DOMBEY
avec Bernard de Jussleu, LeMonnier, Thouin, Claude Richard etJ.-J. Rousseau, En 1775, le contrôleur général Turgot ayant désiré envoyer au Pérou uu botaniste, dans la pensée de naturaliser en France quelques plantes tropicales, Dombey lui fut désigné. Dès le mois de novembre 1776 il était à Madrid, et en octobre 1777, accompagné de deux naturalistes espagnols, Ruiz et Pavon, il s'embarquait; le 7 avril 1778, il touchait au port de Callao. C'était le commencement d'une foule de tribulations et de dangers. En effet, Dombey, après avoir examiné les eaux minérales de Ceuchin, traversa les Cordillères, suivit les affluents du fleuve des Amazones et dressa sa lente à Talma et à ïluanuco, oii s'arrêtent les possessions espagnoles. Au delà de cette limite se trouvent de vastes forêts où croît abondamment le quinquina ; le voyageur veut reconnaître l'étendue de ces ricliesses; il part avec ses compagnons, mais, à peine entré dans ces forêts épaisses et impénétrables, il apprend qu'un parti de sauvages, au nombre de 280, se dispose à attaquer la petite expédition; il fallut s'enfuir à travers mille dangers et regagner précipitamment Huanuco, puis Lima. Plus tard, en 1788, nous retrouvons Dombey à la Conception ; une maladie épidémique ravageait alors cette ville. Chacun fuyait ou s'isolait, et les malades manquaient de secours. Notre compatriote oublie un moment le principal but de son voyage, et se souvient qu'il est médecin. Il se jette résolument au milieu du foyer de la contagion, il se dévoue avec courage, il porte partout des conseils et des soins. Il distribue à ses frais des aliments, des remèdes, des garde-malades. Peu à peu la confiance renaît, l'espoir se ranime et l'épidémie finit par s'arrêter, Dombey, regardé comme un sauveur, reçoit des remercîments publics au nom du pays, on lui offre la place de médecin de la ville avec 10 000 livres de traitement, l'évêque de la Conception lui propose d'épouser une jeune personne riche et belle, que son mérite a subjuguée, Dombey refuse tout parce qu'il veut aller offrir lui-même à sa patrie les collections qu'il a acquises après tant d'efforts, et il part pour Santiago après avoir rempli vingt caisses de plantes, de minéraux et de coquillages.
Ce fut qu'en ne 1785 que le noble et courageux voyageur s'embarqua pour l'Europe, emportant avec lui 72 caisses énormes, dont l'emballage seul avait coûté 18 000 francs. De cruels chagrins l'attendaicut encore : ses compagnons étaient restés au Pérou, mais les collections espagnoles accompagnaient les siennes. Les deux vaisseaux chargés de toutes ces richesses furent séparés par la tempête. Les caisses que portait le Péruvien appartenaient toutes à la France, et Dombey espérait qu'elles seraient affranchies de toute visite à la douane espagnole. Il n'en fut rien : on ouvrit les caisses, on les fouilla sans précautions, et la plupart des objets qu'elles renfermaient furent endommagés. Pour réparer les pertes des collections destinées à l'Espagne, on demanda à Dombey la moitié des siennes : il refusa. Abreuvé d'amertume, il finit par s'embarquer secrètement pour le Havre, et, arrivé à Paris, il se rendit à Lyon, oij il espérait finir tranquillement ses jours, lorsque à la fin de 1793 il repartit pour rAmérique, envoyé par le gouvernement français pour présenter aux Etats-Unis l'étalon des nouvelles mesures,. Il était dit que le malheur poursuivrait le savant jusqu'au bout : il mourut sur la terre du Nouveau-Monde, en mai 1794, emprisonné, brisé par le chagrin et épuisé par les mauvais traitements qu'il avait eus h subir.
Les acquisitions dont il dota la science sont nombreuses. Le Jardin des Plantes lui doit un grand nombre d'objets curieux, et le Muséum d'histoire naturelle une multitude de pièces de zoologie et d'échantillons de minéralogie.
366 DOMERAY.
Son Herbier renferme 1500 planches, dans lesquelles se trouvent 60 genres nouveaux, et un texte qui présente la description des végétaux du Chili et du Pérou, avec l'indication de leurs usages. A. C.
DOMËIUE (Eau MINÉBA.LE de). Hyper thermale, chlorurée sodique, sulfatée magnésienne moyenne, carbonique et sulfureuse faible. Dans le département de l'Isère, dans l'arrondissement et à 11 kilomètres de Grenoble, on a découvert en 1850 une source d'un très-faible débit qui émerge d'un sol marécageux. L'eau de cette source est claire et limpide, son odeur est fade et légèrement hépatique, son goût est salé et un peu sulfureux, sa température est de 46° centigrade, celle de l'air étant de 19° centigrade. M. Niepce en a fait l'analyse chimique; il a trouvé dans 1000 grammes de cette eau les principes suivants :
Chlorure de sodium 3,419
— calcium 0,008
— magnésium . , 0.002
Sulfalt! de magnésie 1,145
— soude 0,039
chaux 0,007
Carbonate (le cliaux 0,133
— magnésie 0,007
Bromure alcalin et malières organiques traces.
Total hes matièhes fixes 4,760
- i acide carbonique 0"'.0271
^^'^ I — sultbydrique O^SOllT
Total des gaz 0"',0388
Cette source n'est qu'incomplètement captée ; son voisinage de Lamotte-les- Bains et d Uriage rend son exploitation difficile, malgré son liyperthermalité et sa coniposition chimique très-enviables pour tous les pays moins favorisés que l'Isère par des sources minérales de premier ordre. A. R.
DOMERitY (Eau minérale de). Athermale, bicarbonatée ferrugineuse faible, carbonique faible, dans le département de Maine-et-Loire, dans l'arrondissement de Baugé, dans la commune de Domeray, émerge une source dont l'eau serait limpide et claire, si elle ne tenait des parcelles de rouille en suspension; elle est inodore, d'une saveur ferrugineuse; sa température est de 11" centigrade, celle de l'air étant de 17° centigrade. MM. Ménière et Godefroy en ont fait l'analyse chimique, qui leur a donné par lOûO grammes d'eau les prmcipes suivants :
Bicarbonate de chaux 0,133
— mafjnésie 0,150
— fer 0,017
Sulfate de chaux 0,053
— magnésie 0,017
— manganèse 0,025
— fer 0,013
— alumine 0,043
Chlorure de calcium 0,017
Silice 0,067
Matière organique azotée. 0,017
Total des matières fixes 0,554
acide carbonique
i acide carbonique I
I azote. •
Gaz, ,..,! . ••• i indéterminés.
MM. Méiiicre et Godefroy ont trouvé aussi de l'arsenic dans le dépôt de la source de Domeray,
L'eau de cetle source est employée en boisson seulement par les habitants du pays, qui l'ingèrent pour se guérir de toutes les alfections dont la faiblesse est le symptôme prédominant. A. R.
DOMESTICATION. Jusqu'à ces derniers temps on ne pouvait, sur le sujet de la domestication des animaux, faire que des conjectures. Tout devait y être nécessairement œuvre d'imagination pure. La science ne possédait, sur ce sujet, aucun document positif. On en était réduit à choisir entre la doctrine commode de la cosmogonie biblique, attribuant toute chose à la puissance divine, et celle des philosophes, qui montre au contraire l'homme dominant tout par la force de son intelligence, domptant les animaux et les assujettissant à son pouvoir souverain. Il fallait opter, en l'absence d'une base scientifique quelconque pour asseoir les raisonnements, entre les diverses conceptions de l'orgueil humain, se donnant carrière sur un champ absolument libre, ou s'humilier devant la révélation. Celle-ci nous enseigne que les animaux ont été créés à l'état domestique, pour les besoins de l'homme, et que conséquemment il n'a pas eu à les domestiquer. La doctrine opposée nous les montre vivant tous d'abord à l'état sauvage, puis elle nous explique comment l'homme a dû nécessairement s'y prendre pour les obliger à le servir.
