DES
DlXAMOMÈTBE. A proprement parler, tout appareil qui permet de mesurer une force, c'est-à-dire de la comparer à la force prise pour unité, est un dynamomètre (de ^.ivautç etpÉrpov). En réalité, on réserve ce nom aux appareils de ce genre dans lesquels on utilise l'élasticité des corps solides.
Lorsqu'un corps solide élastique est soumis à l'action de deux forces opposées, il subit une déformation dont, pour une forme et des dimensions données du corps, la grandeur varie avec l'intensité de la force. La grandeur de la déformation pourra donc servir à déterminer la grandeur de la force : il en sera ainsi du moins, si l'on opère à la même température, ou du moins à des températures peu différentes, et si l'on n'a pas dépassé la limite d'élasticité du métal.
11 existe des formules qui établissent une relation entre la grandeur de l'action et la valeur de la déformation, mais, outre que ces formules ne se présentent pas toujours sous une forme commode à appliquer, comme elles contiennent des coefficients numériques dépendant de la nature du métal et dont la valeur est grandement affectée par des modifications de composition, même très-minimes, on ne peut s'appuyer sur ces données théoriques, et la graduation se fait toujours par compai'aison, méthode générale trop simple pour qu'il soit nécessaire d'insister.
Les déformations simples que peuvent subir les solides se rattachent : 1" à la traction ou à la compression; 2° à la flexion; 5" à la torsion. Des modèles divers de dynamomètres ont été construits, basés sur ces modes de déformation ; on en a également imaginé qui correspondent à des déformations complexes.
On a introduit avec avantage un dynamomètre basé sur l'élasticité de traction dans les appareils à extension continue employés en chirurgie : son emploi renseigne à chaque instant sur la grandeur de l'effort, et l'on peut éviter de dépasser une valeur déterminée. Ces appareils comprennent entre le point tlxe et l'oi'gane auxquels ils sont appliqués des cordes inextensibles et une partie
DICT. ESC. XiXI. 1
2 DYNAMOMETRE.
extensible constituée par du caoutchouc dont l'épaisseur a été convenablement choisie. L'eflet exercé sur l'une des cordes est transmis à l'autre extrémité de l'appareil par les cordes et par le caoutchouc qui s'allonge par le fait même : la grandeur de son allongement fait connaître la valeur de l'effoi t. A cet effet, on place parallèlement à la bande élastique un ruban flexible, mais inextensible, qui donne à chaque instant la grandeur de la bande étirée, et sur laquelle on a tracé à l'avance des divisions qui indiquent par un numérotage convenable la grandeur de l'effort correspondant.
L'élasticité de flexion a été utilisée dans la construction de plusieurs modèles de dynamomètres parmi lesquels on peut citer le peson constitué par une lame de ressort plié en <^ et dont les branches s'écartent plus ou moins suivant la grandeur des forces qui y sont appliquées ; le dynamomètre de Reynier, celui de Poncelet, dans lesquels deux lames parallèles sont reliées par leurs extrémités, tandis que les forces sont appliquées au milieu des lames et sont mesurées par l'écartement. etc. C'est également la flexion qui est mise en jeu dans un modèle de dijnamomètre médical qui est fréquemment utilisé, il consiste en une ellipse d'acier qui peut se déformer : deux tiges sont fixées aux sommets du petit axe, l'une est une crémaillère qui engrène avec une roue dentée portée par l'autre ; sur l'axe de cette roue est fixée une aiguille qui se meut sur un cadran divisé et dont le déplacement fait connaître le raccourcissement du petit axe de l'ellipse; pour que les lectures puissent se faire facilement, cette aiguille en pousse une autre, folle sur Taxe, qui reste à la position la plus éloignée qu'elle ait atteinte, alors que l'aiguille principale revient au zéro; avant de faire une nouvelle observation, il faut ramener au zéro l'aiguille indicatrice.
Ce dynamomètre peut être utilisé soit pour mesurer la compression, soit pour évaluer des tractions. Dans le premier cas, celui où l'on veut étudier la force musculaire, par exemple, on serre le dynamomètre dans la main en agissant ainsi directement sur le petit axe, ce qui tend à donner à l'ellipse une forme plus allongée et, par suite, à raccourcir le petit axe.
Lorsque l'on veut opérer par traction, on agit sur les extrémités du grand axe que l'on s'efforce d'allonger, ce qui a pour conséquence de raccourcir le petit axe et par suite de provoquer le mouvement de l'aiguille. Mais à égalité d'intensité l'eflet produit sur le petit axe par la traction est beaucoup moindre que par la compression directe. 11 en résulte que le cadran sur lequel se meuvent les aiguilles doit porter deux divisions différentes.
On a construit quelques modèles de dynamomètres, basés sur l'élasticité de torsion; il n'y a pas lieu d'insister, et nous nous bornerons à rappeler que la balance de Coulomb est un véritable dynamomètre dans lequel on utilise la torsion des fils élastiques.
Les tiges élastiques enroulées en hélice constituent ce que l'on appelle des ressorts à boudin; ces ressorts soumis à des forces parallèles à leur axe subissent des modifications de longueur, allongement ou raccourcissement, suivant que les forces agissent par traction ou par compression. Dans ces déformations, il y a pour chaque spire flexion et torsion; mais il est inutile d'étudier séparément ces deux effets et il suffit de savoir que, au moins entre certaines limites, les variations de longutur sont proportionnelles aux forces.
Divers dynamumètres sont formés par des ressorts à boudin; ils sont constitués par un ressort enfermé dans une enveloppe cylindrique à laquelle il est fixé par une extrémité. L'autre extrémité porte une tige par l'intermédiaire de laquelle
DYRSEN (Les deux). 3
^gira la force; la varialion de longueur est mesurée soit sur cette tige même, soit sur une échelle divisée par un index lie au ressort.
Les dynamomètres peuvent servir à évaluer des poids, à peser; des formes très-diverses peuvent être utilisées, suivant les usages auxquels les appareils sont destinés. Nous citerons seulement comme exemple des applications possibles les pèse-lettres, le pèse-bébés du docteur Bouchut, etc.
Les dynamomètres peuvent être disposés de manière à enregistrer sur une feuille de papier mobile les déplacements qu'ils subissent et par suite les variations des forces qui leur sont appliquées; ces dynamomètres enregistreurs sont employés dans un certain nombre de circonstances. Tantôt le papier se déroule uniformément, et alors du tracé obtenu on peut déduire la loi de variation de la force en fonction du temps; tantôt, alors qu'il s'agit, par exemple, d'étudier les conditions de la traction des véhicules, le déi^oulement du papier est obtenu par le mouvement même des roues du véhicule, c'est-à-dire que le papier se meut proportionnellement au chemin parcouru. Si alors les indications du dynamomètre sont proportionnelles aux forces, on reconnaît que l'aire de la courbe tracée mesure le travail effectué; on sait l'importance de cet élément mécanique et l'on comprend que cet appareil puisse rendre de réels services; le nom de dynamomètre enregistreur sous lequel on le désigne ordinairement n'indique pas suffisamment les doimées qu'il peut fournir. G. -M. G.
DirxAiioscoPiE. M. Collongues a ainsi appelé (de 5ùvay.t;, force, et ^•/orelv, observer) l'auscultation des bruits musculaires [voy. Musculaire [Tissu], 2« série, t. X, p. 667 et 668). D.
DYRSEX (Lks UEUx).
Dyrsen (JoHANN-HEiiSRiCH). Fils d'uu marchand de Riga, commença à Berlin, en 1788, l'étude de la médecine; il se rendit à Goltingue deux ans après ■et y fut reçu docteur en 1791. Il entreprit alors un long voyage médical, visita Francfort, Strasbourg, Lyon, Marseille, s'embarqua pour Gènes, alla à Florence, à Rome, à ÎNaples, passa par Venise et le Tyrol, traversa la Suisse et les provinces rhénanes, et rentra à Riga en octobre 1792. Ses qualités et son savoir le firent distinguer et il ne tarda pas à avoir une pratique étendue. Il mourut à la fleur de l'âge, le 6 avril 1804; il était né le 29 septembre 1770 (Dezeimeris). On a de lui :
I. Dissert, exliibens primas lineas systematis morboriim œtiologici Gottingae, 1791, in-8°. — II. Notfi- und Hûtfstafel, enttialtend die Rettungsmittel in plotzlicJien Lebens- {jefaliren und anderen Zufàllen zum Gebrauch des Laiidvolks. Inséré dans les Mc'm. de la Soc. économique de la t.ivonie, t. Il, p. 161, 1802. — III. l)as aile und neue Riga, dans l'ouvrape de Storch intitulé : Russland unler Alexander I, Bd. II, p. 299. — IV. Bemerkunqen ûber das Scliwefelwasserstoff-Amoniak. In Russlands Jalirb. der Pharmacie, Bd. I, p. 85, 1803. L. Hn.
Dyrsen (Ludwig). Fils du précédent, né à Riga le 24 août 1797, fit ses humanités dans sa ville natale, puis étudia la médecine en 1814 à Dorpat, en 1816 à Goltingue, en 1818 à Wurtzbourg et à Vienne, visita en 1819 la Suisse, l'Italie et la France, vint en 1820 à Moscou et y prit le grade de docteur en 1821 . Il alla se fixer à Riga et y fut aussitôt attaché à l'administration médicale dont il devint l'inspecteur, en 1830, à la mort de son beau-père (sa mère s'étant remariée en secondes noces avec le conseiller d'Etat Kurtzvvig, qui était investi
de ces fonctions). De 1823 à 1860, Dyrsen fut médecin de l'hôpital catholique, à partir de 1824 médecin du comptoir de la banque commerciale, etc., fonda en 1828 un bureau de nourrices qu'il dirigea jusqu'en 1850. Pendant l'épidémie de choléra, il déploya une activité et un zèle fort lou.ibles, et devint en 1852 assesseur du Collège impérial de Russie.
11 contribua à fonder en 1834 un établissement pour la fabrication des eaux minérales artificielles. Enfin, il mourut de la fièvre typhoïde le 15 mai 1835.
Dyrsen était chevalier de 4" classe de l'ordre de Saint-Stanislas et membre d'un grand nombre de sociétés savantes. Callisen mentionne de lui :
I. Dissert, inaug. de scabie, imprimis vero de ejus curalione. Mosqiiae, 1821, in-8°. — II. Anweisuug zur Behandlung des Cholera-morbus. etc. Riga (1830), in-8°. — III. Kurzgefasste Anweisung die orienlische Choiera mi verhûten, iu eikennen und zu behandeln. Riga, 1851, gr. in-S". — IV. Avec Baerens ; Beobaclilungen und Erfahrungen ûber die epidemische Choiera, etc. Riga u. Hamljurg, 1831, gr. in-8°. — V. Un grand nombre de travaux restés manuscrits, se rapportant particulièrement à la police médicale, les mesures prophylactiques contre les maladies contagieuses, etc. L. Hn.
DYSCRAfi^IE. État vicieux des humeurs; par suite, mauvais tempérament, le tempérament dépendant de la crase ou mélange des humeurs (voy. Crase). La dyscrasie n'est pas ladiathèse ; celle-ci, diflërente de \a. prédisposition, est une disposition morbide confirmée, un état pathologique général susceptible de se localiser en divers endroits de l'économie ; la dyscrasie, quoique pouvant aussi s'accuser par des accidents locaux nombreux et variés, est plus limitée que la diathèse; seulement il ne faut pas oublier que la composition vicieuse des humeurs est elle-même le résultat du fonctionnement anormal de certains organes et quelquefois de l'état diathésique lui-même. La diathèse syphilitique, la diathèse scrofuleuse, etc., mènent à des dyscrasies de même espèce {voy. Crase). D.
DTSCnROnATOPSlE. Voy. Chrojutopseudopsie.
DYSDÈRE. Voy. Araignée.
DYSENTERIE. La dysenterie, par sa fréquence et sa gravité, tient, parmi les maladies populaires, un rang dont l'importance est à peine soupçonnée dans les pays relativement préservés, comme le nôtre, de cette redoutable affection.
Son rôle sur la mortalité humaine est bien autre que celui de la peste, de la fièvre jaune, du choléra. Elle n'est pas, comme ces affections, astreinte à des circonscriptions régionales limitées; son foyer d'cndémicité, ce n'est pas telle ou telle portion d'un littoral ; c'est une large ceinture entourant le globe, comprenant toute la zone des climats chauds et empiétant largement sur les limites méridionales des climats tempérés; et là elle réapparaît chaque année, n'offrant pas ces périodes d'intermission multiannuelles qui séparent les explosions des maladies pestilentielles.
Alors même qu'elle règne dans'^le foyer de ces dernières affections, elle les dépasse fréquemment en mortalité. Les Anglais, aux Indes, meurent plus de dysenterie que de choléra; pendant la campagne d'Egypte (1798-1801), elle a tué plus de soldats français que la peste qui sévissait alors, et au Mexique (1860-1865) elle a été plus fatale à notre armée que la fièvre jaune.
Contrairement à ces maladies, elle n'a pas de date de naissance : elle a été de
tout temps, constituant, d'après les témoignages d'Ilippocrate et de Celse, une maladie aussi populaire de leurs jours qu'au siècle actuel.
