‹ Dictionnaire encyclopedique des sciences medicales v.30Chapitre 7 sur 119 · DICT. EXC. XXX · texte numérisé non relu

DICT. EXC. XXX

Fig. 2. — Division de la main pour la cliiroinancie médicale (May Pli. La chiromancie médicinale, trad. en fiançais par D. H. Treuch. La Haye, Lewjjn van ûych, 1883, in-12, p. 19).

envoyée à Klaros, près de Kolophon, fonda un oracle, e'pousa le Cretois Rhakios et eut pour fils le fameux Mopsos. Celui-ci vainquit Calclias, qui se tua de désespoir. A Salamine, un devin grec de l'Asie appelé Euphrantidès accompagnait Thémistocle sur sa trirème. L'influence même du général ne put sauver la vie à trois prisonniers perses dont le fanatique exigeait le sacrifice.

Alexandre avait de nombreux devins; comme son père Philippe, il consulta à diverses reprises le fameux Aristandros de Telmesse, l'homme le plus docte de l'époque.

5° Divination mixte, oracles. La troisième espèce de divination, que nous avons appelée mixte, empruntait quelque chose à chacune des autres parfois à toutes les deux ; mais il y avait un troisième élément, le lieu. Cette fixité exigeait des conditions particulières, plus compliquées que celles que nous avons vues. L'enthousiasme essentiellement accidentel ne doit être ni transmis, ni provoqué; les méthodes techniquss sont enseignées soit publiquement, comme le fut l'astrologie par Bérose, soit dans une famille. Pour qu'un mantéion fût constitué, il fallait un lieu sacré, une enceinte sacrée, une sorte de communauté pour l'administration; le reste était variable. Les oracles furent si nombreux en Grèce, que l'étude isolée des plus célèbres nous entraînerait beaucoup trop loin; nous nous contenterons de voir celui de Delphes, oracle civil et général, et ceux d'Asclepios, à l'usage des malades [voy. Oracle).

L'histoire del'orac/e rV Apollon est si étroitement liée à celle de la civilisation grecque que, pour l'écrire en détail, il faudrait suivre celle-ci de ses origines à sa décadence. Le temple du Parnasse fut la véritable métropole religieuse de tous les pays helléniques. Les légendes relatives à ses origines ont toujours exercé Ja sagacité des critiques ; Deucalion aurait fondé sur la montagne, beaucoup plus haut que l'antre, une première ville appelée Lykorcia; les habitants l'abandonnèrent et bâtirent Delphes ; il y eut longtemps dans son enceinte des familles que l'on regardait comme les descendantes des Lycorciens primitifs. Leurs membres appelés les Saints avaient le droit d'offrir un sacrifice secret dans l'enceinte du temple; c'était à peu près leur seul privilège. Apollon, désireux de bâtir un sanctuaire oii les humains pourraient entendre sa voix, s'arrêta un jour près d'Haliarte et y jeta les fondements de l'édifice. Mais la nymphe Telphousa, qui rendait là ses oracles, redoutant la concurrence divine, engagea Phœbus à le placer à Ivrisa, sous le Parnasse neigeux. Apollon, sans défiance, suivit ce conseil et rencontra une difficulté que la rusée nymphe s'était bien gardée de lui signaler : le pays était sous la domination d'un dragon femelle qui avait nourri naguère le géant Typhon ; le monstre n'entendait nullement fuir ou céder à un autre la moitié de son empire. Le fils de Zeus n'en eut raison qu'en le perçant d'un de ses traits. Voyant que Telphousa l'avait trompé, il érigea un autel sur la fontaine qu'elle habitait et s'y fit adorer sous le nom de Telphousien. Le temple construit si péniblement à Pytho, au lieu même où il avait tué le dragon, resta sans" prêtres, sans sacrifices, sans oracles. Apollon résolut de remédier à cet abandon; il se rendit à la mer voisine, prit la forme d'un dauphin, sauta sur le pont d'un navire crétois qu'il ramena vers la terre, malgré l'équipage; les matelots prisonniers devinrent ses premiers prêtres.

Des légendes plus anciennes peut-être parlent de changements successifs de culte. La première divinité qui aurait rendu des oracles à Delphes était Gea la terre. Python était un monstre qu'elle avait engendré; Dapliné, sa fille, par

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l'intermédiaire de laquelle elle parlait aux hommes, fut changée en laurier entre les bras d'Apollon. D'autres établissent une transition entre Gea et lui. Neptune aurait eu longtemps un' temple vénéré au même lieu. Ces fables indiquent les transformations religieuses d'une époque dont il serait diflicile d'évaluer la date; les Grecs n'aimaient ni à tuer les dieux ni à les changer en diables; leur polythéisme accommodant se contentait de reléguer au second plan ceux des nations vaincues. Puis l'anthropomorphisme ne se forma pas du jour au It-ndemain. Comme les peuples aryens de l'Asie, les Pélasges adoraient les l'orces aveugles de la nature : les vents, le feu, la terre, la mer. Les Hellènes établirent une filiation suivie entre leurs dieux hommes et ceux-là; les derniers venus prirent la meilleure part de l'héritage du monde. Gea fit place à Poséidon, frère et contemporain de Zeus; Dionysos, le dieu de la Thrace et de la Grèi"e seplen- ■ trionale, fut dépossédé à son tour; on leur laissa quelques autels, une petite place dans le conseil divin, mais on détourna les hommages au profit d'Apollon. Il emprunta à la Terre son antre, à Poséidon le Dauphin, à Bacchus la jeune fille qui rendait des oracles sous l'influence d'un entraînement nerveux comparable à l'ivresse des Thyades.

Les Doriens furent les missionnaires armés du nouveau culte qu'ils avaient reçu des Cretois; ils abandonnèrent Héraclès, leur héros national, dont les descendants les dirigeaient, pour le fils de Latone. L'influence de l'oracle de Pytho devint réellement prépondérante à partir de l'invasion des Iléraclides; c'est lui qui soutint Lycurgue, l'inspira peut-être. Les Lacédémoniens, nation militaire et remuante, furent son premier point d'appui. Dans leur lutte avecMessène, Delphes prit parti contre celle-ci, parce que les habitants allaient consulter d'autres oracles; à toutes les époques, le même phénomène se produisit. L'étabhssement sacré était une sorte de banque n;itionale; il recevait les dépôts, les testaments, indiquait l'emplacement des colonies à fonder, donnait des chefs aux émigrants, au besoin leur prêtait ou leur faisait prêter des fonds en stipulant ce qu'ils auraient à payer. L'oracle avait ses amis, mais ses amitiés étaient rarement constantes; son patriotisme était subordonné à ses avantages. Au début, la défense était assurée par les Arnphictyons, fédération de cités, qui avaient fait entre elles des conventions pour atténuer les horreurs de la guerre et créer une sorte de droit des gens. L'oracle en fit bon marché et n'hésita jamais à prononcer l'extermination de ceux qui l'avaient outragé ou pillé, jamais à traiter de puissance à puissance avec ses protecteurs, à changer ses alliances.

Vers 600 avant l'ère chrétienne, son influence fut sérieusement menacée : les Doriens du Péloponnèse songèrent à rapprocher d'eux le Dieu qu'ils avaient apporté : ils lui élevèrent un temple à Argos. Delphes se jeta dans les bras d'Athènes; elle provoqua une expédition des Arnphictyons contre Krisa, sa rivale. Maîtresse de toutes les voies qui conduisaient à Pytho, celle-ci entendait prélever la meilleure part des offrandes des pèlerins et leur imposait une lourde taxe de passage. L'Amphictyonie leva des troupes, les Krisétns furent obligésde chercher un dernier asile dans leur port; Solon, général du contingent athénien, les obligea de capituler en les privant d'eau douce. La ville fut rasée, le territoire exproprié ; les habitants furent réduits en esclavage. Désormais la Cité sainte n'était plus bornée à ses murs, elle avait ses abords libres, un pied sur la mer, et pouvait recevoir directement les envoyés des colonies grecques. Quarante ans plus tard, le vieux temple fut incendié; les offrandes aflluètent; les Alcménides, chassés d'Athènes par Pisistrate, furent les architectes et les

entrepreneurs du nouvel édifice ; ils s'acquittèrent généreusement de leur tâche, firent des embellissements que les devis n'avaient p;is prévus. Le Dieu ne pouvait se montrer ingrat envers une telle munificence; il paya le service reçu, d'autant plus volontiers qu'en agissant ainsi il servait ses intérêts. La domination sage et modérée de Pisistrate reposait sur le suffrage populaire ; elle était jiarticulièrement odieuse à Delphes, où l'on aimait la liberté, mais une liberté répartie ent»e un petit nombre; l'oracle eut des opinions constamment aristocratiques. Les prêtres voyaient en Pisistrate le chef d'une démocratie, le patron d'un culte rival; il faisait son possible pour diriger les dévotions athéniennes vers Délos. Delphes s'étaient servie d'Athènes quand les Spartiates voulaient élever un temple à Argos; ils se servirent de Sparte pour ■ chasser les Pisistratides. La Pythie glorifia Harmodius et Aristogiton ; un corps lacédémonien s'em parant de l'Acropole, occu|)ée par Ilipparque, restaura, disait-on, la liberté, et rétablit les clients de Delphes dans leurs dignités. Dans les guerres médiques, l'oracle fut constamment alarmiste; peu lui importait que l'Asie prît une revanche sur l'Europe; que la Grèce devînt une satrapie du grand roi, l'Agora un corps de garde barbare. 11 conseilla de se rendre aux habitants de Cnides assiégée par un lieutenant de Cyrus; il empêcha les auxiliaires Spartiates d'arriver à Marathon pour se battre, en leur imposant une cérémonie puérile. Quand Xcrxès eut franchi IHellespont, la P\thie n'eut pour les Athéniens que des paroles décourageantes. Ce fut sous l'inlluence d'interrogations réitérées et pressantes qu'elle vanta les murailles de bois, conseil qui serait probablement resté inutile, s'il n'eût eu Thémistocle pour exégète. La lutte finie, l'oracle, dont le patriotisme avait été plus que douteux, eut comme toujours des dîmes et des présents ; on l'enrichit avant de rebâtir les villes que les Barbares avaient brûlées.

Dans la guerre du Péloponnèse, il reçut des deux mains ; après avoir fulminé contre Thèbes, il accepta la dîme du butin fait à Leuctres par Épaminondas. On dirait qu'une inéluctable nécessité pousse les institutions religieuses à subordonner l'intérêt de la patrie à l'intérêt du sanctuaire!

Pour quelques acres de terre commença la seconde guerre sacrée, dont le résultat fut la suprématie de la Macédoine. Il y eut des pillages, des massacres; le vainqueur lui-même fut obligé de modérer le courroux des Delphiens qui voulaient à toule force précipiter du haut de la roche Hyampeia les Phocidiens adultes. On se borna à démanteler 22 villes, leurs dépouilles remplacèrent les trésors que Philoménos et Onomarchos, poussés par les nécessités de la lutte, avaient dû enlever au temple.

Un moment les prêtres de Pylho purent croire que le trépied avait recouvré son antique prestige; mais la concentration de forces vives du monde grec entre les mains d'un tyran militaire eut des conséquences bien autrement graves. Le centre religieux se déplaça ; Alexandre se fit déclarer fils de Zcus par un oracle perdu dans les sables de Libye; puis vinrent les déchirements, la décadence, les sanglantes querelles des Éloliens et des Achéens ; enfin, les aigles romaines apparurent aux abords du Parnasse, Paul-Émile vainqueur de Persée y fit ses dévotions en 167; plus tard arriva le Phocidien Kaphis, messager de Sylla, pour faire un emprunt forcé au trésor. Il pleura devant les Amphictyons, consentit même à faire une dernière démarche avant d'exécuter les ordres reçus; le dictateur n'était pas homme à s'arrêter pour un scrupule religeux. « On entend, avait .dit Kapliis, résonner la lyre d'Apollon. — Ne vois-tu pas, répondit-il, que

c'est de joie? le dieu est mon ami, il est heureux de m'abandonner des biens dont il n'a que faire » (B. L.).

Sons les empereurs, Delphes traîna péniblement une existence précaire; Néron le pilla; Hadrien consulta Pytho qu'il paya largement; les empereurs syriens le regardèrent avec bienveillance; sous Constantin, les statues, les ex voto d'or, le trépied lui-même, allèrent embellir les églises de Byzance.

Quand Julien l'Apostat voulut rétablir le culte, il n'obtint, dit-on, que cette réponse découragée : « Ma maison est tombée avec ses décors. Phœbus n'a plus de grotte, plus de laurier prophétique; l'onde murmurante elle-même a séché. )) Ce fut le dernier oracle d'Apollon à Delpiies.

En appebuU mixte cette divination, nous voulions montrer, avons-nous dit, qu'elle tient à la fois de la première variété et de la seconde. Il y avait en effet : 1° Un Dieu révélateur;

2° Ce Dieu ne parlait qu'au-dessus de l'antre sacré.

3° Les paroles arrivaient au public par l'intermédiaire d'un être humain qui devait réunir des conditions déterminées;

4" Les exclamations, les cris, les soupirs, les articulations insaisissables, étaient interprétés et rendus en vers par les prophètes ; puis les exégètes exerçaient leur habileté sur elles ;

5° Avant d'arriver jusqu'au trépied fatidique, le consultant devait accomplir des actes propitiatoires, des purifications, qui le rendraient d'gnc d'entendre la voix du Dieu ; au début il y avait avant la consultation détinitive une divination préalable par les oiseaux ou les sorts. Cet ensemble comprend des pratiques se rattachant étroitement aux deux premières variétés.

L'éducation de la pythie, l'entraînement qui la rendait propre à remplir son rôle, l'interprétation des paroles entre-coupées qu'elle prononçait, tout cela appartenait à la divination impersonnelle et technique. En revanche, à partir du moment où la confidente du Dieu avait pris place sur son siège, c'était une inspirée ; sa science, sa raison, devenaient superflues la divination chresmologique a donc ici le caractère que nous avons vu partout. Seulement le devin perd ses propriétés, s'il se déplace ; que la pytliie fuie Delphes, ce n'est plus qu'une femme sacrilège à laquelle le Dieu cessera de parler.

Trois choses étaient donc indispensables : le lieu (antre sacré), le récepteur (la pythie) et les prophètes. Aucun élément ne pouvait empiéter sur le rôle de l'autre.

La pythie était une pauvre fille, ordinairement sans culture; il fallait qu'elle ressemblât aux animaux pour bien entendre la voix divine. Elle devait être Delphienne de naissance, garder un célibat perpétuel à partir du jour de sa consécration. Au début les jeunes filles des meilleures familles se disputaient l'honneur d'appartenir à Apollon; plus tard la ferveur s'attiédit, il y eut des scandales. Une pytliie appelée Androkleia fit pendant une extase une confession peu édifiante; une autre fut enlevée par les Thessaliens Échécrates. Le Dieu voulait chez ses épouses la noblesse, la beauté, la jeunesse, la chasteté, qualités difficilement réunies ; pour conserver la dernière et ia plus précieuse les autres furent sacrifiées ; on se mit en garde contre les entraînements de la jeunesse en choisissant les pythies à l'àgc oîi les passions commencent à sommeiller; il y en eut de plus de cinquante ans. Dans la suite ce règlement fut abrogé et l'on en revint aux jeunes filles pauvres, qu'on achetait à leurs familles. Il ne paraît pas du reste que les anathèmes prononcés contre les

parjures aient reçu une consécration pénale sérieuse ; Delphes ne connut rien de semblable à l'enterrement des veslales romaines. Impitoyables pour les voleurs, les lois sacrées laissaient an Dieu le soin de punir ses outrages domestiques. Tout d'abord il n'y avait qu'une pythie; les consultants devenant plus nombreux, on en prit une seconde et on leur adjoignait des suppléantes; quand l'oracle baissa, on revint à l'unité.

Le rôle de la vierge enthousiaste se limitait aux jours de cérémonie; avant de pénétrer dans l'adyton, elle se purifiait dans les eaux de la fontaine de Kaslalie, et par des fumigations odoriférantes. A côté d'elle se tenaient les prêtres-prophètes, conservateurs et interprètes de la religion apollinienne; au-dessous d'eux le néocore, architecte ou sacristain d'ordre supérieur, charge de la surveillance et des soins matériels du temple.

Les réponses étaient des distiques, des impromptus poétiques incompréhensibles sur les questions relatives à l'avenir. On les conservait dans les archives des villes; ceux qui voulaient consulter l'oracle devaient se rendre à Delphes au mois de Bysion; l'hiver il était muet parce qu'Apollon en voyage avait cédé la place à Dionysos. Arrivés dans celte ville de sacrificateurs, d'hôteliers, d'industriels, qui vivaient surtout, comme on l'a dit, du couteau et du feu des sacrifices, ils devaient accomplir des rites pour lesquels ils avaient besoin d'initiateurs et d'aides, recourir à la cléromancie, à l'ornithomancie : « Celui-là tirera profit de ma voix, qui sera conduit par le cri et le vol d'oiseaux irréprochables ». Puis venaient les sacrifices, on immolait une chèvre, une brebis, un taureau, un sanglier. Si la victime ne réagissait point au moment de l'aspersion, si elle n'éprouvait pas le tremblement voulu, il était inutile d'insister, le dieu ne répondrait pas. Du temps de Plutarque, un consultant passa outre ; la pythie monta sur le trépied malgré les présages défavorables; l'extase était à peine commencée que la pauvre fille sauta de son siège sous l'impulsion d'une secousse spasmodique; elle mourut quatre jours après.

Lorsque les cérémonies préliminaires avaient été accomplies, l'entrée du temple était permise aux pèlerins ; ils interrogeaient successivement selon des numéros d'ordre tirés au sort ; les envoyés des villes qui avaient le droit de promantic passaient avant les autres.

Le temple avait deux frontons, l'un dédié à Phœbus et l'autre à Dionysos, sur les colonnes étaient imprimées des sentences attribuées au sept sages et dont la forme brève, énigmatique, rappelait les réponses de l'oracle; le yvw6i (TsaûTov était la plus célèbre.

Les salles d'attente convergeaient vers l'adyton central ; celui-ci renfermait le trépied d'or trouvé dans la mer par un pêcheur milésien et donné successivement aux sept sages ; il était au-dessus de l'autre sacré dans lequel arrivaient par dérivation les eaux de la fontaine Kassolis ; à côté de lui étaient deux pierres sacrées, l'omphalos, le nombril du monde, et le bétyle, sorte d'aérolilhe apporté à Delphes à une époque très-ancienne ; c'était, disaiton, la pierre que Rhéa avait fait avaler au vorace Kronos, en place de ses fils qu'elle voulait sauver.

Si le rôle politique de l'oracle de Delphes fut énorme, son rôle religieux fut moindre; il ne pouvait guère créer une théologie simple, une unité de doctrine que les aspirations et les mœurs de l'IIellade ne permettaient pas ; en revanche Pytho eût pu avoir une loi, un code de morale,

un crilérium immuable pour juger les actes humains. Rien de pareil n'exista; le respect de la vie et la doctrine babylonienne de la purification, voilà les linéaments caractéristiques delà religion apoUinienne; un meurtre, même involontaire, même commis dans un but de légitime défense, nécessitait une expiation. Apollon s'était purifié après avoir tué le serpent. Certains individus étaient souillés sans le savoir, par le fait d'une tache héréditaire, c'était à l'oracle de la découvrir, de prescrire les cérémonies calhartiques destinées à l'effacer; mais, si des malheurs inattendus frappaient le coupable, les dieux justes et bons n'avaient pas besoin d'être justifiés; la pythie découvrait la faute, indiquait ce qu'il fallait faire pour s'en laver, mais ne répondait pas du pardon ; quand tout avait été accompli selon les rites; il restait une inconnue que l'avenir seul éliminait. Ce dogme à la fois étroit et élastique avait du bon; il était éminemment propre à adoucir les mœurs ; sous d'autres rapports la morale de Delphes était singulièrement relâchée; on était plein d'indulgence pour les erreurs amoureuses : un prêtre d'Héraclès misogyne voué au célibat avait trouvé l'obligation trop dure; l'oracle, au lieu de le maudire, l'excusa et lui imposa une purification anodine ; Timo, prêtresse de Démêler à Paros, avait introduit Milliades dans le temple ; l'oracle déclara qu'elle n'était pas coupable. Les Hétaïres étaient sûres de trouver meilleur accueil dans l'adyton que le chef d'une démocratie qui avait sauvé la Grèce ; Aspasie avait ses ex-voto ; les déviations génésiques obères aux Anciens furent presque toujours pardonnées.

(( L'oracle a mérité qu'on le soupçonnât de quelque complaisance pour l'aberration honteuse qui a déshonoré les siècles les plus glorieux de la civilisation hellénique. De l'aveu des Grecs eux-mêmes, les institutions de la Crête et de Sparte, si hautement recommandées par le dieu de Pytho, ne pouvaient manquer d'induire les natures vulgaires à des tentations dégradantes, et il faut convenir qu'on chercherait vainement dans la biographie d'Apollon l'amour naturel et légitime représenté comme un élément de bonheur » (Bouché- Leclercq) .

Cette absence de principes définis fut probablement la cause de la tolérance d'Apollon à l'égard des philosophes. Jamais Delphes ne prit parti pour une secte ; jamais elle n'essaya de concilier des adversaires, ni d'excommunier personne.

