PES
DATURA. ^ 11. Application»* «iit'rapeutiques. Historique. « Le Datura slramonium, dit de Candolle, paraît être indigène de l'ancien monde, probablement des bords de la mer Caspienne et des pays adjacents, mais certainement pas de rinde. 11 est douteux qu'il existât en Europe à l'époque des anciens Romains, mais il paraît s'être répandu de lui-même, entre celle époque et celle de la découverte de l'Amérique ».
Cette opinion de l'illustre botaniste s'appuie bien évidemment sur ce fait, qu'il n'est pas lait mention de la pomme épineuse dans les ouvrages grecs ou romains que nous a légués l'antiquité. 11 est difficile, en effet, d'admettre que le ffTpii^voç fxavtzô; de Tliéophraste [Hist. plant., IX, cap. xii) puisse se rapportera cette plante.
Quelques auteurs admettent même que la connaissance des propriétés toxiques ou médicales du Datura est assez récente et ne remonte guère au delà du quinzième siècle. Je ne saurais, pour mon compte, adopter une pareille manière de voir et je croirais volontiers que dès le premier siècle de notre ère, à l'époque où écrivait Dioscoride, le Datura était déjà connu, quoique confondu avec les diverses variétés de la jusquiame.
Voici, à ce propos, ce qu'on peut lire au livre IV, chap. lxiv, de l'écrivain grec (trad. franc, par Antoine Du Pmet, Lyon, 1680) : « Il y a trois espèces de jusquiame. Le premier porte une graine noire, et ses fleurs rougeàtres, ayant les feuilles semblables au Liset, et ses fleurs et vases fort durs et piquants. L'autre porte une graine roussâlre, comme celle d'Erysimum. Ses fleurs sont jaunes et ses feuilles et gousses sont plus simples. Les deux cy-dessus rendent la personne assoupie et font perdre le sens, et par ainsi il n'est pas bon d'en user. Le troisième a été reçu en usage en médecine, parce qu'il n'est si violent que les autres. Celuy-ci est gras, bourru et tendre, et produit ses fleurs et la graine blanches. 11 croît aux lieux maritimes, et parmi les mazures et ruines des maisons. En défaut de celuy-ci, on pourra user du jusquiame qui porte la graine
DICT. ENC. XXVL 1
2 DATURA (emploi médical).
rousse : car, quant à celuy qui a la graine noire, il est du tout réprouvé en médecine, comme très-dommageable ».
Il me semble difficile de rapporter aux espèces de jusquiame que nous connaissons la première des trois que vient de décrire Dioscoride, tandis qu'on reconnaît aisément l'Hyoscyamus niger ou bien ï Hyoscyamus albm dans la seconde et la troisième.
Matthiole, l'habile commentateur de l'auteur grec, avoue qu'il a vainement cherché la jusquiame à fleur purpurine. « 11 nous a été impossible, dit-il, encores d'en voir, et encore moins d'en recouvrer ».
Serait-il donc téméraire d'admetlre que cette espèce de jusquiame à vases fort durs et piquants, qui endort ceux qui en prennent et leur donne de l'ivresse, n'est autre que notre Datura stramonium? Non, certes, car ce sont bien les caractères botaniques et les propriétés toxiques si violentes de cette plante que décrit Dioscoride, plutôt que les caractères et les propriétés de la jusquiame, beaucoup moins toxique, comme on le sait, que la stramoine.
Les Arabes connaissaient de longue date aussi le Datura, car il est à présumer que la fameuse noix Méthel d'Avicenne n'est autre que le fruit de cette plante, comme a essayé de le démontrer SIevogt dans une tlièse citée {Dissert. qua demonstrat nucem Methel Avicennœ esse Daluram modernorum. lenae, 1695).
Le Datura, ainsi que nous le verrons plus loin, est un poison violent, qui endort ceux qui en font usage, anéantit leurs forces, trouble leur raison et possède sans doute des vertus aphrodisiaques. Voilà évidemment des propi iétés qui devaient être exploitées dans un but criminel ou coupable. Aussi bien le voyons-nous jadis dans l'Inde, en Egypte et en Europe, entre les mains des voleurs, des femmes de mauvaise vie, des bandits de toute sorte, des sorciers, etc., d'usage fréquent pour faciliter les crimes et la débauche.
Nombreux sont les récits d'actes criminels ou honteux commis à la faveur des qualités toxiques du Datura. Tantôt, ce sont des voleurs qui font absorber à leurs victimes des préparations de celte plante pour les dépouiller tout à leur aise pendant le sommeil léthargique ou l'ivresse causée par ce poison. D'où le nom d'endormie, sous lequel on désignait, au dix-huitième siècle, la stramoine. Tantôt, ce sont des sorciers qui, pour en imposer à la crédulité, à l'esprit de malheureux avides d'émotion, d'effets surnaturels, leur troublent la raison à l'aide de ce poison qui, si facilement, détermine les hallucinations les plus ittranges. C'était ïherbe aux sorciers, disait-on alors.
Et puis voici d'Acosta qui nous rapporte qu'aux Indes les courtisanes proûtent de ses qualités enivrantes pour voler ceux qu'elles ont attirés chez elles ; et les femmes pour déjouer la surveillance de leurs maris, afin de les tromper facilement et presque sous leurs yeux.
Je n'en finirais pas, s'il me fallait consigner ici tous les faits criminels cités par les auteurs qui ont étudié l'histoire du Datura. Ce poison se trouve partout, il est commode à dissimuler dans les aliments ou les boissons, il livre facilement et vite leurs victimes sans défense aux misérables qui l'administrent, troublant la raison au point que ceux qui survivent à l'empoisonnement oublient souvent les circonstances qui ont précédé cet empoisonnement : donc il ofl'rait toutes facilités pour le crime et en assurait presque l'impunité, à une époque où la science peu avancée savait mal reconnaître ou tout au moins prouver l'intoxication daturique.