Quelle est l'affection qui, presque à toutes les époques et en tous lieux, s'est développée à la suite de guerres prolongées? Ce n'est pas le typhus qui, malgré son imminence en pareilles conditions, est en somme une maladie moderne, qui a manqué dans nos guerres les plus récentes, et dont le rôle est nul ou à peu près dans les expéditions de la zone intertropicale. C'est la dysenterie dont les historiens de l'antiquité indiquent tous les dangers pour les armées en campagne; dont les guerres les plus modernes n'ont pu s'affranchir, comme on l'a vu dans les expéditions de Crimée (1854-1856), d'Italie (1859), du Mexique (1860-1865), pendant la guerre de 1870-1871, et qui duwnt la lutte de sécession aux Etats-Unis constituait, avec le groupe des affections connexes, le tiers des cas de maladie (2 000 000 environ sur moins de 6 000 000 d'entrées aux hôpitaux) ; dont enfin le^rôle est assez considérable dans les guerres des pays chauds pour qu'elle apparaisse à peu près fatalement à la suite de chaque expédition au Sénégal, aux Indes, et en compromette souvent les opérations.
Veut-on la comparer aux affections spécifiques plus vulgaires, fièvre typhoïde, fièvres éruptives, qui prélèvent un si lourd tribut sur certains âges de la vie? Au lieu de se restreindre comme elles à certaines catégories d'individus, elle est susceptible d'apparaître chez tous, tuant aussi bien l'enfant que le vieillard, ne conférant point d'immunité ultérieure à ceux qu'elle atteint, entraînant au contraire chez eux une aptitude nouvelle à ses atteintes.
A cet égard, comme au point de vue de son ancienneté et de son immensité géographique, elle ressemble aux fièvres intermittentes.
Historique. Dès les temps les plus reculés de la médecine, la dysenterie était connue et décrite avec sa lésion capitale : l'ulcération de l'intestin, et ses principales causes : refroidissement en été, mauvaise nourriture, usage d'eau corrompue.
Pendant tout le moyen âge, durant cette longue période où par ses retours fréquents la peste à bubons dominait les préoccupations des contemporains, la dysenterie, par sa fréquence et sa gravité, s'impose néanmoins encore aux descriptions des médecins et des chroniqueurs.
Comme principaux jalons de ses apparitions, nous pouvons citer, pour le moyen âge, les épidémies de 538 et 548, sévissant sur la France et racontées par Grégoire de Tours, de 820 sur l'armée allemande en'Hongrie, de 1113 sur toute l'Allemagne, de 1530 en Ligurie, de 1401 à Bordeaux, qui perdait 14 000 habitants, de 1414 sur l'armée anglaise qui en]fut décimée au lendemain de la bataille d'Azincourt.
Peut-être l'affection, à mesure qu'on' se rapproche des temps modernes, perd-elle la physionomie nette et précise que lui avaient donnée les auteurs de l'antiquité ; aux tableaux frappants de Celse et d'Arétée, décrivant de main de maître les douleurs et l'anxiété du malade, les altérations anatomiques de l'intestin et même son élimination partielle, succèdent les conceptions doctrinales qui devaient aboutir, pour une longue période, à la scission de cette unité morbide si bien établie, pour la transformer en une série de formes diverses par leur origine : dysenteries catarrhale, bilieuse, putride, pestilentielle, autant de dénominations sous lesquelles l'affection était considérée comme constituant une série d'entités différentes, sans nul souci de la communauté des caractères cliniques et anatomiques de ces diverses formes.
Si nous suivons la maladie dans les temps modernes, nous la voyons d'abord en 1538, 1540 et autres années exceptionnellement chaudes du seizième siècle,. couvrir toute l'Europe de véritables pandémies.
Au dix-septième siècle, elle coïncide avec de graves épidémies de typhus, notamment de 1620 à 1625 à Lyon, à Tulle, ainsi que dans toute la Lorraine et aux environs de Metz, où elle trouva pour la décrire Charles-le-Pois, doyen et professeur de l'Université de Pont-à-Mousson, qui sut en formuler très-judicieusement le traitement et la prophylax^ie.
Dès le commencement du dix-huitième siècle, l'affection sévit, s'associant: en 1719 à une recrudescence des fièvres éruptives sur toute l'Europe; en 1728 au typhus qui désolait l'Irlande; c'est à la persistance et à la généralisation de la maladie en ce siècle que nous devons les relations, presque coup sur coup, de Degner de l'épidémie de Niraègue (1736), de Cleghorn, de la dysenterie sévissant, de 1744 à 1749, snr la flotte anglaise devant Minorque ; de Pringle observant la maladie dans l'armée anglaise des Pays-Bas, durant la guerre de Sept ans, puis, quelques an?iées plus tard, celles de YVhite à Copenhague ; de Zimmermann à Zurich; de Mertens à Vienne.
Les épidémies sont ininterrompues, à vrai dire, jusqu'à la fin du dix-huitième siècle; nous nous contentons de signaler : celle qui fut appelée par le populaire Coiirrée prussienne, épidémie décrite par H. de Montgarny et par Chamberu. et dont furent atteintes en 1792, après leur défaite à Valmy. les armées allemandes qui avaient envahi la France, et la seconde épidémie observée en 1793 par Yan Geuns, à Nimègue, qui en fut aussi cruellement éprouvée qu'en 1756. Dans le siècle actuel enfin la dysenterie s'associe étroitement aux manifestations du typhus durant les guerres du premier Empire, surtout de 1805 à 1815 et particulièrement pendant Tannée 1811, d'une chaleur exceptionnelle; c'est à tel point que les deux affections sont souvent confondues sous le titre commun de fièvre nerveuse, fièvre putride, la dysenterie devenant, surtout à Leipzig. puis lors de la retraite de Russie, la plus latale et la plus terrible complication pour les soldats atteints du typhus de guerre. A partir de 1825, le bassin de la- Loire paraît spécialement atteint; les épidémies s'y succèdent coup sur coup^ observées, en 1825 par Mondière (à Loudun) et Lachèze (Maine-et-Loire), en 1826 par Trousseau et Parmentier (Indre-et-Loire), en 1831, par Gendron (Blois et Chartres); en 1853, par Thomas (Tours), en 1834 par Gueretin (Maine-et-Loire). Cette année 1834, remarquable, on le sait, par l'élévation de la température, fut d'ailleurs une des principales époques de l'histoire de la maladie qui, pendant l'été, prit un grand développement en France, en Suisse,. en Allemagne, entraînant en certaines localités, notamment à Riga, un chiffre énorme de mortalité, et s'endémisant d'une manière toute spéciale, pour une série d'années, dans le royaume de \Yurteraberg.
Deux autres expansions épidémiques se manifestent: l'une de 1840 à 1845.. couvrant la Belgique, la Suisse, la France, où elle atteint surtout la Meurthe,. la Moselle, les environs de Paris, et donne lieu à la relation de Masselot et Follet (épidémie de Versailles); la seconde de 1843 à 1848, pendant laquelle la maladie s'étendit à presque toute l'Allemagne, occasionnant, entre autres épidémies remarquables, celle de Dorpat (1846), et en Belgique devint la plus grave complication des accidents causés par la famine de 1846-1847. Cette recrudescence atteignait l'Amérique du Nord, et dans le Massachusetts la mortalité annuelle par dysenterie s'élevait de 236 à 2455.
Même tendance pandémique enfin de 1854 à 1859, surtout pendant l'été chaud de 1857, où la maladie s'étend jusqu'à Bergen en Norvège, causant de graves épidémies en France, surtout en Bretagne , et sur nos armées en Crimée (1854-1856) et en Lombardie (1859).
Géographie. Deux ordres de faits principaux à signaler dans la géographie de cette affection :
1» Une première série, la plus importante, établit l'affinité de la maladie pour les climats chauds : une des zones de prédilection de la dysenterie, c'est le littoral sud-est du continent asiatique et l'archipel qui lui est contigu, zone où la fréquence réelle de l'affection est singulièrement grossie du fait de la fréquence parallèle d'une affection connexe : la diarrhée endémique des pays chauds.
Cette prédominance de l'affection en cette région du globe a été démontrée par la série des observateurs : Bontius, Henderson, Tytler, Annesley, Marshall, Balfour, qui nous ont transmis l'histoire médicale des expéditions hollandaises et anglaises en ces pays.
Il en est de même en Afrique : Morbus, post pestem maxime timencbis, disait Frank en Egypte, dysenteria quœ huic climati inhœrel. Si aujourd'hui la peste a disparu d'Egypte, la dysenterie s'y est maintenue, et en ces dernières années a constitué la plus meurtrière des affections qu'aient eues à subir les travailleurs du canal de Suez et les soldats anglais. Quant à l'Algérie, les relations de Catteloup, Haspel, Cambay, ne sont que des épisodes isolés des ravages causés par cette affection, que nous retrouvons plus intense encore à mesure que nous approchons de l'équateur, en Guinée, en Sénégambie, à l'embouchure du Niger, et d'autre part sur la côte orientale d'Afrique et les grandes îles avoisinantes : Bourbon, Madagascar, Maurice, où, suivant Tulloch, elle a tué plus d'Anglais que les fièvres.
Dans le Nouveau-Monde enfin on sait les ravages causés par la dysenterie dans les États-Unis du Sud, au Mexique, à Panama, à la Guyane, au Pérou, mais surtout dans les Antilles oii les Européens subissent des atteintes plus nombreuses et parfois plus graves qu'aux Indes Orientales.
Cette affinité de la dysenterie pour les climats chauds est spécialement mise hors de doute par certaines statistiques militaires qui en démontrent l'accroissement à mesure que l'on se rapproche de l'équateur : tandis qu'en France le * chiffre des décès par dysenterie dans l'armée ne dépasse pas le vingtième de la mortalité totale (0,5 décès par dysenterie sur 1000 hommes d'effectif, d'après la statistique officielle de 1865), ce chiffre est 4 fois plus considérable en Algérie (2 décès par dysenterie sur 1000 hommes d'effectif), et au Sénégal il représente plus du tiers du total des décès (37 décès par dysenterie sur 100 décès annuels).
Mêmes résultats pour l'armée anglaise : tandis qu'en Angleterre la mortalité des garnisons par dysenterie est plus rare encore qu'en France, les régiments de l'armée des Indes et des stations de la Chine perdent, par dysenterie seulement, plus de soldats (13 h 25 sur 1000) qu'ils n'en perdent, en Europe, par l'ensemble de toutes les causes de décès.
Dans les garnisons de l'armée égyptienne, la dysenterie diminue de fréquence, suivant Pruner, à mesure qu'on descend le cours du Nil.
Les statistiques de l'armée des États-Unis prouvent enfin que la dysenterie,, peu grave au Nord (par 47 degrés de latitude, régions des grands lacs), où il ne meurt annuellement que 0,3 sur 1000 hommes d'effectif, devient plus
sérieuse et plus coniniune dans la zone moyenne (par 40 degre's de latitude nord), où celte mortalité est d'environ 1 sur 1000 hommes d'effectif, plus encore en Floride (50 degrés de latitude nord), oij la même mortalité s'élève à 5 sur 1000 hommes.
En résumé, l'affection est une dos caractéristiques des climats chauds, c'est là seulement qu'elle est endémique sur de vastes surfaces de territoire.
2° D'autres faits témoignent d'une affinité marquée non plus pour l'ensemble d'une zone climatique, mais pour telles localités ; il y a des foyers dysentériques à toute latitude.
C'est ainsi qu'en Europe elle apparaît plus communément en Touraine et en Bretagne; elle a une grande affinité pour certaines villes de garnison : Metz, Strasbourg, Versailles, demeurant fort rare en d'autres garnisons parfois voisines de l'une ou l'autre des précédentes, comme Paris, Nancy, etc.
Dans les climats froids, elle sévit souvent avec une extrême gravité : ainsi de 1859 à 1862 la dysenterie règne épidémiquement en Norvège ; de 1855 à 1860, elle occasionne en Suède 9000 atteintes et 2500 décès annuels, et dans la seule année 1857 elle aurait, en ce pays, frappé 57 000 personnes et causé 10 000 décès; même fréquence dans quelques districts de la Russie du nord, au Kamtschatka, aux Féroé, en Islande.
Et enfin dans la zone tropicale elle-même elle s'attache de préférence à certaines régions limitées comme Ceylan, Java, la côte de Malabar, le littoral de la Cochinchine, pour ménager, relativement au moins, Bombay, Ahmedabad, la presqu'île de Walucca {roy. A. Hirsch) ; il en est de même de certaines îles du groupe des Antilles, cruellement atteintes par la dysenterie, qui respecte parfois absolument des régions ou des localités voisines. Différences en rapport sans doute avec la diversité des conditions respectives d'alimentation, de pureté des eaux, de moyens de protection soit naturelle, soit artificielle, contre les variations atmosphériques.
Topographie et sol. Les localités déclives sont plus aptes en général au développement des épidémies dysentériques, et nous verrons plus loin que certains auteurs ont demandé la raison de ce fait à une relation qui existerait pour eux entre ces épidémies et les influences palustres. Nous nous bornons à dire ici qu'il existe de nombreuses exceptions à cette prédilection de la dysenterie pour les lieux bas et humides et à signaler les deux suivantes. Aux Indes on a donné le nom de hiU-diarrhœa à la diarrhée et à la dysenterie observées sur les plateaux élevés où les refroidissements sont plus communs ; de même, au Mexique, Coindet a signalé la prédilection de la maladie pour les altitudes.
