'incriminer à ce même point de vue du sentiment, que de choses n'auraient-ils pas à dire? Kst-il rien de plus horrible à imaginer que la destinée du corps enfoui dans la terre; peut-on sans frémir se représenter la lente décomposition de ce cadavre que se dispute l'innombrable armée des vers? Combien oseraient supporter le spectacle d'une exhumation au bout de quelques mois et se condamner à revoir face à face ceux qu'ils ont le plus aimés? N'y a-t-il pas là une idée bien autrement choquante que celle de l'homme réduit en une poignée de cendres, sans avoir passé au préalable par cette épouvantable transformation? Que vient-on parler de traitement irrespectueux, lorsqu'il s'agit de la crémation? Si l'on va au fond des choses, l'inhumation n'offre-t-elle point quelque chose de bien autrement repoussant? « En quoi, dit le professeur Fornari, se convertit finalement le cadavre enterré? En herbe, qui, haute et vigoureuse, croît dans les cimetières. Que fait-on de cette herbe? Dans quelques endroits on la brûle, mais dans beaucoup d'autres elle sert à nourrir les bestiaux, elle se transforme en chair de bœuf, et de cette chair nous faisons à notre tour notre nourriture. En fin de compte, nous mangeons de nous-mêmes »

A tout prendre, ajoute-t-on, il ne convient donc pas d'introduire ici une question de sentiment, qui, dirigée parles partisans de l'inhumation contre leurs adversaires, pouirait également bien se tourner contre eux. Ce qu'il importe, c'est de s'habituer à ne considérer que comme une chose secondaire la destinée du corps humain après la mort. La vraie, la seule sépulture qui intéresse l'homme, c'est celle qui lui sera volontairement ouverte dans le souvenir des vivants ; que son cadavre pourrisse sous la terre ou que ses cendres reposent dans l'urne funé-raire, ce qu'il doit désirer avant tout, c'est de demeurer présent dans l'esprit

de ceux avec qui il a aimé et soulTert, au milieu desquels il a vécu. En deliois de cela tout est ignorance et routine. « On parle du culte des souvenirs, on dit qu'une cité ne peut être séparée de son cimetière, écrit le feuilletonniste d'un grand journal parisien {la République française), et Tonne comprend pas que si ces principes avaient toujours été suivis, au lieu d'être un loyer d'activité et de travail, Paris ne serait plus qu'un vaste cliamp de repos et de silence.... Ah ! les générations auxquelles il faut, pour songer à leurs amis, un signe tangible de leur existence ! ah ! les fds qui ne revoient leur père que devant la pierre de son tombeau! ah ! les prêtres et les théosophes qui encouragent ces tendances, sont bien les pires matérialistes, les mêmes qui ne voient dans les hommes ([ue des enfants auxquels est promis pour leurs fautes un châtiment corporel par un pédagogue colérique. »

3" Nous arrivons à la troisième et dernière objection. Nous disons la dernière, car nous ne tenons pas compte de certaines ci'iliques qui ont été faites, soit au nom de la théologie, sous prétexte que les croyances monolhéiques s'opposent formellement à la crémation, ce qu'un vénérable ecclésiastique italien, l'abbé Bucellati, s'est donné la peine de réfuter, soit au nom de ranthro[)ologie, sous prétexte que, si nous brûlions aujourd'hui nos morts, nous ne laisserions pas à nos arrière-descendants le plus petit crâne sur lequel ils pussent disserter, ce qui, à tous les points de vue, serait certainement déplorable.

La dernière objection a trait aux moyens pratiques. 11 va sans dire que si les partisans actuels de la crémation n'ont à offrir au public que le bûcher primitif des Grecs, des Romains ou des Hindous, il devient assez inutile de discuter les avantages et les inconvénients de la crémation, car dans un état de civilisation où plus des deux tiers des morts sont enterrés en concession gratuite, on ne voit pas, en dehors de quehpies millionnaires fanatiques, qui pourrait se permettre le luxe d'une opération aussi coûteuse, sans compter qu'il y aurait grandement à reprendre au point de vue hygiénique.

C'est ce qu'ont parfaitement compris les novateurs, et, il faut leur lendre cette justice, ils n'ont commencé à mener una campagne active en faveur de la crémation que lorsqu'ils ont tenu enti'e leurs mains des moyens à peu près sulfisants pour l'effectuer.

VI. Appareils modebnes employés pour la CRÉiMATiON. Les conditions à remplir étaient nombreuses et difficiles : si l'on tient compte de la composition du corps humain, on comprendra sans peine combien il est malaisé de réduire une masse où il entre 75 parties d'eau sur lOJ. Il fallait cependant faire en sorte que la combustion fût rapide et complète. Par complète nous entendons que non-seulement il n'y eut plus qu'un résidu de cendres à la fin de l'opération, mais que pendant son cours tous les gaz produits par elle fussent également consumés, afin de ne répandre aucune mauvaise odeur dans l'atmosphère environnante.

En somme les savants contemporains ont réalisé ce vœu que nous avons trouvé si naïvement énoncé dans le projet Cambry : ils ont inventé et construit des appareils disposés ingénieusement par la chimie moderne.

Depuis assez longtemps, l'idée était venue à plusieurs que l'on pouvait distiller les corps comme on distille un objet quelconque composé de principes volatils et de principes fixes. 11 y a plus de trente ans que M. Xavier Rudler proposait à son ami le docteur Gaffe, comme étant le moyen le plus simple, le plus économique et le moins repoussant à la vue de brûler les corps, celui qui con-

56 CREMATION.

siste à les placei' dans une cornue à gaz et à les distiller jusqu'à réduction en cendres. Nous allons voir que, plus ou moins modifié dans l'application, ce principe a prévalu dans la conslruclion de plusieurs des appareils que nous allons maintenant décrire.

On ne compte pas sans doute que nous exposions ici tout ce que l'esprit des inventeurs a produit d'appareils crématoires depuis un petit nombre d'années. La liste en serait aussi longue que la description fastidieuse. Nous nous contenterons de signaler ceux que l'opinion des gens compétents a le plus particulièrement distingués, et qui, dans la pratique, ont donné jusqu'ici les résultats les plus satisfaisants. Sans nier aucunement la valeur des inventions de MM. Terruzzi, Betli, Dujardin, Musatti, Calucci, i'oneîli, Carati et tiiiti quanti, nous bornerons cette revue des appareils et procédés déjà proposés à ceux de MM. Polli et Clericetti (de Milan), de M. Gorini (de Lodi), de M. Brunelti (de Padoue), de M. Siemens (de Dresde) et de M. Kûborn (de Bruxelles).

M. le docteur Polli, pensant que l'on pouvait avantageusement remplacer, dans l'incinération des corps, le bois par le gaz d'éclairage, fit, il y a dtgà quelques années, plusieurs expériences dans ce but au gazomètre de Milan. La première consista à incinéier le cadavre d'un cbicn barbet du poids de 10 kilogrammes dans une cornue d'argile réfractaire de forme cylindrique, servant à la distillation du cbarbon de terre, où la combustion du gaz d'éclairage, amené à l'mtéiieur par un tube circulaire perforé, était activé par le mélange d'une certaine quantité d'air pur. L'opération ne réussit qu'à moitié; car, outre qu'elle dura plusieurs beures, elle produisit une fumée épaisse et donna lieu à une forte odeur de viande rôtie. Cependant il était démontré que l'on pourrait produire la crémation avec l'aide du gaz d'éclairage, et l'auteur, après de nouvelles expériences, couronnées de succès, put, en ces derniers temps, construire, avec l'aide de l'ingénieur Clericetti, le monument et l'appareil crématoire que possède aujourd'hui le cimetière de Milan.

Nous empruntons au journal la Nature du 15 mai 1876 l'excellente description qu'il a donnée de l'appareil Polli-Clericetti.

L'urne crématoire, avec les diverses annexes que comporte son fonctionnement, a été établie dans un élégant édicule élevé dans le cimetière, et que représente la figure i .

L'appareil lui-même, dont on voit les détails sur la figure 2, offre extérieurement l'apparence d'un sarcopbage antique, dissimulant la chambre où s'opère l'incinération. Cette chambre, où se trouve le foyer ou cendrier, sous forme d'une caisse rectangulaire, est recouverte d'un dôme semi-circulaire consistant en une mince plaque de fer («, b, c, d, e, f, g, h) revêtue intérieurement d'une matière réfractaire.

Séparée de ce premier dôme par une distance de 0"',10, s'élève une voûte semi-cylindrique, construite en briques ordinaires, convenablement consolidée par une armature en fer. La chambre à air ainsi formée empêche toute déperdition de calorique, tout en maintenant à une basse température l'extérieur de l'urne pendant que la combustion s'effectue dans l'intérieur.

L'appareil est complètement clos à l'une de ses extrémités ; à l'autre il présente une ouverture qui donne dans la chambre à crémation. Cet orifice est muni d'un système de fermeture qui se compose de deux parties : l'une, inférieui-e, sorte de guichet formé d'une plaque de fer correspondant au foyer ou cendrier {b, g, f, m), et l'autre supérieure, qui ferme l'ouverture du four; celle-

CREMATION.

ci, en matériaux réfractaires, porle en son milieu uu petit tube tronconiquc en 1er, permettant de surveiller de l'extérieur la marche de l'opération.

La partie inférieure du four, son plancher, se compose de deux grilles de fer concaves, concentriques, placées l'une sur l'autre et élevées à une certaine distance au-dessus de la plaque du cendiier.

fcD

La grille inférieure D est fixe et porte 217 flammes de gaz, dont la moitié sont des flammes ordinaires en éventail, et les autres de petites flammes minces, destinées à remplir les vides laissés par les ;premières, ce qui permet d'obtenir une surface de combustion continue, comme un véritable lit de feu.

La grille supérieure AB est mobile et susceptible de glisser facilement sur

CREMATION.

deux "iiides latéraux en fer, au moyen de roulettes installées ad hoc ; elle peut ainsi sortir de la bouche du four, et est destinée à recevoir le cadavre. Formée de barres de fer, cette grille présente latéralement, et sur toute sa longueur, deux appendices, mobiles à l'aide de charnières, qui se relèvent et servent à raiiiener vers le centre les parties du corps qui pourraient accidentellement s'isoler pendant la crémation.

Une lame de fer (m, f), à rebords saillants et facile à extraire par la bouche du four, une fois l'opération terminée, est destinée à recevoir les cendres fines

Fia

et les^matières grasses enflammées qui peuvent tomber de la' grille supérieure, à travers le lit de flammes.

Par l'extrémité opposée à la bouche du four pénètre le conduit qui amène le gaz à la grille inférieure, et trois jets de gaz et d'air, de 3 centimètres de diamètre, poussés à une certaine pression au moyen d'un ventilateur.

Dans la voûte supérieure de l'appareil est pratiquée, au milieu, une ouverture C, qui donne entrée dans le conduit H, en matière réfractaire; ce dernier passe sous le sol et aboutit à une cheminée, munie intérieurement d'une couronne de flamme de gaz, servant à appeler dans les canaux du four le courant

d'air exlerieur qui afflue par les ouvortures Z, réglées par des guichets spéciaux disposés au niveau de ces orifices. Tel est l'appareil Polli-Glericelti.

Au moment de l'opération, on apporte, dans sa bière, le corps à incinérer, enveloppé de son linceul et recouvert d'un voile. On tire hors du four la grille supérieure, sur laquelle on dépose le cadavre, que l'on introduit rapidement dans l'appareil. On ouvre l'accès au gaz, on ferme l'ouverture du four, et alors commence la combustion, qui devient plus active et plus efficace, grâce aux becs VV, que l'on dirige sur les parties du corps les plus difficiles à détruire.

On observe la marche de l'opération à travers le petit tube tronconique placé dans la porte du four, et par les ouvertures Z. Un long tube branché sur la cheminée, porte à son extrémité supérieure une flamme de gaz grâce à laquelle on peut constater à tout instant s'il s'échappe ou non des produits gazeux combustibles.

La crémation du corps de M. Keller, pratiquée à l'aide de cet appareil, dura ufie heure et demie, temps certainement un peu trop long, mais qui serait déjà notablement réduit si, au lieu de pratiquer une crémation isolée, on brûlait plusieurs cadavres successivement dans un appareil de plus en plus échauffé. Le corps, qui pesait 55'^'', 30, donna 2'''', 92 de cendres, c'est-à-dire environ J/17,2 du poids du cadavre.

Depuis la crémation de M. Keller, opérée le 22 janvier 1870, une nouvelle expérience a été faite de l'appareil de MM. Polli et Clericetti le 24 avril de la même année. Ce jour-là y fut brûlée la dépouille mortelle de Mme f ozzi-Locatelli. L'opération, modifiée dans quelques détails, écrit le docteur G. Fini, a duré deux heures, et de même que pour la première expérience, il n'est sorti de la haute cheminée où venaient aboutir les produits de la distillation du charbon fossile et de l'urne crématoire, qu'une vapeur aqueuse mélangée à un peu de fumée ne répandant à l'entour aucune odeur désagréable. L'incinération a été complète, et malgré le volume exagérée des os du bassin, tout a été réduit en poussière (amas de principes minéraux et carbonés, inaltérables à l'air), religieusement recueillie dans une urne funéraire. Le corps pesait environ 50 kilogrammes, le poids du résidu obtenu par la calcination n'était que de ?i'',60.

En ce qui concerne le prix de revient d'une crémation, dans cet appareil, les auteurs ont établi qu'il était d'environ 85 francs, ce qui est une somme i'ovt élevée pour une seule crémation. Mais il convient de faire lemarquer que la plus grande partie de cette somme est employée à amener le four à la température voulue, ce qui demande soixante-douze heures, une masse énorme de charbon et une surveillance assidue. MM. Polli et Clericetti estiment que le jour où les crémations seraient nombreuses, les frais qu'une seule entraîne se trouvant répartis sur plusieurs, le coût de chacune ne dépasserait pas de beaucoup le prix du gaz d'éclairage employé, c'est-à-dire une vingtaine de francs.

Pendant que M. Polli et son coUaboi ateur se livraient à ces expériences et construisaient l'appareil que nous venons de décrire, un chimiste italien fort connu, M. Paolo Gorini, auteur des Vulcani sperimentali, trouvait un procédé, qui, s'il n'a pas eu comme le précédent l'honneur d'entrer encore dans la pratique, mérite à tous égards d'être connu. Nous laissons la parole au docteur Gaëtano Pini, qui a assisté aux premières expériences faites par l'auteur dans son laboratoire de Lodi :

« Au moment où je pénétrai, Paolo Gorini était tout attentif à liquéfier une certaine matière contenue dans deux petits creusets. A quelque distance de lui

gisaient des têtes, des pieds, des mains et des jambes de cadavres humains. Une compagnie choisie, comprenant des médecins, au milieu desquels je distinguai Agostiiio Berlani, et cpiclcjnes dames, représentant le sexe aimable, que n'avait point épouvantées l'iiorreur d'un tel spectacle, faisait cercle autour de l'illustre proi'esseur.

« Après un moment d'anxieuse attente, Gorini annonça à ses invités que le liquide avait atteint le degré d'ébullition nécessaire pour dissoudre en peu de temps les tissus organiques les plus durs; il prit successivement une jambe, un pied, une main, une cuisse et linalemcnt une tète, et à peine avait-il plongé dans le liquide incandescent chacune de ces parties qu'immédiatement elle était entourée d'ime flamme brillante qui en un instant la réduisait à rien.