Les oracles (VAsclépios touchaient de si près à la médecine, que nous serons obligés de les étudier plus longuement que les autres institutions du même genre. On a fait dans ces derniers temps sur le culte de ce Dieu des découvertes extrêmement intéressantes, dont nous tâcherons de donner une idée. Dans ses pérégrinations en Thessalie, Apollon mit à mal Koronis, fille du roi Phicgyias. A peine avait-il quitté le pays, qu'elle l'oublia pour le mortel Ischys. Le dieu furieux tua l'infidèle et jeta son cadavre sur un bûcher; heureusement qu'Hermès passant par là eut le temps de faire une opération césarienne j.'ost mortem et de soustraire au feu celui qui fut Asclépios. La colère que Phœbus avait éprouvée contre la mère ne l'empêcha point de porter au fils un intérêt pateinel; il le confia au centaure Chiron qui lui enseigna ce qui se rapporte à notre art; il guérissait les plaies, prescrivait des médicaments contre les maladies internes ;la tradition, qui lui fait ressusciter des morts, ne dit pas qu'il eût une habileté particulière pour découvrir l'origine et les causes des maladies; il donnait spontanément des médicaments sans avoir besoin des procédés qu'emploieront plus tard ses disciples.

Une autre légenile fabriquée pour les besoins de l'oracle d'Epidaure fait naître Asclépios sur une montagne du Péloponnèse où sa mère l'abandonna.

Ces traditions de date récente nous renseignent peu sur l'origine du culte. Les pratiques indiquent une divinité étrangère, babylonienne ou phénicienne; il y avait même en Egypte un dieu médecin dont les oracles firent à une certaine époque une concurrence sérieuse à ceux d'Asclépios. Pour M. Bouché, les attributs de celui-ci indiquent une divinité chtonienne du même âge que Déméter, Posfidon ou Dionysos, divinité dont le culte était si populaire que la suprématie d'Apollon ne put le faire disparaître.

Le serpent n'est pas seulement le symbole de la finesse, c'est l'animal terrestre par excellence, le reptile connaissant les propriétés des plantes et des minéraux que renferment les cavernes. Asclépios est originaire de la Thrace, c'est-à-dire de l'extrême nord; une de ses petites-filles s'appelle ^Egle. De nos jours encore, il y a en Lithuanie une légende très-ancienne d'après laquelle une jeune fille appelée aussi ^gle aurait été mariée à un serpent et changée en sapin après sa mort; c'est à peu de chose près l'histoire de Daphné, Les végétaux constituent un intermédiaire entre la terre, la mer et les hommes. Les serpents s'enroulent au caducée d'Asclépios ; ce sont eux qui donnèrent à Mélampos la vertu prophétique. Ces faits permettent de rapporter à une époque probablement antérieure à l'hellénisme et surtout à l'invasion dorienne le culte d'un Dieu guérisseur. Cette fonction ne fut jamais d'ailleurs le privilège d'un seul. Zeus Hypsistos, Athéna, Hygiea, Hêra elle-même, rendirent plus d'une fois la santé aux malades; c'est Apollon que l'on consulte dans les grandes épidémies; on croyait à Athènes qu'il avait arrêté la peste de 427 ; il possédait un oracle médical en Messénie, un autre dans la grande Grèce sous le nom d'Apollon Koriden; il était directeur général du service delà santé publique dans l'Olympe. Les devins des temps fabuleux étaient aussi médecins. Galien attribue à Orphée un livre sur les médicaments. Mélampos guérit par une préparation ferrugineuse Iphiclos de son impuissance; aux filles de Prêtes qui avaient une manie compliquée d'accidents du cuir chevelu il prescrivit l'ellébore blanc, un exercice forcé et des bains froids. Dakis traita avec succès une Lacédémonienne folle depuis longtemps, Tirésias apaisa des épidémies, Aristée, fils d'Apollon et de la nymphe Cyrène, découvrit le silphium [voy. ce mot).

L'Asclépios divin de Pindare diffère de celui d'Homère; celui-là n'est qu'un roi du pays de Trikka en Thessalie, un élève de Chiron dont les fils formés à la même école devinrent habiles dans l'art de leur père. Cette tradition se développa parallèlement à la première, le héros eut des enfants et des petitsenfants; les connaissances scientifiques leur furent transmises. Au berceau de la famille, à Trikka en Thessalie, une dynastie d'Asclépiades se maintint longtemps prospère. Au premier siècle, Hérennius Philon parle avec respect de ceux de Trikka auxquels il emprunte une formule. Puis les descendants du Dieu se répandirent au loin; il y en avait dans le Péloponnèse, l'Asie Mineure, parfont où l'on trouvait des temples d'Asclépios, et c'est là ce qui a fait prendre les Asclépiades pour les missionnaires et les agents du culte. La médecine grecque a été d'abord toute laïque. Douze médecins au moins ont été connus sous le nom d'Asclépiade ; le plus célèbre fut Asclépiade deBithynie qui vivait à Rome du temps de César. La divination tenait peu de place dans la pratitjue de tous ces gens; ils apprenaient de très-bonne heure à leurs enfants l'anatomie et s'efforçaient de leur inspirer le respect de leur art. Au douzième siècle de notre ère, Tzetès a connu

des Asclépiades dont les archives de famille remontaient à une haute antiquité'. Quand l'émigration diminua le nombre des rejetons authentiques d'Esculape, on eut recours à l'adoption ; des élèves étrangers furent admis aux leçons contre rétribution ; ils prêtaient à la fin de leurs études le serment connu sous le nom de serment d'Hippocrate.

Les Asclépiades invoquèrent leur ancêtre à titre de protecteur, comme les médecins du moyen âge invoqueront saint Luc, saint Corne et saint Damien; ils lui faisaient des sacrifices individuels ou collectifs, mais c'étiiit tout. Pourtant la divination asclépienne était bien médicale ; le fils de Koronis fut de tous les dieux celui dont le rôle fut le plus clair, dont les oracles furent le mieux limités. Zeus, Déméter, Dionysos, parlaient à propos de tout; Asclépios ne répondait qu'aux malades ou à ceux qui l'interrogeaient en leur nom; c'est pour cela que son culte, sans avoir l'importance de celui d'A[)ollon, ni l'antiquité de celui de Zeus, faisait aussi étroitement qu'eux partie de la vie grecque.

A peu de chose près, l'organisation intérieure, la hiérarchie sacerdotale, étaient les mêmes partout; nous suivrons ici un travail de M. Girard, le plus savant et le plus nouveau que nous possédions sur la matière.

Le prêlre d'AscIépios était nommé pour un an au suffrage populaire. Il était responsable devant le peuple de l'exécution des rites sacrés; responsabilité sérieuse dans une ville qui avait condamné à mort son meilleur général pour bris de quelques hermès de carrefour. Les invocations privées, les cérémonies publiques, avaient lieu sous sa surveillance, il prenait soin que le lit d'AscIépios et d'Uygiea fut toujours garni de molles couvertures; il présidait la commission administrative, inventoriait les offrandes, rédigeait les archives du temple. Ce prêtre était aidé comme à Delphes par un appariteur dont l'importance était en quelque sorte proportionnelle au nombre des visiteurs.

Au début, le zacore fut un sacristain balayant le temple, parant les statues, allumant les lampes et les éteignant. Dans la suite, le zacorat devint une dignité ; la consécration des ex-voto, au besoin la composition d'hymnes sacrées, étaient de son ressort. Plus bas se trouvaient des personnages occupés à titres divers ; aux Epidauria figuraient des femmes portant les corbeilles et les vases sacrés, fonction accidentelle et somptuaire confiée souvent aussi à des enfants. Les dignitaires qui présidaient les mystères d'Eleusis avaient la haute surveillance sur le culte d'AscIépios à Athènes.

Le temple proprement dit consistait en une chapelle de petite dimension, magnifiquement ornée; au fond se dressaient les statues du Dieu. A Epidaure, une d'elles était l'œuvre de Kephiso, fils de Praxitèle; une autre était due au ciseau du fameux Thrasymède de Paros. Asclépios était ordinairement représenté assis sur un siège d'ébène, il avait une barbe d'or, et le caducée à la main; un chien était assis à ses pieds. D'autres fois, on voyait à côté de lui des statues de héros. M. Girard parle d'un certain Polycrilos qu'il considère comme un fameux médecin de Mandés vivant du temps de Conon; tout cela était complété par des lampes et des trépieds.

La chapelle était entourée de portiques servant d'abri aux malades; au milieu se trouvaient les fontaines sacrées et des statues. Le culte d'AscIépios n'eut jamais à Athènes l'éclat de celui des grands dieux; il consistait en temps ordinaire en sacrifices dont la nature et l'époque nous sont inconnues; puis il y avait deux solennités périodiques : les Epidauria et les Asclépiéia. Les premières avaient lieu vers la fin de l'été pendant le mois de bœdromion, à l'époque des

mystères de De'me'ter et de Koré; on disait qu'autrefois Asclépios avait fait le voyage d'Epidaure à Athènes exprès pour s'y faire initier, de sorte que, pour perpétuer le souvenir, on avait établi des fêtes en son honneur à cette date. Le 17 avait lieu la veillée après une théorie dans laquelle les statues des divinités en question, promenées d'oratoire en oratoire autour de l'Acropole, restaient un certain temps dans celui d'Asclépios. Les autres fêtes avaient lieu au commencement du printemps, elles précédaient celles de Dionysos, étaient accompagnées de chants, de jeux dont les prix furent haute ment appréciés. Hors de là, on venait prier à volonté dans le temple et offrir des sacrifices.

Les oracles étaient rendus selon un mode constant : les malades entendaient la voix du Dieu pendant le sommeil ; l'incubation oniromantique fut la pratique fondamentale de la divination médicale; il n'y avait point d'agent intermédiaire comparable à la pythie. Le consultant s'endormait, Asclépios lui apparaissait et lui donnait ses instructions. Voici comment les choses se passaient au moment des cérémonies dont nous avons parlé: Une foule de malades et de pèlerins de tout âge se pressait sous les portiques; le premier jour était consacré aux purifications, aux sacrifices, puis on faisait brûler sur les autels des gâteaux au miel et au vin ; il paraît que la flamme ne les dévorait pas tous. Dans le P/m/ws d'Aristophane, l'esclave Karion, qui raconte une veillée sainte, aperçut le prêtre sanctifiant ceux qui restaient et les fourrant dans un sac. On déposait en même temps des fruits, des figues sèches, sur une table, puis on sacrifiait des bœufs, des porcs, des volailles ; on chantait des hymnes, on priait jusqu'au soir. A ce moment, des lampes étaient allumées sous les portiques ; les suppliants qui avaient apporté des couvertures et des provisions pour la nuit s'étendaient sur des lits de feuilles préparés par les serviteurs du temple ; le zacore éteignait les lumières et chacun attendait dans un religieux silence le sommeil et le dieu. Le Jendtmain, dès l'aube, c'était une véritable cohue; chacun racontait ce qu'il avait vu : certaines prescriptions devaient être accomplies sur place, d'autres se faisaient hors du temple ; tout se terminait par des sacrifices et la consécration des ex-voto.

Les plaisanteries des satiriques n'empêchaient point les Asclépiéia de prospérer. 11 y avait à celui d'Epidaure assez de statues, d'ex-voto précieux, pour (|ue les généraux et les proconsuls romains, Mummius en particulier, n'aient pas dédaigné de les réquisitionner.

Le temple de Cos renfermait deux chefs-d'œuvre d' A pelle, l'Antigone et l'Anadyomène. A Pergame, l'Asclépiéion fondé par les Attalides était un rendezvous de lettrés, d'érudils. Les rois y venaient souvent ; un d'eux, Attalos Philométor, avait réuni dans les jardins toutes les plantes vénéneuses que renferme la flore de l'Asie Mineure; il les cultivait lui-même, étudiait avec une véritable passion leurs propriétés, cherchait leurs antidotes, jugeant probablement que la science des poisons doit faire partie de l'éducation de tout monarque habile.

Le culte d'Asclépios eut comme celui de son père trois siècles de décadence ; les riches Romains des premiers temps de l'empire allaient à Épidaure comme on va aujourd'hui dans une station thermale, sûrs d'y trouver un paysage charmant, un air pur, une société choisie.

La foi aux légendes était bien morte; on pillait les cités saintes, sans crainte. Un des meurtriers de César fit couper les arbres de Cos, pour construire des galères. L'Anadyomène alla orner les jardins d'Auguste; puis des accidents

telluriques formidables s'ajoutèrent aux guerres civiles. A cent ans d'intervalle, la patrie d'ilippocrate fut éprouvée deux fois par un tremblement de terre; on eût dit que les divinités pélasgiques voulaient prendre leur revanche et renverser les temples de leurs successeurs. Le christianisme n'épargna pas plus le Dieu guérisseur que les autres, Cos devint le siège d'un évéché, Ejjidaure fut délaissée. Pour l'Athènes chrétienne et byzantine du cinquième siècle le lurhp n'était plus Asclépios, mais un réformateur juif supplicié quatre cents ans auparavant el qu'on disait fils non de Zeus, mais de Jcbovah.

Quelle a été rinlluence du culte d'Asclépios sur le développement et les progrès de la médecine? Faut-il croire, avec Daremberg et Malgaigne, que ses prêtres n'étaient que d'habiles escrocs vivant de la niaiserie puhlique? Doiton admettre avec M. Girard que l'Asclépiéion était un hôpital civil et religieux oîi les riches venaient chercher d'utiles conseils, oii les pauvres trouvaient un asile, où les médecins se rendaient pour puiser de salutaires inspirations? Ces opinions ne nous paraissent ni l'une ni l'autre absolument justes. Nous concevons difficilement un hôpital dans lequel les malades icposeraJent une seule nuit sur un lit de feuilles.

Dans aucune inscription, dans aucun inventaire, il n'est question de dispositions accessoires, de frais de nourriture, de logement; on a trouvé dans les ruines de Pompéi, el même à Paris, des instruments de chirurgie; on n'en a pas trouvé au voisinage de l'Acropole. Le Dieu guérissait parfois et ne soignait pas. Les insuccès ne compromettaient ni la foi, ni sa réputation, car il gardait son libre arbitre; avant de rendre la vue à Plutus il exaspéra l'oplilhalmie d'un autre.

Asclépios donne aux riches comme aux pauvres des conseils, il réclame d'eux des cérémonies purificatrices, des offrandes ; on était nécessairement moins exigeant pour les malades de la secomie catégorie, mais c'était tout. Y a-t-il dans tout cela rien qui ressemble à une insiitulion de bienfaisance? Les Asclépiéia étaient des établissements purement religieux; ils ne servaient qu'indirectement au soulagement des misères organiques ; on ne recevait au voisinage du temple d'Epidaure ni mourants, ni femmes en couches.

D'un autre côlé il est bien difticile de croire que tout fût fraude ou charlatanisme. M. Girard s'est demandé si le prêtre était médecin, et conclut par la négative. Le sacerdoce étant conféré à l'élection, rien n'indique que le choix des candidats fût limité. Nous sommes trop disposés, quand nous parlons d'un médecin de l'antiquité, à raisonner comme s'il s'agissait des temps modernes; à faire de la médecine une fonction régie par des lois analogues à celles d'aujourd'hui.

Piien ne dit que les pontifes d'Esculape fussent médecins, c'est-à-dire fissent avant leur élection métier d'aller voir les malades et de leur donner des soins; rien ne dit non plus qu'il n'eussent pas des connaissances sérieuses en pathologie et en thérapeutique. La nature même de leurs fonctions en exigeait. Comment prévoir sans cela un accouchement ou une mort imminente?

Les atchives des temples relataient minutieusement les songes, les maladies, les remèdes appliqués. Eût-il été possible de les tenir sans connaissance des termes techniques? Puis il fallait prêter la main à l'exécution des ordres du Dieu; il ordonnait souvent des sacrifices, des pèlerinages; mais les douches, les affusions froides, les potions, appartenaient aussi à sa thérapeutique, Aristide dut se baigner en plein hiver; s'il n'eût jamais rien vu de pareil, il est peu probable qu'Asclépios lui eût donné ce conseil ; mais à Rome, qu'Aristide venait

de quitter, la méthode du Marseillais Charmis n'était pas oubliée, et Charmis avait fait des miracles en faisant plonger dans l'eau glacé de vieux consulaires qui grelottaient avec ostentation.

Les prêtres étaient les premiers onirocrites de la divination asclépienne ; c'est à eux que les fidèles racontaient leurs visions; un songe d'Aristide à Pergame lui ordonnait une saignée de 125 livres, ils refusèrent de la faire. Que la médecine des temples fût exercée par les prêtres, par le zacore ou des praticiens libres, la chose importe peu. La divination que nous venons de voir touchait certainement à la science par plus d'un côté, ses édifices étaient ordinairement dans des conditions hygiéniques favorables. (( Tout était disposé de manière que l'air y fiit salubre et vivifiant. Tantôt ils étaient situés sur des éminences, tantôt on les cachait dans des gorges boisées pleines d'acres senteurs. Rien d'enclianteur comme le site de l'Amphiaraion, tel qu'il nous apparaît encore aujourd'hui. Le temple et ses dépendances étaient bâtis dans un vallon étroit, sur le bord d'un torrent; d'épais bouquets d'arbres protégeaient le sanctuaire; l'eau courante, la verdure et la bonne odeur de pin qui parfume l'air font encore de ce ravin que les modernes appellent Mavrodilissi un charmant lieu de repos. Si l'AscIépiéion d'Athènes manquait de cette pittoresque parure qui donne aux monuments de beaux ombrages, il rachetait ce désavantage par sa position élevée. De ses deux terrasses on découvrait la plaine d'Athènes jusqu'au golfe de Phalère, Egine et les montagnes lointaines de l'Argolide. Quand on parcourt aujourd'hui les ruines du sanctuaire, qu'on se promène parmi ces marbres dorés, seuls restes de tant d'édifices, on comprend bien tout ce que devaient avoir de récréant pour les malades ce magnifique panorama, ce chaud soleil et cet air pur qui, de nos jours encore, baigne l'Attique et dont la transparence étonne » (Girard).

Les prêtres n'exécutaient point à l'aveugle les prescriptions divines, mais les interprétaient, faisaient souvent bon marché de la lettre ; au besoin les malades étaient adressés à des médecins voisins ou éloignés ; l'AscIépiéion était un simple établissement balnéaire. Les moyens physiques, l'hydrothérapie, la gymnastique, formaient la base de la médication. A Pergame, on employait la fi.igellation et le massage, les strygiles ou étrilles, si usitées dans l'apothérapie antique, en venaient.

Le culte d'Asclépios ne fut donc point un simple tissu de jongleries; ses temples ne furent ni des hôpitaux, ni des écoles, mais des instituts religieux autour desquels se groupèrent des praticiens instruits. Ses oracles ne proscrivirent i)as plus la médecine vraie que ceux d'Apollou ne proscrivirent la philosophie; les guérisons miraculeuses n'empêchèrent pas Hippocrate d'observer à l'ombre du sanctuaire de Ces ; ce fut le Dieu lui-même qui décida la vocation de Galien.

Asclépios eut des concurrents : Trophonios et Amphiaraos, dont les temples étaient en Béotie, parlaient aux malades, les guérissaient parfois ; l'Égyptien Sérapis emprunta sa méthode. Ces cultes restèrent locaux ; ils avaient contrEi eux l'inconstance de leurs prati(|ues. A l'antre de Trophonios, les cérémonies ressemblaient à une initiation magique. Le consultant devait passer un certain temps dans les temples du bon Génie ou de la Fortune, puis faire des ablutions et des sacrifices ; le dernier était celui d'un bélier noir à la suite duquel on apprenait si le Dieu répondrait. En cas d'affirmation, deux enfants de douze à treize ans conduisaient le suppliant au ruisseau d'Hertzyma, où il était

lavé, frotté d'huile, puis il buvait les eaux de la fontaine Mnémosyme, faisait une longue oraison devant la statue de Troplionios, sculptée, disait-on, par Dédale, descendait avec une échelle jusqu'à l'ouverture latérale de l'antre et y introduisait la jambe; le Dieu attirait le reste du corps. « Quand je fus descendu dans l'oracle, dit un certain Tiniarque de Chéronée, contemporain de Platon, je me trouvai d'abord entouré d'épaisses ténèbres. Je fis une prière et restai longtemps couché sur le sol. Je ne me rendais pas bien compte à moimême si j'étais éveillé ou si je faisais un songe ; seulement il me sembla qu'à la suite du biuit qui éclatait les sutures de mon crâne s'étaient disjointes et laissaient passage à mon âme ». Cette description montre que le dieu de Labidée rendait diflicilement ses oracles; qu'il aimait à frapper les imaginations; que l'incubation préparée par des libations ne ressemblait point à la veillée sacrée d'Épidaure; ce culte est effrayant comme celui d'Hécate. Certains individus sortaient avec une incurable mélancolie ; beaucoup consultèrent Asclépios ou Pytho sur les moyens de s'en guérir; un envoyé de Demelrius mourut dans l'Adyton; les prêtres déclarèrent qu'il y était entré avec des pensées sacrilèges : n'était-ce point plutôt parce que l'absorption de breuvages stupéfiants faisait partie des cérémonies préparatoires, ou parce que les fidèles étaient soumis à des inhalations toxiques ?