Harris, puis Boudin, ont émis l'opinion de'la préservation du sol calcaire, et ce dernier auteur invoquait à l'appui de cette thèse la prétendue immunité des terrains calcaires de la Guadeloupe; mais les preuves sont nombreuses de l'apparition de la dysenterie sur les terrains de ce genre non-seulement en France, mais aux Indes, en Amérique et même aux Antilles.
Genèse. La dysenterie dépend siirtout de trois ordres de causes : causes météoriques, causes alimentaires, causes infectieuses.
A. Causes météoriques. La part qui revient à chacun de ces ordres de causes est lom d'être identique.
Le plus important est celui des causes météoriques entraînant à mon avis, elles surtout, l'endémicité de l'affection dans les pays chauds, ses explosions estivales dans les climats tempérés. En chacune de ces circonstances, l'action
météorique se décompose liabituellement en deux temps successils : 1" action préalable sur l'organisme d'une température élevée, c'est la condition préparatoire, prédisposante, souvent déterminante à elle seule; 2" abaissement plus ou moins brusque de cette température, c'est la condition occasionnelle. L'influence de la première de ces conditions ressort évidente de l'endémicité de la dysenterie dans la zone la plus chaude du monde, de sa limitation à la saison estivale dans les climats tempérés, de sa diminution dans un même pays à mesure qu'on remonte vers le nord ou qu'on s'élève sur des hauteurs. L'histoire nous a prouvé qu'en ce siècle c'est pendant les années exceptionnellement chaudes que l'Europe a été frappée des épidémies les plus générales; il en est de même des observations des siècles passés; ainsi pour 1624 : Ea enim caliditas et siccitas aeris fuitqtialem vix ulliis hominum hic meminit (Sennert).
Passons à la seconde condition : le refroidissement, moins nécessaire que la précédente, mais qui néanmoins est relevée par le plus grand nombre des observateurs.
Dans les pays chauds, où l'absence de crépuscule rend si subit le passage du jour à la nuit, cette double circonstance : chaleur, puis refroidissement, se reproduit chaque jour; au nord, la température quotidienne est insuffisante à préparer l'organisme à l'influence morbifique du refroidissement nocturne ; pour la même raison, les refroidissements n'agissent point pendant l'hiver des climats tempérés. C'est donc surtout dans les climats chauds que cette transition a été le plus fréquemment incriminée : « Comme partout, dit Johnson, aux Indes, la dysenterie est due ici aux vicissitudes atmosphériques ». C'est à ces vicissitudes plus vivement ressenties sur les lieux élevés que Grant et Murray rapportent les atteintes de certaines localités de l'Inde ; à Java, Heymann attribue l'affection à l'amplitude des variations nychthémérales du thermomètre au commencement de la saison des pluies.
De môme en Egypte, oii Pruner mentionne la fréquence des apparitions de la dysenterie au moment des grandes oscillations thermiques; à Sainte-Lucie où les nègres, dit Levacher, sont décimés par la dysenterie à cause de l'intensité du froid nocturne ; à la Guyane, où la dysenterie est permanente mais sévissant surtout, dit Laure, quand la fraîcheur de la nuit contraste le plus avec la chaleur du jour (A. Uirsch, loc. cit.).
Dans les climats tempérés, c'est à la fraîcheur subite des premières nuits automnales, après les chaleurs de l'été, que la plupart des observateurs ont attribué son apparition.
Autres preuves : l'amplitude des oscillations thermiques la rend plus fréquente à l'intérieur des continents que sur le littoral. Elle atteint surtout les habitants des campagnes plus exposés à l'influence des météores ; au même titre, elle est plus commune dans les armées en temps de guerre qu'en temps de paix, et la fréquence en est d'autant plus grande que les soldats ont moins d'abri contre le milieu ambiant. « Pendant l'expédition d'Egypte, dit Bruant, les militaires qui ont été casernes de bonne heure s'en sont peu ressentis; elle n'a guère attaqué que ceux exposés à l'humidité de la nuit ».
Au cap de Bonne-Espérance, le mal a été grave dans les armées hollandaise et anglaise, au début de ce siècle, époque où les troupes non casernées étaient soumises aux intempéries ; en Algérie, depuis que nos soldats sont installés dans des casernes, qu'ils ne portent plus le simple pantalon de toile en expédition, qu'ils ne couchent plus sur la terre humide, ils en souffrent bien moins
qu'au début de l'occupation. En France même, c'est presque toujours hors des casernes que la dysenterie prend naissance; telle fut l'épidémie qui en 1844 frappait les troupes installées autour de Metz, pour un simulacre de siège (Didion, Histoire des épidémies qui ont régné dans le département de la Moselle). La préservation relative des officiers et des cavaliers dépend en partie de ce qu'ils sont mieux pourvus de vêtements que les fantassins.
Maréclial (de Metz) a constaté que pendant l'épidémie qui, en 1855, frappa les villages d'Ancy et de Dornot, pendant l'été, le plus grand nombre des malades fut fourni par des maisons adossées à une montagne, et par cela même froides et humides.
A ceux qui, cependant, se laisseraient entraîner à ne voir en la dysenterie qu'une affection, à frigore, des saisons et des climats chauds, resteraient à résoudre de sérieuses objections.
Pourquoi observe-t-on des épidémies si graves en dehors des saisons et des climats chauds? Pourquoi dans les pays froids l'affection éclate-t-elle et persistetelle parfois durant l'hiver, comme en Irlande, où Gheyne a vu la dysenterie durer du commencement de l'automne àu commencement du printemps {Dublin. Hosp. Reports, vol. III, p. 16); comme en Sibérie, où la grave épidémie de 1732 éclatait au mois de janvier par un hiver rigoureux? Pourquoi même en des années très-chaudes comme 1874, y a-t-il eu peu d'épidémies? Nous l'avons dit, ces exceptions prouvant que les météores n'absorbent point toute cette étiologie; elles témoignent de l'intervention d'autres causes et surtout des deux suivantes :
B. Causes hromalologiques. La simple pénurie alimentaire provoque souvent le catarrhe intestinal et la dysenterie consécutive (entérite famélique). L'affection a diminué de fréquence dans les'péuitenciers de Londres, grâce à une simple augmentation de nourriture. En 1865, une épidémie se développe dans la prison de Gaillon, épidémie strictement limitée aux détenus, et dépendant de l'insufiisance de régime (Kergaradec,* iîa/)j9oris sur les épidémies de 1864 [in Mém, Acad. de méd., t. XXYIl]).
En bien des cas celte pénurie agit indirectement, la misère entraînant d e force recours à une nourriture grossière et indigeste.
Suivant Gestin, une des causes principales de l'épidémie du canton de Pont- Aveu (Finistère), en 1856, aurait été l'hygiène alimentaire très-défectueuse des habitants dont la nourriture consiste en bouillies d'avoine, de sarazin, en soupede lard salé, en pain lourd d'orge et de seigle, en sardines salées, les plus riches seuls mangeant de la viande deux à trois fois par an.
Les vices alimentaires les plus variés concourent donc au même résultat pathologique. La dysenterie se développe : 1° par l'abus des fruits mal mûrs, comme dans les armées alliées en 1793; 2" sous l'indueuce d'une alimentation viciée par l'excès de corps gras et féculents, comme en Piussie, en Suède, en Bretagne même; 3° par l'usage exclusif ou trop fréquent des viandes salées, comme dans l'armée anglaise, dont la mortalité aux Indes, par dysenterie, a été réduite de 50 à 5 sur 1000 hommes d'effectif par la suppression de ce dernier mode d'alimentation. Durant une épidémie de dysenterie qui frappa l'armée des Alpes à Entrevaux, en 1793, Fodéré vit cette épidémie coïncider avec l'arrivée « de bœufs très-échaufiés, attaqués d'un pissement de sang, boeufs dont la chair était très-rouge et se corrompait très promptement » .
Certains aliments d'une mastication difficile, comme le biscuit, paraissent
aider au développement de raffectiou par l'irritation mécanique des parois intestinales.
En tête des causes bromatologiques figure l'eau de mauvaise qualité ; suivant mes recherches (L. Colin, De l'ingestioti des eauv marécageuses comme cmtse de îa dysenterie et des fièvres intermittentes [Ann. d'hyg., 1872]), après les météores il n'est pas d'élément aussi important dans la genèse de la dysenterie.
Les preuves abondent du rapport qui existe entre l'immunité ou les atteintes dysentériques de bien des populations et le degré de pureté des eaux qui les alimentent ; en tous climats, l'impureté des eaux est une des conditions déterminantes de l'endémicité dysentérique. C'est à la pureté des eaux consommées à Rome que nous attribuons la rareté de la dysenterie en cette ville où, pendant seize ans (18-49-1866), nos troupes en furent moins atteintes qu'en France. Dans nombre de postes d'Algérie, à Orléansville notamment, la dysenterie a diminué notablement à la suite des travaux d'aménagement qui ont assuré à leurs populations l'usage d'une eau suffisamment pure. Les travailleurs employés au canal de Suez ont été relativement ménagés par la dysenterie qui les décimait auparavant, à partir de l'année 1865, époque où les eaux du Nil, supérieures aux eaux saumàtres du désert, ont pu être dérivée? jusque dans leurs chantiers. A la Guadeloupe, ou a vu les épidémies de dysenterie notablement atténuées dans les circonstances oij, au lieu de recourir forcément à des eaux impures, les colons et les soldats ont pu faire usnge d'eau de pluie recueillie dans des citernes.
Nous inclinons à croire que l'immunité si remarquable de certaines localités des pays chauds à l'égard de la dysenterie tient à l'excellence des eaux de consommation ; l'influence météorique reste seule pour la production du mal, et n'est pas secondée par l'agent bromatologique. N'est-ce point là la cause principale de l'immunité de certaines localités des Antilles, du Sénégal, voisines d'autres localités cruellement atteintes ?
On a reproché plus spécialement la production de la fièvre intermittente à l'usage alimentaire d'eaux' souillées par des matières végétales en décomposition. C'est bien plutôt la dysenterie qu'elles produisent.
Leur usage constitue à nos yeux l'une des principales raisons de la prédominance de l'endémie dysentérique sur le littoral sud-est du continent asiatique.
Tous les médecins de l'armée anglaise des Indes sont d'accord à cet égard, et nos collègues de la flotte ont apporté de nouvelles preuves du rôle considérable de cette influence. Lalluyaux d'Ormay a prouvé qu'à TIm-dau-Not, en Cochincliine, on faisait naître ou disparaître la dysenterie à volonté, en se servant de certaines eaux ou en en suspendant l'usage. Les eaux du Cambodge, dit Foucaut {Essai sur les eaux du Cambodge \Archives de médecine navale, t. IV, p. 228]), sont tellement chargées de matières organiques qu'après trois filtrations successives elles donnent encore un précipité caractéristique par le chlorure d'or ; cette eau est la cause d'une endémie aussi fatale aux Annamites qu'aux Européens, de la dysenterie, qui est d'autant plus commune qu'on en boit davantage. Les eaux de certains fleuves de Chine sont notoirement infectés et dangereuses comme boissons; c'est encore la dysenterie qu'elles produisent, notamment celles des fleuves Wanpco et Yang-tse-Kiang.
Si, en nos climatb, l'eau marécageuse produit moins souvent la dysenterie, comme en Hollande et en Hongrie, oii les habitants la boivent impunément (Finke, in Œsterlen Handbuch der Hygiène), ce fait tient sans doute à ce que,
la soif étant moins vive à ces latitudes, la consommation d'eau y est iilus modérée.
Cependant les épidémies dues à cette cause ne sont pas rares en des pays de latitude tout aussi septentrionale, et Grellois cite, entre autres, celle dont fut frappée l'aimée danoise en 1677, et celle qui édita à Zurich en 1749.
Dans le travail cité plus haut (L. Colin, De Vingestion des eaux vxarécageuses, etc.), nous avons même démontré que la plupart des relations citées par F. Jacquot comme preuves de la production de la fièvre intermittente par ingestion d'eaux marécageuses se rapportaient à des épidémies non pas de fièvre, mais de dysenterie.
Le témoignage le plus fréquemment invoqué est celui de Dazille, auquel on attribue une observation de la plus haute importance : il aurait constaté que « l'endémo-épidémie de fièvres qui menaça de destruction la colonie naissante de Saint-Louis, île Bourbon, avait cessé dès que le gouverneur La Bourdonnais fit venir de l'eau de la Grande-Bivière, pour remplacer l'eau corrompue dont on s'était servi jusqu'alors » (F. Jacquot, De l'origine miasmatique des fièvres intermittentes, p. 90). Or voici, d'après notre enquête, le texte même de cette observation : « Le Port-Louis, de l'île-de-France, est entouré de hautes montagnes à une certaine distance. On trouve dans ces montagnes des eaux trèspures à leur source, qui, en parcourant le court espace qui les conduit à la mer, acquièrent des qualités malfaisantes en passant sur des couches de terre chargées de particules cuivreuses. Sous le gouvernement de M. de la Bourdonnais, l'usage de ces eaux ayant occasionné une épidémie dysentérique, qui enleva un grand nombre d'hommes, il prit le parti de faire venir au port des eaux de la grande rivière, par un long canal bien pratique, dont la maçonnerie n'est pas encore finie, etc. » (Dazille, Observations sur les maladies des nègres. Paris, 1776, p. 285, note 45).
