‹ Dictionnaire encyclopedique des sciences medicales v.30Chapitre 6 sur 119 · PRÉPARATIONS D'USAGE EXTERNE · texte numérisé non relu

PRÉPARATIONS D'USAGE EXTERNE

a. Frictions diurétiques.

Teinture de scille . . .1

- de digitale. ....'.'.'..' .' .'.'.. i ^ ^^ g^rammes.

h. Liniment diurétique.

Feuilles de digitale . 10 grammes.

Eau bouillante 50

Faites infuser jusqu'à refroidissemeut, passez et ajoutez :

Essence de térébenthine 50 grammes.

Extrait de scille e... 5

Jaunei; d'œul" n° 2

DIURÉTIQUES. 21

c. Onguent diurétique.

Scille en poudre 2 grammes.

Onguent mercuriel S —

d. Lavement diurétique.

Se.":;:::::::::;::::::;:!»-»—-

Faites bouillir dix minutes dans une suffisante quantité d'eau, passez et ajoutez : Laudanum Rousseau VI gouttes.

e. Cataplasme diurétique.

Pulpe de scille 100 grammes.

Nitrate de potasse 10 —

Mêlez.

Beaucoup de ces formules sont empruntées au Formulaire magistral de Bouchardat, choisies parmi bien d'autres que le lecteur pourra consulter. D'ailleurs, tous les traite's de thérapeutique renferment de pareilles formules en trèsgrand nombre : c'est pourquoi je me suis borné à présenter seulement les types principaux de ces associations médicamenteuses, seuls intéressants.

Er-nest Labbée.

BiBLTOGRArHiE. — Lcs renseignementf^ qui suivent, relatifs aux dix-septième et dix-huitième siècles, sont empruntés au Dict. d. se. méd. en (30 t)oZ., 1814. — ^VEDEL. De diurelicis. Diss. lense, 1667. — Emmerez. Suntne diuretica Iiydropis prœcipua remédia? Affirm. Parisiis, 1681. ^ Garbers. De diurelicis. Lugd. Batav., 1693. — Goschwitz. De diurcseos provocatione ulili et noxia. Dissert, inaug. resp. Anhausen. Halœ, 1724. — Ledran. An renum et vesica morhis diuretica callida? JNegat. Parisiis, 1750. — Lischwitz. Deplantis diurelicis. Kiionise, 4750. — JucH. De vitiis circa se et excretionem urinœ. Erfordiae, 1756. — Buechner. Dissert. de diurelicis eorumque agendi modo et usu. Haiaî, 1745. — Du jième. De salutari et noxio diureticorum medk-amcntoruni usu. Hala?, 1749. — Du même. De intempeslivo diurcticorum usu frequenli affectuum nephreticorum causa. Halfe, 1752. — Heeenstreit. De diuresi critica. Lipsise, 1749. — Rnipiiof. De medicamenlis diurelicis specificis. Dissert. Erfordite, 1751. — LuDoiF. De diuresi critica. Erfordise, 1756. — Bœhmer. Dissert, de urinœ se et excretione ob muUitudinem arteriarum renalium largiore. casu quodam singulari illustrata. Hâte, 1763. — William âlexander. Expérimental Essays. Edinburgh, 1768. — Heusdex. De diureticorum usu et abusu. Lugduni Balavorum, 17 74. — Kuchelweix. De diureticorum adminislralione noxà in hydrope. Goltingse, 1786. — Rose. De cauto remediorum diureticorum usu. Lipsiœ, 1787. — Wilso\. De remediis diurelicis, Edinburgi, 1788. — Kœrber. De medicamenlis urinam movenlibus ex classe sedantium. Altdorfii, 1797. — Barbier. Dict. d. se. méd. en 60 vol., art. Diurétiques, 1814. — Schwilgué. Traité de matière médicale, t. II, 3= édit., p. 353, 1818. — Mérat et De Lens. Dict. de matière méd., t. II, art. Diurétiquesi 1830. — Trousseau. Journ. d. connaissances médico-chirurgicales, t. I, 1835. — Lisfrakc. Bull, de thérapeutique, t. IX, 1855. — Sanuras. Bull, de thérapeutique, t. VIII, 1835. — JuLiA CE Fontenelle. Compt. rend, de VAcad. d. se, t. X, 1840. — Lec.^nu. Gaz. méd. de Paris, n" 32, 1843. — Thémont. Bull, de thérapeutique, t. XX.V1II, 1843. — Poiseuille. Compt. rend, de VAcad. d. se, t. XXIV, p. 1074, 1847. — Brachet, ■Bm^^. dethérap., t. XXXV, 1848. — CooRE. Western Journ. of Med., 1852. — Orfila. Compt. rend, de VAcad. d. se , t. XXXIV,

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22 DIVALÉRINE.

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DIURTVES [Entomologie). Une des grandes divisions des Insectes Lépidoptères [voij. LÉPiDorTÈREs) a reçu le nom de Diurnes ou Papillons de jour [voy. Papillons). P. Latreille avait ainsi réparti les Lépidoptères en 1° Diurnes, 2° Crépusculaires^et Nocturnes.

Les Papillons de jour, ou diurnes, outre leur vol au soleil, ont pour caractères les antennes terminées en bouton ou renflées à l'extrémité, des chenilles ne s'envelo[)pant point d'une coque soyeuse, des ailes ne présentant pas de frein. De là les noms de : Rhopalocères (avec antennes en massue) et de : Acha linoptères (avec les ailes privées de frein) qui leur ont été appliqués plus justement par Boisduval et Emile Blanchard.

Les Lépidoptères rhopalocères ou diurnes ne sont pas les seuls qui volent en plein jour; des crépusculaires tels que le Morosphynx, les Sésies [voy. Sksies), butinent dans la journée, ainsi que certains Noctuelles et des Phalénides, qui sont rangés parmi les Nocturnes. En définitive, les deux divisions des Lépidoptères en : Rhopalocères et en Hélérocères, doivent prévaloir [voy. Insectes et Lépidoptères). A. Laboulbène.

DirR]\ES [Ornithologie). Voy., dans Oiseaux, Oiseaux de proie.

DIVALÉRIIVE. G'^H-"'0^ = (C-H^)'" j ^^''qJI^'^'. Glycéride obtenue en chauffant pendant quelques heures à 200" l'acide valérique avec de la glycérine, en proportions convenables. Les analyses du produit obtenu conduisent à la formule Ci^ri-^0% adoptée 'par M. Berthelot. Cet éminent chimiste admet en effet que la divalérine dérive de l'union de 1 molécule de glycérine et de 2 molécules d'acide valérique, avec élimination d'une seule molécule d'eau. D'autres chimistes , avec Wiirtz, pensent qu'il est plus conforme à la théorie générale de la formation des élhers secondaires de la glycérine, d'admettre l'élimination de deux molécules d'eau, d'où la formule C^'H-*0^ donnée plus haut.

La divalérine est unliquide neutre, huileux, d'une odeur désagréable d'huile de poisson, d'une saveur amère. Elle a pour densité 1,059 à 16°. La divalérine se fige à — 40°. L. Hiv.

DIVIDIVI. 25

DIVERSO (Pietro-Salio). Médecin italien du seizième siècle, natif de Faenza, a laissé la réputation d'un bon observateur. Il fit ses études à Naples sous d'Allomare, puis vint se fixer dans sa ville natale, oiî il exerça son art avec le plus grand succès. « Il est de ceux qui écrivirent le mieux sur la peste et les fièvres graves, et la pathologie du cœur lui est redevable de quelques découvertes » (Dezeim). On cite de lui :

I. De fehre pestihnti Iraclatus : et curationes qunrumdam parlicularium morborum^ quorum tractatus ab ordinariis pralicis non habetur, etc. Boloiiiae, 1584, in-4». Francofurli, 1586, iii-8'. Ilarderovici, 1653, in-8°. Amstelodami, 168l,in-8°. CcUe dernière édition, Ja plus complète, porte le titre û'Opusciila jnedica. — II. Coinmenlaria in Uippocratis libros quatuor de mnrbis luculentissima, etc. Francofurti, 1002, 1612, 1606, in-Col. — III. In Avicennae librum IIl de morbis particularibus corporis humani eleorum curalione. Ticiiii, 1075, in-lol. L. lis.

DIVES (Station marine de). Dans le département du Calvados, dans l'arrondissement et à 19 kilomètres à l'ouest de Pont-Lévêque, dans le canton de Dozulé , est un petit bourg, sur la rivière la Dives, peuplé de 600 habitants. Dives était le petit port où s'embarqua Guillaume le Conquérant. Aujourd'hui la mer s'arrête à Cabotir; mais beaucoup de baigneurs ne pouvant pas trouver à se loger à Cabour viennent habiter à Dives, qui n'eu est distant que de 2 kilomètres. On désigne donc habituellement cette plage sous le nom de Cahour-Dives, c'est pour cela que nous avons cru devoir consacrer ces quelques lignes à l'ancien port de Dives. A. I\.

DIVIDIVI OU LIBIDÎBI. Noms donués aux fruits du CouUeria tinctorîa H. B. K., qui appartient à une section du genre Cœsalpinia. Cette section est formée d'arbres dépourvus d'aiguillons et dont la fleur, qui est d'ailleurs celle d'un Brésillet, est remarquable par la forme de son sépale inférieur, concave , souvent subnaviculaire, plus ou moins profondément découpé sur ses bords en franges ou en dents de peigne. La gousse y est pourvue de sutures (ventrale et dorsale) peu proéminentes, et les graines sont ovoïdes, plus ou moins com primées. Cette section américaine renferme deux espèces : le C. chilenùs DC, qui est le Tara tinctoria de iMolina, et le Cœsalpinia tinctoria Domb. [C. pectinata Cav. — Poinciana Tara Pi. et Pav. — CouUeria tinctoriall. B. K., Nov. gen. et spec, VI, t. 569. Celui-ci est un arbre, d'abord observé près de Carthagène, dans la province de Popayan, et qui, en dehors de la Colombie, a été rencontré au Venezuela et dans une partie des Antilles où on le croit introduit (Bancroft). Ses feuilles composées, paripinnées, ont des folioles ovales-oblongues, glabres, des pétioles inermes, parfois légèrement pubescents, et des fleurs à calice glabre. Leur fruit, le Dividivi ou Libidibi, est une gousse ovale ou oblongue, comprimée, légèrement spongieuse, ordinairement indéhiscente, avec des fausses cloisons épaisses entre les graines. Celles-ci sont peu nombreuses et construites comme celles des Cœsalpinia en général. De couleur jaune, plus ou moins brune, pai^fois plus ou moins teinlé de rouge ou de rose terne, leur péricarpe est glabre à la surface. A partir d'un certain âge, celte gousse s'arque suivant sa longueur ou plus souvent encore se replie en forme d'S. Sa longueur totale varie de 3 à 6 centimètres; sa largeur de 1 1/2 à 2 1/2 ; son épaisseur, de 1 1/2 à 2 1/2. Dans son pays natal, cette gousse est, comme celle du C. chilensis, employée en teinture et en tannerie, ce qui est dû à sa richesse en tannin. Celui-ci est, dit-on (Amblard), semblable à celui qui s'extrait de la

noix de galle, mais il existe combiné avec « une matière animale », ce qui rend son extraction difficile par les procédés ordinaires. Le procédé qui a le mieux réussi consiste à trailer par l'eau froide le Dividivi concassé, à filtrer la liqueur et, après l'avoir laissée s'épaissir et l'avoir reprise par l'eau, à obtenir un extrait mou qu'on traite par l'alcool. 11 s'y forme un précipité gommeux, hygrométrique, légèrement astringent. On filtre, et l'on obtient, par évaporation au bain-marie, un résidu qui est du tannin pur et qu'on peut purifier complètement avec l'éther. La plus grande partie de ce tannin paraît résider dans l'exocarpe ; l'endocarpe, dur et ligneux, n'en renferme que des traces, et les semences n'en contiennent pas. Le tannin du Dividivi présente les réactions suivantes : il donne, traité par l'eau, une couleur brun clair; par les sels de fer, un précipité noir ; par l'acide sulfurique, une coloration rouge ; par l'eau de chaux, un précipité blanc verdâtre ; par le protosulfate de cuivre, un précipité violet; par l'acétate acide de plomb, un précipité blanc; par la gélatine, un précipité blanc résinoïde. La richesse en substance tannique du Dividivi est telle qu'on a constaté qu'une partie de ces fruits tanne aussi bien, et en trois fois moins de temps, que quatre parties d'écorce de chêne. Aussi l'industrie européenne s'est-elle emparée de ce produit, notamment en Angleterre, où l'on en introduit 4000 tonnes dans certaines années. Ce sont aussi des médecins anglais qui ont eu l'idée de les employer comme astringents contre la blennoirhagie, les hémorrhagies, la diarrhée sanguine, etc. Leur action est semblable à celle du Bratantiva et du Quebracho. Il y aurait lieu d'expérimenter chez nous ce médicament qui est appelé à rendre de grands services. On lui donne encore dans le commerce les noms de ISacassol, Nacascol, Ouattapana, Muatta-pana, et on le tire des plages maritimes du Mexique méridional, de saint-ïhomas, de Saint-Domingue, de Curaçao. H. Bn.

