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CRÈMES MÉDICAMENTEUSES

La crème de tartre soluble obtenue par ce procédé est complètement incolore; elle se dissout toujours et très-facilement dans l'eau; elle est naturellement privée des sels étrangers que la crème de tartre du commerce introduit souvent dans le taiirate borico-potassique du Codex.

M. Pedro de la Galle a constaté que la crème de tartre soluble préparée selon la formule du Codex, chauffée entre 200 et 220°, commence par fondre et qu'après avoir été soumise pendant une heure environ à cette température, elle devient opaque et pei'd entièrement sa solubilité. Celle obtenue par le procédé qu'il a indiquée, placée dans les mêmes conditions, fond, reste transparente et vitreuse, et conserve la propriété de se dissoudre dans l'eau.

Le mode opératoire indiqué par M. Pedro do la Galle doit donc être préféré aux moyens indiqués jusqu'ici. T. Gobley.

CRÈME!!» raÉDlCAMEi^lTECJSES. La composition des crèmes médicamenteuses est extrêmement variée. Nous allons en indiquer les principales.

Crème pectorale de Tronchin. Beurre de cacao 50 grammes ; sucre 15 grammes, sirop de capillaire 30 grammes, sirop de tolu 50 grammes. On racle le beurre ; on le triture avec le sucre, et l'on incorpore le mélange aux sirops. Ce médicament se prend par cuillerées dans la bronchite aiguë. C'est un bon pectoral.

Crème pectorale de Pierqum. Sucre blanc, sirop de tolu et sirop de capillaire, de chaque, parties égales. On mêle. A prendre par cuillerées à café dans les bi'oncliites.

Crème pectorale derjeannet. Beurre de cacao 100 grammes ; huile d'amande douce 10 grammes; sirop de coquelicot 40 grammes; eau de fleur d'oranger 20 grammes. Pour bronchite chronique.

Crème pectorale de Hue. Beurre de cacao, sirop de limaçons, sirop de violettes, sucre, de chaque 50 grammes. Par cuillerées dans la toux sèche et opiniâtre des enfants.

Crème de chaux. Les chimistes donnaient autrefois ce nom au carbonate de chaux qui s'amasse sous forme de pellicules à la surface de l'eau de chaux exposée au contact de l'air, dont elle attire, comme on le sait, l'acide carbonique.

Crème de bismuth (D"" Quesneville). Sorte de pâte ou de bouillie formée par du sous-nitrate de bismuth précipité, lavé, et retenant une proportion d'eau fixe. Cette préparation a l'avantage d'offrir une cohésion moins grande que le sel soumis à la dessiccation.

Crème de camphre (Krauss). Savon blanc râpé 45 grammes, camphre 60 grammes, carbonate d'a)nmoniaque 60 grammes; eau 1900 grammes; teinture d'opium 24 grammes ; essence d'origan 24 grammes ; alcool et essence de térébenthine aa Q. S. On prépare une crème qui, étant privée de matière grasse est facilement absorbée par la peau. Un morceau de flanelle enduit de ce mélange est maintenu appliqué sur le thorax des enfants dans les affections inflammatoires de la gorge et des bronches.

Crème pour le teint. Cire blanche 1 0 grammes ; blanc de baleine 1 0 grammes, huile d'amande douce 150 grammes; eau de rose 120 grammes. On fait une pommade qui a la consistance de la crème.

Crème de tartre. (Voy. ce mot.)

Crème de tartre soluble. {Vorj. Crème de tartre.)

A. Dechambre et T. Goble\.

CRÉOSOL. 97

CRÉI^IIQUE (Acide) et CREPATES. L'acide crcniqno a été découvert par Berzélhis [Poggendorff's Annalen, Bd. XIH, p. 84, et Annal, de chim. et de phys., t. LIV, p. 219) dans les eaux minérales de Porla, en Suède, en même temps que l'acide apocrénique. Suivant l'illustre chimiste, ces deux acides existent dans le terreau et dans tous les dépôts ocreux des eaux ferrugineuses {voij. Apocrénique [acide]).

Pour préparer l'acide crénique, on fait bouillir ces dépôts ocreux pendant une demie heure avec de la potasse caustique, on filtre et on traite par l'acide acétique en excès ; raddition d'une solution d'acétate de cuivre détermine la formation d'un précipité brun contenant l'acide apocrénique et qu'on sépare par filtration. On sature ensuite la li({ueur par le carbonate d'ammoniaque et on ajoute de l'acétate de cuivre tant qu'il se forme un précipité blanc-verdàtre; on achève la précipitation à 80", puis on traite par l'hydrogène sulfuré ; on obtient ainsi de l'acide crénique mêlé de crénates terreux ; pour isoler cet acide, on traite par l'alcool qui dissout l'acide crénique, et laisse les crénates intactes. L'acide crénique est un corps amorphe, d'un jaune pâle, d'une saveur d'abord acide, puis astringente. Mulder qui a également étudié ce corps {Annalen der Chem. II. Pharm., Bd. XXXVI, p. 245), a fait voir qu'eu s'oxydant l'acide humique donne de l'acide crénique et de l'acide apocrénique.

Les crénates alcalins sont amorphes, solubles dans l'eau, mais insolubles dans l'alcool ; ils se transforment en brunissant en apocréiiates. Ces sels sont encore peu étudiés.

L'acide crénique, comme l'a fait voir Mulder, ne renferme pas d'azote de constitution ; cet auteur a proposé, pour exprimer sa composition, la formule empirique C'^H^-0% qui a été acceptée par Berzélius. L. Un.

CRÉOSOL. C^H'^O^. — Le créosol est un liquide incolore, très-réfringent d'une odeur agréable et d'une saveur aromatique brûlante ; il bout à 219", mais se décompose un peu par la distillation en présence de l'air. Sa densité est de 1,089 à 15°. Il n'est pas soluble dans l'eau et se mêle en toutes proportions à l'acool, l'éther, l'afcide acétique cristàllisable. Avec l'ammoniaque aqueuse concentrée il donne une bouillie de cristaux qui se décomposent facilement. L'hydrate de potasse s'y dissout, et le mélange se prend par le refroidissement en une masse cristalline de créôsolate de potassium. Avec l'acide azotique, il donne de l'acide oxalique; avec l'acide sulfurique le créosol prend une belle couleur rouge-cerise ou violette. Il réduit à chaud les sels d'argent en miroir; additionné d'une solution alcoolique de perchlorure de fer, il se colore en vert, comme la créosote; sa solution aqueuse coagule l'albumine.

On prépare le créosol en traitant par l'acide sulfurique étendu ou l'acide oxalique le créôsolate de potassium, obtenu par l'action de la potasse sur la créosote de nitre. L'huile qui se sépare est lavée à l'eau, sécliée par un courant d'hydrogène, et rectifiée.

Le brome attaque vivement le créosol en fournissant des cristaux insolubles dans l'eau, très-solubles dans l'alcool et l'éther, et qui ont pour composition (]i6{jisgj,3()8 L'iode et le phosphore l'attaquent également.

Le créosol peut donner naissance à des dérivés métalliques. Le créôsolate neutre de potassium s'obtient facilement lorsqu'on mélange une solution alcoolique concentrée de potasse avec de la créosote dissoute dans moitié de son volume d'éther. 11 se dissout dans l'eau sans décomposition et cristallise de la

DICT. ENC, XXIII. 7

98 CRÉOSOTE (chimie).

dissolution aqueuse en aiguilles feutrées (G*H^O^K, IPO). Le créosolate de potassium acide s'obtient par l'action du potasium à 90° sur la créosote. Pour l'obtenir cristallisé, on le dissout dans l'éther, mais en opérant la dissolution en présence de l'air, on perd beaucoup de matière ; pour éviter cet inconvénient, on opère en vases clos. Il est blanc, cristallisé en belles aiguilles. Les créosolates de sodium sont incristallisables. Il existe aussi des créosolates de baryum et de plomb. T. GoBLEY.

CRÉOSOTE, KBÉOSOTE. g I. Chimie. La Créosote (de x^Éaj, chair, et de (T(wi;w, je conserve) est un liquide doué de propriétés antiseptiques, et que Reichenbach a retiré, en 1852, du goudron de bois. Sous le nom de créosote on trouve aujourd'hui dans le commerce différents liquides de nature et de composition variables, et n'ayant de propriétés communes que leur solubilité dans les alcalis, leur point d'ébullition fixe vers 200", et leurs propriétés antiseptiques. C'est ainsi que beaucoup de créosotes ne renferment que de l'acide phénique ou phénol; d'autres sont un mélange de phénol et de crésylol {Votj. ce mot).