Il n'est pas question de fièvre, on le voit, mais simplement de dysenterie ; de plus, il n'est rien dit là qui ressemble à la description d'une eau corrompue, c'est-à-dire altérée par des matières organiques en putréfaction.
F. Jacquot, dans ce même travail sur VOriyine miamiaiique des fièvres intermittentes, a invoqué l'autorité de Thévenot à l'appui du développement de ces fièvres par l'usage interne de l'eau marécageuse; or Thévenot, après avoir indiqué l'insalubrité des eaux du Sénégal, altérées tant par leur mélange aux eaux de la mer que par une ma-se énorme de matières organiques en décomposition, ajoute seulement : « Bien ne dispose, comme les eaux impures, aux désorganisations du gros intestin. C'est aux mauvaises eaux que l'on a attribué le grand nombre de dysenteries développées en 1855, et la grande mortalité qui les a suivies ». (Thévenot, Traité des maladies des Européens dans les pays chauds, p. 515 et 514).
Ces deux auteurs ont donc été regardés à tort comme ayant observé le développement des fièvres par l'usage interne des eaux corrompues ; leurs témoignages viennent simplement faire nombre avec fous ceux que nous avons précédemment cités comme preuve de l'influence de ces eaux sur la production de la dysenterie.
On comprend dès lors que dans tel pays marécageux, dont les effluves produiront la fièvre intermittente, l'usage alimentaire de certaines eaux pourra provoquer la dysenterie.
Nous avons maintes fois insisté sur ce fait si remnrqnnble de la production de
la dvsenterie par l'ingestion des eaux marécageuses, alors que cette ingestion semble bien moins susceptible d'entraîner la maladie rapportée, avant toute autre, à l'influence de la putréfaction végétale, la fièvre intermittente. Mais notons bien que, en produisant ainsi la dysenterie, ces eaux n'agissent nullement à la façon d'un a^^ent spécifique. En effet, ce ne sont pas seulement les eaux souillées par la putréfaction végétale qui sont à craindre pour la production de cette maladie.
Ici encore, comme pour l'alimentation, aucun mode d'altération de l'eau n'est exclusivement dangereux. Les eaux souillées par des produits de décomposition animale (putréfaction des cadavres d'homme ou d'animaux, matières excrémentilielles, comme les eaux du Gange), par les égoùts des grandes villes, comme dans certaines localités d'Europe, entraînent tout aussi bien la dysenterie. Celte altération des eaux sera naturellement plus dangereuse aux individus soumis en même temps à l'influence des intempéries, au danger de la vie en plein air surtout dans les pays chauds ; on se rappelle la grave épidémie dont fut atteinte en Alcférie la colonne du général Bedeau, en 1845, épidémie rapportée à l'usage d'eau infectée par des débris d'animaux.
Mais, en France même, des garnisons ont été atteintes de dysenterie pour avoir fait usage d'eau souillée de détritus organiques d'origine animale; Rambaud attribue l'origine de la dysenterie de la garnison de Sedan en 1776 à l'usage d'eaux souillées par des infiltrations de fumiers.
Autre exemple observé à Metz par Read en 1770 : « Le régiment de Béarn qui occupait la caserne Ghambière avait pendant les mois d'août et de septembre 91 dysentériques, tandis que les autres régiments n'en avaient que 7, 10, et les plus maltraités, 13. Frappé de cette différence et n'en voyant aucune autre cause, j'examinai attentivement les quatre puits affectés à ces régiments, pour y puiser l'eau qui servait à la préparation de leurs aliments et à leur boisson ordinaire ; par l'analyse exacte que j'en fis, je trouvai dans les deux puits, qui étaient à l'usage du régiment de Béarn, une eau séléniteuse abondante en foie de soufre, que lui fournissaient les matières fécales filtrantes des latrines placées vis-à-vis de ces puits, le foie de soufre étant d'autant plus abondant que les soldats dysentériques restaient quelquefois sept à huit jours dans leur chambre avant de venir à l'hôpital. M. le marquis d'Armentières, à qui je présentai mon analyse et mes réflexions, ordonna la fermeture des puits, et huit jours après cette opération les dysenteries diminuèrent sensiblement dans ce quartier, et on ne remarqua presque plus de différence entre les régiments qui en étaient encore affligés » (Read, Journ. de méd. milit., 1782).
Il en est de même de l'altération des eaux par des substances salines ; les eaux de la province d'Oran, chargées d'une quantité relativement considérable de sels de magnésie, sont probablement la cause de la prédominance de l'affection dans cette partie de l'Algérie.
A Joigny, en 1876, les soldats spécialement atteints de dysenterie ne partageaient pas le bénéfice de l'eau fraîche et limpide distribuée à lu population civile, et ne consommaient que de l'eau de puits (Âron).
A côté des eaux de mauvaise qualité figurent enfin certaines boissons, le tafia en particulier, dont l'abus, suivant des auteurs de grand mérite (Baraliier, art. DïSEiNTERiE, in liouv. Dict. de méd. et de cliir. prat. Paris, 1869, t. XI), constitue l'une des raisons de la fréquence de la dysenterie dans la population indigène de la zone intertropicale.
C. Causes infectieuses atmosphériques. Ges causes, d'une efficacité réelle.
constituent, parmi les trois groupes étiologiques de la dysenterie, celui dont on s'est le plus exagéré l'influence. On lui a instinctivement attribué la dysenterie des pays chauds ; la croyant, vu sa gravité, d'une lout autre nature que celle des climats froids et tempérés, ou ne pouvait admettre qu'elle aussi dépendît avant tout d'une influence aussi banale que celle des météores, bien que nulle part cependant les oscillations nyclithémérales n'aient autant de prise sur l'organisme pour la procréation de cette maladie.
Pour certains auteurs, l'infection par l'air est surtout palustre, et ils font intervenir directement la malaria dans la pathogénie de la dysenterie.
Pour Torti. Morton, au siècle dernier, comme au siècle actuel pour les premiers observateurs des maladies d'Algérie, et parmi eux les plus autorisés, Maillot, Haspel, etc., l'air des marais est la cause principale de la dysenterie.
Mêmes convictions en des régions où cependautles fièvres palustres sont infiniment moins communes :
La dysenterie de la garnison de Versailles en 1 842 aurait frappé les casernes les plus salubres en elles-mêmes, mais les plus voisines des fossés marécageux avoisinant le chemin de fer de la rive gauche, qui venait d'être construit ; le vent d'est qui souffla constamment durant les mois de septembre et d'octobre apportait ces exhalaisons qui entraînèrent dans les mêmes régiments grand nombre de lièvres intermittentes (Masselot et Follet).
La dysenterie du canton de Pont-Aven (Finistère) en J858 se manifeste sur un sol élevé, constitué par des terrains primitifs, et nulle part on n'y voit de marais ; mais, suivant Gestin, la dysenterie relevant de la même cause que la fièvre palustre, l'affection a dû son développement aux miasmes exhalés par divers travaux ou industries : défrichements, routoirs, etc.
Pendant la grande épidémie de 1854, on observa que la dysenterie avait pris naissance dans certaines localités humides marécageuses avant de gagner la hauteur. Même observation faite à Dorpat durant la recrudescence générale en 1846 : Fahlmann constate le début de la maladie dans la population de villages entourés d'une zone palustre, et l'atteinte secondaire des régions plus élevées (A. Hirsch).
Nous ne nous arrêterons pas à démontrer, d'après les détails fournis par ces derniers observateurs eux-mêmes, combien, à côté de l'influence malarienne, ils ont, pour chacune de ces épidémies, cru devoir évoquer d'autres causes: clialeur extrême, mauvaise alimentation, fatigues exceptionnelles qui sans doute ont tenu la place la plus importante dans leur développement; nous ne nous demanderons pas si l'humidité atmosphérique, qui atteint son maximum dans les régions palustres, n'a pas favorisé, chez la plupart des sujets atteints en ces régions, le refroidissement qui est ordinairement le signal de la maladie.
Nous préférons répondre par des arguments de portée plus générale, quoique déduits eux-mêmes de l'observation rigoureuse des faits. P>ien n'est plus vrai, ni même plus naturel, que la coïncidence de deux affections assujetties, comme les fièvres et la dysenterie, à une même loi générale de répartition géographique, à une aggravation simultanée à mesure qu'on se rapproche de l'équateur. Sur certains théâtres, fièvre et dysenterie pourront coïncider avec une constance qui semblera affirmer leur identité originelle. Nous venons même [voy. page 12) de donner la démonstration du rôle des eaux marécageuses dans la production de la dysenterie, rôle aussi certain que l'ingestion des eaux impures à n'importe quel titre. Mais l'inspiration de l'air des marais, de la malaria, ne la produit pas.
Rome est une station admirablement bien faite pour en donner la preuve. Dans cette ville et dans sa campagne, où la malaria règne au point d'absorber toutes les autres affections, la dysenterie est extrêmement rare. Pendant les anne'es 1864 et 1865, sur toute la garnison française qui occupait le territoire pontifical, il n'est mort que deux liommes de dysenterie (voy. Statistique officielle) ; je n'ai pas connu l'un de ces malades, mais l'autre a succombé dans mon propre service à l'hôpital Saint-André de Rome, et c'est en Algérie, d'oii il était récemment arrivé, qu'il avait contracté sou affection.
Si l'on pénètre plus largement dans la géographie de ces deux affections, on voit la dysenterie causer des épidémies redoutables soit à des hauteurs inaccessibles à la fièvre (Wurtemberg en 1854, montagnes de Suède 1857-1860), soit en pleine mer, loin de toute côte insalubre, et de plus, par sa répartition endémique, différer singulièrement, dans le détail des localités, des fièvres intermittentes. Aux preuves fournies déjà je pourrais ajouter toutes celles qu'en ont données mes collègues de la marine et de l'armée. Qu'il me suffise de rappeler : 1" qu'en France même, c'est celui de nos ports militaires où la dysenterie est le moins commune (Rochefort) qui offre le plus grand nombre de fièvres intermittentes ; 2° que, dans la zone méditerranéenne, nous constatons l'absence complète de dysenterie dans tel foyer bien déterminé de malaria, à Rome, par exemple, où pendant l'occupation française il y avait, année moyenne, un décès dysentérique dans notre armée dont la moitié environ, près de oOOO hommes, étaient atteints de fièvre ; 3" que, plus au sud enfin, dans les régions tropicales, Dutroulau a démontré la distinction géographique des foyers de dysenterie et des foyers de fièvre intermittente. Qui ne sait combien la dysenterie était grave à l'île de la Réunion, bien avant l'époque où celte île est devenue un foyer de malaria !
Il serait donc absolument faux de prétendre avec Aitken [The Science and Practice of Medicine, p. 618) que pas une contrée n'existe où il y ait des fièvres sans qu'il y ait de dysenterie. Tous les médecins d'Algérie sont actuellement revenus d'une semblable erreur.
La dysenterie, nous le verrons dans sa description clinique, est surtout redoutable aux individus atteints d'anémie palustre; mais elle ne les atteint, eux aussi, que dans les pays où elle trouve elle-même ses conditions de développement; elle n'est pas la conséquence directe de l'intoxication qui les a épuisés; elle naît sous l'intluence de conditions toutes différentes de la malaria; mais, si elle rencontre alors des organismes affaiblis par l'intoxication palustre, elle les prend de préférence, comme en d'autres circonstances elle le ftiit des scorbutiques; et sur un terrain pareil, des lésions anatomiques et leur pronostic acquièrent une gravité peut-être sans égale.
Il importe en outre de noter que ces cachectiques, elle les frappe surtout non pas à l'époque de l'élaboration du miasme tellurique, mais aux premiers froids de l'automne et même en hiver, quand ce miasme cesse de se produire ; elle est encore d'origine météorique, survenant avec le refroidissement de l'atmosphère, et trouvant seulement une aptitude spéciale dans les organismes épuisés par la fièvre.
Il en est autrement de l'infection de l'atmosphère par les émanations animales. Nous avons prouvé le rôle des miasmes putrides dans la production de la diarrhée, ce premier échelon de la dysenterie [voy. art. Miasmes). L'action des émanations des matières fécales est hors de doute ; à Lalla Maghrnia, où les soldats avaient rempli de leurs évacuations les silos et les champs avoi-
sinant le camp, Cambay voit éclater la dysenterie; et moi-même en 1855, à Oran, j'assistais à une épidémie de dysenterie localisée à un petit bâtiment militaire situé au voisinage des latrines d'une grande caserne; c'est à la sonillure du sol par des produits excrémentitiels qu'est dû le principal danger subi par les armées stationnaires.
La putréfaction cadavérique entraîne également la dysenterie, et nous avons vu cette affection résulter des émanations des champs de bataille, couverts de cadavres d'hommes et de chevaux. Les observations de Pringle, constatant le développement de la dysenterie consécutivement à l'infection causée par du sang corrompu, de Desgeneltes la voyant se manifester à la suite de la putréfaction d'un cerf, de Vaidy atteint, ainsi qu'un certain nombre d'assistants, pour avoir assisté à l'inhumation d'un grand nombre de cadavres d'hommes et d'animaux, celle enfin de Chomel qui voit survenir la maladie chez des étudiants pour avoir fait l'autopsie d'un liomme asphyxié dans une fosse d'aisances, témoignent qu'ici encore il n'y a pas un miasme dysentérique univoque {miasma dysentericum, de Kreysig).