« L'œuvre de destruction fut rapide et silencieuse. Aucune crépitation ne frappa les oreilles, aucune odeur n'offensa l'odorat des assistants ; la fumée qui sortit du creuset s'éleva vers les nues, et les gaz se répandirent dans l'air environnant pour féconder d'autres êtres et faire partie de nouvelles substances. '

« Le procédé de Gorini est des plus simples. La matière employée entre en fusion à une haute température, et parvenue au point d'échauffement voulu, elle détruit complètement en vingt minutes le cadavre qu'on y a plongé, le décomposant en ses piincipes organiques pour la majeure partie volatils, et en ses principes fixes qui demeurent dans le liquide pour constituer les cendres, que l'on peut ensuite recueillir, en les extrayant du liquide au moyen d'une toile métallique que l'on a eu soin de placer sous le cadavre, ou mieux en versant dans l'eau la matière qui a servi cà l'opération, pour les obtenir dans uu état de pureté parfait, déposées au fond du vase.

(( Le système Gorini demande, lorsqu'il ne s'agit que d'un seul cadavre, un prix assez élevé à cause de la grande quantité de combustible nécessaire pour poi'ter à l'état de fusion la matière destinée à accomplir la crémation ; mais une fois cet état obtenu, la matière fondue peut servir à consumer une quantité considérable de cadavres, de manière que le prix irait toujours en diminuant à mesure que leur nombre augmenterait. D'après un compte fiiit avec beaucoup d'exactitude, l'auteur des Vulcani sperimenLali croit pouvoir affirmer que 60 à 70 francs seraient suffisants pour la crémation d'un seul cadavre; mais comme on pourrait aussi bien en brûler dix ou douze dans le même temps, le prix ne dépasserait pas 8 francs pour chacun. »

Tel est le procédé au moins curieux dont nous avons cru devoir placer la description sous les yeux de nos lecteurs et qui probablement l'aurait emporté sur tous les autres, si son auteur, M. Paolo Gorini, avait consenti à livrer le secret de la mystérieuse substance qu'il emploie, et que le docteur Brunetli croit être simplement de l'acide chromique. Ce procédé réunit en effet la plus grande partie, sinon la totalité des conditions désirables, à savoir la rapidité, la simplicité, l'absence de toute odeur désagréable, et enfin la médiocrité du prix de revient, dans le cas où la crémation pénétrerait dans les mœurs.

Le docteur Brunetti, professeur d'anatomie pathologique à l'université de Padoue, a exposé à Vienne, en l'année 1873, un appareil à crémation qui a reçu l'approbation de plusieurs hommes compétents.

La partie la plus importante de l'appareil est un vaste four rectangulaire, construit en briques, ouvert à la partie supérieure et percé à la partie inférieure d'ouvertures latérales qui permettent d'entretenir et de régler la combustion. Peu de bois suffit, dit l'auteur, mais il faut qu'il soit disposé de manière

à s'enflammer facilement. L'ignition obtenue, on introduit par le haut le cadavre que l'on a pris soin d'assujettir au moyen de fils de fer sur une plaque de métal assez mince pour ne point entraver l'action du feu et l'on fait jouer sur le tout des volets réflecteurs, en forme de couvercle, qui, en se refermant, répercutent la flamme et concentrent la chaleur. Ils sont munis du système que M. Brunetti appelle régulateurs, et qui servent à les ouvrir ou à les fermer à volonté.

Dans la première période de l'opération, la chaleur dégagée est consacrée presque en entier à évaporer le liquide contenu dans le cadavre. Il se dégage une masse considérable de vapeurs et de gaz, et il est utile à ce moment de faire jouer les réflecteurs. Mais bientôt le cadavre ayant atteint un état convenable de dessiccation et le calorique continuant à s'accumuler, la combustion spontanée se produit, et deux heures suffisent pour que la carbonisation soit complète.

Cepentiaut l'opération n'est pas terniiuée, car si les parties molles sont réduites, les os ne le sont pas encore. On renouvelle alors le combustible, on réunit au moyeu d'un crochet la masse carbonisée sur laquelle ou abaisse une plaque de fonte afin de concentrer la chaleur, et l'on procède à une nouvelle incinération. Celle-ci achevée et le feu éteint, on recueille les cendres. 70 à 80 kilogrammes de bois sont nécessaires pour cette double opération.

Sans vouloir porter un jugement absolument défavorable sur le système de M. Brunelti, nous croyons qu'il est inférieur en beaucoup de points à ceux de MM. PoUi et Gorini. 11 manque de simplicité; il ne semble pas devoir être exempt de toute émanation désagréable; de plus, il est coûteux, et le prix de revient ne semble pas pouvoir baisser en raison du nombre des crémations.

L'appareil qui nous paraît remplir le plus exactement les différentes conditions voulues est assurément celui de M. F. Siemens, de Dresde. La description qne nous allons en donner est empruntée au journal la Nature (27 mars 1875), qui déjà nous a fourni celle de l'appareil Polli-CIcricetti :

Ce nouveau four comprend trois parties :

1" La cliambre de combustion C;

2" Le cendrier D ;

3° Le régénérateur B.

La chambre de combustion est amenée préalablement au degré de température exigé pour une combustion complète, au moyen de la chaleur fournie par le régénérateur.

A la partie inférieure de celui-ci, deux canaux distincts, dont l'un est représenté eu A, amènent l'un, du gaz combustible, l'autre de l'air atmosphérique. Le gaz, brûlant au milieu de l'air, produit une flamme qui échauffe les divers étages de briques réfractaires superposées dans le régénérateur, en passant à travers tous les passages qui s'y trouvent ménagés.

La flamme qui sort à la partie supérieure pénètre dans la chambre de combustion C par un conduit latéral, les produits sont ensuite expulsés par la cheminée E.

Lorsque les briques réfractaires sont assez échauffées (après un intervalle de quatre heures environ, on obtient le rouge brillant), on intercepte l'arrivée du gaz ; le fourneau est prêt pour l'opération de la crémation.

Le corps à brûler, placé dans une bière, glisse à l'aide de rouleaux représentés à la droite de notre gravure, dans la chambre de combustion C La porte est refermée, les briques étant au degré voulu de température pour que la crémation commence, l'air arrive seul sous le générateur, s'échauffe en passant à

CRÉMATlOiN.

travers les carreaux incandescents, met immédiatement en ignition le corps et entretient si puissamment la combustion que, dans l'espace d'une heure ou de cinq quarts d'heure, toutes les parties combustibles sont consumées ; il ne reste que les cendres et les os calcinés. Ceux-ci sont retirés par une porte pratiquée dans le cendrier, dont les dimensions sont assez grandes pour déterminer une diminution locale dans le tirage, et empêcher ainsi l'entramement des cendres dans la cheminée.

Pendant cette opération, la chaleur développée par la combustion du corps sert à maintenir la température dans la chambre de combustion.

Si la crémation s'applique à un corps de petite dimension développant moins de chaleur, celui d'un enfant, par exemple, on a la faculté de laisser entrer une certaine quantité de gaz dans la chambre, par le tube F. Cette précaution est

1 illiill

Fig. 3.

aussi employée avec succès, lorsque la chambre n'a pas été convenablement chauffée dès le commencement.

Pour opérer la crémation d'un second corps, il suffit de recourir à l'emploi du gaz combustible au début de l'opération, afin de ramener le régénérateur et la chambre de combustion au degré primitif. La température de la chambre de combustion ne doit pas s'élever au-dessus de 750 degrés centésimaux, sinon les cendres seraient en partie réduites en fusion.

Au lieu d'employer un gaz combustible, on peut placer une grille ordinaire sous le régénérateur et brûler du charbon de bois, ou tout autre corps combustible.

Suivant les données de l'expérience poursuivie jusqu'ici, il semble qu'il y ait quelque différence pour le temps de la combustion des corps de différents âges et de diverses natures ; il est à présumer que la combustion est facilitée par l'abondance de la matière grasse.

La quantité de charbon nécessaiz^e pour échauffer le régénérateur et effectuer la crémation complète d'un seul corps est d'environ neuf quintaux dans le fourr neau à gaz. Pour une seconde opération, suivant immédiatement la première, une quantité beaucoup moindre est sulfisante.

Le système Siemens est jus({u'ici le plus parfliit qu'on ait inventé, et c'est sur son modèle que vont se construire sans doute les appareils crématoires qu'on parle d'ériger en plusieurs villes.

Mais à côté de ces monuments qui doivent être placés dans un endroit fixe, au voisinage des villes, et où seront portés les morts pour y subir l'épreuve du feu, on s'est également occupé d'inventer des appareils capables d'être transportés facilement et destinés à être utilisés en cas de guerre ou d'épidémie. La récente exposition de Bruxelles, au milieu de systèmes crématoires de tout genre, contenait plusieurs appareils de cette espèce, et bien que les moyens employés par M. Gréteur, et que nous avons décrits plus haut, nous semblent avoir suffisamment rempli le but proposé, nous ne pouvons cependant passer sous silence ce qui a été fait dans cette voie. Nous dirons donc quelques mots de l'appareil inventé par le docteur Hyacinthe Kûborn, de l'Académie royale de Bruxelles.

Toutes les parties en sont comprises dans une grande caisse métallique, laquelle est portée sur un châssis à deux essieux ; à ceux-ci s'adaptent à volontt'^ deux jeux de roues, semblables à celles des wagons de chemin de fer, ou deux jeux de roues à jantes planes pour le roulement sur les routes et dans les campagnes. Les détails de construction ont été étudiés de telle sorte que toute détérioration puisse être aisément et immédiatement réparée, même par des mains peu expérimentées. Le nombre, le poids des pièces ont été réduits dans la limite du possible, de manière à faciliter le transport rapide et de ramener le coût de construction au minimum.

•L'appareil complet offre extérieurement l'aspect d'un wagon de chemin de fer, avec cette addition qu'il peut rouler sur voies charretières et y être remorqué par chevaux ou mulets.

L'espace clos, destiné à recevoir les cadavres, est une chambre dont les parois sont imperméables à la clialeur ; le fond de cette chambre est formé par deux soles réfractaires inclinées, dont le bord inférieur vient plonger dans un bassin qui fait fermeture. Sous ces soles sont placés deux foyers conjugués qui, en vertu de leur agencement, peuvent être alimentés soit par de la houille, soit par du bois, soit même par du goudron ou du pétrole.

Les flammes du premier fuycr, après avoir chauffé la première sole, viennent enflammer les gaz dégagés par les cadavres, puis les graisses liquéfiées qui s'écoulent du bassin de fermeture, et mélangés aux produits de combustion des résidus, vont passer sur le second foyer, qui achève l'œuvre de destruction. De là tout s'écoule par une cheminée vers l'air extérieur.

L'opération suit donc la marche suivante : une dizaine de cadavres sont étalés sur les soles; on abaisse le couvercle delà caisse qui s'engage dans sa fermeture ctanche. On allume et l'on entretient le feu des foyers. La chaleur traversant la sole liquéfie d'abord les graisses qui s'écoulent en suivant la pente de la sole, se rendent au bassin de fermeture, et n'en sortent qu'en débordant et pour se répandre sur un petit plan incliné, où elles sont saisies par les flammes du premier foyer, comme il vient d'être dit.

Les gaz qui se dégagent des cadavres sont forcés de suivre un chemin identique ; ils viennent barbotter dans les graisses du bassin de fermeture qui fait office de barillet et empêche les explosions ; de Là ils sont conduits au premier foyer qui les combure complètement. Les produits de cette comlnistion passent en sus, pour plus de sécurité, sur le second foyer.

L'opération se continue ainsi durant un laps de temps qui va de 75 à 90 minutes, au bout duquel la crémation est complète. La tâche des ouvriers, une l'ois les cadavres placés sur les soles et le couvercle refermé, consiste simplement à entretenir le feu. C'est une besogne qui peut être confiée aux manœuvres les plus inexpérimentés.

L'appareil de M. Kùborn est certainement fort ingénieux, et autant que l'on peut porter un jugement sur une invention non encore éprouvée, il est permis de croire qu'il a l'ésolu aussi complètement que possible le problème proposé.

Nous bornerons là ce que nous avions à dire des différents appareils inventés par les partisans de la crémation. On leur avait objecté que la crémation était d'une pratique difficile sinon impossible, tant à cause de la longueur inévitable de l'opération, que des émanations nuisibles qu'elle engendrerait et des somm&s considérables qu'elle conterait. Ils ont répondu en inventant des appareils où la crémation se fait rapidement, à peu de Irais, et sans que rien vienne blesser l'odorat ou la vue des assistants.

Sur ce point donc les partisans de la crémation peuvent triompher, et s'ils avaient aussi complètement résolu les autres objections qui leur ont été faites, l'avenir de la crémation ne serait évidemment pas douteux et de beaux jours auraient lui pour les ciseleurs d'urnes cinéraires, les constructeurs de columbaria et les fabricants de gaz d'éclairage ou d'acide chromique. Mais pour le malheur de ces corporations intéressantes, il ne nous semble pas que les partisans de la crémation aient apporté contre les objections d'ordre moral ou même hygiénique des raisons aussi convaincantes que contre les objections d'ordre purement pratique.

m. Avenir de la crémation. Nous voici arrivés au chapitre des concluclusions. Après avoir montré la crémation dans le passé et dans le présent, il nous reste à rechercher ce que semble lui réserver l'avenir et jusqu'à quel point elle a quelque chance de s'introduiie dans nos mœurs.

Si, dans le chapitre précédent, nous nous sommes abstenus de toute critique en développant, avec toute l'impartialité dont nous étions capables, les arguments des partisans de la crémation, ce n'est pas, ou le sait déjà, que tous ces arguments nous ont paru irréfutables, mais c'est qu'il nous a semblé favorable au bon ordre de cette discussion de présenter dans son ensemble la thèse des novateurs avant d'introduire nous-mêmes aucun des motifs qui nous portent à la rejeter. Le moment est venu de dire à notre tour ce que nous pensons des arguments invoqués, de séparer les propositions qui nous semblent justes et démontrées de celles qui nous semblent téméraires et aventureuses, de faire voir ce qu'il y a d'utile et d'acceptable dans ces projets, mais aussi ce qu'ils contiennent de o^erme's dangereux que l'intérêt bien entendu de la société est de combattre et d'étouffei.

VII Discussion des arguments présentés par les partisans de la crémation. Toute la thèse des partisans de la crémation se résume en ceci : Le système de l'inhumation devient chaque jour plus menaçant pour les vivants ; et il n'est pas aujourd'hui une ville tant soit peu importante qui dans l'air qu'elle respire et dans l'eau qu'elle boit ne trouve un poison qui lui est vei-sé par les morts : il n'est que temps d'abandonner une pratique aussi déplorable. Mais d'autre i)ait nous n'avons pas le choix, et, en dehors de l'inhumation, la crémation est le seul procédé possible.

Il n'est pas douteux, nous en convenons, que si l'état de choses actuel était à ce point dangereux et menaçant qu'une solution aussi radicale que la crémation s'imposât d'elle-même, à défaut d'autres moyens plus convenables, il faudrait bien s'incliner devant la nécessité impérieuse et faire taire tout autre sentiment que celui du salut public. Mais voici précisément ce qui ne semble pas encore absolument démontré aux adversaires de la crémation: ils ne sont pas convaincus, malgré le nombre et l'importance des arguments dont on les a accables, que l'inlmmation fasse courir d'aussi grands périls qu'on le prétend à la société ; et, alors même que ces périls existeraient, ils croient, non sans apparence de raison, que les moyens d'y parer sont aussi efficaces que nombreux. Si l'on joint à cela la persuasion où ils sont que la mesure proposée pourrait gravement compromettre des intérêts de l'ordre le plus élevé, on conçoit qu'ils n'acceptent qu'avec répugnance un projet qui leur paraît à la fois inutile et dangereux.