Quant à la créosote découverte et préparée par Reichenbach, elle n'est pas un principe immédiat défini, ainsi que l'ont montré Hlasiwetz et Barth; aussi les travaux d'un grand nombre de chimistes qui se sont occupés de son étude, présentent-ils de nombreuses divergences, et les résultats analytiques ne concordent pas entre eux.

Hlasiwetz et Barth ont pu extraire de la créosote du goudron de hêtre une substance définie, le créosol C^H'^O-; suivant eux, la créosote serait une combinaison de créosol avec un hydrogène carboné; cependant elle ne présente pas les caractères d'une combinaison définie ; ce n'est probablement qu'un mélange. Suivant Frisch, elle serait une combinaison phénylée de créosol.

Des réactions propres à caractériser les deux espèces de créosote (du hêtre et de la houille) seraient, d'après Rust et Mayer, les suivantes [Chem. Centralhlatt, 1867); nous les relevons dans un article de M. Vidan, ancien agrégé du Val-de-Grâce. {Gaz. hebd., 1877, p. 775) :

Béactifs Créosote du hêtre (créosol). Créosote de la houille (phénol et

crésylol).

Colîodion Rien. Le mélange se prend en gelée.

Ammoniaque Insoluble à chaud et à froid. Insoluble à froid, soluble à chaud;

liqueur limpide.

Eaudebargte Dissolution imparfaite : le liquide Dissolution limpide; à peine si,

se trouble au repos. à la longue, il se forme un lé-

ger dépôt.

Potasse affaiblie Dissolution trouble, même avec Dissolution limpide.

un excès de réactif.

Deux gouttes d'ammoniaque, puis Coloration verte, puis brune. Coloration bleue,

perchlorure de fer, quantité suffisante pour redissoudre le précipité formé; i volumes d'eau.

M. Vidan émet l'avis que, pour l'usage médical, on pourrait remplacer avec avantage la créosote, insoluble dans l'eau, par le créosolate neutre de potasse, que l'on obtient facilement en mélangeant une solution alcoolique concentrée de potasse avec de la créosote dissoute dans la moitié de son volume d'éther.

Quoiqu'il en soit voici comment s'extrait la créosote du goudron de bois e quelles sont les propriétés qui lui sont assignées.

CRÉOSOTE (chimie). 99

Pour préparer la créosote, on distille le goudron de bois jusqu'à ce que le résidu ait acquis une consistance poisseuse. On rectifie plusieurs fois le produit en ne recueillant que les parties plus lourdes que Teau ; on les fait dissoudre dans une solution de potasse caustique. La solution alcaline est chauffée à l'air de manière à résinifier une substance étrangère qui s'est dissoute dans la potasse en même temps que la créosote. Ou met celle-ci en liberté par l'acide sulfurique étendu. Pour purifier la créosote ainsi obtenue, on la distille à plusieurs reprises avec de l'eau légèrement alcaline, on la dissout dans la potasse, on la précipite, on répète ces opérations jusqu'à ce qu'elle se dissolve dans la potasse sans laisser de matière huileuse. Finalement on la dessèche et on la rectifie.

La créosote est huileuse, incolore, mais se colorant au soleil ; sa saveur est brûlante et très-caustique, son odeur forte et désagréable. Sa densité varie de 1,057 à 1,087 à 20°. Elle bout 203»; elle ne se solidifie pas par un froid de — 27«.

Elle est peu soluble dans l'eau, très-soluble dans l'alcool, l'éther, le sulfure de carbone, l'acide acétique, l'éther acétique ; elle dissout le phosphore, le soufre, le sélénium, les matières colorantes, les matières grasses, les acides oxaliques, tartrique, citrique, benzoïque, stéarique. Elle dissout également à chaud la matière colorante de l'indigo, qui s'en précipite par l'addition de l'alcool et de l'eau. Elle dissout beaucoup de sels.

M. H. Uust donne les caractères suivants qui servent à distinguer le phénol de la créosote du goudron de hêtre. 15 parties de phénol et 10 de collodion donnent une masse gélatineuse, tandis que la créosote se mélange au collodion en une solution claire.

En ajoutant de l'ammoniaque à du perchlorure de fer jusqu'à ce que le précipité soit persistant, on obtient une liqueur qui donne avec le phénol une coloration bleue ou violette, et avec la créosote du goudron de hêtre une coloration d'abord verte, puis brune.

L'acide sulfurique se mêle à la créosote en donnant une liqueur pourpre • avec l'acide azotique, on obtient de l'acide oxalique, de l'acide binitrophénique et de l'acide picrique. Traitée par la potasse, elle s'y dissout et donne un sel cristallisé d'oij l'on relire le créosol; pour obtenir ce sel cristallé, il est nécessaire de prendre les précautions indiquées à la préparation du créosol. Le potassium en dégage de l'hydrogène et donne le créosotate acide de potassium.

En chauffant la créosote avec un mélange de soude caustique et d'oxyde de manganèse et reprenant la masse solide par l'eau, on obtient du rosolate de soude d'où on précipite l'acide rosolique par un acide.

La créosote est un puissant antiseptique et un caustique énero-ique. Elle coagule l'albumine du sang et celle du blanc d'œuf. Elle a joui en médecine lors de son apparition, d'une vogue aussi grande que celle dont jouit actuellement l'acide phénique. 11 sera traité plus loin de l'action physiologique de la créosote et de ses propriétés thérapeutiques, soit comme remède externe, soit comme remède interne, en indiquant les diverses préparations qui conviennent spécialement dans les divers états morbides.

Voici les formes pharmaceutiques sous lequelles la créosote est le plus ordinairement prescrite.

Eau de créosote. On ajoute goutte à goutte une solution alcoolique de créosote dans de l'eau distillée jusqu'à ce que le mélange commence à perdre la transparence après avoir été agité.

100 CRÉOSOTE (emploi médical).

On rappli(|ue à l'aide de plumeaux de charpie sur les surfaces saignantes, les plaies, les ulcères.

Eau de créosote {hâveran) . Créosote 5 grammes; eau 500 grammes. On mêle. Appliquer des compresses imbibées sur le corps, dans les cas de fièvre typhoïde.

Potion de créosote (Laveran). Créosote trois gouttes ; essence de citron deux gouttes; sirop de fleur d'oranger 30 grammes: eau 90 grammes. Employée par MM. Laveran et Récholier contre la fièvre typhoïde.

Alcool créosote contre la carie dentaire. Créosote 1 partie; alcool à 60° 16 parties. On mêle. On introduit dans la dent cariée de ce mélange sur du coton.

Pilules de créosote (Pitschaff) . Créosote trois gouttes ; extrait de ciguë 0s%20 ; magnésie et mucilage q.s. Pour 9 pilules argentées. On en prescrit trois par jour pour combattre les vomissements des femmes enceintes.

Pilules de créosote contre les dyspepsies liées à l'existence des sarcines de l'estomac (Budd). Créosote 1 gramme; mie de pain et mucilage q.s. pour 40 pilules. Prendre une ou deux pilules après chaque repas, contre les gastralgies liées à l'existance des sarcines.

Vin créosote (Gh. Bouchard et Gimharl). Créosote pure du goudron de bois, 15 grammes; teinture de gentiane, 50 grammes; alcool de Montpellier, 250 grammes ; vin de Malaga, q. s. pour faiie un litre. De deux à quatre cuillerées en S^ heures (chaque cuillerée dans un verre d'eau). Contre la phthisie.

Solution huileuse de créosote. (Ch. Bouchard et Gimbert). Huile de foie de morue, doO grammes; créosote de goudron de bois, 2 grammes. Contre la phthisie.

Solution alcoolique de créosote (Dujardin-Beaumetz). Créosote pure, 6 grammes; alcool, 250 grammes; Bagnols, q. s. pour un litre. Contre la phthisie.

Gbjcérine créosotée (Guibert). Glycérine 125 grammes; créosote 12 gouttes. Employée dans le pansement des plaies et des ulcères ; en imbiber de la charpie.

