L. Un
DARlVllV (Ebasme). Le grand-père de l'illustre naturaliste Charles-Robert Darwin, naquit le 12 décembre 1731 à Elton-Uall, dans le comté de Nottingham, où son père était avocat. A l'âge de vingt ans, après avoir reçu sa première éducation à Chesterfield, Erasme alla avec ses deux frères au Saint-John s Collège de Cambridge, où il obtint l'une des bourses fondées par lordExeter; puis, quatre ans plus tard, il se rendit à Edimbourg pour étudier la médecine. Les ressources de son père étant très-limitées, il eut des débuts pénibles. Il tenta, mais sans succès, d'exercer la médecine à Nottingham, puis alla en i 756 se fixer à Litchfield, oiî une cure heureuse chez un homme influent lui procura dès l'abord une vogue rapide et une réputation qui ne fit que s'accroître par la suite. Un an après, il se maria avec la fille d'un honorable habitant de cette ville, nommé Howard; il eut de ce mariage trois fils, dont l'aîné, Charles, et le plus jeune, Robert, furent médecins. Ce fut quelque temps après la mort de sa femme, en 1770, qu'il commença son remarquable ouvrage, la Zoonomie, qui ne commença à paraître qu'en 1794.
Quoique doué d'une constitution athlétique, Darwin vécut avec la plus extrême tempérance ; dès son enfance, il s'abstint des boissons alcooliques par crainte de la goutte, qui avait tourmenté plusieurs de ses ancêtres, et dont il ressentit lui-même une atteinte prématurée. Son exemple et sa recommandation exercèrent une influence salutaire sur les moeurs de la classe ouvrière de Litchfield, qui avant son arrivée consommait d'énormes quantités de liqueurs fortes. Partisan des idées de progrès et de liberté en toutes circonstances, il écrivait contre l'esclavage, faisait hautement des vœux pour l'indépendance des États-Unis d'Amérique, pour le triomphe de la Révolution française, se créant ainsi tout un parti, qui vivait en fort mauvaise intelligence avec les adhérents du dévot et tory Samuel Johnson et avec toute la haute société de Litchfield.
D'un naturel très-actif, Darwin partageait son temps entre l'exercice de sa profession, ses études et sa correspondance, qui était très-étendue; il était en relations avec les principaux savants de son pays, Day, Matthew, Boulton, Small, Keir, Wedgwood, Watt, etc.; en 1766, il eut même l'occasion de faire connaissance avec Jean-Jacques Rousseau, alors exilé de France et de Genève et vivant à Woolton Hall auprès de Hume.
Darwin se remaria en 1781 avec la veuve du colonel Pôle, qui habitait le
cliàteau de Radbourne, près de Derby; il alla résider dans cette ville et y termina sa carrière le 18 avril 18012, âgé de soixante et onze ans, et laissant six enfants de son dernier mariage.
Erasme Darwin était doué] d'une grande bienveillance et d'un esprit trèsenjoué; philanthrope, c'est un hôpital qu'il fonde à Derby; savant, c'est une société de philosophie qu'il crée dans la même ville ; cependant son extérieur, un peu lourd et grossier, ?a figure large et dénuée d'expression, étaient loin d'annoncer les brillantes facultés intellectuelles qui le caractérisaient. Il était à la fois poëte, philosophe, naturaliste, mécanicien, et grâce à ces aptitudes variées a mérité d'être comparé par ses biographes à Goethe; mais ce fut Goethe sans le génie de l'immortel poëte allemand. II a semé des milliers de vers, remué une foule d'idées et d'inventions, mais n'a rien laissé de vraiment achevé, de durable. Byron a dit de lui : « Erasme Darwin est un maître puissant en vers qui ne signifient rien. » Il a laissé un nombre considérable d'esquisses et de projets de machines, dont presque pas une ne fut exécutée, ou bien il n'en tirait que des applications saugrenues. Cependant il faillit inventer la lampe modérateur; il imagina un système de pompe et un système il'écluse dont il ne fit rien, et qui perfectionnés par d'autres ont été employés avec succès depuis ; il construisit une tète parlante qui disait très-distinctement papa et maman; il fit fabriquer un nouveau modèle de voiture destiné à diminuer le plus possible la charge du cheval; il y monta, versa, se fractura le genou et resta boiteux; la même voiture débaptisée et perfectionnée est en usage actuellement aux États-Unis ; il devina les applications de la vapeur, les célébra en vers; nous ne prolongerons pas cette énumération.
Darwin, comme naturaliste et médecin, mérite davantage d'attirer notre attention ; c'est en histoire naturelle qu'il fut le plus près de s'immortaliser ; Erasme fait déjà pressentir son petit-fils Charles. « Il n'est presque pas un ouvrage de Charles Darwin, dit Krause, à côté duquel on ne puisse placer au moins un chapitre des ouvrages de son aïeul ; le mystère de l'hérédité et celui de l'adaptation, les arrangements protecteurs chez les animaux et chez les plantes, la sélection sexuelle, les plantes insectivores et l'analyse des émotions et des impulsions sociologiques, tout cela se trouve déjà discuté dans les écrits du vieux Darwin... Le grand-père a été le précurseur intellectuel du petit-fils. » Pour plus de détails sur ce point si intéressant, nous ne pouvons mieux faire que de renvoyer au travail de Krause sur Darwin {Kosnios, 2 ter Bd, 1879) et à l'édition anglaise de cet opuscule augmentée d'une biographie d'Erasme par Charles Dnrwin {Life of Erasmus Darwin, London, 1880), ouvrage récemment analysé dans la Revue scientifique, 1880, n" 46, et dans la Revue politique et littéraire, 1880, n°48.
Comme médecin, Erasme Darwin jouissait d'un grand crédit; le roi Georges IIl lui offrit même la charge de médecin de la cour, qu'il refusa ; ses ouvrages étaient beaucoup lus et hautement appréciés par ses confrères de Londres, qui ne dédaignaient pas de venir le consulter. L'un des premiers il a reconnu l'importance des stimulants dans le traitement des fièvres, principe qui est d'application toute récente; dans le traitement des aliénés, il s'éleva résolument contre la réclusion; il a de même mis bien en lumière l'influence de l'hérédité dans les maladies ; il a pressenti le rôle des organismes microscopiques dans la fermentation, dans la contagiosité des maladies : « J'espère, disait-il, que les recherches sur les animaux microscopiques exciteront encore l'attention des phi-
DARWIN. 6f»7
losophes et qu'elles auront l'immense résultat d'amener la connaissance d'un monde nouveau. » Dans sa Phytologie, abordant les questions d'hygiène publique les plus importantes, il demande qu'on conduise hors des villes les eaux d'égouts, susceptibles de fertiliser les campagnes sans infecter les cours d'eau, qu'on établisse les lieux de sépulture en dehors de l'enceinte des cités, qu'on supprime les cimetières qui avoisinent les églises, etc. Pour une analyse détaillée des ouvrages d'Erasme Darwin, nous renverrons à l'article que Boisseau a consacré à ce savant dans la Biographie médicaleàe Panckoucke Le passage suivant, emprunté à Dezeimeris, donnera une idée suffisante du système quelque peu incohérent suivi par le savant anglais : « Si nous considérons maintenant en Darwin l'auteur de la Zoonomie, nous devrons le ranger parmi le petit nombre d'hommes supérieurs qui ont traité des sciences physiologiques. Une conception forte, une expérience et une érudition étendues, une finesse d'observation peu commune, une sagacité extrême à saisir les rapports des faits le servirent dans le vaste projet qu'il eut de déterminer les lois qui régissent les corps organisés. Mais aussi, par son esprit systématique, par son imagination brillante, il fut presque toujours entraîné dans des théories hypothétiques, et trop souvent dans des opinions singulières et même bizarres. Toutes les doctrines physiologiques et pathologiques de Darwin ont pour base ce principe, que tous les phénomènes de la nature se rapportent au mouvement; principe qu'il a poursuivi avec rigueur dans toutes ses conséquences, et qu'il applique aux phénomènes sensitifs et moraux, comme à toutes les autres actions organiques. Darwin, qui écrivit quelque temps après Brown, adopta, en l'étendant et en la rendant un peu moins abstraite, la doctrine de ce célèbre réformateur; mais il l'obscurcit peut-être par l'application qu'il en fit à ses distinctions subtiles des phénomènes ou mouvements organiques primitifs. Quand on lit l'oeuvre physiologico-pathologique de Darwin, où parmi beaucoup d'opinions singulières se rencontrent tant de vues profondes et neuves, d'observations intéressantes et d'expériences ingénieuses, oij l'on découvre enfin plusieurs vérités qui ont cours aujourd'hui, on s'étonne que ce célèbre physiologiste n'ait pas eu plus d'influence sur la médecine ; mais l'on s'explique ce fait, en considérant, outre ses opinions systématiques et quelquefois bizarres, l'obscurité que répandit sur les idées de l'auteur la terminologie qui lui est propre. Ce qui frappa davantage dans la Zoonomie, ce fut le système matérialiste de son auteur, l'extension qu'il donna à la physiologie, en faisant rentrer dans son domaine les phénomènes de l'entendement, et surtout l'art avec lequel il analysa ces phénomènes et en exposa la coordination. » Voici les titres des ouvrages de Darwin :
I. Bolanic Gaideii, a Poem in two Parts : Paît I, conlaining the Economy of Végétation. Part II, t/ie Loves of the Plants, wilh Philosophical Notes. Londoii , 1791, 2 vol. in-4''; i' édit., ibid., 1799, 2 vol. 10-4°. La deuxième partie (les Amours des plantes) a été traduite en français par Deieuze. Paris, 1799, in-12. Ce poëme, où « l'on admire, dit Sicard, un plan original et hardi, une imagination brillante, une versification harmonieuse », fit école en Angleterre pendant un certain nombre d'années. Edgeworth, le père, l'admirait beaucoup : « Cet ouvrage, dit-il, a réduit pour toujours au silence les lamentations des poëtes, qui se plaignaient qu'Homère, Milton, Shakespeare et quelques autres classiques n'eussent rien laissé à décrire et qu'il ne restât aux modernes qu'à imiter élégamment des imitations... J'ai lu à quelques personnes la description da Ballet de Médée; j'en ai ressenti une telle impression que mon sang s'est figé dans mes veines et que mes cheveux se sont dressés d'horreur. » De son côté, Horace Walpole écrivait à Barrett ; « Les douze vers qui monti-ent l'univers sortant du chaos sont, dans mon opinion, les plus sublimes que j'aie lus en aucune langue, » Pour dire la vérité, le poëme de Darwin rappelle complètement les Trois règnes de la nature de notre Delille, sauf l'imagination qui est plus puissante chez le
poëte anglais. — 11. Zoonomiaon the Laws ofOrganic Life. London, 1794-96, 2 vol. in-4°; 3» édit. augm., ibid., 1801, 4 vol. in-8°. Trad. allem. par J. Brandis. Hanovre, 1795, 3 vol. in-S'; ibid., 1799, 1801, in-8». Trad. franc, par Kluyskens. Gand, 1810-1811, 4 vol. in-8". Trad. ital. par Rasori. Milan, 1803, 6 vol. in-8°. Th. Brown a publié, pour réfuter le système de Darwin, l'ouvrage suivant : Observations on the Zoonomia of D. Darwin. Edinburgh, 1798, in-8°. — III. Plan for the Conduct of Female Education in Boarding- Schools. Derby, 1797, in-4"'. Ouvrage composé pour deux filles naturelles que Darwin avait établies dans un pensionnat à Asbourne. — IV. Phytologia, or the Philosophy of Agriculture and Gardening, with the Theory of Brainitig Morasses and with an Improved Construction of the Drill Plough. London, 1800-1801, in-4°. — V. The Shrine of Nature, a Poem. London, 1802, in-S". — VI. The Temple of Nature, or the Origin of Society; a Poem with Philosophical Notes. London, 1803, in-4°. Publié après la mort de l'auteur, présente les mêmes allures que ]e Jardin botanique, auquel il passe pour être inférieur. — VII. Divers mémoires et observations pathologiques dans Med. Transact., t. III, et Philosoph. Transact., Abridg., t. XI, XIII, XIV, XV. L. Ils.
Dar-nin (Charles). Fils d'Erasme, né à Litchfield en 1758, mort à Edimbourg en 1778, avant d'avoir terminé ses études médicales. « L'ouvrage suivant qu'il laissa manuscrit, et dont son père fut l'éditeur, prouve qu'il eût été un expérimentateur exact et un physiologiste ingénieux. »
Ettferiments establishmg a Crilerion between Mucilaginous and Purulent Matter, with an Account of the Rétrograde Motions of the Absorbent Vessels of Animal Bodies in some Diseuses. Litchfield, 1780, in-8°. L- Hn*
Darwin (Robert-Waring) . Frère du précédent, né à Litdifield le 50 mai 1 766,
se fit recevoir docteur en 1785 à Leyde, puis se fixa à Shrewsbury, dans le
Shropslîire, oti il exerça l'art de guérir avec succès jusqu'à sa mort arrivée le
13 novembre 1848. 11 était fellow de la Société de médecine et de la Société
royale de Londres. On a de lui :
I. Expérimenta nova de spectris, sive imaginibus ocularibits coloratis, quœ, objectis lucidioribus antea visis, in oculo clauso vel averso percipiuntur. Diss. inaug. Lugd. Batav., 1785, in-4'. — II. New Experiments on the Ocular Spectra of Light and Colours. In Philosoph. Transact., t. LXXVI, p. 313. 1786. — IIL Account of a Rupture of the Urethra and of a Solution of Catgut Bougie in the Bladder. In Mem. ofthe Med. Soc. of London, t. III, p, 507, 1792. L. Hm.
Robert-Waring est le père de l'illustre naturaliste Charles-Robert Darwin, qui naquit à Shrewsbury le 12 février 1809, et dont la doctrine et les théories se trouvent exposées magistralement à l'excellent article Darwimsjie {voy. ce mot). L. Hn.
DAR"W1KISME. La théorie de transformation des êtres organisés a pris le nom de darwinisme, de Darwin, qui l'a renouvelée et rajeunie en la complétant. Cette théorie existait déjà presque complète. Lamarck et Etienne Geoffroy- Saint-Hilaire en avaient élaboré tous les éléments nécessaires. Ils en avaient posé les principales lois. Elle résultait d'ailleurs tout entière des principes philosophiques qui, depuis Racon, ont guidé la science, et Bacon lui-même en conçut l'idée. Si donc le nom de newtonisme n'est pas resté à la théorie de la gravitation, préparée par Kepler, Kopernic et Galilée et pressentie par les anciens philosophes grecs, il n'existe pas de raison suffisante pour que la théorie de transformation, née et développée en France à la fin du dix-huitième siècle, et représentée alors par de Maillet et Robinet, puis, aussitôt après, par Goethe, Etienne Geoffroy-Saint-Hilaire et Lamarck, retienne et garde exclusivement le nom anglais
de darwinisme, auquel le nom international de transformisme est substitué aujourd'hui en France et en Allemagne {voy. Transformisme).
On peut même dire que la théorie de transformation des types vivants a toujours coexisté dans l'esprit humain à côté de la théorie contraire de leur création indépendante et de leur immutabilité. Ces deux hypothèses, en effet, sont seules possibles.
Toutes les formes de la vie, dérivant les unes des autres par une loi d'évolution constante, ont apparu successivement dans le temps et se sont répandues dans l'espace, en se perfectionnant sans cesse et s'adaptant de mieux en mieux aux divers milieux où elles vivent; dans ce cas, elles sont l'œuvre de la nature aveugle et fatale, agissant au moyen de causes secondes et contingentes ; elles n'ont pas toujours exislé, n'existeront pas toujours, et par leur origine, leur commencement, elles sont unes et identiques avec les antres phénomènes naturels et matériels qui les ont produites.
C'est l'hypothèse naturaliste, la seule vraiment philosophique, la seule qui reste d'accord avec la méthode inductive de la science. Elle reste indépendante de toute conception théologique.
Ou bien, au contraire, chaque forme vivante est un type immuable, une pensée divine, une idée créatrice réalisée dans le temps par une puissance surnaturelle qui la produit à son jour, à son heure, dans son milieu et à l'état parfait; alors la science n'a qu'à reconnaître son incompétence pour juger la loi de soH apparition, de sa conservation, de sa destruction ; c'est tout au plus un miracle qu'elle constate, mais qu'elle n'explique pas, pai'ce que les moyens de sa production échappent à toute analogie, sont au-dessus de toute prévision ; c'est, en un mot, l'hypothèse surnaturaliste ou plutôt contre- naturaliste; c'est l'hypothèse essentiellement théologique. Une fois acceptée, une théologie quelconque nécessairement en découle.
L'histoire des idées deTesprithumain montre, en effet, que toutes les théologies ou mylhologies des anciens peuples de l'Orient ont proclamé le dogme de la création directe des êtres vivants par l'action d'une volonté divine n'ayant d'autre loi que son caprice, ou comme le résultat de l'activité d'un être en dehors de la nature, s'cxerçant spontanément ou fatalement sur elle.
La mythologie védique et brahmanique, la loi de Manou, les Pouranas, la mythologie bouddhique plus tard, de même que les mythes nuageux de la secte de Fo, en Chine, énumèrent, [ilus ou moins longuement et selon un ordre plus ou moins capricieux, les actes créateurs successifs ou simultanés qui ont amené le monde à son état actuel. La Genèse, avec plus d'ordre et plus de sobriété, nous fait assister à cette série d'actes créateurs, indiscutables et invérifiables, et qui, relevant d'un pouvoir surnaturel indépendant de toutes les lois connues, ne peuvent être contestés au nom d'aucune de ces lois. Dieu a voulu, il a parlé, et son ordre a été exécuté. Ses motifs et ses moyens restent inconnus.
Une seule des mythologies orientales semble restreindre l'action de la divinité à un acte créateur unique et primitif, après lequel l'action des lois naturelles aurait suffi à produire et multiplier tous les êtres par une série d'évolutions successives; c'est la mythologie iranienne. VAvesta et, plus explicitement, le Boundehesh, qui en est un commentaire plus récent, nous montrent le taureau céleste produisant d'abord quinze espèces d'animaux purs et un seul arbre, dont toutes les autres plantes et tous les autres animaux seraient ensuite dérivés par évolution ou plutôt par dégénérescence. Ce mythe, nous le verrons, est
aussi contraire aux lois du possible et à la théorie scientifique de transformation, que toutes les autres conceptions théologiques de l'Orient.
Mais, tandis que les théologiens sacerdotaux de l'âge Ihéocratique élaboraient leurs mythes imaginaires, en faisant jouer, selon les caprices de leur imagination les machines de leurs dieux multipliés ou hiérarchisés, une première école philosophique travaillait avec indépendance à jeter les fondements du savoir humain : c'était l'école d'Ionie. Pour elle, plus de dieux, plus de forces personnifiées, plus de mythes anthropomorphiques. Le monde avait un principe unique dont tout était sorti naturellement par une série d'évolutions nécessaires. Ce principe, était-ce l'eau, l'air ou le feu, quelque chose de plus subtil encore, c'està-dire l'élher, souffle condensé ou condensateur; l'archée, (>.ç/^h, principe de séparation et d'opposition ou l'esprit, voOç, principe d'activité et d'intelligence? Sur cette question les écoles se divisaient ; mais les premiers dynamistes ioniens, Thaïes, Anaximène, Diogène d'Apollonie, Heraclite, comme Empédocle lui-même et comme Leucippe et Démocrite, pères de l'atomisme, loin de considérer les états divers de la matière comme des éléments différents et de présumer la fixité de leurs formes et autres qualités, comme le fit plus tard Anaxiniandre, avec tous les mécanistes, y compris Aristote et Épicure, cherchaient l'unité et l'immutabilité indestructible de ces éléments, sous les diverses formes passagères qu'ils présentaient, sans placer en dehors d'eux la source de leur activité et de leurs transformations continuelles. Anaxagore fut le premier qui, séparant par abstraction celte activité de son sujet, arriva à se la représenter comme une entité distincte. Le voûc, l'esprit, devint le dieu Aôp; ou AïjatoupYos qui devait, avec Platon, nous ramener à l'hypothèse théologique des créations directes, par la doctrine des idées divines éternelles, prototypes immuables de toutes les formes d'êtres animés ou inanimés.
Mais Aristote, devant ces hypothèses aussi improuvables qu'irréfutables, prit le parti d'observer et de décrire. Or que pouvait, sur cette question, lui enseigner l'observation ? Qu'à la surface du monde, alors connue de lui, existaient un certain nombre de formes vivantes, animales ou végétales, parfaitement distinctes, tranchées, irréductibles les unes aux autres, et, dans la durée d'une vie humaine, même aidée de la tradition, relativement fixes, c'est-à-dire se reproduisant toujours semblables, avec des variations trop légères pour qu'il fiât possible de les confondre les unes avec les autres. C'était, en certaines limites, la confirmation de la théorie des idées prototypes de Platon ; seulement les variations individuelles auxquelles ce prototype donnait lieu rendaient ce prototype indéterminable, au point d'embarrasser fort les disciples de l'Académie, quand on leur demandait si le prototype ou idée divine du cheval était gris, bai ou noir, et s'il y avait, outre le prototype du cheval et celui de l'àne, un prototype du mulet.
La question n'alla jamais plus loin chez nos ancêtres en l'art de penser, chez ces Grecs, qui ont eu le mérite de poser toutes les questions, sinon de les résoudre toutes.
Le terme d'espèce {voy. ce mot), pour Aristote et pour tous ses contemporains, devanciers et successeurs, n'avait nullement le sens déterminé et précis que veulent lui donner, à grand'peine, les naturalistes de nos jours. Pour Aristote, l'espèce, s'kîoî {species chez les Latins) était une forme, une apparence, nn ensemble d'attributs rassemblés sous un nom substantif qui en exprimait l'idée générale. De plus, cette idée générale devait être restreinte et déterminée encore par un attribut qui exprimait sa différence d'avec les autres espèces du même
genre. Toute idée substantive qui n'était pas restreinte et déterminée par une idée attributive secondaire, exprimait donc pour Aristote, non pas une espèce (el^oç) mais un genre (vboç). Le principe de nos classifications binominales est donc bien emprunté de la doctrine aristotélique des définitions par le genre et la différence ; mais les mois maison ou colonne expriment un genre pour Aristote, aussi bien que le mot cheval ou homme, et dans ces genres sont contenus comme espèces les maisons petites ou grandes, les colonnes lourdes ou légères, aussi bien que les chevaux bais ou gris, les hommes sages ou méchants. II devient évident que l'espèce ainsi déterminée par son attribut différentiel est immuable, puisqu'elle ne peut changer sans changer en même temps de nom, sans prendre un attribut différentiel nouveau qui la détermine, la distingue, la spécifie. A ce point de vue, l'espèce, étant toujours caractérisée par la différence qui la distingue du genre le plus prochain, arrive nécessairement à n'exprimer plus que l'être particulier, individuel qui, étant ce qu'il est, ne peut être autre que lui-même ; car, s'il venait à changer, il changerait de nom en même temps que d'attribut.
Lors donc qu'au moyen âge Albert le Grand tira de l'oubli la doctrine d' Aristote, c'est dans ce sens tout logique qu'il déclara l'espèce immuable, éternelle; bien plus, préexistante à son objet, comme idée dont la réalisation est possible, puisque nous donnons des noms déterminés attributivement, scientifiquement même, aux choses qui n'existent que dans notre imagination qui les enfante.
Mais Aristote lui-même ne demeura pas absolument fidèle à cette doctrine. Si l'espèce, qui pour lui reste toujours contenue dans le genre, est moins large que lui, elle peut cependant être assez vaste pour contenir elle-même des subdivisions : EtSti sv £Ï^oî?(Is. Geof., II, 353). Ainsi dans ce fameux chapitre jràjsi yévou; xai eiJoviç, si souvent cité, les oiseaux, les poissons, les cétacés, les coquillages, les insectes sont des genres; ils sont désignés sous des noms communs. Les langoustes, les écrevisses, sont des espèces qui n'ont point de nom générique commun dans la langue; tandis que celui de mollusque comprend sous lui la seiche, le grand et le petit calmar.
« Parmi les autres animaux, dit-il, on ne trouve plus d'espèces renfermant sous elles d'autres espèces, telle est l'espèce de l'homme; ou bien, si quelques espèces en renferment d'autres, on ne leur a point donné de nom distinctif. » (Arist., trad. par Camus, liv. I, p. 21). On voit donc que les genres d'Aristote sont en général devenus nos classes, ou tout au moins nos ordres. Ses espèces elles-mêmes sont souvent plus larges que nos genres. Enfin, s'il fait de l'âne et du cheval deux espèces distinctes, par contre il donne le titre d'espèce au mulet et au bardot, dont la nature hybride et la stérilité trèsgénérale lui étaient bien connues. L'idée de l'espèce physiologique, telle que nous la concevons aujourd'hui, n'existait donc pas pour lui.
Mais l'espèce ou le genre une fois dénommés étaient-ils physiologiquement immuables? Certainement il devait les juger tels, puisque dans tout le cours de ses observations il ne les avait jamais vus changer, du moins jusqu'à franchir les limites déterminées par leurs attributs différentiels. Jamais il n'avait vu un cheval devenir chien, une seiche devenir calmar, un singe devenir homme. Si la mythologie de son temps admettait bien d'autres métamorphoses, Aristote paraît avoir eu le bon sens de n'y pas croire.
D'ailleurs, il n'en avait pas besoin pour expliquer l'origine des êtres. L'idée de la transformation lente et évolutive des formes- vivantes ne pouvait naître chez
les anciens. Le champ de leurs observations était trop borné dans l'espace; leur tradition expérimentale était trop comie dans le temps. Leurs habitudes d'esprit s'opposaient à ce qu'ils s'arrêtassent à cette hypothèse. Leurs mythes, toujours mêlés plus ou moins à leur science, devaient mieux les disposer à en concevoir une autre plus prompte, plus expéditive, celle de la génération spontanée. Non-seulement Aristote l'admettait encore pour les insectes, et pour tous les animaux et végétaux d'ordre inférieur, dont les lois reproductrices lui étaient demeurées cachées sous leurs formes si multiples ; mais Diodore, longtemps après Aristote, acceptait encore la tradition qui faisait sortir des rats tout formés du limon du Nil, après chacune des crues de ce fleuve, et toutes les imaginations, alors accoutumées aux légendes de Deucalion et de Cadmus, ne voyaient l'ien d'impossible à ce que des hommes eux-mêmes surgissent tout formés, tout armés des entrailles du sol.
Quand le christianisme vint répandre en Occident la cosmogonie hébraïque, il trouva donc les esprits préparés à admettre cette apparition spontanée des êtres vivants comme un fait qui ne répugnait nullement à la tradition scientifique. De plus, la philosophie platonicienne, en venant s'y mêler, conféra l'immutabilité de ses idées prototypes créées d'un mot, d'un fiât du verbe divin, aux formes spécifiques ou génériques d'Aristote. La théorie de l'immutabilité spécifique l'emporta donc définitivement et régna sans contestation durant tout le moyen âge, bien qu'en se mélangeant de croyances contradictoires qui pouvaient un jour la menacer et la détruire. Ainsi les alchimistes, en acceptant, avec tous les scolastiques, l'immutabilité de l'espèce logique, et, pourait-on dire, grammaticale, considéraient si bien l'espèce naturelle, physique ou physiologique comme muable, que le but, l'objet fondamental de leurs efforts, de leurs expériences, de leurs doctrines, était la transmutation des métaux. Le vulgaire l'admettait avec eux comme possible; avec eux, il croyait au mélange possible des formes vivantes les plus distinctes par la génération et à la fécondité de ces accouplements. Tout le moyen âge n'est plein que de contes ridicules ou extravagants au sujet d'unions fécondes entre le cheval et la vache, entre le loup et l'ours. Les anciens n'avaient-ils pas cru que la girafe pouvait provenir d'un léopard et d'un chameau, comme son nom l'indiquait? On croyait l'union possible même entre des oiseaux et des mammifères. L'humanité n'était point jugée à l'abri de ces mélanges contre nature, puisqu'il y avait des lois civiles et religieuses terribles édictées contre ceux qui s'y abandonnaient et contre la progéniture qu'on croyait pouvoir en résulter. Enfin l'idée d'une métamorphose complète, subite ou lente, ne répugnait à personne ; tous nos fabliaux en font foi. Il est vrai qu'on les attribuait toujours plus ou moins à l'intervention d'une puissance surnaturelle quelconque, dieu ou diable, saint ou fée, bon ou mauvais génie.
Dans l'histoire des doctrines, il ne faut jamais négliger le milieu où elles se sont produites, milieu qui réagit toujours plus ou moins sur elles, les rend possibles ou impossibles. Quand, à la Renaissance, toutes les histoires de métamorphose ou d'accouplement monstrueux furent rejetées parmi les contes de ma mère l'oie et n'amusèrent plus que les enfants, par une réaction naturelle, mais excessive, comme toutes les réactions de l'esprit, on fut entraîné à nier la possibilité de la génération même entre les espèces les plus voisines, telles que le loup et le chien, le bouc et la brebis. Les expériences qu'on eût pu faire à ce sujet n'eussent pas moins continué à être considérées comme attentatoires aux décrets du Ci'éateur, à cette volonté divine qui, ayant créé les espèces
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distinctes, chacune suivant son prototype céleste, ne pouvait souftnr qu'elles fussent altérées par ces mélanges.
L'on arriva ainsi jusqu'à affirmer à priori que toute variation définitive on transformation lente de ces types était impossible, contraire au plan divin, qu'elle jetterait nécessairement le désordre dans la nature, et que l'admettre en philosophie, c'était prêcher une hérésie répréhensible, puisque, d'après le texte de la Genèse, toutes les formes animales créées par Dieu pour le premier homme, désignées par Adam sous leur nom et conservées, avec Noé, dans l'arche, ne pouvaient jamais être multipliées, altérées ou diminuées. La fixité des formes spécifiques en était arrivée à être un dogme fondamental du credo religieux du temps, et ce dogme, en effet, était inhérent et nécessaire à la logique du christianisme ; car, une fois l'idée de la création indépendante des formes inférieures de la vie ébranlée, disparue, la création indépendante de l'homme lui-même venait en question : Adam disparaissait, et avec lui tout l'édifice du péché originel et de la rédemption.
Si nous entrons dans ces considérations, c'est uniquement pour montrer ici quels obstacles durent rencontrer, dans un pareil milieu, les premiers esprits qui, se basant uniquement sur l'observation de la nature et spéculant d'après la loi inductive de la raison, attaquèrent ce dogme théologico-philosophique de l'immutabilité des espèces vivantes.
Le premier qui osa porter une main hardie sur cette pierre fondamentale de l'éditice orthodoxe, ce fut Bacon. Mais, soit prudence, soit manque de logique, il se borna à l'ébranler doucement du côté où elle pouvait l'être sans menacer d'une ruine trop immédiate les croyances contemporaines. G'est-à-dire qu'il n'attaqua le principe de l'immutabilité de l'espèce que dans le règne végétal, admettant comme un principe incontestable et prouvé par l'observation commune, que les plantes dégénèrent quelquefois jusqu'au point de se convertir en plantes d'une tout autre espèce, c'est-à-dire aussi différentes que le sont entre elles des formes nommées par tous de noms différents. 11 passa de la théorie à l'application, essayant de donner des règles à 1' « art de changer les plantes d'une espèce en plantes d'une autre espèce » (Sylva sylvarum, or a natural history, cent. \'I, traduction de Lasalle. Dijon in-8, t. VllI, p. 304. Voy. aussi Nova Atlantis, trad., t. XI, p. 459).
Mais dans sa Nova Atlantis, abrité par la fiction poétique, il se donne plus de liberté et ne craint pas de conférer à l'intelligence de l'homme un pouvoir presque créateur ou du moins profondément modificateur sur la nature animale et végétale. On voit que ce puissant esprit, devançant le travail de trois siècles, arrivait de prime-saut jusqu'à E. Geoffroy-Saint-Hilaire et Darwin, et semblait prédire des merveilles que la science de nos éleveurs et de nos horticulteurs peut faire espérer, mais n'a encore pu atteindre.
Api'ès Bacon, il faut franchir un siècle presque entier de tâtonnements, pendant lequel se déterminaient péniblement les caractères, si difficiles à fixer, du genre et de l'espèce, et arriver jusqu'à Linné; mais chez Linné encore nous ne trouverons sur le sujet de la mutabilité des formes spécifiques que des hésitations et des contradictions.
C'est en réalité de Linné que date la doctrine explicite de la fixité spécifique ; mais cette fixité, observe Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire, n'avait jusqu'alors été mise en doute par personne (Isid. Geof., Hist. nat. gen., III, p. 368). La question n'était pas née. C'était un dogme enraciné spontanément dans les
esprjls et que nuJ jusqu'alors n'avait songé à discuter. Il commença de l'être des qu il fut affirmé, et le premier qui le formula fut aussi le premier à 1 ébranler. Non point, cependant, que Linné ait jamais donné nulle part une définition proprement dite de l'espèce ; mais on trouve épars dans ses ouvrages tous les éléments essentiels de celte définition telle que la conçoivent encore aujourd'hui les partisans de la fixité. La vraie source de l'idée de la permanence des types spécifiques chez Linné, c'est la Bible (Isid. Geoffroy-Saint-Hilaire, 11, p. 276). Pour Linné, tous les êtres organisés sont sortis des couples conservés dans l'arcbe ; mais il est permis de croire que, sans l'aulorité dont la Bible jouissait alors, il ne fût pas arrivé de lui-même à cette croyance absolue à l'invariabilité spécifique, quand on le voit contredire cette doctrine toutes les lois qu'en oubliant la source sacrée il s'abandonne à ce que lui dit son propre génie, travaillant avec liberté sur les faits que la nature livrait à ses observations si sagaces.