En ce qui nous concerne personnellement, nous sommes prêts à accepter la crémation dans tous les cas où il nous sera pi'ouvé que l'inhumation ne peut s'effectuer dans les conditions qui la rendent inoffensive, et, sans aller plus loin, nous n'hésiterons pas à déclarer qu'elle nous semble appelée à rendre de véritables services sur les champs de bataille et dans les temps d'épidémie gnive. Ce n'est pas seulement dans l'antiquité, c'est aussi dans les temps modernes que le problème de la sépulture à donner aux victimes de la guerre s'impose à l'attention et aux soins de l'hygiéniste. Nos batailles ne sont pas moins meurtrières que celles des Romains ou des Grecs, et, comme on a pu le voir dans des luttes récentes, il n'est guère plus facile de procéder aujourd'hui à une inhumation convenable qu'au temps d'Annibal et de Marcelliis. En Italie et en Bohême, comme à Sedan, Metz ou Paris, partout il a fallu au bout de quelques mois, sur les plaintes légitimes des populations, exhumer ce que l'on avait enterré à la hâte sans précaution et sans ordre, et soit inhumer de nouveau, comme les Allemands l'ont fait à Metz et comme nous l'avons fait à Paris, soit rùler les restes déjà décomposés, conmieM. Créteur l'a fait à Sedan. 11 est certain que dans des cas semblables il y aurait tout avantage à employer tout de suite la crémation, à laquelle il faut avoir recours tôt ou tard, si l'on ne veut se servir de moyens à la fois très-pénibles et très-coùleux. De plus il faut bien reconnaître que les graves objections d'ordre moral qui sont faites à la crémation perdent beaucoup de leur puissance, quand il s'agit de l'appliquer en temps de guerre; car si, comme nous le verrons, il faut tenir compte par-dessus fout, dans cette importante question des modes de sépultures, du sentiment des vivants, du sentiment de ceux qui restent, on avouera que la chose devient presque indifférente quand il s'agit d'hommes, morts pour la plupart très-loin du foyer domestique, enfouis immédiatement, pêle-mêle, sans honneur, sans que rien vienne indiquer l'endroit où ils reposent à ceux qui voudraient plus tard visiter leur tombe.

Il en est de même pour certains cas d'épidémie. Si nous n'avons pas depuis longtemps été visités par un de ces fléaux comme Tantiquité en a connus aux temps de Périclès et d'Antonin, ou comme en a vus le monde moderne, lorsqu'au quatorzième siècle le tiers de la population d'Europe, au dire deFroissart, mourut de la peste noire, rien ne nous assure que l'avenir ne nous réserve point d'épreuves semblables, et alors môme que les scènes épouvantables dont furent témoins certaines grandes villes comme Florence, Londres, Paris, Marseille et tant d'autres, ne seraient pas à redouter, il n'est pas douteux que la crémation serait

DICT. EKC. XXIII. 5

là à sa place, non-seulement parce que l'inliumation deviendrait presque injposhible faute des moyens convenables, mais encore parce qu'il y aurait utilité, nécessité même, à se débarrasser de la manière la plus prompte et la plus radicale de tant de dépouilles empoisonnées, aliment le plus sûr de la contagion. En ce qui est du respect dû aux pieux sentiments de ceux qui survivent, là, pas plus qu'en temps de guerre, ils ne peuvent être pris en sérieuse considération : d'abord parce que les survivants eux-mêmes, dont le nombre dimiime d'iieure en \ieure, ne songent guère à réclamer contre le traitement qu'on fait subir à leurs proches, tant ils sont affolés de terreur et uniquement préoccupés du soin de leur propre préservation, ensuite parce que l'intérêt suprême du salut public doit dominer ici toute autre considération et faire taire jusqu'aux plus respectables scrupules.

Nous admettrons donc deux cas où la crémation nous semble utile et désirable : ce sont ceux de guerre et d'épidémie grave. En dehors d'eux, nous n'apercevons nulle part cette nécessité inéluctable dont nous entretiennent les partisans de la crémation, et, même pour nos cités les plus populeuses, nous ne saisissons pas nettement la valeur des arguments au moyen desquels on voudrait nous amener à sup;jrimer l'inhumation.

Ces arguments, nous allons les reprendre un à un et les discuter. Ils sont, on se le rappelle, au nombre de trois principaux : i° Les cimetières sont une source d'émanation^t dangereuses ; 2° Les cimetières empoisonnent les eaux de puits et de rivière ; 3° Les cimetières occupent trop de place.

\ . En ce qui concerne les émanations soi-disant dangereuses dont on accuse les cimetières, nous pouvons faire deux parts des arguments présentés par nos adversaires : la part des théories et la part des faits. Ces théories, plus ou moins appuyées d'expériences de laboratoire, partent d'un point essentiellement faux à notre avis. Prenant ce que l'on connaît aujourd'hui des phénomènes qui accompagnent la décomposition des corps (ce qui est en vérité peu de chose), et énumérant les différentes transformations chimiques dont elle est la source, les auteurs raisonnent comme si cette décomposition avait lieu à l'air libre, comme si une épaisse couche de terre n'offrait pas, en même temps qu'une résistance très-réelle à l'expansion des matières gazeuses, l'occasion d'une foule de combinaisons secondaires, capables d'en fixer une portion considérable au-dessous du sol. Le passage que nous avons cité de M. Tardieu, malgré les emprunts qu'il fait à d'éminents chimistes étrangers, contient plutôt à cet égard une affirmation qu'une démonstration. Il est parfaitement certain et nous ne discutons pas que quelques gaz peuvent arriver jusqu'à la surface ; tout le monde connaît le phénomène des feux follets produits par la combustion spontanée de l'hydrogène phosphore dans l'oxygène de l'air. Mais, d'autre part, on conviendra également que de tels gaz cessent d'être danf^ereux, justement parce qu'il sont brûlés, et cela au moment même où ils arrivent à la surface du sol. Parmi les autres gaz produits par la décomposition cadavérique, ceux que Ton cite parmi les plus dangereux, comme l'acide carbonique et l'ammoniaque, ne paraissent arriver qu'en très-minime proportion jusqu'à l'air extérieur. Nous n'en voulons pour preuve, en ce qui concerne l'acide carbonique, que ce que nous dit le docteur Reid lui-même, cité par M. Tardieu, que la terre qui environne les fosses est imprégnée d'acide carbonique, coni'me elle pourrait être imbibée d'eau. C'est donc que cet acide se fixe dans la terre. De

plus chacun sait que l'acide carbonique est plus pesant que l'air atmosphérique et en admettant même qu'il pût s'élever jusqu'au ras du sol, tout ce qu'il pourrait faire serait de s'y maintenir. Nous ne voyons pas en quoi, dans une situation semblable, il est susceptible de vicier gravement l'air de nos cités. Quant à l'ammoniaque, il nous semble que son odeur est assez caractéristique pour que rien soit plus facile à reconnaître que sa diffusion dans l'atmosphère, même à une dose excessivement faible. Or il suffit vraiment de pénétrer dans un cimetière pour reconnaître qu'aucune odeur ammoniacale manifeste ne vient frapper l'odorat, tandis qu'il n'est pas un coin de rue où nous ne soyons suffoqués par des émanations dont cependant la santé publique ne s'alarme pas outre mesure.

Peut-être dira-t-on que si tous les produits gazeux de la décomposition ne se répandent pas dans l'air extérieur, il suffit qu'un petit nombre, parmi les plus délétères, soient dans ce cas. On se rejettera sur ce qu'on ne connaît encore qu'imparfaitement les transformations, les combinaisons auxquelles donne lieu la putréfaction cadavérique, et se basant sur quelques expériences de laboratoire, telles que celles de Moscatti ou de Boussingault, on prétendra que l'air tient en suspension des particules organiques entraînées avec les gaz à travers la terre, dont la constitution chimique n'a pu être jusqu'à présent bien définie, mais qui n'en demeurent pas moins de très-dangereux éléments et la source d'une foule de maladies. Ce sont les miasmes. Soit. Mais si ces miasmes sont autre chose qu'une pure conception de l'esprit, s'ils représentent une réalité ayant sa place marquée dans la nature, bien que difficile à montrer, qu'on nous découvre au moins les traces de leur existence, autrement dit leurs effets sur l'organisation humaine, les maladies qu'ils sont censés susciter. Malheureusement on ne nous montre pas beaucoup plus nettement les traces de cette existence que l'existence elle-même, les effets que leur prétendue cause, et ceux que n'aurait pas pleinement satisfaits la théorie du miasme ne trouveront assurément pas leur compte avec l'histoire des désastres qu'il a causés. Bien osé celui qui dans la nomenclature que nous en avons donnée au précédent chapitre découvrirait un seul fait vraiment décisif. Serait-ce le cas cité par Chadwick ? Mais il est plus question de vapeur de suif et de triperie que de cimetière; en outre il s'agit des effets produits sur des oiseaux en cage et non sur les hommes ; enfin on ne saurait accorder une confiance absolue à une observation aussi isolée dans l'histoire de la science.

Le cas cité par M. Tardieu du cimetière de l'église Saint-Margaret est-il plus probant ? En aucune façon. Qu'y remarquons-nous en effet ? C'est que ce cimetière est placé dans des conditions exceptionnellement fâcheuses, et il n'est jamais venu à l'idée de personne de prétendre que le choix d'un emplacement pour un cimetière n'exige pas certaines précautions. Et cependant les inconvénients signalés ne se produisent hà que d'une façon très-intermittente : il faut (jue les tuyaux de drainage soient fermés par la haute mer, que le baromètre soit bas, la surface du sol légèrement humide, la température élevée. Si la fermeture des tuyaux de drainage se représente presque chaque jour, les autres conditions ne se rencontrent pas aussi fréquemment, et comme, d'ailleurs elles sont tout à fait accessoires, il suffirait de recommander à ceux qui choisissent une place pour y enterrer leurs morts de faire en sorte que les tuyaux de drainage qu'ils établiront ne puissent être facilement bouchés.

Observons, en passant, que l'insalubrité même de ce cimetière exceptionnel ne

68 CREMATION.

semble pas avoir engendré de bien grands malheurs : l'auteur ne parle que d'émanations désagréables qu'on a dû combattre en plusieui'S endroits à l'aide d'appareils ventilateurs et de préparations chlorurées, et c'est avec une sorte de timidité qu'il ajoute que en quelques circonstances les individus ont paru eu éprouver de fâcheux effets.

Quant aux autres faits que nous avons cités, faits particuliers d'épidémies, d'accidents graves, d'asphyxies, soi-disant causés par les cimetières, nous les tenons pour nuls et non avenus. Nous rappellerons même que si Vicq d'Azir, Haller, Navier, Foderé ont cité des cas d'asphyxie mortelle à l'ouverture de cercueils, on sait que Thouret, Fourcroy, Pai'ent-Duchatelet, Orfîla ont soutenu l'innocuité des émanations putrides.

On ne saui-ait, en effet, imputer aux cimetières et à leur influence habituelle des accidents dus le plus souvent à l'imprudence de ceux qui ont été les victimes. Si nous crovons inoffensive la lente et faible expansion des gSLZ produits par la décomposition des corps, nous ne prétendons pas qu'il soit sans danger de bouleverser une teiTC qui a dévoré des cada\Tes. Les principes délétères qu'elle a en majeure partie tenus et comprimés dans son sein, vont, s'ils n'ont pas été complètement détruits, produire subitement une masse énorme de gaz, dont les effets pourront être graves sur les individus soumis à son influence. Il y a là toute la distance qui sépare une dose fractionnée d'uue dose massive, et nous n'admettons pas qu'on puisse considérer comme une conséquence ordinaire et normale de l'aménagement des cimetières ce qui est le fait de circonstances étrangères et de pratiques souvent inopportunes ou mal dirigées. Nous rejetons donc comme n'ayant rien à faire dans ce débat les aLcidents causés soit pai" des eximmatious, presque toujours accomplies en dehors des précautions nécessaires, soit par des descentes dans des caveaux mortuaires, où les gaz condensés s'accumulent au point de desceller quelquefois la pierre qui les ferme, soit par des travaux de terrassement exécutés dans des cimetières depuis longtemps abandonnés, et auxquels on vient toucher imprudemment. De même on a cité le cas signalé par Pettenkofer qui a trouvé de l'ammoniaque dans l'eau souterraine à une distance de 40 pieds de l'usine à gaz qui l'avait produite ; celui de Fœrster (dans son Étude sur le choléra à Sondershausen, en 1875), que nous avons déjà cité. 11 nous paraît bien évident qu'il est impossible de comparer la marche envahissante, sous le ;j1, de gaz s'échappant sous pression, et la lente diffusion de ceux qui proviennent d'un corps en putréfaction.

Dans tous ces cas, c'est à lui-même que l'homme doit imputer le mal et non aux cimetières, qui n'en peuvent mais. Ce qu'il faudrait prouver, et ce qu'on ne prouve pas, c'est que les individus qui par état, qui par situation sont le plus exposés aux atteintes de ces terribles miasmes, comme les gens qui habitent dans le voisinage des cimetières ou ceux que leur profession y appelle, depuis le fossoyeur jusqu'au médecin de la salubrité, sont plus frappés par la maladie que les individus qui demeurent au loin et qui ne viennent que rarement visiter les morts.

Si la science a établi, a dit M. Depaul au conseil municipal de Paris, l'existence de certaines maladies spéciales propres à certaines professions, s'il est avéré que les ouvriers qui travaillent le plomb et le phosphore sont quelquefois victimes de leurs manipulations, personne n'a démontré jusqu'ici, personne n'a constaté que les fossoyeurs, non plus que les bovaudiers, les tanneurs les équarisseui-s, les garçons des ampliithéàtz*es de dissection, tous ceux, en un mot.

qui meltciit en œuvre des matières en voie de décomposition, soient sujets à aucune maladie professionnelle. Est-il plus démontré que les exhalaisons putrides puissent engendrer le choléra, la fièvre typhoïde, le typhus ou la peste? M. Bouchardat, dont l'autorité en ces matières n'est pas conteslahle, rappelle à ce propos, dans l'article de \n Reviœ scientifique que nous avons déjà cité, que l'année qui a suivi les funestes événements de 1870-1871 est de heaucoup la moins chargée de décès par fièvre typhoïde, entre toutes celles qui ont précédé ou suivi, et que cependant nos cimetières ne furent jamais autant encomhrés. Pendant la période la plus malheureuse, aucun cas de typhus fevcr ne s'est déclaré à Paris.

La conclusion à tirer de tout ce qui précède est celle-ci :

Si nous connaissons imparfaitement les phénomènes qui accompagnent la décomposition putride à l'air libre, nous connaissons encore moins ceux qui résultent de cette même décomposition opérée sous terre. Les faits recueillis, loin de démontrer la libre expansion au dehors des produits gazeux, semblent prouver, au contraire, que la plupart ne parviennent pas à la surface, soit par suite de combinaisons avec les matériaux du sol, soit en vertu de la compression qu'ils subissent.

La faible quantité de gaz délétère qui se répand dans l'air, après avoir vaincu la résistance que le sol lui oppose, semble impuissante à provoquer chez les individus les plus exposés à son atteinte aucune maladie caractérisée, non plus qu'aucune susceptibilité spéciale.

A plus l'orte raison ne saurait-elle être la source de toutes sortes de maladies endémiques et épidémiques, comme on l'a prétendu sans preuve et sous le médiocre prétexte qu'on ne connaissait aucune autre cause à laquelle il fût possible de les attribuer. D'ailleurs la variété même des maladies attribuées à cette cause montre qu'elle ne donne pas naissance à un produit spécifique et que ce ne sont pas là des maladies contagieuses. 11 ne faut pas oublier, selon notre classification étiologique, que dans toute maladie il y a deux facteurs : le facteur externe (parasites, ferments, semences) et le facteur interne, qui est l'organisme. Celuici ne se borne pas exclusivement à un rôle de support ou de dépôt, et souvent, au contraire, les conditions de réception et de réaction dans lesquelles il se trouve ont la plus giande importance.