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DIVINATION. Nous appellerons divination un ensemble de procédés, de pratiques sans fondement rationnel, dont le but est la conjecture de l'avenir ou l'acquisition de connaissances et de notions qu'il serait impossible d'obtenir par des moyens naturels.

A toutes les époques, sous toutes les latitudes, la recherche de l'inconnu et surtout la prévision de l'avenir ont été la préoccupation souvent dominante des individus et des sociétés.

Entouré d'ennemis, soumis à des influences telluriques ou atmosphériques contre lesquelles son organisation le défend mal, l'homme ne réussit que par un travail opiniâtre à défendre sa vie, à conquérir un peu de confiance en luimême, à maîtriser celte crainte de l'inconnu dont la frayeur de l'enfant dans les ténèbres est la première expression. Quien ha visto mannna? dit un proverbe espagnol. A cette interrogation perplexe on pourrait ajouter : « Que nous réserve demain? » Pour Athènes le lendemain du siècle de Périclès, ce fut l'invasion, le bouleversement et la ruine.

En Grèce la divinité, qui avait le dernier mot en toutes choses, était supérieure aux êtres gracieux dont l'imagination hellénique avait peuplé l'Olympe; cette divinité, c'était le Destin, l'aveugle et inexorable Moeré. L'idée de la fatalité

n'était cependant ni grecque, ni romaine; nous la retrouvons partout avec des formules variables. Le chrétien qui se console de malheurs imprévus et immérités parce que les desseins de Dieu sont impénétrables laisse échapper un aveu d'impuissance analogue à la résignation du Musulman qui courbe la tête et dit : « C'était écrit », admettant implicitement un ordre éternel, qu'Allah lui-même ne pourrait pas ou ne voudrait pas changer. Cette croyance dans une prédestination du cours des choses a conduit de très-bonne heure à la divination.

Demandait-on une notion précise? voulait-on connaître des éventualités prochaines pour en jouir par avance, si elles étaient favorables, ou les attendre de pied ferme, si elles ne l'étaient pas ? Le plus souvent non. On cherchait près des oracles comme près des prophètes des encouragements ou des idées.

Il y avait, malgré toutes les subtilités théologiques, contradiction entre le dogme et ses conséquences. L'homme voulait se mettre en rapport avec un être supérieur, l'associer à ses entreprises, et, par cela seul qu'il préparait ainsi sa conduite, il reconnaissait que l'avenir ne peut être prévu puisqu'il est variable dans les limites de la liberté humaine.

L'existence de la divination n'implique pas nécessairement celle d'une religion positive; la constatation de quelques phénomènes naturels suffit à frapper les imaginations et à les aider à franchir la limite imperceptible qui sépare le merveilleux du positif. Colomb était un dieu pour les Caraïbes, parce que, ayant vu auparavant une éclipse de soleil, ils n'avaient ni l'instruction ni la capacité intellectuelle nécessaires pour remonter à sa cause et en prévoir une autre. C'est dans les plaines de la Chaldée que naquit l'astronomie : à force d'observer les astres, de voir certains d'entre eux revenir à la même époque, au même point, par une route déterminée, les pâtres finirent par entrevoir les lois de leur cours. Ils n'avaient qu'à jeter les yeux autour d'eux pour constater d'autres choses dont la périodicité n'était guère moins précise : la prairie se couvrait d'une herbe nouvelle, les arbres se chargeaient de feuilles et de fleurs, lorsque le soleil se levait à un certain point de l'horizon; il eût été difficile de ne pas rapprocher ces circonstances. Dès l'instant où la connexité des phénomènes célestes et des phénomènes terrestres fut constatée, on chercha d'autres relations. L'astrologie fut probablement la fille naturelle de l'astronomie, comme la magie fut celle de la physique. Nous voyons dans ces exemples deux modalités essentielles de la divination : pour les insulaires des Antilles, le navigateur était un être supérieur prédisant par intuition; ils n'eussent pas songé à lui demander comment il avait appris à lire dans l'avenir ; l'astrologie babylonienne résultait au contraire d'une série de procédés, d'observations qu'on pouvait reproduire. En Grèce, à Rome, parmi les tribus celtiques, dans les villages les plus reculés du Nord Scandinave, la mantique se présentera sous les mêmes aspects. Des modifications légères se sont rencontrées sans doute; parfois l'individualité du devin se perd dans l'individualité du lieu ; il y a des sanctuaires oîi chacun reçoit des inspirations; parfois ces dieux ne se font entendre qu'à des privilégiés, à la suite de pratiques données ; tout cela n'est en réalité qu'une combinaison des deux modes.

Nous allons voir la divination chez les différents peuples dans l'antiquité, au moyen âge et dans les temps modernes.

A. Divination dans l'antiquité. I. DiVINATION CHEZ LES AsSYRIENS, LES ANCIENS

Perses et les Égyptiens. Malgré les découvertes des archéologues et les tra-

vaux des érudits modernes, nous ne connaissons guère l'histoire ni la vie populaire des Clialdéens ; ce que nous savons, nous le savons par les Grecs qui leur avaient emprunté une partie de leurs coutumes, par les Juifs dont les séparaient d'implacables liaines. Dans le petit nombre de documents sérieux qui nous restent, il est facile de retrouver les traces d'une divination savante, ayant vécu probablement plusieurs siècles.

Izdhubar, le héros de l'épopée chaldéenne, a délivré Eâ banhi du pouvoir du monstre Boul qui le tenait en captivité. Cet Eâ Banhi est doué d'une qualité précieuse ; c'est un voyant qui sait mieux que personne interpréter les songes et donner d'utiles conseils. Du temps d'Hérodote, il y avait à l'étage supérieur du temple pyramidal de Borsippa une chapelle renfermant un grand lit, dans lequel venait se couclier à certaines heures une femme du pays, qui recevait les inspirations du dieu.

Voilà deux exemples d'aptitudes spéciales et individuelles; il y avait encore des pratiques déterminées dont l'ensemble forme une sorte do rituel. Les conjectures sidérales, l'interprétation des songes, étaient les procédés principaux.

Plusieurs chapitres d'un catalogue de la Bibliothèque de Ninive semblent se rapporter à la divination. M. Lenormant a traduit un calendrier mentionnant les mois favorables et défavorables aux expéditions militaires. L'un des plus grands rois de l'ancienne Chaldée, appelé Sargon 1"% fit réunir dans un ouvrage composé de 70 tablettes toutes les connaissances astrologiques de son temps; cette compilation a été analysée, peut-être traduite intégralement par Bérose.

A l'époque des grandes conquêtes babyloniennes l'oniromancie est d'une pratique générale ; c'est un songe qui engage Gygès, roi de Lydie, à se déclarer vassal d'Assourbanipal, le puissant souverain delSinive; un autre de ses voisins, appelé Te Oummam, lui déclare la guerre parce qu'il refuse l'extradition de criminels politiques. Avant d'entrer en campagne, Assourbanipal invoque avec ferveur la déesse tutélaire de l'Assyrie. Or, la nuit même, un voyant eut un songe : Isiar lui apparut entourée d'une auréole brillante, montée sur un char et tenant un arc et des ilèches.

Elle adressa au roi que le dormeur vit en même temps les paroles suivantes : « Va en avant pour faire du butin, l'espace est ouvert devant toi, je marcberai, moi aussi. » Et comme son interlocuteur hasardait une objection timide : « Ta face ne pâlira pas, tes pieds ne trébucheront pas, tu ne terniras pas ton honneur au milieu de la bataille. » L'événement lui donna raison : le roi d'Etau, battu et fait prisonnier, paya son audace de sa tête.

Mais, si les astres n'indiquaient rien, si aucun fantôme nocturne n'avait troublé le sommeil des voyants, les dieux ne restaient pas muets pour cela; il y avait en Cbaldée d'autres manières d'entrer en communication avec eux. « Le roi de Babylone, dit Ézéchiel, s'est arrêté dans un carrefour, il a mêlé les flèches, il a interrogé les idoles » ; c'était la bélomancie dont nous aurons plus d'une occasion de parler; d'autres fois on consultait le kan mamiti (vaisseau du sort), c'est-à-dire la baguette divinatoire, dont les propriétés étaient encore admises il y a deux ans à notre Ministère de l'intérieur.

Du temps de Nabuchodonosor on accordait autant d'importance au vol des oiseaux ou aux entrailles des victimes qu'à la plus belle époque des aruspices à Rome. Le foie donnait des notions extraordinaires, comme le cœur d'un jeune chien ou les intestins de l'âne; les pluies, les vents, les orages, avaient leur signification; la flamme des sacrifices indiquait par sa couleur ou sa direc-

tion les décrets des Dieux; on interrogeait l'eau de mille manières dans les sources, dans des vases; Thydromancie se subdivisait en cyathomancie et en lécanomancie.

Chez les Mèdes et les Perses, les mages avaient confisqué, pour ainsi dire, la divination : (( Ils se vantaient de posséder des facultés surhumaines, d'expliquer et de rendre des oracles, de prédire l'avenir » (Maspéro). Mais ils se gardaient bien de divulguer leurs procédés ou de dire à quoi ils devaient leurs vertus prophétiques.

L'astrologie fut la divination nationale et sacrée des Egyptiens; pourtant il se passait quelquefois dans leurs temples aux époques des fêtes des choses merveilleuses. Apis rendait des oracles et inspirait aux femmes et aux enfants l'eu- Ihousiasme prophétique.

Les esprits frap|)eurs ont peut-être émigré de Babylone en Gaule ; une inscription parle des bruits d'heureux augure des meubles craquant sous l'iutluence des alternatives de sécheresse ou d'humidité. Les malformations fœtales fournissaient des signes aussi importants. Un écrivain sacré, traduit par M. Oppert, en a donné jusqu'à 72 qu'il interprète : Si une femme met au monde un enfant qui a les oreilles du lion, il y aura un roi puissant dans le pays;... Dans le cas de naissance d'un enfant sans nez le pays sera en deuil et le maître de la maison mourra.

11 s'agit d'une époque sur laquelle nos documents sont rares, et nous voyons déjà les rites que nous rencontrerons dans presque tous les sanctuaires antiques ; il est probable que les Chaldéens eux-mêmes en avaient emprunté une partie, comme ils les ont transmis aux Hellènes et aux Juifs.

IL Divination chez les sémites. L'histoire de la divination chez les Juifs est plus simple que chez les peuples polythéistes. La loi mosaïque était avant tout théocratique : elle reposait sur un dogme ne comportant aucune atténuation : l'unité de Dieu. Il eût été difficile de concilier la crainte respectueuse de Jahveh, dont on n'osait même pas prononcer le nom, avec les pratiques superstitieuses des Gentils. Le législateur a senti le danger qu'elles eussent fait courir à la foi. « Quand tu seras entré, dit le Deutéronome, au pays que le Seigneur ton Dieu te donnera, lu n'imiteras point les abominations des nations; il ne se trouvera personne qui fasse passer parle feu son fils ou sa fille, ni devin qui se mêle de deviner, ni pronostiqueur du temps, ni aucun qui fasse des prédictions, ni qui fasse des prestiges. »

Ainsi il est interdit, d'interdiction absolue, au Juif orthodoxe d'essayer de rien connaître du futur; la moindre tentative dans ce sens participe du crime d'idolâtrie, le plus grave qu'un fidèle pût commettre. Mais il y a dans la vie des nations des vicissitudes dans lesquelles la loi ne saurait enrayer un entraînement irréfléchi : quand des usages vénérés sont foulés aux pieds, quand l'étran'^^er parle en maître au foyer domestique, quand l'herbe pousse dans le parvis du temple, il faut un espoir et une consolation : « L'Éternel ton Dieu te suscitera un prophète semblable à moi d'entre tes frères, tu l'écouteras. » En fait, il v eut depuis Moïse, jusqu'au jour où Sion périt sous la ceinture de fer dont l'entourait Titus, des voyants en Israël. On les consulte dans les actes de la vie privée comme pour les choses politiques. Saùl allait prendre un avis au sujet des ânesses de son père quand Samuel lui prédit la royauté. La caste ecclésiastique voyait avec bienveillance ces devins dont beaucoup lui étaient étran-

gers ; ils étaient ses agents de propagande les plus actifs ; c'est probablement grâce à eux que la division du royaume après Salomon ne fut point accompagne'e d'un schisme religieux. Les rois d'Israël, pour détruire la suprématie de la capitale de Juda, s'efforcèrent de créer un culte indépendant; Achab, que sa femme Jézabel avait gagné aux idées et aux coutumes phéniciennes, essaya de substituer Baal à Jéhovah. 11 dut lutter contre des voyants sans nombre ; on avait beau les poursuivre, porter contre eux les peines les plus sévères, ils trouvaient des protecteurs jusque dans le palais. Le maître d'hôtel Abdias en fit cacher cent qu'il nourrit aux dépens du roi. Élie Tisbite, qui vivait le plus souvent au désert vêtu d'un sayon de poil retenu par une ceinture de cuir, échappa constamment à ses décrets et fit retentir aux oreilles de la reine des menaces terribles que la suite parut confirmer.