C'est ainsi que, dans l'exorde du Systema nahirœ, Linné nous montre, avec la Genèse, « tous les animaux de la terre et tous les oiseaux du ciel, tout ce qui a vie (Isid. Geof., II, p. 376) passant le septième jour de la création devant Adam qui donne à chaque animal son vrai nom » . Seize siècles et demi plus tard tout ce qui respire sous le ciel, « cuncta in quitus spiracuhim vitœ est, » tout ce qui a survécu au déluge, se retrouva réuni à la sortie de l'arche devant Noé, le second Adam, comme l'ont appelé les Pères. Toute espèce, selon Linné, est une suite de séries ayant pour origine un de ces couples ou un de ces individus ; et leur descendance leur ressemble aujourd'hui, non pas seulement par les principaux traits de leur organisation, mais par tous. Car, disait Linné, le semblable engendre toujours sorl semblable, « simile semper parit sut simile. » Chaque génération répète la précédente en multipliant ses individus, « soboîes parentisimillima, » sans qu'aucune forme, aucune espèce nouvelle se produise aujourd'hui ni jamais: « Nullcespecies novce hodienuric producuntiir, nullœ dantur novce species. »
Cette doctrine, Linné y reste fidèle durant toute la première partie de sa vie. En i 736 il écrit encore : « Nous comptons autant d'espèces qu'il y a eu de formes créées à l'origine » {Fundamenta botanica. Amsterdam, in-12, 1736.) En 17i5, il explique encore comment tous les individus actuels d'une espèce sont sortis d'un seul couple créé au commencement des choses {Oralio de telluris habilahihs incremento). En 1751, dans la Philosophia botanica, il affirme de nouveau « qu'autant on rencontre aujourd'hui de formes ou d'organisations différentes, autant il existe d'espèces primitives et perpétuelles..., initialement produites et toujours semblables à elles-mêmes » ; de sorte, ajoute Isid. Geoffroy- Sainl-Hilaire, que le monde moderne ne serait qu'une image agrandie de l'Éden. Mais tout autre apparaît Linné dans ses opuscules. C'est ainsi qu'il ne répugne pointa admettre, dès 1759, que toutes les espèces d'un même genre ont pu n'être, à l'origine, que des variétés d'une espèce principale, appartenant à ce ffenre, et qu'elles se sont ensuite multipliées par les générations hybrides, "iniœnitates, édit. d'Erlang, 1789, t. VI, p. 1 , Generatio ambigena, Upsal, 1759.) Or, le genre linnéen, c'est la famille des naturalistes de nos jours. D'après cela, Linné n'aurait donc point répugné à croire que tous nos félidés, nos canidés, nos soUpèdes, etc., dérivent chacun d'une souche commune, unique. Linné, plus loin, étend même l'hypothèse de la communauté d'origine à Vordre naturel tout entier. Les darwinistes contemporains ne vont guère plus loin, et
se refusent même a donner à l'hybridité un rôle aussi important. Cette doctrine, on la retrouve encore explicitement exprimée par Linné trois ans plus tard, en 1762 [Fundamenta fructlficationis , Upsal, 1762. Aniœiiitates, loc. cit. p. 246). Dans ces deux passages Linné « émet, dit-il, un soupçon depuis longtemps nourri. » Ainsi le fondateur de la doctrine de la fixité spécifique fut aussi le premier à l'abandonner. Parti d'un dogme tr.iditionnel, il n'arriva que taniivement à la vraie science, à celle qui ne relève que d'elle-même et des faits {voy. Isid. Geof.-Saint-Hilaire, Hist. nat. gén., t. Il, p. 382).
Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire qui considère Linné, avec raison, quant à la première partie de sa carrière, comme le chef de l'école de la fixité, voit dansBuffcm le père del'école de la mutabilité, bien qu'on trouve chez l'auteur de VlUstoire naturelleles mêmes hésitations et les mêmes contradictions que chez l'auteur du Systema naturce. Buffon, dit Isidore Geoffroy {Hist. nat. gén., Il, p. 585), d'une partie à l'autre de VHistoire naturelle change complètement d'opinion et de langage, de sorte que les partisans, comme les adversaires de la fixité, seraient -autorisés à revendiquer Buffon comme un des chefs de leur école. En effet, où trouver des déclarations plus explicites que celle-ci : « Les espèces dans les animaux sont toutes séparées par un intervalle que la nature ne peut franchir » (Hist. nat., t. V, p. 59, 1755). « Nous la verrons dictant ses lois simples, mais immuables, imprimant sur chaque espèce ses caractères inaltérables »> [i. YI, p. 59, 1756).
C'est de 1753 à 1756 que Buffon se permet ces affirmations péremptoires. il estbien neuf encore dans cette étude de l'histoire naturelle qu'il a entreprise en grand seigneur charmé d'occuper ses loisirs, et parce qu'un prince roval l'a nommé directeur de la ménagerie qu'un autre capriceavait fait créer. Dès 1761, après dix années d'études, de commerce avec les faits, son bon sens les a con\mentés. Il a vu et réfléchi ; le dogme dont il avait au début subi l'influence s'efface. Il échappe au milieu vulgaire, dans ce nouveau milieu intellectuel que l'expérience et l'observation quotidiennes lui créent. Il voit la variabilité, la dégénérescence. Ces limites, qu'il avait crues si nettes, si distinctes, flottent et s'effacent, et il écrit : « Combien d'espèces s'étant dénaturées, c'est-à-dire perfectionnées ou dégradées par les grandes vicissitudes de la terre et des eaux, par l'abandon ou la culture de la nature, par la longue influence d'un climat devenu contraire ou favorable, ne sont plus les mêmes qu'elles étaient autrefois ! (t. IX, p. 126, 1711)... On sera surpris de la promptitude avec laquelle les espèces varient, et de la facilité qu'elles ont à se dénaturer en prenant de nouvelles formes {ibid., p. 125). Il ne serait donc pas impossible, ajoute-t-il, que, sans intervertir l'ordre de la nature, tous ces animaux du nouveau monde (c'est-à-dire de l'Amérique) ne fussent, dans le fond, les mêmes que ceux de l'ancien, desquels ils auraient autrefois tiré leur origine. » N'est-il pas aisé encore de saisir chez Buffon, même jusque dans cette évolution vers la doctrine delà mutabilité, l'influence du dogme régnant? Il lui fallait rendre compte de l'existence des animaux qui peuplent l'Amérique. Or, sauf de rares exceptions, tous diffèrent, spécifiquement au moins et plutôt génériquement, des animaux qui vivent dans l'ancien continent. L'Amérique a des ordres, des familles entières dont les autres parties du monde n'offrent pas un seul représentant. Cependant le dogme était là. Buffon avait la Genèse dans les mains et Linné, quil'adootai, la commentait. La faune d'Amérique ne pouvait être qu'une dérivation des couples créés en Éden et sauvés du déluge dans l'Arche. Il fallait donc accepter Tliypo-
DICT. ENC. XXV. io
thèse de la variabilité, et dans les plus vastes limites ; car il ne suffisait pas de faire déi'iver le bœuf musqué du buffle, le jaguar de la panthère, le nandou de l'autruche, il fallait expliquer la présence de la famille des sarigues, alliée seu-^ lement aux kangurous australiens, encore inconnus, de l'ordre des édentés, qu'on ne retrouve nulle autre part, de toute la grande division des singes à queue prenante et de bien d'autres encore. La variabilité franchissait ainsi les limites de l'espèce, du genre, de l'ordre; elle était donc illimitée, ou la Genèse en avait menti, ce que Buffon n'aurait pas voulu dire, encore qu'il l'eût pensé. « Aussi, dit-il, (t. XIV, p. 355, 1766), après ce coup d'œil sur les altérations particulières de chaque espèce, il se présente une considération plus importante et dont la vue est bien plus étendue; c'est celle du changement des espèces mêmes, et d'une dégénération plus ancienne, et de tout temps immémoriale, qui paraît s'être faite dans chaque famille. »
« On remarque ordinairement, dit-il, dans les familles (c'est-à-dire les genres, Hist. nat., t. XIV, p. 355) une souche principale et commune de laquelle semblent être sorties des tiges différentes et d'autant plus nombreuses que les individus, dans chaque espèce, sont plus petits et plus féconds. »
Et il conclut : « Nous trouverons que les deux cents espèces dont nous avons donné l'histoire peuvent se réduire à un assez petit nombre de familles ou souches principales, desquelles il n'est pas impossible que toutes les autres soient issues {Hist. nat., t. XIV, p. 358). Dans ses ouvrages sur les Oiseaux, Buffon fait quelques applications de ces vues {voy. t. II, p. 356 et 360, 1771). Aussi Buffon ne voit dans les faisans doi'és et argentés que des races dérivées du faisan ordinaire. Son traité de la Dégénération des animaux n'est rien moins qu'un exposé de la doctrine de la variabilité, sous l'influence du climat, de la nourriture et « des maux de l'esclavage » pour les animaux domestiques (voy. loc. cit., p. 317, voy. Epoques de la nature, t. V, Aç, Suppléments, p. 25, 1778 et Eist. nat., t. IX, p. 126). Les théories de Lamarcket de Darwin, bien comprises, ne vont pas plus loin que ces aperçus généraux de Buffon, et ne sont venues y ajouter que des vues de détail sur les causes et les lois de la variabilité.
Buffon craignit sans doute être allé trop loin dans cette voie qui lui parut extrême. Il voulut poser des limites à cette faculté de variabihté qu'il entrevoyait encore vaguement et l'enfermer dans les étroites limites des traits accessoires de l'organisation. En effet, Buffon devait être frappé à la fois, comme le fut bientôt après lui Isid. Geoffroy-Saint-Hilaire, de la fixité de certains traits de l'organisme, et, comme Guvier, des harmonies corrélatives de ses parties, dont l'une ne pouvait changer sans entraîner nécessairement une transformation aussi radicale des autres. De là une doctrine mixte, ou plutôt une nouvelle manière plus précise de formuler la même doctrine. « L'empreinte de chaque espèce, ditil, est un type dont les principaux traits sont gravés en caractères ineffaçables et permanents à jamais ; mais toutes les touches accessoires varient » [Hist. nat., t. XIII, p. 9, 1765).
Cependant une même règle ne lui paraît pas être applicable au règne animal tout entier, ou plutôt, entraîné à donner trop d'importance aux différences et particularités qui distinguent les formes voisines dans les ordres supérieurs et embarrassé peut-être de ce grand nombre de formes infimes dont les couples primitifs auraient dû être, selon Linné, rassemblés devant Adam, dénommés par lui, et être sauvés du déluge dans l'Arche, il restreindra la variabilité des uns pour l'élargir en faveur des autres. C'est ainsi qu'il écrit dans ses Époques
de la nature cette phrase qui suppose deux sortes d'espèces et deux lois contraires : « La forme constitutive de chaque animal s'est conservée la même et sans altération dans ses principales parties... Les individus de chaque genre représentent aujourd'hui les formes de ceux des premiers siècles, surtout dans les espèces majeures ; car les espèces inférieures ont éprouvé d'une manière sensible tous les effets des différentes causes de dégénération. » {Époques de la nature, supp., V. p. 25, 1778).
Si Buffon à cette époque avait suivi, même de loin, la marche des sciences, il devait avoir acquis déjà une notion assez précise des révolutions géologiques de notre planète pour abandonner cette idée, toute biblique, de la constance absolue des formes de la vie à la surface du globe. Nous verrons bientôt jusqu'à quel point il s'était laissé devancer sur cette question par des écrivains moins habiles et des esprits moins bien équilibrés, mais plus hardis dans leurs déductions logiques. L'un de ces écrivains fut De Maillet, trop décrié pendant longtemps, mais auquel, cependant, il ne faudrait pas faire aujourd'hui une trop large place. M. de Quatrefages, dans une étude récente sur le darwinisme et ses origines, entraîné à se jeter dans l'hypothèse des métamorphoses pour échapper à celle des transformations, l'a peut-être placé plus haut qull n'aurait dû.
Le Telliamecl parut à La Haye en 1755, et aussitôt fît grand bruit en France. Bulfon ne l'a point ignoré. La gloire de son auteur, c'est d'avoir reconnu et proclamé, non le premier, mais malgré beaucoup d'opposants, parmi lesquels il est regrettable de trouver Voltaire, la nature organique des fossiles et l'origine aqueuse et scdimentaire de la plupart des roches qui composent la croûte du globe. Comme tous les neptunistes, il alla, sans nul doute, trop loin dans cette voie. Mais Buffon ne s'écarta-t-il pas trop dans la voie contraire? Selon De Maillet, ce n'est point la terre qui a engendré les montagnes, c'est la mer qui les a fabriquées dans son sein et depuis les a laissées à nu par sa diminution. Nous ne le suivrons point dans l'étrange doctrine physique au moyen de laquelle il explique cette diminution. Qu'il nous suffîse de dire que, comme dans la Théorie de la terre de Buffon, les tourbillons cartésiens y jouent un trop grand rôle. Mais il restera de De Maillet cette affirmation, alors du reste étayée sur de très-mauvaises raisons, que le relief de notre globe est dû beaucoup plus à l'affaissement des plaines qu'au soulèvement des montagnes. « Par suite de la condensation de la terre vers son centre, les campagnes s'humilièrent, dit-il, trouvant une forme poétique pour une heureuse idée, et les montagnes élevèrent leurs cimes dont la masse ne put également s'abaisser. » Cette théorie est probablement plus près de la réalité que celle de M. Élie de Beaumont, qui a fait si grande fortune et régné sans rivale durant un demi-siècle, au milieu de savants dont pas un ne songea à cette objection que le rayon de la terre, refroidie et arrivée à un équilibre stable de température, serait ainsi plus grand qu'à l'époque où elle conservait encore une chaleur propre considérable et supérieure à celle qu'elle perd constamment par le rayonnement.
Une couche aqueuse, partout égale et beaucoup plus considérable que de nos jours, aurait donc, d'après De Maillet, enveloppé le globe à cette période lointaine où sa surface ne présentait aucune aspérité. C'est dans cet océan sans rivages que la vie se serait élaborée d'abord. Mais l'idée d'un progrès dans les formes aquatiques ne paraît pas avoir germé en lui. Il ne suppose aucune gradation, aucune succession. Zoophytes, mollusques, poissons, reptiles, cétacé s
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même, il paraît disposé à leur accorder la même anti(juité, et à les faire naître tous spontanément de germes venus de ces espaces interplanétaires, où tourbillonne la matière cosmique, espaces où ils ont été emportés avec les eaux évaporées d'autres globes. Cette hypothèse, quelle que soit son étrangeté, a cependant été reprise de nos jours, mais avec aussi peu de succès.
Une fois les océans peuplés, De Maillet n'éprouve plus aucun embarras pour faire dériver des divers types qui les habitent, tous nos types terrestres. Les mollusques pulmonés seraient, genre pour genre, les descendants des mollusques aquatiques. La métamorphose des reptiles aquatiques en reptiles terrestres lui semble non moins aisée. La semence des poissons, portée dans des marais, peut avoir donné lieu à leur transmigration du séjour de la mer en celui de la terre. « Que cent millions aient péri, sans avoir pu en contracter l'habitude, dit-il (vol. II, p. 166, Gosse La Haye), il suffit que deux individus y soient parvenus pour donner lieu à l'espèce. » M, de Quatrefage* a rapproché de cette assertion de De Maillet le fiit récent et de si haute importance de l'arrêt de développement des axolotls observé au Muséum par M. Duméril ^ chez des individus contraints à vivre dans l'eau au delà du temps ordinaire de leur métamorphose en animaux aériens. Mais un arrêt de développement, quelle que soit son importance, est un phénomène d'un autre ordre et bien moins contraire ■aux analogies naturelles, qu'un développement précipité et inusité, tel que serait celui d'un animal aquatique privé d'eau se transformant subitement et exceptionnellement en animal aérien. Si cette transformation semble possible, c'est au moins dans la suite de quelques générations ; et par le développement graduel, chez les représentants successifs de ces générations, d'un organe de respiration aérienne qui, suffisant tout au plus à permettre aux premières de séjourner loin de l'eau durant de courts instants sans en souffrir, chez les suivantes a pu acquérir assez de puissance et de perfection pour rendre inutile l'organe de respiration branchiale successivement atrophié.
De Maillet n'a pas besoin de cette succession. Nulle part il ne fait intervenir l'évolution héréditaire. Ce sont les individus qui dans le cours de leur vie s'accoutument à changer de milieu et, sous l'action d'un milieu nouveau, acquièrent une autre organisation. Ainsi il a pu arriver, croit-il, que des poissons volants chassés de la mer par une tempête, emportés par le désir de la proie ou par la crainte de la mort, soient tombés dans des roseaux d'où ensuite il ne leui fut pas possible de reprendre vers la mer l'essor qui les en avait tirés; qu'en cet état ils aient acquis une plus grande faculté de voler et qu'alors leurs nageoires, n'étant plus baignées par les eaux de la mer se fendirent et se déjetèrent par la sécheresse. Pour abréger notre citation, disons que les rayons de ces nageoires se changèrent en plumes, de même que leurs écailles, tandis que leurs nageoires ventrales devinrent des pieds. « Il se fit encore d'autres petits changements, dans leur figure, ajoute De Maillet, le bec et le col s'allongèrent. Il en fut de même du reste du corps. Cependant, la conformité de la première figure subsiste dans le total, et elle sera toujours aisée à reconnaître. »
On aurait encore aisément pardonné à De Maillet, on aurait oublié l'excentricité de son œuvre, s'il n'avait entrepris de faire sortir directement l'homme terrestre d'un homme marin, comme les perroquets des dorades. Rassemblant tous les contes les plus apocriphes, tous les récits rapportés par des témoins suspects
* Hist. nat. gén., par M. de Quatrefages (Revue des Deux-Mondes).
d'incapacité plus encore ({ue de mauvaise foi, au sujet des sirènes, des tritons, des liommes et femmes à queue de poisson, il essaya, mais eu vain, d'établir l'existence d'une race humaine aquatique qui aurait été la souche de toutes les autres.
Le TelliamedeulV accueil qu'il méritait. On en parla même plus qu'il n'eut fallu; car si la doctrine de la transformation a soulevé plus tard tant d'opposi tion, a eu tant à lutter contre le ridicule, cette épée à deux tranchants qui a servi à combattre plus de bonnes choses que de mauvaises, il faut en partie l'attribuera cet essai malheui'eux de De Maillet.
Un esprit plus sérieux, plus philosophique, quoiqu c malheureusement trop incompétent en sciences naturelles, reprit peu après le problème. C'est J. A. Robinet. Encore ici, l'ouvrage de Robinet qui fit le plus de bruit fut un petit volume intitulé, les Essais de la nature qui s'apprend à faire l'homme, et qui rempli d'enfantillages scientifiques, de faits faux ou mal interprétés, et ne tenant en aucune façon les promesses de ce titre, n'a pu que jeter du discrédit suP sou auteur. Les vrais titres de gloire de Robinet se trouvent dans son grand ouvrage eu quatre volumes, intitulé De la nature, qui parut en 1708, à Paris. Il faudrait pouvoir en citer des pages entières pour donner quelque idée de la netteté logique de ces aperçus, mêlés malheureusement, comme presque toutes les œuvres analogues du même temps, de longs chapitres indigestes.
Le principe fondamental de Robinet est celui de Leibnitz, de Bonnet, de tous les philosophes les plus éminents, des esprits les plus vastes : c'est la loi de continuité. Mais la loi de continuité dans le temps et dans l'espace de tous les phénomènes naturels, enchaînés les uns aux autres par le rapport constant et nécessaire de cause à effet, loi incontestable, d'ordre logique et fatal, a souvent, par malheur, été confondue par les esprits les plus éminents avec la continuité attributive ou gradation insensible des formes, grandeurs et autres qualités, qui ne s'impose nullement à l'esprit comme une loi nécessaire. Robinet, après Lebnitz et Bonnet, est tombé dans cette erreur. Ainsi, pour qu'un phénomène physique se produise, il faut que l'effet antécédent qui peut lui servir de cause se soit produit avec continuité dans le temps et dans l'espace; mais ce phénomène peut être de toute autre nature. Ainsi qu'un chat, en sautant sur une cheminée, y casse un vase de prix, il y a continuité dans le temps et dans l'espace entre le phénomène du vase brisé, du chat qui le brise en sautant, de l'acte générateur qui a produit ce chat et ainsi de suite; mais quel rapport, quelle continuité attributive peut-il y avoir entre ces divers phénomènes? Aucun. Il est vrai que dans la production des êtres vivants par la loi de génération, la grande loi d'hérédité des caractères semble venir ajouter à la loi de continuité phénoménale dans le temps et l'espace une certaine loi de continuité attributive; mais cet accord des deux lois n'a rien d'absolu, rien de nécessaire : la preuve, c'est qu'un monstre peut être produit par deux êtres bien conformés, s'il y a dans la loi de continuité phénoménale des causes de sa production, telles qu'un coup violent sur la matrice de la mère à une CLTtaine époque de la gestation. Ce qui existe donc dans la production nécessaire des formes vivantes, c'est cette loi de continuité phénoménale dans le temps et dans l'espace qui, combinée avec la loi d'hérédité, exige que toute forme vivante, pour se produire, coïncide dans le temps et dans l'espace avec la production d'un autre être vivant antécédent, non pas semblable, il ne l'est jamais, mais analogue. Ce degré d'analogie peut varier d'une identité presque complète à une différence dont les limites ne peuvent
encore aujourd'hui être fixées. Les êtres les plus parfaits, les plus élevés, par une suite de progressions et de déviations insensibles, peuvent donc être liés avec les plus inférieurs et les plus imparfaits. Ils doivent l'être selon Robinet. « Puisque la marche de la nature se fait par degrés souvent imperceptibles, dit-il au début de son œuvre {loc. cit., p. 1), et par des nuances toujours les moindres possible, toutes ses productions se tiennent les unes aux autres d'aussi près qu'il se peut, quoique la somme des différences accumulées le long de l'échelle universelle des êtres puisse répandre des doutes et del'incertitudesur la liaison des plus élevés avec les plus bas. Chacun a son existence à part et aucun n'est isolé ou indépendant. Chacun a des rapports plus ou moins proches avec tous les autres, et les extrêmes communiquent encore. Ils procèdent les uns des autres d'une manière si intense et si nécessaire que chacun a la raison suffisante de son existence dans celui qui le précède, comme il est lui-même la raison suffisante de celui qui le suit... »
« C'est cet enchaînement de tous les êtres, qui fait de la nature entière un tout continu d'existences variées où l'imperfection de nos connaissances fait apercevoir des interruptions et des lacunes, quoiqu'il n'y en ait point et qu'il ne puisse pas y en avoir. »
Qu'il n'y ait point et ne puisse y avoir de lacunes dans la continuité phénoménale dans le temps et l'espace des êtres vivants, comme de tous les êtres possibles, cela est de toute évidence; mais il peut y avoir et il y a des lacunes dans la continuité attributive non-seulement chez les êtres inanimés, où la cause n'est presque jamais identique à l'effet, mais encore chez les êtres vivants, en dépit de la ressemblance générale des produits aux producteurs qui résulte de la loi d'hérédité ; parce que cette loi de transmission héréditaire des pères aux enfants est absolument contingente et dépendante elle-même de causes complexes qui auraient pu ne pas se produire. Ainsi les générations alternantes nous montrent une exception à la loi d'hérédité continue. Nous avons des exemples d'alternance entre deux et même tiois formes, et si, après le cycle achevé, il se recommence, il pourrait ne pas se recommencer.
On pourrait concevoir un ordre de choses tel que, sur un globe, jamais le semblable ne produisît son semblable, pourvu que le producteur eût toujours, comme nous l'observons chez les individus successifs de nos espèces alternantes, l'instinct de placer son produit immédiat dans les conditions favorables à son développement. Ainsi il pourrait y avoir alternance entre tous les habitants d'une même mer, d'une même contrée. Le requin pourrait engendrer le hareng, pourvu qu'il n'eût pas l'instinct de dévorer son propre produit, ou que ce produit eût l'instinct de fuir son producteur aussitôt né. De même, l'agneau pourrait naître de la lionne, si la lionne avait pour lui la même tendresse que pour ses lionceaux, si son lait pouvait lui convenir également, et si elle prenait soin, après la lactation, de ne l'abandonner que dans un bon pâturage. De même, le loup pourrait naître de la brebis à des conditions contraires, et ainsi de toutes les formes. Nous assistons, sans nous en étonner, à des faits aussi extraordinaires, quand nous voyons l'insecte ailé mettre au monde une larve aquatique et la déposer où elle trouvera sa nourriture, ou, en d'autres cas, lui apporter une proie dont lui-même ne fait point usage sous sa forme actuelle. Le fait de la continuité attributive qui résulte de la loi d'hérédité n'est donc point un fait primordial, une loi fondamentale et constante de Vorganisme, mais un résultat fortuit de causes multiples qui l'ont amené à se manifester chez le plus grand nombre des
êtres terrestres. Ou comprend cependant que la loi d'hérédité ait simplifié de beaucoup la série déjà si compliquée des adaptations naturelles de chaque être vivant à son milieu, puisqu'un produit identique à son producteur, étant toujours avec lui en rapport nécessaire de continuité dans le temps et dans l'espace, par cela même devait se trouver dès en naissant tout adapté aux conditions de vie dans lesquelles il naissait, sans le secours d'instincts nouveaux, divergents et trèscompliqués. Il n'est donc nullement étonnant que dans la suite des générations et des essais longtemps infructueux, sans doute, de l'organisation terrestre en quête de sa loi, la loi de continuité phénoménale dans le temps et l'espace ait eu pour résultat d'établir la loi de continuité attributive entre le producteur et son produit, c'est-à-dire la loi d'hérédité des formes, caractères et instincts ; hérédité soit fixe, entre toutes les générations successives, soit tout au moins alternante, c'est-à-dire ramenant les mêmes formes alternatives dans le cycle d'un nombre donné de générations.
Mais si Robinet, comme Bonnet, est resté enlacé dans le paralogisme qui résulte de la confusion faite par tous deux, comme par Lebnitz, entre la loi de continuité phénoménale dans le temps et dans l'espace et la loi d'hérédité ou loi de continuité attributive. Robinet eut sur Bonnet l'avantage de ne pas voir seulement dans la série, presque continue, quoique ramifiée et divergente, des formes de la vie, seulement l'effet d'un plan divin, mais aussi le résultat d'un fait, c'est-à-dire les phases diverses parcourues par chaque organisation et comme autant de degrés ou progrès successifs de la nature vers la production d'un être plus parfait qui est devenu l'homme. Pour le philosophe allemand, comme pour le savant genevois, il n'y avait qu'une continuité, une progression simultanée de dessin et de plan dans l'espace; pour Robinet il y avait continuité, progression de réalisation dans le temps, c'est-à-dire une véritable évolution.
Le premier, Robinet, devançant les vues profondes de Lamarck et E. Geoffroy Saint-Hilaire, à travers toutes les diversités de l'organisme, apercevait un prototype commun dont les complications successives et les métamorphoses pouvaient et devaient avoir donné lieu à toutes les formes possibles : « Tous les êti'es, dit-il, ont été conçus et formés d'après un dessin primitif dont ils sont des variations graduées à l'infini. »
« Le prototype est un modèle qui représente l'être réduit à ses moindres termes. C'est un fonds inépuisable de variations. Chaque variation réalisée donne un être et peut être appelée une métamorphose du prototype ou plutôt de la première enveloppe qui en a été la première réalisation. » Qu'est donc pour lui ce prototype? Sont-ce les germes de De Maillet, que celui-ci, volontiers, aurait confondus avec les infusoires alors récemment découverts ? Lamarck également adoptera bientôt cette hypothèse. Mais Robinet quintessencie encore son prototype, lui enlève toute forme, tout attribut défini, avec toute matière : c'est moins que l'atome, c'est la monade. « Le prototype, dit-il, est un principe intellectuel qui ne s'altère Jamais qu'en se réalisant dans la matière. » De sorte que ce prototype qui peut tout devenir, n'est rien. C'est une forme indéfinie, une idée, une possibilité, une virtualité pure. A ce concept abstrait, la théorie moderne, l'école de Darwin substituera la cellule organique, susceptible de varier à l'infini dans ses formes, ses propriétés premières et secondaires, ses agrégats et les tissus ou organes qui en dérivent.
Robinet poursuit l'idée de son prototype, non-seulement au delà du règne animal, dans le règne végétai, mais jusque dans le monde inorganique. « On
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trouve, selon lui, dans la pierre et dans la plante les mêmes éle'ments essentiels à la vie que dans la machine humaine, et cette affirmation énorme, il l'appuie seulement sur de ridicules analogies extérieures, telles que la ressemblance de certaines pierres ou même de certains fossiles, pris pour des agrégations minérales, avec un pied, une oreille ou d'autres orgnnes de l'économie humaine.
Confondant l'activité avec la vie, et constatant, avec l'aison, de l'activilé dans la matière inorganique, il en conclut qu'elle est vivante, et ne se rend pas compte des différences, et bien plus des oppositions complètes d'attribut qui esistent entre les éléments purement agrégés du règne minéral et les éléments organisés du règne de la vie.
Cette confusion même, qu'il fait, entre l'activité propre delà matière et l'activité supérieure de l'élément organique le conduit à se demander si le sujet, le substratum des êtres est la matière ou l'activité ; et ce doute le conduit à l'intuition, si remarquable pour son temps, de l'unité de la force, comme de l'unité de la substance, intuition si intimement liée à l'idée d'unité du règne organique et de l'univers entier, que l'une des théories appelle logiquement l'autre, et que l'une ne peut être considérée comme vraie isolément et sans l'autre.
Mais Robinet est encore ici de son temps : matière et force constituent pour lui une dualité irréductible. Chez les êtres inférieurs, minéraux et végétaux, il voit encore dominer presque exclusivement la matière; les forces qui les animent lui échappent ; ce sont leurs formes seules qu'il considère. Il voit ces forces commencer à se manifester seulement chez les animaux et arriver à dominer entièrement chez l'homme, au point de devenir Vattribut essentiel et le fond de l'être.
La force, pour Robinet, serait-ce donc l'esprit, l'âme? Nullement. « Si l'on me demande, dit-il, quelle notion j'ai d'une force, je répondrai que je me la représente comme une tendance à un changement qui s'exerce sans cesse, nécessairement, parce que chaque changement est la disposition la plus prochaine à un autre meilleur. Chaque nouvel état est la raison suffisante d'un état plus parfait, et conséquemment il doit l'opérer. »
Celte force transformatrice et progre.-sive, telle que la concevait Robinet, nous apparaît donc comme identique avec ce que Lamarck nommera plus tard le pouvoir de la vie : c'est une tendance naturelle à l'expansion, au développement, à l'évolution, au bourgeonnement, à la génération qui, lorsqu'elle n'est pas contrariée par quelque force opposée, tend sans cesse à l'accroissement des êtres et de leurs parties. C'est en quelque soite la vie elle-même, ce qui la produit, ce que nos vitalistes ont appelé force vitale, ce que nos savants modernes considèrent comme une transformation dernière, supérieure et plus complexe des forces physico-chimiques qui animent le monde inorganisé comme le monde organisé.
Robinet, d'accord avec la science moderne, constate qu'il y a « une gradation de forces dans le monde comme une gradation de formes ; les forces actives s'engendrent à leur manière comme les formes matérielles, et si l'on conçoit bien ce que je viens de dire, ajoute-t-il, on sentira que les formes matérielles ne procèdent les unes des autres que parce qu'un certain degré de la force en amène un autre, celui-ci un autre, et ainsi de suite. »
« On conclut de ces notions que le prototype représente la force prototype jointe à la forme prototype, c'est-à-dii^e la foi'ce et la forme l'éduites à leur éta
élémentaire, et que le progrès nécessaire de ces éléments remplit l'échelle universelle des êtres. «
Robinet préparait, élucidait donc a priori, et à l'écart de toute étude ou connaissance exacte et précise des faits biologiques, tous les cléments philosophiques d'une doctrine complète de l'évolution organique. Pour lui, comme pour de Maillet, le dernier degré de cette évolution était l'homme, qu'il s'étonnait de voir soustrait, par Bonnet et Butfon, à la loi générale, et séparé du reste du monde vivant par une ligue de démarcation infranchissable (vol. IV, p. VII, part. liv. I, ch. ir, p. 5 etsuiv.).
« A la tête de cette grande échelle des habitants de la terre, disait-il (p. 5), paraît l'homme, le plus parfait de tous. Il réunit, non pas toutes les qualités des autres, mais tout ce qu'elles ont de compatible en une même essence, élevé à un plus haut degré de perfection. C'est le chef-d'œuvre de la nature que la pr ogx'ession graduelle des êtres devait avoir pour dernier terme ; au moins nous le prenons ici pour le dernier, parce que c'est à lui que se termine notre échelle naturelle des êtres. »
« Dans la suite prodigieusement variée des animaux inférieurs à l'homme, je vois la nature en travail avancer en tâtonnant vers cet être excellent qui couronn e son œuvre. Quelque imperceptible que soit le progrès qu'elle fait à chaque pas, c'est-à-dire à chaque production nouvelle, à chaque variation réalisée du d essin primitif, il devient très-sensible après un certain nombre de métamorphoses. Si, par exemple, la nuance entre deux quadrupèdes voisins, tels que le cheval et le zèbre, est trop déhcate pour que nous puissions juger lequel, dans l'échelle, approche plus de l'homme que l'autre, cependant le zoologiste, qui passe des bipèdes aux bimanes, puis aux quadrupèdes, solipèdes, pieds fourchus, et de ceux-là aux quadrumanes, s'aperçoit qu'il monte par degrés vers le sommet de l'échelle où il trouve le seul animal qui soit à la fois bimane et bipède. Venant ensuite à lui comparer ces différents animaux, il reconnaît sans peine qu'un quadrumane, tel que le magot et l'orang-outang, ressemble beaucoup plus à l'homme qu'un quadrupède quelconque... Pour peu que notre zoologiste veuille bien se rendre attentif à tous les traits de la comparaison, il découvrira encore que l'orang-outang ressemble plus à l'homme qu'à aucun autre animal. »
Du reste. Robinet, très-logique, très-conséquent avec ses principes, ne peut voir nulle part dans l'échelle organique d'hiatus ou de lacune. La continuité de la série est complète, non-seulement de l'homme aux animaux inférieurs, mais entre les classes d'êtres les plus distincts. « La loi de continuité, observée uniformém eut dans l'échelle des êtres, en forme un tout infiniment gradué, sans ligne de séparation réelle... // n'y a que des individus et point de règnes, ni de clas ses, ni de genres, ni d'espèce»... Cette grande et importante vérité, la clef du système universel et la base de toute philosophie, acquerra chaque jour plus d'évidence, à mesure que l'on fera plus de progrès dans l'étude et la connaissance de la nature. »
Robinet laissait donc subsister dans son système deux erreurs ou lacunes que la théorie de Lamarck, complétée par Darwin, est venue corriger. C'était d'abord le pr incipe des causes finales. Si la nature, en toutes ses productions, n'avait eu en vue que de s'essayer à produire l'homme, on ne comprendrait pas l'existence de nos embranchements inférieurs du règne animal, si nombreux et si variés en or mes, leur perpétuité, leur multiplication jusqu'à nous. Si chaque être, d'ail-
leurs, n'existait avant tout pour lui-même, n'avait sa fin en soi, le principe si fécond de sélection naturelle serait par cela même infirmé, et l'on ne comprendrait plus guère les adaptations merveilleuses des organismes les uns aux autres, et très-souvent au détriment même de l'homme. D'un autre côté. Robinet, préoccupé outre mesure de la loi de continuité progressive, telle que la concevait Bonnet, ne voit qu'une série unique et linéaire dans le règne organique, tandis que les formes multiples des êtres vivants les classent, au contraire, évidemment en séries parallèles et même plus ou moins divergentes qui, dessinées selon des types différents dès l'origine, accusent de plus en plus ces différences typiques en se perfectionnant. Bien loin que les progrès accomplis par leurs représentants supérieurs les rapprochent de l'organisation humaine, ils les en éloignent de plus en plus. Ainsi, quoi de plus différent de l'homme que l'abeille et la fourmi? Cependant l'abeille et la fourmi représentent, à l'état le plus parfait possible, le type de l'insecte articulé. Un pingouin ressemble plus par ses habitudes à un cétacé qu'un aigle ; l'aigle est au pingouin à peu près comme le tigre au cétacé. Aigle et tigre sont les termes extrêmes de deux séries qui convergent vers leur point de départ, mais sans se joindi'e jamais, et qui divergent de plus en plus par leurs degrés supérieurs.