C'est à l'association des émanations animales les plus diverses que sont dues les épidémies éclatant à bord des bâtiments dont la cale renferme parfois tant de sources de méphilisme (Barailier, art. Dysenterie, in Nouv. Did. de méd. et dechir. prat. Pari<, 1869, t. XI).
F. Contagion. La contagiosité de la dysenterie serait une preuve imposante de sa spécificité. Dans sa relation de l'épidémie de Nimègue, Degner proclame la contagion cause principale de l'explosion de cette épidémie, qu'il attribue à l'arrivée, en cette ville, d'une personne infectée. Pour Linné existait un contage de nature parasitaire, opinion professée de nos jours par W. Budd, et récemment formulée, sans grand succès, il est vrai, par Dounon, qui a prétendu étendre à la dysenterie en général le rôle pathogénique attribué à certains nématoïdes dans la diarrhée de Cochinchine.
Nous laisserons de côté certains faits étranges qui ne méritent pas d'être pris en considération, comme celui de Hufeland, qui prétend avoir vu la maladie communiquée par l'usage d'une pipe qui avait servi à un dysentérique.
Des auteurs du plus grand mérite ont comparé le contage dysentérique aux virus les mieux déterminés ; il adhérerait aux murs et aux parquets ; dans le département d'Indre-et-Loire il aurait frappé des ouvriers ayant travaillé à réparer les salles d'un hôpital et par leur intermédiaire aurait atteint leur famille (Trousseau, Clinique méd. de l' Hôtel-Dieu, S'" édit. Paris, 1877) ; il serait transportable à des distances considérables et des moissonneurs revenant de la Beauce, où régnait la dysenterie, l'auraient importé à Villerval, près d'.4rras (J. Bergeron, Rapp. sur lesépid. de 1865, in Mém. de l'Acad. de méd., t. XXVIII); l'arrivée d'un dysentérique dans tel village aurait contaminé successivement les habitants d'une maison, puis ceux des maisons voisines, et enfin toute une rue (Gaultier de Claubry, i^ffjgp. sur les épid. de 1852, in Mém. de V Académie de médecine, t. XVIII).
Tissot cite {Avis au peuple, t. Il, p. 27) un fait du même genre : un dysentérique arrivant de Hollande à Lausanne aurait communiqué sa maladie à une famille de six personnes.
Suivant Latour d'Orléans, un habitant de cette ville est frappé de dysenterie pour s'être arrêté dans la chaumière d'un paysan dont les enfants en étaient atteints (cité par Fournier et Yaidy)
Lachcze enfui rapporte le fait d'un dysentérique qui, transporté dans un pays éloigné très-salubre, transmet sa maladie non-seulement à ses parents, mais encore aux habitants de ce pays (Lachèze, Arch. gén. de méd., IS'iG).
11 est certain qu'une affection, transmissible de la sorte, posséderait une puissance de contamination comparable à celle des maladies les plus éminemment contagieuses. Et néanmoins ce qui frappe en son histoire, c'est la tendance générale des auteurs qui l'ont le mieux observée à révoquer en doute sa transmissibilité.
Je ne parle pas de Stoll, qui semble avoir pris à tâche de nier la contagiosité de toute affection, y compris celle de la peste, mais de la généralité des écrivains les plus autorisés par leurs observations personnelles.
lien est un grand nombre qui nient formellement la contagiosité de la dysenterie, qui ont constaté l'immunité la plus absolue des personnes exposées aux émanations des dysentériques, morts ou vivants, et de leurs déjections : tels Cambay, Laveran, Gatteloup, Masselot et Follet, c'est-à-dire ceux qui dans les temps modernes ont, en poursuivant leurs études cliniques et anatomiques de l'affection, subi impunément, ainsi que leur entourage, les chances les plus nombreuses de contamination.
Il en est d'autres qui acceptent la réalité ^ d'un seul mode de contagion qui s'accomplirait par les émanations des matières fécales des dysentériques.
Linné était convaincu que la dysenterie se propageait chez les personnes d'une même maison par l'usage des mêmes latrines.
Un des exemples les plus fréquemment invoqués a été recueilli par Pringle pendant la guerre de Sept ans: c'est celui de l'immunité de trois compagnies de l'armée anglaise alors que le reste de l'armée était frappée de l'épidémie, immunité qui cessa le jour où ces compagnies qui avaient jusque-là fait usage de latrines séparées durent recourir à celles des compagnies atteintes.
Aussi, dit-il, « la grande source de l'infection vient des privés, après qu'ils ont reçu les excréments dysentériques de ceux qui tombent malades les premiers. »
Récemment Czernicki a observé un fait du même genre dans l'armée française : deux escadrons du 8^ régiment de dragons, dont l'état sanitaire ne laissait rien à désirer, viennent occuper, le 26 août 1875, la ferme de Vadenay au camp de Châlons ; la dysenterie éclate dès le l'^'' septembre. Ce n'est qu'au moment de l'explosion de cette épidémie qu'on apprit qu'un autre régiment de cavalerie, cantonné dans cette même ferme immédiatement avant le 8^ dragons, y avait eu de nombreux cas de dysenterie, et avait laissé à moitié remplies de ses déjections les fosses d'aisances qui allaient servir à ses successeurs ; l'épidémie frappa les hommes logés le plus près de ces foyers d'infection, et cessa par l'évacuation des locaux occupés.
C'est sous la même influence que certains hôpitaux auraient été contaminés.
Pinel [Nosographie philosophique, t. Il, p. 595) attribue l'épidémie qu'il observa lui-même parmi les aliénés de Bicêtre à l'arrivée dans cet établissement d'un dysentérique provenant de l'Hôtel-Dieu. « Je présume, dit-il, que la dysenterie fut propagée par les vapeurs élevées des lieux d'aisances, qui étaient communs à tous les aliénés, et qui furent d'abord infectés par les selles du premier homme attaqué de la dysenterie. » Observation analogue à celle que nous a transmise Pringle, suivant qui la maladie aurait été importée à l'hôpital de
DICT. EKC. XXXI. 2
Fùkenheim par les troupes campées à Hanau (guerre de Sept ans). De ces faits on peut rapprocher la contamination de l'hôpital d'Ostende en 1794 par les troupes françaises qui assiégeaient le fort de l'Écluse.
C'est à l'influence de ces déjections que paraissent se rapporter les principaux dangers de l'approche des malades eux-mêmes.
A l'époque où il était premier médecin de l'armée française aux Etats-Unis, pendant la guerre d'Indépendance, Coste eut à soigner 400 dysentériques débarqués à New-Port ; ils étaient couchés pêle-mêle sur de la paille et par terre, dans une église. Obligé, afin de tàter le pouls de ses malades, de s'agenouiller sur cette paille infectée de leurs déjections, il contracta une dysenterie violente et rapide, car elle se déclara dès la première nuit.
Pringle insiste, lui également, sur le danger des exhalaisons de la paille pourrie sur laquelle ont couché les dysentériques.
C'est même aux exhalaisons des sécrétions intestinales que des auteurs ont prétendu rapporter entièrement la cause des atteintes consécutives aux autopsies. Yaidy, à ce qu'il raconte, aurait été atteint d'une dysenterie grave en faisant l'autopsie d'un sujet mort de cette affection, et il attribue sa maladie aux émanations des matières fécales renfermées dans le rectum.
Ce même observateur avait cependant des raisons personnelles de croire à l'influence nocive non-seulement des sécrétions intestinales, mais de la putréfaction cadavérique, lui qui dans une autre circonstance, au mois d'août 1796, avait été atteint également, ainsi que deux de ses quatre campagnons, pour avoir parcouru la plaine située entre Bamberg et Nuremberg où l'armée française, victorieuse quatre jours auparavant, avait laissé abandonnés des cadavres d'hommes et de chevaux.
C'est pour déterminer expérimentalement la contagiosité des selles dysentériques que Moty a pratiqué des injections intestinales avec le bouillon de culture des microbes recueillis dans ces selles, injections dont les résultats ont d'ailleurs été négatifs.
Je me range au nombre des anticontagionistes. J'ai assisté à plusieurs épidémies de dysenterie sans observer un seul fait de transmission : en 1859 notamment, au retour de l'armée d'Italie, les grands hôpitaux militaires de France, notamment ceux de Paris, furent remplis, presque encombrés de dysentériques ; aucun de ces malades ne transmit son affection. Il en a été de même de l'hôpital de Versailles en 1846; il en est de même depuis longues années de celui de Saint-Mandrier à Toulon, où sont admis tant de dysentériques revenant des colonies.
11 en eût été autrement sans doute, si, au lieu d'avoir été placés dans des hôpitaux bien aménagés, ces dysentériques eussent été réunis en des locaux mal installés, comme ceux auxquels il faut souvent recourir en cas de guerre et où l'on ne peut qu'imparfaitement soustraire, annihiler les évacuations intestinales. En ces dernières circonstances surgit une des causes d'infection les plus efficaces dans la production de la dysenterie : mais est-elle plus spécifique que les miasmes provenant des autres matières animales en putréfaction? Nous avons dit à quel degré l'infection pouvait envahir un camp atteint de dysenterie sans que cependant les selles fussent le véhicule d'un virus spécial. Aussi pensons-nous qu'en maintes circonstances où l'on a invoqué la contagion la maladie n'a fait que se développer de toutes pièces dans les conditions qui lui donnent habituellement naissance.
Telle cette épide'mie frappnnt l'équipage tlu Loiret, pendant qu'il remorquait, du Gabon à Gorée, un autre bâtiment, l'Aigle, atteint de dysenterie et naufragé dans une rivière de Cocbinchine; l'équipage du Loiret aurait été, a-t-on dit, inlecté par celui de V Aigle, qui comptait 28 dysentériques.
jN'est-il pas sage, avant d'admettre celle contamination, de se rappeler que la Cocbinchine est l'un des pays où la dysenterie se développe avec le plus de fréquence et d'intensité, et de se demander si l'équipage du Loiret n'a pas simplement subi cette influence? N'est-on pas spécialement autorisé à concevoir de semblables doutes sur l'intervention d'uncontage en pareille circonstance quand on songe à la fréquence des épidémies de dysenterie surgissant spontanément à bord des navires?
Les écrivains les plus autorisés, Desgenettes en Egypte, Annesley aux Indes, ont affirmé que la dysenterie n'était contagieuse que là où il y avait entassement de malades; en pareilles conditions, où il y a infection atmosphérique, la maladie ne trouve-t-elle pas ses conditions d'explosion spontanée en dehors de toute influence virulente? Nous apprécierons au même titre la valeur de celte affirmation de Zimmermann, suivant qui la dysenterie pestilentielle seule, c'est-à-dire celle qui naissait dans les agglomérations misérables et encombrées, était susceptible de transmission.
La prétendue contagiosité de la dysenterie n'est enfin le plus habituellement que le fait de son association à quelque maladie virulente, notamment au typhus.
Tel fut le cas de l'épidémie de Nimègne qui, d'après Degner, se propageait de rue en rue, de maison en maison ; tel fut celui de l'épidémie observée par Pringle sous Maestricht,enl747,et qui de l'armée anglaise se communiqua aux villages environnants. D'après les descriptions cliniques des deux auteurs, il est évident pour tout lecteur attentif que la fièvre des camps, le typhus, régnait en même temps que la dysenterie, et là se trouve pour nous le véritable secret de la propagation de ces épidémies.
N'en est-il pas de même des observations recueillies par les médecins de la Grande Armée, au moment où le typhus la décimait : « On ne peut concevoir la rapidité avec laquelle la dysenterie se communiquait d'un malade à ceux qui habitaient les lits voisins. La paille qui leur avait servi était contagieuse ; les lieux privés étaient des foyers de ces miasmes ; des médecins ont contracté la maladie pour avoir un instant examiné les selles avec attention » (Gilbert, Tableau historique des maladies qui ont afflige' la Grande Armée en Prusse el en Pologne en 1806-1807.)
D. Prédispositions individuelles. Les âges extrêmes de la vie sont loin d'être indemnes de la dysenterie ; cette affection a causé la ruine de plusieurs colonies des pays chauds par la mortalité des enfants en bas âge. D'après Strack et Zimmermann, des enfants nés de mères atteintes de dysenterie seraient venus au monde avec cette maladie. Et, à l'autre extrême de la vie, on cite le rôle néfaste de la même affection dans la mortalité des vieillards à Batavia, à Saint-Domingue, à la Guyane.
Annesley a observé la prédilection de la maladie pour les recrues récemment débarquées aux Indes spécialement pour les soldats âgés de seize à vingt-un ans ; •Cambay, en Algérie, note les nombreuses atteintes des jeunes soldats, de ceux en particulier qui ont moins de six mois de service. Laveran établit qu'à Alger, en i 840, le nombre des malades ayant moins d'un an de séjour a été aux autrcg
:: 5,33: 1. Gestin insiste sur la fréquence de la maladie chez les apprentis marins nouvellement incorporés à Brest où pendant l'hiver 1866-1867 il y eut 167 malades dont 75 arrivés depuis moins d'un mois, 59 depuis moins de quatre, 20 moins de trois; observations qui rapprocheraient la dysenterie de la fièvre typhoïde, cette maladie d'acclimatement du soldat, et de la plupart des autres maladies spécifiques aiguës.