Créosote pour conserver les pièces d'anatomie (Pigné), Eau 1000 grammes, créosote 10 gouttes. Un cadavre ou une partie quelconque de cadavre, plongé dans celte solution, se conserve longtemps avec toutes les propriétés physiques.

T. GoBLEY.

^ IL Emploi médical. Historique. C'est à Reichenbacb, de Blansko (Moravie), que revient le double mérite de la découverte de la créosote et de son utilisation en médecine. Il a raconté comment il fut conduit à rechercher les propriétés médicales de cette substance. C'était, dit-il, un jour qu'il en préparait une petite provision ; quelques gouttes du nouveau produit tombèrent sur ses doigts et lui enlevèrent l'épiderme aux points touchés. 11 en conclut aussitôt que la créosote pouvait être le principe momifiant de l'acide pyroligneux, et il se mit à l'œuvre pour vérifier son hypothèse.

L'expérimentation lui démontra bientôt qu'il avait découvert, en effet, un antiputride de premier ordre. Dès lors, il conçut l'idée de mettre à profit ces deux propriétés d'astringent et d'antiputride dans le traitement des plaies simples ou autres, puis, encouragé par des succès évidents, il généralisa l'emploi du remède nouveau et crut devoir le prescrire à l'intérieur à des phthisiques qui crachaient du sang.

CRÉOSOTE (emploi médical). 101

La notoriété de RciclicnbacU donna à ces premiers essais publiés un grand retentissement dans toute l'Europe. Partout on se mit à expérimenter pour vérifier les assertions de l'habile chimiste, de sorte que la créosote devint le médicament à la mode. Il y eut, en effet, vers ISo'i-lSoo, au moment où Ueichenbach annonçait les excellents résultats obtenus, un véritablement engouement à l'égard de ce produit, en Allemagne principalement, en Angleterre et même un peu a Paris. Chimistes et cliniciens étudièrent avec ardeur la créosote et furent en mesure de fournir en peu de temps des renseignements précis sur bien des points de son histoire. Nécessairement, une réaction assez vive suivit bientôt; l'enthousiasme des premiers jours disparut vite à la suite de quelques désillusions, puis peu à peu le remède héroïque tomba dans un discrédit absolu et fut à peu près oublié des médecins. Seuls, les dentistes continuèrent de s'en servir pour calmer les douleurs de la carie dentaire. Cette réaction avait évidemment été trop vive, car des recherches entreprises dans ces dernières années ont démontré que la créosote peut être employée avec profit dans bon nombre de circonstances. Si ce n'est pas la panacée qu'avait entrevue l'imagination ardente de Pieichcnbach, il faut admettre cependant que le médicament est sérieux et doit figurer à une place honorable dans notre matière médicale.

Effets physiologiques. La créosote n'est pas un produit absolument défini au point de vue chimique; sa formule est encore discutée, et ses propriétés générales diffèrent suivant la source qui la fournit, c'est-à-dire suivant le goudron d'oii on l'extrait. On pourrait presque dire qu'il existe autant de créosotes que de sortes de goudron, de façon qu'il faut nécessairement faire des distinctions dans cette étude du genre créosote et bien spécifier de quel produit on entend parler, quand on traite de ses applications.

Or, dans ma description, j'aurai exclusivement en vue la créosote du goudron de bois et plus particulièrement du goudron de hêtre, celle de Reichenbach, usitée le plus souvent en thérapeutique, et qu'on ferait mieux d'appeler officinale plutôt que créosote vraie, cette dernière dénomination n'ayant pas de signification précise.

Ceci posé, voici quels sont les effets physiologiques de la substance qui nous occupe.

A. Effets topiques. Appliquée sur la peau recouverte de son épiderme, elle donne lieu à une cuisson légère et à de la rubéfaction. L'épiderme se fendille et tombe par squames furfuracées, suivant la remarque de Reichenbach. Sur les muqueuses ou sur la peau privée d'épiderme, elle manifeste ses propriétés caustiques d'une façon beaucoup plus énergique, elle attaque les tissus plus vivement, les blanchissant un peu à la manière du nitrate d'argent, et détermine une cuisson assez désagréable. Tous ceux qui ont essayé de la créosote pour calmer la douleur produite par la carie dentaire connaissent la sensation pénible causée par ce liquide fusant sur la gencive, sensation fugace à la vérité, et qui cesse par suite de la désorganisation des parties superficielles de la muqueuse buccale, lesquelles deviennent comme parcheminées.

En résumé, la créosote a des effets topiques qui participent de ceux des astringents puissants et de ceux des caustiques superficiels.

B. Waction diffusée est très-intéressante à étudier. Violente à faible dose sur les organismes inférieurs, elle n'est puissante qu'à dose assez forte chez les animaux plus élevés dans l'échelle et chez l'homme.

De faibles proportions de créosote tuent facilement les microzoaires et les

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microphytes, ou s'opposent à leur développement. C'est parce que ces faibles proportions existent dans la fumée que les viandes dites fumées se conservent longtemps avec leurs qualités nutritives, à l'abri de la corruption.

Une plante ne résiste pas à quelques arrosages avec de l'eau créosotée: elle s'étiole et meurt bientôt, comme l'a vu Miguet, en expérimentant sur un rosier.

Ce médecin a, l'un des premiers, recherché l'action toxique de la créosote chez les animaux. Quelques-unes de ses observations méritent d'être résumées.

A dose faible, l'action est nulle. Un jeune chien de deux mois a pu prendre impunément, pendant huit jours, 4 goatles de cet hydrocarbure diluées dans 250 grammes d'eau sans être incommodé. A dose forte, les accidents surviennent. 8 gouttes administrées de la même façon au même chien ont déterminé les phénomènes suivants : marche leute et difficile, nausées fréquentes, soubresauts de tendons, tremblement intermittent, amaigrissement notable. On suspend l'ingestion du poison, le chien se rétablit. A dose massive, 7s%80 dans 15 grammes d'eau, l'empoisonnement est violent et rapide chez le chien. L'animal tombe très- vite dans un état de prostration complète ; il a des vertiges, des étourdissements et le regard fixe; ses sens paraissent engourdis; son haleine est chaude; sa respiration s'embarrasse par suite d'une production abondante de mucosités dans les voies respiratoires et de l'obstruction de celle-ci par ces mucosités. Malgré une toux violente, convulsive , le chien ne parvient pas à débarrasser ses voies aériennes. De temps en temps, on constate des éructations, des nausées, des vomissements de matières analogues à du lait. Puis, on le comprend sans peine, la respiration s'embarrasse de plus en plus et menace de se suspendre, les membres sont agités de frémissements, deviennent rigides, et la mort arrive dans un accès de suffocation.

A Vautopsie, on trouve tous les tissus imprégnés d'une forte odeur de créosote et des lésions assez accusées dans les principaux organes.

La muqueuse des voies digestives présente des traces d'irritation dans la plus grande partie de son étendue, de la bouche à l'estomac, etjusque dans l'intestin. De nombreuses taches rouges, comme ecchymotiques, parsèment cette muqueuse.

Les cavités cardiaques renferment des caillots assez denses. Le sang paraît en général plus coagulé que lorsqu'il est abandonné à lui-même.

Les poumons sont gorgés de sang brun.

Le cerveau semble parfaitement sain. On pourrait croire, à priori, que l'action topique irritante de la créosote sur l'intestin et l'estomac, a pu contribuer dans une large mesure à faire naître la série des accidents que nous avons énumérés; il n'en est rien, car si l'on fait une injection d'eau créosotée dans la carotide ou la jugulaire, la symptomatologie de l'empoisonnement est la même. En effet, d'après J. R. Cormack, la respiration s'accélère vivement, il y a une ou deux attaques convulsives, l'animal pousse des cris perçants et meurt au bout de quelques instants, par arrêt du cœur.

Chez Vhomme, l'action pharmacodynamique de la créosote est comparable à celle que nous venons d'indiquer chez l'animal.

Les doses faibles diluées ne donnent que des sensations passagèi^es en traversant les premières voies : saveur et odeur désagréables, chaleur plus ou moins accusée dans l'œsophage et l'estomac.