En somme, si Robinet manquait de science positive, d'observations exactes, si, de l'auti'e côté, Buffon a paru manquer souvent d'esprit philosophique, un homme devait paraître bientôt qui allait réunir l'un et l'autre et se montrer à la fois savant et philosophe. Cet homme, c'était Lamarck.
Robinet publia, en 1766, son livre delà Nature. Linné terminait ses travaux vers 1759, époque où parut la deuxième édition du Systema naturœ. Buffon avait commencé les siens en 1749 et les continua jusqu'en 1778. C'est à ce même moment que Lamark terminait sa Flore française et que ses études sur la botanique l'amenaient à se heurter une première fois contre l'impossibilité d'établir des caractères distinctifs, constants et absolus entre l'espèce et la variété. Dès lors, il appartint par conviction à cette école de la variabilité à laquelle Linné et Buffon eussent voulu échapper, mais qui s'était imposée à leur bon sens, en dépit de toutes les résistances de leurs instincts et de toutes les liabitudes de leur esprit. Lamarck eut le mérite d'échapper aux contradictions dans lesquelles tous deux étaient tombés. Sa pensée demeura fixe et une, comme sa doctrine, et toute sa vie fut consacrée à l'élucider et à la parfaire. Transformé de botaniste en zoologiste, en 1794, par le décret de la Convention qui, instituant le Muséum, l'appela à y occuper la chaire, jusqu'alors de toutes la plus dédaignée, celle qui était consacrée à l'étude des insectes et des vers, le génie prompt et synthétique de Lamarck y débuta par une des réformes les plus importantes en classification. Tous les ordres si nombreux d'être vivants, dédaigneusement jetés en désordre jusqu'alors sous cette dénomination impropre de vers et d'insectes, devinrent une des divisions principales du règne animal, la grande classe des invertébrés, que Blainville, et plus tard Cuvier, devaient subdiviser encore en rameaux construits sur des plans distincts. L'homme qui devait, en s'attaquant au principe de la fixité de l'espèce, ébranler le fondement absolu de toute classification, sinon dans l'espace, du moins dans le temps, c'est-à-dire à travers la série complète des générations successives, débutait donc, comme les autres, par des travaux taxonomiques, et s'y montrait hardi novateur. Sous le titre de : Système des animaux sans vertèbres, Lamarck publia, en 1801, un premier ouvrage oii l'on voit se dessiner déjà les princi-
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paux traits de son système, que faisaient pressentir du reste quelques pages de son introduction à la Flore française. Ce système s'accuse avec plus de développement dans ses Recherches sur V organisation des corps vivants, publiées en 1802 et précédées de l'ouverture de son cours de l'an X, qui en est en quelque sorte l'abrégé. Ce système enfin, dépouillé des taches regrettables que les doctrines physico-chimiques de Lamarck avaient laissées subsister dans les ouvrages que nous venons de citer, fut reproduit avec netteté, assurance et méthode dans sa Philosophie zoologiqite, publiée en 1809, et qui restera, avec l'Histoire des animaux sans vertèbres, le véritable titre de gloire de Lamarck devant la postérité.
Gomme Bonnet et Robinet, Lamarck partait du principe de continuité et le voyait réalisé dans l'unité de la série organique. Mais du monde vivant, il séparait nettement le monde de la matière inerte, le monde minéral. Lamarck, l'un des premiers, adopta donc cette grande division des êtres en monde organisé et en monde inorganique. Restait à savoir si le monde organisé lui-même formait, comme l'avaient dit Bonnet et Robinet, une série progressive, continue, simple, et présentant partout des degrés ou échelons égaux dans la complication et le perfectionnement des formes successives ou simultanées. Or, dès le début de cette série, Lamarck voyait une immense bifurcation. Enti^e le végétal et l'animal il y avait une distance, et une distance infranchissable. Le chêne ne pouvait lui paraître un degré de l'organisation inférieur au polype. Si le règne végétal formait une série inférieure, c'était en le considérant dans sa totalité. Loin de former une suite non interrompue et linéaire avec la série animale, si elle s'en rapprochait, c'était par sa base et non par son sommet ; les deux séries voisines, mais distinctes à leur point de départ, s'élevaient en divergeant.
Pour Lamarck, la série organique n'était donc plus, comme pour Bonnet et Leibnitz, une échelle théorique et purement logique de formes équidistantes et régulièrement graduées, d'attributs de plus en plus parfaits à mesure qu'ils approchaient de la forme humaine ; c'était, pour lui, comme pour Robinet, une chaîne continue, sériée, généalogique et réelle, et dont chaque chaînon individuel ou spécifique se rattachait par ses générations primitives et inférieures à d'autres chaînons, qui eux-mêmes descendaient et convergeaient vers un point quelconque du tronc commun, représenté, non plus par le prototype abstrait de Robinet, non plus par les germes interplanétaires de De Maillet, mais par les formes primitives les plus simples nées spontanément sur notre globe des forces inhérentes à la matière. L'extrémité libre et supérieure de chaque chaînon, représentée par les formes actuellement vivantes, généralement les plus parfaites de chaque série partielle, reste seule, selon lui, capable de donner naissance à de nouveaux individus et à de nouvelles formes par une suite de nouvelles modifications généalogiques et, en général, de nouveaux perfectionnements. Chacun des anneaux successifs de chaque chaînon représentant les espèces de chaque série, leurs variétés, ou plus exactement encore les individus de leurs générations successives, n'a et ne peut avoir, selon Lamarck, de connexion immédiate, de rapports prochains et réels de ressemblance et de parenté qu'avec l'anneau qui le suit ou le précède immédiatement. Nulle part la continuité généalogique et analogique n'est brusquement interrompue par aucun hiatus sensible, surpassant la mesure des différences individuelles constatées par l'observation. Tout être est donc très-ressemblant à ses parents les plus prochains ; mais cette ressemblance n'exclut pas des différences légères qui, de degré en degré, peuvent aller
jusqu'à la transformation plus ou moins complète de chaque organe interne ou externe, même jusqu'à sa disparition totale et à son remplacement par un ou plusieurs organes très-différents. Le temps infini dont la nature dispose pour accomplir l'œuvre créatrice est le seul facteur nécessaire de ces transformations successives et du développement graduel et progressif de toute l'organisation*.
Les lacunes qu'on signale dans cette série totale, telle qu'elle nous est connue, proviennent de deux causes : d'abord, de la disparition des individus éteints par le seul fait du renouvellement des générations et dont la destruction successive a causé celle des variétés et espèces intermédiaires entre les espèces et variétés à nous connues dans cliaque série partielle ou chaînon ; ensuite, de la bifurcation naturelle des séries elles-mêmes devenues soit parallèles, soit divergentes, sous l'action modificatrice des circonstances où chacune d'elles s'est trouvée placée dans ses migrations à travers l'espace et dans son existence successive à travers le temps.
Quant aux individus ou espèces qui ont dû exister pour servir d'anneaux intermédiaires entre les espèces actuelles et leurs ancêtres spécifiques ou individuels les plus éloignés, les progrès de la géologie peuvent faire espérer de les découvrir. Au contraire, rien ne peut combler la lacune résultant de la bifurcation naturelle des séries elles-mêmes sous l'action modificatrice des milieux el des besoins nouveaux qu'ils excitent.
L'existence d'êtres absolument intermédiaires entre toutes les têtes ou extrémités supérieures de ces séries, c'est-à-dire entre toutes nos espèces actuellement vivantes, est par là reconnue impossible, leurs ancêtres immédiats, seules causes possibles de leur existence, n'ayant jamais existé.
Lamarck n'a donc point cru avec Bonnet, ou même avec Bufton, que toutes les formes imaginables entre les formes vivantes et connues ont dû nécessairement exister, mais seulement qu'un lien généalogique non interrompu, composé d'une série ramifiée d'individus intermédiaires, doit avoir relié ces formes, non pas toujours entre elles, mais, au moyen d'ancêtres nécessairement communs, à d'autres formes antérieures et inférieures, dont elles étaient la postérité modifiée. Ainsi, pour Lamarck, il pouvait n'y avoir jamais eu aucun lien généalogique entre le chien et Je chat, la girafe et le chameau, mais tous dérivaient, par une série de formes progressives, d'une forme élémentaire et primitive de l'organisation, spontanément produite à la surAice du globe à une époque plus ou moins éloignée de nous.
Si Lamarck n'a pas exprimé nettement et formulé en loi le principe si fécond de la divergence des caractères à l'aide duquel Ch. Darwin a su rendre compte des difficultés les plus complexes du problème, du moins le fait de cette divergence résulte clairement de la manière dont l'auteur de la Philosophie zoologique envisageait la totalité de la série organique et la production successive de ses différents termes. De cette façon de considérer l'ensemble du monde organisé il résultait aussi que nos groupements et divisions méthodiques avaient bien, contrairement avec ce qu'avait affirmé Bobinet, une certaine réalité dans la nature ; chaque espèce d'un genre était une race, une série, un chaînon, un rameau indépendant, distinct, séparé sur toute sa longueur des rameaux voisins et ne communiquant avec eux que par son point d'attache à la branche qui les
• Voy. Lamarlc, sa vie, ses travaux el. son sijstéinc, par Clémence Royer {Reb. de philos, posit., sept., oct., nov., déc. 1868, et janv. et fév. 1869). — Lamark et ses doctrines, par Ch.Martins [Revue des Deux-Mondes, 1875).
portait tous. Chacun de ces rameaux portait, comme autant de feuilles renouvelées à chaque saison, les générations d'individus vivants. Le genre, c'était la branche sur laquelle s'étaient développés les rameaux spécifiques, et sur laquelle les espèces détruites représentaient les rameaux desséchés et brisés. Les familles, les ordres, les classes n'étaient que des ramifications plus anciennes, des branches plus grosses, supportant un plus grand nombre de rameaux génériques vivants ou morts. L'hiatus entre ces ramifications était d'autant plus grand que les rameaux étaient plus vieux ; leur divergence était d'autant plus profonde, plus accusée, qu'un plus grand nombre de rameaux intermédiaires ou secondaires avaient disparu.
Mais noire classification la plus naturelle n'en était pas moins artificielle, en cela qu'il nous était impossible de reconstituer la série réelle et complète des êtres à l'aide des seules formes vivantes, même en y joignant les quelques formes intermédiaires dont les découvertes paléontologiques des Guettard, des Brongniart et des Cuvier avaient révélé dès lors l'existence. Car les lacunes provenant de la disparition totale et sans remède d'un nombre considérable d'individus et d'espèces, se joignant aux lacunes qui proviennent de la bifurcation naturelle des séries généalogiques, nous sommes exposés à confondre les unes avec les autres, et placés, en conséquence, dans l'impossibilité de dire jamais avec certitude que telle espèce appartient à tel genre plutôt qu'à tout autre genre voisin ; que tel genre fait partie de telle famille à l'exclusion de tout autre groupe, et de déterminer, en chaque cas, en quel point de la série mère la série fille s'en est séparée. C'est ainsi qu'en voyant un arbre tout chargé de ses feuilles, notre œil, impuissant à suivre les caprices de sa ramification, en aperçoit néanmoins vaguement les grandes masses principales et les bifurcations maîtresses, bien que dans l'impossibilité d'en saisir exactement les limites enchevêtrées.
Ceux qui ont accusé Lamarck d'avoir dit ou cru que durant la vie d'un individu ou même la succession d'un petit nombre de générations, une espèce de chat pouvait se transformer en chien, un bœuf en cheval, ou un oiseau en poisson, ne l'ont jamais lu ou jamais compris. Lorsqu'il dit que le cou de la girafe s'est allongé à force d'être tendu pour atteindre aux feuilles des arbres, il n'entendjamais parler d'un individu ou même de plusieurs, mais d'une longue série de générations et de variétés successives, chez lequels le cou, s'étant peu à peu et constamment allongé, à mesure qu'elles broutaient des arbres de plus en plus élevés, trouvait là occasion de s'allonger encore. Le mot girafe est donc employé ici dans son sens générique et abstrait, comme type d'espèce ou de genre- 11 signifie tous les ancêtres individuels ou spécifi(]ues de notre girafe actuelle, en remontant jusqu'à un ancêtre, génériquement différent, dont le cou, de même que le train de devant, n'était pas plus développé que celui du chameau ou du lama, bien qu'ayant déjà une tendance à acquérir tous les autres caractères du type girafe.
C'est de même à travers une longue succession de variétés et d'espèces que les jambes des oiseaux de rivage se seraient allongés, que les pieds des palmipèdes se seraient palmés, qu'une espèce de singe a pu devenir la souche de l'homme. La preuve que telle est sa pensée, c'est que, comme l'ont fait après lui Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire et Darwin, il prend pour exemple la transformation lente de nos espèces domestiques dont les races ne se sont pas formées et fixées dans l'espace d'une ou même de quelques générations.
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Gomme Darwin, c'est surtout dans l'observation des races domestiques que Lamarck a cherché des preuves positives de sa théorie. Les plantes de nos jardins, leurs variations si remarquablement promptes, la formation, souvent historique, de nos races de pigeons, de poules, de chiens, de moutons, de chevaux, lui ont fouinii, comme plus tard au naturaliste anglais, des arguments de haute valeur, bien que les progrès de l'horticulture et la science de l'élevage depuis un demi-siècle soient venus en fournir un grand nombre que le premier auteur véritable de la théorie transformiste n'a pu connaître.
Comment donc s'opère selon lui la transformation des formes vivantes? H énumère deux causes ou deux facteurs de la variabilité que les habitudes de langage propres à Lamarck, peuvent aisément faire prendre pour deux entités métaphysiques, créées pour les besoins de la cause : c'est le pouvoir de la vie et la cause modifiante.
Si cependant, à travers les obscurités de style qu'on peut reprocher à Lamarck, on cherchece qu'a pu être pour lui ce pouvoir de la vie, on reconnaît aisément une expression synthétique destinée à caractériser un des modes spéciaux du principe d'action que tant de naturalistes nomment encore anjonrd'hui foi^ce vitale, c'està-dire, en somme, un ensemble déterminé de phénomènes se produisant dans l'organisme sous certaines circonstances données. Le pouvoir de la vie de Lamarck., comme sa cause modifiante, ne sont point deux principes occultes, mais deux lois de fliit résultant de l'organisation même et exprimant certaines conditions spéciales de son évolution dans un milieu donné. Si la vie n'est ni une force, ni un pouvoir, en tout cas elle en est la manifestation, ce qui n'est que reculer la difficulté d'un pas, par un degré de plus d'abstraction. Si c'est un mouvement physique, ce mouvement ne peut être que la résultante d'une force ou ensemble de forces, quelle que soit d'ailleurs la nature ou l'essence de ces forces, dont il est le résultat.
La preuve évidente que telle est bien la pensée de Lamarck, encore enveloppée dans les formules stahliennes, ce sont les quatre lois qu'il pose comme régissant la transformation des formes vivantes et qu'il formule en ces termes :
I. « La vie, par ses propres forces, tend continuellement à accroître le volume de tout corps qui la possède et à étendre les dimensions de ses parties jusqu'à un terme qu'elle amène elle-même.
IL « La production d'un nouvel organe résulte d'un nouveau besoin survenu qui continue à se faire sentir et d'un nouveau mouvement que ce besoin fait naître et entretient.
III. « Le développement des organes et leur force d'action sont constamment en raison de l'emploi de ces organes.
IV. « Tout ce qui a été acquis, supprimé ou changé dans l'organisation des individus pendant le cours de leur vie, est conservé par la génération et transmis aux nouveaux individus qui proviennent de ceux qui ont éprouvé ce changements.
La première de ces lois est propre à Lamarck; ses prédécesseurs ne l'ont pas connue, ses successeurs l'ont négligée à tort. C'est une lacune chez Ch. Darwin surtout. On peut la désigner sous le nom de M de développement organique individuel. Sa seconde loi est la loi d'adaptation ou de variation corrélative des organes et des besoins, si bien développée par Cuvier. La troisième est la loi de balancement ou de compensation de croissance, plus tard formulée par M. Geoffroy-Saint-Hilaire comme un simple fait d'observation. La quatrième
enfin c'est la loi d'hérédité. De ces quatres lois seules tout le transformisme résulte. Il y est contenu tout entier. Logiquement, théoriquement, on n'en pourrait retrancher une seule et Ch. Darwin a remplacé la première avec insuffisance par ses lois de la variabilité et du développement embryonnaire, qui n'en sont que des applications spéciales à des faits déterminés et partiels.
Si le pouvoir delà vie, la force vitale, était ime force singeneris, un principe, une entité, une substance, une cause absolue et première, on ne voit pas pourquoi et comment elle pourrait varier en intensité et en direction. Mais si cette cause est elle-même effet et produit, si cette force n'est que la résultante d'autres force multiples combinées, ou la transformation, selon un mode particulier et contingent, d'une force générale animant le monde, ou conçoit que cette résultante soit variable et puisse, en conséquence, varier ses effets de diverses manières. On comprend même qu'elle varie nécessairement, et que, chez chaque individu organisé qu'elle produit, elle soit en quelque chose différente, de sorte que chaque individu, considéré comme son produit nécessaire, sera nécessairement en quelque chose plus ou moins différent de tous les autres.
La variation des générations successives, la différence de leurs représentants serait donc la règle universelle ; la ressemblance héréditaire ou spécifique ne serait qu'une conséquence, seulement très-générale, mais non rigoureuse et toute contingente, des lois particulières de l'organisation : c'est-à-dire que tout être vivant aurait une tendance à transmettre à sa postérité une force vitale de développement égale en intensité et en direction à celle qu'il a reçue lui-même de ses ancêtres, si aucune circonstance extrinsèque n'altérait la nature ou la quantité de cette force chez lui ou chez ses descendants, en agissant, soit sur l'organe, soit sur l'acte de la reproduction pour en faire varier les résultats.
En effet, pour que de la loi de développement organique individuel résulte un développement, une évolution, une transformation progressive de l'espèce, il suffit que ce pouvoir de la vie, cette force organique, unique^ou multiple, simple ou complexe, sui generis, ou résultant du concours des forces physiques générales, qui tend à développer et à accroître l'individu, à lui faire traverser toutes les phases de l'âge embryonnaire et fœtal, celle de l'enfance et de l'âge adulte, parfois à travers les plus étonnantes métamorphoses, ne s'arrête pas toujours au même point chez tous les individus successifs d'une même race, ou qu'elle subisse, sous l'action de causes externes et accidentelles, un changement quelconque dans sa direction et son intensité. Qu'elle s'arrête. ou se ralentisse, se précipite ou s'accroisse un peu plus tôt ou un peu plus tard et avec une certaine constance dans son ralentissement ou sa précipitation, son retard ou son avance, chez une longue suite de générations successives, il en résultera que, chez les derniers représentants de la race, laforme de l'âge adulte ou définitif pourra différer beaucoup de ce qu'elle était chez leurs ancêtres. Elle pourra avoir progressé ou rétrogradé en complication ou en perfection organique, rétrogradé par une suite d'arrêts partiels de développement, progressé par une série contraire de développements précipités. Il y aura eu progrès, soit avec une longévité plus grande, soit par suite d'un développement fœtal plus rapide ou plus prolongé. Il y aura eu décadence, soit avec une existence ou seulement une enfance plus courte, soit avec un développement seulement plus lent et incomplet. Il suffirait donc après cela que la force de développement, le mouvement organique, le pouvoir de la vie, eût augmenté graduellement d'intensité à travers la série totale des (vénérations qui ont vécu sur notre globe, pour qu'il en soit résulté une gradation
progressive, générale el évidente dans les fonncs vivantes, une complication croissante de leurs organes et un perfectionnement correspondant de leurs tacultés.
On conçoit même que si cette loi n'eût pas été troublée en son action par d'autres causes accidentelles la série organique totale, résultat complexe de ces lois, aurait montré une gradation continue partout également progressive, sans irrégularités ni lacunes et, dans ses diverses séries, autant de chaînes simples et parallèles qu'il y aurait eu de plans ou types primitifs d'organisations. Ainsi nous aurions eu une série linéaire de rayonnes, une autre de mollusques, une troisième d'articulés, une quatrième de vertébrés, chacune sans ramifications, sans bifurcations et sans autres lacunes, dans la totalité de chaque série, que celles qui auraient résulté de la disparition normale des individus successifs, représentant toutes les variétés intermédiaires, toutes également équidistantes. Mais si la loi de progression eût été constante et générale chez tous les individus, si la force de développement el de transformation n'avait subi aucun moment d'arrêt ou de retour, chaque individu constituant une variété, et ces variétés disparaissant toutes par la mort de l'individu, sans pouvoir se perpétuer et nous envoyer de représentants, nous ne verrions aujourd'hui vivantes que les formes ou même la forme supérieure de chaque type. Tout le reste aurait disparu, emporté dans le renouvellement des générations. Do même le règne végétal, au lieu de nous offrir la multitude de ses familles, si diversement entre-croisées, ne nous montrerait peutêtre que trois espèces, tout au plus trois genres, formes dernières et supérieures de trois séries parallèles, dont nous ne pourrions connaître qu'à l'état fossile les formes intermédiaires et primitives.
Mais l'équilibre du monde résulte justement de ce qu'aucune force n'y agit seule, sans être troublée en son action par des forces contraires, et de ce que toute loi de fait est nécessairement limitée par d'autres lois de fait également positives. Chaque être organisé peut donc être considéré comme uue force centrale, individuelle, isolée, en lutte constante contre les autres forces, agissant dans le domaine de la nature. Chacun de ces êtres éprouve des besoins; il est placé sous la loi des conditions d'existence. Selon que ces conditions d'existence sont ou non remplies, ou remplies en certaine mesure et de telle ou telle façon, la loi de développement individuel, la force vitale, le pouvoir de la vie est plus ou moins troublé, accéléré ou ralenti, augmenté ou diminué, modifié de mille façons diverses en chaque individu. De ce trouble, de ces modifications constantes dans l'intensité ou la direction de ce pouvoir, cause ou force, effet ou phénomène complexe, résultent donc naturellement le développement ou les modifications de l'espèce, comme une suite de la modification des besoins. C'est cet ensemble de causes extérieures et accidentelles, ou lois extrinsèques de l'organisme, que Lamarck appelle du nom général, abstrait, synthétisé de cause modifiante, expression claire pour ceux qui veulent comprendre, obscure pour ceux qui ne demandent pas mieux que de trouver partout des qualités occultes ou des entités.
De ces deux pouvoirs, forces ou causes, résulte, comme Lamarck l'écrivait en 1801 {Système des animaux sans vertèbres. Discours d'ouverture, p. H), que la nature, avec du temps et des circonstances favorables, a pu former tous les êtres sans intervention directe d'une puissance extra-mondaine. Or, le temps est infini dans sa durée et la nature en dispose dans sa totalité illimitée. Quant aux circonstances favorables, sans lesquelles le temps ne pourrait rien, ce sont-
tout simplement les influences des climats, la variation de la température locale, la nature changeante des milieux, la diversité des lieux, celle des habitudes, des mouvements, des actions qui en résultent, enfin les conditions de vie essentielle : moyens de vivre, de se nourrir, de se conserver, de se défendre, de se multiplier, etc., etc. « Par suite de ces influences diverses, les facultés se fortifient par l'usage , se diversifient par les nouvelles habitudes longtemps conservées et, insensiblement, la conformation, la consistance et, en un mot, l'état des parties, ainsi que des organes, participent des suites de toutes ces influences, se conservent et se propagent par la génération. »
Ce que Lamarck appelle le pouvoir de la vie n'est donc bien que la faculté de variation individuelle de Ch. Darwin, faculté constatée par l'observation en une mesure déjà fort étendue et admise par Linné et par Buffon comme un fait incontestable et général de l'organisation. Seulement , l'expression concrète de Darwin n'exprime que le fait considéré comme effet sans remonter au delà ; l'expression abstraite de Lamarck exprime la cause du fait en la synthétisant, sans chercher ni à la définir dans sa nature, ni à la préciser dans ses phénomènes concrets.
De la cause modifiante, considérée de même dans son ensemble général e( synthétique, résulte d'autre part l'adaptation des organes aux besoins sous l'empire de la loi de vie et de mort qui menace tout être chez lequel cette adaptation n'a pas lieu en une mesure suffisante, sinon toujours complète. C'est ce que Lamarck énonce dans sa troisième loi ou loi d'adaptation des êtres vivants à leurs conditions de vie : c'est, en réalité, la loi de sélection.
S'il ne fait point mention, dans sa formule, de cette menace de destruction qui plane sur tout être chez lequel cette adaptation est insuffisante, c'est qu'elle est évidente par elle-même. L'énoncer spécialement est presque ce que nos voisins les Anglais appellent un truism. Il faut bien avouer cependant que c'est lu simple énonciation de ce truism et l'étude précise et détaillée de toutes ses conséquences qui a permis à Darwin de compléter la théorie de Lamarck, demeurée sans cela imparfaite, sinon pour lui-même et dans sa pensée, du moins pour ses lecteurs et surtout pour ses adversaires.
Quant à la quatrième loi ou loi d'hérédité, elle est également incontestable et incontestée dans sa généralité. Tout ce qu'on peut reprocher à Lamarck, c'est de ne l'avoir pas suffisamment précisée dans ses effets et ses conséquences, soil générales, soit exceptionnelles, et d'avoir laissé ainsi à son successeur la tâche de la compléter.
Mais ce que Lamarck a complètement réussi à établir, et c'était le point fondamental de toute sa théorie, c'est comment la complication si singulière de la série organique, avec ses ramifications enchevêtrées, presque toujours divergentes, mais parfois aussi parallèles et même convergentes, là si évidemment progressive, là plutôt rétrogressive, autre part comme stationnaire et formant des groupes verticillés plutôt encore que des lignées sériaires, a pu résulter de l'action combinée de deux causes ou forces en quelque sorte opposées. A ce qu'il nomme pouvoii de la vie, c'est-à-dire à la force organique interne, toute spéciale, qui préside au développement normal de chaque individu, il faut en effet attribuer la composition croissante de l'organisation et, par suite, son évolution progressive évidente à travers la suite des temps et des générations. La cause modificatrice, au contraire, agissant comme force externe, sous ses mille modes variés et accidentels, a eu pour effet de produire des interruptions, des déviations diverses dans l'action
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de ce pouvoir interne ou force intrinsèque de l'organisation, c'est-à-dire les lacunes et les ramifications enchevêtrées de la série progressive totale'. On comprend ainsi la formation d'espèces différentes, mais souvent équivalentes par le de^ré de perfectionnement de leur organisation et que leurs analogies permettent de réunir en genres formant eux-mêmes des familles naturelles, réunies à leur tour par certains caractères de plus en plus constants en ordres de classes et embranchements. Tout notre système de classifications en groupes subordonnés à d'autres groupes, en vertu de rapports de plus en plus généraux, se trouve donc expliqué sans avoir recours à aucun plan prédéterminé par une intelligence dirigeant les forces de la nature, et sans qu'il y ait besoin d'invoquer d'autre cause finale que la nécessité où se trouve chaque individu vivant d'avoir, à chaque moment donné de sa vie, une organisation suffisamment, sinon rigoureusement et absolument conforme aux conditions essentielles de son existence, à défaut de laquelle il est détruit, lui et sa postérité.
La loi de développement individuel, si évidente que pose Lamarck, a besoin en effet, pour devenir loi de développement spécifique, que la cause modificatrice agissant extérieurement, par les influences ambiantes et intérieurement par les besoins résultant de nouvelles conditions de vie, lui en fournisse les occasions ; autrement, on ne voit pas pourquoi cette force vai-ierait chez les divers individus en dépit de la loi d'hérédité. Mais cette force n'agit, comme loi transformatrice des espèces, que par son exubérance ou sa diminution chez les individus exposés à des variations dans leurs conditions de vie, variations qui déterminent elles-mêmes cette diminution ou cette exubérance.
Ce pouvoir de la vie, cette force spontanée de développement progressif est donc cause simplement potentielle et virtualité pure, subordonnée dans son action à la cause modificatrice, seule efficiente, occasionnelle et finale ; car, sans le concours de celle-ci, celle-là ne peut rien pour changer l'organisation d'une espèce : c'est-à-dire tant que cette espèce demeure dans des conditions de vie identiques ou équivalentes, comme Lamarck, en plusieurs endroits, le déclare expressément.
Lamarck n'a donc point admis un progrès nécessaire et fatal dans l'organisation et provenant des lois de l'organisation même, mais une possibilité virtuelle de progresser rendue efficace et actuelle par le concours do circonstances favorables.
Lamarck n'a point admis non plus que toute organisation puisse se transformer en une autre essentiellement différente. Gomme Darwin, il reconnaissait trop bien la puissance de ia loi d'hérédité. Seulement il attribuait de plus à ce pouvoir de la vie, à cette force interne de développement organique, une action directrice sur la nature des changements que des conditions de vie nouvelles peuvent déterminer chez une espèce. Jamais l'influence du milieu ambiant, du climat, de la nourriture ou des habitudes n'aurait pu, selon lui, changer le type fondamental et héréditaire d'un être vivant ; mais seulement développer ce type suivant une série de plans secondaires spéciaux pouvant également s'adapter à son organisation. En un mot, de ce qu'est un être vivant, résulte ce qu'il peut ou ne peut pas absolument devenir. C'est donc bien du pouvoir de la vie, de l'impulsion vitale primitive, de sa quantité, intensité et direction que provient le plan général d'un être, son type inaltérable, dès qu'il est défi-
* Histoire des animaux sans vertèbres, p. 15't.
nltlvement dessiné, et dont tous ses autres états successifs ne peuvent être que les développements régis par certaines lois impérieuses. Conséquemment, c'est cette force ou pouvoir qui détermine, [avec la nature, la direction et l'étendue des variations survenues, sous l'influence de la cause 'modificatrice extrinsèque, la forme totale interne ou externe des nouveaux organes qu'un être vivant peut acquérir par suite de ces variations. C'est elle enfin qui décide sa mort, si ces variations possibles sont insuffisantes pour l'adapter à son milieu. On aura beau placer un mollusque dans les conditions de vie d'un oiseau, jamais le pouvoir de la vie ne lui fera pousser un bec, des pieds, des ailes, des plumes et tous les organes internes correspondant à une vie aérienne ; mais qu'une espèce de mollusques, originaire de mers profondes, soit amenée à vivre peu à peu dans des eaux où elle subit l'action de la lumière, où elle trouve d'ailleurs une nourriture abondante, fortement chargée de matières calcaires, elle sera modifiée dans sa forme, sa couleur, ses appendices, ses organes internes, et, après plusieurs émigrations successives, dans des eaux de plus en }>lus basses et des variations cori'espondantes, elle pourra se transformer lentement en espèce d'eau douce, ou même en espèce terrestre, si elle possède un organe, d'autre part inutile, qui puisse par degré s'adapter à remplir les fonctions d'un poumon. Après un temps considérable et une longue suite de péripéties diverses, la souche marine aura donc donné naissance à une espèce terresti'e qui, bien que très-modifiée dans son organisation physiologique, au point d'appartenir à un groupe très-éloigné de celui dont ses ancêtres marins ont fait partie, n'en gardera pas moins beaucoup des caractères extérieurs et accessoires de ce type ancestral que les conditions d'existence peuvent développer, altérer très-diversement, mais non pas transformer dans son plan fondamental.
La loi de corrélation des organes formulée par Cuvier, et dont il a fait abus, n'est donc qu'une des formes, une des lois dérivées de ce pouvoir de la vie, de cette force qui tend à développer l'organisation suivant certains plans déterminés et certaines règles évolutives fixes et spéciales. C'est cette loi qui, avec celle d'homologie, entretient dans les formes vivantes, à travers les influences capricieuses des causes modificatrices, et suivant des formules géométriques d'une complication extrême, cette symétrie harmonieuse qui eu fait la beauté et sans laquelle les êtres vivants ne seraient que des monstres araorplies, désordonnés, hideux.
On a vivement critiqué Lamarck pour avoir affirmé dans sa troisième loi que les organes naissent des besoins. Comment! s'est-on demandé, parce qu'un oiseau a besoin de voler il lui poussera des ailes? Parce qu'à un autre il est utile de nager, ses pieds deviendront palmés? Des griffes pousseront au tigre pour lui permettre de déchirer sa proie, et la haine impuissante du serpent contre ses ennemis lui fera venir une poche à venin dans la mâchoire? Si en effet Lamarck avait soutenu de pareilles choses, on le taxerait d'absurdité à bon droit. Mais nulle part on ne trouve dans ses ouvrages qu'il ait cru à l'apparition spontanée et tout d'une pièce d'un organe entier, complet et adapté dès le premier instant, comme par un coup de baguette magique, aux fonctions qu'il devait remplir, aux besoins qu'il devait satisfaire.
Le plus souvent, dans l'expression d'une doctrine nouvelle, les mots toujours plus généraux et en même temps plus définis que les choses, trompent sur lo sens des idées. Dès que l'on prononce ce mot : organe, chacun évoque aussitôt
l'image du plus complet, du plus apparent, du mieux limité, du plus typique des oreanes; ce sera l'aile chez l'oiseau, la nageoire chez le poisson, la griffe ou les défenses chez le lion. Les naturalistes qui savent pourtant que chez un être organisé tout est organe, puisque tout en quelque mesure a sa fonction, tombent dans cette illusion comme les autres.
En réalité, dit Darwin, avec raison, tout organe, dans son état actuel, n'est jamais aussi parfaitement adapté que possible à la fonction qu'il remplit, car on peut toujours concevoir une aile plus forte, des pieds plus légers, un œil plus perçant, un odorat plus fin. C'est que tout organe, dans son état actuel, n'est, en général, que la transformation d'autres organes antérieurs, déjà préexistants chez les formes ancestrales, dans un état différent et pour de très-différentes fonctions. C'est à partir du moment où, sollicité par de nouveaux besoins, cet organe a commencé à remplir, tant bien que mal, ses fonctions actuelles, qu'il a éf^alement commencé à s'y adapter, afin de les mieux remplir. Tel organe antérieur a donc été la matière première de celui qui l'a suivi; et, comme matière, il a en effet préexisté à la forme nouvelle qu'il a reçue, sous l'action modificatrice des besoins nouveaux ressentis dans de nouvelles conditions de vie. Mais cette matière première, à l'aide de laquelle le pouvoir de développement de la vie, satisfaisant à de nouveaux besoins, fera un organe nouveau et peut-être très-différent, n'est pas cet organe lui-même, puisque celui-ci jouait un autre x'ôle dans l'économie, y portait un autre nom correspondant à d'autres fonctions, avait une autre organisation pour un autre but, et n'a pas encore, au moment où il commence à remplir imparfaitement des fonctions nouvelles, l'organisation qui y correspond exactement et qui ne se développera que peu à peu par et pour de nouveaux usages, et à mesure que ces usages deviendront plus fréquents et qu'il y sera mieux adapté.