Quand le roi voulut opposer une prescience à une autre en inondant son royaume de prophètes étrangers, le terrible solitaire ameuta le peuple contre eux. A la suite d'une sécheresse dont le chroniqueur biblique attribue la fin à un miracle d'Élie, tous les missionnaires du nouveau culte furent massacrés sur les bords du torrent de Kiscon.

Chez les Juifs comme chez les Babyloniens, il y avait donc une divination presque officielle. Pas une expédition guerrière ou commerciale n'avait lieu sans que les prophètes eussent donné leur avis; c'est ceux qui, dans l'exil et la captivité, formulaient les plaintes et les malédictions de la race opprimée. « Dieu renversera Babylone, la gloire de la Chaldée, la noblesse des royaumes, disait Ésaïe, comme il a renversé Sodome et Gomorrhe ; elle ne sera jamais rétablie, elle ne sera habitée en aucun temps ; les Arabes n'y dresseront plus leur tente et les bergers n'y parqueront plus. Les bêtes sauvages des déserts y auront leur repaire..., et les bêtes sauvages des îles et les dragons hurleront, se répandant les uns les autres dans ses palais désolés et dans ses maisons de plaisance. » « Babylone sera réduite en monceaux de cendres, en demeure de dragons, en désolation et en sifflements, sans que personne y habite », disait Jérémie.

Malgré son respect pour son Dieu, malgré son affection pour les interprètes de sa volonté, le peuple juif adopta plus d'une fois la divination étrangère; ce que le Deutéronome avait défendu, le Lévilique le frappe d'analhème. « Je mettrai ma face contre ceux qui consultent les devins et les gens animés de l'esprit de Python et je les retrancherai. )> Il y avait en effet des sorciers qui conjecturaient par la baguette ou évoquaient les morts. « Mon peuple appelle un morceau de bois, disait Osée ; un bâton doit lui prophétiser. » Ezéchiel s'élève également contre ces devins qui suivent leur propre esprit, bien qu'ils n'aient rien vu, et les compare aux renards du désert. C'était à eux que s'adressaient les rois impies : quand Saûl voulut entreprendre une guerre contre les Philistins, il consulta d'abord l'Eternel, et, comme il n'obtint pas de réponse, il dut se rendre déguisé à Endor oiî se trouvait une femme animée par l'esprit de Python. Celle-ci évoque l'ombre de Samuel qui annonce au roi sa défaite et sa mort; Manassès au début de son règne prédisait le temps et s'adonnait à la divination.

Le christianisme fut, quoi qu'on en puisse dire, autre chose qu'une transformation du judaïsme ; à une conception étroite et exclusivement nationale de l'humanité, au dogme de la sélection divine d'un peuple, il opposa le dogme cosmopolite et révolutionnaire de l'égalité humaine. Du même coup, les prophéties perdirent leur raison d'être; il y avait sans doute dans les lamentations de Jérémie un grand fond de pieté, mais c'était surtout le cri d'un Israélite qui

pleure les malheurs de Sion; tous les appels vers le Messie ne sont que des aspirations à l'indépendance. La religion nouvelle devenant accessible aux Gentils, une des traditions les plus anciennes du judaïsme disparaissait. La prophétie occupe une faible place dans la prédication de Jésus; il donne des conseils, fait des miracles, mais prédit peu, et ses prédictions ont trait à des événements lointains, comme les objurgations menaçantes adressées par les prophètes de l'Ancien Testament à leurs compatriotes lorsque les mœurs se relâchaient ou que la ferveur haïssait.

L'Église est éternelle et immuable, son fondateur le lui a prédit : qu'eussent pu ajouter les prophètes? Les menaces et les malédictions patriotiques d'Esaïe eussent été une impiété ou un contre-sens pour un chrétien dont la vraie patrie est le ciel et le détachement des choses d'ici-bas la suprême vertu.

Les derniers moments de la littérature mantiquedes Juifs furent ces sombres prophéties sibyllines, que nous retrouverons ailleurs.

Au lieu de la chresmologie enthousiaste, les peuples sémites du Sud-ouest de l'Asie adoptèrent de très-honne heure les pratiques plus compliquées des Assyriens ; ils les conservèrent longtemps et on en retrouverait probablement aujourd'hui des traces parmi les ti ibus arabes. Avant Mahomet, La Mecque était déjà un centre religieux où l'on venait de fort loin, une Delphes du désert. « Les flèches sans pointes ni pennes et portant chacune écrit un mot significatif, étaient au nombre de 7 conservées dans la Kaabah sous la garde d'un ministre spécial. On les mêlait dans un sac aux pieds de la statue de Hobal, le dieu principal du sanctuaire, et on en faisait le tirage après avoir adressé au dieu cette prière : 0 Divinité! le désir desavoir telle ou telle chose nous amène devant toi. Fais-nous connaître la vérité. » Un oracle du même genre existait dans le temple du dieu Dhou-I-Khoçals, situé à quatre journées de La Mecque à l'entrée de riémen; on y consultait le sort au moyen de trois flèches appelées l'Ordre, la Défense, l'Attente. On raconte que, lorsque Amrou-1-Quais se mit en marche pour venger la mort de son père sur les Béni Asad, il s'arrêta dans le temple de Dhou-1-Kholoçals pour interroger les flèches mantiques. Ayant tiré la Défense, il recommença et trois fois de suite il la vit ressortir. Brisant alors les flèches et en jetant les morceaux à la tète de l'idole : « Misérahle! s'écria-t-il, si c'était ton père qui eût été tué, tu ne te défendrais pas d'aller le venger » (Lenormant). Quand Mahomet songea à fonder une religion, il dut tenir compte des habitudes des gens qu'il espérait convertir; les idolâtres formaient la majorité. Les Arabes furent toujours réfractaires au christianisme dont le caractère international et pacifique convenait peu à leurs aptitudes guerrières. Dès le premier jour, le réformateur sentit que c'était par la divination qu'il fallait frapper. Les historiens parlent peu de ses miracles, ils en ont enregistré quelques-uns seulement, sans insister. Mahomet avait douze ans à peine quand il fit son premier voyage en Syrie avec une caravane de son oncle le riche marchand Abou Taleb ; un vieux moine grec fut vivement frappé de sa curiosité, de sa précoce intelligence; il l'instruisit et fit passer dans son esprit le mépris de l'idolâtrie et la haine des images.

Le chamelier rapporta de ses voyages un intérêt tout particulier pour les questions religieuses et un vif amour de l'étude. Dès que son mariage avec la riche veuve Kadijah lui eut assuré le repos et la fortune il s'y livra avec acharnement. Parmi les membres de sa nouvelle famille se trouvait un certain Waraka qui avait abandonné la religion de Moïse pour le christianisme et traduit en arabe,

dans un but tout littéraire, plusieurs parties de l'Ancien et du Nouveau Testament. 11 possédait des notions étendues sur les sciences de l'époque et s'était appliqué surtout à l'astrologie. Avec un tel homme, Mahomet fit des progrès rapides; peu à peu ses réflexions sur Dieu et les destinées de Thommc altérèrent son caractère. Il devenait taciturne, fuyait la société, passait le mois du Ramadan dans une caverne du mont Hara. Là, il avait des extases, tombait parfois insensible et sans connaissance sur le sol. Une nuit qu'il priait, dans son ermitage, il s'entendit appeler par son nom. Un ange sous forme humaine marchait vers lui tenant à la main une feuille de soie couverte de caractères. « Lis, dit-il. — Je ne sais pas lire. — Lis, répéta l'ange, je te l'ordonne au nom du Seigneur, créateur de toutes choses, qui a fait l'homme d'un caillot de sang, qui lui a appris à connaître ce qu'il ignorait, n

Une vive lumière se fit aussitôt dans son esprit, il lut la parole écrite sur ]es feuillets miraculeux. « 0 Mahomet ! lui dit alors son interlocuteur, tu es le p rophète de Dieu et je suis son ange Gabriel. »

Les premiers écrivains de l'Islam qui ont rapporté ce récit prétendent le tenir de la bouche du Prophète : il commençait donc sa mission comme chresmologue, auditeur direct de Dieu. Avec des imaginations de feu, c'était le meilleur rôle qu'il pût jouer. Un philosophe comme Congtzée ou Zoroastre eût échoué peut-être, Mohamet eut des disciples dès les premiers jours de son apostolat.

Le livre divin avait des accents dont l'élévation rappelait celle des anciens voyants de Juda. Voici en quels termes il prédit la fin du monde : « Au nom du Dieu miséricordieux, un Jour viendra où le soleil s'obscurcira, où les étoiles tomberont du ciel; les chamelles en gésine seront délaissées, les bêtes féroces se réuniront en troupeaux; voilà que bouillonneront les vagues de l'Océan, que les esprits des morts se réuniront à leurs corps, que la vierge enterrée vive se lèvera en demandant pour quel crime on l'a sacrifiée; alors le livre de rÉternilé sera ouvert, les cieux crouleront, l'enfer brûlera de mille feux, les joies du paradis deviendront manifestes.

« Ce jour-là chacun confessera ses fautes. En vérité, je vous le jure par les étoiles qui suivent leur course et s'effacent dans l'éclat du soleil, par l'obscurité de la nuit et l'aube du jour, ce ne sont point là les paroles d'un mauvais esprit, mais celles d'un ange digne et puissant qui possède h confiance d'Allah et est vénéré par tous les anges qui sont sous son commandement. »

Depuis Mahomet, Dieu n'eut plus de communications avec aucun Arabe, ceux qui prétendirent en recevoir payèrent cher une pareille audace. Du vivant du Prophète, un certain Al Anval essaya de suivre son exemple. Cet homme était d'autant plus dangereux qu'il était versé dans les sciences occultes, surtout dans la magie; il avait, disait-on, reçu le don des miracles. Mahomet vieux, malade, occupé aux préparatifs d'une expédition contre la Syrie, n'avait guère le temps d'argumenter contre lui ; il préféra le traiter en ennemi de la foi et le faire assassiner.

Un autre héiésiarque se maintint plus longtemps. C'était Moseilma, de la tribu de IJoneifa ; converti d'abord à l'Islamisme, il avait voulu fonder une autre religion ; grâce à son éloquence, à son habileté, cet homme réussit à établir sa domination sur toute la province de Jamama entre le golfe Persique et la mer Piouge ; il écrivait au pontife de La Mecque : « Moseilma, le prophète d'Allah, à Mahomet, le prophète d'Allah, viens et partageons-nous le monde, tu aurajs la

moitié, j'aurai l'autre. » Celui-ci répondit : « De Maliomet le prophète de Dieu à Moseilma le menteur : La terre du Seigneur est donnée comme un héritage à celui de ses serviteurs qui trouve grâce devant sa face. Heureux qui le craint. » Cette épître ampliibologique fut la seule réfutation de Moseilma. Plus tard le khalife Abu Beker envoya contre lui Khaled, le meilleur de ses lieutenants. Malgré sa valeur, le faux prophète fut battu et périt dans le combat.

A ce moment, l'unité religieuse était fondée, les schismes ultérieurs furent politiques. Mahomet et ses premiers successeurs avaient fixé pour longtemps le culte des Arabes ; il n'y eut parmi eux ni images ni divination officielle. Pourtant, dans la iatro-mantique du moyen âge, les divagations de l'astrologie étaient presque toujours appuyées sur les opinions de leurs médecins; c'est qu'ils avaient adopté avec enthousiasme les méthodes bonnes ou mauvaises des Grecs. Averrhoès et ses disciples niaient la magie, mais croyaient à l'influence des astres; comme les anciens guérisseurs d'Egypte ils exploraient avec anxiété la voûte céleste avant d'établir un traitement : les Arabes eurent même des astrologues véritables; le livre de l'un d'eux, Albohali, traduit en latin au milieu du seizième siècle, fît fortune en Europe. Malgré tout, la divination sidérale était une divination étrangère ; les klialiles purent lui demander des renseignements, elle ne fut jamais populaire.

Nous avons abandonné momentanément l'ordre chronologique pour l'ordre ethnologique. C'est que sous ce rapport comme sous beaucoup d'autres il y a une relation happante entre les diverses branches de la race sémite; nous retrouvons sur les bords du golfe d'Aden les élans d'imagination, la forme de patriotisme, que nous avons rencontrés sur les bords du Jourdain, à tel point que l'histoire religieuse et pohtique des Arabes semble le complément logique de l'histoire d'Israël.

Pendant les siècles qui séparent la chute de l'empire assyrien de l'origine de sa puissance, des peuples aryens s'étaient développés, avaient atteint l'apogée de la civilisation. A l'époque où nous sommes, ils étaient en pleine régression ; il y avait près de trois siècles que l'empire romain était détruit et que des royaumes germains s'étaient élevés sur ses ruines ; le mélange des traditions grecques et latines ne retardait guère la décadence byzantine. Quand les barbares mirent les pieds sur le sol de l'Italie, les oracles étaient muets; un Dieu nouveau honoré d'abord par des proscrits et des esclaves avait fini par chasser ses prédécesseurs de leurs temples et refouler au fond des villages une religion autrefois nationale; il n'en détruisit pas complètement les pratiques.