Mais des observations plus nombreuses démontrent que les vieux soldats ne jouissent contre celte al'îection d'aucune immunité relative; si, aux Indes, la mortalité par dysenterie est moindre en apparence chez les militaires anciens de service et de résidence, c'est que ces militaires y sont relativement très-peu nombreux. C'est en outre parce qu'ils ne sont pas frappés simultanément, par groupes plus ou moins nombreux, comme les soldats nouvellement arrivés, et souvent appelés par les nécessités d'une expédition qui les livre immédiatement à l'action meurtrière du climat. A effectif égal, non-seulement la mortalité par dysenterie serait aussi considérable dans un régiment arrivé depuis longtemps que dans un corps nouvellement débarqué ; mais il est même probable qu'elle le serait plus. D'après la déclaration de Mac-TuUoch, les troupes anglaises ont subi à l'île Maurice une mortalité annuelle par dysenterie s'élevant à :
Sur 1000 liommes de 18 à 24 ans 6
— rfe 2j à 35 ans 11
— de 54 à 40 ans 19
— de 41 à 50 ans 36
chiflïes prouvant l'accroissement de la mortalité avec l'âge des soldats.
11 suffit, du reste, de noter la fréquence des atteintes des régiments les mieux; acclimatés de tous, puisqu'ils sont originaires de ces climats, Cipayes aux Indes, troupes noires aux Antilles, et celle enfin des indigènes civils dont si grand nombre succombent à la dysenterie chronique, pour voir combien est restreinte cette prétendue influence des immunités personnelles. Peut-être les troupes indigènes offrent-elles moins d'atteintes ; mais ces atteintes en général sont plus graves ; d'après Tytier, Hutchinson,Balfour, le pronostic est beaucoup plus fatal chez les indigènes ; et il y a deux siècles que Bontius a établi que sur le littoral S.-E. du continent asiatique et dans l'archipel contigu la dysenterie était la plus grave de toutes les maladies populaires.
Nous en avons également la preuve en Afrique : pendant l'expédition anglaise de la Côte-d'Or de Guinée (1874), la dysenterie fit de cruels ravages dans l'armée des Âshantis ; au cap de Bonne-Espérance, elle est avec le rhumatisme la maladie la plus redoutée du Gafre.
11 en est de même dans le Nouveau Monde ; l'endémicité de la dysenterie en Floride, en Virginie, son rôle considérable dans la mortalité générale de la population noire du sud des Etats-Unis, en sont la preuve.
11 n'y a pas d'acclimatement contre la dysenterie ; ici encore elle se rapproche des fièvres palustres, dont une première atteinte en appelle ^une seconde, mais avec cette différence que les récidives de dysenterie sont en général de plus en plus graves, tandis que les rechutes de fièvre intermittente peuvent se renouveler sans aggravation croissante. Aussi, dans les pays chauds, les indigènes meurent-ils de dysenterie plus que les étrangers.
Si la dysenterie des camps est spécialement dangereuse, en raisoa des causes d'infection qui s'accumulent autour d'une armée stationnaire, il ne faut pas en
conclure que les de'placements soient sans inconvénient. Parmi les prédispositions individuelles, il en est une qui joue souvent un rôle important dans l'atteinte des armées, c'est la fatigue, qui nous explique pour sa part la prédilection de la maladie pour les troupes en marche, sa rareté relative dans les villes de garnisons.
Tout affaiblissement antérieur augmente la réceptivité de l'organisme. Les diverses cachexies, notamment les cachexies palustre et scorbutique, constituent des conditions tellement favorables au développement du mal, que l'affection s'y montre d'emblée sous sa forme la plus grave, la forme chronique.
Tel est le motif pour lequel il est peu de maladies qui s'adaptent, aussi indifféremment que la dysenterie, aux milieux épidémiques les plus divers; qu'une population, une armée soit atteinte de scorbut, de fièvre intermittente, de typhus, il y aura grande chance, si l'épidémie se prolonge, de voir la dysenterie intervenir, pour achever, d'une manière plus funeste, l'œuvre commencée par l'un de ces fléaux.
E. Conclusions. Si la dysenterie est susceptible d'apparaître en tant de lieux et de circonstances, cette ubiquité tient à sa banalité étiologique. Au lieu d'être déterminée par un agent morbide unique, comme un virus frappant tout l'organisme avant de produire la lésion, elle peut être entraînée par toutes causes d'irritation du gros intestin. Malgré mes études ultérieures sur cette question, je professe encore l'opinion que j'exprimais en 1864 (L. Colin, Études cliniques de médecine militaire. Paris, 1864) en considérant la dysenterie comme le résultat de l'inflammation de cet organe, que cette inflammation soit directement produite par l'usage de boissons ou d'aliments de mauvaise qualité, quel que soit le genre d'altération ; qu'elle résulte d'émanations putrides animales, d'origine également variée, dont la diarrhée, premier degré de la dysenterie, est un des résultats vulgaires ; qu'elle succède enfin à un refroidissement périphérique brusque, comme dans une armée exposée, en plein été et sans abri, à une pluie torrentielle (armée anglaise le soir de la bataille de Dettingen, pendant la guerre de Sept ans), ou comme en cette colonne expéditionnaire française qui fui atteinte après avoir traversé à gué une rivière en Afrique.
Dans la pensée d'expliquer l'action pathogénique commune, sur le gros intestin, d'influences aussi dissemblables, des auteurs ont admis que la nature de l'affection différait suivant celle de l'agent producteur, que la dysenterie, due aux émanations putrides, était une forme morbide toute différente de la dysenterie catarrhale à frigore. La gravité de la dysenterie des pays chauds a surtout fait attribuer à celle-ci une origine exclusivement infectieuse et une nature spécifique.
Or, suivant nous, ce qui domine surtout ici, c'est une différence, non de nature, mais de degré, différence qui parfois s'atténue et disparaît devant des épidémies exceptionnellement graves observées en nos climats.
Les autopsies que j'ai faites à Strasbourg d'une part, en Algérie de l'autre, ■m'ont démontré l'identité anatomique de la dysenterie des climats chauds et de celle des climats tempérés, de la dysenterie qu'on a appelée catarrhale et de celle qu'on a appelée infectieuse ; il en a été de même des recherches qui ont amené Parkes, Baly, Kelsch et, déjà au siècle dernier, Pringle, à proclamer l'identité anatomique de la dysenterie de nos climats et de celle des Indes ; c'est parce qu'on a, longtemps et à tort, douté du caractère ulcéreux des dysenteries de nos climats, qu'on a surtout repoussé cette identité. C'est par une réaction
aveugle contre Broussais qu'on a nié si longtemps jusqu'à la possibilité dans les climats tempérés de l'existence, cependant si évidente, des lésions inflammatoires du gros intestin.
L'extrême gravité de quelques épidémies de dysenterie en ces climats, en Bretagne, par exemple, et même en des régions bien plus septentrionales, comme le Danemark, où des armées ont été anéanties par la dysenterie, comme le Kamtschatka, ne prouve que trop combien cette affection demeure au fond la même et partout susceptible de la même gravité.
Rien d'étonnant à ce que la lésion progresse néanmoins suivant le degré de latitude.
Si, dans les pays chauds, en Gochinchine, à la Réunion, la lésion du gros intestin arrive plus rapidement à la gangrène de ses parois, à leur perforation, aux hémorrhogies rapidement mortelles, cette différence de gravité tient, sans doute, à ce que, dans ces climats, le gros intestin est plus prédisposé à l'inflammation en raison de l'état congestif habituel des viscères abdominaux, à ce que le raptus sanguin s'y effectue aussi plus rapidement sous l'influence de violentes oscillations de température dans le cours de chaque nycthémère, et enfin à ce que les muqueuses présentent, comme la peau, une tendance spéciale à ces profondes mortifications, réunies sous le titre de phagédénisme de la zone tropicale.
Peut-être en ces climats la lésion est-elle aussi immédiatement plus grave en raison des modifications subies par les sécrétions, notamment par la sécrétion biliaire. Annesley considérait la dysenterie aux Indes comme le résultat possible de l'irritation intestinale du fait du contact de la bile altérée. La cuisson, l'érylUème, parfois les ulcérations qui se manifestent au pourtour de l'anus, peuvent laisser supposer que ces liquides ont dû parfois agir, avec un certain degré de causticité, à la surface de la muqueuse.
La dysenterie des pays chauds diffère donc de celle de nos climats par sa gravité immédiate, elle en diffère par sa tendance à la chronicité, résultat de la permanence de la cause morbide ; mais elle n'en diffère pas, à notre avis, par une genèse plus infectieuse ; je dirai plus, c'est peut-être dans les épidémies graves de nos climats qu'il faut le plus songer à l'infection, car l'influence météorique y est moins énergique que dans la zone tropicale. Ce sont les médecins qui ont observé aux Indes, au Sénégal, au Mexique, qui ont peut-être le plus énergiqueraent insisté sur les dangers des refroidissements subits au milieu des chaleurs.
La plupart des épidémies de dysenterie indiquent bien plus une association de causes que l'action d'un facteur isolé, spécifique.
Pourquoi l'agriculteur, soit dans les saisons, soit dans les pays chauds, est-il plus fréquemment atteint de dysenterie que l'habitant des villes? Pourquoi le soldat en campagne l'est-il plus ijue le soldat en garnison ? C'est à la fois en raison de l'action plus puissante des météores dans le premier cas ; en raison de la différence des eaux de consommation qui, purifiées et salubres dans les grandes villes, sont parfois si mauvaises dans les campagnes, en été surtout, époque où l'évaporation augmente régulièrement la quantité proportionnelle de principes nuisibles renfermés dans les soui'ces, les rivières, les fossés, les mares auxquelles il faut quelquefois recourir ; en raison enfin du voisinage, plus intime à la campagne, des foyers d'infection putride.
Dans l'armée même, nous voyons l'affection frapper principalement les fantassins, non-seulement parce qu'ils sont moins couverts, mais parce qu'ils se
fatio'uent davantage, ont plus fréquemment soif, et font plus grand usage des eaux souillées auxquelles, durant les marches, le soldat est fréquemment obligé de recourir.
Parmi ces épidémies à causes multiples, il en est qui, par leur rôle néfaste sur les armées, ont acquis un renom particulier de gravité et fait donner à l'affection la dénomination spéciale de dysenterie des camps. On sait, depuis Véc'èce, combien l'affection a d'affinité pour les camps permanents.
La maladie trouA'e alors ses conditions de développement dans l'exposition plus complète du soldat aux intluencesatmospbériques, et, dans les cas surtout où l'armée est stationnaire, à cette cause primordiale viennent se joindre les autres conditions génératrices de la dysenterie : ce sont d'abord les exhalaisons fournies par les matières putrides qui s'accumulent chaque jour et auxquelles on ne peut échapper qu'à la condition, parfois irréalisable, de changer le lieu de campement.
Ce n'est pas l'air seulement qui est souillé du voisinage de ces matières; ce sont les sources, les ruisseaux qui fournissent au camp son eau de consommation, et deviennent ainsi une cause nouvelle d'infection, à laquelle viendra à peu près fatalement s'ajouter, en temps de guerre, l'insuffisance ou la mauvaise qualité de l'alimentation, sans parler, bien entendu, de la réalisation, jadis si fréquente en pareilles circonstances, des deux affections auxquelles s'associait si facilement la dysenterie : le scorbut et le typhus.
Une fois l'épidémie commencée dans un camp, l'expansion en est rapide.
Que les selles des dysentériques soient réellement chargées d'un contage spécial, ou qu'elles ne possèdent, comme les selles ordinaires, qu'une influence miasmatique banale, elles multiplient singulièrement la cause morbide, par leur abondance, leur fréquence, leur liquidité, l'impossibilité pour les malades, dans les camps surtout, de se rendre aux fosses d'aisances, d'où les nombreuses souillures dont le sol est rapidement imprégné dans un camp atteint de dysenterie.
La répartition géographique de la dysenterie dans les diverses circonscriptions d'un même pays tient également à ce concours étiologique. Les rapports à l'Académie de médecine témoignent de la fréquence de la maladie en Bretagne : le Morbihan, l'Ille-et-Vilaine, le Finistère, les Côtes-du-Nord, figurent parmi les dix départements qui ont été le plus souvent atteints de dysenterie de 1858 à 1868 (Briquet, Rapp. sur les épid. de 1868, in Mém. de l'Acad. de méd., t. XXIX). Il en était de même avant cette période, d'après les rapports relatifs aux années 1850-1856. Les uns ont incriminé la saleté des habitations, la grossièreté de l'alimentation (Fouquet, cité par Bergeron, Rec. des trav. du Com. d'Iiyg. publ. de France, t. Ill, page 279 et suiv.); d'autres, l'influence plus marquée, en cette période, des brusques vicissitudes atmosphériques, consécutives aux sautes de vent du nord et du nord-est (Barth, Rapp. sur les épid. de 1854, in Mém. de VAcad. de méd. — Kergaradec, id., 1864, id. — Bergeron, id., 1865, id.); nous pensons que ces éléments étiologiques se sont réunis dans les épidémies de Bretagne pour constituer un milieu épidémique spécialement favorable à la dysenterie.
Évolution épidémique. Comme les maladies météoriques, telluriques, et contrairement aux affections virulentes, les épidémies de dysenterie sont d'emblée générales, frappant quelquefois brusquement un nombre considérable d'individus, une armée, par exemple, un village entier, comme l'a vu Tonnelier
aux environs de Tournai en ISH, si la cause surgit soudaine et suffisante comme un violent refroidissement atmosplie'rique, ou se développant plus lentement, mais encore parallèlement sur tous, quand la cause agit lentement ellemême, comme en cas de mauvaise alimentation ou d'émanations putrides.