Ou se tromperait étrangement si l'on croyait que nos vertébrés n'ont commencé à marcher que lorsqu'ils ont été pourvus de quatre membres aussi parfaits que ceux que nous leur voyons aujourd'hui, quand aucun ennemi mieux doué qu'eux pour la progression sur le sol ne pouvait les y poursuivre. Que de temps ils ont rampé peut-être à l'aide de nageoires et de moignons, ou sauté péniblement à l'aide des contractions successives de leur axe vertébral ! Le développement embryogénnaire des mammifères nous autorise à croire que nos quatre membres ont d'abord été organisés pour la natation, et que c'est dans un état déjà beaucoup plus parfait que celui des membres du morse, qu'ils ont été adaptés à la marche et au saut. Or si quatre membres palmés ou en nageoires ont été d'un grand secours pour une natation rapide, cependant les poissons nous prouvent que la natation peut s'effectuer tout autrement et même mieux. Mais si aucun poisson n'avait de nageoires et ne nageait rapidement, la natation rapide ne serait nécessaire à aucun d'eux, bien qu'il fût utile à chacun d'eux d'arriver à nager seulement un peu plus vite que les autres. Il en a été de même pour la marche sur le sol parmi les premiers mammifèies qui y vécurent.
Supposons encore que chez un animal d'ordre inférieur il n'existe que des rudiments de nerfs, capables seulement de lui donner vaguement le sens du tact. Il lui serait cependant avantageux d'entendre ou de voir ses ennemis ou sa proie. Il en éprouve le besoin réel, si son ennemi ou sa proie possède à quelque degré les deux sens qui lui manquent. Si, en vertu du pouvoir modificateur de la vie, un des nerfs du tact devient sensible au son ou à la lumière,
qui ne sont après tout que des vibrations plus subtiles de la matière en contact avec ce nerf, et qu'il mette à profit cette faculté nouvelle, dira-t-on que l'organe apre'cédé le besoin ou que le besoin a précédé l'organe?
Le besoin, toutes les fois qu'il n'est pas d'ordre essentiel et nécessaire, mais seulement d'utilité plus ou moins grande, peut donc subsister chez une espèce pendant de longues séries de générations, avant que chez l'une d'elles la force modificatrice, par une variation heureuse, produise les premiers rudiments de l'organe destiné à le satisfaire. Mais aussitôt que cet organe apparaît, quelque rudimentaire, débile et imparfait qu'il soit, le besoin préexistant s'en saisit, l'emploie, et par l'usage le développe, en attirant spécialement vers cette partie de l'organisation, et en vertu de son activité même, la force modificatrice et le pouvoir de développement organique.
Si donc, au lieu de supposer des transformations subites considérables et dos besoins impérieux naissant tout à coup et ne pouvant être satisfaits que par un organe parfait tout nouveau et immédiatement produit, on veut bien au contraire n'admettre que des variations lentes, presque insensibles, un simple développement graduel et corrélatif d'organes et de fonctions, ayant pour effet des adaptations d'organes préexistants à des fonctions nouvelles, répondant à de nouveaux besoins, on reconnaîtra qu'en effet il est de nécessité logique que le besoin ressenti d'un organe en tel ou tel état ait toujours précédé le moment où cet état, désirable et désiré, a été atteint par l'organe.
On pourrait objecter que puisque le besoin peut souvent préexister si longtemps à l'organe il ne crée donc pas celui-ci, il n'en est pas la cause. Évidemment ce n'est pas d'une manière rigoureuse que l'on peut dire que le besoin crée l'organe. Le besoin, qui n'agit ici que comme un mode de la cause modificatrice, ne peut rien sans le secours fortuit du pouvoir de la vie ou faculté de développement organique. Mais d'un autre côté, cette faculté de développement ne peut rien non plus, sans le concours de la cause modificatrice, sinon produire des variations fortuites du développement qui neuf fois sur dix seront inutiles, qui ne répondront à aucun besoin, qui pourront même être nuisibles et monstrueuses, au point d'amener la destruction des individus chez lesquels ils se sont produits, et qui, conséquemment, même dans le cas où ils n'entraîneraient pas la mort, auront une tendance à rester à l'état rudimentaire ou même à se résorber durant les générations suivantes. Ces développements inutiles ou nuisibles, ces variations fortuites n'en auront pas moiilS toujours été produites et ©ccasionnées par quelque circonstance extérieure comprise dans l'ensemble des causes modificatrices, agissant alors contrairement aux besoins existants au lieu de les favoriser, ou tout au moins indépendamment de ces besoins.
Dans ces limites, et Lamarck n'en a jamais donné de plus larges à la loi qu'il a formulée, et à laquelle Ch. Darwin n'est venu ajouter que de nouvelles preuves et de nouveaux développements, il a donc eu raison de soutenir contre ses adversaires que le besoin a toujours précédé la formation complète et définitive d'un organe bien adapté à ses fonctions, et parfois même son apparition rudimentaire. Ceux de ces organes seulement qui n'ont répondu d'abord à aucun besoin et dont l'adaptation à leur fonction est restée très-imparfaite peuvent tout au plus être considérés comme ayant précédé le besoin nouveau qui en a déterminé l'emploi et comme n'ayant pas encore été suffisamment et complètement modifiés par l'usage résultant de ce nouveau besoin.
En prenant les choses dans l'état où nous les voyons, quel est l'animal
poursuivi par un ennemi de sa race qui ne sente le besoin de courir, voler ou nager plus vite que ses pieds, ses ailes ou ses nageoires ne le lui permettent; qui, poursuivi sur terre, n'aurait avantage à pouvoir se réfugier dans l'air ou dans l'eau et réciproquement; qui, en quête d'une proie, n'éprouve l'utilité d'une vue plus perçante, d'une ouïe plus fine, d'un odorat plus subtil ? 11 nous faut bien admettre qu'à toutes les époques il en a été ainsi, et que de tout temps, chez tous les êtres vivants, comme nous-mêmes nous l'éprouvons si souvent, les besoins et les instincts, dépassant les limites des facultés et la puissance des organes, ont été la cause de leur développement. Dans l'immanité n'est-ce point le besoin toujours préexistant, qui, surexcitant les facultés intelleclectuelles, l'instinct de curiosité, celui d'industrie, a poussé l'homme à faire de nouveaux emplois de ses organes et à compléter son organisation physique en inventant des armes, puis des outils, puis enfin des arts, des sciences et toutes ces commodités de la vie qui, dépendant de ses penchants, lui en permettent la satisfaction, et dont l'invention n'a jamais précédé, mais a toujours suivi le besoin ou la passion qu'elles étaient destinés à satisfaire ?
La théorie de corrélation des besoins et des organes, telle que Lamarck l'a résumée en 1815, à la fin de sa carrière, dans son introduction à l'Histoire des animaux sans vertèbres, se trouve formulée dans les lois suivantes :
I. « Tout changement un peu considérable et ensuite maintenu dans les circonstances où se trouve chaque race d'animaux, opère sur eux un changement réel dans leurs besoins ».
II. « Tout changement dans leurs besoins nécessite pour eux d'autres actions et par suite d'autres habitudes ».
m. « Tout nouveau besoin nécessitant de nouvelles actions exige de l'animal qui l'éprouve, soit l'emploi plus fréquent de telle de ses parties dont auparavant il faisait moins d'usage, ce qui la développe et l'agrandit considérablement, soit l'emploi de nouvelles parties que les besoins font naître insensiblement par des efforts répétés. »
C'était déjà ce qu'en d'autres termes il avait exprimé dans sa philosophie zoologique, où on lit les deux lois suivantes qui résument toute sa théorie :
1° « Dans tout animal qui n'a point dépassé le terme de ses développements, l'emploi plus fréquent et soutenu d'un oï"gane quelconque fortifie peu à peu cet organe, le développe, l'agrandit et lui donne une puissance proportionnée à la durée de cet emploi ; tandis que le défaut d'usage de tel autre organe l'affaiblit insensiblement, le détériore, diminue progressivement ses facultés et finit par le faire disparaître. »
2" « Tout ce que la nature a fait acquérir ou perdre aux individus par l'influence des circonstances où leur race se trouve depuis longtemps exposée, et, conséquemment, par l'influence de l'emploi prédominant de tel organe, ou par celle du défaut constant d'usage de telle partie, elle le conserve par la génération aux nouveaux individus qui en proviennent, pourvu que les changements acquis soient communs aux deux sexes ou à ceux qui ont produit ces nouveaux individus. »
Si, à celte dernière loi, Lamarck eût ajouté seulement ces seuls mots : Pourvu que ces changements soient utiles à la conservation des individus ou à celle de l'espèce et donnent à celle-ci ou à ceux-là quelque avantage sur les espèces ou les individus moins modifiés, sa théorie eût été complète et identique à celle de Gh. Darwin, dont le nom, maintenant devenu^européen, menace de jeter son
ombre sur celui de l'homme qui l'a précédé d'un demi-siècle dans la même voie.
On peut même dire que si Lamarck n'a pas exprimé explicitement cette condition de la théorie, elle est contenue implicitement dans les formules qui précèdent ; car du fait même que Lamarck considère les changements survenus dans l'organisation comme résultant de nouveaux besoins, ou du moins ne considère que ceux-là et néglige les autres comme indifférents, il ressort que chacun de ces changements est utile, et, conséquemment, dans les conditions nécessaires pour être développé par l'usage et l'habitude et conservé par l'hérédité.
Si le principe de sélection naturelle et celui de concurrence vitale, dont il dépend, ne sont pas énoncés par Lamarck, en revanche la loi d'hérédité des variations acquises et cette autre loi, dite ofuse and disuse, par le natura» liste anglais, en vertu desquelles tout organe inutile tend à disparaître dans une longue suite de générations, tandis que tout organe d'un usage fréquent et nécessaire tient à s'accroître et à se développer, sont exprimés ici aussi nettement que possible.
Si Lamarck semble donner à la loi d'hérédité des variations acquises un caractère trop général, trop absolu, démenti par des exceptions nombreuses; s'il méconnaît les lois de l'atavisme ou cette grande loi de retour au type dont on a tant argué contre lui; s'il ne discute pas même les objections qu'elle peut fournir contre sa théorie; s'il sait peu de choses sur l'hybridité, le métissage, la fécondité limitée ou continue des sujets croisés, hâtons-nous de dire que ce sont là les produits de cinquante années de travaux, d'études, d'observations, de voyages poursuivis dans toute l'Europe et ailleurs par les naturalistes de toutes les nations, depuis que la Philosophie zoologique et V Introduction à l'histoire des animaux sa^is vertèbres ont été écrites. Si Darwin a eu le mérite d'en faire un judicieux emploi, on ne peut en aucune façon reprocher à Lamarck d'avoir ignoré ce qui n'existait pas de son temps, et il faut reconnaître qu'avec la série si incomplète de matériaux dont il disposait il n'a pu mieux faire , et il a fait énormément.
Nous devons cette justice à Lamarck que, bien qu'ayant marché avec témérité dans la voie des hypothèses, il s'est trouvé avoir marché dans le droit chemin du vrai. Sa théorie, bien que sous une forme abstraite et en quelque sorte plutôt spéculative et rationnelle qu'expérimentale, ce qui la fait sembler vague à certains esprits peu philosophiques, est au fond identique à celle de Ch. Darwin. On peut dire qu'elle est complète quant aux principes généraux, aux grandes lois de faits. Sauf de bien légers détails, il n'y a rien dans la doctrine de l'auteur de la Philosophie zoologique qui soit contraire à celle que l'on trouve développée dans VOrigine des espèces ou qui ne s'y trouve implicitement ou explicitement contenu. Si donc le naturaliste anglais doit être un jour considéré comme le Galilée de la science de la vie, à Lamarck doit revenir la gloire d'en avoir été le Kopernic. Darwin a vu, comme l'astronome de Florence, que la terre tourne ; mais Lamarck, comme Kopernic, a affirmé auparavant qu'elle tournait.
Il faut même signaler dans la théorie de Darwin des lacunes qui n'existent pas dans celle de Lamarck.
La première se contente de constater le fait des variations individuelles, et cet autre fait, non moins évident, mais non moins mystérieux, d'un développement généralement progressif de l'organisation, sans chercher à les expliquer; tandis
que la seconde remontant à la cause de ces deux faits les rattache l'un à l'autre à l'aide de la loi du développement individuel et spécifique résultant d'un mode ou effet particulier de la vitalité. Darwin, du reste, constatera un autre fait dépendant de cette même loi : c'est le principe d'hérédité des variations à l'âge correspondant ou un peu plus tôt, duquel ressort toute l'explication du développement embryonnaire.
Remarquons également que Darwin se refuse à aborder le problème de l'apparition de la vie elle-même. Il nous montre comment les variétés, et les sousespèces deviennent elles-mêmes espèces, puis souches de genre et enfui d'ordre <.'t de classes, jusqu'à nous faiie entrevoir à l'origine de tous les êtres vivants un prototype unique, non-seulement quanta la forme, mais quant au nombre. 11 ne s'explique nullement sur la nature et l'origine de ce prototype presque aussi abstrait que celui de Robinet. Lamarck, au contraire, sans faire converger nécessairement les unes vers les autres toutes les séries parallèles d'êtres organisés que nous présentent nos classifications, à leur origine, voit des êtres multiples, animalcules infimes, amorphes, essais spontanés de la vie, spontanément organisés au sein des mers du globe, et non pas seulement à une époque reculée, où les conditions de la vie étaient essentiellement difféi'entes, mais partout, toujours et encore sous nos yeux, autour de nous, en nous. Avec Lamarck, nous devons toujours espérer voir se produire des types formés sur des plans nouveaux ; avec Darwin, nous ne pouvons espérer que des modifications de plus en plus profondes des types existants.
Qui des deux a raison? Pour décider cette question, il faudrait que le problème de la génération spontanée fût résolu et il ne l'est pas. Quoi qu'il en soit, la doctrine de Lamarck seule se présente à nous comme un système complet, tout d'une pièce. C'est une philosophie. Ch. Darwin en a élucidé certains problèmes, en a éclairé vivement quelques parties. 11 est venu ajouter des faits, des preuves, des témoignages irrécusables aux vues originales et personnelles de Lamarck, à ses intuitions de génie. 11 a précisé dans leurs détails les lois formulées par le l)hilosophe français en les étayant d'une chaîne puissamment tressée de lois secondaires dont l'une appuie et soutient l'autre. De sorte que, si l'on pouvait dire des vues de Lamarck : ce sont des hypothèses; la doctrine de Lamarck, appuyée sur Darwin, est devenue une théorie; comme le système du monde, imaginé par Kopernic, et observé par Galilée, n'est devenu la loi de gravitation universelle qu'en passant par l'esprit de Newton.
Mais le naturaliste anglais n'a pas été le seul à venir apporter à la doctrine de transformation, telle que nous l'a léguée Lamarck, des éléments nouveaux, des faits, des preuves. Tout le dix-neuvième siècle y a travaillé avec tous ses savants, et, il faut dire, toute sa science. Elle doit presque autant à ses adversaires qu'à ses partisans.
11 est certain que, comme les beaux travaux anatomiques de Cuvier sur les mollusques, les articulés, les zoophytes ont puissamment aidé Lamarck dans les heureuses réfoimes qu'il a tentées dans la classification des invertébrés, de même la découverte et la reconstruction de tant d'espèces fossiles des gypses de Montmartre ou d'autres terrains, la détermination de leurs affinités, ont dû influer sur l'auteur de la Philosophie zoologique et lui fournir la matière première de ses inductions hardies. Les formes de la vie se multipliaient ainsi, non plus seulement dans l'espace, mais dans le temps. L'origine de la vie reculait indéfiniment et, à mesure que quelques lacunes se comblaient dans nos séries, il deve-
nait facile de prévoir que toutes les autres pourraient également un jour disparaître. Les progrès de la géologie et de la paléontologie étaient donc les facteurs nécessaires d'une théorie complète du transformisme. Lamarck n'attendit pas que tous ces progrès fussent accomplis pour écrire son système ; mais une fois ce système écrit, chaque progrès nouveau, chaque découverte de nos géologues dut venir le confirmer dans ses convictions.
Gela ne suffisait pas encore. Il fallait de plus qu'à travers toutes les variations de détail, toutes les adaptations d'organes aux besoins et aux conditions de vie dont on saisissait la trace sur chaque nouvelle forme découverte, on put suivre chez toutes ces formes les modifications d'un plan ou type fondamental invariable. 11 fallait que chez tous les représentants d'un même type, chez tous les descendants probables d'une souche commune on pût constater l'influence de l'hérédité dans le nombre ou la disposition corrélative des éléments mêmes de l'organisme, cette œuvre fût-elle d'Etienne Geoffroy-Saint-Hilaire.
Déjà, du reste, dès 1794, à cette même époque où Lamarck était appelé à étudier la zoologie au Muséum en même temps qu'à l'enseigner, Goethe en Allemagne écrivait son judicieux et brillant opuscule sur la Métamorphose des plantes, et, par une intuition de génie, suivait dans chaque organe du végétal les transformations d'un élément premier identique à la feuille, c'est-à-dire du segment végétal, véritable individu physiologique et centralisé de cette agrégation vivante qu'on nomme une plante. Les vues de Goethe passèrent presque inaperçues, grâce au dédain trop ordinaire des savants pour les poètes. Elles n'attirèrent les éloges qu'elles méritaient que lorsque les travaux d'Etienne Geoffroy-Saint-Hilaire en anatomie zoologique en eurent montré toute l'importance en anatomie végétale, et ce ne fut qu'en 1818 que parut le premier volume de la Philosophie anatomique. Mais la grande et féconde idée qui en était le principe fondamental, la grande théorie deVunité decompositioti organique que l'auteur devait y développer était déjà presque entière dans les mémoii'cs qu'il publiait dès 1806 et 1807. Dès cette époque, elle eut de nombreux disciples en Allemagne, quand elle était presque encore ignorée en France. Kilmeyer, Meckel, Autenrieth, Oken, lui donnaient même des développements outrés.
D'après la doctrine féconde des homologies, tout animal, du moins parmi les vertébrés, était formé d'un certain nombre de segments primordiaux, individualités premières susceptibles de se modifier à l'infini dans leurs formes, en restant fixes dans leurs connexions relatives. Ces segments peuvent produire dos appendices divers, qui en sont en quelque sorte la répétition et qui, également, sont indéfiniment modifiables. La vertèbre est donc l'animal élémentaire, sa matière première, son prototype, et par son agrégation, sa multiplication, ses développements évolutifs, elle arrive à constituer toutes les formes réelles ou possibles du type vertébré. Cet élément, en effet, se retrouve, différent seulement quant au nombre, variable dans sa forme ou ses appendices, d'un bout à l'autre de la série. A travers ses différents termes on suit ses modifications graduelles. Chez le singe comme chez le lion, chez l'éléphant ou le cétacé, cette charpente primitive reste identique. Dans la main de l'homme on retrouve les mêmes os que dans l'aile de la chauve-souris, le pied du cheval ou la nageoire du morse. Quel appui donné à la doctrine de Lamarck! Pourquoi des organes formés par de si différentes fonctions restent-ils identiques, gardent-ils tant de détails communs? De quelle utilité peut être au cheval cette multitude d'osselets enfermés dans son ongle unique, et pourquoi retrouve-t-on deux jambes parfaites enfer-
mées dans la queue d'un célacé? Ces faits si éloquents, démontrés par Geoffroy- Saint-Hilaire, ne parvinrent point cependant à ébranler le dédain de Cuvierpour la théorie de Lamarck, son rival en gloire. Mais on peut croire que ce furent ses antipathies contre la doctrine de Lamarck qui firent de lui l'adversaire d'Etienne Geoffroy et l'emportèrent à contester une des plus magnifiques découvertes de la science moderne.
Etienne Geoffroy qui, déjà en 1794, avait admis que toutes les espèces d'un même type pouvaient provenir d'une souche commune, devait être entraîné, au contraire, à conclure en faveur d'un principe de variabilité dans des limites très-étendues. Mais, selon lui, ces limites existaient. L'auteur de la Philosophie anatomique , qui arrivait à retrouver jusque chez le poisson l'osselet de l'oreille de l'homme, pouvait admettre un lien quelconque entre tous les vertébrés; mais au delà plus d'analogie : tout était nouveau, tout était construit sur un autre plan. Cependant, le lien qu'Etienne Geoffroy établissait entre les vertébrés, d'autres le cherchaient entre les êtres de types inférieurs. Blainville et Cuvier, par leurs sévères méthodes de classification, leur facilitaient la voie malgré eux, et M. Diigès était conduit à diviser l'articulé en un certain nombre de zoonites élémentaires, comme Et. Geoffroy à voir dans le vertébré une agrégation de vertèbres modifiables.
La modification du type, dans des limites très-étendues, et qui pouvaient s'étendre à tout un embranchement, était donc possible logiquement. Malgré les assertions contraires de Cuvier, un os pouvait s'altérer dans ses proportions, dans sa forme, entraînant la modification de l'organe dont il était la charpente. De même un article, chez un insecte, pouvait être à tour de rôle patte ou mâchoire. Enfin des segments entiers, ou leurs appendices, pouvaient apparaître ou disparaître, se multiplier ou se souder, se métamorphoser de mille manières par l'atrophie ou l'évolution. Les connexions seules restaient fixes et rappelaient le plan général, une fois ce plan déterminé par les tendances typiques qui pouvaient n'être que la manifestation de la loi d'hérédité à longue date.
Il fallait poursuivre cette unité fondamentale du plan, non pas seulement chez les êtres normaux mais jusque dans leurs anomalies. C'est ce qu'entreprit Et. Geoffroy, suivi bientôt avec succès dans cette voie par son fils. Même chez le monstre, l'unité de composition se maintenait. Le principe demeurait inaltéré, triomphant. Chez le monstre, il n'y avait jamais qu'atrophie, arrêt ou excès de développement, soudure ou multiplication des parties analogues, reduplication ou bifurcation des appendices, sans jamais rien changer à la constance des connexions. Le type spécifique, altéré dans son entier, se retrouvait inaltéré dans ses parties, souvent caché, latent, mais toujours suivant des lois d'évolution fixes où rien n'était laissé à ce qu'on avait nommé le caprice de la nature. Le monstre produit était bien un être nouveau, mais qui apportait avec lui en héritage sa part de ressemblance avec sa parenté. Ses formes rappelaient parfois quelque autre être d'un groupe éloigné, mais ces rapports étaient superficiels : sous cette trompe, on trouvait la fusion du nez et des mâchoires ; et dans cette queue de baleine deux jambes et deux pieds humains. Ces déformations faisaient songer aux deux pieds du lamantin, également enfermés inutilement dans leur enveloppe, et l'on entrevoyait comment un visage pouvait devenir museau, ou réciproquement, non par des métamorphoses, des sauts soudains, mais par une série de variations lentes, l'une succédant à l'autre à longs intervalles.
Ce travail d'anatomie comparée que Cuvier, Et. Geoffroy, Blainville, De Serres,
(Jwen poursuivaient sur les formes adultes, d'autres l'entreprenaient sur les embryons et là se manifestaient des lois non moins étranges ; là s'accusait d'une façon encore plus claire le principe d'unité de composition organique. Chez tous les êtres vivants le commencement était identique, et cette identité se continuait à travers leur évolution d'autant plus loin et plus longtemps qu'ils étaient plus voisins dans la série organique. A certain moment donné, nul ne pouvait préjuger si tel embryon donné sortait dun œuf de poisson, de reptile, d'oiseau ou de la matrice d'un mammifère ; plus tard, nul n'aurait pu dire encore s'il était destiné à devenir phoque, lion ou singe ; enfin, bien plus longtemps encore le fœtus du singe se distinguait à peine du fœtus humain.
11 eiit été merveilleux que tant de faits nouveaux tous convergents vers une doctrine déjà discutée, raillée, abandonnée, mais pourtant logique, n'eussent fait penser aucun esprit.
Il s'est rencontré un homme dont le génie patient, persévérant, était apte à les recueillir, à les combiner tous dans une grande synthèse, où tout se tient, s'enchaîne réciproquement, et dans laquelle les idées théoriques de Lamarck se montrent renouvelées, rajeunies, appuyées sur la base inébranlable d'un nombre immense de faits, d'observations, de preuves qui, pour tout esprit non prévenu et compétent, forment un ensemble irréfutable : cet homme, c'est Ch. Darwin.
Petit-neveu d'Érasme Darwin, auteur à' une zoonomie, ouvrage étendu et hardi qui, publié en ll^A, eut l'honneur d'être traduit en plusieurs langues et que l'on a peut-être depuis trop oublié, l'étude de la nature était chez lui une tradition de famille. Une situation indépendante lui permettait de s'y livrer avec ardeur. Hanté depuis bien longtemps par les idées fondamentales de sa doctrine, mais prémuni contre trop de précipitation par le dédain et l'oubli où étaient tombées, parmi les savants contemporains, les vues hardies mais trop hâtives de Lamarck, Gh. Darwin ne voulut livrer les siennes au public qu'appuyées sur un nombre considérable d'expériences personnelles, d'études patientes et d'observations recueillies à toutes les sources les plus authentiques.
Le livre de VOrigine des espèces, publié seulement en 1859, quand son auteur se sentait déjà menacé par le déclin de l'âge, a été l'œuvre de toute sa vie. Ce livre, cependant, nous l'avons déjà dit, ne renferme rien d'absolument personnel à son auteur ; c'est moins une théorie nouvelle qu'une réfutation serrée, pressante, par des faits et des lois, de toutes les objections faites à la doctrine de Lamarck. Seulement, où celui-ci affirmait, Ch. Darwin discute et prouve. Toutes les critiques adressées à la théorie transformiste, telle que l'avait élaborée notre savant français, toutes celles que l'on a dirigées contre l'œuvre du naturaliste anglais, trouvent une réponse quelque part dans VOrigine des Espèces. Cette réponse est un fait constaté où une loi déjà démontrée. Par malheur, la masse même des documents et des arguments pressés dans ce livre, si remarquable et si plein, y produit une sorte d'obscurité qui fait que ce> réponses passent inaperçues.
Tâchons d'en détacher et faire ressortir les principes et leurs déductions.
Lamarck, parti du principe de la variabilité des formes spécifiques sous l'influence changeante du milieu, du climat, de la nourriture, du besoin, des habitudes, avait vu dans chacun des êtres vivants actuels le descendant direct d'autres êtres vivants, moins parfaits, moins bien adaptés à leurs milieux, ou conformés pour des milieux différents, et pour d'autres conditions de vie. Toutes
ces formes diverses, développées à divers degrés, étaient donc les filles, inégales eu di'niite' et en perfection organiques, d'autres formes plus inférieures encore, ayant vécu précédemment. Toutes ces séries généalogiques parallèles descendaient de degré en degré, rétrogressivement, à travers les temps, en convergeant vers un point de dépait uniforme, sinon unique, représenté par les essais les plus simples de l'organisation, nés spontanément des forces inhérentes à la matière et dans sou sein, sans intervention d'aucun acte créateur spécial. Leur développement successif à travers les âges n'était point non plus le résultat d'un plan providentiel, prédéterminé, mais de l'action complexe de? causes secondes et des lois universelles qui régissent l'univers physique : c'est-à-dire que dans ce développement tout était contingent.
Mais, objectait-on, comment concevoir alors qu'à toutes les époques du monde, comme de nos jours, les formes de la vie nous apparaissent en groupes spécifiques finis, définis, nettement limités, et plus ou moins profondément séparés des autres groupes spécifiques voisins ; que ces espèces se laissent elles-mêmes classer en genres plus ou moins nettement tranchés, et ces genres en ordre, classes et autres groupes plus larges encore dessinés sur des plans entièrement différents? Comment et pourquoi se fait-il que toutes les formes spécifiques ne se mélangent pas constamment entre elles dans un inextricable chaos, qu'entre deux formes quelconques il n'existe pas constamment un nombre considérable de formes intermédiaires? Comment enfin retrouvons-nous les traces, les spécimens fossiles d'espèces disparues également bien tranchées? Comment expliquer l'extinction de genres, d'ordres, de groupes entiers qui nous paraissent aussi parfaits que beaucoup de nos groupes actuels et aussi bien adaptés aux conditions de vie actuelle ? Pourquoi de nouveaux types ont-ils remplacé, sans cause ni dessein apparent, ces types éteints? Comment, à côté d'êtres très-perfectionnés voyons-nous se perpétuer encore d'innombrables ébauches de l'organisation, des êtres infimes et souvent hideux, nous montrant un minimum de vie et un minimum d'organisation, inutiles aux autres et à eux-mêmes ou même souvent nuisibles aux formes les plus belles et les plus parfaites de la création vivante?
Il faut convenir que ni Lamarck, ni ses disciples, n'ont su donner à ces objections des réponses satisfaisantes. Ils affirmaient la variabilité, mais ne la réglaient pas. Ils ne pouvaient dire pourquoi telle forme avait remplacé telle autre, lui avait survécu, avait peut-être contribué à la détruire. Ils pouvaient encore moins concevoir quelle loi était venue la limiter, l'enfermer dans une certaine forme fixe, adaptée plus ou moins étroitement à ses conditions de vie. Le pourquoi de cette distribution géographique des espèces, qui fait que rarement, sous un même climat, dans un même milieu deux espèces très-voisines habitent côle à côte leur échappait. Pour rendre compte de tout cela il ne fallait cependant qu'un principe, une loi, et cette loi, ce principe était connu depuis cinquante ans, quand Gh. Darwin y trouva la solution de tant de problèmes. Lamarck aurait pu le connaître et par lui compléter sa théorie, parachever son système, en assurer la victoire contre les railleries dédaigneuses de ses détracteurs en mettant à néant toutes leurs objections. Car ce principe, cette loi, c'était le principe de population posé par Malthus, en 1796, dans une science connexe, qui, à certains égards, peut être considérée comme un des rameaux de la biologie générale : celte science est celle de l'économie des sociéte's humaines.
De la seule multiplication normale et généalogique de l'humanité, multiplication fatalement toujours plus rapide que celle de ses subsistances dans un lieu
circonscrit donné, il résultait, pour l'économiste anglais, qu'un certain nombre d'individus de chaque génération sont fatalement condamnés à mort. Dans l'humanité, ce sont les plus faibles, ou les moins industrieux. De même, se dit Cil. Darwin, chaque espèce tendant fatalement à multiplier ses représentants selon une progression géométrique plus ou moins rapide, il est évident que chacune d'elles suflirait en un certain nombre d'années, à peupler tout le globe, à s'approprier toutes les subsistances qui lui conviennent, si d'autres espèces ne lui disputaient chacune leur part de nourriture et d'espace. A chaque génération, un certain nombre d'individus de chaque espèce seraient donc destinés à périr de faim si d'autres espèces ennemies, plus fortes, n'en vivaient elles-mêmes. Or, dans chaque espèce, quels sont les individus qui succomberont? Ce seront ou les moins habiles à se procurer leur nourriture ou les plus incapables de se défendre contre leurs ennemis. Ce seront les plus faibles, les moins agiles, les plus intelligents, les moins bien doués d'instincts, les moins étroitement adaptés enfin à l'ensemble de leurs conditions de vie. De là un principe directeur, un principe de choix dirigeant l'ordre des choses et tendant à limiter étroitement la variabilité de chaque espèce vivante à chaque moment donné de son existence, et à la maintenir plus ou moins exactement adaptée à son milieu. La concurrence vitale {stniggle for life) que tous les individus d'une espèce se font entre eux, dans un espace donné, occasionne leur sélection, leur choix, d'une manière aussi intelligente et plus sûre, plus rigoureuse que ne peut le faire la science de l'éleveur, choisissant avec soin dans son troupeau les meilleurs sujets pour les multiplier.
Car tout individu en quelque chose inférieur à ses rivaux en force, en agilité, en adresse, en instinct, en constitution, en tempérament, étant à toute époque de son existence où cette imperfection relative de son organisme se produit, exposé à disparaître presque inévitablement et presque toujours avant l'époque où il est apte à se reproduire , il en résulte que les sujets les plus parfaits, seuls se reproduisant, lèguent à leur postérité l'héritage d'une organisation aussi bien adaptée que possible à ses conditions de vie locales. Que la sélection cesse de s'exercer pendant un certain nombre de générations, c'est-à-dire que l'espèce soit isolée dans un vaste pays où elle règne sans rivale et jouit d'une nourriture surabondante, sa variabilité naturelle pourra amener sa dégénérescence d'autant plus rapidement que cette variabilité sera plus grande.
Mais par sa prompte multiplication en raison progressive rapide qui résultera pour elle de ces conditions de vie si favorables, la concurrence reparaîtra avec la sélection et, faisant disparaître bientôt tous les individus aberrants et leur postérité dégénérée, ramènera dans cette variété locale la fixité et l'unité du type avec une adaptation plus étroite encore à ses conditions de vie.
On voit donc déjà ici pourquoi toute espèce vivant à l'état sauvage, au milieu d'espèces rivales et ennemies qui lui disputent sa place au soleil, ou la pourchassent, ne peut avoir qu'une faculté de variabilité très-limitée, sous peine de prompte disparition, et que toutes les espèces chez lesquelles l'hérédité atavique établit une grande fixité du type, durent l'emporter, dans la concurrence générale et à travers le cours des âges, sur les races protéiformes que leur extrême variabilité devait exposer constamment à produire des individus très-incomplétement adaptés à leur milieu.
Et non-seulement la concurrence, avec la sélection qui en résulte, doit s'exercer entre les représentants d'une même espèce locale, entre leurs^races et
leurs variétés, mais aussi entre espèces ou genres distincts. Qu'une espèce de tigre et une espèce de lion habitent une même contrée, le tigre détruira la race rivale du lion ou la race du lion celle du tigre, si l'une est en résultante inférieure à l'autre; car la race inférieure sera ou vaincue ou affamée par la race rivale. Si toutes deux continuent à se perpétuer en une même contrée, c'est qu'elles seront à peu près égales ou équivalentes en force ou que leurs instincts, leurs habitudes différeront assez pour diminuer entre elles la rigueur de la concurrence. Ainsi que l'une ait l'instinct de chasser la nuit, l'autre le jour, elles pourront subsister l'une et l'autre à condition que ni l'une ni l'autre ne deviendra assez nombreuse pour dévorer, soit la nuit, soit le jour, toutes les proies que leur oiïre la contrée. Que l'une s'adapte à chasser dans les plaines et l'autre dans les montagnes, ou à poursuivre des proies entièrement diverses, elles pourront encore se partager le même domaine. Qu'enfin un animal plus puissant ou mieux armé, l'éléphant ou l'homme habite avec elles le pays et, en les chassant l'une et l'autre, diminue le nombre total de leurs représentants, chacune des deux espèces, quoique devenue rare, pourra cependant maintenir son type.