Nous ne savons rien des rites suivis à l'oracle d'Ampbiaraos, si ce n'est que ceux qu'il guérissait étaient obligés de jeter dans la source des pièces d'or et d'argent. Sérapis* devint presque hellène sous les Lagides. A cette époque aussi il acquit de la puissance médicatrice. La divination thérapeuti(|ue ne paraissait pas tenir une grande place dans la religion des Égyptiens; leurs mé«lecins étaient nombreux du temps d'Hérodote. Dans les ruines des temples de Denderah, de Karnak et de Louqsor, se trouvent des dessins représentant des opérations chirurgicales; le papyrus d'Ebers contient une sorte de traité des maladies des yeux; d'après Pline les fleurs de la plante appelée corchoun, qui sont employées contre la morsure des serpents, l'éiaicnt aussi dans les troubles de la vue; on a même trouvé des dents artilicielles sur une momie. Tous ces monuments prouvent qu'il existait une médecine expérimentale sur les bords du Nil. Elle avait un caractère sacré et c'est ce qui l'immobilisa. Les secrets étaient renfermés dans un livre saint, on aurait puni de mort celui qui aurait tenté d'y rien changer (Diodore). Ce manuscrit, dit l'un d'eux, a une origine divine. Il donne le traitement d'une maladie appelée uchet d'après un vieux papyrus trouvé sous les pieds d'Anubis à Letopotis et dédié à Zazali, roi de la haute et de la basse Egypte. Un autre papyrus du Muséum de Berlin appartenait, d'après Brugsch, à la bibliothèque médicale du temple de Plah à Memphis, qui existait encore du temps de Galien.

La médecine égyptienne avait donc une origine surhumaine, et formait un ensemble doctrinal auquel il était interdit de toucher. Les temples d'Anubis d'Isis ou d'Osiris, étaient des dépôts, des archives; ce n'étaient ni des instituts manliques, ni des écoles. S'il y avait une divination médicale chez les anciens Egyptiens, celte divination ne ressemblait pas à celle que nous avons vue en Grèce, on ne pourrait la comparer qu'aux livres sibyllins; tous ceux qui l'exerçaient remplissaient le rôle d'exégètes sur des vieux textes naturellement obscurs. H n'est pas extraordinaire que sous les successeurs de Cambyse les

* Malgré leur différence d'origine, le Sérapéon et VAsclépion sont souvent conrondiis dans le langage usuel.

clioscs soient restées ce qu'elles étaient; après avoir perdu leur indépendance, les Égyptiens conservèrent leurs usages, leur civilisation, plus avancée à coup sûr que celle des Iraniens leurs vainqueurs.

Après la fondation d'Alexandrie et l'émigration des Grecs, ce fut autre chose; les nouveaux venus apportaient des arts perfeclionnés, des cultes somptueux ; les livres sacrés perdurent leur prestige, on guérit sans eux; les dieux euxmêmes s'en mêlèrent. Les Égyptiens, ne pouvant adopter Asclépios qui n'était ni de leur pays, ni de leur race, commencèrent par consulter Isis, puis ils allèrent chercher Sérapis en Asie. Yespasien fit des miracles grâce au dernier; il guérit un aveugle en lui crachant dans les yeux et un hoiteux en lui touchant la cuisse; Sérapis moins heureux ne put rien contre l'affection qui tourmentait Caracalla; plus tard, ses stalues tomhèrent sous les coups de la populace chrétienne, et ses prêtres changèrent de culte. A partir du quatrième siècle de notre ère la divination médicale n'eut plus de sanctuaires.

Les méthodes usitées à Delphes et à Epidaure se retrouvent dans beaucoup d'autres temples. A Dodone l'oracle de Zeus avait ses pythies, les pilciades qui parlaient aux consultants du haut du chêne sacré; il avait ses prophètes, les Selloi. Mais il employait encore des procédés clcromantiques et une sorte de bassin de bronze, sur lequel venaient frapper des espèces de billes métalliques ; on devinait par les sons.

L'exlispicine était en honneur à Olympie dans le temple de Zeus Amnon ; à Paphos, où la blonde Aphrodite avait ses oracles, on devinait par incubation; dans le temple de Pluton à Characa, le dieu des morts était transformé en rival d'EscuIape, il guérissait, donnait des conseils ; il n'était même pas nécessaire de venir comme à Athènes faire la veillée sacrée; les prêtres s'en chargeaient et rapportaient à leur client ce qu'ils avaient entendu.

La cleidonomancie était un procédé très-apprécié dans les temples d'Hermès.

« Il y a à Pliarœ, dit Pausanias, une statue d'Hermès avec barbe : elle est en marbre, de forme carrée, de grandeur moyenne et posée à nu sur le sol. L'inscription qu'elle porte dit qu'elle a été dédiée par le Messénien Simplas. On appelle cet Hermès Agoracos, et près de lui a été installé un oracle. Devant la statue se trouve un foyer également en marbre, autour duquel sont scellées au plomb des lampes de bronze. Celui donc qui veut consulter le dieu arrive vers le soir, brûle de l'encens sur un brasier, puis, ayant versé de l'huile dans les lampes et les ayant allumées, place sur l'autel, à droite de la statue, une monnaie du piiys qu'on appelle chalcons, et s'approche du dieu pour lui poser à l'oreille la question qui l'amène; après quoi il quitte l'agora en se bouchant les oreilles. Une fois hors de l'agora, il ôte ses mains de ses oreilles, et la première voix qu'il entend, c'est la réponse de l'oracle ».

Il en fut des oracles comme de toutes les institutions humaines ; nous avons vu la grandeur et la décadence de celui de Pytho ; d'autres, subissant des vicissitudes encore plus tristes, devinrent des marchés ou quelque chose de pis. Les noms d'Atlièna la vierge guerrière, ou d'Héra la matrone digne et sévère, servirent d'enseigne à des tripots et à des lupanars.

III. Divination chez les Romains. Auprès de la divination grecque la divination officielle des Romains fait piteuse figure. Cliez les premiers, il n'y avait ni restriction, ni réglementation; un devin faisait concurrence à un autre; Délos se dressait en face de Delphes : Pergame en face d'Épidaure. Ces rivalités,

cette confusion, pouvaient convenir à l'esprit centralisateur des Romains. Militaires, ingénieurs, agronomes, ils ne furent jamais artistes; ils voulurent tout régler, jusqu'au besoin instinctif de protection de l'Iiomme, jusqu'à sa défiance de l'avenir. Les méthodes officielles de divination à Rome n'étaient même pas nées sur place, elles venaient de l'Etrurie ou de la Grande Grèce. Une bizarre légende nous a été léguée par les pamphlétaires chiétiens des premiers siècles, celle des augures ne pouvant se reg;nder sans rire. On en parle comme de jongleurs débitant des prophéties dont ils se moquaient les premiers. Les augures n'étaient pas des devins; c'étaient des magistrats jouant un rôle important dans la conservation des traditions romaines ; des conseillers d'Etat dont les décisions pesaient d'un poids réel sur celles des consuls ou du Sénat. Prendre les auspices, c'était reconnaître si les signes observés étaient ou non favorables, si les dieux n'avaient pas reçu quelque offense publique, si dans l'acte qu'on allait entreprendre on n'aurait pas à compter avec leur courroux. Il y avait des jours néfastes, marqués antérieurement par des signes de la colère des dieux et dans lesquels la vie publique était suspendue.

L'histoire des augures commence avec celle de Rome; certains auteurs prétendent que Homulus en choisit un dans chaque tribu. Tito Live ne les fait remonter qu'au pieux Numa. Pendant toute la durée de sa royauté le souverain le nomma directement; après la chute des Tarquins, le collège se recruta lui-même. Comme toutes les fonctions importantes, celle-ci appartenait au patriciat. Quand les plébéiens revendiquèrent leur part des charges publiques, ils voulurent qu'elle fût accessible à tous; elle le devint par la loi 0'>^ulnia 500 ans avant notre ère. Deux siècles plus tard la loi Cornelia, dont Sjlla fut l'inspirateur, enlève l'éleftion à l'assemblée du peuple. César, par la loi Attia et la loi Julia, la restitue en principe aux Comices; cela ne l'eiiipêche nullement de nommer lui-même des augures ; en sa qualité de grand Pontife, Octave n'eut garde de renoncer à ce privilège ; pendant tout le reste de l'empire l'augurât fut une magistrature de second ordre conférée par le maître. La prise des auspices, l'inauguration, c'est-à-dire la consécration du territoire ou des édifices publics, étaient des actes religieux au premier chef; à l'époque de sa plus^-rande prospérité, le collège des augures voulut acquérir une enlière autonomie et se rendre indépendant du Pontificat; cette tentative fut malheureuse: celui qui l'avait entreprise fut désavoué par le peuple, et depuis lors on ne la renouvela pas.

Comme la plupart des autres fonctions romaines, celles-ci étaient gratuites ; les seuls privilèges qui y fussent attachés, c'était la dispense des corvées et du service militaire, sauf en cas de tumulte gaulois ; peu à peu des abus finirent par se glisser dans l'institution ; une loi de 193 réclame des augures le paiement de leurs impôts, que depuis longtemps ils se dispensaient d'acquitter.

Les revenus du Collège étaient peu considérables ; il avait près du Capitole quelques biens qu'on vendit lors de la guerre contre Mithridute ; puis l'État couvrit les frais. L'assemblée générale avait lieu dans l'augiuMcle du Capitole le premier jour des nones de chaque mois ; la nomination de nouveaux membres était fêtée par des banquets. On servit pour la première fois du paon à celui qui fut donné par Hortensius; les décrets auguraux formaient un Codex dont on fit plus tard des extraits de manière à permettre aux derniers élus de s'acquitter de leur emploi sans irrégularité.

La prise des auspices était la fonction principale des augures; ils ne les prenaient pas eux-mêmes, mais, pour que l'opération fut régulière, il fallait

la présence de l'un d'eux. Aux armées le Collège déléguait comme mandataires des agents inférieurs appelés pullarii.

Qu'était-ce donc qu'un auspice? Un signe quelconque perçu à la suite de cérémonies délerminées dans un temple. Celte divination est mixte, comme les oracles helléniques. 11 y a cependant une différence; la mantique romaine tenait le milieu entre la coscinomancie et les procédés grecs.

Nous n'avons vu ni à Delphes, ni à Épidaure, ni même dans Athènes, aucune condition spéciale pour la construction du temple, aucune relation nécessaire entre lui et le monde extérieur. L'architecture, la sculpture, la peinture, concourent à son ornementation; on hâtit simplement l'édifice en un lieu consacré par une tradition vénérée. La théologie toscane rayonne autour de la théorie géométrique du temple; l'univers est un temple dont le ciel constitue l'étage supérieur, la terre et ses profondeurs les deux autres. Pour entrevoir les desseins des Dieux, il faut s'orienter, prendre une position analogue à la leur, observer les choses comme eux; le temple n'est plus un monument commémoratif, c'est un observatoire ayant son méridien, son équateur, son périmètre. Le premier était constitué par la ligne droite passant directement au-dessus de la tête lorsqu'on regarde le midi ; puis la ligne décumane perpendiculaire sur celle-ci. S'agissait-il d'établir un camp, de limiter un territoire, de fonder une ville, de régler un ordre de bataille, il fallait toujours partir de la disposition originelle du temple. Au début le joomer/Mm, c'esl-à-dire le périmètre, était circulaire comme riiorizon, un des plus anciens temples de Rome consacré à Vesta eut cette forme ; plus tard des difficultés mati rielles de tracé firent abandonner la circonférence pour le carré et le rectangle, dont les médianes représentaient le carJo, c'est-à-dire le méridien et sa perpendiculaire.

La ville constituait le temple urbain dont le centre était l'auguracle du Capitole. Il serait difficile de méconnaître la ressemblance de la théorie divinatoire des Chaldéens et de celle des Toscans.

La cosmographie astrologique à pour vassales terrestres ou organiques la géomancie et la chiromancie ; la terre, les viscères, les éminences mêmes de la main, sont autant de satellites des astres; les signes fournis par les uns et par les autres sont assujettis à la même exégèse. Le temple romain était divisé par ses médianes et ses diagonales ; il était extrêmement facile, lorsque les circonstances l'exigeaient, de multiplier les lignes secondaires ; c'est ce que l'on fit, et l'on eut des espaces analogues aux réceptacles planétaires du zodiaque et dont la connaissance minutieuse fut plutôt le privilège des aruspices, héritiers des traditions toscanes, que celui des augures.

La limite du temple une fois fixée était pour ainsi dire immuable; il fallait pour l'augmenter des circonstances exceptionnelles; ceux-là seuls qui avaient étendu le territoire de la République en avaient le droit. Lorsque les conditions préliminaires avaient été remplies, on procédait à l'inauguration par des prières et des sacrifices ; cette consécration n'était pas définitive, il fallait la renouveler à intervalles fixes; c'est ce qu'on appelait la libération du temple; malheur au propriétaire qui avait fait bâtir trop près du pomcrium ou sur le parcours des lignes cardinale et décennale! Le Collépe augurai réclamait impitoyablement la démolition de l'immeuble. Il y avait de temps en temps une sorte de jubilé, mais il fallait pour qu'on put l'accomplir en toute sécurité des conditions si nombreuses qu'elles furent très rarement réunies. Vaugiirium salutis n'était régulier qu'en cas de complet silence, c'est-à-dire si la paix régnait au dedans

comme au dehors, s'il n'y avait ni guerre ni menace de discorde civile. Sous le consulat de Cicéron (64 av. notre ère), les gens timorés trouvèrent que les conditions étaient mal remplies et s'attendirent à de tiistes choses ; la conspiration de Gatilina montra bientôt que le silence n'était que le calme précurseur de l'orage. Après Actium, Octave en lit un autre; il y en eut encore sous Tibère et sous Claude. Ces solennités ont peu d'importance pour l'histoire du Collège.

A chaque magistrature nouvelle le titulaire devait prendre les auspices dans la forme prescrite. C'était l'augure qui réglait le rituel, c'était lui qui présidait à la construction de la tente placée eu avant du temple, qui déclarait sous sa propre responsabilité que tout était régulier ; un rien suffisait pour obliger à un ajournement. Lorsque la tente augurale était orientée comme le temple et percée d'une ouverture vers le midi, l'auspicant s'y plaçait, s'asseyait sur une pierre solide, regardait J'iiorizou et prononçait le legum dictlo sacramentel, c'est-à-dire renonciation du signe ou du phénomène qu'il attendait comme auspice. L'augure à sa gauche, la face tournée vers l'orient, répondait. Pendant la cérémonie un silence absolu était indispensable ; le craquement d'un meuble, une expulsion bruyante de gaz intestinaux, suffisaient pour vicier l'auspice, et tout était à recommencer.

Au début le choix des signes fut assez étendu : des météores, le vol des oiseaux, pouvaient être réclamés et attendus ; plus tard on s'en tint à l'ornithomancie ; le pivert et l'orfraie étaient des oiseaux dont on observait à la fois le vol et le cri, puis venaient le vautour, l'aigle, la buse pour le vol seul, le corbeau, la corneille, la chouette pour le cri. Une méthode aussi simple était capable de fournir des présages défavorables et plus souvent encore de n'en donner aucun. Supposons qu'un consultant eût pris la buse pour auspice, attendrait-il que l'un de ces oiseaux volât de l'est à l'ouest, par exemple, dans le champ de la vision? Un tel procédé eût été pénible et long; le peuple romain était trop actif pour pousser loin la dévotion ; il voulait bien consulter ses dieux, leur demander s'il ne les avait pas offensés, mais à condition que ceux-ci répondissent non ou se laissassent apaiser par une expiation facile et surtout prompte ; jamais une interdiction augurale n'eût pu relarder d'une heure la marche d'un corps d'armée. Plus on alla, plus la prise des auspices perdit son caractère mantique pour devenir une cérémonie religieuse. Il y a dans les loges maçonniques une formalité singulière et probablement très-ancienne qui peut donner l'idée du rôle des augures. Lorsque l'ordre du jour est épuisé, le Vénérable adresse la question suivante à un des ofticiers placés vers les colonnes qui correspondent aux points cardinaux : Frère qui décorez la colonne de l'Orient, à quelle heure les apprentis terminent-ils leurs travaux? Le frère interrogé transmet la question à son voisin, qui la transmet à un autre jusqu'à ce qu'elle arrive à la dernière colonne, où l'on fait invariablement cette réponse : « A minuit, Vénérable. — Quelle heure est-il? — Minuit précis. » Le Vénérable déclare l'atelier fermé. Minuit est l'heure sacramentelle nécessaire pour une clôture ; c'est elle qu'on annonce sans prendre la précaution d'interroger la pendule. Les augures procédaient de la même manière. Je veux que le vautour me soit à auspice, disait le consultant. — Soit. — Le vautour vole-t-il de l'est à l'ouest? — Il y vole. Le plus souvent, il n'y avait pas de vautour. On en arriva là par suite de cette idée : que les dieux permettent ce qu'ils ne défendent pas, qu'ils sont satisfaits, s'ils ne se déclarent point offensés. On faisait mieux, on

DICT. ENC. XXX. 5

6o DIVINATION.

préparait les réponses. Les cérémonies de l'auspication civile eussent été longues dans les camps ; on les limita à une variété de cléromancie plus simple que ralectryromancie hellénique, chaque général emportait des poulets sacrés. Le jour où la cérémonie avait lieu, on les lâchait dans un enclos où du grain avait été répandu ; s'il se jetaient dessus avec avidité, l'auspice était favorahle ; pour être plus certain du succès on les faisait jeûner plusieurs jours d'avance. Cette reclitication du hasard se retrouve à chaque instant; il était de très-mauvais augure quand le cheval qui conduisait un juge à son poste fientait pendant le trajet ; les magistrats prirent l'habitude d'aller à pied.

Cette divination aussi pauvre que celle des Juifs ne put pas mieux satisfaire les exigences populaires; mais Rome ne connut ni l'intolérance, ni le fanatisme enthousiate ; plus tard seulement, quand l'étranger déborda sur elle, quand les mercenaires occupèrent la première place dans les milices, quand les traditions barbares menacèrent d'étoufter les souvenirs nationaux, on essaya d'arrêter le flot qui montait. Dès le temps des rois, il y eut à Rome des devins étrangers si nombreux qu'ils finirent par former une corporation. L'art des aruspices était un art toscan, à la fois précis et confus simple et mystérieux. De temps immémorial la divination avait été en honneur en Etrurie; elle était cultivée surtout par les patriciens ; le lituus fut un attribut des lucumons ; le litiius, c'était le bâton symbolique, l'espèce d'équerre qui servait à tracer les lignes d'orientation du temple; peu à peu l'art se popularisa; il devint profession et du même coup les grands l'abandonnèrent. Du temps de Numa il en était déjà ainsi ; Attus Navius, qui coupa dit-on, une pierre avec un rasoir, n'était autre chose qu'un aruspice étrusque. Les Romains employaient un peu malgré eux ces étrangers, qui avaient la sjjécialité d'expli([uer les prodiges; pour peu que l'horizon politique s'assombrît, ils délaissaient une ville qui cessait d'être sûre pour eux.

En 595, à l'époque du siège de Veïes, il y eut sur la terre, dans les airs, des phénomènes si singuliers que tout le monde les tint pour prophétiques. Comme il n'y avait personne pour les expliquer, il fallut envoyer des^ambassadeurs jusqu'à Delphes. La paix rétablie, on eut recours à un procédé plus suret moins coûteux : l'Étrurie reçut quantité de jeunes Romains qui venaient apprendre ses arts ; elle fut leur véritable école divinatoire. Les aruspices étaient également versés dans l'auspication et le cérémonial des augures. Un d'eux n'hésita pas à prévenir le père des Gracques d'une irrégularité qu'il avait commise. Celui-ci protesta avec une orgueilleuse fierté: Comment toi, étranger et barbare, connaîtraistu mieux notre rituel qu'un augure romain? l'augure romain avait pourtant tort. Sylla avait constamment avec luil'aruspice C. Poslumius; celui de César s'appelait Spurius. Après la guerre sociale, l'annexion définitive de l'Étrurie et l'admission de ses habitants au droit de cité firent cesser l'anomalie qui avait laissé jusque-là l'institution sans existence légale. Il y eut sous Claude un collège subordonné au pontificat et venant immédiatement après celui des augures; la compétence de ses membres fut fixée: un ordre du jour d'Aurélien défendait de réclamer aucune rétribution aux soldats aruspices militaires.

L'aruspicine étrusque tenait de la divination et de la magie ; les aruspices interprétaient les signes, conjuraient leurs effets; c'étaient des prêtres d'une religion à lites sombres. Leur compétence se bornait aux phénomènes célestes, à l'extispicine, à la procuration des prodiges. Le signe mantique par excellence était la foudre ; dans son observation ils savaient tirer habilement parti de la théorie géométrique du temple. Comme celui des Romains, leur temple était

tourné vers le midi ; pour eux comme pour les Grecs les dieux Asars résidaient à l'extrême nord. Certaines foudres étaient naturelles, d'autres surnaturelles ; il fallait les distinguer; puis chaque dieu avait la sienne ; Jupiter en possédait trois. On tenait compte du moment, du jour, de la forme de l'éclair, du coup de tonnerre, de la position par rapport au temple; toutes ces données, sujettes à une infinité de variantes, furent coordonnées par le stoïcien Posidonius.

Si l'étincelle frappait la terre, les aruspices devaient l'enterrer et consacrer le lieu touché ; la foudre étant toujours destinée à quelqu'un, il fallait une expiation. On creusait un trou de plusieurs pieds ; on chantait des mélodies funèbres, on sacrifiait des hrehis [bidentes] et finalement, après les avoir entourés d'une clôture, on abandonnait ces espaces que l'on appelait désormais bidentalia à cause des sacrifices accomplis, ou putealia de leur forme en puits; c'étaient des terres sacrées qu'il était interdit de fouler.