Ce n'est pas à dire que nous soyons aujourd'hui beaucoup plus avancés. Depuis les temps historiques, le nombre des espèces animales domestiques n'a point augmenté. Aussi loin que les documents écrits ou traditionnels puissent nous conduire, on les retrouve toutes dans les sociétés humaines. Il n'a été fait en ne genre aucune acquisition. Aucun témoignage ne subsiste de la manière dont le piiénomène s'est accompli. La donnée expérimentale manque donc absolument pour résoudre la difficulté. 11 faut conséquemment toujours se contenter de rechercher comment ce phénomène a pu ou dû se réaliser à un certain moment, avec la conviction de n'avoir qu'à construire l'hypothèse la plus plausible. Mais du moins les résultats des études modernes sur les temps dits préhistoriques, en élargissant le champ de la recherche jusqu'anx premières époques de la pierre, nous permettent de saisir avec une quasi-certitude l'instant où il s'est accompli. Cela nous fait remonter une série incalculable de siècles, dans le <;ours de laquelle on assiste, en quelque sorte, aux phases qu'ont suivies les rapports de l'homme avec les animaux sur divers points du globe.
Ici encore, à vrai dire, l'imagination de ceux qui s'occupent spécialement de cette archéologie préhistorique s'est trop souvent donné libre cari'ière. Quelques-uns d'entre eux nous racontent les choses de ces temps obscurs comme s'ils y avaient assisté. Leurs romans sont sans doute fort intéressants, et l'on ne peut nier qu'ils aient un certain succès. 11 vaudrait peut-être mieux s'en tenir aux faits incontestables, en aticndant qu'ils soient assez nombreux pour former la matière d'une science solide. Toutefois ces faits, tels qu'ils sont, éclairent d'un jour entièrement nouveau et déjà suffisamment clair la question qui nous occupe, en ce qui concerne l'association de l'homme avec les animaux, puisqu'ils marquent l'instant où, dans le développement de l'humanité, elle s'est opérée On ne veut pas parler ici de la domestication de ceux-ci, l'idée que ce terme implique, dans le sens qui lui est généralement donné, étant réservée.
Nous pourrions allonger beaucoup le présent article, en y faisant entrer un
308 DOMESTICATIOiN.
exposé critique plus ou moins complet de ce qui a été écrit sur le sujet. Je ne crois pas que cela eût en soi une bien grande utilité; et en outre il me semble que les sciences médicales n'y sont point assez directement intéressées pour motiver de longs développements, il convient de se borner au strict nécessaire et de laisser de côté ce qui n'est qu'opinion personnelle ou simple dissertation littéraire, comme, par exemple, celle de Bulïon, partant d'une supposition absolument gratuite.
Avant tout, on doit définir exactement la qualité de l'animal domestique ou l'état de domesticité. La confusion qui s'établit souvent, à cause du sens étymologique, entre l'animal privé ou apprivoisé et l'animal domestique, a beaucoup contribué, selon nous, à égarer l'imagination des auteurs, en leur faisant croire que l'apprivoisement est au moins la première phase nécessaire de la domestication telle qu'ils l'ont comprise. De plus, on range généralement parmi le& espèces domestiques des animaux seulement apprivoisés. 11 ne suflit pas, en effet, qu'une espèce animale partage la demeure de l'homme pour qu'elle y soit à l'état de réelle domesticité. Les seuls animaux véritablement domestiques sont ceux qui vivent et se reproduisent, depuis un temps immémorial, dans notre société, en acceptant notre autorité, nous faisant bénéficier de leurs services, en échange des soins que nous leur donnons, de la nourriture et des abris que nous leur assurons. Dans le sens économique, ce sont des machines animales qui travaillent et produisent pour nous. Leur accession aux sociétés humaines marque incontestablement la première phase de ce que nous nommons la civilisation ou les civilisations, caractérisées par l'établissement, dans les groupes humains, des fonctions économiques de plus en plus étendues et de plus en plus nombreuses.
Lcb chats, par exemple, certains rongeurs et quelques oiseaux, comme les lapins et la pintade, bien qu'ils vivent à côté de nous et que nous exploitions la plupart d'entre eux de même depuis un temps immémorial, ne sont point pour cela de véritables animaux domestiques. Ils n'ont rien aliéné de leur liberté, de leur indépendance instinctive. Les uns travaillent pour eux et les autres nous abandonnent dès que nous ne les retenons plus captifs. Ce ne sont cependant point non plus des animaux sauvages, dans toute la force du terme, puisqu'il ne leur répugne point tout à fait de vivre dans notre voisinage et qu'ils se reproduisent en captivité. Mais il n'ont rien perdu de leur instinct d'indépendance individuelle. Ils sont encore aujourd'hui à demi sauvages. Nous les avons apprivoisés, non domestiqués. Nous ne sommes pas plus avancés, à leur égard, que nos ancêtres des premiers temps de la civilisation. Toutes les tentatives du même genre, faites depuis les temps historiques sur des espèces réellement sauvages par leurs instincts, ont également échoué. Sous ce rapport, les ressources de la ftmne paraissent avoir été épuisées du premier coup- Et dans la constaîation de ce point absolument indéniable il y a, pensons-nous, un enseignement capital pour élucider la question <{ui nous occupe, car il n'est point admissible que nos premiers civilisés, dans leurs sociétés encore rudimenlaires, aient eu sur les animaux plus de puissance que nous. Des sociétés civilisées, après avoir atteint une apogée, sont tombées en décadence sur tel ou tel point du globe, ainsi qu'en témoignent les monuments qu'elles ont laissés; mais dans son ensemble l'humanité n'en a pas moins suivi une marche constamment ascendante.
Les genres qui lui ont fourni des espèces animales domestiques ne sont pas
précisément nombreux. Il est arrivé que des naturalistes, Isidore Geoffroy Saiiit- Hilaire, par exemple, s'en sont étonnés et l'ont même déploré. Il n'y avait, en vérité, lieu ni à l'un ni à l'autre. Pour s'en étonner, il faut ne point connaître la raison décisive de la domesticité; pour le déplorer, ne tenir aucun compte des aplitudes naturelles comparatives de ces espèces. Une revue même sommaire de la faune montre immédiatement que parmi les espèces vivant actuellement à l'état sauvage ou de pleine liberté il n'en est aucune dont l'aplitiide aux fonctions économiques, dont la valeur zootechnique, autrement dit, approche de celles que nous exploitons. Encore bien que leur domestication serait possible, elle ne nous offrirait donc aucun avantage. En outre, il est facile de se convaincre que ce n'est point le nombre des espèces en exploitation qui importe. Le profit de cette exploitation est proportionnel seulement à la somme des matières alimentaires qui leur sont données à transformer. Le progrès consiste ainsi à augmenter cette somme, non point celle des parties prenantes. Une nouvelle espèce domestique ne pourrait que prendre la place d'une ancienne, sauf à réduire la part de travail de celle-ci, en partageant avec elle les matières premières. C'est à quoi les naturalistes en question n'ont point songé, i'aute de s'être placés sur ce sujet au véritable point de vue. Ils ont plané dans les hautes régions de l'absolu, en se faisant d'ailleurs des illusions peu pardonnables sur notre pouvoir. Ils ont failli tout ensemble aux lois de la biologie et à celles de l'économie politique, dont la combinaison domine nécessairement un tel sujet.
Un seul genre de carnassiers compte des espèces domestiques : celui des chiens. Nous avons vu que les chats ne peuvent pas être ainsi qualifiés justement. La faune domestique est donc presque tout entière empruntée aux herbivores. On le comprend sans peine en songeant à leur caractère généralement pacifique. Un autre genre, et non le moins important, est omnivore. Du reste, les carnassiers, dans leur nouvel état, le sont devenus eux aussi. On peut dire tout de suite, toutefois, que le changement survenu dans leur mode d'alimentation, s'il a produit une moditication incontestable dans leur tempérament, n'a cependant eu aucune part dans leur changement d'état.
Les herbivores domestiques sont d'abord les Équidés caballins et asiniens, chevaux, ânes et mulets. Les hémiones et les zèbres, du même genre, ont pu être apprivoisés et utilisés comme tels, en leurs pays respectifs, mais non domestiqués. Ce sont ensuite les Bovidés taurins et bubahns, bœufs et buffles, les zébus et les yaks, ainsi que leurs métis; les Camélidés, chameaux, dromadaires, 'lamas et vigognes; les Ovidés ariétins et caprins, brebis et chèvres; enfin le renne parmi les Cervidés.
Les omnivores sont les Suidés, cochons ou porcs.
Plusieurs genres d'oiseaux, auxquels appartiennent les dindons, les poules, les pigeons, les oies, les canards, etc.