On voit par là quels rapports enchevêtrés résultent de ce seul principe de population de Malthus, et de combien d'applications fécondes il est susceptible; car, désormais, il devient aisé de comprendre comment et pourquoi une espèce même redoutable, bien armée et relativement bien adaptée à ses conditions de vie peut disparaître très-rapidement devant l'immigration d'une autre espèce un peu mieux armée, un peu mieux adaptée encore; pourquoi au contraire une foule de circonstances extrinsèques et contingentes peuvent déterminer sa victoire ou sa conservation ; comment des genres, des groupes, des types entiers ont pu disparaître dans la suite des âges, devant d'autres types et d'autres groupes, de sorte que toujours un ensemble varié de formes, toutes bien distinctes et nettement délimitées, se soit partagé et disputé le règne du monde. Car plus deux formes sont voisines, moins elles ont de chances de se perpétuer en un même lieu, dans les mêmes conditions de vie, au milieu du même ensemble de formes rivales ou ennemies. Si elles se perpétuent en des lieux différents, sous des conditions de vie sensiblement différentes et au milieu d'un ensemble différent de formes animales et végétales, obligées de poursuivre d'autres proies ou de se défendre par d'autres armes et d'autres instincts contre d'autres ennemis, il y a tout à parier qu'en un nombre restreint de générations la faculté de variabilité, latente dans chaque espèce, entrant en jeu, il se sera produit une variété, une race locale bien distincte, rapidement fixée dans ses caractères particuliers et qui peut-être différera assez de la souche dont elle est issue pour devenir ce qu'on appelle une espèce représentative, peut-être aussi bien tranchée que l'est letigre par rapport au lion, le loup relativement au chacal, la chèvre à la brebis, le chamois à l'isard, le cerf au chevreuil.
A l'influence du climat, de la nourriture, de l'usage excessif ou insuffisant des organes, le principe de sélection venait donc ajouter une cause de variabilité bien plus puissante et que Buffon, Lamarck et Isid. Geoffroy-Saint-Hilaire avaient négligée avec inattention. C'était, dans chaque contrée limitée, la composition particulière de sa faune et de sa flore, c'est-à-dire l'ensemble des formes avec lesquelles ou aux dépens desquelles l'espèce immigrante était appelée à vivre et les rapports complexes qui pouvaient ou devaient s'établir entre elle et ces ennemis ou alliés nouveaux.
Le banquet de la vie est toujours trop étroit pour que tous les êtres vi-
vants puissent s'y asseoir. Dès qu'il s'y présente une place vide mille compétiteurs se présentent pour la remplir, parmi lesquels un petit nombre peut-être sont capables de s'y adapter. Les vaincus disparaissent; l'heureux vainqueur seul survit et fait souche de postérité. Or si la compétition est sévère entre individus de même forme, même souche et même sang, entre cousins et frères ; si elle tourne presque invariablement au profit des plus forts, des mieux doués, un hasard heureux décide aussi souvent du succès de la lutte. Entre formes diverses très-éloignées le degré de perfection organique n'influe généralement que très-peu sur la victoire, et un millier d'animalcules infimes l'emportent souvent sur un seul individu relativement très-supérieur. La lutte est aussi vive entre l'animal et la plante ou entre la plante et l'insecte qui vit sur lui en parasite qu'entre le chêne et l'ormeau qui croissent côte à côte, ou entre l'élcphant et le tigre qui se disputent la domination des jungles ou des savanes. Si le parasite devient trop puissant par sa multiplication trop rapide, il épuise et tue l'être qui le nourrit, et meurt bientôt après de sa victoire, s'il ne trouve à s'accommoder avec un nouvel hôte plus vigoureux. L'insecte qui se nourrit de la plante et la menace de destruction, est souvent nécessaire à sa perpétuité, car c'est en cherchant le nectar contenu dans sa corolle qu'il détermine sa fécondation. L'oiseau qui vit de cet insecte est donc lié au sort de deux êtres bien différents de lui : que l'insecte manque à la plante ou la plante à l'insecte, l'oiseau sera obligé de chercher une autre proie que d'autres espèces lui disputeront. Mais si l'oiseau meurt de famine, le faucon qui le guette sera affamé lui-même et ne pourra nourrir sa couvée. L'abondance d'une espèce de taon dans une contrée peut y limiter ou empêcher l'extension d'une espèce aussi puissante que celle du boeuf. Que de nombreux herbivores, au contraire s'y multiplient, la flore sera ravagée; les plantes herbacées broutées en germe ne pourront parvenir à maturité; pas un arbre ne pourra y dépasser la hauteur des gazons vivaces sur leur souche souterraine. La disette des plantes causera celle des insectes ; et le manque de graine et d'insectes causera l'émigration des oiseaux. C'est donc une guerre, une lutte sans fin des forces les plus éloignées entre elles; et aussi une solidarité dont leurs instincts leur donnent bien rarement l'intuition. Auprès de cette guerre de vie et de mort, que tous les individus vivants d'une même contrée ou d'une même mer soutiennent constamment les uns contre les autres, l'influence climatérique est, on le voit, peu de chose. Des plantes, des animaux pourraient vivre en des climats très-différents de ceux qu'ils habitent, s'ils n'y rencontraient déjà un ensemble d'organisations adaptées les unes aux autres et au milieu desquelles ils ne peuvent trouver place. Chaque pelletée de sol contient un grand nombre de graines qui ne peuveiit parvenir à germer faute d'espace, ou dont les jeunes plantules disparaissent étouffées par des rivales plus vigoureuses. A chaque époque de sa vie, un être organisé a donc à lutter pour se nourrir et se défendre, et ne vit qu'à condition de tuer. C'est une loi fatale devant laquelle noti-e raison, créatrice d'une autre justice, s'étonne, mais sous laquelle elle doit se courber, comme devant toute vérité nécessaire, comme devant toute loi de la nature. En chercher la raison est aussi vain que la tentative de se révolter contre elle. Elle est, il faut la subir et s'en accommoder le mieux qu'il nous est possible.
11 résulte donc de ce point de départ que, 'dans la longue suite des temps,
toute espèce, toute forme a dû, soit varier ou s'éteindre, soit faii'e varier ou disparaître d'autres espèces, chaque fois qu'elle a été soumise à un changement
quelconque dans ses conditions de vie totales, c'est-à-dire qu'elle a été placée sous d'autres influences extérieures et au milieu d'un autre ensemble d'êtres vivants.
Dans quelles limites cette faculté de variabilité peut-elle s'exercer chez chaque espèce déterminée? Un fait a frappé Darwin, comme tous les autres naturalistes qui ont soulevé ce problème : c'est que la variabilité est beaucoup plus grande chez nos animaux domestiques ou plantes cultivées que chez les espèces sauvages. La raison en est simple. La sélection naturelle tend chez toute forme établie dans une contrée à en fixer le type d'après des conditions de vie locales, et à détruire tout individu variable qui s'en éloigne; conséquemment, à fixer sa forme par l'accumulation de l'atavisme chez les individus survivants. Que cette race soit au contraire domestiquée par l'homme ; si la servitude ne détruit pas sa fécondité, si elle est compatible avec son organisation, l'esclavage, en détruisant la lutte enire les divers individus qui y sont soumis, substitue à la sélection fatale de la nature la sélection intelligente ou seulement capricieuse de l'homme. Or le premier effet de cette sélection intelligente, ou seulement capricieuse, est presque toujours de protéger les individus variables, ceux qui s'éloignent le plus du type originel. Que cette action se continue longtemps et le croisement, devenant presque inévitable entre ces variétés nouvelles, produira une plus grande variabilité encore. Aussi observe-t on en général que plus une espèce est domestiquée depuis longtemps, plus les races en sont nombreuses, et plus elles restent susceptibles de produire encore et indéfiniment des races nouvelles.
Or, qu'une espèce sauvage soit placée soudain sous des conditions de vie nouvelles, mais en somme favorables et protectrices, telles qu'elles peuvent l'être dans une île encore mal peuplée, ou mieux sur un vaste continent peuplé incomplètement de formes très-différentes entre lesquelles il reste pour l'espèce nouvelle une large place à remplir, et qui, peut-être, lui offrent des proies abondantes et peu d'ennemis, cette espèce se trouvera placée durant la première génération dans des conditions analogues à celles qui résultent de la domesticité.
Non-seulement l'action de la sélection naturelle qui, de concert avec l'action constante du milieu, maintenait dans sa patrie originelle la fixité de son type, sera suspendue; mais elle échappera également à la sélection capricieuse de l'homme . Elle sera donc rendue à sa faculté de variabilité primitive restée chez elle à l'état latent, excitée, augmentée encore par l'influence d'un changement de milieu et par l'accroissement de fécondité qui en résulte presque toujours, lorsque ce changement est favorable, c'est-à-dire lorsque l'espèce trouve sous ces conditions nouvelles une nourriture abondante et 'peu de fatigues ou de luttes. Toutes les variétés produites auront ainsi des chances de se conserver, de se propager, de se croiser librement, à l'infini. Il en résultera, en quelques générations, ce que les horticulteurs appellent l'affolement du type, et, par suite de cet affolement, certains écarts presque monstrueux, mais cependant harmoniques et viables, pourront se produire qui feront faire au type originel un brusque écart.
Mais ces conditions exceptionnellement favorables de développement ne peuvent durer qu'un moment très-court et d'autant plus court qu'elles auront été plus favorables. Car plus la multiplication de celte colonie aura été rapide, plus vite recommenceront pour elle les sévérités de la sélection. Entre toutes ces variétés nouvelles une ou plusieurs tendront donc bien vite à l'emporter sur
les autres et à détruire leurs rivales. Il est selon toules probabilités que si elles diffèrent peu entre elles, une seule finira par l'emporter sur toutes les autres dans un laps de temps plus ou moins long. Une fois devenue unique ou seulement prépondérante, elle se fixera par rinfluence atavique, et perdant peu à peu, à mesure qu'elle deviendra plus fixe, la faculté de croisement avec ses congénères, elle formera soit une simple espèce représentative ou race locale, soit une espèce très-différente.
Mais si, parmi ces variétés en lutte, il s'en est trouvé une presque monstrueuse, il se pourra (]ue, grâce à sa monstruosité même, elle puisse vivre à côté de celte variété locale victorieuse, moins différente du type originel, et formera, ainsi, non plus seulement une espèce représentative, mais un genre nouveau, ayant peut-être, avec une autre conformation physique, de tout autres instincts, d'autres habitudes. Supposons, par exemple, que quelques couples de moutons d'une race quelconque, ou choisis même dans la plus commune de nos bergeries, par la rupture de l'isthme entre l'Angleterre et l'Ecosse, soient enfermés dans cette contrée et n'y trouvent aucuns rivaux congénères. Aussitôt ils se multiplieront en liberté, ueuplant vallées, plaines et montagnes, et variant presque indéfiniment dans celte rapide multiplication. Mais bientôt, cependant, il se formera des troupeaux de moutons noirs et d'autres de moulons blancs. Dans les montagnes certaines variétés se multiplieront de préférence -et formeront des races locales. Un phénomène corrélatif se produira dans les plaines. Si entin, au milieu de ces variétés locales diverses, il arrive à se produire un être aussi particulier que le mouton d'Ancon, vrai basset du genre, cette variété, par sa conformation môme, entraînée à contracter d'autres habitudes et isolée des autres par cette répugnance naturelle de l'instinct générateur qui porte l'animal en liberté à chercher son semblable et à fuir les individus qui s'éloignent de son type, formera quelque part une race spéciale qui pourra se perpétuer entre la variété victorieuse des plaines et la variété des montagnes. Cette trifurcation de la race mère en trois races filles pourra être accomplie en un laps de temps relativement court ; mais si ces trois variétés sœurs, qui pendant longtemps peut-être seraient restées fécondes entre elles dans cet état domestique qui trouble les instincts naturels plus encore que l'organisation physique des animaux qui la subissent, se maintiennent pendant une période géologique entière dans leurs habitats respectifs, sans occasion de mélange, elles deviendront peu à peu stériles par le seul effet de l'accumulation de la tendance atavique développée par leur longue fixité, et entretenue par une sélection constante, peu à peu devenue de plus en plus sévère.
La faculté de variabilité constatée chez nos animaux domestiques n'est donc point un fait exceptionnel créé par la domesticité , qui ne fait, en ce cas, que mettre en liberté une force latente, virtuelle chez toutes les races animales, mais, dans le plus grand nombre des cas, contenue à l'état sauvage par d'autres forces contraires. A l'état sauvage, comme à l'état domestique, cette virtualité peut se manifester toutes les fois que les forces qui s'opposent à son action sont elles mêmes troublées ou détruites. Ces forces ne sont autres que l'atavisme, créé et entretenu par la sélection dont l'action, on le sait par expérience, est de fixer
les l'aces . . , . .
Tels sont les principes, les fondements du darwinisme, c'est-à-dire de tout
ce qui est propre à Ch. Darwin dans l'achèvement de la théorie de transformation. Ces éléments lui ont été fournis tout préparés par la science pratique et nicT. ENc. XXV. 47
expérimentale de nos éleveurs et de nos horticulteiirs, combinée avec le seul principe de population de Malthus. De cette combinaison est sortie la doctrine la plus féconde qui ait jamais été conçue en biologie.
A son aide, en effet, tout l'ordre si compliqué de la création vivante s'explique sans effort. Nous saisissons, non plus seulement le plan de la nature, mais ses procédés pour le réaliser.
La concurrence vitale, la sélection, étant plus rigoureuses entre les formes les plus voisines produites dans un même lieu, ce sont les variétés les plus extrêmes, les plus différentes, soit entre elles, soit de la forme mère, qui ont le plus de chance de se conserver, de se propager, de survivre. Ces variétés, émigrant en différentes contrées, sous d'autres conditions de vie, au milieu d'autres rivaux ou alliés, doivent tendre à diverger encore, jusqu'à devenir de vraies espèces, chez lesquelles la fécondité avec les formes de même souche cesse d'être possible. Ces espèces donnant lieu à d'autres variétés, elles-mêmes fatalement divergentes, toutes les fois qu'elles se font concurrence, de ces variétés nouvelles peuvent sortir, par émigration, d'autres espèces si éloignées de la souche commune originelle qu'elles ne peuvent plus prendre rang dans le même genre. Ces genres nouveaux en répandant leurs espèces divergentes sur toute la suriace du globe, en produisent d'autres, qu'il faut séparer en des groupes nouveaux, et ainsi de suite.
On s'explique alors ce fait constaté par Linné, par Buffon, par les deux Geoffroy-Saint-Hilaii'e, par Cuvier lui-même et par tous, que toutes les espèces d'un genre semblent se presser par groupes autour d'une espèce principale qui en semble le type ; que les genres eux-mêmes semblent des bifurcations d'un genre primordial, et que nos familles, nos ordres, nos classes semblent n'être que les ramifications divergentes d'une souche commune, dont tous les rameaux, à travers des différences multiples, des variations de toutes sortes et de tout degré, gardent l'empreinte d'un plan commun.
De même s'expliquent aisément les faits complexes de notre distribution géographique. Si tous les habitants de chacun de nos grands continents poiient l'empreinte spéciale, d'autant de centres de création, c'est que les barrières qui les séparent, infranchissables à la plupart des êtres qui les peuplent, ont tenu ces êtres à l'abri de tout mélange avec les habitants d'autres continents depuis un temps considérable. Si toutes les îles sont peuplées de formes dont les analogues se trouvent dans les continents les plus voisins, c'est qu'elles ont reçu de ces continents leui s premiers colons. Si, malgré les analogies et l'air de famille qui rapproche ces colons de leurs souches continentales, ils présentent pourtant des différences spécifiques, génériques ou même plus profondes encore, c'est que, sous l'influence des conditions nouvelles qu'ils ont subies dans leur habitat insulaire, ils ont varié plus ou moins rapidement pour s'adapter à ces conditions. L'Australie a ainsi une faune qui lui est propre, et qui trouve ses analogues les plus voisins, non point sur nos terres actuelles, mais parmi nos espèces fossiles. L'Afrique, si profondément séparée de l'Asie, à laquelle elle ne tient que par un isthme étroit, nous montre aussi des types particuliers. L'Asie également a son monde à pari. Cependant quelques formes sont communes au nord de l'Afrique et au midi ou à l'occident de l'Asie. L'Europe actuelle n'est guère qu'une colonie asiatique; mais cette colonie a pris depuis sou émigration son type particulier. Enfin, si beaucoup d'espèces sont communes aux parties septentrionales de nos trois grands continents, il
est facile de l'expliquer par la presque continuité des terres autour du pôle qui leur a permis de passer de l'un à l'autre, sinon sur les terres du moins sur les glaces. Mais toutes ces formes analogues par leur type, par leur plan général, qui sont devenues communes à des contrées du globe très-distantes et séparées aujourd'hui peu d'infranchissables barrières , ont acquis dans leur nouvel habitat des caractères spéciaux, des adaptations locales. Elles diffèrent par la forme, la taille, les proportions relatives, le vêtement épidermiquc, par les instincts et les mœurs. Pourquoi, si elles avaient été créées d'un fiât omnipotent pour telle ou telle contrée, auraient-elles ces caractères communs, cette empreinte héréditaire? Combien n'est-il pas plus rationnel d'admettre que cette empreinte, au lieu d'être un signe trompeur de leur communauté d'origine, est réellement l'héritage d'un commun ancêtre qu'elles ont conservé en le modifiant plus ou moins, parce que les changements des conditions de vie ont agi plus ou moins sur elles et qu'elles sont séparées depuis un temps plus ou moins reculé de leurs congénères. Ainsi, le jaguar et l'once d'Amérique sont tout au plus des espèces représentatives de la panthère, du léopard, du tigre et du lion de l'ancien continent. Leurs squelettes sont à peine recounaissables pour nos naturalistes; c'est que la famille des félidés est d'origine géologiquement récente et qu'elle n'a pas encore eu le temps de produire des types très-divergents, même sous l'influence des conditions de vie les plus diverses. Il en est de même de nos chevaux, de nos chiens. Mais, parmi les ruminants, combien le lama, l'alpaga et la vigogne diffèrent de leurs congénères les plus voisins, le chameau, la girafe, les chèvres et moutons qui les représentent dans l'ancien monde ! En Amérique, ce sont les Édentés qui tiennent la place de nos pachydermes tertiaires ; pourquoi, si une barrière infranchissable n'avait dès cette époque séparé l'Amérique Australe, de nos continents septentrionaux , des édentés ne seraientils pas venus en Afrique et des éléphants au Brésil? Pourquoi, si la puissance créatrice n'avait été enchaînée par la grande loi de continuité des effets et des causes dans l'espace et dans le temps, son fiat souverain n'aurait-il pas doté l'Europe du mégathérium et l'Amérique de la girafe ou de l'hippopotame? Quelle adaptation particulière ces types montrent-ils à leur habitat? Pourquoi l'Australie nous présente-t-elle seule la grande famille des marsupiaux multipliés eu genres divergents qui tiennent dans ce monde isolé la place de nos groupes si divers d'herbivores, de rongeurs, de carnassiers, de carnivores ! La preuve que ni la latitude, ni les autres conditions climalériques n'ont suffi à mettre obstacle à l'expansion de la faune d'un hémisphère dans l'autre, c'est que cette expansion s'est produite à l'époque quaternaire pour certaines espèces, du moins d'Europe en Amérique, et li'a pas été réciproque pour les formes américaines qui paraissent avoir cédé alors à la concurrence de nos colons immigrants.
Le monde des oiseaux, des reptiles, nous fournirait matière à des questions analogues, et la flore, comme la faune, nous montre la contiguïté géographique régnant dans la distribution de ses classes, familles, genres et espèces. Les mers, qui présentent dans leur continuité moins de barrières ou des bai'rières moins infranchissables, nous montrent une localisation bien moins marquée des formes typiques. La zone torride ou la zone polaire sont plus aisées à franchir pour un poisson des mers tempérées que pour un animal soumis aux variations extrêmes de température de notre atmosphère selon les saisons ou la latitude ; mais cette localisation reparaît chez les mollusques et les zoophytes qui vivent sur les côtes et pour lesquels le continent américain ou la barrière de l'ancien
monde sont aussi infranchissables qu'un océan pour les quadrupèdes terrestres. Si la distribution géographique des oiseaux est assujettie à une localisation moins exclusive en général, c'est que l'oiseau est grand voyageur, l'our lui point de barrières, et le vent, la tempête aidant, son vol peut lui faire franchir les plus vastes océans. 11 suffit d'une femelle fécondée, entraînée en un monde nouveau, pour y transporter avec elle son espèce et son type, que les conditions locales modifieront ensuite. De même les graines de la plupart des plantes supportent, sans perdre leur vitalité, une immersion plus ou moins longue dans l'eau de mer, et nos courants intertropicaux semblent expressément adaptés à favoriser ces lointaines migrations des espèces végétales, d'île en île et de terre en terre. Mais pourquoi, si ces migrations sont si faciles, si probables, ne retrouve-t-on jamais deux formes identiques sous des climats souvent peu différents, mais en des contrées un peu distantes ? Il faut donc que chaque germe émigré, chaque naufragé végétal ait subi dans sa nouvelle patrie une transformation plus ou moins profonde, sous l'empire des conditions de vie locales auxquelles il a été soumis. N'est-il pas plus aisé de croire que le baobab d'Australie, ce géant du règne végétal, a des ancêtres communs avec nos mauves, ces humbles fleurs de nos gazons, que d'accuser la puissance créatrice de se jouer de nous au point d'imprimer à l'un et à l'autre un même type héréditaire ? Notre expérience de chaque jour ne nous montre-t-elle pas qu'une fleur annuelle peut devenir en d'autres conditions bisannuelle ou vivace; qu'une plante herbacée à tige simple peut devenir aisément rameuse, puis ligneuse et arborescente? Pourquoi le baobab ne serait-il pas un résultat extrême de ces transformations, puisque entre lui et notre mauve, à moitié chemin à peu près, nous voyons l'althaea s'élever en arbuste vigoureux, non-seulement sous le climat de la Chine, sa patrie, mais aussi dans nos jardins, dont il supporte les hivers?
De même la succession géologique de nos formes fossiles nous montre la loi de continuité héréditaire, régnant ù travers le temps, comme la distribution géographique des formes actuelles nous la montre dans l'espace. Si nous partons de l'époque actuelle, un premier examen nous fait voir d'un coup d'oeil que plus nous reculons dans la série des époques antérieures, plus les formes vivantes diffèrent des nôtres.
Nos chèvres, moutons, cerfs, bœufs, chevaux, éléphants, etc., sont tous représeatés par des formes très-voisines, et à peine spécifiquement différentes, dans l'époque qui a immédiatement précédé la nôtre. Si nous reculons d'une seule période, nous voyons manquer des genres entiers, et d'autres genres trèsdifférents les remplacent dans le même ordre. Parfois, c'est l'ordre même qui fait défaut. A l'époque pliocène seulement des félidés incertains font leur apparition ; à l'époque miocène on n'en connaît pas. 11 y a des canidés, mais ni les canidés, ni les hyénides vrais n'existent. 11 y a des ruminants, des carnassiers, des rongeurs nombreux, mais combien différents des nôtres ! l'époque éocène est le règne des pachydermes, mais ils apparaissent sous des formes ébauchées, primitives, entièrement diverses de celles qui suivront, et plus nombreuses même : ayant sans doute alors moins de rivales, elles se sont multipliées sans concurrence. A l'époque secondaire disparaissent les vrais mammifères placentaires. S'ils existent, c'est sous des formes à peine reconnaissables ; mais il y a de nombreux marsupiaux, ce type aujourd'hui localisé en Australie et en Amérique. Ne suit-on pas dans cette histoire la trace d'un vrai développement généalogique ? Pourquoi la main créatrice n'aurait-elle pas également distribué
à toutes les époques des représentants de tous les types, adaptés à tous les climats, comme ils s'y sont adaptés aux époques suivantes et comme ils s'y adaptent aujourd'hui, s'il lui avait suffi de le vouloir; mais ausi, contraire, une lorme animale ne peut exister qu'à condition que sa cause préexiste dans un type antérieur A'oisin, capable de la produire, alors tout s'explique dans celte succession, dans celte apparition graduelle des formes de la vie animale.
Cette succession, nous l'observons dans toutes les classes, dans tous les embranchements du règne organique. Les reptiles développés avmt les mamm.ifères ont régné à leur place pendant l'époque secondaire. Ils ont rempli dans les mers et sur le sol le rôle de nos herbivoies, carnassiers et carnivores tertiaires et a€tuels ; mais disparaissant, diminuant de nombre devant ces rivaux, le téléosaure vorace est aujourd'hui représenté par nos innocents lézards; tandis que le mosasaure gigantesque ne paraît pas avoir laissé des descendants de sa race énorme autant qu'innocente, dont la place dans l'économie de la nature, mais non dans nos cadres zoologiques, a depuis été remplie par le mégalhérium édenté en Amérique et en Europe par nos grands pachydermes : l'hippopotame, le rhinocéros, l'éléphant.
De même, chez les poissons, les téléostéens, aujourd'hui prédominants, n'apparaissent qu'au milieu de l'époque secondaire. Sont-ils les plus parfaits des poissons? Non pas. C'est une décadence évidente. Les ordres qui les avaient précédés, au contraire, sans rivaux supérieurs dans la création, en étaient les maîtres et les tyrans, avec leur carapace cuirassée d'émail, et leurs dents puissantes, bien que leur squelette, à l'état embryonnaire, restât cartilagineux. Le poisson de l'époque carbonifère est l'égal, le rival du reptile encore inachevé; celui-ci ne pouvait alors se défendre contre celui-là, qu'en s'abritant dans les eaux douces des fleuves, des marais, ou en cherchant sur le rivage un refuge où le poisson ne pouvait le suivre.
Mais une fois le reptile développé, devenu maître et tyran à son tour, à l'époque secondaire, il consommera la ruine de son rival, d'abord et longtemps victorieux, le poursuivra dans les océans, détruira sa race, et, devant ce conquérant redoutable, le téléostèen, inerme et faible, ne trouvera de salut que dans son agilité plus grande et son inépuisable fécondité, qui seule put en sauver la race contre l'incessante destruction que des légions de reptiles lacertiens et crocodiliens faisaient de ses individus. Si le téléostèen l'a emporté sur ses prédécesseurs, c'est donc par cela même qu'au lieu d'être plus fort, il fut plus faible, et qu'avec la conscience instinctive de sa faiblesse il oublia de combattre et apprit à fuir. C'est de même qu'aujourd'hui nos grenouilles, nos salamandres, nos prêtées, nos lézards, se sauvent, et maintiennent leur race en fuyant devant nos oiseaux et nos mammifères. Le crocodile ou l'alligator seuls continuent d'accepter le combat, même contre la dent et la griffe du tigre ; comme le requin reste dans nos mers le représentant presque unique des voraces poissons cartilagineux des époques primitives, et y survitaux grands reptiles, destructeurs de ses anciens congénères. Ces débris, ces épaves d'ordres zoologiques autrefois nombreux et dominants, nous restent comme pour attester qu'aucun plan providentiel n'a présidé à leur destruction ; qu'aucune incompatibilité réelle, fondamentale, n'existe entre leur organisation et les conditions actuelles de notre "lobe; qu'aujourd'hui, comme à l'époque carbonifère, des ganoides et des placoïdes pourraient vivre, s'ils avaient pu parvenir à se défendre, à se maintenir; que leur destruction, comme celle des trilobites, leurs contemporains, inconi-
^'^^ OARWIMSME.
plétement représentes aujourd'hui par nos faibles cloportes, comme celle des
lielemnites et des ammonites secondaires, dont les seuls congénères vivants sont
le gracieux nautile et la seiche si intelligente à s'envelopper contre ses ennemis
de son nuage d'encre, comme celle enfin du téléosaure et du mosasaure, a été
produite, amenée par un ensemble complexe de circonstances contingentes,
résultant de l'apparition successive et du développement graduel de types
nouveaux, autrement, mais non pas toujours raiieux adaptés aux conditions et
aux exigences de la lutte imiverselle. Ceux-ci ont pris peu à peu leur place à la
table toujours insuffisamment servie de la nature avare qui ne sait rien donner
à l'un de ses enfants qu'en le retirant aux autres, et qui n'étend la série de ses
créations qu'en multipliant aussi la série des destructions : tout nouvel être
enfanté devant vivre de la mort d'autres êtres déjà vivants.
Si la distribution géographique des êtres actuellement vivants et la succession géologique des formes fossiles se montrent en harmonie parfaite avec la théorie de transformation par sélection naturelle, nous verrons aussi que l'étude du développement embryogénique nous amènera aux mêmes conclusions.
Un fait acquis aujourd'hui à la science, c'est que le germe vivant n'est pas l'individu, diminué, reployé, enveloppé, destiné à s'accroître seulement en proportions, sans que rien de nouveau soit ajouté à sa forme, à son organisme. (Test un point de départ, un centre de mouvement, un agrégat de matière vivante ne rappelant en rien, ni la forme, ni l'organisation de l'être qu'il })roduira par une longue série de phénomènes physio-physico-chimiques, amenant une suite correspondante de transformations et de métamorphoses. Le type spécifique n'est donc nullement empreint dès le premier jour sur l'embryon ou la plantule. Le type générique lui-même y est méconnaissable. Ce n'est qu'après plusieurs évolutions qu'on y reconnaît celui de l'embranchement ou de la classe. Mammifère ou poisson, oiseau, reptile ou mollusque, homme ou plante, tout procède d'un point de départ commun : une simple vésicule germinative, animée du mouvement vital dans un milieu favorable à son développement, milieu et vésicule presque identiques, ou du moins analogues chez tous les êtres.
A partir de ce premier moment, chaque embryon parcourt une série plus ou moins compliquée de phases. Chez les formes supérieures plusieurs de ces phases montrent les plus frappantes analogies avec l'état qui, chez des formes inférieures doit rester définitif. Ainsi l'embryon de l'homme ou de l'animal supérieur, bien qu'il accuse assez rapidement, par sa forme extérieure, le type, sinon spécifique du moins générique ou le groupe auquel il appartient, garde pendant longtemps l'organisation respiratoire d'un reptile. Ses poumons sont inactifs, le sang n'y afflue point; ses fentes aortiques restent ouvertes, son cœur est imparfait, et pour compléter l'analogie, ses quatres membres sont palmés : c'est un reptile à forme humaine, une salamandre en voie de transformation. Du reste avant cette époque, et aux premières périodes de son développement, cet embryon a traversé une forme commune à tous les embryons du type vertébré et sous laquelle le germe de l'oiseau, comme le germe du reptile, ne se peuvent reconnaître du germe du poisson. Tous ne diffèrent que par la grosseur, et cette grosseur dépendant de celle de l'oeuf n'est nullement en rapport avec la proportion de l'espèce à l'état adulte. Enfmr chez les batraciens, nous assistons, même après l'éclosion, à une véritable métamorphose de Vétat de poisson à celui de reptile. Chez les insectes également, l'état de larve est un état vermiforme qui, chez beaucoup de groupes inférieurs, reste définitif. Chez les mollusques et les zoophytes s'observent des faits
analogues, et l'on voit la métamorphose de l'individu faire place à une succession évidente de plusieurs individus dans le phénomène des générations alternantes. Alors la mère qui est une méduse a pour fds un polype, dont la fille sera urie méduse encore. Une distance plus qu'ordinale, la distance d'une classe à une autre, aura été franchie dans l'espace d'une génération. Certains crustacés, sous leur forme larvaire, sont des articulés ou des mollusques, ou réciproquement. Comment expliquer ces écarts, ces caprices, ces enchevêtrements de la série organique dans la vie d'un unique individu ?
Il faut bien d'abord en conclure que nos classifications n'ont rien d'absolu, que toutes nos idées sur l'importance fondamentale de ce que nous nommons le type, ne sont qu'un abus de notre esprit, né de l'habitude qu'il a contractée de désigner toujours d'un même nom les choses semblables, les mêmes images [species), présentant le même ensemble d'attributs. Les phénomènes biologiques viennent brusquement rompre cette habitude et déconcerter notre raison, qui se plie difficilement à en contracter une autre. Non-seulement le fils peut différer de son père et celui-ci de son fils et de son petit-fils; mais l'individu peut différer de lui-même. Il diffère toujours, n'est jamais deux instants identique et ne reste le même individu que par la continuité de ses transformations. La variabilité de l'espèce n'est qu'un petit résultat accidentel de cette perpétuelle métamorphose de l'individu, qui change à la fois d'attributs et de substance, ne variant de formes que par suite d'une perpétuelle transubstantiation. Que cette transubstantiation soit plus ou moins complète et rapide, que cette métamorphose soit totale ou partielle, qu'elle s'arrête ou continue, et deux êtres, partis de l'identité embryonnaire , auront une forme adulte ou définitive toute différente.
Ce qu'un individu lègue à l'autre par l'hérédité, ce n'est donc point sa forme définitive, ni aucune de ses formes transitoires • c'est une aptitude générale à traverser à peu près dans le même ordre la même suite de formes, la même série de transformations et de métamorphoses, à les accomplir dans les mêmes conditions et dans le même temps, sous l'influence des mêmes causes extérieures que les scolastiques eussent dites concomitantes, et d'arriver à peu près au même terme ou stase définitif, état d'équilibre, généralement peu durable, après lequel commence ordinairement la décadence qui prépare la mort.
Ce principe général posé, il comprend également sous sa loi, avec le développement continuel et la métamorphose graduelle de la plante et du mammifère, les métamorphoses des insectes avec leurs stases et leurs phases, et les cycles les plus compliqués des générations alternantes, et jusqu'à la parthénogenèse des abeilles et des pucerons.
Les transformations du papillon n'ont rien de plus extraordinaire que celles de l'oiseau ou de l'homme. Quoi de plus différent de l'enfant que son embryon aux premiers jours de son développement, et quoi de plus différent que l'adulte? Que l'arrêt de développement le frappe à l'une quelconque de ses phases, et il deviendra le type d'une autre espèce, d'un autre genre, d'une autre classe ; que son développement s'accélère et dépasse de quelque chose les limiter normales qu'il a atteintes chez ses ancêtres, ou se modifie dans la succession. de ses phases évolutives, et ce sera un être nouveau. Tel est le fondement physiologique de la théorie de transformation.