DATUUA (emploi médical). 3
Mais laissons de côté ces tristes applications d'une substance utile, et arrivons à la période historique où les médecins la réhabilitent, pour ainsi dire, en prouvant qu'elle peut soulager et guérir bien des maux qui affectent notre organisme.
Gérarde, dès la fin du seizième siècle, cultivait à Londres le Datura et désignait les propriétés médicales de cette plante qu'il tenait, paraît-il, en haute estime. A la même époque à peu près (1583), des semences de D. tatula furent envoyées à l'archiduc Ferdinand et propagèrent cette plante en Autriche. Mais c'est surtout à Storck, qui dota la thérapeutique de moyens puissants en montrant que certains végétaux considérés jusqu'à lui comme de violents et dangereux poisons pouvaient cependant être employés avec avantage dans les maladies, c'est à Storck, dis-je, qu'il faut rappporter le mérite d'avoir introduit la stramoine dans notre matière médicale et montré qu'elle était susceptible d'utiles applications à l'art de guérir.
11 ne sera pas sans intérêt de faire connaître les préliminaires de la découverte du célèbre médecin viennois. Storck se trouvait à Hetzendorf en villégiature, vers 1760, avec la cour d'Autriche, qu'il suivait en qualité de médecin de la famille impériale. Pourvu de quelques loisirs, il les mettait à profit pour parcourir les champs à la recherche des simples. Un jour, rencontrant dans une de ses herborisations la stramoine en échantillons assez nombreux, il résolut d'étudier ses propriétés et de rechercher si, malgré sa détestable réputation, elle ne pourrait pas être de quelque utilité en médecine. II venait de démontrer que la ciguë^ cet antique poison si redouté, avait des vertus thérapeutiques. Storck récolta donc quelques |ilants de Datura slramoiiium, les débarrassa de leurs racines, les pila, recueillit le jus qui en était sorti, le fit épaissir à une douce chaleur et obtint un extrait. Pendant ces opérations, il n'avait même pas été incommodé, fait assez surprenant, car on racontait alors que les simples exhalaisons de la plante pouvaient être dangereuses : *^
Si tantum olfeceris stramonium, ebrietatem facit.
Le docteur Zeichmeister affirme, en effet, avoir été témoin d'un empoisonnement léger , chez un enfant , par des fleurs de datura oubliées dans sa chambre.
Déjà rassuré, Storck se décida à avaler un grain de son extrait. Il n'en éprouva aucun effet, si ce n'est une saveur acre, désagréable, dans la bouche et dans la gorge, assez fugace du reste.
L'innocuité absolue des petites doses d'extrait de stramoine venait de lui être révélée ; il se crut dès lors autorisé à rechercher ses propriétés curatives dans les maladies.
Tout d'abord, il l'administra à des aliénés, pour cette raison que cette plante troublant l'esprit, dérangeant les facultés de l'âme, rendant fou, en un mol. devait nécessairement modifier le sensor'mm commune. 11 s'agissait de tirer parti de cette modification qui, peut-être, rendrait au cerveau sou fonclionnemenl normal.
La pratique sembla justifier ce raisonnement; Storck obtint (1765) quelques succès éclatants dans le traitement de l'aliénation mentale et de l'épilepsie par le Datura ; dès lors, le poison redouté allait devenir un médicament puissant et bienfaisant.
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« Grates tihi dehemus, immortalis Storcki, qui venenum istud in salutiferum transtulisti remedium » (Razoux, De cicutâ, stramonio, etc., i780).
Parmi les continuateurs de l'œuvre de Storck, je citerai surtout Odhelius, de Stockholm ; Bergius, Greding, Wedenberg, Maret, Durande, Razoux, Rt'camier, Trousseau, Moreau de Tours, etc., etc., dont les études cliniques ont bien fixé la science sur les vertus thérapeutiques de la pomme épineuse.
Notre siècle n'a pas ajouté beaucoup à l'histoire assez complète de cette plante. En dehors des travaux chimiques qui la concernent et qui nous font connaître son principe actif, la datiirine, découverte en 1820 par Brandes, je ne trouve guère à signaler que des travaux complémentaires de ceux qui nous ont été légués par les médecins au dix-huitième siècle.
Plusieurs variétés de datiiras ont été employées en médecine, ou bien passent pour posséder des vertus thérapeutiques; je citerai particulièrement le D. ferox L., le D- fastuosa Mill., le D. tatula L., le D. alba L. Rumph., le D. sanguinea Ruiz et Pavon, le D. Metel et le D. suaveolens. Elles possèdent vraisemblablement les qualités du Datura stramonium, l'espèce officinale, qui fera surtout le sujet de notre article, aussi bien serons-nous bref sur leur histoire. Parlons d'abord du Datura officinal, ou D. stramonium, slramoine, pomme épineuse, endoi^mie, etc., etc.
Composition. Nous possédons deux bonnes analyses de cette plante, l'une de Promnitz, 1815, portant sur l'ensemble du végétal, l'autre de Brandes, 1820, qui a trait aux semences. Voici le résultat de ces analyses :
ANALYSE DE PROM.MTZ DATUBA FRAIS i
Résine 0,12
Exlraclif (cont. la datuiiiie) 0,60
Exiractif goiniiioux 0,38
Fécule verte 0,64
Alljumine 0,15
Pliosphalcs el sels végétaux de chaux
et de nwgaé.-ie 0,23
Eau 91,25
Ligaeux 5,1.S
Perte 1,28
ANALYSE DE BUANDES