III. Divination chez les Grecs. On est étonné quandon songe à la multiplicité des oracles chez le peuple hellénique, à son commerce presque incessant avec ses Dieux. Les deux caractères fondamentaux de son génie, c'était l'amour du beau et l'activité. La résignation fataliste n'appartient à aucun de ses héros ; nulle part il n'y eut autant de poètes, autant de philosophes. Les Grecs rêvèrent la science universelle; ils ne désespérèrent point d'arracher à la nature ses secrets; mallieureusement ils manquaient d'instruments pour que cette aspiration approchât de la réalité. On n'arrive à la connaissance des lois physiques, on n'en tire profit, on ne neutralise des forces aveugles, qu'après d'innombrables tentatives infructueuses; que grâce à des observations et à des expériences répétées. Il n'est guère pBobable que Lavoisier eut créé de toutes pièces la chimie, s'il n'y eût eu avant lui ni rêveurs, ni alchimistes. La science grecque n'avait que des maté-

riaux insuffisants ; c'est pour cela qu'elle resta rudiraentaire et que l'hypothèse y conserva une si grande place. La conséquence nécessaire de cette imperfection fut cette défiance de l'avenir, cette conscience de faiblesse dont nous avons parlé. On cherche, on travaille; l'imagination franchit d'un bond des distances incalculables, et souvent des catastrophes imprévues ramènent le peuple à la réalité. Au lieu de remonter aux causes, d'essayer de prévenir leur action, on se résigne et on parle des arrêts du destin. Un général n'oublie jamais de consulter les dieux avant d'entrer en campagne : à quoi donc eussent servi l'habileté stratégique et le courage, si le résultat avait été tracé d'avance?

a. La divination et la philosophie. On était loin de tirer du dogme du Destin les conséquences qu'il comporte ; les dieux y étaient soumis eux-mêmes puisqu'ils ne pouvaient, dit Homère, préserver du sort commun leurs héros favoris lorsque la fatale Mœre les saisit pour les plonger dans l'éternel sommeil de la mort. Peu à peu on restreignit leur liberté, on l'amoindrit à ce point que leur volonté même se confondait avec les arrêts du Destin. « Dès lors, dit M. H. Bouché-Leclercq dans son excellent ouvrage sur l'iiistoire de la divination dans l'antiquité, ouvrage auquel nous ferons de fréquents emprunts, le monde n'eut plus qu'un régulateur, Zeus, considéré comme dirigeant le Destin. Le Destin étant ainsi identifié avec un être raisonnable et bienveillant, la divination était complètement jusiifîce dans la théorie et dans la pratique ; elle devenait nonseulement possible, mais utile, puisque le cours des choses semblait modifié par la volonté de Zeus et que les hommes pouvaient mériter qu'il changeât sa destinée dans le sens de leurs désirs. » Cette espèce de compromis entre la liberté et la fiitalité suffisait pour le peuple, qui voit dans la religion des solennités et non des dogmes, des sentiments et non des doctrines. En revanche, les mystiques qui considèrent la terre comme un exil et le ciel comme leur patrie, ne pouvaient guère admettre une conciliation ; on avait sacrifié inconsciemment la liberté divine, ils sacrifièrent la liberté humaine, le polythéisme a eu son Jansénius dans Pindare. C'était la théorie des prêtres de Delphes, théorie démoralisante, endormant l'homme dans la confiance inerte en une Providence qui prend les mortels par la main et les conduit sans secousses ni arrêt au but qu'a fixé le Destin.

La hardiesse des philosophes s'accommodait mal de cette assimilation à une machine réglée de toute éternité. L'école ionienne surtout chercha dans la nature la solution des grands problèmes et de la vie. Près de six cents ans avant l'ère chrétienne Thaïes (de Milet) observait des phénomènes électriques; il prédisait une éclipse de lune et bâtissait un système d'après lequel l'eau et l'esprit étaient l'origine et la fin de toutes choses; ses disciples conservèrent la méthode, mais modifièrent l'ensemble. Pour Anaximène, l'air tenait à lui seul la place de deux éléments. Thaïes, Heraclite, rapportaient tout au feu ; Anaxagoras à deux principes qu'il appelait la matière et l'esprit. Empédoçle (d'Agrigente) en admettait quatre : l'eau, l'air, le fer, la terre. Ces philosophes ne croyaient guère à la divination : « Je prédis comme vous, disait Thaïes aux devins, et je n'ai pas besoin des Dieux. « Un autre jour Anaxagoras * démontrait à Lampros, tirant un présage heureux de la naissance d'un bélier unicorne, qu'il ne s'agissait que d'une malformation facile à expliquer. Heraclite et Empédocle étaient plus timorés : le premier, qui regardait l'àme comme une partie momentanément isolée de la flamme universelle, ne pouvait sans inconséquence nier la possibilité de communications intermittentes entre elle et son

principe; il admettait l'inspiration, l'intuition personnelle. Empcdocle également; pour lui cependant la divination n'était que l'exagération de l'instinct conjectural propre à chaque individu.

L'observation tenait moins de place dans le système des pythagoriciens que dans celui des philosophes ioniens. Sa base, c'était l'incarnation et l'apothéose des quantités numériques ; le nombre un représentait la divinité, le nombre deux la matière et le monde extérieur; le calcul devenait un procédé de recherche applicable au connu et à l'inconnu, au présent et à l'avenir. Les génies arithmétiques de Pythagore se fractionnaient et se multipliaient à l'infini, tout en conservant dans leurs évolutions une discipline telle qu'on pouvait les suivre dans le monde physique comme dans le monde surnaturel. Les idées justes propagées et défendues par cette école furent oubliées, et cependant le nom de Pythagore resta populaire comme celui d'im sorcier sur le compte duquel on mettait des paroles vides de sens et prophétiques. Lorsque Rome eut conquis l'Orient, que l'on vit pour la première fois en Italie des Chaldéens, les nouveaux venus couvrirent de son autorité certaines pratiques formées d'un inextricable mélanr>e de magie et de divination : il y eut des Esséniens, des Juifs pythagorisants qui se recommandaient de Platon. Celui-ci s'occupait pourtant fort peu des choses de cet ordre; sa philosophie était une philosophie politique; il faisait tout converger vei?s un seul but : la prospérité de l'État. Ses idées étaient simples, ses doctrines absolues, il eût voulu, et beaucoup l'ont rêvé depuis, enfermer l'État ou la cité dans une législation immuable, faire entrer l'humanité dans le lit de Procuste. Il fallait tenir compte des besoins et des faiblesses intellectuelles; la divination était profondément ancrée dans les mœurs helléniques* Platon voulut s'en servir. Lui qui sait si bien, avec son impitoyable dialectique, faire tomber les objections de ses adversaires, il admet à priori le commerce des hommes et des dieux; il ne trouve pas d'autres arguments pour justifier la légitimité des Oracles que la tradition. Leur légitimité réelle était leur utilité pour qui voulait gouverner. Platon a rêvé de réunir dans une môme main l'autorité civile et religieuse, de régler les intérêts matériels et les convictions, de créer une croyance légale dont les dépositaires eussent été les prêtres de Delphes. Les villes tenaient trop à leurs sanctuaires pour que ces idées pussent être mises en pratique. Aristote plus naturaliste admet à peine l'extase et la prescience.

Les adversaires les plus sérieux de la divination furent Xénophane, Épicure et les sceptiques. Le premier nia hardiment la Providence ; il ne voyait dans les manleia que des officines de duperies. « Ce philosophe, dit M. Bouché-Leclercq, fit sagement de vivre loin de sa ville natale : il y eût été trop près de l'oracle d'Apollon Klarien, et il eut pu apprendre à ses dépens qu'on n'attaque pas impunément les croyances dont vivent les corporations puissantes. »

La doctrine d'Épicure ne s'accommodait guère de la recherche de l'avenir. Ses divinités charmaient comme elles pouvaient l'ennui de leur immortalité. C'étaient des dieux bons enfants, un peu égoïstes, ne conseillant point les mortels, ne leur imposant pas de foi ; ils ne pensaient pas davantage à les tourmenter et n'eussent jamais prescrit l'extermination en masse des Chananéens, ni envoyé leurs agents dresser des bûchers. Épicure combattit le merveilleux avec une arme dont les coups portent toujours, le bon sens. « Comment se mettre dans l'esprit que le départ des animaux d'un certain lieu soit réglé par une divinité qui s'applique à remplir ces pronostics ? Il n'y a même pas d'animal qui voudrait s'assu-

DICT. ENC. XXX. ri

jetlir à ce sot destin ; à plus forte raison n'y a-t-il pas de Dieu pour l'établir. » Carnéades, le plus brillant représentant de l'école sceptique, amenait tout doucement ses adversaires à reconnaître que sans fatalité la divination était impossible; puis il démontrait que la croyance au destin est en contradiction formelle avec tout ce que nous voyons. Les sceptiques, les épicuriens, les péripatéticiens, finirent par ébranler la confiance des gens éclairés aux Oracles ; ils substituèrent dans certaines classes l'indifférence à la foi; on prit le culte national pour ce qu'il valait : pour une institution qu'il eût été fàcbeux de détruire mais dont l'origine surnaturelle n'était pas soutenable. Par malheur, l'opinion des lettrés n'était pas l'opinion moyenne. Il y avait dans les couches profondes des sociétés antiques une soif de merveilleux contre laquelle se brisèrent les efforts des philosophes. Au troisième siècle de notre ère, les Oracles avaient regagné du terrain; les gens instruits n'osaient pas toujours leur appliquer les règles d'une critique indépendante. Plutarque, souvent impartial, perd son sangfroid en lace des légendes théologiques. Il admet l'invraisemblable, explique l'impossible, arrive à un éclectisme que nous ne pourrions comprendre, si nous ne tenions compte de la réaction mystique qu'avaient développée de plus fréquents rapports avec l'Orient. Toutes les objections n'étaient pas oubliées : Œnomaos, philosophe cynique de Gadara, combattait le surnaturel avec autant d'énergie que Carnéades.

« Non-seulement il fit ressortir l'incompatibilité qui existe entre la prescience et la liberté, la prédétermination et la morale, mais il suivit sur le terrain des faits les défenseurs imprudents des institutions manliques. 11 cita notamment l'oracle de Delphes devant l'opinion publique, lui reprochant d'avoir cau>é la mort d'une foule d'hommes, les uus dupes, les autres victimes de ses conseils; d'avoir trompé sciemment ses clients ; d'avoir fomenté les guerres civiles, flatté les tyrans et abaissé la religion elle-même jusqu'au fétichisme. Il conclut de cette brillante invective oii Eusèbe lui-même trouve de l'acrimonie cynique », en déclarant que les oracles, si admirés des Grecs, n'étaient pas même des génies, à plus forte raison des dieux. Il les considère comme l'œuvre ténébreuse et l'artificieuse supercherie d'hommes adonnés à la magie, qui disposent de tout pour en imposer à la multitude (Bouché-Leclercq).

La divination avait encore ses théoriciens ; les stoïciens l'admettaient, on n'était pas près de fermer les temples. Au premier siècle de notre ère, les magiciens Simon et Apollonius de Tyanes prédisaient l'avenir et faisaient des miracles ; on leur créa une légende. Dans la vie du second, écrite par Philostrate et dédiée à l'impératrice Julia Domna, femme de Septime Sévère, le thaumaturge n'est plus un inspiré que de courtes extases rapprochent des dieux, c'est un être privilégié qui voit l'avenir sans efforts intellectuels, une incarnation de l'éternel présent. Dans cette lutte commencée par Thaïes, continuée par Xénopbanes, Epicure, Carnéades, Œnomaos, le sentiment a vaincu la raison; il faudra pour le vaincre à son tour un merveilleux plus jeune mis au service de théories sociales mieux appropriées aux besoins des générations nouvelles.