Tout être organisé, dit Ch. Darwin, a une tendance à hériter des qualités de ses parents à une époque correspondante ou un peu plus tôt. Ainsi l'œuP, sorti
de l'ovaire d'un oiseau ou d'un mammifère, exigera pour son incubation un même nombre de jours, pendant lesquels il parcourra les mêmes phases que sa mère a parcourues à l'âge correspondant. Il naîtra dans le même état, changera ters la mèrae époque de plumage, de forme ou de poil. Le taureau acquerra des cornes à l'âge adulte, la vache également. Gliez le cerf, sur la tète du mâle seul pousseront des bois, parce que les mâles seuls de sa race ont porté ces appendices. De même le ver à soie changera de peau à des époques fixes, deux ou trois fuis selon la race, mettra un morne nombre de jours à filer son cocon, et en sortira après une phase léthargique de même durée, sous la forme adulte de bombyx. Mais la série entière de ces évolutions aura une tendance générale à se précipiter : l'enfance se raccourcit, l'âge adulte s'allonge. En effet, ne voyons-nous pas chez le ver à soie les races de bivoltiiis, qui ne changent que deux fois de peau, remplacer lentement les races normales de trivollins. La durée totale de leur évolution n'a t-elle pas une tendance à se précipiter, tendance aidée peut-être par la sélection et par les soins de nos éleveurs? Les cornes n'apparaissent-eiles pas chez le bétail avant l'âge adulte, de même que chez l'homme les transformations qui accompagnent la puberté et souvent la virilité elle-même? C'est qu'il faut que ce soit une loi générale, s'il est vrai que les phases évolutives parcourues par l'embryon durant la vie de l'individu nous offrent l'image effacée des transformation subies par l'espèce durant sa vie collective. Si tous les vertébrés, tous les animaux, tous les êtres organisés, proviennent originairement d'une cellule organique libre ou d'agrégations de cellules, la durée de ces agrégats ou de ces germes primitifs pouvait et devait être d'autant plus longue, plus tenace, que la simplicité rudimentaire de leur organisation devait moins les exposer à des causes fréquentes de destruction. Si le minéral ne meurt point, c'est qu'il ne vil point. Une cristallisation organique spontanée qui n'évoluait point et arrivait subitement à son état dctînitif ne pouvait avoir de décadence. Elle devait subsister jusqu'à ce qu'une cause extérieure la désagrégeât mécaniquement ou chimiquement. N'ayant en elle qu'un principe de vie latent, inactif, il ne pouvait lui être enlevé que par une action extérieure, comme celle qui le lui avait communiqué. Ce qui ne naît point ne peut mourir. Dans cette longue existence sans terme défini et nécessaire, que d'occasions, que de causes d'évolutions pouvaient se présenter pour ces organismes rudimentaires, sous l'action des milieux ambiants et sous leurs actions réciproques ! Que d'agrégations par contact ou affinités, suivies de réactions internes et de désorganisations ou réorganisations partielles, en masses amorphes ou régulièrement symétriques ont pu contribuer à l'apparition des formes vivantes primitives, par l'inlluence des forces physico-chimiques qui régissent la nature purement inorganique !
Lorsque enfin la force héi^éditaire, la transmission d'un mouvement vital déterminé en intensité et en direction commença de se produire, avec lui commença la vie et la mort, l'évolution, le progrès suivi de la décadence, en un cycle d'une longueur définie, mais variable sans doute encore chez chaque individu.
Dès lors ce cycle, selon qu'il fut plus ou moins long ou court, précipité ou ralenti, simple ou compliqué, eut pour résultat de différencier les êtres suivant t)ertains types évolutifs déterminés. Les uns évoluèrent symétriquement en rayonnant d'un centre; d'autres des deux côtés d'un axe, mais non avec une régularité, une fatalité telle que la série d'êtres partie d'un premier développe-
ment rayonnant ne put aboutir, par une suite de transformations, à la symétrie linéaire, et réciproquement.
Nous ne chercherons point à suivre hypothétiquement toutes ces transformations, ces évolutions rapides ou lentes en phases et en stases des individus et des espèces. Ce que nous en avons dit suffit à faire entendre comment le développement embryonnaire de l'individu peut aujourd'hui nous conserver les traces du développement de l'espèce, les images effacées de ses diverses formes transitoires, c'est-à dire ce qui en a pu rester sous l'action sans cesse modifiante des conditions de vie de l'être à toutes les phases de sa vie individuelle ou spécifique, en n'oubliant jamais que l'embryon lui-même a dû participer à ces adaptations, et que, s'il nous a gardé quelque empreinte des formes adultes successivement revêtues par ses ancêtres, cette empreinte doit être vague, atténuée, modifiée diversement par son adaptation même à la vie embryonnaire.
L'hérédité, tendant à conserver également chez tous les êtres tous les caractères sans exception, il devient évident que ceux de ces caractères qui varieront le plus seront ceux qui seront le plus exposés à subir l'influence des changements survenus dans les conditions de vie. Ceux qui échappent à ces influences resteront, au contraire, constants et typiques. Ainsi, rien de plus constant que l'existence du squelette intérieur chez les vertébrés, du squelelle extérieur chez les articulés, tout au moins de la structure seginentaire, ainsi que la disposition rayonnante des organes chez les rayonnes. La coquille paraît moins constante, moins indispensable chez les mollusques ; mais, quand elle disparaît, c'est pour faire place à une sorte de coquille ou test calcaire intérieur, comme chez les céphalopodes et les limaces. C'est que le type ou plan fondamental de construction d'un être reste indifférent à ses conditions de vie, pourvu que, par ses modifications secondaires, il puisse s'adapter à ces diverses conditions. Ainsi le poisson vertébré habite aussi bien la mer que le mollusque et le rayonné, pourvu que les organes l'espiratoires des uns et des autres soient conformés pour la respiration aquatique. Mais les reptiles sous leur forme adulte, la baleine tt tous les cétacés sont des animaux imparfaitement adaptés à leur milieu, parce que, respirant l'air en na'.ure par des poumons cl non l'air mêlé à l'eau à l'aide de branchies, ils sont contraints de venir de temps à autre respirer à la surface.
Après la conformation du squelette oi de la charpente osseuse de l'animal, rien n'est plus constant que son revêtement épidermique. Chez les poissons et tout un groupe de reptiles, les écailles ou des plaques d'ivoires en tenant lieu; les plumes, chez les oiseaux ; le poil, chez les mammifères, avec mille modifications, se retrouvent d'un bout à l'autre de chaque série. Cependant, déjà l'influence des milieux, des conditions de vie, se fait sentir dans cette constance même des appendices tégumentaires. Ainsi, des écailles, des plaques d'ivoiie conviennent essentiellement à des animaux sub-aquatiques, vivant dans un milieu dont la température vai'ie peu. Sur le sol, le reptile écaillcux ou à peau nue est extrêmement sensible à la rigueur de nos hivers qu'il passe engourdi, enfoui dans le sol ou à l'état de larve aquatique. Au contraire, des plumes sont admirablement adaptées à la vie aérienne de l'oiseau, en même temps qu'elles lui forment un vêtement presque imperméable contre les pluies et lui permettent même sans inconvénient l'immersion complète dans l'eau, grâce à leur disposition imbriquée et à la matière huileuse dont elles sont enduites. Les poils constituent au contraire le vêlement le mieux adapté aux animaux
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terrestres destinés à subir les variations extrêmes des saisons, le passage de l'ardent soleil aux nuits froides et des déserts ardents aux forêts humides. Mais une fois ces caractères acquis et fixés, sans doute par une longue sélection et par un développement lent et graduel, ils ont acquis dans chacune de ces classes une telle constance que les changements de milieux sont impuissants à les modifier. Les reptiles terrestres nus ou écailleux n'ont pu acquérir les poils qui leur eussent été si utiles. Leurs habitudes, leurs instincts se sont modifiés plutôt que ce caractère trop puissamment fixé. De même, les cétacés n'ont point acquis d'écaillés dans la mer ; leur poil seulement y reste très-rare. Leur peau épaisse, qui recouvre une profonde couche de graisse, les protège d'ailleurs suffisamment et leur tient lieu de cuirasse. Mais, sur le sol même, quelle diversité dans la fourrure ! Sous l'influence du climat, elle s'épaissit ou s'allonge, se frise en laine ou devient un fin duvet, se transforme enfin en épines, en flèches. Seulement, sous toutes ces diversités, ces adaptations merveilleuses, le poil reste identique par sa nature. Le fait de cette bifurcation fondamentale entre les quatre grandes classes de vertébrés est donc un fait primitif, trèsancien, remontant jusqu'aux premiers âges du globe, et que toutes les influences locales n'ont pu atténuer dans ses phénomènes principaux.
De même, chez l'oiseau, la plume, sans perdre aucun de ses caractères typiques, se modifie et s'adapte à tous les besoins, à toutes les convenances, à toutes les habitudes les plus diverses de ses groupes nuancés. Elle est sèche et maigre chez le vautour, dont le cou reste nu pour pouvoir sans inconvénient se plonger dans les chairs putréfiées, tandis que chez l'aigle elle devient forte et solide pour agrandir encore l'envergure de ses ailes puissantes. Parée des plus riches reflets chez le faisan et chez le paon, amoureux de leur beauté, coquets devant leurs femelles, elle devient un écheveau de soie chez l'oiseau de paradis, d'autant plus coquet encore. Tandis que chez le grèbe elle se change en un épais vêtement de satin, sous lequel il s'abrite pour plonger impunément et qui le défend des froids hivers des climats qu'il habite; au contraire, chez l'autruche, elle devient une voile qui s'ouvre et se gonflç au vent pour aider sa fuite sur les sables du désert, en même temps qu'un éventail qui rafraîchit ses flancs poudreux.
Mais comment expliquer qu'à travers toutes ces adaptations ingénieuses aux conditions locales les plus opposées, un même caractère se soit transmis à travers les siècles, chez tant de formes diverses, s'il n'est le signe d'une origine commune, l'héritage légué par une souche lointaine qui le possédait seule, chez laquelle il a primitivement apparu et à l'acquisition duquel elle a probablement du sa victoire sur un grand nombre de souches rivales, bientôt détruites par suite de cette compétition même contre une forme mieux douée?
Comme Ch. Darwin ne craint pas de le dire, ne faut-il pas conclure de cette seule constance des appendices épidermiques chez nos vertébrés, que chacune de leurs classes procède originairement d'un prototype unique, d'une seule et même espèce, sortie elle-même d'une succession d'individus variables qui successivement en ont revêtu les caractères ? Mais si tous nos oiseaux procèdent d'un oiseau primitif ayant des plumes, tous nos mammifères d'un mammifère dont le derme avait une tendance à se couvrir de poils, tous nos reptiles écailleux, d'un premier reptile revêtu d'écaillés, et tous nos poissons de deux ou trois types diversement cuirassés, qui pouvaient eux-mêmes provenir en divergeant d'un type unique, pourquoi ne pas aller plus loin et admettre que tous
nos vertébrés ont pour origine un premier individu chez lequel, exceptionnellement, se développèrent les rudiments d'un squelette interne articulé, resté longtemps peut-être à l'état cartilagineux chez les premières espèces qui en furent dotées? Ce fait serait antérieur nécessairement à l'époque où déjà vivaient de nombreux poissons, c'est-à-dire à l'époque silurienne où nous les voyons déployer déjà leurs formes victorieuses. 11 devrait se placer quelque part entre cette époque et l'époque antérieure encore où ne vivaient que des zoophytes ou des rares molluscoïdes.
Mais il faudrait croire de même que tous nos articulés sont sortis d'un ancêtre commun; que tous nos mollusques peut-être ont eu également une origine unique ; que, de même, nos rayonnes ont eu probablement un ou seulement quelques pères, dont ils nous ont transmis le type en le modifiant. 11 faudrait donc admettre que seulement cinq ou six individus, parmi les premiers créés, bien qu'étant eux-mêmes encore à l'état d'ébauche, ont joui du privilège d'envoyer des descendants jusqu'à nous et d'être les souches, les racines infimes et à jamais disparues de ce magnifique arbre de la vie, qui couvre aujoui'd'hui la terre de ses rameaux multiples donl chaque feuille, chaque fleur est une forme spécifique présentant des harmonies, des adaptations merveilleuses, mais non pas cependant les plus parfaites possible.
Cette hypothèse, malgré sa hardiesse, n'offre rien de répugnant à l'esprit, l'ien d'impossible ; mais pourquoi ne pas aller plus loin et admettre que ces cinq ou six types primitifs procèdent d'une forme unique plus simple, plus rudimentaire encore, de l'élément physiologique enfin d'où nous voyons aujourd'hui encore tout être jaillir par voie de génération, c'est-à-dire d'un point vivant dans une cellule ou une agrégation cellulaire ?
Ce qui confond l'esprit, ce n'est point que tout le règne organisé procède par voie de génération d'une première forme unique, seule, née spontanément de la matière cosmique en travail dans notre monde encore presque incandescent ou à peine refroidi et environné d'eaux tièdes et tout récemment liquéfiées ; c'est que cette forme primitive ait été représentée par un seul et unique individu. Mais si l'on admet que cette forme primordiale, au contraire, soit éclose par milliards sur toute la surface aqueuse du globe en enfantement, alors il devient aisé de comprendre que parmi ces millions de germes primitifs la plupart aient avorté dans leurs essais multiples et aveugles d'évolution, et qu'un nombre cependant très-considérable aient réussi à acquérir, avec les premiers rudiments d'une organisation symétrique, la faculté de reproduire indéfiniment cette organisation, avec une tendance à la variabilité plus ou moins étendue chez chacun d'eux. Ce serait alors par milliers ou millions que certains de ces germes auraient accusé le plan rayonné, d'autres le plan molluscoïde, d'autres encore le plan articulé ; d'autres onPm, peut-être simultanément, le plan vertébré, qui peut n'être qu'un développement de certains essais molluscoïdes ou vermiformes. Parmi chacun de ces groupes, des groupes nombreux d'individus auraient ainsi pu évoluer parallèlement, sous des conditions de vie semblables, et fournir les types premiers de chaque grande classe dans laquelle les subdivisions secondaires, ordres ou familles, procéderaient d'un individu unique, dont la postérité variable, favorisée dans la concurrence, aurait ensuite divergé en genres nombreux. De même, tous nos vertébrés ne procéderaient pas d'un seul individu , mais d'un groupe d'espèces et de genres nés chacun d'un individu différent et qui, sous les conditions de vie uniformes qui durent régner si
îoïïotenips aux premiers âges du globe, parcoururent les mênies phases, subirent }es mêmes changements, manilestcrent les mêmes aptitudes, acquirent les mêmes facultés organiques. De là une certaine uniformité de type, de plan général, de tendances, avec des variations infinies, se prêtant à toutes les adaptations. De là une disposition générale dans tout l'embranchement à produire, avec un squelette intérieur articulé, une enveloppe dermique susceptible de (développer certains appendices d'une nature non pas identique, mais analogue. Chez tout un groupe d'espèces et d'individus, ces appendices, ces végétations épidej'miques devinrent des écailles, chez les autres des plumes, chez les autres <îes poils. Peut-être de cette seule différence primitive dériva leur faculté d'adaptation, soit à la vie aquatique, soit à la vie aérienne, soit enfin à la vie lerrestre.
Un seul groupe semble n'avoir pas participé à cette faculté: c'est le groupe des batraciens urodèles, restés nus, sans revêtement épidermique. Or, cette exception se comprendrait difficilement si ce groupe était un des descendants de l'ancêtre commun de tous les vertébrés ; tandis que, s'il était déjà distinct et séparé des autres groupes quand l'aptitude à produire un revêtement épidermique se manifesta chez ceux-ci, cette exception devient naturellement explicable. Ce groupe seul a écliappé à la variation qui s'est manifestée chez tous les autres, bien que chez tous avec des différences fondamentales.
Mais si seulement tous nos genres actuels, ou même nos familles procèdent par voie de transformation d'un individu unique né spontanément à l'état de rudiment organique aux premiers âges du globe, entre tous les représentants îtctueis de ces genres ou familles et leur souche première, les recherches de nos géologues devraient nous fournir une série complète de formes intermédiaires aussi régulièrement graduées que le sont les variétés de nos espèces vivantes. Il est en effet nécessaire que cette série ait existé, pour que la théorie soit vraie. Mais pouvons-nous espérer en retrouver les spécimen à l'état fossile ? Non, répond hardiment Ch. Darwin, nous ne pouvons avoir cette prétention et conserver cette espérance.
Non-seulement une très-petite partie du monde a été explorée par nos géologues, mais toute la surface du globe fût-elle fouillée dans tous ses recoins et jusqu'en ses profondeurs, elle ne nous livrerait que des collections tronquées, imparfaites, des tronçons mutilés de séries qu'il nous serait impossible de raccorder entre eux. En effet, si l'on songe aux circonstances multiples qui doivent concourir à la conservation d'un seul spécimen fossile, on n'est plus étonné du petit nombre de ceux qu'on trouve enfouis dans nos terrains, en comparaison de l'infinie multiplicité des individus de même espèce qui ont du se succéder dans le même milieu et sous les mêmes conditions, sans laisser d'eux aucune trace.
Le plus grand nombre des êtres qui naissent est destiné à être la proie d'autres êtres plus puissants. En ce cas, même les parties dures de ces êtres sont dispersées, si elles ne sont détruites. Les quelques individus de chaque espèce qui meurent d'une mort accidentelle ou naturelle peuvent donc seuls HOHS envoyer leurs débris. Pour que ces débris nous soient conservés, il faut qu'ils soient entraînés par des eaux courantes dans l'estuaire d'un fleuve où des dépôts de sable fin ou de boue sont en train de se former ; car si le dépôt se compose de galets, de fragments de rochers ou de gros graviers, ces débris seront usés par le frottement ou détruits par l'infiltration constante des eaux.
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Il faut même que ce dépôt, quel qu'il soit, s'accumule avec une certaine rapidité', comme en un temps de crue et d'inondations temporaires. Enfin, il faut que ce dépôt ne reste pas trop profondément enfoui sous d'autres formations plus récentes, pour qu'à un jour donné il puisse présenter aux recherches de nos géologues sa surface ou sa tranche à exploiter. Si, par suite d'un soulèrenient local du sol, ce dépôt émerge, il y a mille chances pour qu'il soit dénudé» au moins en partie, et détruit, désagrégé par l'action des vagues côtières oa lies eaux pluviales au fur et à mesure que, par suite de son soulèvement, il devient rivage. Or, toutes ces conditions remplies, que contiendra ce dépôt formé nécessairement durant une période de fixité des conditions de vie locales'.' Nécessairement les débris de variétés également locales déjà fixées par la concurrence vitale et la sélection, c'est-à-dire un grand nombre d'individus aussi identiques que possible ; mais pas un des individus variables qui ont donné naissance aux races fixes ne s'y retrouve, parce qu'ils auront tous vécu à une époque (le transition, au moment où des conditions climatériques et orographiques nouvelles, changeant le lit des cours d'eau, les rivages des mers et la connexion (les continents, n'auront permis que la formation des dépôts tumultneur impropres à conserver leurs débris jusqu'à une époque éloignée. Ces individus variables peuvent d'ailleui's avoir vécu autre part, peut-être durant une période d'habitudes nomades, de longues migrations, lorsque, chassés de leur premier habitat, ils erraient à la recherche d'une nouvelle patrie, exposés à des périls^ à des causes de destruction, à des luttes incessantes et diverses avec des ennemis nouveaux, contre lesquels leurs instincts héréditaires ne les préparaient nullement à se défendre. Presque tous ces individus ont donc couru mille chances d'être dévorés vivants ou de semer la surface du sol de leurs cadavres, lentement décomposés à l'air, dispersés par d'autres animaux ou recouverts bientôt de l'humus destructeur des forêts ou des savanes herbeuses. Nous avons vu autre part que ces individus variables ont dû être toujours en nombre relativement restreint, puisque, une fois l'espèce affolée, chaque génération varie et produit des formes nouvelles qui peuvent n'être représentées que par un ou quelques individus. Un grand nofnbre de degrés peuvent donc ainsi être franchis en peu de temps, durant une courte période de migration rapide de contrée en contrée, jusqu'à ce que quelques individus, peut-être très-différents déjà de la souche mère, se fixant enfin dans une contrée qui leur est favorable^ s'y multiplient rapidement.
Mais si ce sont seulement quekjues individus ou couples, probablement consanguins qui arrivent dans cette contrée, leurs croisements successifs entre proches auront pour effet de fixer aussitôt leurs caractères en créant chez (^ux une puissante force atavique. Sauf quekpies déviations individuelles légères, produites dès les premières générations, la race sera donc presque fixe dès son établissement dans la contrée, et tous les spécimens qu'elle enverra à nos paléontologistes constitueront ainsi pour eux une bonne espèce locale, bien limitée, ayant ses caractères fixes et définis. Que cette espèce se répande ensuite loin de son habitat et envahisse la contrée, on retrouvera ses descendants restés invariables sous des conditions de vie peu différentes. Ce sera un type d'abord eurofiéen, puis bientôt asiatique ; on le retrouvera peut-être identique dans l'Afrique du nord, et ainsi de proche en proche; car si cette forme subit dans ses mi'^rations à travers différents climats des variations purement physiologiques, si elle prend des caractères d'adaptation extérieurs, frappants au premier
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coup d'oeil pour l'observateur qui la verrait vivante, tant que ces changements n'atteindront pas le squelette, ou n'en changeront que les proportions relatives, ils passeront inaperçus pour le savant de nos jours, indécis quand il s'agit d'aflirmer si le Felis spelea était un tigre ou un lion. On sait en effet quelle est la fixité des formes du squelette. Les variations climatériques ne paraissent que très-difficilement l'ébranler. S'il change et se transforme, ce n'est jamais directement sous l'action du milieu ambiant, mais par une sorte de corrélation harmonique avec d'autres changements physiologiques d'une importance plus immédiate et rendus nécessaires par les nécessités de l'adaptation. II faut donc qu'une race soit affolée, rendue très-variable au point d'atteindre à la production fréquente de véritables monstruosités pour que le squelette change, sinon quant à ses proportions, du moins quant au nombre ou aux connexions de ses parties, c'est-à-dire pour qu'un organe soutenu par une ou plusieurs pièces osseuses s'atrophie, disparaisse, change de forme ou se multiplie. Et s'il vient à s'atrophier, disparaître, changer ou se multiplier, il est probable que ce changement sera accompli dans le cours de quelques générations ou peut-être d'une seule et se produira peut-être subitement comme la race des moutons d'Amon, ou comme les variations qui sont maintenant constatées dans le nombre des côtes et des vertèbres du cheval ou de l'homme.
De toutes façons, aucune trace des transformations subies par une espèce locale ne peut subsister pour le paléontologiste.
Mais si les anneaux les plus serrés des chaînons spécifiques, si les variétés de transitions qui leur servent de liens doivent nous échapper, ne devons-nous pas du moins trouver des séries complètes d'espèces reliant chaque genre plus récent au genre antérieur qui l'a produit? Vain espoir encore. Les animaux capables de locomotion voyagent, émigrent beaucoup ; ceux qui se meuvent le moins sont transportés par les courant océaniens ou aériens; chez les végétaux, ce sont les graines que le vent ou les océans transportent. Deux genres voisins en connexion généalogique ont donc dû vivre le plus souvent en des contrées très-distantes l'une de l'autre, l'une en Amérique, l'autre en Europe, ou d'une extrémité à l'autre de nos continents.
Des dépôts susceptibles de conserver ces restes fossiles ne se forment pas partout en même temps. Les dépôts d'eau douce sont relativement rares ; ceux-là seulement peuvent nous conserver les restes de la faune et de la flore terrestres. Quant aux faunes et aux flores marines, elles doivent être plus fixes, et, si elles nous paraissent au contraire plus variables, si nos fossiles marins nous présentent des séries d'espèces et de genres bien plus complètes, c'est justement à cause des chances plus grandes qu'ils ont de nous être conservés.
Des lacunes immenses doivent donc exister dans cette histoire restrospective de la terre, racontée par la terre elle-même. Des chapitres entiers en sont enlevés. Sous nos terrains superficiels existent à diverses profondeurs des dépôts locaux, des lacs, des estuaires que nous n'atteindrons jamais, dont nous ne soupçonnerons jamais l'existence.
Si, comme Darwin le croit, les grandes masses d'eau ont toujours occupé à peu près les mêmes bassins principaux, au fond de l'océan Atlantique et de l'océan Pacifique se cachent des séries de strates superposées qu'il nous sera à jamais impossible d'interroger et qui seules pourraient peut-être remplir les lacunes si visibles entre les terrains d'âges successifs qui forment les crêtes ou les versants de nos montagnes, le sol de nos plateaux et de nos plaines, le fond
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de nos bassins. N'est-ce point même le poids énorme de ces épaisses couches d'alluvions qui a fait céder en certains points définis la croûte rocheuse du globe, voûte flottante sur le noyau encore liquide, et qui ont déterminé sur les deux flancs opposés de notre planète les deux grandes vallées océaniennes qui séparent nos deux continents? S'il en est ainsi, ces couches profondes de tout âge n'émergeront jamais. La voûte de granit a fléchi pour toujours sous elles et là peut-être se cache une longue succession de terrains si anciens que les couches dites primaires seraient modernes relativement à eux.
Nous pourrions interroger ces terrains : qu'y trouverions-nous ? Rien peut-être que des amas bitumineux amorphes, des débris, des couches, des strates de substance organique solidifiée, rien de plus. Car durant ces péi'iodes primitives, et quand s'élaboraient les ébauches de nos principaux types, aucun de ces types n'était assez achevé, assez parfait pour avoir produit des téguments ou des parties solides. Si les couches de l'âge primaire nous livrent déjà des poissons osseux avec un grand nombre d'autres restés encore à l'état cartilagineux, si elles nous offrent des trilobites cuirassés dans leurs téguments articulés, des mollusques à coquilles, des zoophytes testacés, des polypes calcaires ou siliceux, si nous retrouvons ceux-ci dans le terrain cambrien antérieur et jusque dans ces terrains plus anciens encore que l'Amérique a livrés à nos investigations, il nous faut bien admettre que des couches plus anciennes ne nous livreront plus que des traces de vie méconnaissables, et qu'il nous est inutile même de chercher.
Nous ne pouvons espérer reconstruire vaguement les premières créations qu'à l'aide d'observations physiologiques patiemment poursuivies sur la nature encore vivante, sur nos animalcules gélatineux, nos embryons d'animaux inférieurs. Mais il faudra nous résigner à ce que, dans toutes nos inductions, notre imagination mêle nécessairement des erreurs ou des analogies fautives. Ces premiers êtres, que nous ne pourrons jamais que rêver, nous les rêverons toujours trop parfaits, trop semblables à ceux qui nous entourent. Ce monde, dont rien ne nous est connu, nous serons entraînés malgré nous à le faire trop pareil au nôtre. Si nous le créons différent, ces créations de notre esprit n'ont aucune chance de se rencontrer identiques avec une réalité dont tous les éléments nous échappent noyés dans un immense inconnu.
Que pouvons nous donc attendre de la paléontologie ? Ce qu'elle nous donne tous les jours; des variétés locales fixées, bien déterminées, et de plus en plus nombreuses, formant des groupes que, par analogie avec nos espèces vivantes, nous nommerons spécifiques ; des espèces et séries d'espèces que nous classerons en genres, parce qu'entre ces séries et d'autres séries voisines il y aura des lacunes, puis des genres réunis en groupes plus larges, également séparés des groupes voisins, et se classant toujours dans nos ordres ou types principaux ou
entre eux.
Seulement, à chaque moment et d'autant plus fréquemment que le travail géoloo^ique sera plus actif, une nouvelle variété locale viendra réunir en une deux espèces jusque-là distinctes; une espèce reliei^a deux genres séparés sous deux noms ; un genre mixte reliera deux genres bien tranchés par des analogies tortueuses et ainsi de suite.
Nous ne rencontrerons jamais ces êtres intermédiaires entre deux formes vivantes, que les adversaires de Ch. Darwin et de Lamarck ont tant réclamés, car ils ne peuvent avoir existé. D'après le principe de divergence des caractères qui
résulte de la concurrence vitale et de la sélection, nous ne pouvons trouver dans un terrain antérieur et inférieur à un autre que des formes intermédiaires entre des formes plus récentes et leur commun ancêtre plus éloigné, mais cet ancêtre commun différera plus de toutes les deux qu'elles ne différeront entre elles, car il se placera peut-être dans un tout autre groupe, d'un ordre inférieur.
Dans une classification métliodique nous devons donc distinguer deux ordresde caractères. Ce sont d'abord les caractères de simple adaptation qui séparent entre elles les formes de même âge, même souche, même type. Ce sont des caractères essentiellement spécifiques ou tout au plus génériques: ils se manifestent surtout dans les organes de la vie de relation entre l'être vivant et ses congénères ou avec le monde ambiant, le climat, la nourriture, ses alliés ou ses ennemis. Ce sont les dents, les viscères,' les variations épidermiques, celles des membres et de leurs extrémités. Puis ce sont les caractères évolutifs, c'est-à-dire ceux que les animaux de même type oiiginel sont susceptibles d'acquérir par le développement normal et progressif de ce type. On arrivera peut-être à reconnaître que certains groupes de formes fossiles sont les ancêtres de groupes plus récents ; qu'ils représentent les phases successives d'un même type ; que peut-être le groupe des éléphants, qui confine au dinolhérium, en est le développement, la postérité ; que le dinothériura se rattache aux paléothérium antérieurs, et que tous sont les descendants d'un groupe inférieur encore inconnu, descendant vers l'organisation du reptile ; que, de même, nos canidés, félidés et ursides, sont les rameaux d'un même tronc dont les représentants ont occupé un degré trèsinférieur dans la série; que tous les primates, y compris l'homme, descendent en lignes divergentes et indépendantes d'une souche voisine peut-être des marsupiaux et que le marsupial enûn a été la forme de passage entre le reptile et le mammifère placentaire.
Les mammifères et les oiseaux seraient donc les groupes supérieurs de l'organisation vertébrée ; ils représenteraient le développement normal dans le temps des deux groupes inférieurs, les reptiles et les poissons, rameaux eux-mêmes d'une souche commune inférieure encore, mais qui nous sera à jamais inconnue.
De même, les séries parallèles, bien que très inégales, quant à leurs limites^ supérieures et inférieures, des divers insectes nous offrent des formes, des groupes qui semblent devoir être considérés comme le développement d'autres groupes. Toutes ces séi ies convergent vers un point de départ commun, l'état larvaire ou vermiforme qui doit avoir été longtemps l'état définitif pour les ancêtres de nos insectes à métamorphoses, comme il l'est encore pour les myriapodes et les annélides. La chenille est un véritable myriapode dépourvu d'organes générateurs; la larve du hanneton, celle de la mouche ou de l'abeille est un annélide à sang blanc et d'une organisation plus simple. De ces embryons presque identiques on voit sortir, par une suite de métamorphoses, des êtres tout différents, comme de l'embryon identique du lézard, de l'oiseau, du chien, de l'homme, sortent par évolution un reptile, un aigle, un quadrupède et le roi de la création.
Un des points de sa théorie que Ch. Darwin a le mieux traité, c'est celui dit progrès organique. Le progrès est manifesté dans la série totale des temps ; maisest-il absolu, général, d'ordre fatal, nécessaire et providentiel? Darwin a victorieusement démontré que ce progrès était d'ordre tout contingent; qu'aidé, servi,, produit par un certain eusenable de causes, il était entravé en certains cas par d'autres causes contraires, et que la variabilité spécifique pouvait produire la
rétrogression et la décadence des formes, comme leur piogrcssion et leur développement.
Toute variation est dans une certaine mesure capable de se produire chez un être organisé. Cette variation est utile, nuisible ou indifférente. Si elle est indifférente, la sélection est sans action sur elle; si elle est utile, elle est conservée, propagée, perpétuée; si elle est nuisible, il y a mille probabilités pour que, dans la lutte, elle cause la disparition de l'individu chez lequel elle s'est produite et celle de sa postérité, dès la première ou seconde génération.
Il peut être parfois plus utile à un être de rétrograder que de progresser. C'est évidemment une imperfection pour un insecte coléoptère que d'avoir les élytres soudés, puisque d'animal ailé il devient seulement animal marcheur. Ch. Darwin constate que presque tous les insectes de Madère ont les élytres soudés et sous ces élytres des ailes parfaitement conformées, quoique invisibles. C'est que les vents qui régnent dans cette île sont si violents qu'ils menacent d'emporter à la mer tous les coléoptères qui y font usage de leurs ailes ; conséquemment, ceux-là chez lesquels les élytres se sont soudés, échappant seuls à cette cause incessante de destruction, ont été l'objet d'une sélection rapide qui les a propagés seuls en détruisant tous leurs rivaux capables de vol.
Nous avons de même constaté précédemment que c'était l'infériorité des poissons téléostéens qui, devant la concurrence redoutable d'un groupe nouveau d'ennemis et de rivaux, les avait protégés, sauvés, perpétués presque seuls depuis la période secondaire ; et qu'également nos petits lézards devaient la conservation de leur type, autrefois prédominant, à leur timidité et à leur faiblesse.
Qu'une lacune, une place dans la vie reste vide pour un être infime, il sera avantageux à quelque être, supérieur en quelque degré, mais menacé d'une destruction prochaine, de descendre quelquefois pour s'en emparer. C'est pourquoi il n'eût été en aucune façon utile au zoophyte vivant enraciné sur les rochers sous-marins de nos plages, de conquérir la liberté avec la faculté de locomotion, qui l'eût rendu le rival malheureux d'êtres mieux construits que lui pour se mouvoir rapidement et conséquemment pour le poursuivre. Le champignon ne gagnerait rien à devenir mousse, la mousse à devenir fougère, la fougère palmier ; tous gagnent à perfectionner leur type et à l'adapter de mieux en mieux aux conditions de vie sous l'influence desquelles il s'est développé, par lesquelles il a été formé. Un bambou trouve plus difficilement à vivre qu'un brin d'herbe; la nourriture qui suffit à un lapin se perd inutile dans l'estomac d'un éléphant ; et plus une espèce est puissante, plus elle a des proportions gigantesques, des besoins exigeants, plus elle a de chances d'être exposée à des causes de rapide destruction.
Si l'on jette un coup d'œil d'ensemble sur la succession des formes et des types, on constate que chacun d'eux apparaît presque subitement, se répand avec rapidité, et multiplie ses formes spécifiques dans un laps de temps relativement court. C'est un conquérant qui envahit une contrée en dépossédant ses anciens maîtres, et sa victoire coïncide toujours avec la défliite d'un peuple. A chaque création ou apparition correspond de même une destruction ou extinction. Bientôt le nouveau type atteint l'apogée de sa fortune, il a grandi en se multipliant ; il se répand sous ses formes les plus puissantes. C'est le téléosaure, le mosasaure parmi les reptiles à l'époque secondaire; c'est le mastodonte, le mammouth parmi les pachydermes à l'époque tertiaire ; ce sont les grandes ammonites, parmi les mollusques, les fougères, les cycadées . les sigillariées à
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l'époque carbonifère parmi les plantes. Puis bientôt le type s'affaiblit, diminue de (grandeur plutôt que de nombre devant de nouveaux rivaux et d'autres vainqueurs. On le voit diminuer, diminuer encore, se faire humble, petit, soumis,, craintif et sobre. Mais il demeure d'autant plus fécond, d'autant plus nombreux en espèces que ses individus sont plus petits, plus infimes, et l'on voit se multiplier les iudividus de cliaque espèce à mesure que les formes spécifiques sont devenues plus rares, et que leurs représentants sont journellement plus menacés et plus incapables de se défendre. La classe des poissons descend du requin au haren"^, à la sardine ; les grands lacertiens et batraciens au lézard et à la grenouille; l'éléphant, le cheval, tombent dans la domesticité qui seule conserve leur type vivant en le protégeant; la fougère, la prêle, se confondent avec nos arbres et arbustes sur le bord de nos ruisseaux ou la lisière de nos forêts, ne conservant quelque vigueur que sous le ciel ardent des tropiques.