A dose forte, ces effets s'accusent davantage, et il s'y ajoute les suivants :

CRÉOSOTE (emploi médical). 103

dyspepsie, nausées, vomissements, vertiges, mal de tète, bouffées de chaleur à la face, diarrhée, dysenterie même, rapporte Cormack, fréquence de la miction, strangurie. L'urine prend parfois une coloration brune, en même temps qu'elle devient plus abondante, particularité signalée pour la première fois par Maclend {Lo7i(loii Med. Gaz., vol. XVI et XYH) et revue par d'autres médecins anglais. Enfin on a accusé récemment la créosote de donner lieu à des éruptions ortiées. C'est au moins ce que le docteur Bernard, de Cannes, a vu chez deux phlhisiques auxquels il administrait ce remède. Le médicament produisait à coup sûr une éruption que ce praticien compare à l'érythôme copahivique et à l'urticaire.

A dose massive, l'action de la créosote est identique chez l'homme à celle que nous connaissons chez l'animal. L'observation suivante que je trouve résumée dans V Annuaire de pharmacie rfe 1873, p. 217, sans indication bibliographique, va nous montrercette identité.

Une enfant de deux ans, avale de 20 à 50 gouttes de créosote. Bientôt il perd connaissance, la déglutition devient impossible, il vomit et rend une urine brune; puis l'écume lui sort de la bouche, il étouffe. Sa respiration est stcrtoreuse, il est dans un état d'angoisse excessive et crie constamment; enfin surviemient des convulsions, et la mort arrive au bout de dix-sept heures.

Le cadavre examiné cinquante et une heures a[)rès le décès exhale une forte odeur de créosote. Les lèvres sont décolorées, sèches, parcheminées ; la muqueuse de la langue, du palais, de l'œsophage est d'un blanc sale. Le cerveau et les poumons sont gorgés de sang et les ventricules cardiaques remplis de caillots.

Faut-il maintenant considérer comme des cas d'empoisonnement par la créosote, ces faits graves d'intoxication par les viandes fumées observées surtout en Allemagne, et dans lesquels on signale de vives douleurs et la sensation de brûlure à l'épigastre, des coliques violentes avec constipation, des vomissements de matières sanguinolentes, la respiration lente, l'affaiblissement du pouls, la dilatation pupillaire? Mérat et Dclens répondent affirmativement sans produire d'arguments en faveur de leur manière de voir. Je me borne pour mon compte à dire que si le rapprochement tenté par ces deux savants thérapeutistes est à priori suffisamment justifié, il est regrettable qu'il ne s'appuie pas sur des preuves positives.

Voies d'élimination. Ce sont très-probablement les poumons et les reins. Les sujets exhalent par l'haleine l'odeur de créosote, et leur urine prend une odeur particulière et des caractères spéciaux : données assez caractéristiques. Ici encore les analyses chimiques rigoureuses font défaut malheureusement.

En définitive, les faits que je viens de i apporter nous conduisent à résumer comme il suit l'action pharmacodynamique de la créosote.

A dose faible, elle n'a que des effets topiques stimulants sur les voies digestives.

A dose forte, elle atteint les grandes fonctions, qu'elle trouble plus ou moins profondément. Son action topique sur les premières et secondes voies acquiert une intensité considérable, de sorte qu'il peut en résulter des phénomènes de gastro-entérite avec leurs conséquences obligées : douleur, vomissements, diarrhées, etc., etc. Puis, apparaissent bientôt des accidents d'un autre ordre : vertiges, faiblesse musculaire, troubles respiratoires et circulatoires, qui se développent selon toute probabilité consécutivement à l'absorption du poison, plutôt que sympathiquement, en raison de l'irritation des voies digestives.

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Enfin surviennent les efiels topiques dus à l'élimination de la créosote, ou tout au moins c'est là une interprétation plausible dos accidents que voici : l'excitation bronchique, la polyuric, la dysurie et même la strongurie, la coloration noire de l'urine.

S'agit-il d'une dose massive, on voit s'ajouter aux symptômes précédents des troubles nervo-musculaires graves : alfaiblissement des muscles, troubles profonds des organes des sens et de l'intelligence, tremblements généralisés, contracture, convulsions, corna; des modifications profondes de la circulation et de la respiration, caractérisées par du ralentissement du cœur, par de la dyspnée, de la suffocation, la cessation des mouvements circulatoires, l'asphyxie due à la supersécrétion bronchique et enfin l'arrêt du cœur.

Si nous chcrclions maintenant à interpréter le mode diction de la créosote sur Véconomie, nous sommes forcément amené à dire qu'elle atteint surtout le système nerveux cérébro-spinal. Il faut bien admettre, en effet, qu'elle frappe l'encéphale et la moelle épinière, quand ou voit chez les animaux intoxiqués la connaissance disparaître, les organes des sens cesser de fonctionner, la résolution musculaire ou la paralysie du mouvement se produire, et puis encore le tremblement, la contracture, les convulsions, le ralentissement du cœur s'ajouter à ces symptômes déjà si caractéristiques de troubles cérébraux et médullaires.

En définitive, outre ses propriétés irritantes qui s'accusent sur tous les tissus qu'elle touche, la créosote est encore un agent perturbateur des fonctions de l'encéphale et de la moelle épinière, que je rapprocherais volontiers de l'acide phonique sous le rapport de la toxicité.

Est-ce en raison de la propriété qu'elle possède à un très-haut degré de coaguler l'albumine qu'elle désorganise le système nerveux et altère le sang, conditions désastreuses pour l'organisme, c'est ce que je ne saurais dire; je risque néanmoins cette hypothèse qui me paraît assez plausible et satisfaisante.

Il reste dans cette étude de l'action pharmacodynamique de la créosote beaucoup de lacunes à combler. Nous savons peu de chose sur les modifications qu'elle imprime à la température, si ce n'est qu'elle ne l'affecte pas à dose faible ; enfin nous sommes mal fixés sur les voies d'élimination et les métamorphoses que cet hydrocarbure peut subir en traversant l'économie.

Applications thérapeutiques. On peut les diviser en deux groupes principaux : les applications rationnelles, c'est-à-dire dérivées de ses propriétés physiologiques, et les applications empiriques.

Les premières se subdivisent en deux catégories. Elles comprennent : 1" celles qui sont basées sur les vertus astringentes, caustiques, parasiticides, styptiques et vulnéraires de la créosote ; 2° celles qui dérivent de ses effets antiseptiques.

Usages externes. Etudions les applications rangées dans la première catégorie, qui comprennent tous ses usages externes. Je mentionnerai d'abord que parmi les propriétés de la créosote qui intéressèrent le plus vivement les médecins, lors de la découverte de cet hydrocarbure, il faut surtout citer son action hémostatique. Celle-ci sans être d'une puissance très-grande est réelle, ainsi que l'indique à priori son action coagulante de l'albumine et du sang, mais comme le prouvent surtout les expériences physiologiques et les faits cliniques.

MuUer et Reiter ont facilement arrêté des hémorrhagies consécutives à une

CRÉOSOTE (emploi médical). 105

blessure de la veine crurale chez le chien à l'aille d'un simple pluiuasseau de charpie iml.»ibée de créosote eufoiicé dans la plaie.

S'agissait-il d'une plaie artérielle, le même moyen réussissait encore, aidé d'une compression modérée. Les vaisseaux examinés offraient des traces d'inikmmation dans l'étendue de quelques centimètres à partir de leur section et à ce niveau un caillot obturateur.

Chez l'homme, la créosote arrête avec la plus grande facilité les hémorrliagies capillaires en nappe, l'écoulement du sang par les piqûres de sangsues, l'épistaxis et toutes les pertes de sang fournies par des vaisseaux artériels ou veineux de petit calibre.

J'ai dit que la créosote fut peu de temps après sa découverte appliquée par Reichenbach au pansement des plaies. L'habile chimiste reconnut bientôt qu'en outre do ses vertus hémostatiques, elle jouissait encoi^e de qualités désinfectantes et cicatrisantes et que par consétpicnt, c'était un vulnéraire de premier ordre. Le premier, il signala les excellents effets de l'eau créosotée comme topique dans le pansement des plaies simples et surtout des plaies de mauvaise nature. A son exemple, dès 1835, un grand nombre de médecins, à Paris, utilisèrent le nouveau topique et n'eurent qu'à s'en louer ainsi qu'on va voir.