Avant d'aller plus loin, de voir les héros chrétiens prendre la place de ceux du pogani>me, le vieux culte interdit, les gens du peuple demandant aux saiicta sanctorum des réponses que les livres sibyllins eux-mêmes ne peuvent plus donner, il est utile de préparer la voie en faisant connaître les méthodes divinatoires.

b. Méthodes divinatoires. 1" Divination personnelle. S'il y a un mode de prophétie individuel et intuitif, c'est celui que fournissent les songes. Le sera-

meil semble arrêter le régulateur organique qui établit l'harmonie entre les actes intellectuels et sensitifs. Le fonctionnement de l'encéphale continue, mais il est imparfait et de'réglé; les images s'imbriquent et se superposent au point de devenir méconnaissables, les sensations aboutissent aux illusions. Lorsque l'esprit est redevenu lui-même, il n'a pas perdu toujours le souvenir de ces fantômes. La diversité des songes a toujours rendu difficile leur classification ; tantôt ils sont passagers et fugaces, d'autres fois ils sont précis et ont nne suite telle qu'ils arrivent à mettre en jeu l'activité individuelle, à déterminer des mouvements volontaires en apparence, des actes qui semblent libres et raisonnables ; ces actes ne sont point en rapport avec le milieu réel, mais avec un milieu factice, une atmosphère que le cerveau crée de toutes pièces. Aucun de ces détails n'avait échappé aux anciens ; ils avaient rapproché le rêve de certains symptômes morbides. Les agitations du sommeil, les paroles entre-coupées, ressemblaient trop aux communications affolées des chresmologues, pour qu'on ne leur attribuât pas la même origine. Dans cette phase de la vie, l'àme soustraite à la tyrannie des sens et des impressions extérieures pouvait entrer en commerce avec les Dieux. Les rapports n'avaient pas toujours lieu de la môme manière. Zeus possédait un essaim de domestiques ailés, qui attendaient ses ordres de l'autre côté de l'Océan à la porte des Champs-Elysées : c'étaient les songes que la théogonie hésiodique fait naître de la Nuit comme le Destiti et la Mort. Les autres Dieux n'avaient sur eux aucun pouvoir; cela ne veut pas dire qu'ils fussent prisonniers dans l'Olympe et que, pour parler à leurs adorateurs, ils dussent attendre la permission du maître. Ils pouvaient fabriquer un fantôme de rêve qui dans la circonstance en jouait le rôle, ou bien ils se montraient eux-mêmes. Ici encore nous retrouvons une pétition de principe que les stoïciens, si rigoureux dans leur logique, n'ont ni pu ni voulu éviter : l'oniromancie est une science vraie, puisque les dieux se montrent aux hommes, et ils ont bien la figure humaine, puisque c'est toujours avec elle qu'ils se sont montrés. On racontait des choses surprenantes : le sculpteur Onatas aurait pu refaire à la suite d'un songe la Déméter noire des Phigaliens; l'admirable Hercule que l'on voyait à Lindos aurait été dessiné dans la même manière par Parrhasius.

L'observation ne perd pas complètement ses droits : les anciens avait remarqué comme nous que certains songes systématisés se reproduisaient à peu de chose près dans les mêmes conditions. Les rêves de l'ivresse n'étaient pas prophétiques ; un repas copieux, une position défavorable pendant le sommeil, un état maladif, suffisaient pour ôter toute valeur aux divinations. Pythagore proscrivait les fèves qui donnent des songes faux ou dénaturent les vrais. Presque tous les onirocritiques de profession admettent l'influence des saisons qu'Aristote explique par un changement de régime.

Dès l'instant où l'âme humaine devenait une tablette immaculée pour la révélation divine, oii des circonstances intrinsèques pouvaient l'entraver il était légitime et nécessaire de lui préparer le terrain. On appliqua une branche de laurier autour de la tête, puis des amulettes : ces procédés ont été employés en médecine, et probablement dans les deux cas la raison en était la même : certaines substances agissent sur la peau et par son intermédiaire sur les organes internes et sur le cours des maladies : tel est le principe de la médication. La fantaisie est venue et a tout dénaturé : une matière inerte, un carré de papier, portant des caractères magiques de paroles pieuses ou obs-

cures, appliqué sur un membre, suspendu au cou comme un scapulaire, acquiert une force mystérieuse; c'est un talisman capable de guérir ou de provoquer des songes.

On avait un autre adjuvant plus physiologique : l'incubation. L'affaiblissement

physique, la concentration de toutes nos forces intellectuelles vers une idée, surtout lorsque cette idée vise le merveilleux, a son retentissement dans les sphères motrices, sensorielles, psychiques.

« Les idées religieuses développées jusqu'au mysticisme, dit M. Greffier, excitent la sensibilité de petites filles et les amène à un état d'éréthisme nerveux qui peut rapidement les conduire à l'hystérie. On a vu plusieurs fois les attaques convulsives débuter au moment de la première communion à la suite de l'excitation cérébrale causée par des pratiques religieuses trop multipliées ».

Dans l'antiquité on se préparait à recevoir les dieux, comme au moyen âge on se préparera à recevoir les saints, par le jeûne, l'abstinence, la prière et nombre d'exercices pieux. Il s'établissait une convention tacite entre le consultant et le consulté ; le premier devait répondre par un signe convenu. Quand tout était préparé le fidèle s'endormait dans le temple et recevait la réponse ; l'incubation oniromantique était encore en pleine prospérité au sixième siècle de notre ère.

Nous ne nous sommes occupés jusqu'ici que du songe et des procédés propres à le provoquer. Tout se passe chez le même individu ; c'est dans son esprit que se produit l'acte prophétique; c'est lui qui l'analyse. Il s'agit de phénomènes intuitifs et c'en est assez pour justifier la place que nous avons assignée à l'oniromancie, mais elle ne finit pas là. Chacun pouvait avoir des songes, peu de personnes étaient capables de les bien expliquer. Peut- on déchiffrer un rêve comme un papyrus ou une inscription? N'y a-t-ilpas des différences d'habileté, d'acuité mantique entre les devins? Quelques-uns ont-ils reçu un don particulier qui les rapproche des chresmologues ? L'oiiirocritique est une sorte de paléof^raphie occulte ayant ses règles, sa méthode ; elle est régulière dans ses moyens; nous rentrons dans les divinations de la seconde catégorie, la volonté du dieu est exprimée, mais de telle sorte qu'il faut des techniciens pour la comprendre. La divination personnelle est close à la relation du songe, la divination impersonnelle et savante va commencer. Nous avons vu en Assyrie un onirocrite officiel. On ne dit pas malheureusement s'il avait appris ce qu'il savait ; si c'était un docteur es sciences divinatoires, comme le furent en France Thomas de Pisan, Jehan Thibault, Michel de Notre-Dame, ou un inspiré comme Tiresias.

Les Grecs se sont posé des questions semblables et, comme elles leur ont semblé ardues, ils ont entremêlé pour les résoudre la raison et la légende.

Chez eux l'onirocritique était un métier; ses adeptes employaient des manuels comparables à ceux qu'on voit encore dans certaines collections à cinq sous. Les médecins seuls restreignirent les limites de l'oniromancie sans mettre en doute sa légitimité ; Hippocrate, tenant compte des songes d'origine morbide, essayait de leur attacher une valeur séméiotique. Hérophile en distinguait trois variétés, dont une au moins n'avait rien de prophétique. Plus nous avançons, plus la distinction du songe naturel produit par un état maladif, une préoccupation, devient précise ; c'est une grosse affaire pour l'interprélateur de ne pa& chercher dès le début une explication à une série d'illusions qui n'en ont aucune. Cicéron ne croit même pas la distinction possible, et partant de là, il accorde à l'onirocritique une assez faible estime.

La différence de considérations des devins tenait surtout à leur habileté pour distinguer le rêve du songe. Il y avait presque partout au moyen âge des médecins de deux ordres : les guérisseurs populaires qui ne connaissaient d'autres livres que des manuels en langue vulgaire, et les médecins savants dépositaires des vraies traditions. En Grèce, Tonirocritique était dans le même cas. A côté du temple de Dionysos on trouvait une foule de devins à deux oboles, dont quelques-uns réussissaient à fixer une clientèle sérieuse. Du temps de Socrate un neveu d'Aristide le Juste exerçait ce métier plus lucratif à coup sur que ne l'avait été pour son oncle la direction des affaires publiques.

Artémidore, dont la réputation égalait, si elle ne la surpassait point, celle d'Aristandros de Tmessel, fit un traité complet de son art; il a mis à le composer une conscience digne d'une meilleure cause. Les songes sont classés ; tous les documents que l'auteur a pu se procurer sont donnés ; ce livre est un monument précieux, un tableau fidèle de l'onirocritique savante en Grèce.

Les songes sont divisés en théorématiques, montrant directement l'avénement qu'ils présagent, et en allégoriques. Pour ces derniers, le devin doit exercer toute son habileté : ils sont relatifs au dormeur lui-même, à une autre personne, à la cité. Cotte classification va bien avec le particularisme grec : la divination ne s'exerce pas au delà de la ville, c'est-à-dire des limites de la patrie.

On comprend à combien de pratiques peut donner lieu l'explication des songes allégoriques. Il y avait des tables, des catalogues, des dictionnaires. « Le caractère spécial de cette divination, ce qui la rend digne d'une attention toute particulière, c'est de renfermer^etde résumer toutes les branches de la manlique nationale, en la complétant par l'adjonction d'une science qui les met toutes à contribution, la tératoseopic ou interprétation des prodiges. « La tératoscopie, qui suppose déjà des connaissances universelles par cela seul qu'il faut connaître toutes les lois de la nature pour distinguer les prodiges des phénomènes naturels, est contenue tout entière dans Toniromancie. Celle-ci vil dans le prodige, comme dans son élément ordinaire ; elle le dépasse même, puisqu'elle interprète jusqu'à l'invraisemblable, l'impossible, l'absurde, tandis que du côté opposé elle endort de temps à autre pour juger des images conformes à leur modes naturels » (Bouché-Leclercq). Le songeur antique devait interpréter comme l'augure le vol des oiseaux, comme l'astrologue le mouvement des astres; il devait tirer parti du nom des individus ; des nombres, en créant entre eux et les lettres de l'alphabet une concordance factice. Alexandre le Grand, fatigué des longueurs du siège de Tyr, a un sommeil pénible, traversé par des songes. Une nuit, il rêve qu'il voit un satyre ^(Sârujsoç) danser devant un bouclier; il raconte la chose à Aristandros. » — « Bonne affaire, répond celui-ci sans hésiter, tu as vu un satyre, c'est que Tyr est à loi [là Tûpog). >)

Malgré les traditions transmises d'âge en âge, malgré l'opinion commune, il restait dans l'esprit des onirocrites les plus convaincus des doutes sur bien des points; il leur échappait des aveux, permettant de formuler des réserves relativement à leur bonne foi. « Lorsque tu expliqueras un songe à quelqu'un, dit Artémidore, et que tu voudras avoir l'air plus capable qu'un autre, je te conseille de te servir de ce procédé, mais n'en use jamais pour ton compte, parce que tu te tromperais » (B.-L.).

L'oniromancie touchait aux modes de divination les plus compliqués. Le dormeur portait en lui le récepteur sur lequel les puissances célestes écri-

vaient dans une langue inconnue les secrets du présent ou de l'avenir. Il fallait expliquer ces caractères mal formés, en trouver la clef; l'onirocrilique la demandait à un ensemble de règles dont quelques-unes appartenaient à l'astrologie, à l'arithmomancie, aux méthodes divinatoires que nous verrons plus loin.

La nécromancie avait pour se produire besoin du sommeil, ou d'un état de l'esprit qui le préparât à la conversation des défunts. Ceux-ci, immatériels comme les Dieux, jouissaient comme eux du privilège de lire dans le livre du destin et faisaient connaître aux vivants une partie de ce qu'ils y avaient vu. Il y avait cependant entre la nécromancie et la divination par les songes une différence ; la préparation aux songes prophétiques était simple. Dès l'époque homérique il fallait pour appeler les morts des cérémonies effrayantes, des sacrifices lugubres. « Tu creuseras, dit Circé à Ulysse, une fosse d'une coudée en tous sens, et tu feras des libations pour tous les morts; la première sera du lait mélangé à du miel, la seconde d'un vin délectable, la troisième d'eau limpide ; tu répandras ensuite de la pure fleur de farine. Cependant invoque les têtes sans force des morts... Lorsque tu auras imploré l'illustre essaim des morts, tourne-toi vers l'Érèbe, plonge de loin tes regards avides sur le cours du torrent, immole à l'instant un bélier et une brebis noirs et tu verras en foule accourir les âmes de ceux qui ne sont plus. Ordonne alors à tes compagnons de dépouiller les victimes, de les consumer et d'adresser des prières aux dieux, surtout au puissant Pluton et à l'inexorable Perséphone. »

On évoquait d'abord aux points que l'on regardait comme l'entrée des Enfers ; plus tard on accorda aux esprits une liberté complète, on les évoqua sur leurs tombeaux à l'aide d'un bélier noir; il y eut des nécromanciens de profession analogues aux photographes spirites de notre époque ; pour une somme donnée ils faisaient voir le défunt dont on avait besoin ; si l'interrogateur était pusillanime, s'il redoutait les habitants d'outre-tombe, ils se bornaient à faire entendre sa voix : la plupart étaient ventriloques. A Rome on créa des oracles nécromantiques d'Hécate accessibles à tous. Hécate, c'était la lune, la reine des morts, parcourant comme eux le firmament pendant l'obscurité des nuits et réglant leur commerce avec les vivants. Du temps d'Eusèbe on les évoquait à l'aide d'un vase rempli d'eau dans une pièce à plafond bleu ciel. Les consultants apercevaient au fond un véritable essaim de mânes prêles à leur répondre. Tout à coup un Génie enllammé se montre sur le mur; le devin, saisi d'un délire fatidique, leur ordonne de se prosterner jusqu'à ce qu'il s'arrête : « Infernale, terrestre et céleste Bombo, dit-il, viens, guide des rues, des carrefours, lumière vagabonde des nuits, qui aime les aboiements des chiens et la pourpre du sang, qui marche à travers les cadavres et les sépultures des morts, altérée de sang, jetant l'effroi parmi les mortels; toi, Gorgo, Mommo, Lune, être multiforme, viens d'humeur propice goûter nos libations ». A ce moment, tous se relevaient, et un météore brillant traversait les airs; cette scène ne manquait jamais son effet. D'après Eusèbe, les mânes n'étaient que des comparses placés dans le sous-sol du temple et aperçus à travers le fond transparent du baquet sacré. L'apparition des génies avait été ménagée en étendant sur le mur une préparation inflammable ; l'hécate fulgurante n'était qu'un milan recouvert d'étoupe enflammée et lâché à propos.