2. Si l'accusation portée contre les cimetières, en ce qui touche les émanations, ne semble pas reposer sur un fondement bien solide, celle qui concerne la souillure des eaux potables est-elle beaucoup plus sérieuse? C'est ce que nous allons examiner.

L'eau du ciel tombant sur les cimetières pénètre dans un terrain saturé de produits de décomposition ; elle s'en imprègne, et, continuant sa marche descendante jusqu'aux couches imperméables, va empoisonner les rivières et les puits, où l'analyse chimique dénote la présence d'ammoniaque, de sels azotés, de composés sulfureux.

La théorie, comme on voit, est fort simple. Reste à savoir si elle est justifiée. Tout nous porte à croire que l'on a ici encore incriminé les cimetières avec autant de raison qu'on leur reprochait tout à l'heure de produire le choléra, la fièvre typhoïde et même la peste.

Il n'y a pas une des assertions précédentes qui n'ait trouvé des contradicteurs dans les hommes les plus compétents, et en opposant les faits aux faits et les théories aux théories, on s'aperçoit que tout ce que l'on peut conclure pour le

moment est que la science est encore fort peu avancée sur ces questions et qu'il serait au moins téméraire de baser sur des affirmations aussi peu prouvées des modifications sociales de l'importance de celles que l'on propose.

Un premier point, que l'on a tort, d'après nous, de faire intervenir dans la discussion, parce qu'il ne nous semble nullement acquis, est celui de savoir si les eaux de pluie peuvent réellement pénétrer assez profondément dans le sol pour y rencontrer les couches imperméables qui leur permettront de glisser jusqu'aux rivières ou aux puits.

M. Depaul et ses collègues MM. Leclercet Riant, dans le remarquable rapport qu'ils ont présenté au conseil municipal de Paris, ont établi ce (|iie reçoit d'eau du ciel chaque mètre carré de nos cimetières : « Il résulte d'expériences officielles, disent-ils, que l'épaisseur d'eau de pluie qui tombe par an et par mètre carré dans notre région est de 0"*. ^77, en moyenne. Chaque mètre carré reçoit donc 577 litres d'eau. De nombreuses recherches ont été faites pour déterminer la quantité d'eau absorbée dans le sol par Charnock, Delacroix, Dallon ; les résultats de ces expériences ont montré que cette quantité était d'environ un tiers. Dans bien des cas, elle était inférieure. Les deux autres tiers coulent à la surface ou sont enlevés par l'évaporation. Ainsi, annuellement, pour une quantité de 577 litres, le sol n'absorbera que le tiers, soit 191 litres ou en nombres ronds 200 litres par mètre carré, ou par hectare 2000 mètres cubes par an. Mais nos cimetières sont dans des conditions toutes spéciales : un tiers de leur surface est occupée, par des chemins, allées, constructions qui ne laissent pas pénétrer l'eau de pluie, et, dans les deux autres tiers, il y a encore une partie considérable occupée par des dalles et des monuments à travers lesquels l'eau ne peut passer. Il faut donc diviser par deux le nombre ci-dessus et le réduire à 100 litres par mètre carré et par an, ou 1000 mètres cubes par hectare, c'est-à-dire que la couche d'eau qui traverse chaque mètre carré par année a une épaisseur de 10 centimètres seulement. C'est là le volume d'eau qui traverse les terrains remués pour le service des inhumations. »

Dix centimètres ! En vérité, c'est une quantité bien faible pour pénétrer dans une ten-e toujours avide d'humidité et gagner ime nappe d'eau qui gît le plus souvent à la profondeur de 20, 30 et 40 mètres au-dessous du sol. Par quel miracle ces quelques gouttes d'eau ne seront-elles pas absorbées avant d'avoir franchi un si grand espace, et comment résisteront-elles aux sollicitations sans nombre qu'elles vont rencontrer sur leur chemin? C'est ce que ne nous expliquent pas assez ceux qui pour toute démonstration se contentent de nous apporter les conclusions de leurs analyses. Ils devraient connaître cependant ce fait, que personne n'ignore, que même après une période de pluies furieuses, la terre n'est guère modifiée au delà d'une épaisseur de 50 à 60 centimètres, et qu'au delà tout est sécheresse et dureté. C'est ce qui se trouve constaté d'une façon toiit accidentelle, il est vrai, mais néanmoins bien remarquable, dans un rapport rédigé par le docteur Prat, médecin de la préfecture de la Seine, au sujet d'une exhumation. « Un travail lent, écrit-il, mais continu, a été favorisé dans sa lenteur par le terrain particulier qui enveloppait les cadavres et les tenait à l'abri de l'humidité; car je n'étonnerai personne en disant qu'il y avait absence d'eau dans le terrain ; malgré le temps si pluvieux du mois de mai de cette année, les pluies torrentielles fines et continues n'avaient pu faire pénétrer l'humidité au delà d'un demi-mètre, et les corps étaient à près de 2 mètres de profondeur, etc., etc. »

On nous demandera peut-être d'expliquer, s'il en est ainsi, comment se forment les nappes d'eau profondes, de quelle manière elles s'alimentent, pourquoi elles diminuent ou augmentent suivant l'état variable de l'atmosphère ? Bien que nous n'ayons pas à donner la clef d'un mystère, dont l'explication est réservée aux géologues, nous pouvons déjà citer, pour l'instruction de nos lecteurs, le passage suivant d'un auteur que les savants actuels ne récuseront certainement pas :

« J'ai remarqué, dit Buffon, en examinant de gros monceaux île terre de jardin de huit ou dix pieds d'épaisseur, qui n'avaient pas été remués depuis quelques années et dont le sommet était à peu près de niveau, que l'eau des pluies n'a jamais pénétré à plus de trois ou quatre pieds de profondeur; en sorte qu'en remuant cette terre au printemps après un liivei lort humide, j'ai trouvé la terre de l'intérieur de ces monceaux aussi sèche que quand on l'avait amoncelée. J'ai fait la même observation sur des terres accumulées depuis près de deux cents ans : au-dessous de trois ou quatre pieds de profondeur la terre était aussi sèche que la poussière ; ainsi l'eau ne se communique ni ne s'étend pas aussi loin qu'on le croit par la seule iiltration : cette voie n'en l'ournit dans l'intérieur de la terre que la plus petite partie; mais depuis la surface jusqu'à de grandes profondeurs, l'eau descend par son propre poids, elle pénètre par des •onduits naturels ou par de petites routes qu'elle s'est ouvei'te elle-même, elle suit les racines des arbres, les fentes des rochers, les interstices des terres, et se divise ou s'étend de tous côtés en une infinité de petits rameaux et de filets toujours en descendant, jusqu'à ce qu'elle trouve une issue après avoir rencontré la glaise ou un autre terrain solide, sur lequel elle s'est rassemblée, »

Il paraît donc au premier abord assez difficile que la petite masse d'eau qui tombe sur nos cimetières pénètre aux profondeurs que l'on sait; mais en admettant même qu'il en soit ainsi, il laut encore supposer que les principes délétères dont elle se sera chargée en passant à travers une terre remplie de détritus cadavériques l'accompagneront jusqu'au bout, et ne trouveront point dans le trajet mille occasions d'abandonner leur véhicule pour s'associer aux éléments de rencontre que le terrain pourra leur fournir. C'est ainsi que l'un de ces principes redoutés, l'ammoniaque, s'il faut en croire les expériences faites en 1848 par MM. Huntable et Thompson, ne pourrait se maintenir à l'état soluble en présence de la terre. « Celle-ci aurait la curieuse faculté de retenir à l'état msoluble l'alcali d'une dissolution ammoniacale, et même de solutions où la base ne se trouverait pas à l'état libre, mais engagée dans des combinaisons telles que le chlorhydrate, le sulfate et le nitrate d'ammoniaque. Ces expériences ont été confirmées par iM. Th. Way, en 1850. En reprenant les travaux de ces messieurs, il détermina en même temps la capacité d'absorption des terres ou de l'argile. M. Way resta néanmoins convaincu qu'il se formait une véritable combinaison chimique, avec un silicate double particulier existant duns le sol. »

Des expériences de M. Haies, qui concordent avec les précédentes, établissent « qu'une eau très-chargée d'ammoniaque ne traverse pas la terre comme si elle traversait un filtre ; l'alcali est retenu, qu'il soit à l'état libre ou à l'état de sel ; et même, dans ce dernier cas, M. Haies a trouvé que l'absorption du sel ammoniacal par les terres était encore beaucoup plus élevée que lorsque l'alcali était à l'état libre. »

« En présence de faits de cette nature, dit M. Gille, auquel nous empruntons la citation qui précède et à qui l'on doit un iirtéressant travail sur la question,

72 CREMATION.

que devient la thtJoric de la lixiviation des terres de nos cimetières par les eaux de pluie ! Si même elle pouvait se produire, il y aurait à noter, ajoute-t-il, que le cimetière Montparnasse (l'un des cimetières pai'isiens), par exemple, offrirait comme résistance à la filtration verticale une couche de terrains de natures diverses, qui ont au moins vingt mètres de profondeur avant de rencontrer cette fameuse couche de terre glaise. Et ce n'est pas tout : après avoir vaincu cette résistance dans le sens vertical, il resterait encore à ces eaux une distance de près de six kilomètres à parcourir avant de rencontrer la Seine, et ce parcours devrait s'effectuer dans le sens horizontal, et toujours en contact avec des composés minéraux, qui ont une grande tendance à fixer les sels ammoniacaux et à former avec eux des composés doubles insolubles. »

Toutes ces objections, toutes ces difficultés n'ont pas, il faut l'avouer, vivement embarrassé les adversaires de l'inhumalion, et toute leur argumentation a consisté à nous montrer la présence d'éléments dangereux dans les eaux, sans nous prouver suffisamment qu'il faille en accuser nos cimetières.

Or tout est là. Personne ne discute la sincérité et l'excellence des analyses effectuées par des chimistes aussi compétents que M. Belgrand et ses collaborateurs; mais ce qu'on soutient contre eux, c'est que beaucoup d'autres causes que les cimetières, si tant est même que ceux-ci soient coupables, peuvent déterminer dans les eaux la présence de ces éléments prétendus dangereux.

Pour l'ammoniaque, par exemple, qui dans la plupart des puits de Paris ne se rencontre même pas à la dose de 1 gramme par mètre cube, il ressort des expériences faites en 1851 par 31. Boussingault que l'eau de pluie tombant à la campagne en renferme tout près de 1 gramme par mètre cube, et que cette quantité s'élève considérablement quand les expériences ont lieu dans Paris. La moyenne de l'année 1851 donne pour cette dernière ville 5 gr. 55 par mètre cube; le maximum en décembre est de 1 gr. 45 ; le minimum en octobre estde 1 gr. 08. Toujours d'après M. Boussingault, au mois d'avril de l'année suivante, l'eau de pluie contenait 4gr. 54 par mètre cube d'eau, ce qui était juste 27 fois autant que la Seine à la même époque.

L'eau de pluie est donc plus ammoniacale que celle des rivières ou des puits ; et l'on ne peut prétendre que les cimetières, au moins pour l'eau de pluie recueillie à la campagne, y soient pour quelque chose. Mais ce n'est pas tout. Se^t puits de Paris ont été étudiés au point de vue de la composition des eaux, et qu'a-t-on trouvé? C'est que les deux puits les plus éloignés de tout cimetière étaient les plus riches en ammoniaque, et plus riches d'une quantité extraordinaire. Tandis, en effet, que des puits très-rapprochésdela zone soi-disant dangereuse, comme à Clignancourt, renfermaient une quantité d'ammoniaque vraiment inappréciable (Ogr. 51), des puits situés dans les quartiers les plus centraux (Hôtel de ville, quai de la Mégisserie) en contenaient jusqu'à 53 grammes et 54 grammes par mètre cube. Ici encore peut-on incriminer les cimetières? Évidemment non. M. Boussingault qui s'est donné la peine de rechercher la source de cette quantité énorme d'ammoniaque l'a trouvée dans la présence de fosses d'aisances non étanches, situées dans le voisinage des puits. Et en réalité c'est une cause semblable qui fait que l'eau de pluie qui tombe dans les villes est plus chargée d'ammoniaque que partout ailleurs. Elle rencontre dans nos cités une atmosphère plus ou moins viciée par les déjections de toute nature qui encombrent nos voies et salissent nos murs, par les gaz qui s'échap-

penl des tuyaux de ventilaliou de 60 000 ou 80 000 fosses d'aisances. Si l'on estime, avec Parkes, qu'une population de 1000 personnes produit par an 25 tonnes de matières fécales et 14 646 pieds cubes d'urine, il faudra multiplier ces chiffres par 2000 pour évaluer à peu près les excréments annuels de la population parisienne. Voilà une source d'ammoniaque autrement féconde que celle que nous présentent les cimetières, en admettant même, ce que nous contestons, que la filtration des eaux s'y puisse accomplir.

La présence des sels azotés doit-elle, plus que celle de l'ammoniaque, être attribuée aux cimetières? Gela est au moins douteux.

« On parle, dit M. Gille, dans un travail déjà cité, de la production des nitrates comme d'une source d'acide azotique venant de la décomposition de l'ammoniaque produite par les matières azotées. Mais cela est-il prouvé?

« Est-ce que les remblais autorisés de certains terrains, avec les matériaux et les plâtras provenant des démolitions, auxquels on joint des ordures de toute nature, ne constituent pas tous les éléments nécessaires pour faire une bonne nitrière? Il serait difficile de trouver mieux.

« Est-ce que M. Boussingault n'a pas signalé dans son ouvrage de chimie agricole que la craie de Meudon conlenait environ 23 grammes de salpêtre par mètre cube? Cette source naturelle de nitrate de potasse ne provient pas, je suppose, de la décomposition des matières organiques des cimetières.

(( Est-ce qu'on ne lit pas dans le même ouvrage, à l'article Plâtre de Montmartre : Un échantillon provenant de la carrière Saint-Denis dans sa couche inférieure, mouillé par une infiltration, a donné l'équivalent de 508 grammes de nitrate de potasse pai' mètre cube. Un antre échantillon, choisi dans l'intérieur d'un bloc, n'a plus fourni par mètre cube que 18 grammes.

« Ceci connu, y a-t-il quelque chose d'étrange à trouver, par l'analyse, que l'eau de Seine renferme à Paris, en moyenne, 1 1 grammes de nitrate par mètre cube d'eau, et, comme le dit M. Sainte-Claire-Deville, que la Seine porte à la mer, chaque jour, l'équivalent de 71000 kilogr. de potasse? Mais les eaux du Nil, comme le démontrent les analyses de M. Barrai, portent à la mer chaque jour plus de 1 million de kilogrammes de salpêtre.

« De tout cela que conclure? C'est (pic la Seine, dans son parcours, traverse des terrains qui lui fournissent ces éléuienls, et que les cimetières de Paris ne sont pour rien ou pour fort peu de chose dans celte composition de l'eau. »

Enfin que faut-il penser de l'existence de sources sulfureuses dans Paris, et doit-on en faire remonter l'origine à l'action des détritus organiques sur les eaux séléniteuses de la capitale ? « Cette doctrine, dit M. Depaul, pounait être admise si tous les puits étaient, dans un espace suffisamment grand, transformés en eaux chargées d'acide sulfhydrique ; mais comment expliquer la source sulfureuse de la rue Demours, n" 19, aux Ternes? Quel cimetière a produit ce résultat? Pour tirer de ces diverses observations des conclusions rigoureuses, il faudrait que des analyses faites de proche en proche et contrôlées par des recherches locales sur la nature des terrains vinssent donner un fondement sérieux à la doctrine qui attribue ces sources à l'action réductive des eaux des cimetières. Il n'est pas nécessaire d'aller chercher si loin pour expliquer l'existence de ces sources, et la présence de dépôts circonscrits de lignite sur le trajet des eaux séléniteuses suffit pour déterminer la production d'eaux sulfureuses. Les amas de lignite, comme toute matière organique d'origine animale ou végétale, donne lieu à des dégagements d'acide carbonique. Or l'acide carbonique,

en présence d'eaux chargées de sulfate de chaux, précipite le carbonate de chaux et dégage l'hydrogène sulfuré. On s'explique dès lors facilement la présence d'eaux sulfureuses dans le terrain de Paris, en dehors de toute action des cimetières. »

Ainsi il n'est pas un des éléments incriminés auquel on n'ait découvert une origine non-seulement possible, mais probable, en dehors de l'action hypothétique des cimetières. D'ailleurs, comme on l'a parfaitement bien fait remarquer, quelle que soit la cause de leur présence dans les eaux de rivière ou de pluie qui servent à notre ahmenlation, en quel cas la dose est-elle suffisante pour devenir un danger? Nous avons vu que l'eau de pluie contenait plus d'ammoniaque que l'eau de Seine et que celle du plus grand nombre des puits de la capitale, et cependant personne n'a jamais prétendu que l'eau de pluie fût empoisonnée.