Ulcères simples, syphilitiques, gangreneux. On a beaucoup vanté autrefois l'efficacité de l'eau créosotée pour stimuler ces sortes d'ulcères, leur enlever l'odeur fétide et laputridité, modifier leur aspect blafard, les détergcr, les faire bourgeonner et marcher vers la cicatrisation. Reichenbach d'abord, puis Kunckel, Bertbelot, Miguet, Lesserré ont cité des observations concluantes d'ulcérations de cet ordre rebelles à tous les traitements, durant depuis des mois et des • années, guéries rapidement après plusieurs pansements à la créosote. Ilasbach (1853) a vu, dans la gangrène de la bouche chez l'enfant, les ap[ilications de créosote donner les plus heureux résultats, même quand l'affection résultait d'infection septique.

Martin-Solon est moins enthousiaste que les observateurs précédents. S'il reconnaît que cette substance agit bien contre les ulcères à bords calleux, probablement en activant le mouvement nutritif de la peau, il ne lui attribue aucune supériorité sur les plaques de plomb et les bandelettes de diachylum.

Velpeau, d'autre part, ne l'a pas vu réussir contre les ulcérations gangreneuses.

Personne n'emploie plus guère aujourd'liui la créosote comme topique des ulcères rebelles, de mauvaise nature ou spécifique. L'acide phénique, l'acide thymique, les salicylates, l'alcool, etc., ont absolument supplanté cette substance qui, cependant, ne me paraît pas leur céder sous le rapport de l'énergie antiseptique.

Plaies simples ou compliquées de lésions osseuses. Brûlures. Abcès. Bubons. Engorgements ganglionnaires. L'eau créosotée a été utilisée avec avantage contre ces divers accidents. Elle a servi à arroser les plaies récentes pour tarir l'écoulement du sang et faciliter la cicatrisation; à injecter les trajets fislideux simples ou compliqués de lésions osseuses : carie ou nécrose; à hâler la guérison des brûlures (Reichenbach, Goupil, etc.), et à déterger les foyers purulents consécutifs à des abcès ou des phlegmons. Enfin, au dire de Miguet, des lotions créosotées ont pu faire avorter des abcès, résoudre des adénites suppurées et dissiper des engorgements ganglionnaires. Ce sont là des applications recommandables. Toutefois je pense, avec Martin-Solon, que dans le cas de brû-

i06 CRÉOSOTE (emploi médical).

lures, la créosote ne l'emporte pas sur d'autres répercussifs et cicatrisants souvent employés.

Maladies de la peau. Altérations diverses de ce tégument. Les dermatoses justiciables des applications de goudron ont été souvent trailées par la créosote. C'est ainsi qu'on a prescrit des lotions ou des pommades créosotées dans certaines affections squameuses, le psoriasis, Yeczéma sec de nature dartreuse (dartres lurfuracées); contre les dermites simples, V eczéma humide, Vimpétigo, le prurigo.

Martin-Solon (1836), conseillait contre les dartres furfuracées la pommade suivante :

Axonge 50 grammes.

Créosote va vu gcuUes.

Elliotson (1838) recommandait, dans le cas d'eczéma humide ou d'impétigo, de simples lotions avec de l'eau créosotée : 1 goutte pour 2, 3, 4, 5 ou 6 onces d'eau.

Dans plusieurs cas de prurigo invétéré, Max Simon a obtenu des succès remarquables des onctions avec la pommade suivante :

Axonge. 50 grammes.

Créosote 1 —

Pour combattre les engelures, qui ne sont autre chose qu'une dermite à frigore, Devergie préconise la formule suivante, excellente d'après lui :

Axonge 30 grammes.

Sous-acétate de plomb liquide m gouttes.

Extrait tliébaïque "20 centigrammes.

Créosote x gouttes.

Elle me semble s'adapter à tous les cas d'engelures, ulcérées ou simplement érj'thémateuses.

Des engelures je puis rapprocher Vérysipèle, autre culite, parfois traité par les applications créosotées.

Le docteur Fahnestock, de Pittsburg, est grand partisan de cette méthode. Qu'il s'agisse d'érysipèle simple ou phlegmoneux, il badigeonne de créosote pure toutes les surfaces malades, dépassant un peu les limites du mal, ou bien les recouvre de compresses imbibées d'eau créosotée, et voit la maladie avorter ou se résoudre. Simultanément, il prescrit les évacuants, de sorte qu'il est difficile de faire la part exacte des deux médications. Cependant elle est assez large pour la créosote, si l'on en juge par l'observation du docteur Delarue, de Bergerac, où nous voyons un érysipèle guéri en six jours exclusivement par l'emploi d'une pommade créosotée et de boissons fraîches. On étendait toutes les deux heures sur les parties affectées, la pommade dont voici la composition :

Axonge 60 grammes.

Créosote 8 —

Enfin, parmi les dermatoses que la créosote a modifiées avantageusement, je citerai , d'après Brown , le lupus ; bonne application suivant moi ; et d'après Coster, la lèpre léonfine, traitement purement palliatif des manifestations cutanées de cette redoutable maladie.

CRÉOSOTE (emploi médical). 107

Dermatoses de nature parasitaire. Évidemment la créosote doit triompher ici, grâce à ses propriétés parasiticides bien connues et puissantes.

On conçoit sans peine qu'elle puisse guérir la gale (Ueiclienbacli, Corneliani, etc.), en tuant le sarcopte qui la itroduit, et qu'elle ait donné de bons résultats dans les teignes, en détruisant le tricophyton.

Ainsi Hilt (1838) se louait beaucoup dans le porrigo d'une pommade composée comme il suit :

Axonge 50 grammes.

Oxyde de zinc 2 —

Créosote ^l goulles.

E. Masse a vu guérir le sycosis parasitaire par les lotions crcosotées : parties égales d'eau, d'alcool et de créosote, faites deux fois par jonr pendant une semaine, et continuées la semaine suivante avec une dose double de créosote dans la solution précédente.

L'effet curatif résulte ici, d'après ce médecin, de ce que les spores sont détruites par le médicament; le mycélium, lui, résiste.

Nous possédons aujourd'hui des agents parasiticides aussi puissants que la créosote, mais moins irritants : le soufre, le mercure, par exemple, qui entrent dans nombre de formules avantageusement appliquées au tiaitement des dermatoses d'origine parasitaire, c'est pourquoi cette substance toxique est à peu près inusitée maintenant contre ce genre d'affections.

Difformités de la peau. Les propriétés caustiques légères de la créosote ont été parfois mises à profit contre les excroissances ver ruq lieuses. L'application est rationnelle ; je la recommande volontiers avec le docteur Uainey et le docteur Ord, deux de nos confrères anglais.

En Angleterre également, les tumeurs érectïles chez les enfants ont été, dans certains cas, attaquées par la créosote pure ou la solution à parties égales d'alcool et de cet hydrocarbure.

Sous l'influence de fomentations avec ces liquides les tumeurs s'enflamment, s'excorient, s'ulcèrent, se solidifient et finissent par disparaître. C'est là une méthode qui peut avoir sa valeur et qu'on aurait tort de négliger avant de recourir au traitement chirurgical.

Affections utérines. Uréthrites. Les qualités astringentes des solutions créosotées trouvent leur application naturelle contrôles métrites simples du col, les ulcérations sanieuses du museau de tanche et les affections blennorrhagiques de l'homme. Colombat (de l'Isère) a traité avec succès les métrites tdcéreuses, par les attouchements avec la créosote. Le crayon de nitrate d'argent me paraît plus commode à manier et tout aussi efficace probablement.

Il est d'ailleurs certain que les injections d'eau créosotée peuvent avoir leur avantage contre les écoulements leucorrhéiques et uréthraux, comme tous les médicaments astringents.

Et j'admets encore que dans les métrorrhagies la créosote peut également arrêter l'écoulement du sang, grâce à ses propiiétés styptiques, ainsi que i'a vu le docteur Arendt, dans une perte après l'accouchement et dans deux cas d'implantation vicieuse du placenta ; mais ce sont là des propriétés communes à tous les agents astringents et styptiques, qui ne recommandent pas spécialement la créosote à l'attention des praticiens.

Dans le cas de flueurs blanches, Arendt formulait en injections une solution de 25 gouttes de créosote dans 950 d'eau ; dans la blennon hagie une 1/2 goutte

108 CRÉOSOTE (emploi médical).

à 3 gouttes pour 30 grammes d'eau distillée; dans la métrorrhagie, il injectait par le vagin, toutes les deux heures, une solution de 2 gouttes dans 150 grammes d'eau.