Tous ces animaux ne sont passés de l'état sauvage à l'état domestique ni en même temps ni sur les mêmes lieux. C'est là le point sur lequel les études qualifiées de préhistoriques nous ont précisément éclairés, de même aussi que la critique historique moderne. Quand tout le monde croyait encore qu'ils étaient sortis tout domestiqués de l'arche de Noé, après le déluge biblique, cela paraissait très-simple. On les considérait comme partis du mont Ararat pour s'irradier dans toutes les directions. Les doo-mes ont cela de commode qu'ils dispensent de raisonner; et tel est le motif de leur succès
DICT. ENC. XXX. 24
en même temps que celui de leur danger pour les progrès de l'esprit humain. Sans admettre la légende, et bien au contraire en se proclamant leurs plus implacables adversaires, certains auteurs contemporains, recherchant l'origine des animaux domestiques, ne les en ont pas moins toutefois fait venir tous du plateau central de l'Asie, par suite de la généralisation vraiment trop abusive d'un fait particulier qui pouvait être vrai en soi. Preuve, entre une multitude d'autres, que ni l'archéologie ni l'érudition historique ne sauraient suffire pour fournir la solution d'une question si complexe. L'auteur qui, sans conteste, a creusé le plus à fond l'un des points les plus intéressants de ce vaste sujet, d'abord dans ses Origines du cheval domestique, puis surtout dans ses Chevaux dans les temps préhii^toriques et historiques, où il n'a ignoré ni laissé de côté aucun document de quelque valeur. Piètrement a fait avec grande raison remarquer qu'il lui eût été impossible de voir clair dans ces documents sans la connaissance des aires géographiques naturelles des espèces dont il avait à s'occuper. Le moyen, en effet, qu'une espèce animale ait pu devenir domestique là où sa zoologie nous apprend qu'elle n'a jamais été présente? Cette connaissance est donc la base fondamentale et conséquemment indispensable de toute recherche sérieuse en ce genre. Le passage de l'état sauvage à l'état domestique, pour une espèce quelconque, peut bien correspondre à un état déterminé de civilisation humaine. Le plus probable est même qu'il en soit ainsi. Mais est-ce à dire que cet état ne se soit présenté d'abord que sur un seul point du globe, chez un seul peuple, et que ce peuple ait possédé tous les animaux domestiques que nous connaissons? S'il s'est présenté sur plusieurs à peu près simultanément, comme cela paraît certain maintenant, puis successivement sur d'autres, mis en communication avec les premiers par les migrations de leurs habitants, est-ce à dire aussi que ces deiniers aient communiqué leurs animaux et non pas seulement leur civilisation?
La zoologie des espèces domestiques telle que nous l'avons faite nous montre avec certitude que c'est à la dernière conclusion qu'il faut s'arrêter, en ce qui concerne le passage pour les espèces de l'Europe occidentale dont l'histoire nous est maintenant connue. Les unes sont incontestablement venues d'Orient à l'état domestique, mais les autres, qui forment le plus grand nombre, y ont acquis sur place cet état. Pour parler le langage courant à leur égard, il aurait donc fallu dire que la domestication est arrivée des régions orientales, mais non pas elles-mêmes. Le motif péremptoire en est que le berceau de leur race ou l'origine ethnique de leur espèce se trouve en Occident. Comme les représentants de ces espèces occidentales n'ont, de leur côté, à aucune époque, émigré vers les régions d'où l'on fait partir des animaux domestiques, il est bien clair qu'elles n'y sont pas allées chercher la domestication. De même pour beaucoup d'autres et notamment pour celles du nouveau continent, au sujet desquelles la conclusion zoologique est encore plus évidente.
Et pourtant les auteurs auxquels nous faisons allusion n'hésitent point, soit sous l'influence plus ou moins consciente du dogme théologique, soit sous celle de la thèse archéologique, à supposer le passage ou le transport de ces espèces d'Asie en Amérique, à une époque antérieure aux civilisations qui ont précédé la découverte et la conquête européennes. Pour les chiens américains, dans l'état actuel de nos connaissances fort minimes sur leur zoologie, cela pourrait être admissible, sinon vraisemblable : mais peut-on s'arrêter un seul instant à l'idée de l'origine asiatique des Ruminants des Cordillères, des lamas et des
TÎgognes, si manifestement américains? A-t-on jamais rencontre' la moindre trace de leurs espèces dans l'ancien continent?
Il est vrai de dire que pour quelques-uns de ces auteurs l'argument est sans portée. Ils tranchent toutes les difficultés de ce genre avec la plus grande facilité, en se proclamant transformist»es. Et ils croient que cela peut suffire. On ne les étonnerait nullement en entreprenant de soutenir qu'il a suffi de quelques milliers d'années, et même moins, pour que l'élégant et rapide coursier de la Perse devînt le gros et lourd cheval des Waeteringues flamandes; que le grand bœuf asiatique, aux cornes gigantesques, peuplant les steppes orientales, donnât naissance à la fine et mignonne vache de Bretagne; bien plus, pour que le chameau de la Bactriane se transformât en vigogne ou en lama. Sur une telle voie l'on n'est arrêté par rien, ni par le temps, ni par la distance, ni par les faits. Dans le domaine de la pure imagination les obstacles n'existent point. On est cependant fondé à exiger scientifiquement des preuves et tout au moins des probabilités, alors qu'à l'appui d'affirmations si singulières il n'y a même pas la plus faible vraisemblance.
Car, sur le sujet qui nous occupe, on nous montre arrivant tout à coup d'Orient nos animaux domestiques, avec la civilisation qu'ils impliquent et conséquemment avec le peuple qui les aurait domestiqués. Or, les restes qu'ils ont laissés, notamment dans les plus anciennes habitations lacustres de la Suisse, ont été reconnus d'abord par Rûtimeyer comme tout à fait identiques à ceux des animaux qui peuplent encore la même région. Ces restes, conservés dans les musées, peuvent y être étudiés. Et tous les savants qui en ont fait l'examen détaillé, au nombre desquels nous demandons la permission de nous compter, ont confirmé les conclusions de Rûtimeyer. Cela prouve qu'au moins depuis le ■temps où. ils vivaient sur la place où ils ont été trouvés, et dont il est impossible de fixer la date à quelques milliers d'années près, leur type naturel ou spécifique n'a po'int subi de modification sensible. Chez les sujets actuellement vivants, descendants de ceux des cités lacustres, il est resté ce qu'il était alors. D'un autre côté, parmi le bétail des régions orientales d'où les animaux de la Suisse seraient venus, d'après nos archéologues transformistes, il est absolument impossible de rencontrer aucune trace de ce type, ni actuelle, ni remontant à la même époque. Celui qui les peuple et qui paraît y être venu lui-même de contrées situées encore plus à l'est s'en éloigne autant qu'il est possible de l'imaginer. Le type des lacs Suisses est, par exemple, très-dolichocéphale, tandis que l'Asiatique est brachycéphale. Si transformiste que l'on puisse être, il n'est pas possible d'admettre, en restant fidèle à la doctrine, que quelques siècles seulement aient pu suffire pour opérer un tel changement, alors que les milliers d'années qu'on dit s'être écoulés depuis le temps des premières habitations lacustres sont restés sans effet. Nous disons quelques siècles pour faire la partie plus belle aux partisans de l'idée que nous discutons, car ils semblent penser que le transport dont ils parlent a été beaucoup plus prompt. Et ils y sont obligés, du reste, car sur le trajet qu'ils lui assignent il n'a été nulle part question de passages. La transformation aurait donc dû être subite dès l'airivée en Suisse et s'opérer brusquement, sans aucune transition, ce qui est absolument contraire à la doctrine, en même temps qu'à la réalité.
Nous avons pris cet exemple parce qu'il est le plus frappant et d'ailleurs le plus connu. Il y en aurait bien d'autres tout aussi démonstratifs, à la condition ^ue l'on tienne compte de la notion des types naturels et de leur caractéristique
cràniologique aujourd'hui classique. Quand on n'admettait, dans chacun de la plupart de nos genres domestiques, très-superficiellement étudiés par les zoologistes, qu'une seule espèce répandue sur la presque totalité de la surface terrestre, des suppositions comme celle dont il est ici question auraient pu passer; et nous nous souvenons d'une circonstance où elles ont obtenu, devant un auditoire étranger aux études de ce genre, un grand succès, jusqu'au moment où les arguments qui viennent d'être indiqués sommairement leur furent opposés.