Que les dieux entrent en communication directement avec l'homme ; qu'ils annihilent ses facultés, parlent par sa bouche, fassent connaître leurs volontés par

son intermédiaire, telle est la croyance originelle qui a donné lieu aux divinations personnelles, aux sacerdoces chresmologiques. Nous l'avons vue chez les Hébreux, nous la retrouverons moins vivante, mais aussi générale, chez les Grecs. Les Cretois, Minos et Rhadamanle, devinaient par intuition; le génie d'Orphée était une émanation directe de Dionysos dont il était prêtre.

Minos ne fut ni un devin vulgaire, ni un inspiré ; les traditions populaires le représentaient comme un législateur et un conquérant, un Moïse, qui faisait tous les neuf ans un long slage dans un antre où il conférait avec Zeus ; celui-ci dictait des lois qu'il appliquait. Rhadamante était un inspiré de même ordre, mais plus Dieu, et constamment malheureux ; chassé de pays en pays, il ne pouvait trouver nulle part un royaume tranquille à gouverner, et pourtant il faisait profiter de ses inspirations tous les peuples chez lesquels il passait. Epiménide, un autre Cretois, était surtout favorisé des Nymphes ; elles lui donnèrent une nourriture si fine et si substantielle dans un pied de bœuf, qu'il put dormir cinquante ans de suite et fut dispensé de manger le reste de sa vie. Désirant rappeler à la postérité le souvenir des services qu'il avait reçus et conserver la mémoire de ses protectrices, il voulut leur élever un temple. Le maître des dieux se fâcha. « Ce n'est pas aux Nymphes, mais à Zeus, qu'il faut consacrer l'édifice que tu projettes, lui cria un jour une voix divine ». Plus lard Minos comme Épiménide passa au second plan.

Les chresmologues trouvèrent un conservateur et un vulgarisateur dans l'Athénien Onomacritos, qui vivait sous les fils de Pisistrate. C'était un assez mauvais drôle : poëte, libertin, imposteur, il avait ce qu'il f:illait pour émerveiller une démocratie mobile et tapageuse. On avait une foi absolue dans des espèces de prophéties obscures attribuées à un certain Bakis, inspiré des Muses comme Epiménide. Son existence et son origine étaient plus que douteuses ; il importait peu ; les orateurs politiques n'hésitaient pas à faire de Bakis le complice de leurs desseins, Onomacrite inventa Mousœos et Orphée. 11 mit sur leur compte des vers que leur tournure harmonieuse et leur forme rendirent vite populaires : c'était la supercherie de Macpherson, mais celui-ci ne trompait que les lettrés; il faisait accepter une admirable poésie sous un nom d'emprunt sans que cette fraude eût aucune influence sur les destinées de l'État. A Athènes, les choses avaient une autre importance. Mousœos n'était pas seulement un chantre harmonieux : c'était un devin, un concurrent de Pytlio. Lasos prit Onomacrite en flagrant délit d'interpolation; il le dénonça et llipparqiie dut l'exiler. Plus tard le tyran le rejoignit à Suse; ces deux hommes étaient faits pour s'entendre. Ils surent capter la confiance du grand roi, exciter ses colères, attiser ses haines. Aux renseignements que lui donnait Hipparque Onomacrite ajoutait les encouragements des chresmologues qu'il connaissait mieux que personne, puisqu'il les avait inventés.

« Il lui récitait, dit Hérodote, les oracles : s'il s'en trouvait qui présageassent malheur aux Barbares, il les passait sous silence. Enfin, choisissant les plus favorables, il dit qu'un Perse devait joindre par des bateaux les deux rives de l'Hellespont, puis il décrivit la marche de l'armée. Ainsi Onomacrite ne cessait de mettre en avant les oracles, tandis que les Pisistratides, par leurs conseils, excitaient le roi. »

Des personnages et des oracles créés de tonte pièce par un faussaire et un traître n'auraient du avoir qu'une existence éphémère ; ce fut le contraire qui arriva. Mousocos eut sa légende : c'était un fantôme ailé qui traversait l'air et

-iO DIVINATION.

l'espace. Orphée n'était plus un prêtre de Bacclms, mais un demi-dieu; il aTait inventé la musique, la médecine, la poésie et prophétisait naturellement. Les Ménades, ayant eu naguère le privilège des révélations qu'elles communiquaient dans les transports d'un délire aviné, tuèrent ce rival malencontreux, jetèrent ses membres dans l'Hebre et enterrèrent sa tête. Celle-ci continua de rendre des oracles jusqu'au jour où Apollon lui ordonna de se taire. Orphée est un mythe; les ir^o/^a^^^^c«, hymnes à la fois religieux et prophétiques sont des œuvres d'inconnus.

Les Athéniens qui avaient été chercher Orphée en Thrace remontèrent plus haut vers le nord. Zamoikis était un devin gète élève de Pythagore, comme Albaris et Astéria; des prédictions nombreuses portaient leur nom.

11 y eut des inspirés même aux plus brillantes époques de la civilisation : Socrate est presque un chresmologue ; Platon, parlant de son démon familier, déclare qu'il le dirigeait, lui montrait le chemin sans l'obliger à le suivre. Avec Xénophon, ce lutin devient un bon génie : Socrate faisait parfois, dit-il, profiter les autres des conseils et des avis qu'il recevait. Pythagore a été travesti de la même manière. Apollonius de Tyane, érudit sans critique, ressemblant à Cornélius Agrippa, a été transformé par Philostrate en mage prophète. 11 savait l'astrologie, peu importe ; il pouvait prédire sans le secours des astres, comme il guérissait sans le secours de la médecine.

La crédulité publique était trop générale pour qu'elle ne trouvât point d'exploiteurs. S'il eût été nécessaire d'avoir le talent d'Onomacrite, d'inventer des livres sacrés, les imitateurs eussent été rares, mais il était si simple de simuler l'inspiration, de faire entendre au public des accents qu'il pourrait croire divins 1 Ce fut le rôle des ventriloques. Euryclès, bouffon qui vivait du temps de Socrate, fut le premier d'entre eux; il connaissait la valeur des oracles qu'il rendait; au début, il ne rendait même point d'oracles, et voulait seulement tirer parti de son talent ; le peuple le prit au sérieux ; c'est pour cela que, de simple comédien, il devint prophète; qu'il fit école ; que la ventriloquie fut pendant des siècles un des instruments les plus sûrs d'imposteurs qui se moquaient de leurs dupes.

Les prophéties sibyllines, étaient plus vénérées encore que celles des vieux chresmologues. On ne sait trop quelle en est l'origine ; c'est au sixième siècle avant notre ère qu'Heraclite parle pour la première fois de la Sibylle dont on est resté, dit-il, plus de mille ans sans entendre la voix : mais qu'était-ce que la Sibylle? Une jeune fille qui reçoit un dieu dans son sein « disait Servianus. » Si tout le monde l'eût pensé, le problème serait singulièrement simplifié; toutes les inspirées d'Apollon ou de Zeus eussent été des sibylles; presque personne ne l'a entendu ainsi. Il y avait entre elles et les oracles un antagonisme constant ; aux yeux des prêtres de Delphes, leurs prophéties, constituaient une hérésie d'autant plus dangereuse qu'elle diminuait la clientèle de leur temple. Toujours est-il qu'elles paraissent remonter à l'antiquité la plus reculée et surtout ouvrir la liste des devins qui prédisaient d'après des textes.

Les différences d'opinion touchant la Sibylle étaient nombreuses et contradictoires. Dans la plupart des légendes, c'est une victime d'Apollon, prédisant malgré lui et malgré elle, un être spécial ni humain, ni olympien, qui n'a pas transmis ses attributions par hérédité ou par tradition. Là gît la différence entre ce sacerdoce et celui de Delphes. Une pythie pouvait mourir, la source restait, le trépied ne perdait rien de sa vertu. Ce mode de succession se retrouve en Egypte dans le culte d'Apis, au Thibet dans les incarnations successives du

gi'

^ and Lama. Les Sibylles avaient eu une vie matérielle, aperçu l'avenir, écrit, comme nous venons de le dire, ce qu'elles voyaient; elles faisaient parfois entendre leurs voix au voisinage de leurs tombeaux où elles reprenaient des formes mortelles pour entrer en communication avec des privilégiés, mais elles n'avaient point de seconde naissance. Pour Diodore, la première ou pour mieux dire la seule, c'était Manto, la fille de Tirésias. A la prise de Thèbes par les Épigones, elle fut comprise dans la part de butin adjugée à l'oracle de Delphes ; « Jusque dans le rôle de prêtresse d'Apollon, elle garde la tristesse résignée d'une victime et une sorte d'antipathie incurable pour le dieu auquel elle devait ses malheurs » (B.-L.)- L'histoire de toutes les autres est entourée de traditions analogues; celle d'Erythrée, qui débitait des vers prophétiques dès les premiers jours de sa vie, vécut autant que dix générations d'iiommes, prédit qu'elle serait tuée par Apollon jaloux de sa puissance et qu'elle continuerait de rendre des oracles après sa mort. Diogène Antonius prétendait qu'elle était descendue de la lune où le devin Carmanos lui avait enseigné la mantique. La sibylle de Marpessos s'appelait Hérophile et avait une origine aussi noble; il y en avait d'autres en Troade, en Phrygie, à Samos, à Sardes, àDodone; celie de Cumes en Italie habitait une grotte placée dans le liane d'une montagne sous le temple d'Apollon Zostéros; elle venait, disait-on, d'Erythrée. Ayant obtenu autant d'années de vie qu'elle pouvait tenir de grains de sable dans la main à condition de quitter son pays pour toujours, elle mourut dans une extrême vieillesse par suite de l'émotion que lui causa une lettre de ses compatriotes.

La Sibylle de Cumes est une désespérée qui, d'après Pétrone, ne fait qu'une réponse aux indiscrets qui lui demandent ce qu'elle désire : « Mourir. » Denys d'Halicarnasse raconte que du temps de Tarquin le Superbe une vieille femme étrangère était venue lui offrir 9 livres dont elle demandait un prix élevé : le roi refusa ; elle en brûla trois, puis trois encore, et offrit les derniers pour le même prix. Tarquin intrigué consulta les augures, qui se prononcèrent pour l'acquisition des livres.

La vieille femme, qui disparut aussitôt d'entre les hommes, n'était autre que la Sibylle de Cumes. L'anecdote est vraie peut-être; qu'une devineresse étrusque ait, pour exploiter la crédulité d'un prince superstitieux, pris une qualité de circonstance, il n'y a rien d'extraordinaire.

Les livres sibyllins n'eurent ni l'invulnérabilité ni la longévité de celle qui les avait rédigés ; ils furent brûlés une première fois 85 ans avant Jésus-Christ. Malgré le respect qu'ils inspiraient ils avaient subi plus d'une modification ; après leur destruction on les reconstitua à l'yide de textes apportés d'Ionie.

Les écrits semblables parvenus jusqu'à nous diffèrent probablement beaucoup de ceux qui existaient aux temps du paganisme. Autant qu'on peut le supposer, ils furent corrigés sous Juslinien par un inconnu, moine ou juif qui les rangea dans un ordre systématique pour composer une histoire du monde comparable à la Bible. La langue est obscure et ampoulée, sou emphase dissimule mal la pauvreté du fond.

« A la place du polythéisme souple et ingénieusement accommodé à toutes les conceptions scientifiques qui occupaient l'imagination des Hellènes sans réclamer de droits impérieux sur leur intelligence et sur leur cœur, s'affirmait un monothéisme sombre plein de passions et vide d'idées. C'est la pensée d'Israël immobilisée dans un petit nombre de dogmes, qui se substitue à la

spontanéité féconde de l'IIellade. La Sibylle n'a plus que faire des spéculations de la philosophie, qui interroge les vieux symboles religieux pour voir si par hasard ils ne contiendraient pas la solution des problèmes dont se compose la théorie de l'univers et dont l'insondable obscurité s'accroît à mesure qu'on y plonge plus avant le regard. Sa conception du monde, de l'homme et de Dieu, est d'une simplicité enrayante. 11 y a au plus haut du ciel un Dieu unique, susceptible et jaloux, qui a fait le monde et qui peut le défaire. Ce dieu est en face du monde comme le potier devant son œuvre ; il l'a modelé, décoré, distribué, peuplé d'êtres raisonnables, et il a la prétention légitime d'y être obéi et honoré. Of son indignation est grande à la vue des cultes idoJâlriques qui font fumer devant de vaines images un encens dû. à lui seul, et des vices de toute sorte qui déshonorent l'espèce humaine. Aussi, en attendant le jugement définitif auquel il soumettra le monde, déchaîne-t-il de temps à autre des fléaux terribles, exterminant les races perverties et renversant les empires. 11 y a pourtant un peuple qu'il châtie parfois, mais qu'il n'exterminera jamais, dont il prépare au contraire le triomphe et la félicité » (B.-L.).