Malgré ces décadences partielles, cesrétrogressions de types autrefois dominants, le niveau de l'organisation s'élève. Mais que faul-il entendi'epar degré supérieur? Sera-ce celui qui se rapprochera le plus de l'homme? Non. Ce sera, dit VanBaer, le plus localisé, le plus spécialisé pour le travail physiologique, celui qui aura les facallés les plus nombreuses, les plus étendues, les mieux servies par des organes exactement adaptés à leurs fonctions. L'abeille est donc plus élevée dans la série qu'un poisson, ou qu'un reptile. Si l'homme est le plus parfait des vertébrés, c'est qu'au service d'un cerveau plus ample, mieux conformé, plus actif, il a deux mains adaptées exclusivement à la préhension, et deux pieds exclusivement faits pour la marche, qui lui permettent d'exécuter tous les mouvements, tous les actes que son intelligence lui conseille. La fourmi est donc à ce titre plus près de l'homme que le lion ou même le singe, non par la ressemblance, les homologies anatomiques, mais par le développement physiologique et par la variété, la dignité des instincts. Le singe serait donc tout au plus à l'homme ce que la guêpe esta l'abeille, et même moins.
Mais cette supériorité d'intelligence qui place l'homme au sommet de l'échelle des vertébrés, est-elle le fait d'un don spécial, d'une insufflation divine, ou une lente acquisition de la race à travers la série des temps? La réponse n'est pas douteuse. Les faculté mentales vaiient et progressent comme les facultés physiques, comme les organes ; elles se développent comme eux par sélection. L'être le plus intelligent, le plus rusé, l'emporte, non-seulement sur celui qui l'est moins, mais aussi sur le plus fort ou le plus agile. Le renard se maintient avec succès contre le loup, et la taupe intelligente, dans ses galeries souterraines, ne redoute presque d'autres ennemis que l'homme, ou son serviteur, le chien.
Les instincts sont également sujets à varier, à se transformer, à se développer. Ce sont des habitudes héréditaires qui se transmettent invariables dans une race tant qu'ils lui restent utiles, mais qui changent aisément sous l'influence de nouvelles nécessités. Ils déterminent par leurs prompts changements de nouveaux actes, et par de nouveaux modes d'action un nouvel équilibre organique qui appelle la variabilité des organes eux-mêmes, la provoque, la détermine et en quelque sorte la dirige.
Enfin, cette barrière dans laquelle on a voulu enfermer l'espèce et qu'on nomme la fécondité continue est-elle infranchissable, fixe, inébranlable? toute variété est-elle féconde avec une autre variété de même souche ? toute espèce est-elle stérile avec une espèce de souche différente ? Par une discussion approfondie de tous les faits connus, Ch. Darwin est arrivé en même temps, la même
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année que I. Geoffroy-Saint-Hilaire, à conclure que ces affirniittions tournaient en cercle vicieux, puisque ceux qui les soutenaieut commençaieul par nommer variétés d'une espèce toutes les formes qu'ils savaient ou voyaient fécondes, entre elles, conférant le nom d'espèces aux variétés qu'ils avaient reconnues ou présumaient stériles.
11 résulte de l'examen sérieux de tous les faits connus, que nulle l'ègle fixe ne peut être posée à la faculté de fécondité réciproque ; qu'ignorants du point de départ de nos espèces, comme de nos variétés sauvages, et très-incertains sur les origines uniques ou multiples de nos espèces domestiques, il nous était impossible de rien décider sur ces questions. Mais l'expérience atteste que la faculté de reproduction, franchissant souvent la limite de l'espèce morphologique, atteint au moins jusqu'à celles de genre; que la fécondité semble diminuer suivant des lois encore inconnues, en vertu de rapports cachés, et varier de variété à variété ou même d'individu à individu ; que les métis ne différent pas essentiellement des hybrides quant à leurs caractères mixtes et à leur faculté de se reproduire à leur tour; et que, d'ailleurs, pour décider si le produit d'un croisement est métis ou hybride il faudrait trancher auparavant cette question, insoluble dans la plupart des cas : savoir si les souches accouplées sont des variétés ou des espèces, qu'enfin, selon toute probabilité, la stérilité tend à se manifester à mesure qu'augmentent les dissemblances entre les formes accouplées, jusqu'à un point, différent chez chaque race et différent selon le sexe des individus fournis par chacune des deux formes en présence, où toute trace de fécondité disparaît.
Une masse de faits, de détails, scrupuleusement discutés, sont venus appuyer la théorie de Gh. Darwin. Il a étudié successivement les limites précises de la variabilité et en a formulé les lois. Aprèi Lamarck, il a reconnu l'inlluence de l'abus ou du défaut d'usage des organes sur leur développement ou leur atrophie. H a discuté les résultats et les difficultés de l'acclimatation ; comment celles-ci peuvent être vaincues ; comment la congélation et la compensation ou économie de croissance entre les organes, soit homologues, soit analogues, soit différents, peuvent amener des variations importantes et imprévues. Il a posé comme règles que les organes multiples, rudimentaires ou de structure imparfaite sont très-variables, de même que les caractères extraordinairemcnt développés ou les caractères sexuels. 11 a montré que les caractères spécifiques sont et doivent être plus variables que les caractères génériques ; pourquoi il se fait que les espèces d'un même genre varient d'une manière analogue, et que les variétés d'une espèce assument les caractères d'une espèce alliée ou reviennent à d'anciens caractères perdus.
Abordant de front toutes les difficultés de la théorie, il a montré comment peuvent s'opérer les transitions dans les habitudes ; comment ont pu prendre naissance tout d'abord des organes aussi pai faits, aussi compliqués que l'œil ; comment, au contraire, se sont formés et maintenus des organes peu importants, tels que la queue, par exemple, chez les mammifères, et pourquoi tout organe n'est pas toujours absolument parfoit : la perfection organique d'un être étani toujours relative à celle de ses rivaux sous les mêmes conditions de vie. ;
Tous ces faits, toutes ces lois, tous ces arguments, Gh. Darwin les a condensés dans son ouvrage : On the Origin ofSpecies, btj Meam of Natural Sélection or the Préservation of favoured Races in the Strugfjle for Life {De l'origine des espèces par sélection naturelle et de la conservation des races favorisées dans la concurrence vitale, 1 vol. in-8", Londres, 1859, Murray. Première traduction frar^-
çaise par madame Clémence Hoyer, sur la troisième édition anglaise, avec noieset préface du traducteur, 1 vol. in-i8, Paris, 1862, Guillaumin et Masson. Deuxième édition, in-8", Paris, 1866, revue sur la quatrième édition anglaise, mcmes éditeurs. Troisième édition, in-8% Paris, 1870, identique à la seconde, avec une nouvelle préface du traducteur, mêmes éditeurs. Seconde traduction Irançaise sur la cinquième et la sixième édition anglaise, par J.-J. Moulinié, in-S», Paris, 1875, Reinwald).
Cet ouvrage eut un immense retentissement. Presque aussitôt traduit, d'abord eu allemand, puis en français, eu italien, en polonais, il a eu en Angleterre liiiit éditious successives auxquelles les additions de l'auteur n'ont changé que quelques détails indifférents à l'ensemble de la doctrine.
La même année ori Gh. Darwin publia ce premier ouvrage, un autre naturaliste anglais, à la suite de longs voyages d'exploration dans les terres du Pacifique, arrivait aux mêmes conclusions que lui. Sir Alfred Wallace venait, en effet, de communiquer à Cli. Lyell, pour être présenté à V Association britannique pour l'avancement des sciences un mémoire sur la tendance des variétés à s'écarter indéfiniment du type -primitif, ou il formulait en termes presque identiques la loi de sélection et de divergence des caractères. L'auteur de la théorie géologique (les transformations lentes du globe sous l'action des causes actuelles, jusque là contraire aux idées de Lamarck, qu'il avait combattues dans ses Principes de géologie, étant instruit des longs travaux poursuivis à ce sujet par Cb. Darv^in, l'engagea à ne pas se laisser devancer par son jeune émule en tardant plus longtemps à publier les résultats de ses études. C'est alors que Ch. Darwin se décida à résumer en un seul volume la masse considérable d'observalions qu'il avait recueillies sur cette question depuis son voyage sur le Beagle, en 1855. C'était en effet, pendant cette expédition, que les premiers germes de ses idées étaient éclos dans sa pensée, où, depuis, ils s'étaient constamment affermis et développés par des observations nouvelles. Cet aperçu d'ensemble qu'il a intitulé de YOrigine des espèces est donc l'œuvre de toute sa vie et restera l'impérissable monument de sa gloire devant la postérité reconnaissante. Les autres ouvrages qu'il a publiés depuis n'y ont rien ajouté. Ils n'ont fait qu'en présenter quelques conséquences spéciales à certains groupes d'êtres vivants et à certains faits particuliers de leur organisation que tout lecteur intelligent de son premier volume nvait pu déduire lui-même.
Déjà Cb. Darwin s'était déjà fait connaître et apprécier du monde scientifique
parla publication de son voyage du Beagle et de plusieurs monographies d'une
haute valeur oii, rendu craintif par le discrédit qui s'était attaché, grâce à l'école
de Cuvier, aux vues de Lamarck, il préludait, bien que timidement, à sa doctrine.
Dans son essai Sur la structure et la distribution des écueils de corail ; dans
ses Observations géologiques sur les îles volcaniques de l'Amérique du Sud, il
montrait, en" intelligent adepte de Ch. Lyell, la puissance des causes actuelles
sur le renouvellement et la transformation des continents et des mers. Dans sa
}ionoqra}Me des cirripèdes (2 vol. in-8°), il avait démêlé l'enchevêtrement des
affinités de celle classe zoologique avec les classes voisines. Dans son étude sur
la Fécondation des orchidées (1 vol. in-8", Londres, 1862, Murray), il s'attacha
à prouver l'importance considérable des relations réciproques des insectes et des
niantes dans la reproduction de celles-ci. Un chapitre tout entier de l'Origine
des espèces est consacré à dévelop|)er cette idée que l'intervention des insectes
pet uon-seulement nécessaire à la fécondation de certaines fleurs par leur piopro
DARWIMSME. 757
pollea, mais utile à la perpétuité de presque toutes les autres en amenant entre les races des croisements qui en augmentent la vitalité en maintenant leur fixité. Peut-être même Ch. Darwin a-t-il été trop loin dans celte voie, entraîné, qu'il était par la croyance à la nocuité absolue des croisements consanguins alors régnante, depuis détruite par les observations de son fds G. Darwin.
Depuis, Ch. Darwin a publié sous le titre De la variation des animaux eldes plantes sous l'action de la domestication (in-8", Londres, 1863, Murray, traduit par Moulinié, avec une préface de Cari Vogt, Paris, 1868, 2 vol. in-8"), deux volumes qui ne sont qu'un long commentaire des chapitres de YOrigine des espèces qui traitent également de l'action sélective de nos éleveurs et horticulteurs sur nos diverses races domestiques en général, et en particulier des variations produites chez les races si nombx'euses de nos pigeons. 11 y conlirme ei y jusliiic ses indications antérieures, sans ajouter aucun l'ait plus probant, contre les objections de ses adversaires.
La piincipale de ces objections, la plus grave et la seule grave qui ait été laite à la doctrine transformiste, c'est que, quelque étendues, quelque considérables que soient les variations produites à l'état domestique, ces variations n'ont jamais atteint jusqu'à présent les limites où la fécondité réciproque des nouvelles formes obtenues cesse de se manifester, devient impossible ou même diminue sensiblement. Chez nos races domestiques, historiquement produites, jamais on n'a constaté cette stérilité qu'on observe chez les diverses espèces sauvages du même genre qui souvent présentent cependant entre elles des différence^ beaucoup moins apparentes.
Ainsi le loup, le chacal et le renard diffèrent moins entre eux que le chien de Terre-Neuve, le bouledogue, la levrette et le chien havanais. Or, tandis quel'aucoiiplement des premiers ne se produit jamais naturellement, qu'il n'a pu être obtenu que dans des cas très-rares et dans des conditions spéciales de servitude, non pas entre eux, mais avec le chien, sans qu'aucune race mixte ait pu en dériver d'une façon continue, chacun a pu constater, au contraire, qu'entre tous nos chiens de races les plus différentes l'instinct sexuel subsiste inaltéré. Tous se reconnaissent mutuellement pour être de même espèce. 11 est vrai que parfois cette erreur de l'instinct n'aboutit qu'à l'infécondité absolue, que, par exemple, entre une chienne Terre-Neuve ou bouledogue et un bichon havanais l'accouplement est rendu matériellement impossible par la différence de taille, et qu'une levrette fécondée par un bouledogue ou un Terre-Neuve périt presque nécessairement, soit pendant la gestation, soit au moment de la parturition. A l'état sauvante ces races ne pourraient donc se croiser entre elles et disparaîtraient plutôt que de se mélanger dans une race mixte. Dès lors on peut concevoir que, sur un nombre sulfisant d'individus de ces races, la sélection agirait bientôt de façon à ne conserver que la postérité des individus chez lesquels l'instinct se modifierait de façon à leur inspirer un éloignement réciproque pour tout accouplement
métis.
On voit moins comment des races plus voisines, bien qu'aussi diverses que le
sont certaines espèces sauvages parfaitement stériles, pourraient se conserver pures. Observons pourtant que jamais, ou très-rarement, deux espèces sauvages de même "-enre, très-voisines et surtout de même taille, ont soit les mêmes habitudes, soit le même habitat géographique. 11 résulte, en effet, des principes de la théorie transformiste, que si deux formes de même genre, fécondes entre elles ,>t avant l'instinct de se mélanger, avaient le même habitat géogra[ilii(iue, leur
758 DARWIÎN'ISME.
mélange aurait bientôt pour effet de les confondre en une seule, la sélection aidant. Si, par exemple, le loup et le renard, qui liabitent l'Europe, n'avaient l'un pour l'autre une aversion absolue, de façon que jamais, jusqu'ici, on n'a pu obtenir leur accouplement, même en réclusion, les deux espèces se seraient depuis longtemps confondues en une seule. Mais on peut demander justement comment cette aversion récipioque entre deux formes si voisines a pu arriver à se produire, s'il est vi'ai que, les deux espèces dérivant de même souche, elle n'ait pas toujours existé.
Jusqu'à présent on ne peut répondre à cette question que par des hypothèses plus ou moins plausibles. C'est d'abord que les variations de l'instinct qui peuvent amener une aversion réciproque entre certains représentants de deux variétés jusque-là lécoudes, sont parfaitement possibles, surtout à l'état sauvage et sous la loi de concurrence vitale. Deux formes très-semblables ayant les mêmes besoins sont toujours rivales; elles sont de plus toujours assez inégales pour que l'une soit toujours favorisée aux dépens de l'aulre dans leur lutte réciproque. Si l'une a plus de force, l'autre aura plus d'agilité ; certaines proies conviendront mieux à l'une qu'à l'autre. De là nécessairement, en l'espace de quelques générations, des variations d'habitudes héréditaires qui tendront à affecter plus ou moins les instincts sexuels et à amener de l'éloignement entre des individus ayant des habitudes diflerentes, toutes circonstances qui ne peuvent se produire en domesticité.
Si quelques mélanges continuaient à se produire, les individus qui en seraient issus hériteraient d'instincts troublés, mixtes, assez désavantageux pour faire tourner contre ceux qui en seraient dotés toutes les chances fatales de destruction prompte. Aii bout d'un certain temps ne survivraient donc que les représentants des deux l'aces qui en maintiendraient la pureté. On conçoit ainsi comment, même dans un habitat commun, deux espèces très-voisines pourraient se fixer et devenir deux espèces qui, bien que pouvant encore s'allier sous l'influence troublante de la domesticité ou de la réclusion, à l'état sauvage, se conserveraient parfaitement distinctes. Tel pourrait avoir été le cas, sinon pour le loup et le renard, du moins pour le lièvre et le lapin, dont l'accouplement ne se produit jamais à l'état sauvage et a été longtemps jugé impossible, même en domesticité. Pourtant de nos jours, on l'a obtenu en plusieurs lieux divers où il a donné naissance à des races mixtes, chez lesquelles on a pu constater pendant plus de dix générations cette fécondité indéfinie, inter se, qu'on avait présumée jusqu'alors impossible entre deux espèces bien distinctes.
De plus, il faut tenir compte de ce fait que la stérilité de deux formes voisines doit dépendre bien moins de ces différences tout extérieures, de pelage, de figure ou même de taille, qui frappent les yeux de nos éleveurs, chasseurs ou zoologistes, que d'au*res variations internes, parfois légères en ap[>arence, mais affectant surtout les organes reproducteurs eux-mêmes. Il peut suffire, par exemple, d'une modification dans cette odeur toute particulière à laquelle les deux sexes d'une même espèce semblent surtout se reconnaître comme congénères, pour amener entre eux \me aversion naturelle s' opposant à tout libre accouplement. Des faits bien connus parmi les diverses races humaines tendent a établir que parfois ces variations de l'odeur spécifique et l'aversion qui en resuite ne se produisent pas également chez l^^s deux sexes. Les variations qui peuvent se produire soit dans la matrice et dans l'ovaire, soit dans les phases évolutives de l'embryon, doivent avoir sur la fiu-ulté de fécondation mutuelle
DARWLMSME. 759
bien plus d'inducuce (jne celles qui affectent les caractères externes des deux races en présence. Or, celles-ci seulement attirent l'attention de nos éleveurs dont la science théorique et anatomique n'est pas toujours au niveau de l'expérience technique et qui, d'ailleurs, ne pourraient constater les autres que chez les individus morts, qui le plus souvent sont sacrifiés pour aller ap])rovisionner nos marchés, ou livrés pour peupler nos écuries ou nos chenils où ils meuren sans qu'on ait occasion d'en faire l'autopsie, et dont en aucun cas, par conséquent, ils ne pourraient faire usage comme reproducteurs de choix.
La stérilité, loin d'être recherchée chez nos races domestiques, est au contraire considérée comme un défaut, comme un vice rédhibitoire. On ne peut s'étonner après cela qu'elle ne se produise jamais dans nos étahles ou nos haras, d'où elle serait exclue avec soin dès qu'elle paraîtrait se manifester. Il arrive bien souvent qu'une génisse reste stérile avec un ou plusieurs taureaux de la contrée. Que fait-on alors? On l'engraisse comme animal de boucherie, san« s'enquérir si sa stérilité vient de ce qu'elle est déjà hybride de deux races trop diverses, ou de ce que les taureaux qu'on lui a fournis sont eux-mêmes de souche étrangère ou métisse. II en serait de même des brebis, des chèvres, et s'il s'agissait d'une jument on se contenterait de l'employer comme bête de trait ou de charge, sans plus s'inquiéter, en la plupart des cas, des causes de so)i infécondité.
Mais il se peut aussi que le tenqis soit un facteur nécessaire dans la transformation des races fécondes en espèces stériles; qu'il faille une longue suite de générations sans aucun mélange avec d'autres races et sans variations produites par le métissage, pour fixer par une accumulation des forces ataviques les caractères physiologiques, comme les instincts sexuels, d'une forme animale ou végétale.
11 n'est donc pas impossible qu'une longue suite de reproductions inter se soit encore insuffisante pour produire la stérilité d'une race avec ses congénères, sans l'isolement absolu de son habitat géographique et sans de longues émigrations à travers différents climats, surtout sous différentes latitudes.
II est évident, en effet, que les changements climatériqiies surtout doivent modifier profondément et rapidement les instincts sexuels d'une l'ace animale ou végétale, en faisant varier les époques du rut, de la gestation ou celles de la fécondation et de la maturation, en même temps que toutes les autres conditions de vie. On n'a pas encore fait d'expériences bien suivies et bien complètes sur la fécondité ou la stérilité de nos races domestiques européennes, restées pures avec les races domestiques locales également pures, qu'on a trouvées en possession des peuplades sauvages de l'hémisphère austral, bien qu'étant connues pour dérivés des nôtres. Presque partout nos colons ont dédaigné ces types abâtardis et ont évité de croiser avec eux les précieux représentants de nos souches européennes qu'ils ont importés avec eux. D'ailleurs, presque partout, ils n'ont importé que des individus déjà issus de croisements plus ou moins récents, conséquemment très-variables et dont les instincts sexuels, affolés par ces mélanges et cette variabilité, étaient prédisposés à se prêter à de nouveaux mélanges et à ae nouvelles variations.
Cette question reste donc ouverte, loin d'être tranchée; mais elle ne peut tarder beaucoup à l'être par de nouvelles séries d'expériences et de plus longues et plus intelligentes observations.
U se pourrait toutefois que l'on arrivât un jour à conclure que la fécondité
760 r)AR^VLMSME.
réciproque des êtres organisés dépend surtout d'une identité presque complète de résultante atavique, ayant pour effet une identité de développement embryonnaire qui ne peut se rencontrer qu'entre individus de même souche originelle. Il en faudrait inférer alors que partout où un cextain degré de fécondité se produit, c'est-à-dire entre toutes les formes susceptibles d'un accouplement suivi de fécondation et d'un commencement de développement fœtal, existe cette communauté (l'origine, quelque reculée qu'elle puisse être. Corrélativement, un commencement, un degré quelconque de stérilité serait toujours l'indice, sinon d'une dualité de souche originelle, du moins de différences ataviques plus ou moins profondes dans l'évolution embryonnaire des divers rameaux d'une même souche, quand toutefois cette stérilité n'est pas simplement le résultat de troubles pathologiques produits dans les organes reproducteurs des individus euxmêmes. S'il en était ainsi, on pourrait aflirmer que tous les individus capables de fécondation réciproque sont de même famille et ont eu à une époque quelconque un ancêtre commun, bien que la fécondité pouvant cesser de se manifester entre les branches d'une même famille, les espèces, aujourd'hui réciproquement stériles, puissent avoir des ancêtres communs à un degré plus ou moins reculé de leur généalogie.
Ce problème de la stérilité ou de la fécondité réciproque des races et des espèces a été plutôt éludé qu'élucidé par Ch. Darwin, qui l'a laissé à résoudre à ses disciples et successeurs; mais il a su résumer tout ce qu'on sait au sujet de riiybridité et du métissage et en conclure, après Prosper Lucas, que quelles que soient les différences ethniques, spécifiques ou génériques des individus, les lois qui règlent l'hérédité, et le partage des caractères de l'un et de l'autre producteurs entre leurs communs produits, restent toujours identiques.
Ch. Darwin a voulu aller plus loin et donner, sous le nom de Pangénèse, dans un appendice à ses deux volumes sur les variations des animaux et des plantes domestiques., une théorie de l'hérédité tout hypothétique et qui n'est pas destinée à vivre. Partant de ce principe que la cellule est le point de départ et la matière première de tout organisme, Ch. Darwin, guidé par des analogies trompeuses et peut-être égaré par la doctrine du Paiispermisme, a voulu en conclure que la cellule elle-même doit provenir de germes de cellules et les reproduire à son tour ; que chaque cellule d'un tissu ou d'un organe, émettant chez chaque individu des germes de cellules identiques en nombre infini, ces germes, transmis par hérédité des parents aux enfants, devaient reproduire chez ceux-ci les cellules mères, en même nombre, dans les mêmes parties des mêmes organes, juste au même fige et dans la même phase de l'évolution individuelle ou seulement un peu plus tôt. Pour expliquer l'atavisme, Ch. Darwin va jusqu'à admettre que ces germes peuvent se transmettre pendant plusieurs et même dix ou \ingt générations à l'état latent, pour ne manifester leur virtualité que chez un descendant éloigné et le doter de caractères restés effacés pendant toutes les générations intermédiaires.
11 faut regretter qu'un esprit aussi éminent que celui du continuateur de Lamarck ait, comme celui-ci, attaché son nom à une hypothèse aventureuse qui, reproduisant à peu près la doctrine de Bufion sur les molécules organiques et dépassant les merveilles de remboîtoment des germes de Donnet, est en retard d'un siècle sur la science moderne.
Ch. Darwin, dans son livre sur l'Origine des espèces animales et végétales, s'était prudemment abstenu d'aborder le problème de l'origine de l'iiomme.
Lamai'ck qui, au contjaiie, l'avait hardiment et hâtivement posé, sinon résolu, avilit par là ameute contre hii toutes les écoles de théologiens et de philosophes tjui ne peuvent admettre aucun lien de parenté généalogique entre le roseau pensant de Pascal ou l'Adam déchu d'Éden, et les divers ordres d'êtres organisés chez lesquels Descaries lui-même n'avait voulu voir que de savantes machines déterminées fatalement dans tous leurs actes par des instincts aveugles. En vain Ch. Darwin, pour éviter le comhat contre des adversaires trop ardents, trop bien appuyés siu" les préjugés vulgaires et décidés à ne se rendre devant aucun argument, aucune preuve rationnelle, avait laissé de côté cette question brûlante qui a le tort de froisser toutes les vanités humaines. Ses disciples, comme ses adversaires, virent aussitôt que la conséquence immédiate de sa doctrine est de ne faire de l'homme lui-même que la forme supérieure du grand embranchement des vertébrés et de le réduire à occuper seulement le rang le plus élevé du règne animal dans le monde organique. De là un déchaînement immédiat de polémiques, d'où naquit soudain toute une littérature spéciale à notre époque. Citer tous les noms des savants, des philosophes, des théologiens, des penseurs et des journalistes de tout degré, surtout des ignorants et des grotesques litléraii'es qui ont pris part ù celte lutte, serait une Vache ingrate. Qu'il nous suffise de dire que tout esprit, ayant part au mouvement intellectuel du temps, dut prendre parti dans la querelle. En Angleterre, en France, en Allemagne, en Italie, partout, il fallut être pour ou contre le darwinisme. Tout le monde pensant contemporain se trou\a divisé en deux écoles adverses. Contre Darwin se liguèrent toutes les Eglises et sectes religieuses, presque tous les métaphysiciens spéculatifs a priori, la plupart des académies et le plus grand nombre des représentants de la science officielle de nos grands États. Darwin n'eut pour lui, tout d'abord, que quelques esprits hardis, indépendants de toute orthodoxie religieuse ou gouvernementale, les esprits chercheurs et novateurs, les jeunes générations scientifiques. Parmi les premiers adeptes de Ch. Darwin il faut citer pourtant, en Angleterre M. Huxley, etCh. Lyell, et en Allemagne, MM. Wirchow et Karl Vogt; en Italie un autre Allemand, M. Schiff, et M. Molescott, u» Hollandais; parmi les Italiens MM. Mantcgazza, Capellini, Cocchi et quelques autres; en Belgique, d'Omalius d'iialloy, Dupont, etc. En Suisse, où dès 1859, avant la publication de VOrigine des espèces, nous avions soulevé un orage polémique en enseignant la doctrine de Lamarck, Pictet de la Rive et Claparède, avec toute l'école genevoise, ne se prononcèrent que plus ou moins tardivement en laveur du transformisme darwinien. En France enfin, où notre traductioiî irançiiise, publiée en 1862, avait ouvert la lice et commencé le combat, Darwin, en dépit de ses réticences, ne rencontra d'abord que des adversaires dans les chaires publiques où régnait encore, presque sans rivale, l'école de Cuvier.
Les premiers qui se rallièrent à la doctrine de l'évolution, tels que MM. de Quatrefages et Broca, le firent avec réserve. Ils ne voulurent y voir qu'une hypothèse commode pour expliquer certaines séries de faits. La nouvelle théorie ne trouva d'adeptes convaincus que dans la phalange, dès lors compacte, des archéolocfues et paléontologistes dont les fouilles constatèrent partout l'ancienneté de l'homme, et sa coexistence avec les faunes disparues des époques géologiques antérieures à la nôtre.
Quant auxanthropologistes français, divisés alors en polygénistes et en mono- "énistes, ils ne cherchèrent d'abord, chacun de leur côté, dans le transformisme que des arguments en faveur de leur doctrine favorite. Peu d'entre eux vou-
762 lt\RW[.MSME.
lurent reconnaître que la théorie de sélection supprimait cette question, jusquelà mal posée. Il résulte pourtant avec évidence du principe de divergence des caractères qu'il suffit de remonter assez haut la série généalogique des races humaines pour leur trouver un ancêtre commun, comme le prétendent les mo- Qogénistes. Mais cet ancêtre était-il déjà un homme, ou n'était-il encore qu'un anthropoïde, un primate quelconque? était-ce déjà par tous ses caractères une race humaine, d'oii toutes les autres seraient issues, ou différait-il génériquement ou spécifiquement de l'homme actuel ? Les polygénistes se donnaient raison en adoptant cette dernière hypothèse. Ce n'est donc plus entre les deux écoles qu'une question de mots. Quel peut avoir été cet ancêtre commun de toutes les races humaines? Telle est la question de fait qu'il s'agit de trancher.
La Société d'anthropologie de Paris, depuis sa fondation en 1859, étudiait minutieusement la question de l'ancienneté géologique de l'homme, les caractères de ses diverses races et leurs rapports aiiatomiques avec le groupe des primates. En 1869 enfin elle mit à son ordre du jour la question du transformisme et publia dans ses bulletins, pendant les années suivantes, toute une série de communications où ce problème était traité à tous les points de vue par ses membres les plus actifs, MM. Broca, Daily, Letourneau, de Mortillet, Lagneau, Hamy, Geraldès, de Quatrefages, etc., etc.
Dans les principaux Etats de l'Europe se formèrent bientôt d'autres sociétés analogues où vinrent s'enregistrer les nombreuses découvertes accomplies vers ce même temps en France, en Belgique, en Italie, en Allemagne, en Espagne, en Amérique, dans les cavernes ou les alluvions quaternaires et jusque dans les couches tertiaires par des légions d'archéologues de tous les pays.
Ces faits nouveaux, venant conlirmer les beaux travaux des Suisses,^ des Danois, des Italiens sur les dolmens, les Kœkkenmœddings, les habitations lacustres et les terramarres, montraient l'homme passant partout d'un état sauvage, absolument brutal, à la barbarie historique, par les quatre phases archaïques de la pierre simplement taillée, puis polie, du bronze et du fer, et reculaient son origine sur le globe jusque vers le milieu des âges tertiaires.
MM. Broca, de Quatrefages, Hamy, étudiant les vestiges de cet homme quaternaire, découvert pai'mi ses outils, ses armes, les restes de ses repas, constataient l'existence dès cette époque, sur le sol européen, de plusieurs races distinctes qui montraient dans leur succession un progrès non moins évident que celui de leur industrie, La plus ancienne, comme la plus inférieure de ces races par ses caractères brutaux, diminue évidemment, sans toutefois la combler, la distance qui sépare aujourd'hui les représentants les moins élevés de l'humanité des autres primates anthropomorphes.
Pendant ce même temps, l'ouvrage de Lyell sur V Ancienneté de V homme (1865), avec son Appendice publié en iSQl , vulgarisait .ces découvertes. Celui de Huxley sur la P/ace de l" homme dans la nature (1868) elles Leçons surVhomme, de Vogt, sapaient bien des préjugés, mettaient à néant bien des objections, bien des erreurs accréditées par les précédentes écoles, quant à la distance si tranchée et aux caractères si évidemment distincts par lesquels jusque-là on croyait l'homme séparé des autres mammifères. Enfin les ouvrages de Tylor et de Lubbock sur les civilisations primitives et les temps préhistoriques démontraient h réalité d'une évolution morale et sociale continue entre la brute et l'homme encore si imparfait que nous présentent nos civilisations les plus développées.
Tant de documents et de faits rassemblés achevaient de former un corps de
[*AII\VINISME. 765
ctriiie solidement établi sur des faits nombreux, permettant des inductions res, se soutenant les unes les autres, de façon à présenter le plus puissant faisau d'évidences que jamais une science ail pu réunir et concluant toutes en faur de la théorie transformiste et de son application à l'homme. Pendant dix années que dura ce lent travail et cette lutte ardente, Ch. Darn garda le silence, sans accepter ni réfuter les conséquences qu'on tirait rtout de sa doctrine relativement à notre espèce, ce fut en 1870, seulement, l'en publiant son volume sur la généalogie de l'homme [Descent of Man and lection in Belatlon to Sex, 2 vol. in-8". Londres) il a donné raison à la fois à 3 disciples et à ses adversaires, tout en redressant les fausses assertions des is et des autres.
Il résulte, en effet, des principes de Ch. Darwin, tels que les avaient bien mpris ses interprètes les plus hdèles, que l'homme, loin de pouvoir être le scendant d'aucune espèce aujourd'hui vivante de singes, comme l'avait supsé C. Vogt entre autres, ne peut qu'avoir eu, avec les primates anthropomores encore vivants, des ancêtres communs ayant vécu dans une période géolo- [ue antérieure, peut-être aussi éloignée de nous que les premiers temps tertiaires même l'âge secondaire.
Mais au delà se pose alors cette question : Par quels degrés, par quelle série transformations la nature apprit-elle à faire l'homme, selon l'expression de ibinet ?
Dès 1862, dans les notes de notre première traduction française de \ Origine s espèces (1^« édition, 1862, p. 259,287 et 294, 2« édition, 1866, et 5« édition, 70, p. 220, 2 i9 et 582) nous avions esquissé à grands traits, d'après les prin- >es darwiniens, les ramificalions principales de cet arbre de la vie dont la léalogie évolutive de l'espèce humaine n'est que le rameau principal. Nous ions montré ce rameau descendant directement des primates, par les niarpiaux et les monotrèmes, aux reptiles, puis de là, par le lépidosirien, aux poisis, de ceux-ci aux invertébrés, par une lignée de formes ancestrales analogues 'amphioxus, et enfin de l'amphioxus aux protistes uni-cellulaires. Ces conséquences, qui parurent alors trop hardies et trop extrêmes, ne tarrent pas cependant à être sérieusement discutées en France et à l'étranger. MM. Lartet, Gaudry, et autres paléontologistes, avaient fait connaître de mbreux types de transition comblant les lacunes qui jusque là avaient séparé s groupes zoologiques très-distincts, et l'econstitué la généalogie presque comité de certaines familles naturelles telles que les éléphants, les rhinocéros, les îvaux, etc. MM. Durand, de Gros et Ch. Martins avaient étudié les divers grés de la torsion de l'humérus dans la série des vertébrés. De toutes parts Sn se produisaient des essais partiels de reconstitution généalogique du règne imal.
Mais c'était en Allemagne que la doctrine de l'évolution devait trouver son nmentateur le plus éminent chez M. Haeckel. Après avoir publié de 1862 à 68 plusieurs études monographiques remarquables sur la physiologie de 'tains vertébrés d'ordre inférieur et sur leur évolution embryonnaire, le sant professeur d'Iéna crut découvrir dans les Monères, sorte d'organismes rumentaires, ce premier degré de toute organisation qui doit avoir été le germe îme de tous les êtres vivants dont il reproduit la phase primordiale de déveppement ovulaire. Dès cette même année, Haeckel fit sur l'arbre généalogique i genre humain des conférences, aussitôt publiées en un volume intitulé : Dg
764 DAKWIMSMi^.
la Création expliquée par les lois naturelles [Nutiirlische Schôpfungsgescliiclite 568 pages, 9 planches, ti'aduit en français par M. Ch. Lelourneau, avec préface de M. Ch. Martins).