11 n'est donc point douteux que le premier usage des animaux domestiques ou leur domestication a pris naissance sur des lieux divers et fort éloignés souvent les uns des autres, simultanément ou à des intervalles de temps plus ou moins longs, mais sûrement d'une manière indépendante, c'est-à-dire sans qu'il y ait eu de communications entre les peuples qui ont fait ce pas immense dans leur évolution sociale. Quelques-uns, parmi les occidentaux, paraissent en avoir reçu d'ailleurs l'enseignement, mais il n'en est pas moins certain que, si, en même temps, leurs instituteurs amenaient avec eux d'Orient une espèce animale qui selon toutes les prohabilités leur servait de monture ou de moteur et qui s est étahlie sur quelques-uns des points qu'ils ont parcourus, ces instituteurs ont trouvé dès lors dans nos régions toutes les autres espèces actuellement domestiques qui les peuplent, lesquelles le sont devenues évidemment sur place ; et cela pour l'excellente raison qu'il n'en peut pas être autrement, ces espèces n'ayant jamais eu, zoologiquement, rien de commun avec l'Orient. A l'égard des chevaux qui, sous ce rapport, ont été à peu près seuls étudiés à fond, Piètrement paraît avoir établi péremptoirement que deux peuples orientaux, les Aryas et les Mongols, indépendamment l'un de l'autre, en ont chacun fait usage dans leurs invasions et leurs conquêtes, ce qui est apparemment la marque qu'ils en disposaient à l'état domestique depuis un temps que nous ignorons. Ils avaient dès lors acquis cet état dans leurs pays respectifs^ avant que se produisissent les conllits entre ces deux peuples, si différents de^ race et de mœurs autant que d'habitat.
Tout nous montre maintenant que le phénomène de la domesticité des animaux s'est accompli durant les âges de la pierre, c'est-à-dire antérieurement à l'usage des métaux. Il n'est point contemporain pour tous les genres sans exception» comme paraissent l'admettre certains archéologues romantiques, généralisani abusivement quelques faits d'ailleurs bien observés, et ne tenant point compte des nécessités qu'impliquent forcément les différences d'aptitude naturelle. Il est pourtant bien simple de comprendre, étant donné les besoins instinctifs les plus impérieux des sociétés humaines rudimentaires, que le concours des chiens et celui des chevaux leur soient plus urgents que celui des paisibles Ruminants. Les résultats des fouilles préhistoriques doivent du reste nous fournir sur cela des éclaircissements, en nous permettant de saisir le moment où, sur les stations ou dans les habitations humaines, apparaissent avec certains caractères les restes des espèces actuellement domestiques et qui le sont, comme nous l'avons vu, depuis un temps antérieur à la période historique.
Ces caractères toutefois sont chose controversable. Pour les archéologues purs, il suffit de constater, dans le sol d'une caverne, par exemple, la présence d'ossements ayant appartenu à l'une de nos espèces actuellement domestiques, pour se croire autorisé à conclure que cette espèce l'était dès l'instant où ses restes y ont été déposés. Ce n'est pourtant pas suffisant, car elle a fort bien pu
être tuée à la chasse, comme on l'admet pour toutes à l'e'poque antérieure. Il y a tout au plus probabilité, non point certitude. Cela dépend grandement des instincts des habitants de la caverne, qui dépendent eux-mêmes de la race à laquelle ils appartiennent. Autant que nous pouvons le savoir, toutes les populations humaines, au moins dans l'Europe occidentale, avant de se construire des demeures, ont habité les cavernes naturelles ou les abris sons roche. Elles ont eu cela de commun, et l'on appelle les temps où il en était ainsi l'époque des cavernes. Ces temps ont-ils duré partout autant, c'est ce que nous ignorons. Les habitants des cavernes ont-ils eu et conservé partout jusqu'à la fin exactement les mêmes mœurs, comme on semble le prétendre? Là-dessus encore il est permis de conserver des doutes. La science, sur tous ces points, n'est certes point aussi avancée que voudraient le faire croire ceux qui n'hésitent jamais dans leurs affirmations.
Pourtant l'histoire de l'humanité nous montre, ainsi du reste que l'observation de son état actuel, qu'il ne s'y produit point, comme sur nos théâtres, de ces changements à vue. Avec la jiorcelaine de Sèvres la poterie grossière subsiste, avec les somptueux hôtels et les villas charmantes les pauvres chaumières et même les réduits taillés dans le roc. Alors que les uns sont déjà pourvus de tous les raffinements de la civilisation la plus avancée, les autres demeurent encore de plusieurs siècles en retard. Et cela se voit souvent sur un seul et même lieu. Le progrès ne s'y réalise que lentement, par étapes longues et successives, et surtout il ne s'y généralise que de la sorte. Si bien que ces coupes tranchées, qu'on veut établir dans son histoire, non-seulement pour un peuple et pour un lieu donnés, mais encore pour tous les peuples et pour tous les lieux d'un continent, ne sont évidemment que des conceptions artificielles d'une imagination déréglée, dont le moindre inconvénient est de présenter les choses sous un hux jour, quand ce n'est pas le produit du pur charlatanisme.
Il se peut donc fort bien que tels habitants des cavernes fussent encore dépourvus d'animaux domestiques alors que tels autres, au même moment, en possédaient déjà depuis longtemps; que les premiers fussent restés simplement chasseurs alors que les autres étaient devenus de longue date pasteurs. C'est même tout à fait vraisemblable, d'après ce que nous observons. En conséquence, les ossements d'une même espèce, ou plutôt d'un même genre, car nous ne pouvons que rarement, dans leur diagnose, dépasser la caractéristique générique ; ces ossements trouvés dans les cavernes ou d'autres habitations contemporaines n'impliquent point nécessairement qu'ils aient tous appartenu à des animaux domestiques. Bon nombre de ces animaux, vivant en pleine liberté, ont pu être capturés individuellement pour servir à la nourriture, comme on l'admet sans difficulté pour d'autres populations possédant des instruments différents, que l'on considèï-e comme des armes parce qu'ils sont simplement taillés au lieu d'être polis.
Certains auteurs, particulièrement des Allemands, ont cru trouver, pour distinguer les espèces domestiques des espèces sauvages, un critérium dans l'état des apophyses et des crêtes osseuses servant à des insertions musculaires. Chez les dernières, ces points d'insertion seraient, d'après eux, plus saillants que chez les autres, en raison de la nécessité d'un travail musculaire plus intense. La vraisemblance des conclusions établies sur une telle base est en réalité bien précaire. S'il est incontestable que les attaches osseuses des muscles se développent en raison des eflorts musculaires, est-il de même vrai que l'ani-
mal sauvage ait, d'une manière générale, nécessairement plus d'efforts à déployer? Quelle différence y a-t-il, par exemple, sous ce rapport, entre le paisible Bovidé, mangeant et ruminant l'herbe de ses prairies, dans le troupeau où il est né sans maître ou sans propriétaire, et celui qui, ayant été approprié, étant devenu par conséquent domestique, est né, mange et rumine sous la garde d'un pâtre ou d'un pasteur? Si nos Bovidés actuels, qui travaillent pour nous en tirant la charrue, différaient de leurs ancêtres sauvages par la forme et l'étendue de leurs crêtes osseuses, ce devrait être plutôt dans le sens d'un développement plus accentué. Il m'est arrivé souvent de comparer, à cet égard, des crânes du B. primigenius, de Bojanus , dont il y a notamment une très-belle collection au British Muséum de Londres, montrant les variations de taille qui existaient, dès les temps quaternaires, dans son espèce, avec les représentants actuels de cette même espèce, appartenant au B. T. Ugeriensis de notre nomenclature zootechnique. Toujours il m'a été impossible de trouver, dans la comparaison, la moindre différence. De même pour notre B. T. jurassiens et le B. frontosus de Nilson, pour notre B. T. batavicus et le B. longifrons d'Owen. Tous ces types, incontestablement sauvages au temps où leurs restes se sont déposés dans les gisements où ils ont été rencontrés, sont restés tels en devenant domestiques. Ils n'ont ni perdu ni gagné rien dans l'accentuation de leurs apophyses ou de leurs crêtes osseuses servant à des insertions^ musculaires.
11 faut en conclure que le critérium anatomique en question se trouve lui aussi absolument en défaut et n'est qu'une conception purement idéaliste, comme il en naît si souvent de l'autre côté du Rhin, où l'on voit du reste aussi fréquemment, du moins en ces sortes de choses, les conclusions en désaccord avec les faits. L'évidence même n'y prévaut que par exception contre l'idée préconçue.