Les chresmologues ont eu leurs exégètes remplissant à l'égard des livres prophétiques un rôle analogue à celui des lettrés supérieurs en présence des vieux textes chinois. En Grèce, certains d'entre eux s'appelaient pythaïstes parce qu'ils recevaient près de l'oracle de Delphes une sorte d'investiture ; des fonctionnaires de cet ordre nommés par les rois de Sparte leur servaient d'ambassadeurs près du Dieu dont ils rapportaient les réponses. Mais il y avait à Athènes surtout un grand nombre d'exégètes libres ; Aristophane les a mis en scène ; à Rome on les considérait plutôt comme des conseillers accidentels, des hommes prudents, que comme aulre chose.

2° Divination technique. Si la divination personnelle était de pure fantaisie; si les songes, les accents délirants d'une pythie névropathe ou les compilations apocryphes d'Onomacrite n'avaient qu'un sens conventionnel ; si leur origine était une supercherie ou un écart d'imagination ritualisé, en revanche la divination inductive — nous dirions scientifique, si le mot pouvait s'appliquer au merveilleux — avait un point de départ réel : l'observation. L'erreur commence à l'interprétation par le rapprochement de circonstances fortuites, par l'application du sophisme toujours cher à l'homme : post hoc, ergo propter hoc. Tout phénomène a une cause, tel est l'axiome fondamental des sciences physiques, le point de départ de nos recherches ; quand nous ne voyons pas cette cau5e, nous l'inventons. Nous avons, pour expliquer les attractions et les répulsions électriques, inventé un fluide neutre qui se dédouble eu positif et en négatif. 11 y a un siècle que nous vivons sur cette hypothèse, et elle a conduit à plus d'une découverte. Les Grecs ne pouvaient rattacher qu'à des êtres raisonnables, actifs, à des hommes immatériels, ce dont ils ne voyaient pas la cause.

Ajoutons-y la foi en la sollicitude constante des dieux, et nous comprendrons que le météore le plus ordinaire devînt une manifestation de leur volonté ; mais les dieux écrivaient en caractères inconnus et immuables, c'était aux mortels à en deviner le sens. La connaissance de l'éciiture égyptienne était le monopole d'un petit nombre de privilégiés; elle représentait de» oiseaux, des objets d'un usage journalier; par leur combinaison et leur succession on arrivait à représenter des idées étrangères au tableau. Les dieux faisaient comme les Egyptiens; si avec un ibis, un ichneumon, des outils de

guerre ou de culture, ceux-ci retraçaient l'iiistoire d'un roi, les premiers pouvaient écrire avec le même procédé l'histoire dupasse et de l'avenir; une étude soigneuse des événements accomplis et des présages qui les avaient annoncés permettait d'établir la liaison entre le symbole et le lait, d'étayer pour ainsi dire sur une base expérimentale la conjecture de l'avenir; toute l'histoire de la divination inductive est là.

U ornithomancie y appelée aussi oïonistique (ot'wvô;, oiseau), en fut la forme la plus ancienne. Les Grecs aimaient les oiseaux pour leur souplesse, leur légèreté, leurs chants. Zeus, le maître de la foudre, avait pour compagnon l'aigle au vol puissant, à la serre vigoureuse, le roi des montagnes. Le hibou était l'oiseau de Minerve ; la tendre colombe était chère à Vénus. Cette espèce de culte ne fut jamais poussée comme en Egypte ou dans l'Hindoustan jusiju'à l'absurdité; on ne crut point que la faveur des dieux put conférer une immunité absolue à une espèce animale ; que ce fût un sacrilège de se défendre contre les déprédations des rapaces, ou de manger quand elles en valaient la peine les sœurs de l'oiseau de Cypris ; il y eut de bonne heure des chasseurs en Hellade. Les pâtres de l'Olympe et de l'Ida, en défendant leurs agneaux contre l'oiseau de Zeus ou en dressant des pièges pour en saisir d'autres inofl'ensirs, durent comme les oiseleurs de tous les temps observer avec soin les habitudes et les mœurs de la gent ailée. Elles présentent j)arfois une telle régularité qu'il serait difficile de ne pas croire à une sorte de fitalité. Les migrations, l'époque des amours, la direction du vol subordonnée à celle des courants atmosphériques, tout cela fournit des indications que l'homme des champs ou le chasseur savent mettre à profit. Aux présages naturels on ajouta des présages surnaturels : « Les oiseaux comprennent mieux et plus vite que l'homme le langage secret des dieux, » disait Porphyre. Mais la faune de l'Europe méridionale est riche ; il y a des différences de taille et de plumage si tranchées qu'il fallut absolument faire un choix. Les meilleurs et les plus sûrs des devins Je l'air étaient l'aigle et le vautour. Ils trouvaient, disait-on, dans les convulsions de leur victime, dans les entrailles qu'ils déchiraient, les signes que les hommes y cherchaient. Puis vint le corbeau, le sinistre pillard des champs de bataille; ou lui envoyait ses ennemis par manière d'imprécation comme on les envoie aujourd'hui au diable; il devint de la sorte un prophète de malheur. La corneille seule garda le privilège des augures favorables ; la chouette de Minerve annonçait d'heureuses choses à un Athénien, des malheurs à tout autre.

Il fallait tenir compte du vol, du cri, de l'attitude, du siège. Le héron, le pivert, le faucon, n'eurent que fort tard une place parmi les oiseaux mantiques.

L'alectryonomancie ne se rattache qu'indirectement à l'ornithomancie; elle tiendrait plutôt à la divination par les sorts. Les Athéniens étaient passionnés pour les combats de coqs; on dit qu'avant Salamine Thémistocle en donna un en spectacle à son armée, certain d'exciter le courage de ses hommes et de leur inspirer la confiance. Plus tard on transforma les coqs en prophètes, et voici comment : Le consultant adressait in petto une question à la divinité, et plaçait l'oiseau sacré au centre d'une circonférence sur laquelle étaient figurées avec du grain les lettres de l'alphabet. On rassemblait les caractères qu'il découvrait et l'on avait la réponse attendue. Les oiseaux ne restèrent pas les seuls confidents des dieux ; ils eurent pour

collègues les mammifères, les reptiles, les poissons. Jamais celte divination zoologique ne fut exercée que par des particuliers ; sa simplicité la rendait si accessible que ses adeptes n'eurent ni les succès politiques, ni les succès pécuniaires des devins savants. Les Athéniens avaient contre les mauvais oiseaux des recettes analogues aux signes de croix de nos paysans quand ils rencontrent une pie à l'improviste. Dans la suite op-nç, oiseau, devint synonyme de présage comme en anglais lark (alouette) est synonyme de mauvaise plaisanterie ; peu à peu l'oracle de Pytho étouffa ces pratiques sous les splendeurs de sa liturgie ; l'ornithomancie resta la divination des rustres et des ignorants.

Les exclamations, les expressions, le nom même d'un individu (onomatomande) , avaienl un sens prophétique. Léotychides, roi de Sparte, au moment de livrer la bataille de Mycale, est harangué par un envoyé de Samos. « Comment t'appelles-tu? dit-il en l'interrompant sous l'inlluence d'une inspiration soudaine. — Hégésistrate (guide-armée). » Ce simple nom suftit pour donner courage au Lacédémonien ; afin de tirer meilleur parti du présage il voulut même emmener l'ambassadeur avec lui et profiter de ses conseils.

Les mouvements involontaires, les spasmes, les accidents nerveux, étaient autant de manifestations de la pensée divine. Dans la retraite des Dix Mille l'élernument d'un seul homme après une harangue du général, était une preuve de la présence d'un Dieu ; ceux qui l'avaient entendu s'inclinaient, se prosternaient jusqu'à terre.

La divination par les entrailles des victimes, extispicine, hiéroscopie, splanchnoscopie^ avait ses théoriciens. Malgré le peu d'étendue de leurs connaissances anatomiques, les Anciens savaient que l'ordre et la disposition des organes sont à peu près invariables dans la même espèce animale. Ils connaissaient également certaines anomalies de siège ; mais l'extispicine limitée à la tératoscopie n'aurait probablement jamais acquis l'importance qu'elle eut en Grèce, en Toscane, puis à Rome.

Porphyre en explique de deux manières la valeur : Les dieux peuvent modifier

les organes et les tissus ; ou bien l'àme de la victime, en quittant son enveloppe

charnelle, peut lui imprimer un cachet en rapport avec les révélations qu'elle

vient de recevoir ; l'extispicine avait sa place dans le système mantique de

Platon.

Afin que les renseignements fussent plus précis, qu'ils émanassent d'âmes supérieures capables de mieux saisir et de mieux rendre les confidences divines, Héliogabale immola des hommes. D'après Philostrate, au contraire, les meilleurs animaux étaient ceux dont le caractère est le plus doux, parce que les dieux écrivent plus facilement leurs arrêts sur des organes que n'altère pas brusquement l'explosion d'une passion violente ; le coq irascible et batailleur ne valait rien. Le foie était le viscère mantique par excellence ; on tenait compte de ses éminences, de ses sillons; tous les traités déclarent qu'un foie sans lobes est un présage de ruine et de mort. Les divisions étaient plus minutieuses que celles que nous admettons ; les anatomistes ont même emprunté quelquesuns de leurs termes aux Anciens, qui parlaient de foyer, de table, de tombeau, de pîjles ou portes.

L'extispicine n'était point une méthode hellénique ; elle existait en Toscane, longtemps avant qu'on en fît usage dans les temples de la Grèce. M. Millier croit qu'elle y fut transportée au quatrième siècle avant notre ère par les lamides

d'Olympie, dont quelques-uns étaient établis en Sicile; elle était plus compliquée, plus savante que rornithomancie ; les prêtres et les devins de profession avaient trop d'intérêt à ne pas laisser tomber dans le domaine public les pratiques qu'ils exploitaient pour ne pas accepter avec empressement toutes les importations étrangères.

La cléromancie, une méthode également ancienne, fut une des plus vivaces, nous la retrouverons en Gaule à l'époque mérovingienne ; nous verrons sa fille aînée, la cartomancie, lui succéder ou plutôt lui venir en aide à la Renaissance, puis braver les conquêtes de la science, triompher des railleries des sceptiques et arriver jusqu'à nous après des vicissitudes nombreuses. La divination par voie de tirage au sort laissait un vaste champ à la liberté divine. Les instruments primitifs furent des cailloux, des fèves noires et blanches, plus tard on les remplaça par des dés ou des osselets. La cléroniancie fut employée à Dodone, à Olympie, même à Delphes. « On entend dire qu'il y avait jusque dans la cortina du trépied pythique des cailloux divinatoires ou encore les dents du serpent Python, lesquelles tressaillaient quand l'oracle parlait » (B.-L.).

Les phénomènes météorologiques, la foudre surtout, avaient un sens. Les pythaistes d'Athènes indiquaient d'après la direction du vent et l'état du ciel le chemin que devaient suivre les processions d'Apollon ; certains devins étudiaient les nuages; d'autres tenaient compte des pluies, mais la météorologie ne fut jamais qu'un art de second ordre utilisé seulement dans des circonstances données.

En revanche V astrologie acquit une place prépondérante à une époque relativement rapprochée de nous. Lorsque le centre de gravité de la civilisation grecque se fut déplacé, que les lieutenants d'Alexandre l'eurent transporté sur les bords du Nil, après avoir substitué en Asie leur domination et leur influence à celle du grand roi, il se fit une fusion entre les vainqueurs et les vaincus. Pour faire pardonner leur domination, les Grecs adoptèrent en partie les coutumes de l'Asie.

Évéhémeze raconta que l'astronomie avait été inventée par Aphrodite la déesse assyrienne; que celle-ci l'avait apprise à Hermès, leTott égyptien. Ce récit accorde l'antériorité aux Chaldéens; l'opinion populaire la leur accorda aussi. Peu importe à qui revient la découverte ; nous avons vu que la divination par les astres jouait un rôle de première importance chez les riverains du Tigre et de PEuphrate. Le Babylonien Bérose initia et guida les Grecs dans cette voie. Sous le règne de Ptolémée Philadelphe, il ouvrit à Cos un cours d'astrologie; l'Orient prenait sa revanche de l'Europe. De l'Asie Mineure, Part conjectural assyrien passa dans la Grèce, puis à Rome.

Il reposait sur un petit nombre de principes dont quelques-uns se rapprochaient de la vérité.

I. Dans l'équilibre de l'univers, les astres ont une action prépondérante.

II. Cette action, dont le mode est indéterminé, mais qui se propage par effluves rectilignes, résulte de qualités spéciales à chacun d'eux et tend à engendrer ces qualités ou leurs contraires, suivant qu'elle agit positivement ou négativement dans les êtres qui en ressentent l'effet.

III. Un astre donné exerce son influence propre dans des sens différents, ou avec une intensité différente, suivant la position qu'il occupe dans le ciel.

IV. L'influence d'un astre ne doit pas être appréciée isolément, car elle est

toujours engngée dans les combinaisons géométriques avec des influences courantes ou antagonistes (Bouclié-Leclercq).