Ophthalmies. Le même médecin russe appliquait l'eau créosotée au traitement des conjonctivites, des ulcères cornéens, des taies de la cornée et de l'ophthalmie variqueuse chronique. Il faisait instiller dans l'œil chaque jour, un collyre contenant de 1 à 3 gouttes de créosote pour 50 grammes d'eau distillée.

Evidemment, tous les astringents facilement solubles dans l'eau donneraient des résultats comparables.

Carie dentaire. Voici, au contraire, une application thérapeutique bien spéciale à la créosote, la dernière que nous ayons à signaler dans notre énumétion de ses usages externes.

11 est généralement admis que, si elle est douée de propriétés calmantes contre les douleurs de la carie dentaire, elle est impuissante à enrayer la marche de cette affection ou bien à la guérir.

Toutefois un médecin militaire, le docteur Frémangcr, qui a publié en 1855, un travail sur cette application de la créosote, admet que ce liquide est capable souvent d'avoir des effets cnratifs. Il a obtenu des guérisons dans la moitié des cas qu'il a traités.

Yoici quelle était sa pratique. Il commençait par bien nettoyer et sécher la cavité de la dent cariée, puis il promenait un pinceau ou une boulette de coton imprégnée de créosote pure sur tous les points attaqués; parfois, il laissait la boulette en place. Pour lui, ce liquide agit chimiquement et pas autrement contre la carie des dents. Il détruit la partie mortifiée, coagule l'albumine du nerf dentaire et forme à la surface de celui-ci une pellicule qui le garantit de l'action de l'air et des corps étrangers.

Buclmer conseillait (1835), contre les douleurs de la carie dentaire, de remphr la cavité cariée d'ouate imbibée de la solution suivante :

Créosote \ partie.

Alcool 8 à 16 parties.

On entasse mollement le coton et on le renouvelle tous les quarts d'heure jusqu'à ce qu'on ait obtenu le soulagement.

La créosote n'est évidemment qu'un palliatif contre les accidents douloureux de la carie dentaire. J'ai vu cependant que si elle les fait disparaître presque à coup sûr et instantanément, ils ne tardent guère à se reproduire dans nombre de cas et finissent par être réfractaires à l'action du calmant. Quant à la guérison de la carie elle-même, je n'y crois que médiocrement, et mieux vaut quand cette lésion existe, la traiter par les moyens sûrs dont disposent actuellement les dentistes, on évitera de la sorte une perte de temps toujours préjudiciable.

Usager internes. Affectioks CES VOIES DiGESTtVEs. C'est à titre d'astringent, de styptique et d'antiémétique que la créosote est parfois encore prescrite dans ces affections.

Le docteur Arendt la recomtuande dans les cardialgies simples, à la dose de deux gouttes diluées dans un verre d'eau sucrée; Budd, contre cerlmies dyspepsies symptomatiques de la présence des sarcines dans l'estomac, en pilules de 0,025 à 0,05 après le repas. On s'explique très-bien que ce remède astringent,

CREOSOTE (emploi médical). 109

toxique pour les microphytcs, puisse rendre des services dans les deux groupes de maladies que nous signalons, qui reconnaissent pour cause soit l'atonie ou l'irritation de l'estomac, soit la présence de l'algue appelée sarcine dans sa cavité.

Dans quelques maladies caractérisées par des lésions plus profondes des voies digestives, la créosote compte également des succès. Plusieurs médecins l'appliquent au traitement de la diarrhée et de la dysenterie. Dans la première, la diarrhée simple, commune, Spinks et Kesteven ont donné avec succès de 2 à 5 gouttes de ce médicament toutes les trois, quatre ou six heures, suivant l'intensité du mal.

Dans la dysenlerie, des succès analogues ont été rapportés par le docteur Elmer, médecin américain, qui recommande la créosote à la dose d'une goutte toutes les deux heures, diluée dans un véliicule approprié. A la troisième goutte en général, le soulagement est manifeste. En Angleterre, le docteur Wilmot, s'est montré partisan de l'emploi de la créosote en lavement contre cette maladie : 4 gouttes dans une décoction de gruau ; le professeur Gairdner également conseille le lavement dans la dysenterie avec selles fétides, et il prescrit pour cet usage 50 à 180 grammes de la mixture créosotce de la pharmacopée d'Édimhourg (eau, 425 grammes ; sirop, 30 grammes ; créosote et acide acétique, âà XVI gouttes).

Enfin chez une malade affectée d'entérorrhagie grave probahlement supplémentaire, vomissant tout ce qu'elle prenait et dans un état de collapsus inquiétant, Piingland produisit une véritable résurrection avec la créosote associée au cognac; on en donnait 4 gouttes toutes les deux heures. Dès les premières doses les vomissements cessèrent et l'hémorrhagie s'arrêta; on diminua la dose du médicament jusqu'à 2 gouttes toutes les six heures; le quatorzième jour la malade était entièrement rétablie. A deux reprises différentes dans les six mois qui suivirent, cette femme offrit les mêmes accidents qui'furent conjurés aussi heureusement par le même moyen.

La créosote a joui d'une assez grande réputation comme antic'métique.

Le médecin anglais EUiotson revendique la priorité de cette application {Med.- Chirurg. Trans., vol. XIX), et il considère qu'elle peut rendre de grands services contre le symptôme vomissement en général ; à la condition toutefois, je pense, qu'il ne soit pas symptomatique d'une affection maligne de l'estomac ou d'une maladie organique du cœur et des reins (Martin-Solon).

C'est ainsi qu'on a vu quelquefois la créosote faire cesser les vomissements hystériques, les vomissements de la grossesse, de la phlhisie, et du choléra.

Ces derniers, rapporte M. C. Weber (Allgem. med. Centr.-Zeiliing, 1854), sont arrêtés net au début du choléra par une ou deux gouttes de créosote données toutes les deux heures. Tous ces faits, à l'exception toutefois de ceux relatifs à la phthisie aujourd'hui généralement admis, auraient besoin d'être vérifiés à nouveau.

Pour enrayer les vomissements de la grossesse, le docteur Pitschafft pi-éconise les pilules créosotées dont voici la formule :

Créosote 15 centigrammes.

PouJre de jusquianie ! n c

Eau distillée j U- s.

pour 9 pilules de 0,10, nrgentées. Trois par jour : le matin, à midi et le soir.

110 CRÉOSOTE (emploi médical).

Le moyen est assez inoffensif et peut être essayé, prudemment, par le praticien à bout de ressources contre cet accident pénible.

Maladies infectieuses et virulentes. Dans ces grands groupes, deux espèces morbides ont été surtout l'objet de recherches thérapeutiques au point de vue de la valeur curative de la créosote, la fièvre typhoïde et le charbon.

a. Fièvre typhoïde. Pécholier, de Montpellier, aie premier préconisé l'agent antiseptique que nous étudions, pour combattre cette maladie infectieuse. Ses premières tentatives remontent à 1868, et depuis cette époque les succès les plus évidents et les plus constants sont venus encourager ses efforts. Voici l'origine de ses essais : « Profitant, dit-il, des travaux de M. Béchamp sur les effets de la créosote et de l'acide phénique contre le développement des ferments organisés, nous nous sommes dit que si la créosote et l'acide phénique pouvaient empêcher l'apparition ou la multiplication des ferments typhoïdes, ils deviendraient un puissant remède contre la dothienenlerie. » Considérant donc celle^i comme une fermentation et la créosote comme un antizymasique énergique, il pouvait rationnellement croire qu'en opposant l'anti-ferment au ferment l'avantage resterait peut-être au premier dans la lutte. Le raisonnement était bon, mais il est passible d'une objection grave, à savoir que le ferment échappe nécessairement par ses éléments multiples aux doses faibles du fermenticide que la plus vulgaire prudence commande d'administrer aux patients. Cette objection M. Pécholier l'a prévue et il y répond en disant qu'il ne s'agit pas pour lui de tuer le ferment, mais de s'opposer à son apparition ou à sa prolifération. Quoi qu'il en soit de cette théorie, elle a conduit l'auteur à une application heureuse de la créosote, puisque depuis qu'il l'administre aux typhoïsants, et le nombre de ses observations dépasse 150, il l'a toujours trouvée des plus efficaces. Généralement il se borne à faire prendre à ses malades la potion que voici.

Créosote m à v gouttes.