Pour trouver le moment où, sur un lieu donné, les animaux dont on retrouve les restes ont vécu à l'état domestique, il est nécessaire de faire intervenir tout un ensemble de circonstances tirées plutôt de la manière d'être des hommes, au temps considéré, des moyens d'action dont ils disposent, en un mot, de leur degré de civilisation, par rapport aux choses actuelles, que des caractères présentés par les animaux eux-mêmes. Nous savons, de science certaine, que depuis les temps les plus reculés, dont il nous est encore impossible, quoi qu'on en dise, de déterminer même en milliers d'années la chronologie, l'humanité n'a perdu aucune de ses conquêtes en ce genre. Aucune espèce animale devenue domestique n'a cessé de l'être. Nous savons aussi qu'aucune ne l'est devenue dans les temps historiques. C'est donc seulement aux époques dites préhistoriques qu'il convient de chercher ce moment.
Les plus anciens restes d'espèces actuellement domestiques, parmi ceux qui nous sont connus, appartiennent aux chevaux et se trouvent à Solutré. On sait que là existe un amas énorme de débris osseux, représentant un nombre d'indir vidus dont les évaluations, faites, à vrai dire, sur des bases très-sujettes à caution, n'ont varié qu'entre 20 000 et 40 000. La station de Solutré est rangée dans la catégorie de celles de la pierre taillée, qui s'y montre avec un type particulier.
Un jeune, savant plein de mérite, qui depuis a marqué sa place par des travaux de premier ordre dans les voies expérimentales, avait entrepris de démontrer au Congrès annuel de l'Association française pour l'avancement des-
sciences, tenu à Lyon, que les habitants de Solutré entretenaient, pour leur alimentation, des troupeaux de chevaux domestiques. L'un des principaux arguments de Toussaint, à l'appui de sa thèse, était tiré de la forte proportion des sujets d'un âge peu avancé qui, d'après lui, figureraient dans Lamas des ossements. Il s'appuyait aussi sur le grand nombre total des restes osseux accumulés. Il lui paraissait impossible, en raison de la dernière circonstance, que tant d'individus eussent été tués ou capturés à la chasse, et en raison de la première qu'ils n'eussent pas au contraire été élevés en vue des besoins aliment-aires des habitants de la station. Il en concluait logiquement que ces chevaux étaient dès lors domestiques et que par conséquent leur domestication datait de l'époque de la pierre taillée.
Piètrement et moi nous n'avons pas eu de peine à montrer le peu de fondement de son intéressante dissertation, accompagnée d'ailleurs de recherches anatomiques importantes sur le type des chevaux de Solutré. De ces recherches il reste au Muséum de Lyon une trace aussi solide que curieuse en un squelette presque entier monté par Toussaint avec des os recueillis par lui. 11 n'y manque que le crâne, représenté seulement par la mandibule.
J'ai, de mon côté, fait voir d'abord que les données actuelles, à l'aide desquelles Toussaint avait déterminé le temps écoulé depuis la naissance de ces chevaux, n'étaient point applicables. L'expérience nous montre que l'évolution du système dentaire, chez les animaux herbivores, est subordonnée à l'alimentation et surtout à sa continuité, par conséquent relative aux temps et aux lieux. De nos jours, et même depuis une cinquantaine d'années seulement, nous avons assisté à une évolution plus rapide de ce système, réalisant ce que nous nommons la précocité, et cela sous l'inlluence des changements opérés dans le régime alimentaire par suite des progrès de l'agriculture. Il s'ensuit évidemment qu'aux époques de la pierre, et surtout à la plus ancienne, cette évolution ne pouvait manquer d'être beaucoup plus lente qu'elle ne l'était dans la première moitié de ce siècle, lorsque fut établi le chronomètre dentaire dont Toussaint s'est servi. A cela il pouvait être répondu que les différences entre les sujets n'en restaient pas moins constantes. Assurément, car les phases de l'évolution, quoique plus lentes, étaient néanmoins les mêmes; mais l'argument tiré de la jeunesse des sujets, ou poiu* mieux dire du peu de temps écoulé depuis leur naissance, capital pour les bénéfices de leur exploitation, perdait dans tous les cas toute sa valeur.
Quant à celui fondé sur le grand nombre total des chevaux consommés par les habitants de Solutré, en prenant pour base le poids de chacun, connu approximativement d'après la taille du squelette, et mieux encore d'après celui des individus de même type du temps actuel, qui occupent toujours leur aire géographique naturelle, non loin de la station, un simple calcul a montré qu'avec une peuplade d'une centaine d'individus et un temps de séjour de moins d'un siècle ce nombre pouvait s'expliquer sans difficulté par la chasse.
Reprenant ce dernier point de la question avec sa compétence incontestable. Piètrement a en outre établi ([u'il était parfaitement conforme aux instincts comme aux habitudes du chasseur de s'attaquer de préférence, dans une troupe de gibier, aux pièces les moins âgées, comme étant les plus faciles à tuer ou à capturer. En telle sorte que de l'argumentation de Toussaint, pour faire admettre l'état domestique des chevaux de Solutré. il n'est rien resté. On a continué de penser, parmi ceux qui s'intéressent à ces sujets, que les habitants de la station
étaient des cliasseuis et non point des pasteurs. Nous avons e'tabli qu'ils allaient, dans le bassin supérieur de la Meuse et dans son voisinage immédiat, chasser les chevaux qui l'habitaient alors naturellement, à l'état libre qu'on appelle sauvage, et qui l'habitent encore aujourd'hui à l'état domestique, s'étant en outre répandus dans le bassin du Rhône, jusqu'en Suisse et dans la Camargue. La raison péremptoire en est que les environs immédiats de Solutré, par leur constitution géologique et orographique, n'ont jamais pu se prêter à l'existence des chevaux en troupe, et que les ossements accumulés par ces chasseurs appartiennent précisément au type naturel du lieu qui vient d'être indiqué.
Cette tentative est, à notre connaissance, la seule qui ait été faite pour placer à l'une des époques de la pierre taillée la domestication complète d'une espèce animale quelconque. Elle n'a pas réussi, faute de preuves suffisantes. Je^n'oserais toutefois point prétendre, pour mon compte, que nulle part il n'ait existé des hommes seulement pourvus d'instruments en pierre simplement taillée et possédant néanmoins une ou plusieurs espèces animales domestiques. La science, encore si jeune sur ces sujets, n'est pas assez avancée pour que la plus grande réserve ne soit point commandée. En ce qui regarde l'Europe, et notamment sa partie occidentale qui a été la plus fouillée et dont les musées sont remplis de pièces, les annales de descriptions et de représentations graphiques, il semble bien que la domesticité des animaux est contemporaine de l'apparition des instruments en pierre polie, qu'il y a partout concordance entre elle et l'état de civilisation qui s'accuse principalement par l'art de tailler plus finement les roches et de les polir. Mais qu'est-ce qui nous autoriserait à affirmer que dans les autres régions peu explorées ou tout à fait inconnues, que dans le nord de l'Asie, par exemple, il en a été nécessairement ainsi?
Quoi qu'il en soit, nul doute que cette domesticité ait été antérieure à la période historique, comme nous l'avons déjà dit plusieurs fois. Nul doute même qu'elle ait devancé, dans les sociétés humaines, l'usage des métaux, du moins dans celles qui ne sont arrivées à cet usage qu'après avoir passé par celui des roches dures, car on n'est pas non plus autorisé à soutenir que toutes ont nécessairement, sur tous les points du globe, passé par les mêmes phases de développement. Il y a au contraire de fortes raisons de le contester. En tout cas et en définitive, c'est le genre d'existence qui en a décidé, non la matière première des instruments.
Et maintenant comment le fait s'est-il accompli? comment, ce genre d'existence s'étant réalisé, ici ou là, pour les populations humaines, les animaux de l'état libre sont-ils passés à l'état domestique, c'est-à-dire non point dans la demeure de l'homme, comme l'impliquerait littéralement le terme, mais sous sa direction ou son autorité, sauvegardés par sa prévoyance contre les éventualités de la vie? A cet égard nous en sommes réduits aux conjectures ou aux hypothèses plus ou moins plausibles. Généralement on croit, et ce n'est point certes l'idée la plus juste, qu'il a fallu d'abord les apprivoiser. L'orgueil humain se complaît à s'attribuer la puissance. On se voit volontiers domptant les instincts sauvages des bêtes et les réduisant à l'obéissance, quelle que soit la supériorité de leur force physique. Tout devait plier devant l'intelligence du roi de la création. Quelques-uns, plus modestes, imaginent qu'on s'est d'abord emparé par ruse des tout jeunes sujets sans défense, qu'on les a entourés de soins et qu'ils se sont habitués ainsi peu à peu à vivre avec les hommes et à
remplir dans leur société toutes leurs fondions et notamment celle de la reproduction.