Les aruspices avaient des formules préservatrices et provocatrices de la foudre ; au moment où les bandes d'A(aric étaient devant Rome ils offrirent, dit-on, de Içs anéantir, mais, comme ils exigeaient qu'on revînt au culte des anciens dieux, le pape aima mieux entrer en pourparler avec les Goths.

La procuration des prodiges était une autre fonction des aruspices; le prodige est l'avertissement d'un dieu mécontent; il est légitime de chercher l'offense et de l'expier. La division du temple rendait le même service que dans l'art fulgural ; l'enquête se faisait par des moyens humains ; la réparation consistait en sacrifices et en actions de grâces. En l'an 58 (A. G.) différents prodiges s'étaient produits. Clodius déclara qu'ils avaient pour cause un sacrilège commis par Cicéron, qui aurait bâti une maison sur un territoire consacré. Voici la consultation des aruspices :

« Attendu que dans le territoire latinien on a entendu un cliquetis accompagné de frémissements; que dans le territoire voisin attenant à la ville, s'est fait ouïr un certain bruit sourd et un effrayant tintement d'armes, il a été reconnu que les réclamations viennent de Jupiter, Saturne, Neptune, Tellus, dieux célestes, à cause que des jeux ont été célébrés avec trop de négligence et pollués ; que des lieux sacrés et religieux sont détournés à l'usage profane ; que des orateurs ont été mis à mort au mépris des lois divines et humaines; que la parole donnée et le serment ont été mis en oubli et encore que des sacrifices d'institution antique ont été faits avec trop de négligence et pollués, les dieux immortels avertissent de prendre garde que, par la discorde et le dissentiment des hautes classes, des meurtres et des périls ne soient préparés aux pères conscrits et à leurs chefs, lesquels se trouveraient privés de secours et délaissés ensuite de quoi les provinces se rangeraient sous une seule autorité, avec l'armée chassée et un affaiblissement final. Ils avertissent aussi de prendre garde que la chose publique ne soit lésée par des menées secrètes ; qu'on n'élève en dif^nité les gens tarés et évincés, enfin que la forme du gouvernement ne soit chanoée. »

L'aruspicine fut extrêmement vivace; beaucoup d'oracles étaient détruits qu'elle existait encore; on appelait toujours toscans les devins qui prédisaient par extispicine ; ils sont cités dans une loi de Dioclétien. Attila en avait attaché à sa personne; avant la bataille de Châlons -sur-Marne il prit leur avis qui fut défavorable ; à l'époque de la guerre gothique, sous Justinien, il y en avait toujours dans les petites colonies païennes des campagnes d'Italie.

Les divinations écrites d'anciens chresmologues furent les seules qui occupèrent à Rome une place sérieuse à côté de la divination étrusque. Nous connais-

sons la légende relative à l'acquisition des livres sibyllins ; ces livres étaient en grec, plus tard seulement ils furent complétés par les Car mina Maruana, compilation étrusque ; deux fonctionnaires appelés duumvirs furent chargés de leur interprétation. On n'oublia jamais qu'ils avaient une origine étrangère; ceux mêmes qui en avaient la garde ne pouvaient les consulter que sur l'ordre du Sénat, et avec le concours d'esclaves grecs chargés de leur venir en aide et peut-être de les surveiller. La défiance des livres sibyllins était si marquée que toute infraction au rituel, toute tentative indiscrète de consultation était punie du dernier supplice. Un certain M. Attilius qui en avait laissé prendre copie à un Sabin fut cousu dans un sac et jeté à la mer comme un parricide. Depuis la chute de la royauté jusqu'en 367 l'institution resta ce que l'avait faite Tarquin. Quand un duumvir disparaissait, le survivant choisissait son collègue ; cette année-là elle fut modifiée de fond en comble, le nombre des interprètes fut porté à 10 patriciens et 5 plébéiens. L'incendie de 83 ne modifia en rien les choses, Sylla fil colliger des textes à Trythrace, à Cumes, à Troie, dans presque tous les lieux assignés comme demeure aux sibylles ; il porta le nombre des membres de collège à 85. Auguste fit placer les livres reconstitués au temple d'Apollon Palatin. Ils passent pour avoir été entièrement détruits dans l'incendie de Néron ; mais il s'en fabriqua d'autres.

L'influence des duumvirs sur les affaires publiques était nulle; leur autorité se bornait à la surveillance des cultes étrangers. Ils protégèrent l'importation de celui de Cybèle, la Grande-Mère, divinité asiatique honorée par des momeries ridicules et expansives qui auraient sûrement lait rire Caton. On consulta les livres sibyllins jusqu'au cinquième siècle ; dans une guerre contre les Marcomans, Aurélien ordonna d'y avoir recours ; ils prescrivirent comme toujours des processions, des sacrifices à des dieux étrangers; l'ennemi fut vaincu et on en fit honneur à la Sibylle. En 391, Symnaque les gardait, Claudien en parlait encore en 402, Stilicon les brûla en 412.

Du reste, les Romains ne vécurent pas exclusivement au point de vue divinatoire avec ce que leur fournirent l'Etrurie et la Grèce ; longtemps avant que les méthodes de l'Orient eussent été transportées dans la ville, ils avaient recours aux pratiques des peuples voisins. Le Latium avec ses dieux devins, ses prophètes, ses présages que l'on appelait omina, sa divination cléromantique dans les sorts dePréneste et d'Antium, était le type le plus achevé.

Décadence et fin des divinations officielles dans V empire romain. Nous avons vu partout que les pratiques divinatoires rattachées à la religion, que la religion elle-même, faisaient partie de la patrie. En Grèce, la multiplication des dieux correspondait à ce besoin d'autonomie urbaine qui perdit l'indépendance nationale. Aucun immortel ne fut assez puissant pour tuer ses collègues ; aucun oracle n'en put faire taire un autre. Chez les Romains, l'unité politique fut portée si loin que, quand la tête de l'Empire tomba, les provinces avec leur hiérarchie savante, leurs troupes redoutables encore , s'étiolèrent comme des branches détachées d'un tronc. L'Espagne devint wisigothe, l'Afrique vandale, la Gaule franque. Les institutions mantiques ne pouvaient vivre sous un pareil terrain.

La divination eut en outre dans l'empire romain des adversaires de deux ordres : 1° ceux qui n'y croyaient pas, qui prenaient les dieux pour des mythes ei doutaient de la Providence ; 2° les fervents, qui craignaient les devins. Lorsque le christianisme fut assis sur le trône, les deux causes destructives se réunirent. Les premiers docteurs de l'Eglise combattirent avec les armes des sceptiques;

DIVINATION. eu

tous les miracles païens furent pour eux d'habiles tours de passe-passe. Les diôux existent, disait-on, puisqu'ils se sont manifestés, et la série des prédictions justifiées, des faits surprenants, arrivait à la rescousse. Quand une critique sérieuse se mettait de la partie il n'en restait pas grand'cliose. Nous avons vu Origène s'égayer aux dépens d'Hécate. Saint Justin et Tertnllien n'étaient guère plus tendres en hisant abattre le Sérapéon d'Alexandrie, révê(|ue prétendait venger le public dont on se moquait effrontément depuis des siècles. Celte méthode était dangereuse ; en niant les dieux, les néophytes de la religion nouvelle s'exposaient à de dures représailles : car leurs traditions hébraïques n'étaient nullement à l'abri de la critique. Julien, l'empereur théologien, leur porta de terribles coups avec les armes de Carnéades et d'Œnamaos. On préféra donner à la lutte un autre caractère : les néoplatoniciens, secte à demi-juive malgré son nom, admettaient des esprits de plusieurs ordres. Vous avez vu des manifestations sui'naturelles? soit, dirent les docteurs nazaréens; on vous a dévoilé des secrets que l'intelligence humaine était incapable d'approfondir; êtes-vous sûrs que ce sont de bons génies qui vous ont parlé? Vos révélations sout diaboliques. Avant la venue du Christ, l'esprit du mal dominait sur terre ; il pouvait dans une certaine mesure changer les lois de la nature, montrer l'inconnu et l'avenir. Mais le démon n'est que le singe de Dieu, qui l'oblige parfois à dire la vérité. La sibylle et Apollon Milésien ont prédit la venue du Christ. Dans ce duel à mort entre la jeune et la vieille foi, il ne pouvait être question de concessions. En présence des pratiques puériles des aruspices, de leurs purifications matérielles, un rationaliste se fût contenté de hausser les épaules; les chrétiens s'indignèrent ; l'idolâtrie devint un culte abominable qu'il fallait a tout prix détruire.

Les amis des devins ne furent pas toujours tendres pour eux ; un aruspice timoré pouvait rendre en temps de guerre un mauvais service ; les oracles étrangers furent toujours à bon droit suspects aux Romains. Sous les empereurs, l'intérêt dynastique se joignit à l'intérêt public ; Tibère croyait à la mantique sidérale ; cela ne l'empêcha pas d'envoyer son astrologue Thrœsylles chercher chez Neptune des renseignements plus précis que ceux qu'il lui avait donnés. Il y eut sous sou règne deux procès suivis de condamnation capitale : celui d'un certain Libo et celui de Julia Lepida, qui avait contrevenu à la fameuse lex majestatis en s'informant de l'avenir de la maison de César. Sous A^espasien une loi chassa les astrologues de Rome ; l'empereur en conserva un pour son usage. Marc- Aurèle fut également sévère, parce qu'un devin avait soutenu de ses encouragements l'armée révoltée d'Avidius Cassius. Sous les Sévère, sous Dioclétien, d'autres peines furent portées. Enfin vint l'édit de Constantin du 51 janvier 319 : « Qu'aucun aruspice ne s'approche du seuil d'un autre homme, même pour un motif étranger à la divination ; toute amitié avec les gens de cette espèce, de si vieille date qu'elle soit, doit être rompue. L'aruspice qui aura pénétré dans une maison autre que la sienne sera briàlé, et celui qui l'aura attiré par des promesses ou des cadeaux sera, après confiscation de ses biens, relégué dans une île. En effet, ceux qui veulent obéir à la superstition ne pourront exercer en public le rite auquel ils tiennent. Celui qui dénonce un pareil crime n'est pas selon nous un délateur, mais plutôt un homme digne de récompense. » Quatre ans auparavant les docteurs chrétiens avaient fini par s'entendre au sujet des pratiques divinatoires ; le saint Synode d'Ancyre les avait définitivement proscrites. La réaction païenne de Julien n'eut pas de suite; Théodose rêva comme

d'autres monarques l'unité religieuse ; il interdit les sacrifices et fit fermer les temples. Partout où passèrent les Barbares, les lois impériales reçurent une éclatante confirmation ; en détruisant avec rage les monuments du passé ils donnaient satisfaction à leur ardeur de néophytes et à leur haine du nom romain.

IV. Divination chez les anciens Germains et chez les Celtes. La divination germanique était probablement plus étendue et plus savante que ne l'a dit Tacite. Les dieux du Nord, sans avoir atteint la perfection anthropomorphe de ceux de la Grèce , diffèrent pourtant beaucoup des monstres de l'époque pélasgique ; il n'y a point de parallèle à établir entre Odin et Kronos. Le premier ressemblerait plutôt à Zeus; c'est un batailleur qui préside l'Assemblée divine, appuyé sur sa lance et accompagné de ses loups et de ses corbeaux.

Ses jours se passent dans une lutte sans merci contre les géants, les lothun, personnifiant des forces destructives de la nature. Les dieux ne possèdent pas le privilège de l'immortalité ou de la toute-puissance; ils disparaîtront quand viendra le terrible jour de Raynarok ; leurs palais s'abîmeront dans l'immensité; ils tremblent à l'aspect d'Iormungard, le serpent gigantesque, qui hurle et s'ébat au sein de l'Océan. Dans la suite, ils entrèrent en communication avec certains mortels ; Odin prédit au roi Hading sa défaite et sa captivité. 11 n'y a pourtant point de devin attitré parmi eux. Yidar, aux chaussures épaisses, découvre jusqu'aux plus secrètes pensées, mais Vidar^ réservé à de hautes destinées, se renferme dans un perpétuel mutisme.

Quand Baldur, tourmenté par des songes terribles, vient les raconter à l'Assemblée, personne ne sait ce qu'ils signifient. Fryga n'a d'autre ressource que de faire un talisman pour protéger son fils contre toutes les choses connues, elle n'oublia que le gui ; ce fut par le gui qu'il périt. Pour sonder les profondeurs de l'avenir, Odin fut obligé de recourir à un adversaire des Asar, le géant Waft Runismal. Voici ce qu'il lui répond :

« Le loup Fenris dévorera Odin, le père des siècles ; mais Vidar le vengera et brisera les mâchoires du monstre ;

Une fille naîtra de l'antique étoile du jour, avant que Fenris la dévore. Après la chute des dieux, cette fille parcourra la même carrière que sa mère ;

Lif et Liftrasis restent cachés dans les bois, ils sont nourris par la rosée du matin. C'est d'eux que naîtra une race nouvelle;

Quand les feux de Sortur, le géant, seront éteints, Vidar rebâtira la demeure des dieux;

La paix succédera aux longs combats ».

Une espèce de sibylle, appelée Vala, a prédit aussi, presque dans les mêmes termes, la catastrophe finale et la rénovation du monde.

Le chien Garus pousse d'affreux hurlements dans la caverne de Gnj'psa; Fenris rompt sa chaîne.

Le frère combat contre le frère et le tue ; les liens du sang et de l'affection se brisent, le mal règne dans le monde; le vice triomphe; l'épée et la hache dominent; les boucliers sont fendus. Partout, la férocité du loup; personne n'épargne son voisin.

Naghfar, la barque des lothun, s'avance de l'Orient poussée par Lok,

Sortur arrive du Sud en vomissant des flammes.

La terre est refoulée jusque dans les profondeurs de l'espace ; les étoiles tom-

bent du firniamenl; des globes de feu et de fumée dévorent Yggdrassil, l'arbre du monde, et la flamme, montant toujours, finit par consumer même le ciel.

Mais la terre ressort du sein de l'onde.

Les Asar se rencontrent de nouveau sur les plaines d'Ida ; on trouvera encore dans l'herbe de merveilleuses tables d'or.

Les champs incultes redonnent du grain, le mal disparaît; Balder revien habiter avec Hœdur la demeure sacrée d'Odin.

En Gimle s'élève un palais couvert d'or et plus brillant que le soleil; c'est là qu'un peuple vertueux jouira d'un bonheur sans fin.

Il y a d'ordinaire peu de communications entre Asagard et Midgard. Apollon se rattache à l'humanité de mille manières; il a enlevé des matelots pour en faire des prêtres ; il a noué des intrigues amoureuses avec des vierges terrestres ; c'est lui qui a enseigné la divination à Manto, forcé Cassandre à prophétiser. La mythologie Scandinave ne connaît rien de semblable; son Apollon et son Orphée, Bragur et Gvaser, sont des poètes et des musiciens; ce ne sont pas des devins. Les dieux du Nord s'occupent cependant des humains, puisque Var prend note de leurs vœux et punit les parjures, que Saya note leurs hauts faits; mais ils s'en occupent toujours en protecteurs hautains; les actes de la vie les intéressent peu, ils n'élèvent jusqu'à eux que ceux qui portent les marques du fer, les lignes d'Odin. Eira, la déesse de la médecine, au lieu d'essayer, comme Asklépios, de ressusciter les morts, se borne à guérir les plaies des héros, à mesure que les Valkyries les conduisent au Valhalla. Le rôle et la nature des êtres intermédiaires ou Vaner est mal déterminé, ils gravitent vers un état supérieur; au lieu de se rapprocher de l'humanité comme chez les Grecs, ils s'en éloignent d'autant plus qu'ils sont plus parfaits.

La théologie de l'Edda est à peu près muette sur les grands problèmes que les philosophes ont si souvent abordés; elle n'essaye d'établir aucune conciliation entre la liberté humaine et la fatalité. La terrible Iléla, la mort à la face livide, que les dieux ont reléguée en Ililheim, attend tranquillement les proies que lui fournissent la vieillesse et la maladie; ni les larmes de Fryga, ni la puissance d'Odin, n'ont pu tirer Baldur de ses serres. Les Nornor sont inexorables comme les Parques.

« Maintenant, j'approuve que les hommes soient eslaves du destin et obéissent aux décrets des fées qui président à leur naissance », disait, dans son Chant de mort, le viking Ragnar Lodbrog.

Chez les anciens Germains comme chez les Scandinaves, le culte, extrêmement simple, ne comportait point de cérémonies analogues à celles qui avaient lieu à Delphes, au temps de la présence d'Apollon; le bain annuel d'Herta rappelait seul les rites bizarres observés à Rome, quand le culte de la Grande-Mère y fut installé.

« Ils n'enferment pas leurs dieux entre des murs, dit Tacite, et ne songent pas à leur imposer la forme humaine; ils leur consacrent seulement des bois sacrés, auxquels ils donnent leur nom ».

Avec des divinités aussi rigoureusement soumises au destin, avec un culte sans pompe, sans édifices, la divination publique devait être singulièrement restreinte. La famille était la véritable unité civile; le chef fut à la fois le grand prêtre et l'augure domestique.

Autant qu'on peut le supposer, les méthodes que nous avons étudiés existaient

pourtant à l'état nidimentaire ; il y avait des chresmologues, une divination technique, des oracles ; mais les inspirées du Nord ne ressemblaient guère à la pythie de Delphes; chez celle-ci, l'annihilation du libre arbitre et du moi était la condition indispensable pour que Phœbus parlât.

En Germanie, des femmes illustres pratiquaient la divination ; quelques-unes eurent un rôle politique de première importance. La Bructère Yelléda avait une autorité supérieure à celle des chefs les plus vaillants ; elle habitait sur les bords de la Lysse une tour isolée; nul, sauf ses parents, n'était admis en sa présence. Lors du soulèvement de Civilis, ce fut elle qui entraîna ses compatriotes dans son parti et prédit les victoires que les insurgés remporteraient sur Luperius et Herennius Gallus; une certaine Arminie jouit d'une influence presque égale.

La divination fut honorée et respectée chez les peuples germaniques jusqu'au jourdeleur conversion, et ce respect rejaillit surlesdevins. Uneseule légendefait chasser par un roi goth les sorcières des nations, légende ridicule et de date récente, rapportée par Paul Diacre; c'était une explication par laquelle les peuplades obligées de reculer devant l'invasion scylhique rendaient compte des succès et de la laideur de leurs adversaires. Leurs victoires étaient la conséquence des secrets qu'avaient légués aux Huns les sorcières; ces Huns étaient hideux comme leurs ancêtres mâles, les hommes des bois. Du reste, le rôle des prophétesses gothiques est bien en rapport avec ce que nous savons des mœurs des peuples du Nord; la Grèce, même après l'invasion dorienne, même à l'époque des guerres médiques, fut toujours teintée d'orientalisme. Enfermée dans le gynécée, la femme n'exerçait sur les affaires publiques qu'une influence invisible, si elle en exerçait. Celles-là seules qui avaient perdu la qualité la plus charmante de leur sexe, des hétaïres comme Phryné ou Rhodopis, pouvaient assister aux luttes orageuses de l'Agora. La condition de la matrone romaine ne valait guère mieux ; la loi mettait aux mains du mari des moyens de coercition plus faits pour une esclave que pour une égale. Les Germaines étaient les compagnes de leurs époux dans toute l'acception du mot ; quand la tribu quittait ses cantonnemenis, tout le monde partait. Y avait-il une lutte à soutenir, un péril à traverser, les femmes en étaient.

En Gimie, les Asynior avaient le même rang que les Asar ; les bons génies des blessés, leurs introductrices près d'Odin, étaient des déesses secondaires; le rôle que le Skalde leur assignait fut presque toujours des femmes en guerre, h. Elles ne craignent ni de compter leS' blessures, ni de les panser; ce sont elles qui portent aux combattants des vivres et des encouragements. On raconte que des armées, pliant et sur le point de lâcher pied, ont été ramenées par elles au combat, en suppliant, exposant leur poitrine aux coups, en montrant aux gueri'iers la captivité imminente qu'ils redoutaient, surtout à cause de leurs femmes « (Tacite).

Nous ne savons trop par quel procédé ces femmes prophétisaient, il est peu probable que ce fût toujours par inspiration soudaine, par enthousiasme mantique. Elles interprétaient souvent les visions du sommeil. '( Va, dans la cour du palais, dit Basine à Chilpéric, et ce que tu verras, rapporte-le à ta servante; » c'est à la suite d'un songe qu'Alanna prévint Lodbrog des dangers de l'expédition qu'il allait entreprendre ; quelques-unes avaient, pour en provoquer, leurs propres procédés. Les Skaldes ont parlé d'Hagberte, fille du géant Vagnosti, comme d'une magicienne fameuse; la Norvégienne Craca faisait, avec la chair

broyée et desséchée des serpents, une poudre rendant apte à comprendre le langage des animaux. Nous sommes loin de la parole divine communiquée à la pythie; il y a iieu de supposer cependant que, quels que fussent les moyens employés, l'inspiration ne perdait jamais complètement ses droits et qu'elle entrait toujours pour une certaine part dans la divination.

L'ornithomancie et la zoomancie étaient populaires. « On nourrissait aux frais du public dans les forêts ou les bois sacrés des chevaux blancs que l'on ne faisait jamais travailler. Le prêtre ou le premier de la cité les attelait à un char et, les accompagnant, observait leur hennissement, leur frémissement. Aucun auspice ne possédait plus de confiance que celui-ci chez le peuple, chez les grands, chez les prêtres; tous sont persuadés que ces chevaux sont les ministres des dieux et connaissent leurs desseins » (Tacite) .