Essence de citron iii —

Potion gocnmeuse ; . . . 120 grammes.

par cuillerée à soupe toute les deux heures. Il donne encore chaque jour un lavement avec 3 à 5 gouttes de créosote et fait répandre ce liquide dans la chambre du malade. Le traitement doit commencer dès qu'on soupçonne l'invasion possible de la maladie et ne cesser qu'à la défervescence.

Cette médication antizymasique se concilie très-bien avec le traitement hydro- Ihérapique, quand celui-ci est indiqué par une hyperthermie considérable.

Le docteur Morache expérimentant la méthode de Pécholier a vu se confirmer sous ses yeux sa grande valeur thérapeutique. Dans un travail présenté en 1870 à l'Académie des sciences, il indique les conclusions que nous allons résumer, tout à fait en faveur du médicament.

Considérant que la fièvre typhoïde résulte de l'introduction d'un virus dans l'organisme, « dont le mode d'action est sans doute l'évolution d'un ferment », notre confrère est aussi d'avis que la créosote agit sur cette fermentation pour la modifier ou l'annuler.

Toujours est-il qu'elle diminue l'intensité de la fièvre et la dutée de la période fébrile, en même temps qu'elle atténue les symptômes locaux et généraux.

L'année précédente, Gaube déclarait devant l'Académie des sciences également qu'il avait vu la créosote guérir onze fois sur douze la fièvre typhoïde et sup-

CRÉOSOTE (emploi médical). IH

primer complètement la convalescence. Cette statistique n'est pas précisément remarquable; mais, comme on l'a dit, les observations valent moins par le nombre que par la manière dont on les apprécie.

En somme, la méthode thérapeutique de Pécholier a donné entre les mains de ceux qui l'ont bien appliquée de bons résultats ; aussi bien faut-il la prendre en sérieuse considération.

b. Charbon. L'administration de la créosote dans cette maladie virulente me semble parfaitement rationnelle, et je m'étonne que ce mode de traitement ait été négligé généralement. Voici cependant une observation importante d'Eulenberg [Pr. Ver.-Zeitung 1851), qui autorise de nouvelles tentatives thérapeutiques, ainsi qu'on va voir. Un individu contracta une pustule charbonneuse au-dessus du poignet. Peu de temps après l'apparition de cette pustule la main, l'avant-bras et le bras gonflèrent et se couvrirent de phlyctènes et de plaques de sphacèle. Une cautérisation avec la potasse et le fer rouge, des incisions longues et multiples sur le membre, l'usage des toniques à l'intérieur restaient sans résultat. On eut l'idée de donner à prendre de la créosote et de panser les plaies avec de l'eau créosotée. Le succès fut rapide et complet à partir de cette substitution.

Les excellents résultats qu'a souvent donnés l'acide phénique dans le traitement de la pustule maligne, nous autorisent à supposer que la créosote, son succédané, aussi puissante contre les microzoaires, ne lui sera pas inférieure sous le rapport de l'efficacité thérapeutique.

Je pense avec Morache que ce médicament pourrait être essayé encore contre d'autres maladies virulentes, la variole particulièrement. Dans un cas de farcin chronique^ Elliotson a vu son malade manifestement soulagé par l'usage à l'intérieur et à l'extérieur des solutions créosotées.

Maladies DE l'appareil RESPIRATOIRE, a. Phthisie pulmonaire. La créosote fut, peu de temps après sa découverte, employée à titre de styptique contre les hémoptysies de la tuberculose pulmonaire. Reichenbach constata le premier les excellents effets de ce médicament dans la phthisie pulmonaire, non-seulement pour arrêter les crachements de sang, mais aussi pour combattre leur cause, l'affection pulmonaire elle-même. Dans son mémoire de 1835, il rapportait deux cas de guérison de tuheradose par l'usage interne de sa créosote. Ces faits comme bien on pense, eurent dans toute l'Europe un grand retentissement et sur la foi des assertions produites par le chimiste allemand on essaya partout le remède qui venait de lui réussir si bien contre une maladie réputée incurable.

Il avait donné la créosote en nature, sur du sucre, à ses malades ; mais il indiquait que les inhalations créosotées allant droit au mal étaient préférables à l'ingestion stomacale du médicament, c'est pourquoi il conseilla ces inhalations aux médecins qui voudraient imiter sa pratique. Quelques-uns suivirent ce conseil, d'autres se bornèrent à donner des potions créosotées. Les résultats de cette expérimentation furent très-variables. On publia des observations favorables en assez grand nombre, mais en plus grand nombre encore des insuccès. Parmi les premières, je me borne à citer celles de Granjean (1854) et de Verbeeck (1852). Ces deux médecins, sans attribuer à la créosote une vertu curative dans la phthisie pulmonaire avancée, admirent son excellente influence sur la maladie et lui rapportèrent la grande amélioration qu'ils constatèrent chez leurs malades. Cinq phthisiques au troisième degré auxquels Verbeeck fît prendre potir tout traitement quelques gouttes de créosote par jour, furent très-

112 CRÉOSOTE (emploi médical).

améliorés par ce médicament; la toux se calma, l'expectoralion se modifia et diminua, puis l'état général devint meilleur. Tous succombèz^ent plus tard ; mais, suivant le médecin belge, leur existence fut évidemment prolongée. Je reproduis la formule qu'il recommande :

Décoction de mousse Caraghaen 500 grammes.

Créosoie ii à vi gouttes.

Sirop de pavot 24 grammes.

A prendre par cuillerées à soupe toutes les deux heures.

Parmi les autres partisans du traitement de Reichenbach je citerai encore Miguet, en France (1834), et Rampold en Angleterre (1837).

Ce dernier pensait avec raison que la créosote a ses indications et contreindications dans la phthisie pulmonaire.

Tandis qu'il la croyait inutile ou dangereuse quand il existe de la toux sèche, un état d'éréthisme ou d'inflammation et de l'hémoptysie active, il pensait au contraire qu'il faut la prescrire quand on est en présence d'un ramollissement tuberculeux, sans état inflammatoire, et que l'atonie et la dissolution prédominent.

J'arrive aux opposants. Parmi les plus ardents, je citerai surtout Marlin-Solon et Koehler.

Le premier essaya, peu de temps après Reichenbach, chez un assez grand nombre de pbthisiques au troisième degré les inhalations, tantôt en se servant d'tm appareil de Woulf chargé d'eau créosotée, tantôt en faisant répandre dans la chambre des malades cette même eau : créosote, 20 à 60 gouttes ; eau 240 grammes. Chez cinq malades qui firent des inhalations avec l'appareil de "Woulf, l'honorable médecin de Beaujon n'obtint aucun résultat encourageant. Chez treize autres mis dans une chambre saturée de vapeurs créosotées, dans un seul cas le remède parut modifier favorablement la marche de la maladie, mais la rémission fut de courte durée. Les treize malades moururent.

Ou conçoit qu'en présence d'insuccès aussi flagrants, Martin-Solon ait pu dire que la créosote n'était bonne tout au plus qu'à conserver les pièces anatomiques.

Koehler, de Berlin, va plus loin. Pour lui, la créosote est non-seulement inutile, mais encore dangereuse dans le traitement de la phthisie pulmonaire. Elle est fébrigène ; elle augmente la tendance à l'hémoptysie, trouble les fonctions digestives, produit parfois des vomissements opiniâtres et des sueurs coUiquatives, diminue les forces au point que des malades, pendant son usage, furent pris d'un affaiblissement excessif et moururent subitement. L'auteur n'a pas vu chez les sujets qu'il a traités, au nombre de douze, le plus petit effet curatif ou même palliatif de ce médicament. Et, dans un cas de phthisie laryngée, l'usage de la ciéosote lui parut activer les progrès de la maladie.

A la même époque (1835), Pétrequin, de Lyon, expérimentant comparativement l'eau de goudron et la créosote dans le traitement du catanhfe pulmonaire et de la phlhisie à divers degrés, concluait que la première l'emporte de beausur la seconde sous le rapport de l'efficacité thérapeutique. Si, à la vérité, la créosote facilite l'expectoration, diminue quelquefois la toux et l'oppression, avec moins d'évidence cependant que l'eau du goudron, son usage entraîne de

graves inconvénients. Elle favorise riiémoptysie, détermine de l'ardeur du côté

CRÉOSOTE (emploi médical). ilô

des voies digestives, donne des bonffées de chaleur à la face, fait vomir, inspire du dégoût et aggrave l'état général.