Ces deux hypothèses, quand on les examine de près, ne paraissent guère plus admissibles l'une que l'autre. Elles ne visent que l'action de l'homme, pliant ou brisant les résistances des animaux, sans faire intervenir d'aucune façon les différences profondes de leurs instincts naturels. Ces instincts cependant, tels que l'étude spéciale des animaux domestiques nous les révèle, en nous faisant connaître leurs mœurs, comparées à celles des animaux sauvages, ont dû jouer le principal rôle dans le changement d'existence qui s'est opéré pour eux. Il est au moins très-vraisemblable que dans les temps préhistoriques, comme dans les temps historiques, les espèces dont l'instinct d'indépendance, poussé ou non jusqu'à la sauvagerie, avait besoin d'être assoupli ou dominé, ne sont jamais devenues complètement domestiques dans le sens tout à fait exact du mot. Par leur nature même, elles ne pouvaient point dépasser l'état d'apprivoisement, comme nous l'avons fait remarquer pour celles qui ne sont encore aujourd'hui que dans cet état au milieu de nous. Ce n'est évidemment pas le pur hasard ou le caprice qui a fait décider du choix des espèces pour les domestiquer. Quand on fait l'inventaire de celles que l'humanité, à tous ses degrés de civilisation, possède sur les divers points du globe, on s'aperçoit que toutes sont douées de l'instinct de sociabilité, dans des mesures diverses, mais toujours élevées. Ce n'est point l'homme qui le leur a fait acquérir. Livrées à elles-mêmes, elles vivent en troupes, obéissant à un chef de leur choix ou qui s'est imposé par sa prépondérance naturelle. Plusieurs ont des représentants nombreux revenus à ce qu'on nomme l'état de nature, dans les solitudes de l'Amérique ou de l'Asie, et provenant de sujets domestiques abandonnés dans ces solitudes et s'y étant multipliés en pleine liberté. Partout on observe ce que nous venons de dire.
Roulin, le traducteur de Prichard, nous a décrit l'état des cochons de l'Amérique équatoriale, introduits et abandonnés par les conquérants espagnols. En admettant qu'ils étaient redevenus des sangliers, il a été dupe d'une illusion à laquelle l'idée commune sur l'origine des cochons domestiques n'a sans doute pas été étrangère, mais qu'il a lui-même rendue évidente en prenant le soin louable de donner une représentation iconographique de ces prétendus sangliers, qui ne sont que des cochons de l'Europe méridionale, à l'état sauvage dans le sens vulgaire du mot. Us en ont conservé le type naturel sans altération. Les sangliers quelconques, ceux de l'Europe centrale ou ceux de l'Europe méridionale et du nord de l'Afrique, s'apprivoisent, mais ils ne se domestiquent point. Les cochons prétendus sauvages d'Amérique, comme ceux des Apennins, de la même espèce, du reste, redeviennent immédiatement domestiques quand on veut. H suffit de leur préparer des abris et de mettre à leur disposition de la nourriture. D'ailleurs, aucune de nos trois espèces de cochons domestiques n'a présentement de représentant à l'état véritablement sauvage. Aucune, ainsi que nous l'avons établi déjà depuis longtemps, ne dérive d'un sanglier quelconque. Il y a, dans leur squelette, des différences d'une valeur qui s'y oppose absolument dans l'état actuel de nos connaissances biologiques et morphologiques. On a trouvé, dans les habitations lacustres de la Suisse et dans les terramares de l'Italie, à côté des crânes de cochons de même type que ceux de l'époque actuelle, des crânes de sangliers contemporains. Th. Studer [Die Thierwelt in den Pfahlbauten des Bielersees [Mittheilungen der Bern. Naturforschenden Gesellschaft, 1883]), d'une part, et Pellegrino Strobel {Studio
ô"/» DOMESTICATION.
comparativo sul teschio del porco délie Mariere [Atti délia Società Italiana di scienze naturali, vol. XXV. Milano, 1882]). de l'autre, en ont décrit et figuré plusieurs. Cela prouve que les uns et les autres vivaient dès lors simultanément, ce qui ne surpendra personne ; que les premiers, en bien plus grand nombre, étaient déjà domestiques et que les seconds étaient ce qu'ils sontrestes depuis, un gibier que l'on prenait au piège ou qu'on tuait à la chasse.
On sait aussi l'histoire des chevaux tarpans des steppes de la Tarlarie, qui se mettaient en cercle devant l'ennemi, enfermant dans ce cercle les cavales pleines et les jeunes poulains, pour les défendre. Ils vivaient en troupe, sous la conduite du plus vigoureux étalon, leur chef incontesté et l'unitiue époux des cavales, tant qu'il conservait la vigueur nécessaire pour faire respecter sa prérogative en la défendant contre ses jeunes compétiteurs. Vaincu, les juments l'abandonnaient et la troupe suivait la loi de son vainqueur. En ce cas comme dans bien d'autres analogues, que nous pourrions citer de même, l'instinct de l'obéissance, de la soumission, éclate avec toute son évidence. D'après les témoignages les plus autorisés, ces prétendus chevaux sauvages, signalés par Pallas, paraissent ne plus exister aujourd'hui.
C'est cet instinct ou cette disposition naturelle, sans quoi l'état de domesticité est impossible à réaliser, qui en a été pour sûr la raison déterminante. A lui se sont joints, dans le cas des chiens notamment, de véritables sentiments d'affection et de dévouement. Pourquoi l'homme n'a-t-il, dans le cours des siècles, acquis le concours si précieux d'aucun autre canidé? On a souvent cherché l'origine des chiens domestiques partout répandus et dont les variétés, en outre des véritables espèces, sont si nombreuses. On a voulu les faire dériver tantôt du loup (C. lupus), tantôt du chacal (C. aureus), tantôt du renard (C. vulpes). Ils viennent tout simplement d'où viennent ces derniers, d'une origine que nous ignorons et que nous ignorerons probablement toujours en sa qualité de cause première. Chacune de leurs races natuielles, de même que pour les autres, quand se sont présentées les conditions de la domesticité, est devenue domestique tout entière. Nous ne retrouvons, encore une fois, à l'état sauvage aucun représentant de nos races domestiques. Les opinions superficiellement admises et reproduites sur ce sujet par les naturalistes ne supportent aucune l'examen fondé sur la véritable caractéristique des types naturels ou des espèces. Entre le mouflon et l'un quelconque de nos moutons domestiques-, par exemple, entre l'iEgagre et nos chèvres, il y a au moins autant de distance qu'entre l'âne et le cheval, qu'on ne songe point à faire dériver l'un de l'autre^ pas plus que d'une souche sauvage commune.
Ce caractère, commun à toutes les races animales domestiques, de ne coexister avec aucun représentant de leur espèce n'ayant que des ancêtres sauvages, me paraît un fait capital dans la question qui nous occupe. Il avait échappé à la plupart de nos devanciers, sinon à tous. Il ne pouvait, à la vérité, être mis en. évidence que par les études zootechniques, fondées sur la morphologie expérimentale des types naturels. Quand on ne sait point, par exemple, que les formes ostéologiques de ces types se transmettent infailliblement, dans le suite des générations, il est permis de ne se montrer pas difficile en tait de déviations et de confondre couramment l'analogie nécessaire entre les espèces d'un même genre naturel avec leur identité spécifique. Cela s'explique surtout lorsque l'esprit est dominé par une thèse préconçue, comme celle qui concerne le mode de domestication le plus généralement admis. Il faut de toute nécessité,.
DOMESTICATION. 57î>
avec ce mode-là, que chaque race domestique soit représente'e à l'état sauvage. Et alors, pour expliquer les si profondes différences qu'on observe, on est bien obligé d'imaginer que la domestication a modifié jusqu'au changement complet les formes, les couleurs et le reste. C'est le cas de Buffon.