Il y avait également des jours fatidiques, des présages tirés des phases de la lune, puis venait la divination par les sorts. Était-on en guerre avec un peuple voisin, on faisait combattre un esclave qui lui appartenait avec un guerrier de la nation et on interprétait le résultat du duel.

La cléromancie par de petits morceaux de bois était plus simple. Ils étaient taillés aux dépens d'une tige d'arbre fruitier. On traçait sur chacun d'eux des lignes plus ou moins bizarres, après leur avoir donné un nom, on les jetait les yeux fermés sur un linge blanc; il fallait trouver le sens mantique de la phrase ainsi formée. Ces espèces de dés furent appelés Runes (de rima, secret). Plus tard la méthode se perfectionna; on disposa les Runes de manière à former des vers rimes. Puis il y eut des allraclions, des combinaisons, elles devinrent de vrais caractères hiéroglyphiques. Prenons, par exemple, celles qui correspondent aux lettres latines f. o. b. r. l. ; leur nom dans l'ancien alphabet était feoh, os, beorc, râd, lagu, c'est-à-dire animal, dieu, voiture, bouleau, mer ou cours d'eau. On arrivait aisément à des sens compliqués. Ainsi or {ôs et râd), le véhicule de Dieu, signifiaient Thor, parce que Thor était un des soutiens de l'Olympe tudesque, le dieu du ciel, de la force, du tonnerre; lagu et râo indiquaient un navire, une voilure de mer.

On ne saurait dire à quelle époque les signes runiques devinrent des caractères phonétiques, j II est bien probable qu'ils eussent dans It-s premiers temps la même forme que dans les monuments qui nous restent ; quelques-uns ont été sûrement empruntés aux alphabets grec ou latin.

Les Runes conservèrent toujours leur caractère secret et hiératique; on écrivait avec elles les épitaphes funéraires des héros ou les chants de guerre; ce fut la cause de leur abandon. Il y en avait trois espèces : la première usitée en Scandinavie, la seconde dans l'Allemagne centrale, la troisième chez les Anglo- Saxons. A mesure que le christianisme s'avança vers le Nord, les Runes cédèrent le pas aux lettres gothiques. L'alphabet slave de Cyrille et Méthode, qui leur ressemble, est resté parce qu'il était créé pour la propagation de la foi chrétienne ; les Runes disparurent parce qu'elles n'avaient servi à enregistrer que les hauts faits des déités du Gimle.

Un autre procédé germain rappelait l'auspication romaine. On frappait sur un animal en airain et on devinait par les sons ainsi obtenus; mais, pour qu'ils eussent une réelle valeur, une sorte de silence augurai était nécessaire; on chassait, avant de commencer la cérémonie, les animaux domestiques, même les mouches.;

Les Oracles du nord étaient, comme ceux de la Grèce, d'origine très-ancienne. Ils se produisaient dans des grottes, près des source sacrées. La mythologie avait une explication sur l'origine de chacun d'eux. Les grondements de l'Hécla prédisaient des guerres, des mortalités, des malheurs de toute nature. Un cratère qui, du temps d'Odin, était l'entrée du sombre Helheim, constamment défendue par la sorcière Thocle, devint l'orifice de l'enfer. On voyait tout autour des oiseaux noirs grands comme des vautours ; c'étaient des esprits infernaux. Quand il y avait des batailles dans le monde, il arrivait des nuées de spectres hâves, décharnés, qu'une force irrésistible poussait vers l'abîme. En Norvège, on entendait des grondements, des bruits prophétiques au fond d'un antre qu'on disait être le tombeau d'Assueit et Asmund, les frères d'armes ennemis. Ces guerriers avaient juré, lors de leur serment de fraternité, de ne pas se survivre ; Assueit fut tué le premier. Lorsijue son cadavre eut été déposé dans sa sépulture, Asmund y descendit à son tour, s'assit à côté de son ami, son épée entre les genoux, et attendit la mort. L'herbe poussa et cacha la pierre votive. Longtemps plus tard, des soldats qui campaient en ce lieu découvrirent une inscription à demi effacée; leur chef commanda d'ouvrir le monument, mais voilà qu'on entendit un grand cliquetis d'armes, des imprécations, des cris de rage.

Asmund sortit armé de toutes pièces et raconta ce qui s'était passe, La tombe à peine fermée, le cadavre d'Assueit, habité par un mauvais génie, s'était levé et l'avait voulu dévorer. A cette agression sauvage, le soldat saisit son épée et se défendit; la lutte dura cent ans; elle venait de finir par la défaite du démon. Son récit achevé, le vieux guerrier tomba mort; on brûla le cadavre de son frère d'armes ; le sien fut replacé dans le tombeau qu'il avait conquis et où il rendit des oracles. En Suède, on trouve un antre de même nature dans lequel un magicien fameux avait enchaîné un de ses disciples qui méprisait ses ordres. Le Génie de la mer était un vieillard à barbe blanche apparaissant quelquefois aux matelots pour leur annoncer une navigation heureuse.

Il y eut aussi des sanctuaires ambulants où les ministres pratiquèrent la divination, Freya, l'Aphrodite du Nord, ne dédaignait pas déparier aux hommes. Ses charmes lui avaient valu l'entrée d'Asagard, à laquelle elle n'avait pas droit par naissance, car elle était la fille de Niord, le Vaner qui présidait aux vents. Ce fut un grand malheur pour elle : mariée à Odur, elle perdit comme ses compagnes sa jeunesse et sa beauté quand Iduna fut enlevée par les géants avec le vase qui renfermait les fruits de l'immortalité. A son retour, Freya regagna ses qualités, mais non le cœur de son époux. La vengeance d'Odin qui le changea en statue ne la consola guère. Au lieu d'être comme Cypris la déesse des roses et des ris, la pauvre Vénus de l'Edda soupire après l'infidèle et pleure son abandon; elle ne réussit même pas à se consoler en faisant à travers l'espace des courses affolées dans un char d'or traîné par deux chats noirs. Elle révèle l'avenir aux mortels ; l'Eyr-Bigga Saga raconte qu'une jeune fille attachée à son culte, promenant sa statue dans le pays et rendant des oracles en son nom, lia conversation avec un biicheron. Il fut question de la déesse d'abord, puis d'autre chose. Freya, s'apercevant vite qu'elle avait trouvé un redoutable concurrent, fit un mouvement violent pour avertir sa prêtresse. Celle-ci se rendit à son appel, puis revint tremblante et tout en larmes. « Il faut, dit-elle à son compagnon, que vous preniez une autre route, la déesse le veut. — Ce

n'est pas mon intention ; celle-ci me conduit où je vais et votre compagnie ne me déplaît point. — Mais, malheureux, elle m'a déclaré que, si vous refusiez de partir, elle saurait vous y forcer. — C'est ce que nous verrons ». Portanf la main à la hache pendue à sa ceinture, le bûcheron fit un geste significalif et reprit la conversation. Freya tint parole; sa lourde statue quitta le char et se mit à frapper à bras raccourcis. La lutte ne fut pas longue, un coup bien dirigé envoya rouler au loin la tête de l'idole, et le Génie qui l'habitait s'enfuit en poussant un cri perçant. On ne dit point que ce sacrilège ait été puni ; en revanche, la jolie prêtresse ne pouvait se montrer farouche vis-à-vis de celui qui avait osé la disputer aux dieux. Les amants, ayant recollé le mieux possible la tête de Freya, l'honorèrent à leur manière, continuèrent leurs pérégrinations et rendirent de nouveaux oracles.

Ces légendes ont autre chose qu'un intérêt de curiosité : c'est avec elles seulement qu'on peut entrevoir plutôt que reconstruire une histoire qui n'a pas été écrite, retrouver sous des noms différents des conceptions antérieures même au temps fabuleux de la Grèce.

Les Celtes avaient une divination se rapprochant probablement beaucoup de celle des jGermains. Les prophétesses de l'île de Sein étaient connues dans toute la Gaule; à l'époque de la conquête, les Génies cosmiques étaient plus abordables, plus nombreux que les dieux du Walhala; les nains prophètes, les dverfgar des mines du Nord, avaient peut-être une origine gauloise; ils craignent le grand jour, fuient l'approche des humains, ne leur parlent que quand ils sont surpris, ou pour leur jouer de mauvais tours. Les korigans bretons ne se montrent que la nuit au clair de la lune, ils obligent le voyageur à exécuter avec eux une danse frénétique, à la suite de laquelle il tombe mort lorsque paraissent les premières blancheurs de l'aube. Les devins par excellence, c'étaient les bardes; ils ne se bornaient point comme les Skaldes à chanter l'amour ou la gloire ; leur enthousiasme allait au delà du présent. L'espèce d'intermonde celtique avait des fées bienfaisantes, magiciennes ou devineresses, qui changeaient le destin dans des limites données et dévoilaient à leurs favoris les arcanes de l'avenir. Merlin avait été enlevé par la fée Viviane, qui plus tard le métamorphosa en charme pour l'avoir complètement à ses côtés dans la forêt de Brocéliande. Merlin était un preux, un héros de la table ronde, un compagnon du roi Arthur; il ne devint diable qu'au onzième siècle après la chronique de Geoffroy de Monmouth. Les malheurs qui frappèrent les livres sibyllins et l'Edda n'épargnèrent point la compilation prophétique des Gaëls, d'autant mieux que le barde, fils d'une sorcière et d'un démon, avait été laissé, disait-on, sur terre pour saisir quelques-unes des âmes rachetées par le Rédempteur. Du reste, la fusion se fit si vite, après la conquête romaine, que l'aruspicine, la cléromancie et l'astrologie, s'établirent en maîtresses dans les Ganles. Le roi Arthur et Merlin l'enchanteur appartiennent plus au moyen âge qu'à l'antiquité. Les prédictions des bardes se conservèrent surtout parmi les Bretons d'Albion dont elles soutinrent longtemps le courage et les illusions patriotiques- « Chaque fois qu'un envahisseur étranger traversa les plaines de la Carnbrie, il entendait les vaincus lui dire : Tu as beau faire, ni ta puissance, ni aucune autre, si ce n'est celle de Dieu, ne détruira notre nom, ni notre langue... Leurs poètes n'avaient guère qu'un thème, c'était la destinée du pays, ses malheurs et ses espérances. La nation poète à son tour enchérissait sur leurs paroles en prêtant un sens imaginaire aux expressions les plus simples : les souhaits des bardes passaient

pour des promesses, leur attente était prophétie, leur silence même affirmait. S'ils ne chantaient pas la mort d'Arthur, c'était preuve qu'Arthur vivait encore... » (Augustin Thierry).

D. Divination pendant le moyen âge et les temps modernes. 1. METHODES CHRÉTIENNES DE DIVINATION. DiVINATIONS DÉFENDUES. NÉCROMANCIE, PRATIQUES

MAGIQUES. Les DEVINS ET LES LOIS. Il était facile de frapper les devins de peines infamantes, de les menacer d'un supplice éternel, il était plus difficile de déraciner des pratiques entrées depuis des siècles dans les habitudes du peuple, celui-ci ne connaissant guère des rehgions que le côté matériel ; on peut nier les dieux ; on ne supprime pas le culte.

Les guerres du seizième siècle avaient moins pour cause les dissentiments théologiques que des différences de pratique; un catholique eiàt pardonné peutêtre à un huguenot de ne pas croire à la présence réelle ; il ne lui pardonnait pas de prier en français, de manquer de respect à une image.

Essayer d'expliquer un songe, consulter les livres sibyllins, c'était se mettre directement en rapport avec l'esprit du mal, les Pères de l'Église l'avaient déclaré. Mais si, au lieu de s'adresser aux démons, on s'adressait aux bons anges ou aux saints; si, au lieu délivres prohibés, on prenait les Evangiles'? La question posée à l'évêque d'ilippone semblait embarrassante ; il était à peu près impossible d'admettre que Satan piit avoir rien de commun avec le livre sacré ; d'un autre côté la moindre des pratiques païennes risquait d'aboutir à un résultat désastreux; des réponses inintelligibles ou que l'avenir n'aurait pas confirmées eussent amoindri sûrement la foi des néophytes. « Il vaut mieux que les gens consultent les Évangiles par le sort que de s'adresser aux démons, répondait Augustin à Januarius; cependant je n'aime pas un usage qui fait servir aux choses de cette vie et aux vanités du siècle des oracles divins s'appliquant à la vie éternelle. »

Le vulgaire n'entendait rien à ces délicatesses. Dans les Gaules, surtout, il y avait peu d'actes importants de la vie à propos desquels on ne demandait point une consultation aux saints. Grégoire de Tours, dont l'orthodoxie est si pure, parle à chaque instant de ce moyen comme d'une chose inoffensive et permise. Les Conciles d'Agde et d'Orléans l'avaient cependant interdite en 506 et en 511 ; mais les vieilles coutumes étaient plus fortes que les décrétales. C'est par une divination de celte espèce que saint Patrocle avait appris qu'il devait fonder un ermitage en Berry.

Clovis dans son expédition contre Alaric envoie des ambassadeurs à la basilique de saint Martin de Tours : Allez, leur dit-il, peut-être trouverez-vous quelque augure de victoire. Et leur donnant les présents qu'ils devaient porter au lieu saint : « Seigneur, dit-il, si tu es avec moi, et que tu aies décrété de me livrer cette race incrédule qui fut toujours ton ennemie, daigne révéler ta volonté à l'entrée de l'église du bienheureux saint Martin, afin que ton serviteur sache que tu lui es propice. » Les deux envoyés entrèrent dans l'église au moment où le JDrimicier entonnait le verset 18 du psaume xviii : « Seigneur, tu m'as revêtu de force pour le combat ; tu as fait punir ceux qui s'élevaient contre moi. Tu as fait que mes ennemis ont tourné le dos devant moi, et j'ai détruit ceux qui me haïssaient » (xviii, 40-41). Remplis de joie, ils rapportèrent ce présage au roi.

Souvent des vocations religieuses furent décidées de cette manière. Le biographe

anonyme de saint Auslrégisile raconte qu'il alla consulter à l'église de Saint- Jean prèsdeClullons. Ce jeune homme, qui exerçait à la cour d'un roi mérovingien les fonctions de mapparim, voulait absolument entrer eu religion; ses parents tenaient à ce qu'il se mariât, c'est pour leur obéir et prendre l'avis des saints qu'il était allé à l'église. Il écrivit les noms sur une tablette de trois hommes de sa condition qui avaient des filles à marier, et les plaça sous la nappe de l'autel. La seconde nuit, vaincu par le sommeil, il s'endormit et vit en songe deux vieillards qui s'entretenaient à son sujet. « De qui, disait l'un, Austrégisile doit-il épouser la fille? — Ignores-tu, répondit l'autre, qu'il est déjà marié? — A qui donc? — A la fille du juste Juge. » Il ne s'agit même point ici d'un songe produit au hasard; il y a eu préparation, incubation onirophorique, et la question a été formulée avec précision; c'est la politique que nous avons vue à l'Asclepion dans toute sa pureté.

Les réponses des saints jouissaient parmi les Barbares d'une telle considération qu'ils osaient bien rarement passer outre quands ils en avaient reçu une défavorable. Mérovée fuyant la colère de son père Chilpéric s'était réfugié dans l'enceinte de Saint-Martin de Tours, qui jouissait du droit d'asile. I^e roi poussé par Frédégonde fit demander si le saint ne serait pas disposé à lui permettre d'aller chercher jusque dans sa maison son fils irrespectueux et rebelle. Les prêtres, n'osant refuser, engagèrent le roi à s'adresser au Bienheureux. La question de Chilpéric fut formulée par eux en termes tels que saint Martin était obligé pour donner son consentement de l'écrire luimême ; on place la demande après les cérémonies voulues sous la nappe de l'autel ; il n'y eut naturellement aucune réponse et le roi renonça à son projet.

Les prodiges étaient encore pour le clergé gallo-romain du sixième siècle des manifestations de la volonté divine.

Du reste, il est probable que, s'ils s'en fussent tenus aux décrets des Conciles, s'ils eussent heurté trop de front les préjugés populaires, ils eussent mis la religion en péril.

Les sagas germaniques et les druidesses de l'île de Sein n'existaient plus, mais il y avait encore des sorcières, de vieilles femmes, dont les pratiques miromaines, mi-gothiques, frappaient vivement les imaginations; puis venaient des voyants qui faisaient parfois des miracles et prétendaient toujours avoir le secret de l'avenir. L'un d'eux originaire du Berry parcourt la Provence, le Gévaudan, une partie du Languedoc, en prophétisant, traînant à sa suite une grande quantité de malheureux qu'il avait fanatisés. Le clergé crut voir lacon;; fîrmatiou d'une prédiction évangélique : « il y aura des pestes, des famines, des tremblements de terre, et il s'élèvera de faux Christs et de faux prophètes ». Le pauvre diable, arrivé aux portes du Puy-en-Velay, fut tué par ordre de l'évêque Aurélien.

Lorsque la puissance ecclésiastique fut mieux assise, qu'une espèce d'ordre sortit du chaos, les pratiques divinatoires furent frappés de pénalités

Le nodfyr, c'est-à-dire les morceaux de bois noircis usités chez les sagas, étaient défendus par le capitulaire de 742, au même titre que les sacrifices aux morts, les incantations, les sortilèges; un autre capitulaire prononce la peine capitale contre les astrologues, les aruspices, les devins, qui s'occupent de la santé 011 de la vie du roi ; disposition évidemment étrangère au droit germanique et empruntée de toutes pièces aux lois impériales.

Plus nous avançons, moins la tolérance devient explicable ; les pre'lats du sixième siècle représentaient la tradition du peuple vaincu ; ils ne pouvaient comdamner trop durement des usages contraires à leur foi sans doute, mais rappelant une domination qu'ils regrettaient du fond du cœur. Le clergé du dixième siècle ne représentait plus rien de semblable. Les évêques, qui s'appelaient naguère Aurélius, Félix, Salpicius, s'appelaient maintenant Artold, Reinwald, Ilincmar, le passé romain était bien mort. Malgré les sévérités de l'Église toujours appuyéejpar le bras séculier, la divination survécut; de nouvelles méthodes s'ajoutèrent même aux anciennes.

Le catholicisme laissait le champ libre aux merveilleux; si les anges ou les saints ne se dérangeaient que pour un petit nombre de privilégiés, il y avait les démons, les damnés, les âmes du purgatoire surtout. Avec la doctrine de l'expiation d'outre-tombe, il devenait naturel que les malheureux frappés temporairement par la vengeance divine vinssent demander aide aux vivants et leur révélassent des choses qu'ils ignoiaient. La nécromancie oblative occupe une place incroyable dans les légendes du moyen âge; il y a des communications aussi fréquentes entre le purgatoire et la terre qu'il y en eut naguère entre r01ymi)e et la Grèce.

Les morts n'apparaissent plus 'exclusivement pendant le sommeil, ils se montrent à chaque heure, avec leurs macabres attributs.

Orderic Vital rapporte qu'un prêtre qui venait d'administrer le viatique fut rejoint par une troupe de chevaliers, de soldats, même de dames ; il voulut fuir, parce qu'il crut avoir affaire à ces expéditions nocturnes qu'il n'était pas bon de rencontrer. Un cavalier le retint et il dut écouter les confessions peu éditiantes de tous ces gens, de leur vivant ; nobles sires et gentilshommes du voisinage. L'Église se réserva le droit d'appréciation sur les révélations bonnes ou mauvaises; si les habitants de l'autre monde prescrivaient de bâtir des chapelles, de faire des largesses aux couvents, c'était par permission spéciale de Dieu. Dans le cas contraire les visions ne pouvaient venir que du diable. Les anges et les saints avaient eu le tort de faire entrevoir à Jehanne la Lorraine le triomphe définitif du roi de France ; les évêques et les docteurs de la Sorbonne inféodés à la politique anglaise déclarèrent que c'étaient là des paroles impies et envoyèrent la pauvre fille directement au Ciel après l'avoir purifiée par le feu.

Les sanctions terribles des anathèmes ecclésiastiques eurent le résultat qu'elles ont toujours. Plus les Chaldéens furent persécutés à Rome, plus leurs conseils eurent de prix ; la valeur de l'astrologue se mesurait, suivant l'expression d'un écrivain du temps de Sévère, aux stigmates que les chaînes avaient laissées sur son corps. La même chose arriva pour les sorciers. Ils joignirent aux procurations des aruspices les mystères de la Kabbale, les évocations des Juifs pythagorisants ; quelques-uns emprutèrent aux Sagas les secrets d'obtenir la seconde vue. En place de l'espèce de thériaque préparée par Craca, on eut dans l'Europe occidentale la mandragore ou mandagloire ; mais cette mandragore ne ressemblait en rien à la solanée vireuse que nous connaissons ; il eût été trop facile de la trouver, trop dangereux de s'en servir. Les racines rappelaient vaguement la forme humaine ; il ne fallut pas autre chose pour l'éclosion d'une légende terrible. La mandragore magique était, disait-on, un enfant noir fait avec le saint-chrême des suppliciés. Voici comment on l'obtenait : Après un jeune de plusieurs jours, on se rendait la nuit de la Purification sous le gibet d'un pendu, où l'on creusait un trou d'une profondeur égale à la distance qui

séparait sa tête du sol. Les cliercheurs s'arêtaient alors et amenaient un chien dressé préalablement à gratter ; pour être sûr qu'il creusât on aspergeait le fond de la fosse avec du sang et une décoction de rats et de chauves-souris. Il fallait se boucheries oreilles avec de la cire ou du miel parce que, quand l'enfant magique est découvert, il pousse un cri capable de tuer à l'instant, ou de rendre fou pour le reste de ses jours celui qui l'aurait entendu. L'animal pris d'une rage subite fait cinq ou six tours sur lui-même et tombe; on peut alors prendre le petit monstre même vivant, l'emporter et le traiter comme un autre nouveau né. 11 meurt au bout de quelques heures ; ses cendres confèrent la vertu prophétique. Cette légende habilement répandue dans le public par des apothicaires ou des herboristes peu scrupuleux n'avait d'autre but que d'élever le prix de la mandragore ; un individu brave ou curieux se hasardait-il à entreprendre la recherche, son introducteur se faisait grassement payer et avait soin de placer à l'endroit voulu ce qu'il s'agissait de trouver. Boissard a vu chez un pharmacien de Mantoue une sorte de tubercule étiqueté mandragore, qui n'était autre chose que la racine debryone.