Les conclusions de ce grand ouvrage reproduisent pour le fond, celles que nous avions proposées dès 1862 dans notre traduction de VOrigine des espèces, et développées en 1870 dans un volume sur VOrigine de l'homme et des sociétés (in-8, Masson et Guillaumin. Paris, 1870). Comme nous M. Haeckel fait descendre l'homme des primates et ceux-ci des didelphes par les lémuriens. Il rattache les vertébrés aux reptiles par l'ornithorhynchus, et les reptiles aux poissons par le lépidosipen. Comme nous, il descend des poissons sélaciens à i'amphioxus, et de celui-ci, par desannélides vermiformes, auxmonères protistes.
D'après Ilaeckel, l'arbre généalogique de l'homme compterait seulement depuis la monère vingt-deux degrés ou échelons, dont huit pour les invertébrés jusqu'aux ascidiens. Parmi les vertébrés il compte trois degrés ou stages ichthyomorphes, de I'amphioxus aux sélaciens, trois stages erpétimorphes des proloptères aux tritons; et trois stages de transition, entre les amphibies urodèles et les didelphes ; au-dessus de ceux-ci il compte quatre étages simiens, des lémuriens à l'homme pithccoïde encore privé de la parole, fonction selon lui distinctive entre la brute et l'humanité.
On a objecté à la théorie généalogique de Ilaeckel que tous les groupes de transition entre nos grands embranchements zoologiques sont des créations pures de l'induction rationnelle et n'ont pas de représentants dans la nature. Cette critique porte à faux, puisqu'il est de toute évidence que les formes de transition qui ont servi de passage entre nos grands groupes zoologiques actuels, ayant vécu à des époques très-anciennes, ont été détruites par leurs descendants plus perfectionnés et n'ont pu laisser de représentants jusqu'à nous, que ces formes pour la plupart embryonnaires, sans parties solides et très-variables, n'ont vécu qu'en petit nombre dans des habitats Irès-étroitement limités et que nous no pouvons guère espérer en retrouver la trace à l'état fossile.
M. Milne Edwards, par suites d'études récentes sur l'embryologie des lémuriens, ayant constaté dans cet ordre l'existence d'un placenta diffus, lui a contesté la place que lui donne Haeckel dans l'arbre généalogique des primates. Celte question, loin d'être résolue, reste ouverte. La transformation des aplacentaires en placentaires discoïdes a aussi bien pu s'effectuer au moyen d'une phase transitoire de plus que directement. Il suffit d'ailleurs que chez un rameau spécifique, analogue d'autre part aux lémuridés, le placenta, au lieu d'évoluer dès son apparition selon le type diffus, ait pris une disposition discoïde, pour que cette seule différence lui ait valu l'honneur de devenir la souche des primates placentaires et de l'homme.
L'ouvrage {Descent of Man) où Ch. Darwin, après ses principaux disciples, s'attacha à montrer également comment l'homme a pu surgir par une série de transformations et d'évolutions successives de l'embranchement des vertébrés, se compose de deux mémoires. Dans le premier il reproduit nos conclusions {Origine de Vhomme et des sociétés) et celles de Haeckel quant à la série des ancêtres de l'homme, des primates par les lémuriens aux Didelphes, qui régnaient à l'aube de la période secondaire, de ceux-ci par les monotrèmes aux reptiles et enfin aux poissons parle lépidosirien. Dans le second, il s'attache surtout à montrer quel rôle a dû jouer la sélection sexuelle dans l'évolution du règne animal tout entier, l'homme compris, et y trouve le principal facteur de
certains caractères spécifiques ou sexuels dont l'apparition reste inexplicable par la concurrence vitale et la sélection naturelle générale. 11 résulte, en somme, de ce mémoire, plusieurs faits importants à noter. C'est d'abord que lorsque dans une espèce les mâles et les femelles présentent des caractères différents, ces caractères ne peuvent avoir apparu que sous l'action de deux ordres de causes. Ou ces caractères sont utiles aux mâles dans leurs combats mutuels pour la conquête des femelles ; et telles sont les armes offensives ou défensives dont ils sont dotés, de même que les avantages de force ou de taille; ou bien ils correspondent à certains instincts spéciaux qui dirigent les femelles dans leur choix : tels sont, chez les oiseaux, par exemple, la beauté du plumage ou le charme de la voix. Mais il résulte, en général, de ces considérations que chez la plupart des espèces les mâles doivent naître en plus grand nombre que les femelles pour qu'il y ait lutte, choix, sélection, soit des plus parfaits et des mieux armés, soit des plus beaux sujets ou des meilleurs chanteurs. Dans les espèces au contraire, où les deux sexes sont restés identiques, ils ont pu naître en nombre sensiblement égal. 11 faut reconnaître que ces lois sont confirmées, non-seulement chez la plupart des espèces animales, mais aussi chez l'espèce humaine où les mâles, plus forts, naissent aussi partout en nombre un peu supérieur, amenant, avec une sélection plus rigoureuse, la supériorité de force et de taille dont ils sont dotés dans toutes les races. Si chez nos races très-civilisées cette supériorité de force physique des mâles tend à disparaître, à s'atténuer dans une sorte de dégénérescence, c'est peut-être grâce à des institutions à des lois, à des mœurs ayant pour effet de diminuer entre eux les sévérités de la sélection en produisant en réalité une sorte de rareté du sexe viril qui met obstacle au libre choix des femelles. Corrélativement, les entraves mises par ces lois et ces mœurs au libre choix des mâles par les femelles, tandis que partout celles-ci sont l'objet d'une libre sélection, très-rigoureuse de la part des mâles, ont dû développer chez le sexe féminin seulement les attraits physiques qui sont le plus agréables aux mâles. De là, supériorité croissante de beauté chez la femme, et, chez l'homme, supériorité croissante de ces forces intellectuelles auxquelles, chez les nations civilisées, le succès dans la concurrence vitale est attaché, avec un arrêt ou même une décadence dans la supériorité des forces physiques et dans la beauté des formes. Il en résulte que d'autres mœurs, utilement dirigées par d'autres lois plus intelligentes, pourraient embellir et ennoblir le type humain mâle qui tend si évidemment à s'abâtardir sous ce rapport, qu'aujourd'hui certaines races barbares ou sauvages l'emportent par la beauté des formes, par la noblesse du type et des attitudes sur nos nations les plus civilisées. De même nos femmes civilisées pourraient, sans rien perdre de leur supériorité au point de vue plastique et esthétique, retrouver, avec les forces physiques atténuées parfois chez elles au point de compromettre les conditions de la reproduction normale et saine, des aptitudes intellectuelles équivalentes à celles de l'homme qui deviendraient, pour les races qui en seraient douées, une cause de prospérité et de supériorité sur toutes les autres.
Sir Alfred "Wallace, l'émule de Gh. Darwin, a voulu aussi donner sa note dans cet accord par un Essai sur Vorigine de la race humaine et l'antiquité' de riiomme d'après la théorie de sélection naturelle. Selon lui l'homme physique, une fois constitué, ne s'est plus modifié que par son organisation cérébrale. Dès qu'il a été soustrait aux sévérités de la sélection naturelle par les progrès de la civilisation, il n'a plus subi que des moditications de peu d'importance, dues
ù la sélection sexuelle, et auxquelles il faudrait attribuer le formation des divers types ethniques. M. Broca a publié dans sa Revue d'antropologie (1875) une excellente critique des théories de sir Wallace.
Dans son livre de VEspèce humaine (1877), M. de Quatrefages accepte également les principes du transformisme quant à la formation des races, mais paraît se refuser à admettre que l'évolution sélective puisse franchir les limites de l'espèce, au moins en ce qui concerne l'humanité, qu'il semble consiilérer comme de souche distincte, sans s'expliquer sur la production originelle de cette souche et sur ses antécédents généalogiques.
Pendant que le transformisme organique et physiologique continuait son expansion et peu à peu conquérait le monde scientifique européen, d'autres progrès accomplis dans les sciences naturelles, entre autres la théorie de l'unité des forces physiques, de leur équivalence et de leurs transformations, et, en chimie, celle de l'unilé de substance, achevaient de compléter un corps de doctrine, une vue d'ensemble de l'univers parfaitement logique en toutes ses parties. C'était toute une nouvelle école philosophique qui se formait et dont Louis Buchner fut le Yulgai'isateur un peu superficiel.
Certains adversaires de cette nouvelle philosophie naturelle en admettraient bien les bases physiques : unité de substance, unité de force, unité d'organisation, évolution et transformation des pi'opriétés, des formes. Ce qu'ils ne peuvent accorder, c'est l'unité d'intelligence ; c'est l'évolution, la transformation, la transmission généalogique héréditaire, à traverstoute l'animalité jusqu'à l'homme, des facultés mentales.
Les grandes objections faites au transformisme par ses adversaires sont et ont toujours été de l'ordre psychique. Bien des esprits se refusent à concevoir comment le cerveau de l'homme s'est développé au point d'acquérir des facultés rationnelles et morales si différentes et si supérieures à celles que l'on constate chez les animaux de tous ordres. Ces objections n'ont de force que pour ceux qui, partant de ce vieux préjugé que tout est instinct fatal chez l'animal et intelligence libre chez nous, ignorent quelles sont en réalité les facultés mentales des représentants supérieurs de nos divers embranchements zoologiques. Déjà pourtant les deux lluber avaient pénétré les merveilles de Torganisation mentale et sociale des abeilles et des fourmis; Dupont de Nemours, Leroy, Fréd. Cuvier et d'autres avaient étudié les diverses manifestations de l'instinct et de l'intelligence chez les vertébrés ; mais persortne encore n'avait fait sur ces matières une oeuvre aussi complète que M. Houzeau de Lehaie en ses deux volumes sur les Facultés mentales des animaux, comparées à celles de Ihommei^ vol. in-8, 1872). Ce livre efface toute différence essentielle entre la nature intellectuelle ou passionnelle de l'homme et celle des autres êtres vivants pour ne laisser subsister entre les divers représentants de l'humanité que des différences de quantité, sans aucune différence de qualité, comme nous l'avons dit nous-mème dès 1870, dans notie livre de Y Origine delhomme et des sociétés humaines, àoixi la publication a précédé celle de Descent of Man par Ch. Darwin.
Depuis, Ch. Darwin a également \oulu aborder celte question par un de ses côtés spéciaux dans un volume sur Y Expression des émotions chez Vhomme et chez les animaux. Dans cet ouvrage, où se retrouve toute la sagacité de l'auteur de Y Origine des espèces, il montre que cette expression est, sinon toujours identique, du moins analogue, chez les représentants d'une même famille et d'un même type. Les différences que cette expression peut présenter sont dans une
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dépendance étroite des différences que présentent ces types eux-mêmes. Ainsi, il est naturel qu'un quadrupède ne pourra exprimer ses émotions de la même façon qu'un bimane; mais on peut s'attendre à retrouver dans les mouvements du bras chez celui-ci des analogies avec les mouvements de l'aile chez l'oiseau. Un bec corné, immobile, ne peut exprimer les mêmes passions qu'un museau ou une bouche, mais la tête, chez tous, aura les mêmes mouvemenls. Si des muscles spéciaux sont nécessaires au rire, au sourire, ces signes presque distinctifs de l'humanité, l'animal exprime cependant sa joie par certains mouvements spéciaux des mâchoires et des muscles qui les meuvent. Beaucoup d'animaux pleurent comme l'homme. Les cris sont chez tous soit expression do douleur, soit expression de joie; et joie ou douleur se peignent par des sauts, des sons et des rhylhmes dont nul ne peut méconnaître les analogies d'accent. Or, des expressions analogues ou identiques des sentiments, des passions, impliquent l'analogie ou l'identité de ces sentiments et de ces passions ellesmêmes.
C'est là justement ce que ne peuvent accorder ceux qui font de l'homme un être à part dans la nature, quelque chose comme un demi-dieu, maître et fin de la création terrestre, avec lequel pourtant il serait sans relation directe de cause à effet. L'opposition de parti pris des croyants à priori de toutes écoles n'a donc rien cédé, n'a pu faiblir. Encore aujourd'hui le transformisme est au ban de toutes les orthodoxies.
Par contre, il s'est répandu, propagé de plus en plus dans nos universités, où l'on peut dire qu'il a désormais conquis sa place, si le seul renom de darwiniste est resté un titre d'exclusion à l'Institut de France.
En somme, si la théorie de transformation, telle que l'a complétée Darwin, et après lui Ilaeckel, laisse encore certains côtés du problème dans une obscurité que nous ne sei'ons peut-être jamais capables de percer, elle se montre soutenue par un si grand nombre d'observations, de faits, d'arguments, de probabilités, d'inductions rigoureuses, que n'ayant d'autre côté à lui opposer que la théorie de création extra-naturelle, par essence improuvable et absolument dénuée d'analogie avec les procédés de la nature, tout esprit non prévenu ne peut que se rallier au transformisme comme à une vérité scientifique désorm ais acquise à l'esprit humain. Clémence Royer.
DASMOPHOX. Un des noms anciens de la Bourse-à-pasteur [Cap sella bursa /jastonsMœnch), suivant Ruellius. Ed. L.
DASSEllV (Michel). Médecin et botaniste hollandais, né en 1809, reçu docteur à Groningue en 1854, se fixa à Zwolle, où il mourut le 10 octobre 18 52, laissant outre un Manuel de pharmacodyaamique, dont le titre exact n e nous est pas connu, un mémoire couronné Sur les végétaux doués d'irritabilité, le récit d'un Voyage dans le nord, et un grand nombre de mémoires surtout relatifs à la botanique.
I, De scillitino, additis experimentis de venenorum vi in plantas. Diss. Groningaj, 1834,
in-S" 1 d1 II. Avec F. A. G. Miquel : Flora Belgii septentrionalls, sive Florœ batavœ
compendiûm Volwnen II, plantas cryptogatnas continens. Pars I. Equiselaceœ, Filices, Ma^'siliaceœ Ujcopodiaceœ, Musci et Ilepalicœ... Edidit... et prccfatUb es l il. G. van Hall. \insterdam,'l852, in-8°. Pars II. Lichencs et Algce. Amsterdam, 1850, in-8'' (ouvrage écrit à la fois en latin et en hollandais). L. Hn.
768 DaSYPROCTE.
DASYCLOi>lOi\. Uu des noms donnés par Dioscoride ;\ la Fougère mâle {Polystichum filix mas Roth) ; Ruellius l'écrit Dacidonon. Ed. L.
D.âi§»TPODE (de Saa-rjç, poilu, vêlu, et de ttoûç, noSbç, pied, patte). Genre d'insectes hyménoptères, porte-aiguillon, mellifères, recueillant le pollen au moyen de leurs jambes postérieures garnies de longs poils tant en dessus qu'en dessous. Les Dasypodes sont des Apiaires roussâtres, qui sont caractérisées génériquement par des palpes labiaux de quatre articles, grêles, placés bout à bout, semblables à ceux des palpes maxillaires. Leurs antennes sont assez longues, fléchies au second article, arquées chez les mâles, un peu claviformes ou en massues chez les femelles. Leurs ailes ont une cellule radiale, à peu près de même largeur au milieu, mais rétrécie aux deux extrémités où elle s'effile; trois cellules cubitales : la première plus grande que la deuxième ; la troisième la plus grande des trois, n'atteignant pas tout à fait le bout de l'aile.
Les Dasypodes récoltent ordinairement le pollen des plantes chicoracées ; elles nichent en terre. Le boyau principal du nid est suivi à l'extrémité de cellules placées en patte d'oie et non à la file, ou bout à bout.
Les espèces de ce genre portent des noms caractéristiques : Dasvpode pieds HÉRISSÉS [Dnsypoda hirtipes Fabricius, Latreille) ; Dasypode plumipède [Dasijpoda pliimipes Latreille), etc. {voy. Hyménoptères). A. Laboulbène.
DiSVPODES (de 5a(jûç, velu, et ttoûç, pied). Ce sont les tatous {voy. Tatous). D.
DASYPODIOW Un des noms anciens de la violette {Viola odorata L.).
Ed. L.
DASYPROCTE. Les Rongeurs qu'on appelle vulgairement des Agoutis sont désignés, dans les catalogues zoologiques, par le nom de Dasyproctes {Dasyprocta 111.). Extérieurement ils ressemblent à des Lièvres, tout en étant plus haut sur pattes et en n'ayant que trois doigts aux pattes postérieures ; mais par la structure de leurs dents molaires, dont la couronne est aplatie et sillonnée irrégulièrement, ils se rapprochent des Porcs-Épics {Hystrix). D'autre part ils ont des affinités encore plus étroites avec les Pacas {voy. ce mot) ou Cœlogenys qui cependant ont toujours cinq doigts aux pattes postérieures. Tenant compte de ces affinités, quelques auteurs ont proposé d'établir, pour les Pacas et les Agoutis, une tribu particulière dans l'ordre des Rongeurs, tandis que d'autres naturalistes, associant encore à ces deux genres les Cochons d'Inde ou Cobayes {voy. ce dernier mot) et les Cabiais {voy. ce mot), qui composent d'ordinaire la tribu des Caviens, onj constitué avec tous ces mammifères la famille des Subongulés ou des Gaviadés, dont tous les représentants sont américains.
Quoiqu'il en soit à cet égard, les Agoutis forment un genre bien délimité, ayant pour type l'Agouti vulgaire {Dasyprocta aguti L.) qui vit par couples dans les plaines couvertes de forêts du Brésil et des Antilles. Le pelage de cette espèce, toujours lisse et brillant, est d'un fauve orangé, piqueté de noir et nuancé de verdâtre; aussi Cuvier avait-il proposé de donner aux Agoutis le nom générique de Chloromys (Rat vert). Comme l'Agouti huppé et l'Acouchi, qui vivent à peu près dans les mêmes régions, l'Agouti vulgaire se nourrit de fruits à noyaux, de feuilles, de racines et même de viande. Il se
IiATISCËTINE. 7(39
relire dans des troncs d'arbres qu'il agrandit au besoin pour s'en faire une demeure confortable. Sa chair est estimée, quoiqu'elle ait un léger goût de sauvage. Plus au sud, dans la région du Paraguay, ces différentes espèces sont remplacées par l'Agouti patagonien, nommé aussi Lièvre des Pampas ou Lièvre des Patagons, qui est de beaucoup plus grande taille et dont la peau est employée par les Indiens Gharruas pour la confection de certains vêtements.
On voit fréquemment des Agoutis dans nos jardins zoologiques, et dans leur pays natal on les garde souvent en captivité et on parvient même à les apprivoiser; mais il est difficile de trouver une enceinte convenable pour loger ces animaux qui sont sans cesse en mouvement et qui, avec leurs dents puissantes, coupent les grillages les plus résistants. E. Oustalkt.
DASVURE. Le genre Dasyure {Dasyurus III.) comprend un certain nombre de Marsupiaux {voy. ce mot) qui sont propices à l'Australie et qui, par leui genre de vie, ressemblent un peu à nos Martes européennes. Ils ont le corps élancé, la queue longue et touffue, les pattes postérieures munies d'un pouce rudimentaire, et la dentition de type franchement carnassier. On compte en effet, chez ces animaux, à la mâchoire supérieure, deux paires d'incisives, une paire de canines et six paires de molaires, et à la mâchoire inférieure tmis paires d'incisives seulement, une paire de canines et six paires de molaires. Le Dasyure viverrin (D. viverrinus Geoffr.), qui habite la Nouvelle-Galles du Sud, se nourrit d'insectes, de petits mammifères, d'oiseaux de basse-cour ou même de proie morte. Pendant le jour il se tient caché dans un terrier et ne se met en chasse qu'à la nuit tombée. Le pelage de cette espèce est d'un noir moucheté de blanc. Le Dasyure à longue queue [D. macrurus, Geoff.) ou Spotted Martin de Philipp est au contraire d'un brun marron avec quelques taches blanches.
A côté des Pasyures proprement dits se placent les Sarcophiles {Sarcophilns V. Cuv.), qui se ti'ouvent sur la Terre de Van Diémen et qui ont pour type le Sarcophile ourson (S. ursiniis Geolf.), animal de la taille d'un Blaireau, à pelage noir, à tête large, à corps trapu, à queue courte, mais touffue, à pattes postérieures dépourvues de pouce. Souvent même on rapproche de ces deux geni'es les Thylacines, les Phascogales et les Myrnuîcobies {voy. ces mots) pour constituer une famille de Marsupiaux carnivores, qu'on appelle la famille des Dasyurides. Une espèce fossile de Dasyure {D. laniarina Owen) a été signalée dans les terrains diluviens. E. Oostalet.
DATHlATL'iU. Pline nomme ainsi une sorte d'encens de couleur rousse que Ton recueillait, au printemps, sur le tronc d'un arbre de l'Arabie; celui que l'on récoltait, en automne, sur le même arbre, et qu'il nomme Carpheotum, était bien plus pur et de couleur blanche. Ed. L.
DATISCI. (L. Gen., n. Hô2). Genre de plantes apétales, que nous avons rapportées comme série au grand groupe des Saxifragacées {Hist. des pL, lli, i05 463 fi"-. 489-496). U est représenté par une plante dioïque, vivace, de nos jardins, le D. cannabiiia L., ou chanvre de Crète, qui a le port de nos Cannabis, mais qui en diffère notamment par son ovaire à placentas pariétaux multiovulés. Elle est amère, tonique. En Crète, elle se substitue au quinquina dont quelques médecins anglais disent qu'elle a l'efficacité (Baub., Mat. méd., I, 353. —Mkm. et Dk L., Dict- mat. méd., H, 590). Elle renferme de la Datiscine^ substance
DICT. ENC. XXV. ^9
770 DATTE (emi-loi).
comparée à l'inuliiie, et sert à teindre eu j^une (Bi\\co>n., m Journ. ?hy^., LXXXIIl, 187). H. Bk.
DATlSCÉTia^!; C^^H'^O'^ Celte substance est le produit du dédoublement de la datiscine opéré sous l'influeuce très-prompte de l'action des acides faible;, ou de la ]totasse concentrée. Ce dédoublement est remarquable par sa simplicité, car l'eau n'y joue aucun rôle soit par son élimination, soit par sou addition. En effet :
C4ojj23(324 = C^'»H'«0'2 -f- Cni'-'O'^'
Daliscine. tDaiiscétine. Glucose.
La datiscétine cristallise en aiguilles presque insolubles dans l'eau, aisément solubles dans les dissolutions alcalines, dans l'alcool et dans l'éther. L'acide azoti(|ue étendu de 10 pour 100 d'eau la transforme en acide nitrosalicylique. L'acide azotique conccntié l'attaque vivement et parmi les produits de cette action violente on trouve de Y acide corboazotirjue, mais point d'acide oxalique. M.
lîiBLiOGBAPHiE. — Stenhoose. Anti . der chcm. u. Pharm., t. XCYIIT. p. 166. M.
DATISCIIVE C*-H^^O^*. Substance contenue dans les feuilles et les racines du Datisca cannabina. On l'isole eu épuisant feuilles et racines de ladite plante par l'alcool et l'esprit de bois, évaporant jusqu'à consistance de sirop et versant sur la masse sirupeuse la moitié de son volume d'eau pour séparer une résine qui se dépose. On décante et on fait cristalliser. Les cristaux sont puriflés par des solutions dans l'alcool et des précipitations par l'eau.
La datiscine se présente sous la forme d'aiguilles ou de lamelles incolores, soyeuses, neutres et amères, très-peu solubles dans l'eau Iroide, un peu plus dans l'eau cliaude, légèrement solubles dans l'étber, très-solubles dans l'alcool froid, et solubles en toute proportion dans l'alcool bouillant. Ces cristaux fondent à 1 80 degrés et peuvent se sublimer en petite proportion dans un courant d'air chaud.
Sous l'influence des acides faibles ou des alcalis concentrés, la datiscine se dédouble en gljcose et en datiscétine {voy. ce mot). L'acide azotique, même faible, la décompose en donnant naissance à de l'acide carbo azotique et à de l'acide oxalique. Elle est soluble dans les dissolutions alcalines d'où les acides la précipitent. M.
Bibliographie. — Braconnot. Ann. de clùin. et de ji/iys., t. III, p. 277. — Ste.vhodse. Ami. der Chem. u. Pharm., t. XCVIII, p. 16tJ, , • M.
da,-t'-KA.i. Plante de la Cafrerie, dont les lacines sont comestibles, même crues. C'est peut-être une espèce de pourpier. Pl.
Bibliographie. — Spormakn. Voyages, II, 300. — Mérat et De Lf.ss. Diclionn. de matière médicale, U,^!^. Pl.
DATTE. ^ I. Botaiaique. Fruit du Pliœnix dactylifera (voy. Phœnix).
g II. Emploi. Les dattes foui partie des quatre fruits pectoraux. Employées seules, elles forment à la dose de 60 grammes, bouillies (après les avoir ouvertes) dans un litre d'eau, une agréable tisane contre les rhumes. On
DATURA (botanique). 771
[Kîiil. faire avec les dattes une pulpe analogue à celle de la pulpe de pruneaux ou de jujubes. Après avoir fait ramollir la chair des dattes à la vapeur, on la l>ile dans un mortier et on la pa^se dans un tamis de crin. On prépare ausr>i iijj sirop de dattes et une pâte. Enfin les dattes entrent, avec les amandes, le ;,ùngenibre, la cannelle, le turbith, la scammonce, etc., dans Télectuaire diaphœnix {voy. Diaphœnix).
La datte doit, en partie au moins, son Ic^^er parfum à la coumarine. Elle est assez nourrissante en raison de sou sarcocarpe charnu et delà matière sucrée iju'elle renferme. On sait l'usage qu'en font les Arabes dans leurs longues excursions, soit qu'ils la mangent en nature, soit qu'ils l'emploient en guise de sucre, sous forme de pulpe exprimée {miel de dattes), ou qu'ils forment des gâteaux avec la pulpe desséchée {farine de dattes). Le nectar de dattes est une liqueur obtenue par la fermeutation du fruit et distinct de Veau-de-vie de (lattes qu'on retire du vin de dattes, lequel se prépare lui-même en faisant fermenter dans l'eau des dates écrasées.
Le bourgeon terminal du dattier (chou palmiste) est employé comme aliment.
Disons enfiu que le noyau de dattes brûlé entre dans la composition de Teucre de Chine. D.
n.vrTE DE MER. Sur les côtes de la Méditerranée, on désigne indistincleuieat sous ce nom deux espèces de MoUusques-Lumelliljranches, le Pholas dactylm L. {voy. Pholvde) et le Lithodomus lithophagus Guv., dont la coquille .ifl'r.i une certains ressemblance de forme avec le fruit du Dattier.
Le Lithodomus lithophagus Guv. {Mytilus lithophagus L., Modiola lithophaga Lauik), qu'on appille également Moule pholade, Datte d'Afrique, Datte de la Méditerranée, appartient au groupe des Asiphoniens et à la famille des \fytilides. Sa coquille bivalve, longue de 8 à 10 centimètres, est étroite, cylindrique, arrondie aux deux bouts, nacrée à l'intérieur et revêtue extérieurement d'un épiderme brun plus un moius foncé à travers lequel on aperçoit des stries transversales ou peu sinueuses. Elle est fixée aux rochers par un byssus pendant l^ jeune âge seulement; plus tard l'animal, qui diffère peu de celui des Moules et des Modioles, pratique dans la pierre des galeries d'où il ne sort plus. Ce mollusque est extrêmement commun sur plusieurs côtes calcaires de l'océan Atlantique et de la Méditerranée. Il est très-recherché pour l'alimentation à cause de son ^oùt légèrement poivré. Ed. L.
UATTIER. Nom vulgaire sous lequel on désigne le Phœiiiic dactylifera L ., arbre monocotylédone de la famille dps Palmiers, tribu des Gorypliiaées [voy. I'hœ.nix). Ed. L.
n\riJK,\.{Datura\j.). ^ I. B«taniq«e. Genre de plantes Dicotylédones de la famille des Solanacées, qui a donné son nom à une tribu, dite de^ Daturées, et dont les représentants offrent un grand intérêt au point de vue médical à cause (Je leurs propriétés narcotiques et vénéneuses très-énergiqu3s. Les fleurs, hermajhrodites, sont pourvues d'un calice gamosépale, tubuleux, quinquéfide , parfois fendu eu long d'un seul côté, et d'une corolle gamopétale, hypogyne, infundibuliforme, à tube cylindrique plissé longitudinalement, à limbe campaludé divisé en 5 lobes courts brusquement acuminés. Les étamines, au nombre (Je 5, sont insérées sur le tube de la corolle. L'ovaire, supère, présente 2 loges
772 DATURA (botanique).
multiovulées, dont les placentas e'pais sont séparés par une fausse cloison qui subdivise inférieurement chaque loge en 2 loges secondaires; il est surmonte d'un style fdiforme, allongé, que termine un stigmate à deux lamelles. Le fruit est une capsule épaisse, coriace, ovale ou subglobuleuse, ordinairement couverte d'épines et présentant à sa base une sorte de collerette membraneuse réfléchie, constituée par la portion persistante du tube du calice. Elle s'ouvre en quatre valves par la combinaison des déhiscences loculicide et septifrage et renferme un grand nombre de graines réniformes pourvues d'un albumen charnu, au milieu duquel est un embryon fortement arqué.
Les Datura sont des plantes herbacées annuelles, ou bien des arbrisseaux à feuilles alternes, pétiolées, ovales ou oblongues, souvent sinuées- dentées anguleuses. Toutes leurs parties exhalent une odeur vireuse désagréable; leurs fleurs, solitaires dans les angles formés par la bifurcation des rameaux, sont grandes, tantôt blanches, tantôt violettes, parfois d'un rouge plus ou moins foncé. On en connaît environ une vingtaine d'espèces, dont plusieurs sont cultivées comme plantes d'ornement à cause de la beauté de leurs fleurs. Les plus importantes au point de vue médical sont les suivantes :
Le D. stramonium L., originaire de l'Amérique boréale selon les uns, de l'Asie centrale suivant les autres, est répandu maintenant dans presque toute l'Europe et le nord de l'Afrique, où on le rencontre dans les lieux incultes, sur le bord des chemins, les décombres, les plages sablonneuses des bords de la mer et toujours dans le voisinage des habitations. 11 est connu sous les noms vulgaires de Slramoine, Stramonium, Pomme épineuse, Endormie, Herbe des magiciens, Herbe du Diable, Jmquiame du Pérou, Pomme du Pérou, etc. C'est une herbe annuelle à racine fibreuse, blanche, assez grosse; sa tige robuste, dressée, haute de 40 centimètres à 1 mètre, glabre, simple à la base, rameusedichotome au sommet, est garnie de feuilles glabres, d'un vert sombre, longuement pétiolées, ovales-acuminées et inégalement sinuées-dentées. Ses fleurs blanches ont de 7 à 9 centimètres de longueur ; ses capsules, dressées, ovoïdes et couvertes d'épines robustes, renfer ment un grand nombre de graines noires, finement alvéolées. C'est l'espèce la plus employée en thérapeutique. Le D. tatula L,, qui n'en est qu'une variété, se reconnaît à sa fige d'un rouge violacé parsemée de pointes blanchâtres et à ses fleurs plus grandes d'un violet bleuâtre.
Le D. ferox L. est une espèce asiatique, naturalisée maintenant en Sicile et dans le sud de l'Espagne. Ses feuilles d'un vert pâle, moins profondément sinuées, souvent un peu cordées à la base, son calice couvert d'une poussière blanche farineuse, sa corolle légèrement bleuâtre et ses capsules armées d'épines très-fortes dont les quatre dernières sont convergentes, plus épaisses et plus longues que les autres, constituent autant de caractères qui le distinguent du D. stramonium L.
Le D. metel L. est une espèce annuelle, originaire des Indes orientales, que la culture a répandue dans l'Europe australe, dans l'Amérique méridionale et dans le nord de l'Afrique. Toutes ses parties sont couvertes d'une pubescence blanche très-dense; ses feuilles sont ovales, entières, à peine sinuées, et ses capsules globuleuses, épineuses et penchées à la maturité. L'odeur vireuse qu'elle répand est plus forte et plus nauséeuse que celle de toutes les autres espèces.
Le D. fastiiosa L., également originaire des Indes orienlales et introduit en Egypte et dans la Guinée, est cultivé en Europre et en Amérique comme planlè
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il'oniemeut. Sa tige herbacée est un peu ligneuse à la base, d'un rouge vineux et parsemé de petits points luisants d'un blanc sale; ses fleurs, dressées, longues de 18 à 20 centimètres, sont blanches en dedans, violettes en dehors, avec le calice rougeâtre et les anthères d'un rouge vif. D'après Rumphius, c'est le Cubsjubong ou Dutra des Malais et le Cutsjubong des Macassars.
Le D. Nilhummatu Dun. est un sous-arbrisseau des sables du Malabar, remarquable par ses feuilles larges, entières, à pétiole rougeâtre, et par ses grandes fleurs simples, doubles ou triples, d'un rouge pourpre, quelquefois blanches à l'intérieur. Ses capsules, d'abord vertes, deviennent d'un rouge foncé à la maturité. A Java, ses feuilles et ses graines pilées, puis mélangées avec de l'huile, sont ojîiployées en cataplasmes pour résoudreles tumeurs ; ses graines sont usitées contre les fièvres intei™ttentes, et le suc de ses feuilles est prescrit extérieurement comme antisyphilitirjue.
Le D. sanguinea R. et Pav. {Brugmantia hicolor Pers.) porte, au Pérou, les noms vulgaires de Floripondio incarna to et de Campa7iUla incarnada. C'est un grand arbrisseau aux feuilles lancéolées, luisantes en dessus, finement pubescentes en dessous. Ses grandes fleurs pendantes, inodores, sont jaunes à la base, rouges dans le reste de leur élendue, et marquées de trois lignes longitudinales d'un rouge de sang. Ses capsules sont inermes et jaunes à la maturité. Ses graines servent à préparer un breuvage narcotique appelé Tonga; ses feuilles pilées sont employées en cataplasmes comme résolutives.
Le D. suaveolens H. B. et K., originaire du Mexique, est cultivé en Europe comme plante d'ornement sous le nom vulgaire de Trompette du jugement. C'est un arbrisseau remarquable par ses grandes fleurs blanches rayées de lignes d'un jaune verdâtre, et exhalant, surtout le soir, une odeur très-agréable. Ses feuilles sont ovales, oblongues, très-entières, et ses capsules dépourvues d'épines.
Citons encore le D. Wallichii Dun., des contrées montagneuses de l'Hindoustan, le D. discolor Bernh., des régions occidentales de l'Inde, remarquable par ses belles fleurs couleur de chair avec la gorge d'un rouge écarlate, le D. alha Nées, ou Jouz-masal des Arabes, originaire des Indes Orientales, le B. inermis Jacq. (D. lœvis L.), d'Abyssinie, le D. Guayaquilensis H. B. et K., des environs de Quito, le D. quercifoUa H. B. el K., du Mexique, enfin le D. arhorea L., dont les feuilles servent, au Chili, au Pérou et en Colombie, à préparer un onguent Irès-estimé comme adoucissant, fondant et calmant. Ed. L.
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ADDENDUM
DALTOX (William), cité plus haut, p. 572, naquit en 1803 et exerça la chirurgie à Winchcombe (Gloucestershire) avant de se fixer à Cheltenham. Il mourut le 12 novembre 1875 à Bournemouth, oii il s'était retiré depuis plusieurs années. L. m.