On ne soutiendra pas davantage que les sels azotés, à la dose où on les rencontre d'ordinaire, c'est-à-dire 1 à 2 grammes par litre, soient à redouter, lorsqu'on se rappelle que les médecins ordonnent chaque jour le salpêtre comme diurétique à la dose de 1 à 8 grammes par litre ; et, comme le faisait remarquer M. Depaul, si les 105 grammes d'azote que l'on rencontre dans un mètre cube d'eau suspecte sont un danger, quelle ne doit pas être notre appréhension quand il s'agit d'avaler une tasse de bouillon qui en contient bien davantage. En ce qui concerne les sources sulfureuses, cette putréfaction liquide, comme les appellent quelques-uns, le péril qu'elles font courir à la société est chose si peu démontrée, qu'elles sont recommandées au public comme salutaires et bienfaisantes par les médecins mêmes que l'administration charge de la surveillance de ces eaux.

D>uis cette discussion, il faut faire figurer un autre élément que jusqu'ici on a trop négligé. Nous voulons parler de la filtration des eaux d'égout et de leur utilisation par le procédé agricole. Le savant Rapport sur la deuxième question du congrès international d'hygiène de Paris, rédigé par MM. Schlœsing, A. Durand-Claye et Proust nous fournira de nouvelles preuves, en démontrant que le sol est l'ëpurateur le plus parfait des eaux chargées de matières organiques. « Lorsque des eaux impures, celles des égouts par exemple, sont versées sur un sol meuble, les matières insolubles sont d'abord anètées par la surface comme par un filtre : quelques particules, assez tenues pour franchir ce premier obstacle, sont bientôt fixées un peu plus bas. Tel est le premier effet produit : c'est un simple filtrage mécanique. L'eau débarrassée des matières insolubles descend plus avant; le sol s'en imbibe; chaque particule de terre s'enveloppe d'une couche liquide extrêmement mince; ainsi divisée, l'eau présente à l'air confiné dans le sol une surface énorme ; alors s'opère le second effet de l'irrif^ation, la combustion de la matière organique dissoute dans l'eau d'é^^out. On dit que le feu purifie tout ; et, en effet, il n'y a pas de matière organique si impure, |^l malsaine, que le feu ne transforme, avec le concours de l'oxygène de l'air, en acide carbonique, eau et azote, composés minéraux absolument inoffensifs. Dans l'intérieur du sol, se passe un phénomène de même ordre, non plus violent et visible comme le feu, mais lent, sans aucun signe extérieur; ce n'en est pas moins une combustion qui réduit toute impureté organique en acide carbonique, eau et azote; il lui arrive même d'être plus parlaite que la combustion vive et d'uxyder, de brûler l'azote, ce que le feu ne sait pas faire. L'azote est en effet, beaucoup moins combustible que le carbone et l'hydrogène, c'est-à-dire qu'il se

CREMATION. 75

combine beaucoup plus difficilement que ces corps avec l'oxygène, c'est jiourquoi la transformation de l'azote organique en acide nitrique est le signe d'une parfaite combustion dans le sol. Quant aux matières insolubles retenues à la surface, elles n'écbappent pas davantage à la combustion lente, surtout ({uand un labour les a incoiporés dans le sol. Tout ce qui en reste est un sable extrêmement fin qui comptera désormais parmi les éléments minéraux de la terre. » Les expériences récentes de MM. Scblœsing et Mùntz ont montré (|ue la terre végétale avait la propriété de brûler les matières organiques et de nitrifier l'azote. On peut arrêter la nitrification en ajoutant de la vapeur de cbloroforme, ce qui semblerait montrer que cette nitrification tient à la vie d'organismes capables comme le mycoderma aceli ou autres vibrions de transporter l'oxygène sur les matières organiques.

L'épuration se fait par deux mouvements, celui de l'eau, celui de l'air; l'un apporte le gaz comburant, lautre la matière combustible. L'action de l'air agit d'une manière continue, et l'on peut l'aider par des tranchées profondes ou l'exciter par le drainage. Mais on n'est pas encore parvenu à la mesurer et l'on n'a aucune idée des quantités d'air qui s'échappent entre l'air et l'atmospiière, delà respiration du sol. On peut au contraire mesurer le pouvoir épurateur du sol et, par conséquent, régler la quantité des impuretés qu'il peut consumer, comme on règle l'apport du bois dans un foyer, quand on sait combien celui-ci peut brûler. D'ailleurs l'irrigation est nécessairement intermittente, et la filtration et l'évacuation le deviennent aussi. On détermine ainsi le pouvoir épurateur du sol d'après la méthode du docteur Frankland. On est arrivé, en Angleterre, à faire épurer sur des surfaces limitées des quantités considérables d'eau d'égout s'élévant jusqu'à 200 000 mètres cubes par an et par hectare. Un hectare du sol de Gennevilliers pris sous une épaisseur utile de 2 mètres, peut épurer par an au moins 50 000 mètres cubes d'eau provenant des égouts de Paris.

Que Ion rapproche ces chiffres de la quantité d'eau que les pluies versent annuellement sur les cimetières de Paris et que nous avons donné plus haut. Sans doute, les conditions du problème ne sont pas les mêmes, et pour ceux-ci la matière organique n'est pas diluée et se trouve pour ainsi dire en bloc. Mais elle doit disparaître par le même procédé et se réduire en acide carbonique, eau et azote. Ce qui lui manque surtout pour arriver à ses fins, c'est l'apport de l'oxygène. Le drainage des cimetières n'est pratiqué que quand il est impérieusement réclamé par la nature du sol. 11 faut qu'il soit fait d'une manière systématique, et l'on doit même perfectioimer les procédés employés aujourd'hui. Sans songer à des dispositions aussi grandioses que l'admirable et immense réseau d'égouts du Paris moderne, on conçoit cependant qu'il serait possible, pour le séjour des morts, de disposer dans le sol un système de canaux dans lequel la circulation de l'air se ferait par appel ou par propulsion. Ne serait-ce pas là l'avenir des hypogées de noire époque?

Le second argument dirigé contre les cimetières et contre l'inhumation ne semble donc pas beaucoup plus sérieux que le premier et ne mérite pas qu'on s'y arrête davantage. Reste le troisième : l'encombrement des cimetières.

5. C'est là, suivant nous, le plus sérieux des arguments produits, ce qui ne veut pas dire qu'il soit invincible.

Autrefois, et pendant des siècles alors que Vinhumation en tranchées était adoptée, on n'avait pas à se préoccupei de l'encombrement des cimetières. Mais dans l'état de choses actuel, et sans autre raison que la manière dont les conces-

76 CREMATION.

sions sont accordées (il y eu a environ 70 000 concessions à perpétuité dans les anciens cimetières de Paris), aucun cimetière, si vaste qu'il soit, ne peut se flatter de pouvoir éternellemeut suffire aux besoins d'une population, même stationnaire. Si, en effet, sur 100 inhumations, le dixième environ d'après la statistique, se fait en concessions perpétuelles, c'est un emplacement de plus en plus considérable qui va s'immobilisant tous les jours, et alors même qu'à Paris, par exemple, on aurait un espace plus que suffisant pour fournir aux 46 000 inhumations en moyenne qui ont lieu annuellement, en admettant qu'on n'accorde pas au delà de cinq années aux corps ensevelis en concessions temporaires ou gratuites, il viendrait toujours un moment où la plus grande partie, la totalité même du terrain se trouverait prise par les concessions perpétuelles, et il faudrait bien chercher ailleurs un lieu pour les autres. D'autre part, l'expérience a démontré que les cinq années aujourd'hui accordées aux inhumations temporaires ou gratuites sont insuffisantes, et que la terre, lorsqu'on en vient à la solliciter pour la troisième fois, ne fait plus son œuvre : nouveau motif d'agrandissement. Enfin, comme la population des villes a été jusqu'ici en augmentant à cause de l'émigration des campagnes, il faut prévoir encore l'accroissement du nombre des inhumations et l'encombrement de plus en plus marqué qui doit en résulter pour les cimetières. Toutes ces causes réunies jettent dans un réel embarras les municipalités responsables du bien-être des administrés, et beaucoup voient se dresser devant elles ce dilemne désagréable : ou brûler les morts, ou les déporter.

Bien que l'idée de la déportation des morts n'ait guère été accueillie avec plus de faveur que la crémation, à laquelle elle semble même inférieure à certains égards, c'est pourtant à l'un à ou l'autre de ces deux procédés que nous serions finalement forcés d'avoir recours s'il était nettement établi que l'on ne peut apporter au mode actuel d'inhumation des modifications telles que les inconvénients signalés disparaissent ou se trouvent notablement amoindris.

C'est ce qu'il s'agit d'examiner.

A commencer par le premier des inconvénients que nous avons notés et qui est l'habitude prise d'accorder des concessions perpétuelles, il y a un moyen trèssimple de le détruire : c'est de ne plus accorder de semblables concessions. On satisfait à toutes les exigences et à tous les intérêts en accordant des concesr sions indéfiniment renouvelables. Aller plus loin nous paraît être une erreur. La piété des descendants pourra conserver éternellement, si bon lui semble, la tombe de l'ancêtre, de même que les cités et les états pourront entretenir à perpétuité celle des hommes qui les auront servis et honorés. Par une telle mesure, le culte privé n'est donc pas moins sauvegardé que le culte public. La suppression des concessions perpétuelles restituerait dans un temps donné une masse de terrains considérable et aurait pour effet de rendre presque insensible la portion annuellement immobilisée. On oublie trop que nos cimetières, nous parlons des cimetières parisiens (car c'est sur eux qu'a porté principalement l'argumentation des adversaires de l'inhumation), ne sont que de date relativement récente et que beaucoup de gens actuellement vivants ont pu assister aux premières inhumations qui y ont été eflecluées. Cela explique qu'il n'y ait pas encore une grande quantité de concessions perpétuelles abandonnées ; peu de familles ont eu le temps de s'éteindre ou d'oublier l'aïeul ou le père qu'elles ont mis au tombeau. Mais lorsqu'un siècle se sera écoulé, que trois générations auront passé depuis la création, combien seront encore entretenues de ces tombes pri-

mitives? C'est une chose non douteuse que dans le plus grand nombre des familles actuelles, la plupart des membres ignorent le lieu où a été enterré l'aïeul et, à plus forte raison, le bisaïeul. C'est encore un fait pleinement démontré que la durée des familles qui ont le plus de raisons pour se perpétuer et se maintenir, c'est-à-dire des familles nobles, ne dépasse pas trois cents ans, ainsi que l'a prouve Benoiston de Chàteauneuf. On ne trouve plus au delà d'iiéi'iticr direct du nom. Pourquoi consacrer au souvenir d'un individu que tout le monde oublie, et dont il ne reste plus rien, une terre qui serait si bien occupée par d'autres?

Une seconde amélioration, qu'il serait possible, à notre avis, d'apporter au présent état de choses, serait celle qu'a proposé récemment M. le docteur Delasiauve, et qui consiste à renvoyer dans leur pays d'origine la dépouille de ceux qui sont venus mourir dans la capitale. On sait à quel point toutes les grandes villes, et Paris en particulier, sont pour les habitants de la province un centre puissant d'attraction. Si l'on ne peut empêcher personne de s'établir où il veut, si, d'autre part, rien ne doit gêner et entraver dans la mesure du possible le culte des morts, rien non plus ne s'oppose à ce qu'avec le libre consentement des intéressés, et il s'agit là surtout des vivants, on ne renvoie à leur lieu d'oiigine les restes de cette population nomade et flottante qui encombre, pour leur malheur souvent, la plupart des grandes villes, et prend dans leurs cimetières la place réservée à leurs propres morts. Nous n'ignorons pas qu'il y a à la proposition de M. Delasiauve un grave obstacle, qui est la question d'argent. Mais, outre qu'il n'y a là rien d'insurmontable, nous estimons que quand bien même les villes intéressées devraient contribuer pour une partie ou même pour la totalité aux frais du transport, il y aurait encore là pour elles un avantage considérable, si par ce moyen elles pouvaient conserver à leurs véritables habitants les cimetières qu'ils aiment et des habitudes qui leur sont précieuses.

Dans le même ordre d'idées, c'est-à-dire en se contentant d'améliorer l'état actuel, sans le modifier profondément, n'y aurait-il pas lieu de rechercher les moyens de faciliter à la terre son oeuvre de destruction ? Nous ne voyons pai qu'on ait tenté jusqu'ici aucun effort sérieux dans ce sens et assurément ce serait déjà quelque chose que d'assurer la reprise périodique des terrains pendant un temps illimité : ou aurait ainsi fait disparaître l'une des principales causes de l'encombrement. Si, comme l'assurent ceux qui ont le mieux étudié la question, la prodigieuse quantité d'eau que renferme le corps humain détermine du même coup la lenteur et le danger que présente sa destruction, ce serait, ce nous semble, simplifier déjà le problème que de ne livrer aucun corps à la terre sans l'avoir au préalable dépouillé de la plus grande partie de l'eau qu'il contient. La terre n'aurait plus, dès lors, qu'à compléter l'œuvre de dessiccation déjà commencée, et une sorte de pulvérisation plus ou moins rapide remplacerait la putréfaction. C'est, en réalité, ce qui se passe dans tous les pays où une atmosphère très-sèche et très-chaude débarrasse le cadavre de sa masse énorme de liquide par une prompte évaporation : on ne retrouve bientôt qu'un peu dépoussière, produit d'une combustion naturelle ^

1. D'après Fieck, le corps humain est, en moyenne, composé des parties suivantes :

Bail 58,5

Substances combustibles 32,5

Matière minérale 0,0

100,0 C'est en tenant compte de ces différents éléments qu'on est arrivé à trouver, pour leur combustion complète dans le four de M. Siemens, une température de 750° centigrades.

78 CREMATION.

Sans croire que toutes difficultés seraient à jamais aplanies, si l'on adoptait les moyens que nous proposons ou d'autres de même ordi'e, nous croyons cependant que de telles mesures aideraient déjà puissamment à triompher des obstacles qu'on a rencontrés et rendraient probablement inutile une réforme plus radicale, une modification plus profonde dans l'organisation et l'aménagement de nos cimetières.

Dans le cas contraire, notre conviction est que l'on trouverait encore les moyens convenables pour échapper à la déportation des morts aussi bien qu'à leur crémation. Nous n'en voulons pour preuve que ce qui a été produit et proposé dans ce sens de systèmes nouveaux, depuis que ces graves questions sont en jeu. Sans prendre ici parti pour aucun d'eux, nous pouvons citer le projet présenté par M. de Guny, qui, s'il ne remplit pas à notre avis toutes les conditions désirables, indique cependant une voie dans laquelle il serait possible d'entrer si une nécessité supérieure nous y o])ligeait. Ce qui le recommande plus particulièrement à nos yeux, c'est qu'il fonctionne depuis longtemps déjà dans plusieurs villes d'Italie, à Naples en particulier, oii les habitants, paraît-il, s'en trouvent bien.