A partir de 1836, la créosote ainsi condamnée allait pendant longtemps et presque partout rester sous le coup du jugement grave que nous venons de voir prononcé par Martin-Solon, Kœhler et Pétrequin, médecins et juges des plus autorisés.

En 1877, cependant, Gimbert et Bouchard entreprirent la révision de ce jugement déjà infirmé manifestemeut par les observations de Verbeecken 1852, Ils reconnurent bientôt que si la sentence avait été produite de bonne foi elle ne laissait pas que d'être absolument inique parce que les expériences défavorables avaient été mal faites.

Par exemple, les inhalations de créosote sont absolument illusoires, pour cette raison que l'hydrocarbure n'est que difficilement volatil, même à 100 degrés. Donc les malades de Martin-Solon, soumis à ces inhalations, n'ab?orb;iient pas de créosote. D'autre part, beaucoup de praticiens se sont bornés à donner le médicament qiTelques jours seulement et à des doses beaucoup trop faibles : deux ou ti'ois gouttes constituent évidemment une dose tout à fait insignifiante.

Enfin on a souvent fait preodre une créosote impure, mal préparée ; ou bien était-elle pure, on la prescrivait peu diluée, partant sous une forme cnpable d'irriter les voies digestives. Evidemment, dans de pareilles conditions, l'expérimenlation ne pouvait donner que des résultats mauvais, et il n'y a plus lieu de s'étonner du silence profond qui s'était fait autour du médicament de Reichenbach, accusé d'être plus nuisible qu'utile, à ce point qu'on ne croyait plus devoir le préparer. On vendait, en effet, sous le nom de créosote, au moment où Gimbert et Bouchard entreprirent fleurs expériences, un liquide renfermant surtout de l'acide phénique ; la véritable créosote de Reichenbach n'existait plus dans le commerce.

Nous allons voir qu'avec un produit pur bien administré, les meilleurs résultats thérapeutiques ont été obtenus dans le traitement de la phthisie pulmonaire.

Sur 93 malades traités à Paris et à Cannes, appartenant aux conditions sociales les plus diverses, phthisiques à tous les degrés, on compta 25 guérisons apparentes, 29 améliorations, 18 insuccès et 21 morts.

Par cjiiérison apparente les auteurs entendent dire : disparition de la toux et de l'expectoration, cessation de la fièvre et de la consomption, retour de l'embonpoint, suppression des râles bullaires, signes physiques faisant place à l'état normal ou à l'induration cicatricielle.

V amélioration s'est traduite pour eux par le retour de l'embonpoint, la suppression de la consomption, la diminution de la toux et de l'expectoration, la diminution ou le maintien dans le statu que des signes physiques.

Au premier degré tous les phthisiques ont bénéficié du traitement; au deuxième, la moitié s'en sont bien trouvés ; au troisième, le tiers a été amélioré. Enfin, aucun phtliisique au premier degré n'est mort; aucun de ceux qui étaient au troisième degré n'a guéri.

\ oici maintenant la succession des effets thérapeutiques observés :

Au bout de huit à quinze jours, avec des doses quotidiennes variant de 0,40 à 0,G0 centigrammes, l'expectoration diminue, la toux devient moins fréquente, l'appétit renaît ou augmente, les vomissements cessent, la fièvre disparaît, les forces se relèvent, les sueurs nocturnes se suppriment, la consomption s'arrête

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c'est-à-dire que l'amoigrissemeul est moins sensible, l'embonpoint revient, et parfois môme on voit un engraissement véritable. Puis, à l'auscultation, les ràles^ se montrent moins nombreux, et l'on constate des signes d'induration ou de condensation du tissu pulmonaire.

Assez rarement la maladie fait un retour offensif, mais alors elle cède facilement si l'on maintient le traitement.

L'interprétation du mof/e rf'acfion de la créosote dans la phthisie pulmonaire est la suivante, d'après Gimbert et Bouchard. Le médicament n'agit que sur la sécrétion bronchique, qu'il diminue ou tarit et modifie singuhèrement. Secondairement il fait disparaître la toux; puis, en améliorant l'état local, i! agit par contre-coup sur l'état général. La créosote a sur le poumon et les bronches une action topique, analogue à celle qu'elle peut produire sur une plaie, et c'est grâce à cette action que les malades voient leur situation devenir meilleure. Elle ne modifie d'aucune façon la nutrition, car chez l'homme sain, une dose journalière de 0,40 n'a pas eu la moindre influence sur la température, le pouls, la respiration, la quantité d'urine, la densité ou la composition de cette humeur.

Quelles sont les limites de l'emploi thérapeutique de la créosote dans la tuberculose pulmonaire? A cette question Bouchard et Gimbert font la réponse nette que voici : « Nous voyous l'indication partout et la contre-indication nulle part. » Le médicament est applicable à tous les degrés de la tuberculose, dans toutes ses formes, sauf la phthisie aiguë. Deux circonstances seules peuvent faire renoncer à son administration : l'intolérance de l'estomac, l'aggravation de la toux et de la dyspnée.

Le docteur Hugues (1877), chez vingt-sept malades soumis à son observation, offrant tous les degrés de la phthisie pulmonaire, a vu également la créosote réussir dans des limites que nous venons de voir assigner à ses succès par Gimbert et Bouchard.

L'amélioration a été en raison inverse des lésions : considérable au premier et au deuxième degré, elle a été faible ou nulle au troisième. Les effets thérapeutiques se sont présentés à cet observateur dans l'ordre que nous connaissons.

Je puis encore ajouter d'autres témoignages non moins probants à ceux qui précèdent. Dans sa thèse inaugurale également (1878), H. Bravet étudiant les Effets de la créosote dans le traitement de la phthisie pidmonaire conclut que cette substance rend d'éminents services aux phthisiques. Chez 19 de ces malades qu'il a pu traiter à l'hôpital Saint-Antoine, service du professeur Brouardel, par les préparations créosotées, souvent les résultats ont été trèssatisfaisants. A coup sûr cependant, le terrain n'était ici rien moins que favorable puisqu'il s'agissait de tuberculeux au deuxième et au troisième degré placés dans un milieu hospitalier, si désastreux d'ordinaire pour ces pauvres gens. Quelques faits intéressants ressortent plus particulièrement de cette étude, utiles à faire connaître. D'une façon constante, les sueurs nocturnes ont diminué, puis disparu chez tous les sujets, ce que l'auteur attribue à l'effet diurétique de la créosote. Fréquemment, la proportion relative àes globules blancs par rapport aux globules rouges du sang a diminué sensiblement. Enfin, chez les phthisiques dont l'état s'est amélioré, le chiffre de l'urée dans l'urine s'est élevé notablement.

Suivant Bravet, la créosote conviendrait surtout aux malades dont la tuber-

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culose est asthénique et lente; en revanche, elle serait nuisible dans les formes aiguës, hyperémiques et congeslives de cette affection.

Cette même année 1878, le docteur Cadier a vu chez des malades de la ville affectés de laryngite tuberculeuse, la créosote agir à merveille. Dans 16 cas où les lésions laryngées et pulmonaires étaient assez avancées, l'usage de ce médicament, à l'intérieur, à la dose quotidienne de 0,40 à 0,50, les attouchements du larynx avec la glycérine créosotée, ont le plus souvent modifié très-avantageusement l'état local comme l'état général. Les ulcérations du larynx disparurent surtout facilement et vite; toutefois, l'aspect serratique des cordes vocales, l'oedème des aryténoïdes, des bandes ventriculaires ou des cordes vocales supérieures fut plus tenace. 10 malades augmentèrent de poids, dans la proportion de 1 kilogramme à 5 kil,, 500 gram.

La formule de glycérine créosotée recommandée par Cadier est la suivante :

Glycérine 60 grammes.

Alcool 40 —

Créosote pure i —

En présence de ces résultats satisfaisants, eu égard encore à quelques faits favorables à la créosote que j'ai observés moi-même, je n'hésite pas à dire que cet agent tient un des premiers rangs parmi nos moyens médicamenteux applicables au traitement de la phthisie pulmonaire.

Les préparations auxquelles Gimbert et Bouchard ont donné la préférence, et répondant à cette double indication : dissolution et dilution, formelle toutes les fois qu'il s'agit d'administrer la créosote, sont le vin créosote et la solution de créosote dans l'huile de foie de morue :

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