Les premiers astres dont la disposition servit de base aux calculs astrologiques furent les constellations du zodiaque. Les Egyptiens qui avaient, dit-on, inventé la géométrie, auraient les premiers établi le groupemeiit et divisé le cercle en 360 degrés. Sur l'autre rive de la Méditerranée, ces constellations changèrent de nom et de signification, la balance fut remplacée par les pinces du scorpion; une matrone égyptienne, par une vierge; la méthode ne fut pas modifiée. Les individus comme les pays étaient soumis à l'influence d'une constellation. En étudiant celle-ci, on étudie du même coup son client pour le présent et pour l'avenir. La difficulté, c'était de bien connaître l'individualité sidérale; il fallait s'attacher minutieusement à sa forme, à son altitude. Les Dieux du zodiaque avaient leurs amitiés, leurs aversions, leurs afiinités, leurs répulsions, leurs associations.

Les signes ne pouvaient se combiner que par aspect ou antiscia. L'aspect, c'était un polygone inscrit dont les côtés rectilignes joignaient une constellation à l'autre; l'aspect trigone était favorable, l'aspect quadrat l'était moins; deux astres placés aux extrémités d'un même diamètre étaient en conjonction ou en opposition. On appellait antiscia les associations données par des cordes parallèles.

Prenons, par exemple, le diamètre équatorial du zodiaque et son diamètre solsticial : les corps célestes placés à chaque extrémité du premier se voyaient ; un astre placé à une extrémité du premier et un autre à celle du second s'entendaient; la même chose existait pour les cordes parallèles aux diamètres en question; pour les flèches perpendiculaires sur ces cordes. Les aspects s'individualisaient, ils avaient entre eux des haines ou des sympathies, les méthodes d'association se comportaient comme eux. On divisa ensuite les constellations primitives en douze autres, de sorte que chacune, représentant un zodiaque rudimentaire, pouvait céder ou emprunter quelque chose à sa voisine; il y avait des parties vides et des parties pleines, des antagonismes constants. « Si la paix est ravie à l'univers, disait Manilius, si la loyauté est rare et se trouve le privilège d'un petit nombre, c'est sans doute que bien des signes font présider la discorde à notre naissance. A l'exemple du ciel, la terre est divisée contre ellemême, et une fatalité ennemie pousse les nations à se haïr ».

Les calculs déjà si compliqués le devinrent plus par l'adjonction de tout le

-Soleil Lune Mercure Vénus Mars Jupiter Saturne

Fig. 1. — Notation astrologique. Signes planétaires.

système planétaire. L'astrologie eut sa notation comme elle avait sa langue ; avec des signes pour les constellations du zodiaque, pour les planètes {voy. fig. 1).

Ces signes passèrent dans les autres sciences occultes, le Saturne des alchimistes fut représenté comme le Saturne du firmament, et même aujourd'hui nous sommes souvent heureux d'avoir sous la main, en libellant une ordonnance, le signe d'Hermès pour nous protéger contre une curiosité que le terme hydrargyre ne réussit pas toujours à dépister. Les astrologues romains pâlirent plus d'une

fois sur des intersections linéaires, et, s'ils ne trouvèrent point le sens qu'ils cherchaient, ils découvrirent en revanche de curieuses relations mathématiques.

Comment les dieux montagnards des Grecs s'élevèrent-ils aux sphères célestes? comment l'astre appelé naguère étincelant devint-il le séjour de Mercure ou Mercure lui-même? Comment Pursès Puroecidès, l'étoile rouge, devint-elle Mars? Nous n'en savons rien. Quand l'astrologie fut définitivement acceptée en Europe, les dieux étaient caducs. La divination nouvelle avec ses compas, ses calculs, avait une apparence d'exactitude capable de séduire des gens que l'anarchie des systèmes philosophiques ballottait entre le scepticisme et la crédulité. Après avoir personnifié les planètes, on les logea. Elles ne restaient pas emprisonnées dans une maison sans doute, puisqu'elles faisaient une course de plusieurs mois à travers le ciel, mais ils y revenaient à dates fixes. Jupiter habitait le Sagittaire, Mars le Scorpion, Vénus le Taureau, Mercure plus favorisé avait pour villa d'été la Vierge, pour domicile de printemps les Gémeaux.

Les mouvements des planètes étaient prophétiques; elles avaient entre elles des rapports de bon ou de mauvais voisinage ; les unes et les autres se venaient en aide, se contredisaient selon des lois si nombreuses, que l'imagination et la fantaisie de l'astrologue étaient l'aboutissant de tout.

Voici sur quelles données géométriques reposaient les calculs : La sphère sidérale était partagée en deux hémisphères par l'orbite solaire ou plan du zodiaque. Les diamètres perpendiculaires de ce cercle constituaient la hgne des solstices et la ligne des équinoxes ou équatoriale. On supposait que le mouvement annuel de l'astre avait commencé au solstice d'été; sa culmination avait lieu aux équinoxes; au solstice d'hiver il était en opposition.

Les orbites planétaires étaient autant de grands ceixles dont les plans formaient avec celle du soleil des dièdres variables. Le domicile de la planète était le point d'intersection de son orbite avec l'orbite solaire; on appelait hypsoma son point de culmination, c'est-.à-dire celui où elle rencontrait la grande circonférence limitant sur la sphère le plan de l'équateur dé celui ci.

Les signes du zodiaque avaient leur influence comme les planètes; celles-ci formaient, avons-nous dit, des combinaisons nombreuses. Au moment de la naissance il s'établissait une résultante ; son point d'application sur la sphère céleste était l'horoscope ; toute l'iiabileté des astrologues consistait à le trouver. A partir du moment où cette découverte était faite, l'étude de l'avenir d'un individu n'était plus qu'affaire de calcul. Le cercle de géniture, grand cercle de la sphère sur lequel se trouve l'horoscope, fut divisé en douze lieux correspondant aux â^es de la vie ; leur projection sur le cercle zodiacal donnait des renseignements auxquels les astrologues attachèrent une valeur variable. Il fallait éo^alement tenir compte du jour et de la nuit ; un horoscope nocturne n'avait ni le même sens ni la même valeur qu'un horoscope diurne {voy. Gékéthltologie).

« Dans le second on prenait en degrés la différence qui sépare le soleil de la lune en suivant l'ordre des signes. Cette distance est précisément celle qu'il faut compter à partir de l'horoscope, dans le même sens, pour trouver le lieu de la fortune. Si l'horoscope est nocturne, il faut renverser ce calcul, c'est-à-dire prendre la distance de la lune au soleil » (B.-L.).

Aucune méthode n'a eu de rapports plus fréquents avec la médecine que l'astrologie ; aucune n'a plus retardé ses progrès, n'a plus contribué à lui donner

le faux air de magie que les découvertes des derniers siècles n'ont pas fait complètement disparaître.

Les constitutions, les tempéraments surtout, avaient une origine sidérale. Les individus nés au moment de la conjonction de Vénus et de Mars étaient voués au libertinage ; celle de Jupiter et de Vénus était favorable aux accouchements. Galien considérait la Lune placée à mi-chemin du soleil et de la terre comme l'astre médical par excellence.

D'après Pline, elle apportait la réplétion et la saturation ; le sang augmentait ou diminuait suivant les phases. Pour Manilius, la tête était sous l'influence du Bélier, les bras sous celle des Gémeaux ; les genoux étaient en rapport avec le Scorpion, les pieds avec les poissons. Ptolémée rattachait à Saturne l'oreille droite, la rate, la vessie, le phlegme ; Firmicus lui accordait encore la mélancolie. Si la Lune en partant de Saturne va vers le soleil, elle produit des fous, des épileptiques, des hydropiques, des lépreux. Si, au contraire, j)artant de la même planète, elle se dirige vers Mercure, si elle est en décours, elle empêche la voix, rend les oreilles dures, produit une fatigue générale, engendre la mélancolie, l'ictère, la splénite, l'hydropisie, des tuméfactions et des douleurs très-pénibles de la vessie. Ces idées étaient acceptées par les médecins du quatrième et du cinquième siècles de notre ère ; qu'un mystique comme Andréas Chrysaris, qui peuplait l'espace de diables à noms laborieux; que des gnostiques ignorants ou fourbes donnassent des compilations comme les Tables Smaragdmes ou celle de Kyranides, il n'y a rien d'extraordinaire, mais on s'explique mal la crédulité obstinée de ceux qui avaient observé la nature et entrevu plus d'une fois la vérité {voy. Astrologie et Sidérales [influences]).

Les prétentions physiologiques des astrologues n'eurent point de bornes; Archinopolus recula l'horoscope du moment de la naissance au moment de la conception; il oublia, il est vrai, de dire par quel moyen on pouvait en fixer avec précision l'heure et la minute, mais on ne s'arrêtait pas pour si peu; la grossesse n'était qu'une maturation dont l'accouchement était le terme : les devins avaient une géométrie gravidique correspondant à tous les mois.

Bien reçue par le peuple, l'astrologie fut regardée comme une science par les philosophes, surtout par le Portique; la Grèce oublia Pylho, Zeus, la Sibylle, pour le zodiaque ; Athènes éleva au prêtre babylonien Bérose une statue avec une langue dorée. A Rome, les Chaldéens avaient une situation quasi-officielle ; un d'eux apprit à Marc-Aurèle que le diadème impérial ne protège pas toujours efficacement le front d'un époux. Faustine, sa femme, était malade depuis longtemps, parce que, dit l'astrologue, elle brûlait d'un honteux amour pour un gladiateur. Les deux Sévère ne dédaignaient point de s'essayer à tirer des horoscopes.

Les ennemis les plus acharnés et les plus redoutables de l'astrologie, ce furent les docteurs du christianisme : nous avons vu Origène démasquer des devins au bassin; d'autres employèrent les mêmes armes contre les observateurs du ciel; ils réussirent sans peine à montrer que leur fatalisme était une doctrine absurde et immorale. Au lieu de se borner aux arguments de sens commun, saint Augustin voulut battre les astrologues avec leurs propres armes; c'étaient des prêtres, eux aussi. 11 les accusa d'impiété; il admit leurs révélations, dont quelques-unes étaient, selon lui, admirablement vraies, mais il les mit sur le compte de Satan. La divination sidérale était, comme la magie, une embûche de l'empire des ténèbres, une dépendance de l'art noir. Il n'y a pas lieu de s'étonner qu'avec de

DlYlNiTION.

telles idées les époques où la ferveur religieuse était la plus ardente aient eu des astrologues; délendre le commerce avec le diable, c'est admettre qu'il existe et inspirer aux curieux, le dé^ir de le voir. Les empereurs chrétiens commirent la même faute. Lorsqu'un rien soulevait des cohortes et changeait les maîtres du monde, une prédiction divulguée à propos pouvait soutenir le courage des cohortes insurgées et faire tomber les armes des mains des légions fidèles. On le savait, et les rescrits ne ménagèrent guère les astrologues. Firmicus Maternus, pour ne point encourir l'accusation de lèse-majesté si souvent mortelle, sut, par une flatterie gigantesque, concilier son art et la loi : il déclara que les Empereurs, représentants de Dieu sur la terre, étaient au-dessus du cours des astres, qu'il était inutile d'essayer aucune conjecture sur leur destinée.

L'astrologie tenant aux mathématiques et aux sciences naturelles établissait une connexion entre les astres et les organes du corps; elle employait pour ses observations les procédés de l'astronomie, pour ses calculs ceux de la géométrie (yo?/. Nombre).

Deux méthodes secondaires s'en détachèrent, l'une mathématique : Varithmomancie ou divination par les nombres, l'autre anatomique, la ddromancie. La main devint une sorte de compendium de tout le corps : ses émincnces, ses plans, ses sillons, eurent leurs correspondants célestes [voij. fig. 2).

« Premièrement il convient cognoistre et sçavoir, dit Breton, curé de Milmonts, auteur d'un traité de chiromancie publié en 1G54, qu'il y a sept planètes, dites estoilles erratiques, qui ont chacune leurs caractères, dont on use en l'astrologie, lesquelles ont grande puissance sur les corps inférieurs et régissent chacune quelque partie ou membre du corps humain, et particulièrement des mains, leurs caractères et leurs marques. » Nous reviendrons plus loin sur ce sujet (p. 88).

11 serait difficile de terminer l'histoire de la divination personnelle et technique sans dire un mot des devins fameux ; il y en eut depuis les temps fabuleux de la Grèce jusqu'à la fin du monde romain. Ce qui les distingue des prophètes d'Israël, c'est la variété, la multiplicité de leurs connaissances ; parfois une méthode conjecturale formait le patrimoine de certaines familles. Mélampos, le prêtre de Dionysos, élève de petits serpents qu'il a pris dans un nid à la campagne; devenus gros, ils s'enroulent autour de son cou et lui lèchent les oreilles; il comprend aussitôt le langage des oiseaux; plus tard, il découvrit par uu trait de génie les arcanes de l'extispicine. Calchas, le devin de l'épopée homérique, interprète les présages comme l'eût fait un augure romain. Tirésias et sa fille Manlo furent, comme Cassandre, des confidents des dieux, et transmirent leurs aptitudes. Manto,

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