Les épidémies de dysenterie cesseront de même, simultanément, sur l'en- .'^eiiible de la population atteinte, laissant quelquefois nombre d'organismes détériorés par la persistance des lésions, mais ne se perpétuant pas, comme les maladies transmissibles, par reproduction de la cause morbide. C'est comme le scorbut.
Dans nombre d'épidémies, l'affection se circonscrit à une agglomération déterminée, se limitant à une ville, à un village, à une caserne, un hôpital ou un camp ; c'est alors que la maladie offre le plus habituellement une ténacité exceptionnelle, son origine ne se rattachant plus seulement à une constitution saisonnière provisoire, mais à quelque influence alimentaire ou infectieuse particulière qui nous explique et la localisation de l'épidémie et sa ténacité.
Dans les climats chauds, la dysenterie prédomine en été et en automne, de juillet à décembre pour l'hémisphère nord (Indes, Soudan, Abyssinie), de mars à avril dans l'hémisphère sud (îles Bourbon, Maurice, Pérou).
Dans les pays intertropicaux, les épidémies se prolongent sous forme d'endémie ininterrompue, vu la permanence de l'influence climatologique.
Dans les climats tempérés, elles sont presque toujours saisonnières. En France, par exemple, sur 546 épidémies, il y en aurait eu 404 en été, H 3 en automne, 16 au printemps, 13 en hiver. Sur 308 épidémies, 283, soit 14 sur 15, auraient débuté de juin à septembre (A. Hirsch.). Comme au temps de Sydenham, ces épidémies apparaissent surtout au mois d'août, habituellement précédées et accompagnées d'un nombre considérable de flux intestinaux, dont la dysenterie est le terme extrême, et disparaissent dès la fin de septembre, ne trouvant que pendant les quelques semaines les plus chaudes de l'année leurs conditions de production et de durée. Moi qui ai assisté à tant d'épidémies de dysenterie, disait P. Frank, je n'en ai jamais vu persister après le mois de novembre.
Toute épidémie qui, en nos climats, dépassera les limites saisonnières habituelles, celle surtout qui régnera pendant l'hiver, sera vraisemblablement la conséquence d'une alimentation vicieuse ou d'une infection.
La preuve que ces dysenteries hivernales dépendent souvent de causes infectieuses exceptionnellement puissantes, nous la trouvons dans la concomitance habituelle de ces épidémies avec la maladie qui est le plus fréquent résultat des causes en question, le typhus.
Telle fut la dysenterie observée par Fournier dans la garnison deBouchain, en décembre 1793, puis dans l'armée de Sambre-et-Meuse durant l'hiver 1796- 1797, et dont l'auteur nous dit que l'armée était alors en prise aux horreurs d'une dysenterie compliquée de typhus (Fournier et Yaidy).
Les épidémies de dysenterie se présentent, suivant les climats, à des degrés de densité différente; tandis que, dans les régions tempérées, l'affection se bornera à un groupe spécialement exposé à l'une des causes de la maladie, aux moissonneurs pendant la saison chaude, aux malades d'un hôpital soumis à une cause localisée d'infection, aux soldats d'une armée obligée en marche de faire usage d'eau corrompue, il n'en est pas de même dans les climats chauds, où, à côté des dangers spéciaux créés à chacun par ses imminences personnelles.
domine une cause générale, la chaleur, tendant à faire de l'affection une malaf die populaire. Dans ces régions la maladie peut être non-seulement très-générale, mais très-dense, et les épidémies de dysenterie revenir chaque année avec un degré de morbidité consparable à celui des fièvres intermittentes.
L'affection ne reconnaissant aucune immunité personnelle, le nombre des cas annuels égalera parfois ou dépassera celui des individus. Aux Antilles, aux hides, et jadis en Algérie, il y avait annuellement, vu les récidives, 1 1 ou 1200 cas de dysenterie sur 1000 hommes d'effectif; à notre latitude, la morbidité s'élève souvent assez haut, mais grâce surtout alors au grand nombre simultané de diarrhées simples.
Dysenterie aiguë. Définition. La dysenterie est une affection caractérisée par les tranchées, le ténesme anal et l'expulsion de mucosités sanguinolentes. Nous tenons, avant d'en exposer l'histoire, à replacer sous les yeux du lecteur le passage dans lequel, au premier siècle de notre ère, Celse résumait l'histoire clinique de la maladie dans une description dont chaque trait est consacré par l'observation moderne :
Inttis intestina exulcerantnr : ex his criior manat, isque modà cum stercore aliquo semper liquido, modo cum quibusdam quasi mucosis excernitur ; interdîim simid quœdam carnosa descendunt ; frequens dejiciendi cupiditas, dolorqiie in ano eut; cum eodem dolore exiguum aliquid emittitur, atque eo quoque tovmentum intendilur (A. Corn. Celsi, de Medicina, lib. iV, cap. xv, de Torminibus). ^
Prodromes. Dans la majorité des cas, la dysenterie est précédée d'une période prodromique caractérisée soit par une diarrhée bilieuse, indolore, sans trouble fébrile, soit par les symptômes d'embarras gastrique banal avec élévation, généralement peu considérable, de la température.
Chez les sujets antérieurement anémiés par une dyscrasie avec tendance aux raptus séro-sanguinolents, comme dans l'impaludisme, le scorbut, la cachexie famélique, il arrive souvent que la maladie s'établit d'emblée, sans trouble préalable des fonctions intestinales.
Le mode étiologique traduit également ici son influence.
En nos climats le début par diarrhée est commun surtout dans le cas où l'affection est déterminée par sa cause la plus habituelle, le reiroidissement pendant la saison chaude, ou par une influence alimentaire ; quand le mal est d'origine infectieuse, comme sous l'influence des miasmes putrides, il se manifeste souvent, dès le début, avec les symptômes complets de la dysenterie.
L'existence de cette période prodromique, et surtout sa durée, sont enfin subordonnées aux conditions de climat, et à l'intensité de l'épidémie ; ce n'est guère que dans les foyers les plus intenses de la zone intertropicale, et dans les épidémies exceptionnellement graves des autres climats, que cette période prodromique fait absolument défaut, le patient étant brusquement pris des symptômes caractérisés : ténesme, coliques et selles sanglantes de la maladie confirmée.
L'opinion du rôle étiologique de la constipation paraît remonter à Sydenham, qui prétend l'avoir maintes fois observée, et qui sans doute assistait alors à des crises de colique saturnine. Pour Gullen, la dysenterie résultait de la constipation et de l'irritation intestinale par l'accumulation et l'endurcissement des matières fécales ; cette singulière doctrine a été acceptée par Annesley et récemment reproduite par Virchow et divers auteurs allemands qui prétondent trans-
former en règle générale l'existence à titre de période prodromique d'une constipation plus ou n\oins prolongée ; ces auteurs insistent sur le caractère des garderobes constituées par des matières très-dures, des scybales, se recouvrant destries sanglantes au moment oiî se confirme l'affection. Sans nier, on l'a vu plus haut, l'influence étiologique de l'irritation du gros intestin du fait de la présence de ces matières, nous pouvons affirmer que ce mode de début de l'affection est absolument exceptionnel.
Inutile d'insister sur la prétendue fréquence de l'angine et du coryza, considérés, eux aussi, comme des prodromes de la dysenterie par quelques médecins qui, prenantà la lettre la doctrine de StoU sur la nature catarrhalede l'affection, ont cru devoir également transformer en règle les cas exceptionnels où ils ont noté la coïncidence de ces symptômes.
La diarrhée prodromique n'a pas de durée fixe, pouvant s'étendre de deux à vingt jours, et plus; elle détermine de la soif, de la sensibilité au froid, quelquefois même des frissons et, au bout de quelques jours, un affaiblissement musculaire parfois considérable.
Maladie confirmée. Premier degré'. L'aggravation de la maladie, sa transformation en dysenterie, sont généralement annoncées par l'endoiorisseroent du ventre, avec un peu de chaleur et d'intumescence de cette région, l'apparition de douleurs lancinantes, mais encore mobiles, peu localisées, et surtout par la modification des évacuations intestinales.
En augmentant de fréquence, les selles bilieuses de la diarrhée prodromique perdent peu à peu leur abondance et leur fluidité ; elles deviennent plus visqueuses, renfermant des grumeaux jaunâtres striés de sang, et englobés dans une matière transparente et mousseuse.
La coloration jaune de ces grumeaux tend bientôt à disparaître ; la déjection ne renferme plus ni résidu alimentaire, ni pigment biliaire, et perd en partie son odeur fécale.
Elle offre alors cet aspect qui l'a fait comparer tantôt à du blanc d'œuf, à du frai de grenouille plus ou moins teinté de sang, et avec plus de raison encore, à notre sens, aux crachats de la première période de la pneumonie ; on y retrouve la viscosité, la transparence, la teinte rougeâtre de ces crachats; il est bien rare qu'à cette période de la dysenterie le sang soit rendu pur et en abondance , et, malgré sa présence dans les garde-robes, il n'y a pas, à vrai dire, plus d'hémorrhagie intestinale que dans la pneumonie il n'y a d'hémorrhagie pulmonaire.
Ce n'est guère, nous le verrons, que dans les formes graves des pays chauds, que le raptus sanguin peut être assez considérable pour constituer une hémorrhagie véritable et entraîner, dès les premiers jours, un danger imminent.
Comme l'indique leur aspect physique, ces garde-robes contiennent une quantité considérable de mucus vitriforme du à l'hyperémie et à l'hypertrophie des glandes intestinales ; les grumeaux qu'elles renferment sont constitués par des amas pelliculaires au milieu desquels on trouve des masses de corpuscules blancs et rouges, et qui témoignent déjà de l'exfoliation de la muqueuse.
On ne constate pas encore, il est vrai, en ces déjections, la présence de lambeaux de muqueuse ; c'est l'époque où cette tunique s'en va en squames, en parcelles pelliculaires dont la recherche, dit Kelsch, est entourée de difficultés, parce que ces parcelles sont perdues ordinairement au milieu d'une grande quantité de liquide, et parce que celui-ci exerce sur elles une action dissolvante
qui commence déjà alors qu'elles sont encore adhérentes à la celluleuse. « Il m'est cependant souvent arrivé, continue notre collègue, de trouver sous le microscope des tubes libres ou des séries de tubes lieberkuhniens imprégnés de bile, de matière fécale, et ces produits sont à la fois pour l'anatomopathologiste la preuve de l'exfoliation, et pour le clinicien l'indice révélateur de ce travail. »
Moty a constaté dans ces garde-robes la présence d'une grande quantité de microbes vulgaires, aussi nombreux d'ailleurs dans les cas bénins que dans les formes les plus graves.
Le second signe important de la dysenterie confirmée est fourni par les douleurs abdominales qui prennent un caractère tout particulier d'acuité, de locaiisalion et d'intermittence ; partant de l'hypogastre, l'épreinte qui constitue chacune de ces crises paraît suivre le trajet du gros intestin, s'étendant en haut le long du côlon ascendant, puis gagnant le flanc gauche et redescendant par rS iliaque jusqu'au rectum et à l'anus.
La sensation d'élancement et de torsion {tomiina de Celse) qui caractérise cette douleur dans son parcours le long du gros intestin se transforme en sensation de pesanteur et de cuisson au moment où elle parvient à l'anus, provoquant alors un besoin insurmontable d'expulsion, besoin qui bientôt persiste dans l'intervalle des épreintes, d'où envie incessante d'aller à la garde-robe, et contracture douloureuse des sphincters : c'est le ténesme dysentérique, la contracture excitée par la sensation de présence d'un corps solide ù expulser : Cum sensu tanquam quidquam corporis solidioris inesse putetur (Gœlius Aurelianus, cap. 1, p. 325).
En dehors même des coliques, le malade recourt aux plus violents efforts pour se débarrasser de cette pénible sensation ; il y consume toute la puissance contractile des muscles de l'abdomen ; il lui semble, dit Sydenham, que toutes ses entrailles vont sortir du corps, et le résultat est l'expulsion d'une quantité minime de matière et une exacerbation de ce ténesme ; plus ce dernier est prononcé, moins la déjection est considérable.
En quelques cas même, dès les premières heures de la maladie, ces efforts incessants ont entraîné la procidence du rectum.
Certains auteurs qui, sans doute, ont eu rarement occasion d'observer les dysentériques, ont décrit l'agitation fébrile des malades, l'élévation de leur température, leur tendance au délire ; il est probable qu'en pareilles circonstances il s'agissait de dysenterie associée à quelque pyrexie, fièvre intermittente, fièvre typhoïde, typhus, etc., car, en général, l'appareil fébrile est peu marqué, ne se manifestant que pendant les deux ou trois premiers jours, le pouls s'élevant à peine à iOO pulsations et la température demeurant inférieure à -h 59 degrés; il existe en même temps un peu de céphalalgie : symptômes qui nous ont paru constamment en rapport avec le degré d'embarras gastrique concomitant, comme l'indiquent alors l'inappétence, l'enduit blanchâtre de la langue et quelquefois les vomissements bilieux.