La semence de fougère avait une vertu analogue ; cette plante, disait-on, fleurit une heure dans l'année, pendant la nuit de Saint-Jean. Il fallait se préparer à recueillir la graine par un jeûne de neuf jours.

L'histoire de la divination du moyen âge à nos jours n'est qu'une suite d'épisodes analogues, d'aberrations psychiques, d'actes d'intolérance. On pourrait croire que le grand mouvement artistique et littéraire de la Renaissance aurait son retentissement sur les mœurs ; que les absurdités inhumaines renfermées dans les législations disparaîtraient : il n'en fut rien, le dix-septième siècle marque une sorte de recrudescence mystique. Luther craignait le diable et le haïssait autant que le pape.

Il y eut des contradictions singulières; les sciences occultes étaient proscrites et la cour avait des devins officiels. Le livre prophétique d'Arnaud de Villeneuve avait été déclaré impie et hérétique en Sorbonne ; une autre consultation de 1398 condamna formellement la magie et l'astrologie; des ordonnances de Henri III, de Louis XIII, de Louis XIV, se montrèrent à l'égard des devins d'une extrême sévérité ; rien n'y fit. Charles V avait Thomas de Pisan pour astrologue ; François 1"', Jehan Thibault; Catberine de 3Iédicis, Ruggieri; Charles IX, Michel de Nostre-Dame.

Le quinzième siècle vit même apparaître en Europe une race de sorciers qui prétendaient venir de l'Egypte et rapporter les secrets des oracles d'isis et d'Osiris.

« En l'année 1417, arrivèrent en Allemagne, dit Sébastien Minster, des gens noirs, brûlés du soleil, couverts de vêtements sordides, malpropres en toutes choses. Ils étaient habitués, les femmes surtout, aux vols et aux rapines. On les appelait Tartares ou Gentils ; gitani, en Italie. Ils avaient un chef, des comtes distingués par leurs habits, des chiens de chasse comme les nobles, sans avoir où chasser. Ils sont maquignons, la plupart des hommes marchent à pied ; les femmes et les enfants sont portés dans des litières; ceux qu'on vit en Allemacrne avaient des saufs-conduits du roi Sigismond. Ils parcourent selon eux le monde à cause d'une pénitence qui leur a été imposée, et sont originaires de la Basse- Egypte. L'expérience a prouvé que c'est pure fable. Ces gens forment une race paresseuse, vagabonde, vivant de vols et de ruses. Ils n'ont pas plus de religion que les chiens, bien qu'ils fassent parfois baptiser leurs enfants, vivent au jour le

jour, errant de province en province. Ces individus, doués d'une aptitude remarquable pour parler toutes les langues, sont un véritable fléau pour les paysans dont ils pillent les cabanes. Les vieilles femmes pratiquent la divination et la cbiromancie, mais, tandis qu'elles répondent aux questions, elles savent vider habilement la bourse de celui qui les interroge ».

Vers la fui du même siècle (1491) une épidémie de démonomanie divinatoire effraya pendant plus de quatre ans le diocèse de Cambrai ; des religieuses furent transformées en harpies et en prophétesses du diable. Cela commença vers la fête de la chaire de Saint-Pierre (janvier) et dura plus de cinquante mois, « On pouvait voir, dit un chroniqueur de l'époque, les malheureuses courir à travers champs comme les chiens, voler comme les oiseaux, grimper aux arbres, imiter les cris de divers animaux, découvrir des secrets et prophétiser. Elles furent exorcisées par l'archevêque de Cambrai et le doyen de l'église métropolitaine ; on écrivit leurs noms sur des morceaux de papiers, et ces noms envoyés à Rome furent lus par le pape Alexandre VI au moment de la consér cration ; rien n'y fit. Enfin on mit en prison, oîî elle mourut, une nommée Jeanne Potier qui avait, disait-on, communiqué le mal à toute la communauté; l'épidémie disparut peu de temps après.

L'Église n'exorcisa pas toujours les religieuses saisies de l'enthousiasme prophétique; elle conserva parfois leurs visions, de sorte qu'elle a ses livres sibyllins qui complètent l'enseignement des docteurs. Sainte Thérèse, sainte Brigitte, sainte Angèle, sainte Catherine de Sienne, ont conversé avec leur divine poux. Le danger que de pareilles élucubrations pouvaient faire courir à la pureté des dogmes fut entrevu par certains théologiens, qui les déclarèrent incertaines et inutiles ; plusieurs même parlèrent de troubles de l'esprit, d'hallucinations, et allèrent jusqu'à déclarer, comme Jean de Salisbury, que de pareiîs cauche mars sont l'affaire du médecin et non du prêtre ; les mystiques l'emportèrent, Brigitte eut pour avocat Torquemada ; un conseil de cardinaux et de docteurs, tenu sous Eugène III, autorisa la publication des révélations de sainte Hildegarde; une telle procédure supprimait les difficultés. On ne reçut qu'avec une extrême circonspection les songes et les visions des saints. Le prieur, le sousprieur et lecteur d'un couvent de dominicains de Berne payèrent cher une imprudence commise en semblable matière. Ils osèrent publier de leur chef les révélations d'une fille du pays que l'opinion publique désignait comme une bienheureuse. Elles renfermaient des propositions peu orthodoxes touchant l'Eucharistie et l'Immaculée Conception. Ilaimo de Lausanne instruisit leur procès en présence d'un légat envoyé spécialement par le pape. Avec la question on obtint d'eux l'aveu qu'ils avaient rendu folle l'inspirée par magie et sortilège. Ils furent en conséquence condamnés à mort et brûlés : c'était la terminaison ordinaire de ces procès. Des familles de visionnaires furent brûlés en Espagne ; on brûla en France avec d'autant plus d'énergie que les adeptes des sciences occultes étaient tous entachés d'hérésie. Sorcier était une bien dangereuse épithète ; il n'était point facile à qui l'avait essuyée deux fois de sortir sain et sauf des griffes des chats-fourrés; la justice avait des moyens infaillibles de délier les langues et de pousser ses enquêtes jusqu'en enfer. Puis, témoigner en faveur d'un sorcier, c'était s'exposer à s'asseoira ses côtés. Jean de Wier, l'ami de Cornélius Agrippa, avait voulu une fois pour toutes faire justice des fables qu'on débitait sur cet homme, et montrer que les prétendues sciences occultes, magie ou divination, n'étaient qu'un tissu de puérilités, mais

que c'était un contre-sens et une barbarie de traiter comme des criminels les naïfs qui y croyaient. Pour Bodin, un magistrat français, Jean de Wier n"est lui-même qu'un sorcier. « Il ne se peut excuser d'avoir mis en son livre les plus détestables formules qu'on peut imaginer, si bien qu'en apparence il médict du diable et de ses inventions et néanmoins il les enseigne et toucbe au doigt jusqu'à mettre les caractères et mots que son maître Agrippa ne voulut imprimer tant qu'il vécut » .

On brûlait en Allemagne : une vieille femme paya de sa vie une plaisanterie : rentrant un jour du raarcbé, un paysan dépose sur un escabeau la vessie qui lui servait de bourse. Lecocbon entre et l'avale. Après avoir accusé sa femme qui se défend, il va chercher la sorcière de l'endroit. Celle-ci l'accompagne et, traçant une ligne sur le sol : ft Ne la franchis pas, lui dit-elle, je vais consulter l'esprit qui est dans l'armoire. » Le paysan n'eut garde de se conformer à la recommandation ; il s'approcha de la porte, prêta l'oreille et entendit le colloque suivant entre le diable et son évocatrice : « Le cochon a mangé la bourse, mais garde-toi d'en rien dire. Fais plutôt croire à ce rustre que sa femme a pris l'argent pour faire bombance avec le curé- » La sorcière qui répéta la leçon fut dénoncée, jugée, condamnée, exécutée.

On brûlait en Ecosse : le galant Thomas, le rimeur d'Erceldoune que la reine des fées avait transporté dans l'Elfland, fut cause de la mort de beaucoup de gens. Il revenait sur terre, disait-on, et renseignait qui lui plaisait. Malheur à qui l'écoutait et en parlait à ses voisins! Les juges frappaient comme le plus grand des crimes le commerce avec les morts. Walter Scott a parcouru dans les archives judiciaires du comté d'Ayre les papiers relatifs à l'affaire de Bessie- Dunlop, qu'affectionnait particulièrement un capitaine mort cent ans auparavant; celui-ci la renseignait avec une précision incroyable; mais il oublia une chose, d'exiger d'elle un rigoureux silence. Le procès-verbal contient en marge une mention d'une éloquente brièveté : Convicta et combusta.

Enfin cette rage homicide eut un terme : à partir de la seconde moitié du dixseptième siècle, les auto-da-fé devinrent rares ; les sorciers purent aller au sabbat sans risquer autre chose que les galères, à moins qu'ils ne joignissent à ces pjatiques l'exercice moins chimérique de la, toxicologie, comme le firent la Brinvilliers et la Voisin. Les prophètes protestants du Gévaudan furent traqués sans doute, mais leur histoire ne touche que faiblement à celle de la divination. Leur enthousiasme ne leur révélait rien des choses de la terre ; s'ils furent pendus et fusillés, ce fut comme hérétiques et insurgés.

Deux nouvelles pratiques eurent à cette époque leur moment de vogue, la rhabdomancie et la divination par les cartes. Les apôtres de la première en France furent le baron et la baronne de Beausoleil ; ce n'étaient ni des fourbes ni de vulgaires charlatans. Le baron était un minéralogiste de valeur; sa femme. Française et patriote, fit connaître à son pays des ressources immenses qu'il ignorait. « Elle donna la première l'éveil sur l'étendue des richesses minérale giques de la France, et montra tout le parti qu'il était possible d'en tirer pour la prospérité du pays ; elle prouva que l'exploitation de nos productions souterraines devait être une cause puissante de développement de crédit à l'extérieur et de la prospérité publique à l'intérieur; elle embrassa d'un coup d'œil vraiment politique l'avenir réservé à l'exploitation de cette branche, alors inculte ou ignorée, des revenus du royaume » (L. Figuier).

Malheureusement la science de ces deux minéralogistes avait un faux air de

DICT. ENC, XXX. 6

mystère. La baguette semblait jouer dans les découvertes qu'ils faisaient un rôle aussi grand que les sondages et l'observation du terrain. Y crurent-ils ou firent-ils semblant d'y croire? On ne saurait le dire; ce qu'il y a de certain, c'est que leurs ennemis eurent le dessus. Richelieu, qui admellait officiellement la sorcellerie depuis la mort d'Urbain Grandier, finit par prêter l'oreille aux accusateurs ; le baron fut embastillé, la baronne enfermée à Yincennes.

Moins de cinquante ans après, un rhabdomant du Dauphiné appelé Jacques Aymar, qui jouissait déjà d'une grande réputation dans les montagnes, fut requis par les magistrats de Lyon pour les aider dans la recherche de deux assassins. La baguette fit merveille; on voulut voir le devin à Paris; ce voyage fut malheureux; il commit une foule de sottises, d'indélicatesses, et dut reprendre au plus vite le chemin de son pays. Cela n'empêcha pas l'intendant Bâvilie d'avoir recours à lui pour la recherche des Camisards. D'autres trouveurs de source furent convaincus comme le premier d'erreur ou de supercherie, et malgré tout la baguette continua d'avoir des partisans. « Je sais que certains savants ombrageux, disait L. de Vallemont, ne feront pas grand cas de ce qu'on pourrait dire de bon sur ce qui regarde le mouvement de la baguette et qu'ils continueront de la regarder comme la chose le moins du monde digne de leur attention :

ils en penseront ce qui leur plaira, mais je puis leur citer d'autres savants qui n'ont pas cru mal employer leur temps de tourner leurs études de ce côté-là. » L'auteur était pour son compte absolument persuadé de la réalité des merveilles attribuées à la baguette.

Il a écrit sur son usage un traité complet dans les formes classiques, et cet ouvrage a eu deux éditions, le modus faciendl est étudié avec autant de précision que s'il s'agissait d'une opération chirurgicale.

Afin qu'aucune obscurité ne restât dans l'esprit du lecteur, Vallemont a eu soin d'illustrer par des figures son texte naturellement un peu aride {voij. fig. 5).

Presque à la même époque, la cartomancie trouvait son avocat près du public; c'était un certain Aliette, plus connu par son pseudonyme d'Étheila; songeur cartomancien, nécromant, il jouit pendant une partie du dix-huitième siècle d'une réputation qui ne fut guère éclipsée que par celle de Cagliostro.

Fifç. 5. — Une des manières de tenir la baguette divinatoire (De Vallemont).

G. Les DEVINS fameux et les historiens de la divination'. U serait difficile de terminer cette histoire sans jeter un coup d'œil sur ceux qui se sont occupés

de maiitique à litres divers; il y a eu parmi eux des médecins, des médecins de valem' même. Isidore de Séville plaçait l'astrologie dans la physique, à côté de l'astronomie. Dès l'instant où l'on admettait la solidarité des forces cosmiques et des forces organiques, il était impossible que le médecin laissât de côté les astres. La doctrine même des périodes climatériques et des jours critiques créait l'obligation de ne pas isoler deux sciences regardées comme conjecturales et également légitimes. Nous avons vu que le domaine de l'astrologue allait bien au delà de l'horoscope et du cercle de géniture, que l'aritlimomancie, la géomancie l'alchimie et la chiromancie étaient autant de sœurs puînées de la divination babylonienne. Coiclier devait, dit-on, son inlluence sur l'esprit de Louis XI à une prédiction ; ses calculs lui auraient révélé que la mort du roi suivrait de peu de mois la sienne. La Faculté de Paris attribua la peste de 1548 à la conjonction de Venus et de Mars. En revanche, !e docte corps était si bien A'enu à résipiscence deux siècles plus tard, qu'il poursuivit Servel pour avoir professé publiquement l'astrologie judiciaire.

Pietro Abano, qui mourut en 1520, avait rapporté de Constantinople, avec la connaissance approfondie de la littérature grecque, celle de la géomancie et de l'astrologie. 11 fit peindre sur la voûte de son amphithéâtre 400 fi-nires qu'il expliquait. La protection du pape llonorius IV, son client, ne l'empêcha point d'être condamné au bûcher par l'Inquisition; la sentence eût probablement été exécutée, si le vieillard ne fût mort dans sa prison.

De très-bonne heure il y eut une astrologie médicale; dès le premier siècle de notre ère, un médecin de Massilia, appelé Crinas, la cultivait avec un tel succès, qu'il crut pouvoir la transporter à Rome; 3Iarseille avait à ce moment le privilège de fournir à la capitale du monde des praticiens excentri({ues. Le charlatanisme de Crinas lui réussit assez bien pour qu'il acquît une fortune colossale et pût faire rebâtir avec ses propres deniers les murailles de sa ville natale. On trouvait d'ailleurs dans les écrivains les plus estimés les preuves de l'utilité pratique de la séméiotique astrale. Ilippocrate n'avait-il pas assi'nié une circonscription organique aux corps célestes? Les défenseurs et les propagateurs de l'astrologie, Manilius et Firmicus Maternus, revenaient à chaque instant sur ces rapports. Pline y croyait, Galien y croyait, Averroës les accepta, et pendant tout le lègne des Arabes, dans les écoles de l'Occident, l'astrologie y fut enseignée avec plus de soin peut-être que l'anatomie. Le zodiaque salernitain correspondait à l'hygiène, à la thérapeutique, à la marche et au pronostic des maladies : « Il ne faut pas se raser quand la lune est dans le signe du bélier ; quand elle est dans la constellation de la Vierge, ensemence ton champ, mais garde-toi de prendre femme et d'entrer dans le lit conjugal : tu peux alors soi"-ner les côtes avec les ona^uents chirurgicaux. »

Arnaud de Villeneuve est resté populaire. Savant hardi, même contre l'É'' lise il dut fuir d'Aragon à Paris, de Paris à Montpellier; il allait demander asile au pape, qui l'admirait, quand il se noya dans un naufrage. Arnaud s'est occupé de toutes sortes de choses peu orthodoxes ; il blessa les médecins en essayant de vulgariser leur art. Son Trésor des pauvres est une sorte d'édition princeps du Médecin charitable de Guilbert, ou de VAvis au -peuple de Tissot; il faillit être tué plusieurs fois; la Sorbonne condamna ses doctrines, ses prédictions tout son art, en un mot,

Thomas de Pisan, astrologue de Charles V, n'était pas médecin, pas plus que Slôffler, professeur de mathématiques à Tubingue, qui fît trembler l'Europe en

prédisant pour le 20 lévrier 1521 un nouveau déluge. On y crut si bien, que le Président du Parlement de Toulouse fit construire une arche pour lui et sa famille; il en fut pour ses frais, car le mois fatidique ne fut remarquable que par une grande sécheresse.

Le médecin Cardano était un mathématicien et un astrologue si habile, que, quand ses prophéties étaient en défaut, il avait une explication toute prête sur les causes d'erreur. Nous ne ferons que citer Jehan Thibault, ami de Servet, astrologue de Charles-Quint. Il aimait son art, y croyait et faisait peu de cas de ceux qui n'allaient pas chercher dans les astres les éléments de leur diagnostic : « Si les médecins les plus instruits, disait-il, ne savent rien d'un certain nombre de maladies, c'est qu'ils ne connaissent pas l'astrologie. On peut apprendre en deux mois la médecine, relativement à l'excrétion urinaiie, aux recettes et au pouls. Ces connaissances sont devenues populaires, non grâce aux savants, mais grâce à ceux que Dieu a voués pour les connaître. La science de l'astrologie est la plus noble de toutes. »

L'époque des guerres de Religion fut un beau temps pour elle ; c'est avec ses calculs que Nostradamus réunit les données qu'il formula en centuries. Il fut conseiller médecin des rois Henri II, François II, Charles IX; Catherine de Médicis le consulta. Après une existence passablement vagabonde, rappelant celle d'Arnaud de Villeneuve, de Paracelse ou de Cornélius Agrippa, « il hii sembla bon de retourner à Montpellier pour se reposer et passer au doctorat; ce qu'il fit en peu de temps, non sans épreuve, louange et admiration de tout le collège. » Il ne se mit à la divination que plus tard, après avoir étudié avec Jules-César Scaliger, et éprouvé de cruels malheurs de famille. « Arrivé à Marseille, dit celui de ses biographes que nous avons déjà cité, Jean Aimé de Savigny Beaunois, il vint à Aix sur la demande du Parlement de Provence, où il fut trois années aux gages de la Cité, du temps que la peste s'y éleva, en l'an du Christ 1546, si furieuse et cruelle, telle que l'a décrite le seigneur de Launay en son théâtre du monde, selon les vrais rapports qui lui en furent faits par notre auteur. De là, venant à Salon-de-Craux, ville distante d'Aix d'une petite journée et à moitié chemin d'Avignon et de Marseille, il se maria en secondes noces. Ce fut là que, prévoyant les insignes mutations et changements qui adviendraient dans toute l'Europe et même les sanglantes guerres civiles et les troubles pernicieux de ce royaume gaulois qui approchaient fatalement, plein d'un enthousiasme et comme ravi d'une fureur toute nouvelle, il se mit à écrire ses Centuries et autres présages commençant ainsi :

D'esprit Divin l'âme présage atteinte, Trouble, famine, peste, guerre, counir.

Eau, suscitez, terre et mer de sang teinte, Paix, tresves à naître, Prélats, prince mourir.

Les amis des sciences surnaturelles croient encore à la parole de Nostradamus. Depuis l'époque où son livre a paru, il a eu des exégètes dont la tâche est aussi lourde que celle de leurs confrères antiques. Michel de Nostre-Dame, qui était fort instruit, fut-il de bonne foi; voulut il se livrer simplement à une distraction érudite en imitant dans la langue de Ronsard la littérature des chresmologues? Problème irrésolu. Son fils hérita de son métier, non de son talent; on le surprit un jour en train d'allumer un incendie qu'il avait prédit ; cette démonstration par le fait lui coûta la vie.

On a expliqué après coup les Centuries de Nostradamus avec des scholies

habilement faites ; on a prouvé qu'il avait écrit jour par jour l'histoire des guerres de religion, des Bourbons, de la Révolution; il est vrai que les preuves de cette nature sont peu mathématiques. Voici un distique regardé comme un des plus ciairs de l'œuvre de Michel :

Le noir farouche, quand aura essayé,

Sa main sanguine par feu, fer, arcs tendus,

Trestous le peuple sera tant effrayé

Voir les plus grands par col et pieds pendus.