La facilité avec laquelle les suppositions de ce genre se sont propagées est vraiment curieuse à constater, en présence des faits contraires si nombreux. On admet, par exemple, comme une sorte de dogme, que les animaux sauvages sont de couleur uniforme, tandis que les domestiques présenteraient toujours des couleurs variées. La don^estication conséquemment aurait fait varier les couleurs. Buffon le premier, croyons-nous, dans son discours sur la dégénération des animaux, oià il y a tant d'hypothèses gratuites exposées en style magnifique, en a formulé l'idée. La vérité est pourtant que le nombre des races domestiques concolores est grand, aussi grand au moins que celui des races de couleurs variées. Parmi ces dernières, en ce qui concerne les mammifères, il y en a qui sont douées naturellement de quatre couleurs. C'est le maximum. D'autres n'en ont que trois et d'autres deux seulement. Les combinaisons que l'hérédité libre ou dirigée fait prévaloir sont en réalité variables à l'infini, chez ces races-là. On y obtient aussi à volonté des variétés de couleur d'une grande fixité relative. Mais qu'on essaye donc, notamment, de créer une variété rouge dans la grande race bovine grise des steppes de l'Asie et de l'Europe, ou bien une variété blanche dans la race brune des Alpes suisses, ou encore une noire dans celle de l'Aquitaine, qui est naturellement blonde. Ces races ne sont pas moins domestiques que les autres, j'imagine, et ne le sont point depuis moins longtemps. Chez elles on observe des nuances dégradées ou renforcées, selon les conditions de nutrition, mais toujours la couleur naturelle des poils reste la même. En présence de tels faits acquis à l'expérience des siècles, n'est-on pas fondé à conclure qu'avant d'être domestiques les autres présentaient, comme à présent, plusieurs couleurs, tandis que celles-ci n'en avaient qu'une seule et que par conséquent la domesticité n'y a rien changé?
On ne s'explique pas, en vérité, la fortune de conceptions si manifestement contraires à l'observation. Quant aux formes fondamentales, aux formes qui caractérisent le type naturel, et sur lesquelles nous n'avons plus à insister maintenant, les auteurs y ont passé fort légèrement, se contentant d'affirmations doctrinales et générales. Le plus souvent même ils ne s'en sont pas occupés.
Il n'est point sûr que toutes les races humaines, dans leur évolution sociale pour arriver au pomt où nous les voyons, aient passé successivement par les phases qu'on admet comme certaines. Il n'est pas démontré que tous les peuples, ou pour mieux dire toutes les populations, aient nécessairement commencé par la chasse exchisive, pour se procurer leur nourriture, pour adopter ensuite la vie pastorale et se livrer enfin à l'agriculture. Cela semble logique, assurément, et tout ce que nous savons des temps préhistoriques dans nos régions et même dans d'autres éloignées porte à l'admettre. Partout où les investigations se sont étendues on a constaté une analogie de conditions d'existence, d'armes ou d'outils, d'habitations, qui ne pouvait manquer d'être frappante. Mais nous ne savons pas tout, loin s'en faut. Il reste encore tant de lieux à explorer, et précisément parmi ceux où manifestement plusieurs de nos espèces animales sont devenues domestiques dans les temps les plus anciens, qu'on est bien obligé, sauf à manquer de prudence, de faire des réserves sur ce sujet. Tel peuple, qu'on est unanime à considérer comme le plus anciennement
civilisé et comme ayant porté chez les autres sa civilisation, peut fort bien, en vertu de son aptitude naturelle, avoir débuté par Tun des étals que nous considérons comme des perfectionnements d'un état antérieur. Ne voyons-nous pas, par contre, des races entières slationnaires de temps immémorial dans leur état rudimentaire de société et se montrer radicalement réfractaires à toute civilisation fondée sur le travail et la prévoyance?
JNonobstant, il suffit que ces phases successives aient évidemment existé sur certains points, pour qu'on soit en droit d'y chercher, en s\aidant des lumières que nous offre la connaissance des aptitudes instinctives des animaux actuellement domestiques, l'explication la plus probable, ou tout au moins la plus vraisemblable chi changement qui s'est opété, à un moment donné, dans leur mode d'existence. Nous avons suffisamment montré qu'il ne peut pas être en cela question d'apprivoisement précédant la domestication. Par nature, les véritables animaux domestiques n'en avaient pas besoin. Instinctivement ils ne fuyaient point la société de l'homme. Ils eussent été, au contraire, portés à la rechercher. S'ils s'en écartaient, ce ne pouvait être que parce que celui-ci les traitait en ennemis, leur faisait la guerre, en les chassant pour se nourrir de leur chair et de la moelle de leurs os, et pour se vêtir de leur peau. C'est ce qui se passait à l'époque de la pierre taillée, où les hommes étaient exclusivement chasseurs, et qui a persisté durant un temps que nous ne pouvons calculer.
Les hommes de ce temps-là étaient principalement, mais non pas exclusivement, chasseurs de chevaux. Ceux de la Gaule méridionale, par exemple, ont chassé le renne, comme nous l'ont appris les découvertes si intéressantes de Lartet et Christy. D'autres ont chassé des Bovidés. Ils n'avaient pas encore la notion de la prévoyance. Ils n'agissaient sans doute que sous l'impulsion de la faim, le plus immédiat et le plus impérieux des besoins. Dans leur existence précaire ils vivaient en tribus généralement peu nombreuses, battant de grandes étendues de terrain et faisant des expéditions lointaines. N'avons-nous pas vu que les habitants de Solutré, notamment, étaient obligés d'aller jusque dans le bassin de la Meuse pour rencontrer leur gibier? De même pour ceux d'Alise-Sainte-Reine et de plusieurs autres stations voisines.
Vint un moment où quelqu'un dans la tribu, mieux doué, plus réfléchi et plus observateur que les autres, s'avisa de penser qu'au lieu de donner la chasse aux animaux herbivores des environs il vaudrait peut-être mieux essayer de s'entendre avec eux, en tout cas de profiter de leurs dispositions pour la sociabilité. La cessation des hostilités, l'attitude bienveillante qui s'ensuivit, leur firent prendre confiance, et ils devinrent ainsi, autant de leur propre mouvement instinctif que par l'initiative des hommes de l'époque, domestiques du premier coup, c'est-à-dire qu'ils acceptèrent tout de suite la direction de ceux-ci. Sans doute cela ne s'est point accompli partout en même temps. En ce sens la domestication complète des races animales a peut-être duré des siècles. Celle-ci a pu être domestique depuis bien longtemps déjà, tandis que telle autre, à une distance plus ou moins grande, vivait encore librement. 11 n'est pas dit que la notion qui en a décidée se soit présentée partout en même temps. 11 ne paraît pas contestable que certaines populations l'ont communiquée à d'autres, dans leurs migrations ; et ces dernières n'y seraient peut-être pas arrivées toutes seules. Mais en tout cas, chaque fois que le phénomène s'est accomj)li sur un point quelconque et à l'égard d'une espèce également quelconque, on assiste, dans le mode d'existence des hommes de l'époque, à un brusque changement
qui montre à Tévidence que, si la notion a été parfois lente à venir, sa réalisation n'a présenté aucune difficulté et n'a exigé aucuns longs efforts.
JNous ne pouvons donc point partager l'opinion de lehiing qui, tout re'cemïaeni{Fossile Pferde mis deulschen Diluvial-Ahlagerungen und ilire Beziehungen zu den lehenden Pferden, Ein Beitrag ziir Geschichte des Ilauspferdes [Landwirthschaftliche Jahrbûcher, 1884, Ileft 1, Berlin]), en admettant explicitement avec nous que la plupart des races animales de l'Europe ont été domestiquées sur place, pense que leur domestication s'est opérée uniquement par capture d'individus très-jeunes, dont les mères avaient été tuées à la chasse, et remonte par conséquent beaucoup plus loin que l'époque de la pierre polie, ayant été réalisée peu à peu.
C'est alors qu'apparaît, dans ces sociétés primitives, une chose tout à fait inconnue jusque-là, et en effet incompatible avec les difficultés antérieures d'une vie sujette à tant d'aléas : le loisir accusé par des manifestations artistiques, ébauches de sculpture ou de dessin au trait. D'exclusivement chasseurs et conséquemment voyageurs, les hommes sont devenus pasteurs. Leur existence est surtout contemplative. Ils s'essayent à rendre leurs impressions. Mais parmi eux il en est qui, ayant d'autres instincts, plus militants ou plus ambitieux que poètes ou artistes, au lieu de se borner à posséder des troupeaux et à les garder pour satisfaire leurs besoins d'alimentation, se sont assuré le concours des chevaux, dont les jambes leur ont permis de parcourir le monde et peut-être d'en conquérir une grande partie. Nous avons essayé, dans nos Migrations des animaux domestiques [La Philosophie positive, 1872), d'en donner une idée fondée sur des preuves zoologiques incontestables. Piètrement [Les chevaux, etc., toc. cit.), de son côté, a établi péremptoirement que c'était le cas pour les possesseurs des deux races chevalines orientales.