Ce projet consiste en un système de galeries souterraines à deux étages de profondeur, de chaque côté desquelles des cases en maçonnerie, perpendiculaires aux galeries et disposées sur plusieurs rangs, reçoivent les cercueils et sont ensuite fermées au moyen d'une plaque de pierre scellée. Les galeries ont une largeur de 2™, 20, suffisante pour permettre une circulation très-facile; celles du premier étage sont éclairées par des ouvertures circulaires de 4 "",60 de diamètre, percées dans la première voûte, en nombre assez grand pour éclairer parfaitement, et recouvertes d'un toit vitré, qui, en empêchant la pluie de pénétrer à l'intérieur, laisse librement circuler l'air. Les galeries de l'étage inférieur reçoivent le jour de même par des ouvertures percées dans la deuxième voûte et recouvertes d'une grille qui laisse passer une lumière suffisante. Ces galeries sont coupées à leurs extrémités par des allées transversales sans tombes, auxquelles donnent accès de larges escaliers, de sorte que la circulation est aussi commode que possible.

Sans entrer dans les nombreux détails de construction et d'aménagement où est entré l'auteur, disons seulement qu'il ne demande, eu égard au chiffre des décès annuels dans Paris, qu'une surface de 35 hectares pour suffire à toutes les nécessités présentes. Si l'on considère que les cimetières actuels occupent 140 hectares environ, on voit que Paris peut encore se développer avant d'avoir épuisé les ressources que lui offre le projet de M. de Guny.

M. Gratry a présenté un système non sans analogie avec le précédent, mais qui présente cependant cette différence importante que les constructions sont audessus du sol au lieu d'être souterraines. De plus, il propose l'emploi de bières en ciment qui, sans avoir peut-être tous les avantages qu'il leur accorde, et sans être dépourvues d'inconvénients dont il ne parle pas, méritent néanmoins d'être étudiées et même expérimentées, s'il y a lieu. Un ingénieur du gouvernement brésilien, M. Louis Cruls, a inventé également un système dans lequel il remplace la bière par une pierre artificielle où le corps se trouve comme incrusté. D'autres, comme MM. Gannal et Sucquet ont proposé divers modes d'embaumement, dont quelques-uns, par leur simplicité, sont appelés à rendre des services considérables, en permettant d'ensevelir les morts autrement que dans les profondeurs de la terre.

Nous rappelons aussi que le charbon réduit en poudre fine produit des effets semblables à ceux de la terre sèche. MM. Pichot et Malapert (de Poitiers) ont utilisé ces propriétés absorbantes du charbon dans la fabrication de suaires destinés à enveloper les cadavres et à empêcher toute odeur putride jusqu'au moment de l'inhumation. Des cadavres ensevelis dans de la poudre de cliarhon seraient assez rapidement momifiés. C'est d'ailleurs ce qu'a proposé M. Ijornemann, sous le nom de traitement des cadavres par le charbon de bois pilé. Le charbon aurait la propriété d'absorber les matières liquides et gazeuses, et de réduire et diminuer la masse des corps par une force chimique, dont l'effet est comparable à celui d'une combustion ou calcination lente mais complète. Le charbon, d'après M. Hornemann, brûlerait les corps lentement grâce aux propriétés ozonifères qu'il possède comme le platine spongieux, tous les corps poreux et réduits en poudre, le sable fin et sec, les substances terreuses, etc. Les désinfectants pourraient être utilisés. Les expériences faites à cet égard par M. Devergie à la Morgue sont intéressantes : il a suffi d'une eau phéniquée au 4000^ environ pour obtenir, pendant les fortes chaleurs, la désinfection de la salle des morts sans l'aide d'aucun fourneau d'appel, alors que six ou sept cadavres séjournaient dans cette salle.

II faut dire aussi quelques mots de l'utilité des plantations dans les cimetières. Contrairement aux opinions de 3Iaret et de JNavier, il faut admettre avec Priestley, Pellieux, Sutherland, Tardieu que c'est un puissant moyen d'assainissement. Les plantations ne doivent pas être trop serrées, de manière à conserver au sol toute son humidité. Il faut choisir des arbres droits et élancés, comme le peuplier d'Italie, le cyprès, des plantes qui consomment pour leur accroissement une grande quantité d'azote (trèfle, avoine) celles qui absorbent beaucoup d'eau (eucalyptus, soleil ou helianthus annuus). Toutes ces plantes laissent dans le sol ou à sa surface des restes de leur végétation qui augmentent l'humus, le terreau, dont l'action est tout aussi importante, ainsi que nous l'avons montré.

Qu'on se tranquillise donc, on peut être assuré qu'il dépend des hommes de garder auprès d'eux leurs morts : pour atteindre un tel but, les moyens ne font pas défaut. Il serait au moins étrange que dans un état de civilisation aussi florissant, dans un siècle où les sciences physico-chimiques et biologiques ont fait de si grands progrès, nous fussions inférieurs en un point semblable à toutes les théocraties antiques, et qu'à Paris, à Londres ou à Florence, on n'arrivât pas à constituer quelque chose d'approchant des hypogées deMemphis. Pour résumer ce qui précède, nous dirons :

Des trois reproches que l'on adresse aux cimetières, l'infection de l'air, l'empoisonnement des eaux {yotabîes et l'encombrement, les deux premiers reposent sur des faits trop insuffisamment démontrés pour qu'on les puisse prendre en sérieuse considération. Quant au troisième, s'il est, vous le reconnaissons, plus fondé que les deux autres, il faut aussi ne pas ignorer qu'il nous suffit de vouloir pour trouver un remède au mal, sans avoir recours à un expédient plus redoutable peut-être que le mal lui-même.

Ainsi aucune nécessité sociale plus ou moins urgente, aucune loi plus ou moins impérieuse d'hygiène publique n'exige, comme le prétendent un peu hâtivement les partisans de la crémation, que nous reprenions l'antique usage de briiler nos morts. Et ici nous nous permettons de signaler à nos adversaires une inconséquence qu'ils commettent et dont ils ne semblent pas comprendre toute la portée. A les en croire, yles dangers que l'inhumation fait courir à nos

cités sont si graves et si pressants qu'il n'y a plus une minute à perdre pour recourir à la crémation. C'est au nom du péril social qu'ils réclament son rétablissement. Et en môme temps, par une contradiction flagrante, ils ont soin de déclarer que la crémation ne saurait être obligatoire, mais simplement facultative. Il faudrait cependant raisonner. S'il y a danger et que ce danger, la crémation seule soit capable de le conjurer, il n'y a pas à hésiter : brûlons nos morts, car personne ne conteste que les intérêts des particuliers doivent s'effacer devant l'intérêt de tous, et qu'il ne peut y avoir de faculté laissée h l'individu qu'autant que cette faculté ne compromet pas la chose sociale. Pourquoi cette faiblesse de la part des crémateurs, pourquoi n'ont-ils pas eu la hardiesse d'aller jusqu'au bout et de demander, au nom du salut public, que l'on brûlât les' récalcitrants ?

Il nous semble qu'il était tout à fait inutile, aux partisans de la crémation, du moment qu'ils la voulaient seulement facultative, de donner tant de mauvaises raisons pour justifier son emploi, et qu'il aurait été plus simple de leur part et peut-être même plus habile de ne la réclamer qu'au nom de la liberté qui doit être laissée à chacun de faire de sa propre dépouille tel usage qu'il juge convenable, à la condition de n'attenter ni à la santé publique ni aux bonnes mœurs. Au fond, c'est à ces termes très-simples que se réduit toute la question : Doit-on admettre la crémation comme un mode de sépulture quelconque, et à ce point de vue faut-il Vencourager ou la combattre, dans les limites oii l'État et lo société peuvent légitimement intervenir?

Vill. DoiT-oN AUTORISER LA CRÉMATION? Sur le premier point, nous avouons que, quelle que soit notre antipathie motivée pour ce genre de funérailles, il nous est impossible de ne pas répondre affirmativement. C'est en effet à chacun de voir ici ce qu'il a à faire : que celui qui veut être brûlé soit brûlé ! Toute interdiction à ce sujet n'aurait pour effet que de rendre plus nombreux les partisans de la crémation : grâce à ce besoin de contredire et de s'opposer qui est au fond de la nature humaine, des gens qui n'auraient jamais songé autrement aux merveilleux avantages que présente la combustion artificielle sur la putréfaction souterraine, n'auront plus d'autre ambition que d'être réduits en cendres au moyen des appareils perfectionnés de MM. Polli ou Siemens. Si, au contraire, on autorise la crémation, nous ne craignons pas de dire que le public dans sa masse restera indifférent aux séductions qui lui sont offertes et qu'il gardera sa fidélité à des coutumes que nous estimons mieux appropriées à ses sentiments et à ses besoins. Nous envisageons donc à ce point de vue l'avenir sans inquiétude, et nous ne redoutons pas d'abus.

Toutefois, en autorisant la crémation, l'État devra exiger de ceux qui en feront emploi qu'ils se soumettent aux mesures de police que dicte la plus élémentaire prudence. 11 ne faut pas, en effet, que la crémation puisse jamais devenir une sauvegarde ou même un encouragement pour le criminel; et pour cela on doit nécessairement procéder dans tous les cas, ou bien à l'autopsie judiciaire qui sera plus ou moins minutieuse suivant les renseignemenls recueillis, ou bien à la mise en lieu sûr des organes susceptibles de receler des poisons. Les crémateurs ont dit que ce serait vouloir mettre à la crémation un obstacle à peu près invincible que de réclamer rigoureusement l'une ou l'autre de ces deux mesures; car, outre que l'application en serait hérissée de difficultés (à Paris, par exemple, où il meurt de 120 à 150 personnes par jour), leur

CREMATION. 81

caractère de suspicion les rendrait infiniment de'sagréables pour les personnes qui en seraient l'objet. Nous ferons observer cependant que la mesure moins générale que proposent les crémateurs, et qui consiste à ne prendre de précautions que dans les cas réellement suspects, est peut-être plus injurieuse encore que les précédentes, si elle présente moins d'obstacles dans l'application. Comme il n'y aurait jamais qu'un très-petit nombre de cas suspects qui deviendraient des cas criminels, on aurait fait planer sur beaucoup d'innocents \\n soupçon d'autant plus odieux et plus grave qu'il serait plus restreint, tandis que personne ne peut s'offenser légitimement d'une mesure qui est générale. C'est donc pour l'honneur même des personnes intéressées que nous demandons que les mêmes prescriptions s'appliquent à tous indistinctement, et là précisément se présente la difficulté, non insurmontable peut-être, mais actuellement très-réelle, de savoir comment le personnel médical pourra suffire à de tels travaux.

Sous les réserves et dans les limites que nous venons d'éuoncer, nous croyons donc que l'on peut sans danger autoriser la crémation. Mais faut-il aller plus loin et y a-t-il lieu pour la société et l'Etat de mettre leur inlliience h son service, de prêter les mains à son introduction dans nos mœurs, de l'encourager par les moyens qui sont en leur pouvoir ? Il y aurait encouragement et appui de la part de l'Rtat, remarquons-le bien, non-seulement s'il imposait sans nécessité la crémation, ce qui serait simplement monstrueux, ou si par la promesse de certains avantages il pesait sur la détermination des individus, mais encore s'il n'appliquait pas tous ses efforts à conserver l'inhumation, à rendre son emploi facile, à en atténuer les inconvénients ou les effets nuisibles, s'ils existent.

IX. Faut-il encourager la crémation? Sur ce point, nous répondrons sans hésiter: non. 11 existe, à notre avis, un intérêt supérieur à conserver l'inhumation qui, plus que tout autre procédé quelconque, répond aux exigences de ce culte des morts, dont la conservation et le développement n'importent pas moins, comme nous Talions voir, aux particuliers qu'aux Etats,

Ce culte des morts, si l'on se rappelle ce que nous avons dit dans la première partie de notre travail, s'est rencontré partout à peu près le même dans l'humanité. En quelque lieu, à quelque époque qu'on la considère, on retrouve toujours, non pas les mêmes modes de sépulture, qui, eux, ont varié, mais les mêmes manifestations pieuses autour des restes du mort, qu'où l'expose à l'air libre, comme en Perse, qu'on l'embaume, comme en Egypte, qu'on le brûle comme à Athènes ou à Bénarcs, ou qu'on l'inhume, comme en Chine. Ces manifestations, ces pratiques, nous avons montré qu'elles avaient leur point de départ, leur raison d'être dans les sentiments et les opinions des premiers hommes, opinions et sentiments qui, quoi qu'on fasse, forment l'éternel fonds de la nature humaine et ne sont jamais qu'assoupis quand on les croit disparus. Nous en avons donné un remarquable exemple dans ces rites funéraires de Rome et de l'Inde, où des peuples qui biailent leurs morts et n'en gardent qu'im peu de cendres, se conduisent à leur égard, suivant les vieilles coutumes de la première période humaine, comme si ces morts continuaient à vivre d'ime vie matérielle, comme s'ils pouvaient encore sentir, aimer et vouloir : contradiction étonnante sans doute, mais qui montre bien jusqu'où va la puissance de cette tendance spontanée. Nous avons en outre développé cette idée que si, sous la pression de certaines nécessités climatériques et sociales, les hommes ont à

DICT. ENC. XXIII. 6

diverses reprises partiellement abandonné les rites primitifs, ils se sont empressés d'y revenir aussitôt que ces nécessités ont disparu ; et nous avons ajouté qu'en tout cela, médiocre a été l'influence qu'ont eue sur la masse les philosophies et les religions.

Sur la masse, disons-nous, car nous ne pouvons prétendre qu'il en ait été tout à fait ainsi sur ce petit nombre d'hommes qui, dans toutes les sociétés, s'agite, pense, invente et travaille pour rimniense majorité. Chez ceux-là certainement l'influence philosophique et religieuse, sans être absolue, a toujours été grande et capable de réagir avec force contre les impulsions spontanées. Le polythéisme d'abord, le monothéisme ensuite, sans parler de toutes les théories des philosophes écloses à leur ombre, ont été puissants sur cette minorité convaincue ; et l'on peut croire que si elle n'a pas fait davantage en beaucoup de circonstances pour réformer tant de pratiques évidemment contraires à ses croyances, c'est qu'elle s'est heurtée aux antiques et inaltérables sentiments de la multitude.

Mais, d'autre part, les dogmes théologiques, pas plus que les conceptions de la métaphysique, ne sont éternels, et un jour vient où chez cette élite même les tendances spontanées, toujours vivantes quoique silencieuses, reparaissent avec une force dont on ne les eût pas crues capables. Délivré d'une compression séculaire, le naturel reparaît, avec des exigences quelque peu différentes peut-être, mais non moins énergiques que chez cette foule, qui, elle, n'a jamais varié. C'est là le phénomène que nous observons aujourd'hui. Assurément ce n'est pas faire une découverte que de constater l'abaissement qui va grandissant d'année en année des croyances surnaturelles : il suffit de prêter l'oreille aux clameurs des intéressés pour être persuadé qu'on n'avance là rien d'inexact et de suggéré par une pensée haineuse et partiale. Mais en même temps on peut noter combien par compensation revivent de pures tendances fétichiques et combien l'homme, après avoir pendant tant de siècles adressé son culte à des êtres si difficiles à concevoir, se reprend tout bonnement à aimer et à adorer tout ce qui l'entoure.