Vous ne devinez probablement pas qu'il s'agit delà Saint-Barthélémy, que le noir farouche, c'est le roi Charles IX, l'ami et le bienfaiteur de l'astrologue; que l'arc tendu, c'est l'arquebuse avec laquelle il tira, dit-on, du haut du balcon du Louvre, sur les huguenots éperdus.

De Nostradamus nous allons sauter en plein dix-huitième siècle et clore cette liste par le nom d'un homme de génie. C'est presque une profanation de placer Svedeiiborg à côté de personnages dont l'histoire n'a pas fixé la valeur morale. Il fut du reste moins un devin qu'un apôtre; trois cents ans plus tôt, il eût entraîné les masses et rendu sociale la réforme que Luther et Calvin firent théologiqne. Ingénieur, naturaliste, cet homme n'avait qu'un désir : apprendre; qu'une passion, le bien; ses mœurs étaient exemplaires, sa sobriété telle qu'il ne goûta jamais au vin; avec cela une mémoire et une facilité d'assimilation prodigieuses. Svedenborg avait cinquante-sept ans; il était membre de presque toutes les sociétés savantes de l'Europe; ses travaux avaient émerveillé le monde. Voilà que tout à coup, sans transition, ce mathématicien devint un inspiré et un visionnaire. Il écrivait toujours, mais la science n'était plus rien pour lui ; des productions mystiques et presque incompréhensibles, des projets de réforme religieuse, des révélations, tel fut le dernier tome de son œuvre. Malgré tout, son caractère n'avait pas changé, ses habitudes étaient les mêmes; sa mission lui semblait si certaine, sa cause si juste, qu'il se bornait à la défendre par la plume sans prêcher. Les mécontents, les mystiques, ceux qu'une aspiration permanente entraîne vers un idéal introuvable, lurent ses livres avec passion. L'Église officielle de Suède s'en émut, le propre neveu de Svedenborg se mit à la tête de ses adversaires. Que s'était-il donc passé? Lui-même va nous l'apprendre :

« Je dînais très-tard dans mon auberge accoutumée où je m'étais réservé une pièce. J'avais grand faim et je mangeais avec un vif appétit. Sur la fin de mon repas, je vis une sorte de brouillard se répandre sur mes yeux et le plancher se couvrir de hideux reptiles. J'en fus d'autant plus saisi que l'obscurité s'épaissit davantage. Toutefois, elle s'évanouit bientôt et je vis distinctement un homme assis dans un des angles de l'appartement au sein d'une vive et radieuse lumière. Les reptiles avaient disparu avec les ténèbres. J'étais seul, et vous pouvez vous figurer l'effroi qui me prit, quand j'entendis l'homme d'un ton bien propre à inspirer la frayeur prononcer ces mots : « Ne mange pas tant. » A ces mots, ma vue s'obscurcit de nouveau, puis elle se rétablit peu à peu et je me vis seul... La nuit suivante, l'homme rayonnant de lumière m'apparut une seconde fois et me dit : « Je suis Dieu, le Seigneur, le Créateur et le Rédempteur ; je t'ai élu pour interpréter aux hommes le sens spirituel des Saintes Ecritures et je te dicterai ce que tu devras écrire. »

A partir de ce moment il acquit ses facultés divinatrices. Étant à Gotenbourg, il annonça, dit-on, un incendie qui venait de s'allumer dans un desfau-

bourgs de Stockholm à 100 lieues de là. Ses révélations à la reine Louise Ulrique de Prusse sont restées traditionnelles ; malheureusement, on n'en a jamais connu la teneur. Les adversaires de Svedenborg prétendaient qu'il était fou ; il est certain que l'épisode initial de la seconde partie de sa vie rappelle le début d'une affection cérébrale. L'obnubilation sensorielle suivie d'hallucinations de la vue et de l'ouïe, sa mort par apoplexie quelques années plus tard, paraissent du domaine de la pathologie. Si l'on avait des documents plus précis sur ses dernières années et une bonne relation nécroscopique, on y trouverait sûrement l'explication du naufrage de cette belle intelligence.

A côté de ses adeptes, la divination a eu ses vulgarisateurs et ses critiques. Il est assez diflîcile d'établir une distinction même conventionnelle entre les uns et les autres. Les écrivains du seizième siècle ont tout confondu ; le compilateur est un sorcier au même titre que le niais qui croit. La robe ou la tiare ne défendaient même pas contre une pareille accusation. Gerbert était un sorcier; llildehiandt, la gloire de l'Église, aurait été prévenu de ses hautes destinées par un sort magique; ïritheim, le savant et lourd compilateur, sorcier. Paracelse, magicien comme Goclin ou Gauricus. Pourtant la plupart de ces écrivains ont été peu tendres pour les sciences occultes : le Polycraticus de Jean de Salisbury est une amère diatribe sur l'inanité des connaissances humaines. L'élève d'Abeilard, l'ami et l'inspirateur de Tiiomas Becquet, qui répondait aux juges de Henri II : « L'amour de la liberté et la défense de la mérité, voilà mes crimes » , était trop indépendant, trop judicieux, pour accepter en bloc les théories et les légendes absurdes qui farcissaient l'enseignement des écoles de son temps ; Salisbury eut des admirateurs, mais ne fut pas imité.

Il faut arriver jusqu'à la Renaissance pour trouver autre chose que des compilations sans méthode et sans choix. A. Cornélius Agrippa et Paracelse, presque contemporains, furent les chefs d'une nouvelle école.

Le thème de Cornélius Agrippa est, comme celui de Jean de Salisbury, la vanité des sciences humaines ; mais il y eut dans la vie de cet homme étrange trop de contradictions pour que son œuvre ne s'en ressentît pas. Soldat au début de sa carrière comme Descartes, puis professeur d'hébreu à Dole, de théologie à Cologne, syndic de Metz et cassé pour sorcellerie, médecin de Louise de Savoie et renvoyé pour son attachement au duc de Bourbon, astrologue de Marguerite d'Autriche, il vint mourir désenchanté et presque indigent à Grenoble. Cornélius Agrippa a étudié avec passion, mais sans méthode; son scepticisme ne ressemble en rien à celui du savant qui se défie d'une voie trompeuse sans pour cela perdre l'espoir d'arriver au but; c'est l'effarement d'un esprit puissant, mais étonné en présence d'un gigantesque amas de matériaux mal classés. Les réflexions d'Agrippa sur la vanité des sciences ne l'empêchaient point de parler d'astrologie en fidèle de l'horoscope, de rapporter sérieusement des facéties grotesques. Sa médecine astrologique pourrait occuper une place distinguée dans le muséum des aberrations humaines ! Il a par exemple, pour traiter l'ivresse, une recette qu'il serait difficile de deviner. « Les signes de Mars contribuent à la tête et aux testicules, à cause du mouton et du scorpion : c'est pourquoi, quand le corps tremble et la tête fait mal à ceux qui ont fait des débauches de vin, il n'y a qu'à leur tremper les testicules dans de l'eau fraîche ou froide et les laver avec du vinaigre : c'est un prompt remède. »

Le Paracelse légendaire, le sorcier de Bodin, ne ressemble que de très-loin au Paracelse de l'histoire. Celui-ci fut un médecin ingénieux, souvent habile,

UIV UN AliUN. 87

un pathologisle plus observateur qu'instruit ; il brûla les livres d'ilippocrate et deGalien, peut-être pour imiter Luther; enseigna en allemand et, sous prétexte d'en revenir à l'étude de la nature, substitua aux doctrines traditionnelles ses théories qui ne valaient guère mieux. II avait des qualités professorales merveilleuses : la conviction, la fougue, une grande facilité d'élocution ; à côté de cela, de pénibles travers. Il manquait absolument de tenue ; ce fut toujours et malgré tout, comme nous dirions aujourd'hui, un aventurier et un bohème.

La popularité de Paracelse s'étendit jusque dans le grand public; le possesseur des secrets médicaux devint un magicien et un devin comme Pythagore. Des élèves plus zélés qu'instruits contribuèrent à répandre ces sornettes. Le maître avait-il cru à la magie? La question est aussi difficile à résoudre à propos de lui qu'à propos d'Agrippa. Il malmena plus d'une fois les amis du merveilleux; il chassa les esprits de l'étiologie de la danse de Saint-Guy, et fit une classification assez juste. Tout cela avait peu d'importance; on servit au public, sous son nom, une encyclopédie occulte, illustrée de démonstrations, d'observations, et rédigée dans un style dont l'emphase obscure et rude s'adaptait admirablement au sujet.

« L'homme ne sait rien de l'avenir, est-il dit au début, il- a été en effet créé de telle sorte qu'il ne s'occupe que d'élever son esprit vers Dieu et ne soit pas agité d'un autre soin. En quoi demain intéresse-t-il aujourd'hui? A chaque jour sa peine. Pourquoi songer à ce qui arrivera? Il faut s'occuper d'aujourd'hui pour que demain ne nous apporte pas de mal; aujourd'hui la mort arrive et non demain ; c'est assez de s'inquiéter du présent. Le Christ nous a dit de ne pas nous occuper de la manière dont notre corps doit être nourri ou conservé, mais de Dieu seul. Qu'importe donc ce qui arrivera à notre corps? Demandons le royaume de Dieu; le reste nous sera donné par surcroît. )) Il serait difficile de mettre ce langage sur le compte d'un magicien. Dans l'édition allemande de ses œuvres complètes publiée par Iluser, certains passages mantiques sont de simples pamphlets religieux. L'explication des figures du cloître des Chartreux de Nuremberg en est une preuve. « Voilà, dit-il, à propos de la vingtième, un moine qui a dans sa main gauche une rose et à droite une faucille, un briquet, de l'autre côté une Jambe nue. En mai, la rose répand un parfum que tout le monde admire. Quand vient l'été, elle se dessèche et il n'en reste plus qu'une tige épineuse; de même le moine paraîtra d'abord doux et agréable au peuple, qui le comblera de louanges, mais le temps du dessèchement viendra et il ne restera de l'enchanteur qu'une saveur et une odeur de moisi. La faucille coupe les bonnes et les mauvaises herbes, les orties et le maïs, le froment et l'ivraie, etc. Tous les moines seront coupés et jetés au feu. Le briquet est l'indice du feu, que beaucoup seront brûlés qui ont été coupés avec la faucille. Une partie d'une chose signifie la chose tout entière : le briquet indique le feu; la pluie, l'Océan. La jambe ne signifie pas autre chose qu'un grand mouvement d'impuretés, si grand que tous les cœurs seront mis à jour. Le libertin ou la prostituée du fond du cœur seront découverts ; tout ce qu'il y a de mauvais sera dévoilé » {voy. fig. 4).

Les figures de la magie sont dans le même goût. On saisit difficilement la signification de la première, même avec la légende explicative : « Ceci repré-

DlVirSAllUlN.

sente une chose intérieure qui se révèle à l'extérieur par des signes. La nature a ses emblèmes, la magie a les siens. Ils t'indiquent que tu dévores celui qui

Fig. 4. — Figure symbolique du cloître des Chartreux de Niiremberg (Paracelse).

est entre tes mains. Heureux qui peut se garder pur de tes atteintes, car tu ne laisses chez toi personne en repos. La magie t'a bien observée et t'estime à ta

valeur. C'est ta beauté elle-même qu'il faut apprécier et non les apparences.

Tu dévores ce que tu touches, c'est l'élégance et non la piété qu'il faut chercher chez toi » {voij. fig. 5).

Les œuvres complètes de Paracelse ne furent jamais accessibles k tous. On les divisa; les médecins se partagèrent sa pathologie, sa chirurgie grande et petite ; les travaux divinatoires et magiques ne furent ni les moins cités, ni les moins reproduits, ni les moins commentés. A côté d'eux, on publia, en Allemagne et en France, de véritables manuels populaires. La divination parla main fut surtout exploitée ; nous avons déjà mentionné ses rapports avec l'astrologie. La nomenclature et la notation des chiromanciens étaient celles de l'art généthliaf|ue, sauf des variantes correspondant à la surface restreinte sur laquelle ils observaient. Ainsi le cercle de géniture correspondait à la ligne de vie, l'éminence thénar devenait Vénus; la saillie de l'articulation métacarpo-phalangienne de l'annulaire, la lune. L'aspect de la main et les bases des interprétations qu'on peut en tirer au point de vue du pronostic et du diagnostic tel qu'il a été donné par Ph. May sont les suivants {voy. fig. 2. p. 49) :

^^ Les esprits curieux, dit-il, qui voudront pénétrer dans les secrets de la

Fig. 5. — Première ligure symbolique du Traite de magie attribué à Paracelse.

vie et les découvrir à la faveur de celte noble et illustre science, doivent savoir :

1« Les noms propres qui sont attribués aux signes qui dénotent la vie et la santé ;

2o Les noms des planètes auxquelles les montagnes et collines de la main qui signifient aussi la santé sont attribuées;

5"= Que toutes les lignes de la main ont leurs vertus et propriétés qui leur sont adjointes. »

« Ainsi la ligne A est la ligne du cœur et de la vie, la ligne E la ligne des poumons, du cœur et de l'estomac; les éminences indiquées par des signes astrologiques ont les propriétés et la signification médicale des lettres coriespondantes. »

La main n'était pas le seul organe capable de fournir des indications man-

Fig. 6. — Division métoposcopique de la face (d'après May, loc. cit., p. 131).

tiques ; on devinait également par la face ; le grand Cardano lui-même avait publié une Métoposcopie ; les règles de cette méthode sont rappelées sommairement dans le petit livre que nous venons de citer. 11 est bon toutefois, si l'on veut éviter une confusion, de se rappeler qu'il existe deux variétés distinctes de divination par la physionomie : 1" une occulte, ayant les mêmes procédés que la chiromancie. La face est divisée en lignes, en carres; chacun d'eux correspond à une émiuence de la main, à une planète [voy. fig. 6) ; le principe est toujours le même; c'est la relation absolue et constante entre l'univers et le corps humain ; le second n'est qu'une réduction du premier; ses éléments ont leurs correspondants célestes qui les guident.

2° Une naturelle : la physiognomonie, entrevue par Jean Scot, en plein moyen âge, dont Porta a cte' le défenseur et l'historiographe : c'est une morphologie comparée, une application poussée jusqu'à l'ahsurde du raisonnement par analogie. Chaque espèce animale a ses aptitudes, ses instincts, son caractère ; il existe entre eux et la l'orme du crâne ou de la face une relation constante ; tout permet de croire que la même chose a lieu dans l'espèce humaine.

Si avec une analyse soigneuse de ses parties constituantes on peut les rapprocher de celles d'un animal donné, il devient possible de remonter au caractère et à la valeur morale {voy. fig. 7). C'était une sorte d'embryon du système

Fig. 7. — Nous avons icy exprimé la figure de la teste de l'âne dont la lèvre grosse du haut pend sur celle du bas afin qu'on puisse aisément considérer celle de l'homme figurée à sa ressemblance (Porta, La physionomie humaine, trad. par le sieur Rault. Rouen, T. et D. Bcrthelin, in-8 v., 220 p.).

de Gall et de Lavater. Inutile d'ajouter que les données fournies par un pareil système laissaient la place aussi large que possible à l'initiative individuelle et à la fantaisie; que si l'étude de la morphologie pure est difficile et singulièrement minutieuse, celle de la morphologie comparée l'est infiniment plus. Le système de Porta est la tentative d'une science dont les instruments sont imparfaits et les observations en trop petit nombre; il n'a rien de surnaturel. Les méthodes d'Arnaud de Villeneuve, de Cardan, de May, etc., infiniment plus simples, se rattachaient exclusivement aux sciences occultes.

Peucer et Boissard, tous deux théologiens, antiquaires, critiques, protestants convaincus, ont écrit à la même époque des livres sur la divination, qu'ils apprécient à peu près comme Delrio, sceptiqua par rapport aux pratiques et malgré cela partisan des répressions sanglantes.

Les tendances hérétiques de Cornélius Agrippa et de Paracelse ont été la cause de la sévérité des écrivains catholiques à leur égard; on a fait sur le premier des contes que des livres soi-disant sérieux ont reproduits. Pendant sa courte magistrature à Metz, il avait résisté à un inquisiteur de la foi et s'était opposé au procès d'une pauvre vieille que la faiblesse de son intelligence n'aurait pas préservée du bûcher ; cet acte de courage lui coûta sa place. La mort même ne désarma pas ses ennemis ; des rapports entre lui et Satan furent inventés et répandus par un moine défroqué appelé Thévet, devenu sur la fin

de sa vie pamphlétaire, ligueur ; c'est de lui que la satire Ménippée disait : <( On ne vit jamais si grosse bète. » Paul Jove ajouta l'épisode du chien noir diabolique, qui aurait élé se précipiter dans l'Isère à la mort de son maître. Naudé a fait justice une fois pour toutes de ces récits sans effacer le mauvais renom de celui dont il avait traduit les œuvres.

Delrio, Boissard, Peucer, ont écrit dans un but différent, ont jugé avec un critérium différent, et cependant leurs appréciations sont identiques sous bien des rapports. Delrio, jésuite flamand, était une sorte de jurisconsulte, essayant de fixer la jurisprudence du Saint-Office. Pour lui, la magie comme la divination sont des sciences réelles, mais impies; il rapporte que plusieurs livres qui en traitent ont été brûlés en Espagne, et ajoute : Plaise à Dieu qu'ils l'eussent tous élé ! L'esprit de son ouvrage est dans cette phrase ; les éclaiicics de bon sens qu'on trouve de place en place sont vite obscurcies par une foule d'anecdotes recueillies partout pour les besoins de la cause.

Avec Peucer, c'est un fanatisme d'une autre nature qui parle; médecin, mathématicien, Peucer, gendre deMélanchthon, était aussi un ardent calviniste ; il fit tout ce qu'il put pour introduire en Allemagne la discipline et les usages de l'Église de Genève. Il ne réclame point contre les devins des châtiments, mais il croit à la réalité de leur science et les proscrit. Boissard, antiquaire et homme de goût, est plus sceptique; il laisse souvent entendre que po\ir lui la cabale, l'astrologie, la chiromancie, sont autant de chimères.

Nous avons conduit l'hisloire de la divination jus(ju'à la fin du dernier siècle. Est-elle finie? Non. Une méthode nouvelle a fait fortune. Vers 1400, les tarots étaient connus à Bologne. On raconte que Charles VI passait ses intervalles lucides à jouer aux cartes ; c'est peu probable ; le jeu qui, dit-on, lui appartenait, n'est qu'un recueil de miniatures. On aura de très-bonne heure essayé de tirer des présages de ce moyen comme les Germains en tiraient des nodfyr. Le premier livre paru sur la matière à Venise en 1640 est le Traité de sorts (en italien, de Francesco Marcolini de Forli). Cette divination était si simple, si gaie, qu'on s'explique aisément son succès. Avec ce procédé de bonne société, on pouvait entrevoir l'avenir à une table de jeu, sans difficulté, sans pratiques nécromanliques. La cartomancie est un peu plus compliquée pourtant que 1[!S méthodes de même nature. Pour que les cartes parlent, il faut les battre, les couper, les combiner suivant des règles données ; chacune d'elles a sa valeur et sa signification; on n'obtiendrait rien, si l'on s'en rapportait au hasard. Voici, par exemple, la manière classique et officielle de les tirer par quinze :

« Après avoir mêlé les cartes, vous coupez, si vous opérez pour vous-même, ou vous faites couper toujours de la main gauche la personne pour laquelle vous opérez. Vous faites ensuite deux paquets de seize cartes chacun ; vous choisissez ensuite un de ces paquets, si vous opérez pour vous, ou vous le faites choisir par le consultant. Ce paquet étant choisi, vous en mettez la première carie de côté pour la surprise, puis vous retournez les quinze autres et les rangez devant vous de gauche à droite, dans l'ordre où elles se trouvent, et vous examinez si parmi ces quinze cartes se trouve celle qui représente la persotme qui consulte ; si cette carte ne s'y trouvait pas, on battrait et on couperait de nouveau le jeu et on recommencerait l'opération jusqu'à ce que la carte nécessaire se tiouvât dans le paquet choisi. Pour le reste, vous agirez comme si vous aviez obtenu ces quinze cartes en les tirant par trois et comme il est indiqué au tableau n° 1,

à l'exception des tas qui ne se font pas de même. Ainsi, lorsque vous aurez examiné l'ensemble des quinze cartes, que vous en aurez donné la signification en comptant par sept à partir de la carte qui lepréscnte le consultant, et que vous aurez expliqué les rencontres ; en prenant successivement les cartes deux par deux, Tune à droite, l'autre à gauche, vous remêlerez les quinze cartes, vous ferez couper, et vous en ferez trois paquets de cinq cartes chacuu, vous prendrez la première de chacun de ces trois paquets que vous poserez sur la carte de surprise, que vous avez aussi de côté, en commençant de façon que vous ayez quatre paquets de quatre cartes chacun. Faites choisir par le consultant un paquet pour la personne; retournez et étendez les quatre c;u'tes qui le composent de gauche à droite dans l'ordre où elles se trouvent et donnez-en l'explication selon la signification individuelle et la signitication relative. Après avoir expliqué le paquet pour le consultant, vous ex[)]iqucrez le paquet placé à votre gauche, qui sera pour la maison, puis le troisième paquet, qui sera pour ce qu'on n'attend pas, et enfin le paquet de la surprise. »

En 1815, une ancienne couturière, associée à un garçon boulanger, Mlle Lenormand, lut reçue par Alexandre P"". C'était bien la peine que pendant vingtcinq ans les fleuves de l'Europe eussent roulé des cadavres, pour qu'une illuminée comme Mme de Krudner et une tireuse de cartes eussent à donner leur avis sur un pacte qui devait fixer pour des siècles peut-être la destinée de tant de nations! Depuis ce temps, la crédulité a diminué; on a vu tant de merveilles réelles, que la foi en la magie noire a été ébranlée; malgré tout la divination n'est pas morte. Le code frappe d'une peine légère ceux qui l'exercent; mais cette peine n'est appliquée qu'à l'occasion d'escroqueries scandaleuses. On devine dans les campagnes, par les feuilles de lierre, lorsque l'on veut savoir quel saint doit guérir une dermatose rebelle; on devine à Paris, par les cartes ; on évoque les morts ; le magnétisme animal a hérité de la valeur mautique des vapeurs de la source Kassotis; la baguette divinatoire a remporté il y a deux ai^s à peine un triomphe assez signalé pour que l'administration ait failli compromettre la solidité d'un monument historique en autorisant la recherche d'un trésor vers lequel elle devait conduire. Les Lémures, les Dwerfgar, les Gobelins, ont la vie dure ; ils ne craignent ni la vapeur, ni la lumière électrique; au lieu d'errer comme naguère au fond des mines, ou bien au clair de la lune dans les landes désertes, ils se rapprochent de l'homme, déplacent les pierres sur la route, font craquer les meubles dans les cabinets de travail. Ils ont un domicile plus sûr que les cavernes dans lesquelles les reléguaient les religions anciennes : ce domicile, c'est l'esprit humain, vers lequel la vérité trouve si difficilement accès quand elle n'est pas conduite par le merveilleux.