De tous les animaux domestiques, ce sont peut-être les chevaux qui paraîtraient le mieux justifier le premier aperçu d'après lequel s'est établie la doctrine régnante au sujet de la domestication en général. Le fier et noble animal, la plus noble conquête que l'homme ait jamais faite, comme s'exprime Buffon dans sa magnifique peinture, a des velléités d'indépendance et parfois de révolte qu'il faut dompter. Mais il suffît de l'avoir observé attentivement et par conséquent de le bien connaître pour comprendre que nul mieux que lui n'était au contraire disposé à accepter la direction de l'homme, en raison de sa supériorité intellectuelle, pour se mettre à son service, ou plus exactement s'associer à ses travaux. Tous les dresseurs de chevaux savent que le plus souvent une seule leçon bien donnée fait obtenir son obéissance ou plutôt son consentement; et cela d'autant mieux qu'il est plus intelligent. Par cela même qu'ils ont été tout de suite plus mêlés à la vie de l'homme, plus domestiques conséquemment dans l'existence nomade des populations auxquelles ils ont servi de monture, les chevaux ne furent point des esclaves, mais bien des compagnons affectueux des serviteurs dévoués, que la domesticité n'a nullement dégradés, n'en déplaise à leurs observateurs superficiels. Elle a au contraire développé leurs plus belles facultés, comme la civilisation pour l'homme et pour le même motif, ces facultés étant de l'ordre intellectuel.
En tout cas, cela se passait au moment oîi commence ce qu'en archéoloo-ie préhistorique on appelle premier âge de la pierre polie, au moment où l'on trouve, dans les habitations humaines, ces ébauches artistiques et ce travail plus soigné, plus fini, des armes et des instruments, indiquant plus de sécurité dans
l'existence, une vie moins dominée par les nécessités de la subsistance. C'est alors aussi que les hommes, sur certains points, se sont associé les chiens pour garder leurs troupeaux. Étant donné les instincts si sympathiques, si affectueux, si dévoués, de ces excellents animaux, est-il admissible qu'il ait fallu, pour avoir leur concours, les capturer et les apprivoiser, pour qu'ils devinssent €nfm domestiques après de longues générations? Je m'imagine au contraire qu'il a suffi que les hommes devinssent, de leur côté, sédentaires et pacifiques, pour que les chiens s'offrissent à eux de leur propre mouvement et vinssent partager leur existence. Le chien aime naturellement la société de l'homme et la recherche. On n'en voit aucun k fuir. Ce que ces espèces sont aujourd'hui, elles l'ont évidemment toujours été. Les instincts sont naturels. Ils se développent ou se modèrent sous l'influence des milieux. Il ne s'en crée point de nouveaux. Qu'est-ce que de longs siècles d'existence commune ont fait des instincts égoïstes et à demi sauvages des chats? Ils s'attachent parfois à la maison, parce qu'ils y trouvent une existence calme et heureuse; jamais aux personnes qui l'habitent avec eux. Qui est-ce qui a jamais vu un chat dévoué? Les actes de dévouement des chiens rempliraient des volumes.
Une fois accompli l'immense progrès que nous venons de voir dans l'humanité, une fois que les animaux domestiques furent pour la plupart, sinon tous, associés à son existence, on peut dire que la véritable civilisation commença. Les hommes ne furent plus des sauvages dans le sens exact du mot. Bon nombre d'entre eux purent conserver leurs instincts de férocité, leurs instincts guerriers, et nous savons qu'ils n'y ont point manqué. Ils ne les ont point encore perdus aujourd'hui. Mais d'autres, naturellement paisibles et pacifiques, ne combattant que sous l'aiguillon de la nécessité, dans la lutte pour l'existence, délivrés de l'impérieux souci, obéirent à l'instinct du travail. L'agriculture fut fondée. Ils se construisirent des habitations pour s'y abriter avec leurs provisions. C'est le moment où finissent les âges de la pierre et oii commence celui des métaux.
Pas plus alors qu'auparavant le changement n'a été brusque ni universel au même instant. Nous savons que les choses ne se passent jamais ainsi dans le monde. Tout y marche par étapes successives, avec une avant-garde, un corps d'armée, une arrière-garde et des traînards. Aujourd'hui encore il y a sur quelques points des peuplades qui en sont aux armes de pierre. Le temps qu'a duré, dans notre Europe occidentale, l'usage exclusif dq la pierre poHe, surtout avec les animaux domestiques et les premiers rudiments de l'agriculture, nous n'en savons rien au juste, mais il paraît avoir été court et aussi avoir de bien peu précédé l'époque historique, si, sur quelques points, il n'en a pas été même contemporain. Il va de soi qu'en parlant ainsi nous entendons les recherches historiques modernes et non point seulement celles qui s'arrêtent à l'antiquité grecque et romaine. Cet usage a coïncidé certainement durant longtemps avec celui des métaux, comme on voit encore maintenant des socs de charrue en bois non loin des versoirs métalliques les plus soigneusement étudiés. Tous les progrès, encore une fois, se font et surtout se propagent lentement. Toutefois, l'innovation fondamentale était acquise. Le germe de la civilisation fondée sur le travail et la prévoyance était semé. Il n'avait plus qu'à se développer. L'homme en possession de ses précieux auxiliaires pouvait s'approprier le sol, le cultiver et en tirer de quoi satisfaire tous ses besoins et étendre de plus en plus ses relations ; il pouvait conquérir l'espace et le temps, et accroître sans
DÔMLING. 585
cesse ses moyens d'action sur les forces naturelles, ce qui est la véritable formule du progrès.
En résumé, l'on voit que dans le fait de la domestication des animaux le rôle de ceux-ci, d'après les plus grandes probabilités, ne paraît point avoir été tout à fait passif, comme cela se répète et comme on le croit généralement. 11 n'a pas fallu nécessairement les apprivoiser d'abord, puis domestiquer leur progéniture par de longs efforts et une grande persévéraiice. La preuve en est que toutes les tentatives ainsi conduites qui nous sont connues, depuis les temps historiques, ont échoué invariablement. Le hasard ou le caprice n'a été pour rien dans la détermination des espèces qui sont devenues domestiques. Cette détermination a été commandée par leurs propres instincts, par ce qu'au siècle dernier on aurait appelé leur nature. Dès que, par l'évolution même de l'intelligence humaine, la condition du phénomène s'est trouvée réalisée, ils se sont, de leur propre consentement, ralliés à l'homme en acceptant sa direction, en se faisant ses auxiliaires, en échange des soins qu'il leur donnait. Ce phénomène a donc été plutôt un traité de paix et de bonne entente de la part des populations humaines de l'âge de la pierre polie qu'une conquête dans le sens violent du terme. La soumission n'a pas été imposée, mais acceptée.
Sans doute, compris ainsi, l'acte est moins flatteur pour notre orgueil. Mais ce n'est pas là ce qui importe. En somme, quand on y réfléchit, indépendamment des exigences de la vérité, n'y a-t-il pas au moins autant de gloire à avoir acquis les animaux domestiques qu'à les avoir conquis? André Sanson,
DOnËVRE-SLR-VÉZOUSE (Eau MINÉRALE de). Athermale, de composition élémentaire inconnue, dans le département de Meurthe-et-Moselle, dans l'arrondissement et à 35 kilomètres de Lunéville, dans la commune de Domèvre et sur la rive droite de la Vézouve, émerge une source dont l'eau est limpide et claire, sans odeur; son goût est salé et sa température est de 1*2°, 2 centigrade.
Les habitants du pays en font un fréquent usage en boisson, ils lui reconnaissent des vertus laxatives et résolutives ; ils l'emploient surtout dans les dyspepsies accompagnées de constipation, dans les ictères qui durent depuis un certain temps, et dans les suites de fièvres intermittentes assez nombreuses dans la contrée, surtout au printemps et à l'automne. A. R.
D03I1IV1C1 (Domenico-Paolo). Médecin italien, réputé très-savant, naquit à Foligno, Ombrie, l'an 1524, et mourut à Aquila le 6 août 1590. 11 était en même temps, paraît-il, physicien distingué. On a de lui divers ouvrages : De memoria artificiali; — Consilia medica; — des Comme?2/arre5surAristote; — des Notes sur Galien, etc., dont les dates de publication ne nous sont pas connues. L. Hn.
DOlllIi\lQUE. Voy. Antilles.
DOHJES (Les). Yoy, Congo.
DÔIIILII\G (Johann-Joseph). Médecin allemand, né à Markershausen, le 13 janvier 1771, fut reçu docteur à Wurtzbourg le 23 juin 1797, puis nommé professeur à l'université de cette ville, et mourut le 7 mars 1805. 11 se montra