Il y a plus d'un siècle aujourd'hui, comme l'a fait justement remarquer M. Pierre Laffitte, que ce mouvement de retour s'est particulièrement prononcé, et ce sont ceux-là mêmes qui avaient le plus détruit qui ont le plus contribué à le faire naître. Les hommes se consolèrent de ne plus rien adorer en dehors de la nature en adorant la nature elle-même ; ils commencèrent à trouver des beautés inconnues à des choses auprès desquelles ils passaient depuis des siècles sans apprécier leur valeur. Ils découvrirent un charme particulier dans l'eau des lacs, dans la verdure des forêts, dans la grâce fragile de la fleur, et ils proclamèrent toutes ces nouveautés. Rousseau et Diderot furent les grands promoteurs de cette renaissance. Les hommes de la Révolution, qui avaient reçu d'eux cet amour de la nature, ne cessèrent de la célébrer, et il ne serait pas difficile de retrouver au milieu de discours sur des objets terribles des phrases émues en l'honneur des champs. Les reines elles-mêmes subissant cette influence n'eurent-elles pas leur Trianon? Presque au même instant commence avec Chateaubriand celte nouvelle école littéraire qui s'appela plus tard le romantisme, et dont le mérite fut de continuer en le développant ce que le xviii^ siècle avait commencé. Poètes ■et romanciers nous ramenèrent à l'amour des choses de la terre, et pendant qu'ils nous introduisaient dans l'intimité des forêts et des lacs, les peintres, eux, s'adonnant au paysage, nous représentèrent ce que les poètes avaient

chanté. On en vint à se prendre de passion pour ce qu'il y a de plus Immble dans la nature, pour le brin d'herbe et pour la fleur, et il y eut des artistes qui se consacrèrent à les peindre comme des romanciers à les célébrer. Nous avons vu de notre temps une littérature qu'on pourrait appeler la littérature botanique. Dans un autre ordre d'idées on s'éprit jusqu'aux moindres traces laissées sur la terre par les générations passées. On commença de professer un culte réel pour tout ce qui subsistait des monuments dont elles avaient couvert le monde ; on entoura de respect ce qui restait de leurs temples et de leurs forteresses ; on s'empressa de restaurer ce qui menaçait ruine, on restitua même en entier ce dont il ne demeurait qu'un vestige. Et cet amour du passé ne se borna pas à ce qui avait un caractère de grandeur et de puissance : on s'attacha à tout ce que l'art des ancêtres avait produit, on recueillit, on recheicha avec passion les mille ustensiles qui étaient à leur usage, depuis l'arme dont ils se servaient à la guerre jusqu'aux plus futiles objets dont ils décoraient leurs tables. Aucun temps ne vit nahre autant de collectionneur?, aucun temps n'a vu fonder autant de musées.

En quoi cet esprit nouveau, ou, si l'on préfère, ce retour vers l'ancien esprit se montre-t-il dans le culte des morts, qui nous intéresse ici particulièrement? Eh bien ! il apparaît en ce que le culte rendu aujourd'hui aux njorts ressemble déplus en plus à ce que nous l'avons rencontré chez les populations primitives ou à ce que nous le trouvons actuellement chez les populations les moins avancées.

Écoutons ce que dit à ce sujet un homme qui n'a d'autre prétention que celle de bien observer, M. Maxime Du Camp :

« Les pauvres gens, ceux de la tranchée gratuite, soignent eux-mêmes les quelques pieds de terrain entouré d'une barrière où dorment leurs morts. Ils viennent le dimanche apportant des fleurs achetées à bas prix, tenant en maiu un petit arrosoir rempli à la borne-fontaine, et ils restent des heures entières à cultiver le jardinet funèbre. Parfois, au pied de la croix de bois, ils mettent des choses étranges : des statuettes de plâtre qui n'ont aucune signification allégorique, de gros coquillages, des fragments de pierre meulière qui figurent un rocher factice; dirai-je que j'ai vu une pipe enveloppée d'uu bouquet d'immortelles? C'est aux tombes des enfants qu'il faut surtout aller regarder. Là, c'est presque du fétichisme. Auprès du héros Scandinave on enterrait son cheval et ses armes, afin qu'il pût faire bonne figure en entrant chezOdin ; dans le sarcophage des jeunes filles grecques on jetait leurs bijoux favoris ; ces vieilles coutumes des peuples encore jeunes ont traversé les âges, les religions, les philosophies. et sont restées parmi nous. A la place où repose la tête du pauvre petit, on a installe une cage vitrée qui se ferme à clef. Dans cette sorte d'armoire, on réunit les joujoux qu'il aimait : des sold.its de plomb, des poupées, des bilboquets, un jeu de quilles, des petits souliers comme celui que la sachelte baisait dans le trou aux rats. Sur la tombe d'un enfant de quatorze mois au cimetière du Sud, j'ai aperçu une gravure de modes représentant deux femmes et une fillette jouant avec un perroquet. Sans doute on en amusait l'enfant lorsque la maladie l'accablait dans son berceau... »

« Un jour, dit le même auteur, il y a longtemps, au cimetière Montmartre, j'ai été très-ému. A quelque distance d'une tombe que j'allais visiter, je vis une jeune femme agenouillée, les deux mains posées sur une dalle sépulcrale et la tête appuyée sur les mains. Elle chantait d'une voix très-pure et mouillée de

larmes l'air de la Casta diva. Je m'arrêtai, croyant être en présence d'une folle et ne devinant guère ce qu'une invocation à la lune signifiait en pareil lieu. La femme se releva, essuya ses paupières, m'aperçut... Alors elle me montra d'un sione de tète la tombe où elle s'était inclinée, me dit : « C'est maman, elle aimait cet air-là, » et s'éloigna en sanglotant. »

Dans un autre passage, nous recueillons cet aveu : « La croyance à l'immortalité de l'âme se matérialise singulièrement. Cest le corps, la dépouille désaqréqée, disparue qui devient l'objet du culte réel; déposer sa carte sur un Sombeau, la corner pour bien indiquer que le visiteur est venu luimême et n'a trouvé personne, c'est faire un acte étrange et passablement ridi-

eule. »

M. Du Camp est-il bien sûr que cet acte soit aussi étrange qu'il veut bien le dire? Pour nous, il nous semble on ne peut plus naturel et facile à expliquer : il est la conséquence même du phénomène que nous signalons et qui consiste en une reci-udescence croissante de toutes les tendances fétichiques à mesure que les populations s'émancipent davantage des croyances surnaturelles. Et cela est si vrai que ce que nous raconte M. Du Camp du culte des morts n'est que ce qu'il a observé à Paris : c'est là ce qui se passe dans la capitale et quelijues grandes villes, là où le peuple est le plus sceptique et le plus indifférent aux choses religieuses ; mais il faudrait chercher longtemps avant de rencontrer un cimetière de village qui répondît à une semblable description. L'auteur appelle cela une contradiction singulière ; nous ne voyons là, pour notre part, qu'une conduite parfaitement logique et compréhensible.

Mais, dira-t-on, n'y a-t-il pas quelque chose d'effrayant dans u:i tclidarti? Peut-on sans frémir imaginer que l'on revient aux âges barbares, à l'ignorance primitive; qu'on est sur le point de rejeter les immenses résultats de l'évolution intellectuelle accomplie ? (jue veut-on dire en prétendant que nous recommençons à penser et à sentir comme nos premiers ancêtres ?

Le fétichisme actuel n'a que quelques points de contact avec le fétichisme antique ; c'est un fétichisme civilisé, si nous pouvons nous exprimer ainsi, un fétichisme limité et jusqu'à un certain point volontaire. Tout le monde admet, à quelque parti philosophique que Ton appartienne, cette division du moral humain en deux éléments distincts : l'intelligence et le sentiment. Si ces deux éléments se rencontrent chez l'homme à tous les âges de son histoire, comme on peut également les rencontrer chez l'animal, il ne s'ensuit pas de là que leur rapport n'ait pas varié et que l'intelligence se trouve aujourd'hui vis-àvis du sentiment dans la situation où elle était au début de l'humanité. Si l'on admet, avec toute la science contemporaine, que ces fonctions supérieures soient localisées dans des organes matériels, dont l'ensemble forme le cerveau, il va de soi que ces fonctions ont pu se développer ou décroître par l'exercice, par l'habitude, par l'hérédité, et qu'il peut exister aujourd'hui, physiologiquement parlant, une différence cérébrale considérable entre nous et nos premiers pères.

S'imagine-t-on bien ce qu'était le cerveau d'un de ces hommes de l'âge fétichique? Une prépondérance immense, colossale, prise par le sentiment sur l'intelligence réduite à un rôle infime ; des passions grossières et irrésistibles se donnant carrière et ne demandant à la raison que les moyens de se satisfaire, sans jamais la consulter sur l'opportunité de leur action ; d'une part l'autorité du despotisme le plus absolu, de l'autre la soumission de l'esclavage le plus vil.

CKÉMATION. ^^

telle est, en peu de mots, la situation morale dans laquelle ont vécu nos premiers ancêtres et dans laquelle vivent encore tant d'hommes nos contemporains. C'est de ce point que l'humanilé est partie, et l'on peut dire que l'effort de l'immense révolution qui s'est accomplie dans son état a consisté surtout a fortifier V intelligence, à l'élever du rôle d'esclave à celui de ministre du cœur. Que le résultat ait été considérable, c'est ce qu'on ne saurait croire sans tomber dans une illusion grave, si l'on considère la masse des hommes; mais c'est ce qu'on peut affirmer sans crainte, si l'on ne tient compte que de cette phalange d'élite qui, après tout, constitue l'humanité. Chez elle, l'ancien état cérébral s'est trouvé en certains cas si profondément modifié qu'on a pu craindre l'excès contraire et redouter de voir les actes dirigés uniquement par l'intelligence, ce qui n'eût peut-être pas été un moindre mal que celui auquel on venait d'échapper. Il n'est pas douteux que la civilisation grecque a engendré de ces types extraordinaires, comme les Aristote et les Archimède, chez qui l'intelligence avait pris un tel empire qu'ils semblaient n'obéir qu'à des besoins intellectuels. Mais ce sont là des exceptions excessivement rares; dans le plus grand nombre des cas le résultat obtenu, et il est suffisant, a été de rendre l'intelligence assez forte pour diriger d'une manière convenable les impulsions naturelles du cœur. Disons, en passant, que la meilleure part, sinon la totalité d'un tel succès, est due aux religions diverses qui se sont tour à tour succédé sur la planète. Elles y ont contribué de deux façons : d'une part en surexcitant les fonctions intellectuelles qu'elles obligeaient à produire des systèmes et à les défendre ; d'autre part, en comprimant par leur influence morale ce qu'il y a de plus tyrannique dans le sentiment, c'est-à-dire la portion égoïste, l'autre ayant comme l'intelligence plus besoin d'excitation que de refoulement.

Dans sa moderne renaissance, fait d'atavisme social, — qu'on nous passe l'expression, — le fétichisme a donc surpris l'homme dans un état cérébral très-différent de l'état primitif. De là, son caractère nouveau. Il entre bien dans ses manifestations quelque chose de la spontanéité première; mais il y entre surtout beaucoup de raison et de volonté. L'homme aujourd'hui ne s'abandonne à cette tendance qu'autant que cela lui plaît : il sait lui résister toutes les fois qu'il le juge nécessaire. Sans doute il pourra mettre son plaisir à oublier un instant les lois naturelles découvertes par la science, il pourra dans ses vers adresser des invocations pathétiques aux éléments, parler aux fleuves et à la mer et tutoyer les montagnes ; mais si le fleuve vient à déborder, il n'est pas à craindre qu'il se contente, comme autrefois, de s'agenouiller sur ses bords en tendant des mains suppliantes.

En ce qui concerne nos morts, puisque c'est là finalement qu'il nous faut en venir, ce qu'il y a de profondément réel dans la renaissance félichique que nous constatons ne doit pas nous empêcher de reconnaître combien l'état nouveau est différent de l'état ancien. Tout ce qu'il y a de létichique dans notre conduite envers les morts consiste en ceci, que devant le cadavre d'un être aimé nous imposons momentanément silence à notre raison et donnons libre carrière à nos sentiments. Nous nous plaisons à croire que celui que nous perdons n'a pas cessé de vivre au point de ne plus nous entendre, de ne plus recevoir avec gratitude les témoignages de notre amour, de ne plus nous aimer lui-même. Tel nous le mettons dans la tombe, tel il va demeurer éternellement présent à nos yeux; et lorsque nous viendrons visiter les quelques pieds de terre sous lesquels

86 CREMATION.

il repose, nous ne nous demanderons jamais, dans nos manifestations pieuses, si la terre et le temps ont fait leur œuvre, et si nos prières ne vont pas à un être dont la dépouille môme a disparu.

Mais, remarquons-le bien, c'est la perte d'un être aimé qui peut porter notre cœur à reprendre momentanément un tel empire. Toute autre nous laisse indifférents. Or, c'est là ce qui diffère notre fétichisme du fétichisme .antique, pour lequel un cadavre quelconque était quelque chose d'animé et de vivant. Si nous nous découvrons en signe de respect devant le convoi d'un étranger, c'est pour honorer la douleur de ceux qui l'accompagiient, et non pour rendre hommage à une dépouille qui ne nous est de rien et dont nous ne nous occupons que pour l'empèclier, autant que le permet le culte sacré des morts, d'être nuisible aux vivants.

Notre fétichisme est donc limité, et si dans les cas de douleur extrême il est véritablement spontané et involontaire, il dépend au moins de nous de l'exciter, de l'entretenir, et de prolonger avec la complicité de l'intelligence un état mental qui n'a été engendré d'abord que par un mouvement d'exaltation passager. Le tout, dans la question qui nous occupe, est de savoir si nous devons consacrer nos elîorts à développer cette tendance chaque jour croissante, comme le constatent les plus impartiaux des observateurs, et s'il est un autre procédé que l'inimmation pour remplir le but proposé. Quant à nous, nous estimons qu'il est d'un intérêt de premier ordre d'appuyer par tous les moyens en notre pouvoir cette renaissance fétichique dans ses manifestations quelconques, et en particulier dans celles qui concernent le culte des morts. Aucun culte, en effet, ne peut éveiller et soutenir au même degré dans l'homme les sentiments désintéressés, ceux qui de tous ont le plus de mal à poindre, et dont cependant la prépondérance n'importe pas moins au bonheur individuel qu'au bonheur domestique et social. Celui que l'on va visiter dans sa tombe ne peut plus rien pour vous, et toute la peine que vous vous donnez pour lui être agréable ne sera pas pavée de retour. Votre seule récompense sera dans la satisfaction que vous aurez donnée à vos penchants sympathiques en les exerçant. Mais, à la vérité, cet exercice ne sera pas perdu ; par lui vous vous serez amélioré, et s'il est viai, comme l'a dit quelqu'un, que la vertu soit un effort en faveur des autres, quelle source de moralité que des efforts accomplis en faveur des morts, c'est-à-dire envers des êtres incapables de reconnaissance ! Si l'on convient avec nous qu'une société serait coupable si elle entravait ou même si elle n'encourageait pas de toutes les manières l'essor de tels sentiments, dont dépend sa félicité, on ne tardera pas à convenir également que l'inhumation seule est apte à remplir les conditions voulues et qu'à aucun degré elle ne peut être suppléée par la crémation.