Nous terminerons par un vocabulaire des genres de divination les plus communs, sur la plupart desquels le Dictionnaire renferme déjà de brèves indications aux mots qui les désignent.

Aéromancie (àr.p-ioo;). — Divination magique; les sorciers interprétaient des signes qu'ils disaient voir clans l'air; probablement analogue à la néphomancie.

Alectri/oiiomancie (de à).ÉxTujo, coq). — Divination par les coqs. Voy. le texte, p. 45.

Àleuroniancie (de ôîasujov, fromentj. — Divination par le froment moulu.

Al2)liiiomancie (d'âlzi-ov). — Divination parle froment concassé. Ou ne sait si les prêtres délayaient la farine ou la jetaient par pincées dans le feu.

Amniomancie (à;ji.v(o/). — Divination relative à l'avenii" d'un nouveau-né, d'après la couleur du liquide amniotique!.

Anémoscopie (de u.-/i\j.o;, venl). — Divination ])ar le vent. A Dodonc on interprétait le mouvement de certaines feuilles ou de clochettes destinées à indiquer la direction du venl.

Anthropomnncie (de i/OjoTo;, homme). — Variétés d'extispiciiie dans lesquelles les viclimos étaient des hommes ; pratiquée par Héliogabale.

Apotélesinntique[K\(ià.T:o-zt\ti7\3.(i.-nii.ri). — Astrologie.

Arithmomancie (de àçiOaô;, nombre). — Divination par les nombres. Voij. le texte, p. 49.

Astéroscopic (de ài-V.j). — Observation des astres. Première opération de l'astrologie.

Astragalomnncie (de àdxoàYaXo?, vertèbre). — Divination par les osselets.

Astrologie. — Divination sidérale. Yoy. le teste, p. 45 et suiv.

AïKjuralion. — Divination officielle des Romains. Voy. le texte, p. 63 et suiv.

Auspice. — Signe mantique constaté par les augures. Voy. le texte, p. 63 et suiv.

Axinomancie làlhr,, hache). — Divination par une hache implantée dans un poteau et dont on observait les mouvements.

Bélomancie (de ^i\o:, flèche). — Divination par les flèches. Variété de cléromancie.

Botanomancie f.SoTàvï), herbe). — Divination par des feuilles de fiauier ou de sauge qu'on laissait sécher en plein air.

Brochomaiicie (de ^'^o/t,, pluie). — Divination par les pluies.

Bronto.icopie (de poovT»), tonnerre). — Divination par le tonnerre. Un des procédés favoris des aruspices; appelée aussi art fulgural. Voy. le texte, p. 66 et suiv.

Ca/e (Divination par le). — Divination météorologique moderne très-populaire. On prédit le beau temps ou la pluie suivant que l'écume se tient au centre de la tasse ou va vers les bords. Un autre procédé un peu plus compliqué consiste à placer du marc de café sur une soucoupe ou une assiette et à interpréter les figures laissées après le dessèchement complet.

Cartomancie. — Divination par les cartes à jouer. Probablement aussi ancienne que les cartes; le jeu de tarots était déjà connu à Cologne au commencement du quinzième sièele. Le fameux jeu de cartes de Charles VI paraît un simple recueil de miniatures. Le premier travail éciit sur la cartomancie se trouve dans les Sorti de l'éditeur Francesco Marcolini de Forli (Venise, 1540).

Céplialomancie (de y.tzrjXr^). — Divination maf;ique ; on faisait rôtir une tête d'âne sur des charbons, on formulait des questions différentes sur un sujet donné. Quand les mâchoires remuaient, on avait la réponse.

Céroinancie (xïiçb;, cire). — Divination par des gouttes de cire qu'on laisse tomber dans l'eau ; on devine suivant qu'elles s'étalent ou s'étirent en filaments.

Chéronomancie (/oVço,-, porc). Divination par les vessies de porc : « Ayons force pourceaux, tu en auras la vessie » (Rabelais).

Chiromancie (de y t\p, main). — Divination par les lignes et les éminences de la main. Voy. le texte, p. 49. Chresmologic (/fvîtriAo;, oracle). — Divination enthousiaste. Voy. le texte, p. 38.

Clédonomancie (de x).ï,Sw'>, exclamation). — Divination par des mots éciiap|iés aux individus. « Cette divination était pratiquée à l'oracle d'Hermès Agoraeos à Pharae eu Achaïe. Après avoir posé sa question au Dieu, le consultant quittait la place en se bouchant les oreilles avec les mains. Une fois hors de l'agora, il ôlait ses mains, et la première parole qu'il entendait prononcer sur son chemin était la réponse de l'oracle » (D.-L.). Cette divination était souvent pratiquée dans les oracles d'Hermès.

Cleidomancie (x).£i;, clef). — Divination par la clef placée sur la première page del'Evanpile de saint Jean. On pose sa question, un autre ht, et, lorsque la clef tourne, on a la réponse.

Cléromancie (xXîjjio;, sort). — Divination par les sorts. Voy. le texte, p. 45.

Coskinotnancie (xôo-xtvov, crible). — Divination par le crible. Ce crible était suspendu à un fil ou posé sur une pointe ; on devinait par sou allure, son arrêt, son orientation à ce moment.

Crilomancie (xpiOv], orge). — Divination par la l'arine d'orge.

Crommyonuuicie (xjiôiaixjom, oignon). — Variéu'' chrétienne de cléromancie. On po.-e une question inpetto et on écrit la réponse probable sur (les oignons qu'on place sur l'autel lors de la messe de minuit; le premier ijui germe fournil la réponse vraie. En Lorraine, au seizième siècle, les jeunes lilles recherchées par plusieurs amoureux faisaient un choix de cette manière.

Crystallomancie. — Divination par un vase ou une plaque de cristal. Voy. ////rfro«iaH(;(e, Lecanomancie.

Dactyliomaiicie (de Sa.-xTÙ'i.o;, anneau). — Divination parles anneaux; procédés nombreux. Parfois on interprétait leur son; parfois on faisait osciller l'anneau suspendu à un fil au centre d'un bassin autour duquel se ti-ouvaient les 24 lettres de l'alphabet. Les pierres enchâssées dans les anneaux servaient uutsi à la divination.

Daphnomancie (de lîàïvf., laurier). — Divination par les feuilles de laurier. Quand elles brûlaient avec fracas, c'était un heureux présage.

Empyromancie (de Trùp, fou). — Divination par le feu, la combustion des victimes. « Lorsqu'on brûlait sur le brasier de l'autel les cuisses des victimes, on regardait si la fumée montait droit vers les immortels. Si la colonne de famée paraissait tourmentée et arrêtée dans son ascension, il y avait lieu de craindre le courroux des dieux; de même, si les viandes résistaient à la cuisson ou tombaient par terre » (D.-L.). On tirait aussi des présages des matières végétales jetées au feu, de la flamme, de la fumée.

E.régète. — Interprète d'un texte prophétique.

Extispicine. — Divination par les entrailles des victimes. « Théodorus : Voulez-vous en sçavoir par l'art d'aruspicine? par extispicine, par augure pris du vol des oiseaux? du chant des oscines? Du bal solitisme des canes? Par estronspicine, répondit Panurge » (Rabelais).

Gastromancie (de yj.i-r.o, ventre). — Suivant les uns, divination par le ventre. On pose à voix basse la question près du ventre de l'inspiré, qui répond par signes. Le mot désigne quelquefois la ventriloquie, « de laquelle en Ferrera usa largement la dame Jacoba Rhodigina engastrimythe » (Rab.). Suivant d'autres, divina-

tion à l'aide d'un vase plein d'eau, dont la partie centrale portail le nom de ventre.

Genéthlialogie (de vevéOXïi, naissance). — Astrologie, ainsi appelée parce que la plupart des prédictions astrologiques reposaient sur le thème dressé au moment de la naissance. Appelée aussi genéthlioscopie.

Géomancie (de -fi, terre). — Divination par la sphère terrestre. Procédés analogues à ceux de l'astrologie.

Gyromancie (yuçôç, cercle). Divination par les tours que faisait un individu auquel on avait soin de fermer les yeux. On tirait un présage du côté vers lequel était terminé le cercle. « Je te feray ici tournoyer force cercles lesquels tous tomheront à gauche, je t'en assure » (Rab.).

Haruspicine ou Aruspicine. — Divination pratiquée par les aruspices. Voij. le texte, p. 66.

Hépatoscopie (r,-ao-aTo;, foie). — Examen du foie pratiqué dans l'extispicine, partie très-importante de celte méthode.

Hiéroscopie (iejov, victime). — Synonyme d'extipiscine.

Horoscope (wj»/., saison — domicile des planètes). — Point d'application des influences sidérales qui régissent la vie d'un individu. Voij. le texte, p. 48.

Ihidatoscopic (de jJup-SaTo;, esiu) ou H i/ch-oinancie. — Divination par l'eau (Voy. Kaloptromancie). *

Hydroscopie (de û'5wp, eau). — Art de trouver les sources cachées. Voy . Rhahdomancie . Ne pas confondre avec hydromancie.

latromantique (îa-trij, médecin). — Divination médicale.

Ichthyornancie (îx^ùç, poisson). — Divination par les poissons. Sa légitimité a été contestée par Piutarque. « Elle était pratiquée à Hiérapolis et en Lycie, dans le temple d'Apollon, à Surra. Il y avait au fond d'un gouffre creusé par la mer des poissons auxquels on jelail des morceaux de viande rôtie constituant les preuves du sacrilice. Plus les poissons étaient nombreux et voraces, meilleur était le présage. Si aucun ne venait, c'était d'uu très-fàcheux augure » (B.-L.).

Incubation. — Sommeil dans un lieu consacré pour obtenir une vision mantique.

Kapnomancie (-/aitvàç, fumée). — Divination par la fumée. S'écrit aussi capnomancie.

Katoptromancie (de xàToitTpov, miroir). — Divination par le miroir. Un enfant était placé devant un miroir, on lui adressait une question sur une personne et il la voyait dans le miroir. Parfois on prenait une bouteille d'eau. Cette divination est donc analogue à l'hydromancie.

Kéraunoscopie (de xepauvbç, tonnerre). — Synonyme de broatoscopie.

Krithomancie (de xpi97), orge). — Divination par l'orge ; on ne sait si les devins délayaient la farine d'orge dans l'eau ou la jetaient sur le feu.

Kuamobolie (de xûano;, fève). — Divination par les fèves noires et blanches.

Kyboniancie (de xûSoç, dé). — Divination par les dés.

Lampadomancie ou Lychnomancie (de la'^x-à.;, /.j/vo;). — Divination chrétienne. Se pratiquait par les lumières au moyen de lampes ou de douze cierges allumés portant le nom des douze apôtres.

Lecanomancie ().Exàvr,, bassin), — Divination par les bassins. Dans sa forme simple on jetait des pierres dans de l'eau ou l'on mélangeait de l'eau et du vin dont on observait les reflets. Parfois on interprétait les sons d'un bas~in de bi'onze sur lequel frappaient des sortes de maillets métalliques. Divination usitée à l'oracle de Dodone. Voy. le texte, p. 62.

Libanomancie (>.tSavo;, encens). — Divination par la fumée de l'encens. Son invention était attribuée à Pythagore. Parfois au lieu de l'encens on employait le laurier ou l'olivier.

Lithobolie (>.i8oSoî.£w, je jette des pierres), variété de cléromancie. — Divination par les cailloux.

Lithomancie (de Xiîoç, pierre). — Divination par les pierres. Les Mysiens, pour savoir si la récolte de l'année serait abondante, se servaient de petites pierres noires qu'une espèce de pavot produisait en guise de graines; quand l'année devait être stérile, ces objets restaient immobiles; quand il devait y avoir une récolle abondante, ils bondissaient comme des sauterelles. »

Manteion. — Oracle.

Mantique. — Divination.

Métoposcopie (h.£ti.jiîov, front). — Divination p.nr les traits du visage. Ne pas confondre avec physiognomonie. Voy. le texte, p. 89.

Molibdomancie (de ;ji6).i65o;, plomb fondu). — Divination par le plomb fondu. Analogue à la sidéromancie.

Morphoscie (de [xopir,, forme). — Divination par les traits, la forme du corps.

Myomaticie (de u-uù-/, muscle). — Variété de morphoscopie dans laquelle on interprétait l'énergie des muscles et leur forme. En extispicine les muscles n'avaient pas de valeur mantique.

Myriogenèse. — Système zodiacal égyptien dans lequel chaque signe, comprenant 50°, correspondait à toutes les constellations du segment correspondant de la sphère céleste. « Les Grecs appelèrent toujours sphère barbare ce système qui gardait pour eux son caractère exotique.

Nécromancie ou Nekyomancie (de v:-/ç>i;, mort). — Évocation des morts dans un but magique ou divinatoire.

Néphomancie (de vsoo:, nuage). — Divination par les nuages, inventée seulement à l'époque du Bas-Empire. D'après Photius, une certaine Anthusa prédit l'avènement de l'empereur Léon parce qu'un nuage en l'orme de lion en avait avalé un autre en forme d'homme.

Oikoscopie (de otxo;, maison). — Nom générique des divinations domestiques particulières : un certain Xénocrate avait écrit un livre intitulé :

Oïxoa-xoittxiv olujvtiTuia.

Oionistique (Vyo. Ornithomancie).

Omoplatoscopie. — Divination par l'omoplate des victimes. On immolait une brebis ou un agneau après avoir formulé mentalement la question à résoudre : on levait alors une omoplate et on la faisait griller sur des charbons ardents. Le changement de coloration de l'épine, son boursouflement, fournissaient des indices heureux ou malheureux. Quand le côté droit rougissait ou que le gauche noircissait, c'était un présage de guerre.

Omphalomancie (de ôpioa).?);, ombilic). — Les sages-femmes prévoyaient le nombre des enfants qu'aurait une primipare d'après le caractère du cordon et celui de la caduque.

Oniromancie (de ôvEtfo;, songe). — Divination par les songes. Leur interprétation constituait l'onirocritique.

Onomatomancie (de o-/o[i.a, nom). — Divination mathématique. On prétend que la présidence de Taylor aux États-Unis avait été prévue de cette manière. En mettant le numéro de chaque lettre de l'alphabet au-dessous du nom on arrivait au même total que dans le court membre de phiase promettant la présidence (Zachartj Tai/lof, will be Président).

Omjchomancie (de ovu;, ongle). — Divination magique. On fait certaines marques sur les ongles d'un enfant, il les tourne vers la terre. Après la conjuration, on fait sa demande, le démon invoque écrit les réponses sur le sol.

Ooscopie (oJb•^ œuf). — Divination par les œufs. « Les prêtres qui faisaient une observation pour deviner des dangers, dit le scoliaste de Perse, observaient d'ordinaire un œuf mis sur le feu, examinant s'il suait par le haut ou par le côté ; mais, s'il éclatait et coulait, il présageait un péril à celui pour le compte duquel se faisait la cérémonie. »

Ophiomancie (de ô'-ji;, serpent). Mêmes procédés que rorniihomancie.

Oracle. — Lieu où s'exerçait la divination. Nom parfois appliqué aux renseignements donnés eux-mêmes. \oy. le texte, p. 50.

Ornithomancie {o^-n;, oiseau). — Divination par les oiseaux. Yoij. le texte.

Palomancie [-oX-r^, lutte). — Divination par les flèches. Synonyme de bélomancie.

Pégomancie (de Tz-r^-fy, source). — Divination par l'eau. Synonyme d'hydromancie.

Phrénologie (de çpv/). — La phrénologie est un procédé d'observation reposant sur des relations incertaines et discutables dans Dante, mais il ne se rattache ni au merveilleux ni à la mantique. Ce mot sera traité à part.

Phyllomancie (de çùUov, feuille). — Divination par les feuilles brûlées ou chassées par le vent.

Physiognomonie. — Interprétation de la physionomie. Voy. le texte, p. 90. Ses procédés ne se rattachant ni aux sciences occultes ni à la divination proprement dite. Ce mot sera traité à part.

Prognostique ou Prognose. — Différente de la divination en ce qu'elle repose sur l'observation pure. On attribuait au centaure Chiron l'invention de la prognostique météorologique.

Psychagogie (de J-jy;?,, esprit). — Synonyme de nécromancie.

Ptarmoscopie (de r.xk^'^w, j'étemue).— Divination par l'éternument.

Pyromancie (Voy. Empyr amande).

Pythaistes. —Devins athéniens chargés d'observer le ciel au moment où devaient se mettre en marche les processions de Pytho.

Rhabdomancie (de paSSoç, baguette). — Divination par la baguette.

Rhapsodomancie. — Divination par des phrases détachées au hasard, des poésies d'Homère, d'Hésiode et des recueils d'oracles. Variété de cléromancie.

Raphanomancie (de jaçàvo;, racine). — Divination magique par les racines. Voy. le texte au sujet de la mandragore, p. 78.

Sel (Divination par le). — Se pratique comme la divination par le froment ou l'orge. On jette des grains de sel dans le feu et on devine d'après leurs craquements.

Sidéromancie (de aiSïiçoç, fer). — On jette sur du fer rouge des brins de paille auxquels on a attaché une signification préalable, et on conjecture d'après la manière dont ils brûlent.

Sorts. — Divination par les sorts. Voy. Cléromancie.

Splanchnoscopie (de aTù.à.i/tai, viscère). — Synonyme d'exlispicine et hiéroscopie.

Spondylomancie (<7-6và\).o,-, vertèbre). — Divination par les mouvements d'une boule, d'une vertèbre, d'un fuseau.

Sternomancie. — Voy. Gastromancie.

Slichomancie (ttî/gç, ligne d'écriture). — Divination par les vers sibyllins.

Sycomancie (de oruxî; , liguier). — Voy. Botanomancie.

Symbolomancie. — Divination par signes fortuits.

Tephromancie (de xé-jfa, cendre). — Divination par les cendres. On trace avec des lettres la demande qu'on veut faire; on tire la réponse de celles qui restent lorsqu'un coup de vent en a enlevé quelques-unes.

Trapezomancie (TfàrtÇa, table). — Divination par les dés, les osselets, les fèves noires et blanches, jetés sur une table consacrée.

Tliriobolie. — Variété très-anciemie de cléromancie. « Apollon raconte à Hermès qu'il existe trois sœurs vierges ; ce sont les Thries qui se complaisent à voler de leurs ailes rapides. La tète poudrée de farine blanche, elles ont leur demeure au fond du vallon du Parnasse; en ce lieu retiré, elles m'ont enseigné, sans que mon père s'en inquiétât, la science divinatoire dont j'étais avide, enfant encore et gardant mes bœufs. Depuis lors, elles voltigent çà et là, et elles se repaissent des rayons de miel et accomplissent chaque chose. Or lorsque, rassasiées de miel nouveau, elles entrent en délire, elles consentent avec complaisance à dire la vérité. Mais, lorsqu'elles sont privées de la douce nourriture des dieux, elles trompent et égarent en sens divers » (B.-L.). Plus tard on appelait thries des galets ou cailloux qui servaient à la divination, ou même par extension les prédictions qu'on en obtenait.

Tiji^omancie (de Tupbç, fromage). — Divination par les fromages, a/ias tyriscomancie. Pratiques inconnues. « J'ay un fourmage de Brehemont à propoz y (Rabelais).

A. Dechambre et L. Thomas.

Bibliographie. — Salisbury (Jean de). Policraticus sive de magis curialium. Lugduni Batavoi'um.J. Maire, 1639, in-8, 951 pp. — Scot (Michaël). Tractatus de secretis naturœ. Francofurti P. Mupculus, 1615, pet. in-1'2, 120 pp. — Arnauld de Villeneuve. Opéra 07nnia cum N. Tavrelli annotationibus. BasileiB G. Waldkirch, 1585, in-fol. 207 col. — Tritheim. Polygraphie et universelle escriture cabalistique, traduite par G. de Gollange. Paris, J. Kerner, 1571, iu-4, 299 pp. — Agrippa (H. G.), de occulta philosophia, 1533, in-fol. ccclxii pp.

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