Nous le demandons à tous les crémateurs de bonne foi : croient-ils vraiment que le culte des morts tel qu'il existe et tel qu'il a sa raison d'être d'après les motifs que nous avons exposés, croient-ils que ce culte puisse se maintenir loisque les corps seront consumés par le feu au lieu d'être mis en terre? Queluue vif et puissant que soit le sentiment qui agitera l'homme, quelle autre idée que celle d'un anéantissement absolu pourra-t-il conserver lorsqu'il tiendra entre ses mains l'urne cinéraire? S'il y a une part de subjectif dans le sentiment qui accompagne l'inhumation, on ne peut douter au moins que la part objective ne soit considérable : car, en fin de compte, on a vu descendre le corits dans la fosse, on sait qu'il y réside, et tout l'effort mental consiste à se représenter l'imao'e du

moit non telle qu'il peut être devenu au moment où l'on y pense, mais tel qu'il était an moment où on l'a perdu. Dans la crémation, au contraire, vous assistez à la destruction même de ce corps, dont la conservation, supposée sinon réelle, est le point de départ, la raison d'être du culte rendu. L'opération achevée, on tient entre les mains, avec les quelques grammes de poussière informe que renferme l'urne cinéraire, la preuve même de cette destruction, et si forte, qu'aucune puissance morale n'est capable de l'écarter. 11 est certain qu'autant vaudrait ne rien tenir du tout et ne laisser au mort pour toute sépulture que le souvenir des vivants. N'est-ce pas, d'ailleurs, ce que proposait un journaliste que nous avons cité ? « Malheur aux hommes, malheur aux nations, disait-il, qui ont besoin d'un signe matériel pour honorer leurs morts ! » Combien, hélas ! nous différons d'avis avec cet homme libre de préjugés, et combien nous souhaiterions d'avoir sa confiance dans la force mentale et morale de l'humanité! Nous ne croyons malheureusement pas que jamais elle puisse se passer de ce signe matériel dont il parle avec mépris, et atteindre à cet état de subjectivité parfaite et pure de toute excitation étrangère, dont il la croit capable et qui n'a jamais été que le privilège exclusif d'un très-petit nombre. D'ailleurs une telle subjectivité, si elle pouvait être universelle, ne nous rendrait encore qu'imparfaitement tous les services que nous attendons des cimetières. Où serait l'effort sur soi-même dans cette contemplation intérieure d'une image que le moindre caprice suffirait à faire naître et que la distraction la plus légère pourrait effacer? où seraient les devoirs pieux'/ où serait le culte? Que d'efficacité, au contraire, au point de vue du développement de nos penchants les plus élevés, dans ces visites aux morts, qui, chaque fois (ju'elles se renouvellent, et à Paris chacun sait combien elles sont fréquentes, demandent à l'individu, quelle que soit sa classe, un sacrifice matériel parfois considérable et une fatigue morale toujours pénible, bien que recherchée. Vous répondez à cela que vous construirez des colombaires, que vous élèverez des mausolées, où les urnes côte à côte seront exposées à la piété des vivants. Mais vos colombaires remplaceront-ils la tombe? Ce recueillement, cette solitude indispensables que le parent et Tami trouvent aujourd'hui auprès des cyprès et des saules, où les rencontreront-ils dans vos grandes salles communes, lorsque s'y bousculeront les quarante mille visiteurs que le dimanche ramène dans les cimetières parisiens, les deux cent mille qui s'y pressent au jour des Morts. Autant le culte des morts nous semble rendu facile par l'inhumation, autant il nous est impossible d'imaginer quelles formes il pouri'a revêtir lorsque les corps auront été incinérés. Les urnes seront-elles données aux familles? Et les restes sacrés des parents seront-ils obligés de suivre leurs de cendants dans tous les déménagements qu'entraîne la vie moderne? Si la vanité humaine vient à créer un luxe spécial pour les urnes funéraires, on peut être certain de les voir figurer bientôt à l'hôtel des ventes ou à l'étalage des brocanteurs. Direzvous que les Grecs et les Romains brûlaient leurs morts et que cependant ils n'ont jamais passé pour négliger de leur rendre honneur? Nous vous rappellerons qu'il n'y eut pendant longtemps parmi eux qu'une minorité patricienne qui fit usage du bûcher, et que lorsque la mode en pénétra dans les autres classes, ce fut précisément à l'époque où se prononça la décadence et où les Romains commencèrent d'abandonner les traditions qui avaient fait leur grandeur. Serait-ce une raison de les imiter? Quant aux Hindous, que l'on peut citer également, et qui eux gardent, cela n'est pas douteux, un culte pieux pour leurs

morts, nous ferons observer que chez eux une religion antique et toujours scrupuleusement obéie n'a pas laissé à l'arbitraire de chacun le soin de régler la somme des devoirs envers ceux qui ne sont plus. Elle a ordonné elle-même ce qu'elle a jugé convenable à cet égard, et par là a gardé vifs et profonds dans le cœur de son peuple des sentiments que les procédés employés pour se délivrer des morts n'auraient point tardé peut-être à assoupir et à éteindre. Mais quel est l'homme émancipé de notre Occident qui voudrait s'astreindre aux offrandes journalières que la loi de Manou impose au brahme en l'honneur des mânes et qu'elle déclare plus utiles et plus méritoires que les offrandes mêmes destinées aux dieux ?

Nous adresserons à nos adversaires une dernière question : la plupart ont protesté avec énergie contre toute idée d'industrialisme introduit dans la crémation et ont déclaré très-haut que la première condition que devait remplir tout appareil crématoire était de brûler jusqu'au dernier atonie des gaz et des vapeurs dégagés. Nous demanderons simplement si ces dispositions qu'on ne saurait trop louer doivent persister et si ceux qui les montrent sont décidés à repousser sans merci les propositions qui ne tarderont pas à les assaillir. Nous avons, en effet, tout lieu de croire que les avis sur la question sont fort partagés, et que les résolutions précédentes ont dû paraître à beaucoup de gens un véritable crime de lèse-industrie : comment admettre sans frémir que l'on perde ainsi de gaieté de cœur des matériaux si précieux, des gaz que l'on peut utiliser de mille manières, des graisses et des liquides dont l'emploi est tout trouvé, des cendres qui feraient de si beaux engrais. Car les cendres mêmes, est-il bien indispensable de les remettre en entier à la famille et ne pourrait-on pas en garder la meilleure part? Du moment que le corps est réduit à quelques parcelles, qu'importe que la réduction soit plus ou moins considérable? qui empêche de supposer que l'œuvre du feu a été plus parfaite?...

On va croire que nous exagérons : hélas non ! tout cela a été dit et proposé. M. Xavier Rudler, dans une lettre au docteur Gaffe, dont nous avons déjà eu l'occasion de parler, écrivait ceci : Je n'ai rien trouvé de plus simple que de placer les corps dans une cornue à gaz et de les distiller jusqu'à réduction en cendres, et j'ai ajouté que le gaz provenant de cette distUlation pouvait servir à V éclairage , sauf à avoir des appareils de lavage très-puissants.

Ainsi, pour M. Rudler, la question n'est pas de savoir s'il pourra sembler dur à un fils de voir transformer son père en gaz d'éclairage ; non, c'est tout simplement une affaire d'appareils de lavage à inventer.

Dans une courte brochure {Brûlons nos morts !) , qui bien qu'anonyme n'est peut-être pas la moins habilement faite en faveur de la crémation, nous trouvons la phrase suivante : « Cette combustion dégage des vapeurs qu'il s'agit de rendre aussi peu nuisibles que possible, si l'on ne peut les absorber entièrement, en attendant quon les utilise, comme la science ne manquera pas sans doute de le faire un jour. » L'auteur trouve la chose toute naturelle.

Quant à l'idée de garder pour l'industrie agricole la plus grande partie des cendres obtenues, nous la devons au célèbre M. Thompson, le propagateur de la crémation en Angleterre. Il fait observer que son pays est tributaire de l'étranger pour une quantité d'os qui s'élève aujourd'hui à 800 000 livres environ, et en supputant ce que peuvent produire les quatre-vingt mille quatre cent trente décès que l'on constate annuellement à Londres, il se demande s'il ne serait pas désastreux, devant la nécessité de faire rendre au sol le maximum de produits

CRÉMAÏ10i\. 89

possible pour nouiTir une population ausisi compacte que la population britannique, de perdre chaque année plus de 1200 000 livres d'un engrais aussi précieux.

C'est en présence de semblables propositions que nous demandons aux crémateurs s'ils se croient assez sûrs de leurs adhérents pour nous affirmer qu'ils resteront éternellement sourds à d'aussi puissantes raisons. Jamais les arguments ne manqueront, qu'on le croie bien, pour justifier de tels procédés. On invoquera l'intérêt social, les lois économiques, au besoin même l'intérêt de la famille, qui recevra peut-être une légère rétribution en échange du service rendu, et toutes ces considérations sont trop émouvantes pour qu'on ne se décide pas à francliir le dernier pas et à se précipiter dans l'industrie.

Ce jour-là, le culte des morts aura vécu.

X. Résumé : Dans l'étude que nous venons de faire de la crémation, nous avons cherché à montrer le point de vue humain, nous voulons dire le côté social de cette question. 11 nous a été facile de prouver qu'en quelque pays que ce soit les hommes n'ont point commencé [)ar brûler leurs morts. Esquissant alors la suite des actes funéz'aires, nous avons nettement distingué les cérémonies qui ont accompagné la sépulture ou le rituel funéraire de la sépulture elle-même. Pour ce qui regarde les cérémonies funèbres pro[)rement dites, il y a eu entre tous les peuples de la terre la plus complète unil'ormité , tandis que pour ce qui concerne la sépulture elle-même, il y a eu de nombreuses variations, d'après les climats et les moyens que les populations rencontrèrent à leur portée.

Les hommes furent poussés à employer la crémation pour deux raisons : le désir de se soustraire au danger que tout amoncellement de matière organique entraîne après lui, le besoin de rapatrier les restes des morts. Ainsi l'usage de briiler les corps ne s'est introduit que chez les peuples dont le caractère militaire est incontestable : les Grecs, les Romains, les Mexicains, ou chez les Hindous qui avaient à lutter contre l'épidémicnté du choléra ou les rigueurs d'un climat meurtrier. La guerre ou la peste ont conduit l'homme à l'emploi de mêmes moyens. De ces différents centres principaux, la crémation s'est répandue dans les pays voisins par les conquêtes militaires ou les efforts des missionnaires.

iS'ous avons montré ensuite de quelle manière la crémation fut mise en pratique et fait remarquer qu'elle ne fut jamais adoptée que par une très-faible minorité. Disparue de l'Occident depuis le commencement de l'ère chrétienne, elle a tenté de s'y introduire de nouveau, au début de notre siècle, à la faveur de l'engouement que suscitaient alors Rome et la Grèce. Peu prisée par les gouvernements, mais défendue avec conviction par quelques écrivains français et étiangeis, elle a fini, après plus de soixante ans d'efforts, à se créer de chauds partisans en Italie, en Suisse, en Allemagne, où on a commencé à la pratiquer. La France s'est tenue jusqu'ici sur la réserve.

Après avoir reproduit avec impartialité les arguments des partisans de la crémation, et reconnu la perfection de leurs appareils, nous avons fait voir que les arguments invoqués contre les cimetières se réduisent à trois principaux : on les accuse d'être une source d'émanations dangereuses, d'empoisonner les eaux de puits et de rivière, d'occuper trop de place. Nous avons montré ce qu'il y a de peu fondé dans ces opinions et cherché à réhabiliter les cimetières

90 CREMATION.

Nous estimons cependant qu'il y a lieu d'autoriser la crématiou pour ceux qui la désirent, car, comme l'a dit Frochot : Les derniers soins à rendre aux dépouilles humaines sont un acte religieux, dont la puissance publique ne pourrait prescrire le mode sans violer le principe de la liberté des opinions. Toutefois en l'autorisant, l'État devra exiger l'exécution de certaines me ures de police. Les pouvoirs publics ne peuvent songer à rendre la crémation obligatoire que dans les conditions mêmes qui l'ont l'ait naître, c'est-à-dire sur les champs de bataille ou en temps d'épidémie grave. Sauf ces deux cas spéciaux, il n'y a pas lieu d'encourager l'adoption d'une mesure aussi perturbatrice de nos habitudes. L'inhumation favorise, entretient et développe le culte des morts, qui est une source puissante de moralité. La tombe, a dit justement Vico, est une institution caractéristique de l'espèce humaine. Dans notre société moderne, il faut que toute cité possède son cimetière. Comme les individus, les sociétés ont leurs habitudes, instinctives ou acquises, et il n'est permis de les modifier qu'après en avoir mûrement approfondi la nature, le caractère et le but. Ce serait une erreur de croire que les améliorations sociales dépendent exclusivement de mesures d'ordre purement matériel ; la science doit aujourd'hui chercher à expliquer tous les phénomènes, et trouver leurs véritables causes. C'est à ce point de vue que nous nous sommes placés dans cette étude d'hygiène sociale.

A. Lacassagne et P. Ddbuisson.

INDEX. — Aperçu général. Division et délimitation du sujel, p. 5. — I. Des procédés funéraires qui précéderont la crémation, p. 5. — II. Chez quels peuples et pour quels motifs la crémation prit naissance, p. 12. — III. De quelle manière la crématiou fut pratiquée, p. 24. — IV. Henaissance de la crémation au dix-neuvième siècle, p. 32. — V. Arguments invoqués par les partisans de la crémation, p. 43. — VI. Appareils modernes employés pour la crémation, p. 56. — VII. Discussion des arguments présentés par les partisans de la crémation, p. 65. — VIII. Doit-on autoriser la crémation? p. 81. — IX. Faut-il encourager a crémation? p. 82. — X. Résumé, p. 89.

Bibliographie. — Ernest pEyiiEAci. Histoire des usages funèbres et des sépultures det peuples anciens. — Favbot. Funérailles et sépultures. — Fustel de Cocianges. La Cité antique. — Jamieson (traduit par Boulaud). De l'origine de la crémation, 1821. — Moxget. Dictionnaire des antiquités {articles : Brûler, Apothéose, Crémation). — Dictionnaire en 60 volumes (article : Inhumation). — Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales (article : Mort). — Grand dictionnaire universel du XJX" siècle. Larousse (article : Chémation ). — IIeïfelder. Manuel de chirurgie de guerre. — Tardiec. Ttièse d'agrégation. Voirie et cimetières. Paris, 1852. — Guérakd. Thèse inaugurale. Des inhumations. Paris. — T. Pein. Essai sur l'htjgiène des champs de batailles. Paris, 1875. — Essai sur l'assainissement des champs de bataille. Duboux, Thèse de Paris. 1878. — F. Mabmier. Utilité de la crémation des cadavres à la suite des grandes batailles et des épidémies. Thèse de Paris. — Maxime du Camp. Paris, ses organes, ses fonctions, sa vie (ch. des Cimetières). — P. Laffitte. Considérations générales sur les cimetières. Paris, 1874. — Robinet. Paris sans cimetière. Paris, 1809. — Pages. La déportation et l'abandon des morts. Paris, 1875. — Victor FouBNEL. La déportation des inorts, 187it. —Anonyme. Brûlons nos morts) 1874.— J. Bruxfaut. Le cimelière de Méry et le chemin de fer métropolitain. Paris, 1874. — Fonssvgrives. Hygiène et assainissement des villes. — \'r. de Pietra Santa. La crémation des morts en Italie, 1873. — Du même. La crémation des morts en France et à l'étranger, 1874. — Gannal. Inhumation et crémation. — Collection des comptes rendus des séances du conseil municipal de l'année 1874. Discussion sur la question des cimetières, à propos du cimetière projeté de Méry-sur-Oisc. — Dai-bebmesxil. Rapport et projet présentés au conseil des Cinq Cents dans la séance du 21 brumaire an V. — Cambry. Projet présenté à l'administration centrale du département de la Seine et adopté par ladite administration dans sa séance du 14 floréal an VU. - Annales d'hygiène. Union médicale. Journal d'/iygiènc, passim. Revue scientifique, 1874. Les cimetières et l'hygiène publique, par Bouchabdat. - Moniteur scientifique, 1872 : L'eau potable et les cimetières, par Jules Lefort. —Journal de pharmacie, 1873 : Eaux et cimetières, par Robinet. —Comptes rendus de l'Académie des sciences, 3 mai 1849 : communication Freycisêt. — Polli. Sulla incinerazione dei cadaveri.

Page 1