Gatteloup a pu dire : « La dysenterie, en Afrique, est loin de déterminer la réaction fébrile qu'on observe dans la même affection sous des climats tempérés. Le plus généralement, à moins de complication, elle est apyrétique. » Opinion diamétralement opposée à celle de Gruveilhier, pour qui la dysenterie grave, celle des pays chauds, est essentiellement fébrile, par opposition à celle de nos climats. D'où vient un tel dissentiment entre deux excellents obser-
valeurs? De la conviction où ils étaient l'un et l'autre, d'après la lecture de certaines descriptions infidèles, que la fièvre constituait un caractère essentiel de la dysenterie sur les théâtres où eux-mêmes ils n'avaient pas observé.
Comme l'a prouvé Wunderlich, c'est là une affection essentiellement atypique; au lieu d'offrir la turgescence fébrile, le faciès est tiré, aminci ; les forces sont brisées; le plus simple mouvement est suivi d'affaissement et d'anxiété.
Peu à peu le ventre se rétracte, et tous les efforts des patients semblent tendre à éviter tout mouvement, toute impression de froid susceptible de ramener une épreinte ; c'est pour en conjurer \c retour qu'ils cherchent chaleur et repos en s'immobilisant dans le décubitus lutéral, les cuisses ramenées et fléchies sur l'abdomen, la tète enfoncée sur la couverture ; c'est pendant la nuit, et en raison sans doute de l'abaissement de la température ambiante, que ces crises reviennent plus fréquentes et plus intenses, se renouvelant jusqu'à quinze ou vingt fois par heure, entraînant une insomnie absolue qui vient encore augmenter l'affaiblissement et la prostration des malades.
La peau devient sèche, toutes les sécrétions diminuent ; les urines sont sédimenteuses, brûlantes, puis très-rares, rendues parfois goutte à goutte sous l'influence d'un besoin constant, véritable ténesme vésical.
Aucune modification des facultés intellectuelles, les cris des malades n'étant que l'expression de ses douleurs et de son anxiété.
Tels sont les principaux symptômes du premier degré de la dysenterie confirmée, degré auquel s'arrête habituellement la dysenterie estivale, et qui, d'une façon plus générale, constitue le terme de l'évolution morbide dans la plupart des cas où elle doit heureusement aboutir.
En cette dernière circonstance, la diminution progressive des douleurs, la disparition du sang renfermé dans les selles, leur retour à la consistance et à la coloration normale, sont les indices du retour à la santé.
Les lésions anatomiques n'ont pas dépassé, en ce degré, l'hyperémie des tuniques intestinales et l'élimination de la couche la plus superficielle de la muqueuse.
2" degré. Le second degré clinique correspond à des altérations plus profondes dont la modification des déjections intestinales va également fournir la preuve.
Ces déjections perdent leur viscosité, vu la disparition des glandes qui fournissaient le mucus (Kelsch); elles deviennent liquides, constituées par une sérosité sanguinolente, ordinairement comparée à de la lavure de chair.
Dans cette sérosité, dont l'odeur fétide rappelle celle de la putréfaction animale, nagent souvent des débris, des lambeaux de chair dont la nature ne justifie que trop cette autre appellation vulgaire : raclure de boyaux, attribuée aux selles dysentériques, mais dont l'examen a donné lieu à des interprétations diamétralement opposées.
On sait, en effet, combien ont varié les appréciations émises sur la composition de ces lambeaux.
Les uns ont prétendu n'y voir que des productions exhalées à la surface de la muqueuse intestinale sans aucune altération de cette muqueuse, des pseudomembranes, en un mol, absolument comme il s'en forme et comme il en est rejeté dans les affections diphthéritiques ; sous l'influence de Chomel, cette opinion prédominait il y a cinquante ans, et la conviction des auteurs était telle qu'ils invoquaient parfois à l'appui de leur thèse l'autorité des Anciens, comme
Pringle, Morgagni, qui cependant avaient relaté des faits bien probants de destruction de la muqueuse.
Ceux mêmes des anciens auteurs qui admettaient l'ulcération du gros intestin ne considéraient pas toujours ces lambeaux comme la preuve de cette ulcération et de l'élimination de la muqueuse, bien qu'ils en offrissent toute l'apparence : Nonnumquam oblongum quiddam ab intestino sano non discernendum dejicitur, multisque veritatem ignorantibus excreti ipsius tenuis inlestini metum injicit (Arétée, De niorbis chronicis).
Les autres, au contraire, n'ont vu en ces débris que le résultat de l'exfoliation, plus ou moins large, plus ou moins profonde, de la muqueuse intestinale, et parfois des tuniques sous-jacentes; telle est l'opinion qui a justement prévalu, et qui a été, en lin de compte, établie par les médecins français, spécialement par ceux d'Algérie, et par les médecins anglais de l'armée des Indes.
Le microscope a nettement démontré la nature organisée de ces lambeaux, et prouve que leur structure était identique à celle des organes dont ils sont éliminés. Suivant l'étendue et la profondeur de la nécrose des tuniques intestinales, on rencontrera des fragments de muqueuse plus ou moins larges, les uns minces comme des pellicules, ne comprenant que la superficie de la muqueuse, les autres offrant une épaisseur de 2 à 3 millimètres, constitués par la muqueuse et la celluleuse à la face profonde de laquelle on remarque parfois des stries noirâtres qui ne sont autre chose que des fibres de la tunique musculeuse ; il en est de même de la dimension en largeur de ces lambeaux : les uns n'auront que quelques millimètres ; les autres seront constitués par de vastes plaques de plusieurs centimètres, de deux ou trois décimètres même, ou encore se présenteront sous forme de manchon, le produit nécrosique ayant envahi toute la périphérie du gros intestin et entraîné l'élimination d'un cylindre complet de la muqueuse de cet organe ; parfois enfin ces fragments seront percés à jour d'une masse de petites ouvertures, régulièrement circulaires, leur donnant l'aspect d'une dentelle, autant de lésions dont nous constaterons également l'existence à l'intérieur de l'intestin des sujets ayant succombé à l'affection, et que nous verrons se rattacher étroitement à l'ensemble du travail de désorganisation de la muqueuse et des tuniques sousjacentes.
A cette période le ventre s'excave de plus en plus ; la palpation permet, suivant Cambay, de reconnaître, surtout dans le tlanc gauche, les bosselures de la tunique celluleuse tuméfiée, sensation dont il faut, suivant nous, avoir soin de savoir bien distinguer les inégalités passagères dues à la contraction, sous la main de l'explorateur, des muscles abdominaux.
Au ténesme du sphincter succède peu à peu son relâchement, et même sa dilatation favorisée par la résorption du tissu graisseux des fosses iliaques rectales, d'oii saillie relative de l'anus qui demeure entr'ouvert; de façon que chez les malades mêmes qui ne sont pas atteints de prolapsus du rectum il est possiblede constater, à travers l'anus, les ulcérations de la muqueuse de l'extrémité inférieure du gros intestin.
La bouche devient sèche, la langue effilée est dépouillée de son épithélium, rouge comme une tranche de viande crue ; la soif est vive ; l'urine supprimée, quelquefois remplacée par l'émission douloureuse de quelques gouttes de liquide purulent ; les extrémités se refroidissent, et la voix s'éteint aussi complètement ^ue dans le choléra.
Terminaisons. Si l'affection va s'aggravant, les douleurs abdominales diminuent brusquement et parfois s'éteignent tout à fait; les selles prennent une horrible fétidité; il survient du hoquet; la face est violette, cadavéreuse; le pouls de plus en plus rapide devient filiforme; la respiration s'accélère également, devient de plus en plus courte, et sans qu'il se manifeste de râles, ni d'expulsion de mucosités, l'individu succombe par asphyxie, ayant conservé d'ordinaire jusqu'à la fin l'intégrité de son intelligence.
Dans les cas où l'affection n'aboutit pas aussi directement à une terminaison fatale, la situation du malade reste encore très-grave; nous ne saurions trop rappeler, ici en particulier, que l'évolution de la dysenterie diffère absolument de celles des pyrexies à cycle déterminé, et qu'il ne suffit pas au malade d'en avoir parcouru les diverses périodes pour être considéré comme heureusement arrivé au terme de l'affection.
Tout est subordonné à l'étendue et à la profondeur de la plaie intestinale ; autant de cas particuliers, autant de malades différents au point de vue de la gravité et de la durée, de l'affection ; il en est des dysentériques comme des individus atteints de plaies extérieures, dont la marche variera suivant le degré de désorganisation subie et la somme de réparation à obtenir, avec le danger en plus pour le dysentérique d'aggravations redoutables par le fait d'influences atmosphériques ou alimentaires auxquelles un blessé demeurerait en général indifférent.
Dans les cas heureux se manifestera une certaine tendance à la réaction : retour de la chaleur périphérique, un peu de moiteur à la peau, disparition de l'aphonie, rétablissement de la sécrétion urinaire, en même temps que les déjections alvines diminuent de fréquence ; parfois éruptions de miliaire, d'urticaire, d'herpès labial.
C'est en général l'extrémité inférieure du gros intestin qui guérit le plus lentement. Il ne reste plus qu'un ténesme ou une dysenterie partielle, comme l'a dit Stoll ; de nos jours on a donné plus particulièrement le nom de rectite dysentérique à l'affection ainsi limitée au rectum ou même seulement à son extrémité inférieure ; et alors les évacuations alvines, redevenues normales comme consistance, comme forme, sont teintées de sang par leur passage à travers cette portion ulcérée du gros intestin.
Il est enfin une terminaison, rare heureusement dans nos climats, mais dont la fréquence dans les pays chauds nous explique pour une large part la gravité de l'affection en ces pays : c'est le passage à la forme chronique qui fera ci-après l'objet d'une description spéciale.
Formes. Il est peu d'affections dont les formes aient été multipliées autant que celles de la dysenterie.
Nous ne parlerons pas des distinctions établies entre la dysenterie épidémique et la dysenterie sporadique, entre la dysenterie des climats chauds et celle des régions tempérées, distinctions capitales autrefois et que des investigations plus scientifiques et plus délicates ramènent chaque jour davantage à de simples différences de degré.
Quant aux variétés de forme basées sur la prédominance de tel ou tel symptôme, il en est qui doivent également être écartées, bien qu'ayant été longtemps absolument classiques ; la distinction fondamentale établie par Gruveilhier et formulée par nombre d'auteurs, Valleix, par exemple, entre la dysenterie fébrile et la dysenterie non fébrile, la première constituant la forme grave, la seconde
la forme bénigne de la maladie, est une pure conception de cabinet, la fièvre ne jouant qu'un rôle nul ou secondaire dans les manifestations morbides et, lorsqu'elle se présente, ayant, nous le verrons, une signification presque opposée à celle que lui attribuaient ces deux auteurs.
Pour ne pas nous égarer en des énuméralions interminables, nous nous bornons à signaler les formes indiquées par les auteurs qui ont été le plus à même d'observer la dysenterie :
{0 Forme simple ou catarrhale, qu'on pourrait également appeler forme bénigne, dite encore dysenterie blanche en raison de l'aspect des sécrétions intestinales qui, à côté de leurs autres caractères, n'offrent que peu ou point de coloration sanguinolente; à cette forme, signalée surtout parSydenham, Willis, Stoll, se rattachent les cas dans lesquels l'affection s'est arrêtée à son stade de diarrhée prodromique.
2° Forme inflammatoire. Quand la maladie apparaît chez un sujet d'une «anté antérieurement bonne, comme, par exemple, chez un individu jeune, brusquement transporté dans les pays chauds, elle est accompagnée d'un appareil fébrile plus ou moins intense et habituellement en rapport avec l'embarras gastrique concomitant ; il n'en est pas de même dans ces pays chez les acclimatés, ou les indigènes, et, dans nos climats, chez les individus antérieurement affaiblis par une dyscrasie quelconque; dans ce second groupe, l'affection débute d'ordinaire sans fièvre, sans céphalalgie, sans aucun symptôme de réaction générale.
La dénomination de dysenterie inflammatoire s'applique ainsi, en somme, à une variété symptomatique dépendant de la puissance réactionnelle de l'organisme atteint.
Mais l'expression a été employée dans un sens complètement différent par les observateurs qui l'ont appliquée aux cas dans lesquels le travail de phlogose locale répond aux conditions qui représentent l'inflammation arrivant à son dernier terme : la suppuration.
C'est ainsi que pour Annesley, Gambay, Delioux de Savignac, la dysenterie inflammatoire, ou mieux encore la dysenterie phlegmoneuse, est celle dans laquelle le tissu cellulaire sous-muqueux devient le siège de bosselures aboutissant, comme les phlegmons de tissu cellulaire, à la formation de collections purulentes plus ou moins vastes.
Suivant Annesley et Gambay, ces bosselures de la dysenterie phlegmoneuse offriraient les caractères de chaleur locale, de douleur lancinante, pulsative, des autres phlegmons, et Delioux de Savignac incline à penser que ces conditions locales doivent être accompagnées de symptômes fébriles plus marqués que dans les autres cas.
■ Nos recherches cependant ne nous permettent pas d'accepter cette règle ; ■d'après nos observations personnelles et nos lectures, nous estimons que le mouvement fébrile n'est pas spécialement intense dans la dysenterie phlegmoneuse, et nous pensons avec Catteloup qu'elle ne diffère guère à cet égard des autres formes graves, la faiblesse et la prostration du malade constituant, même ici, des symptômes plus constants et plus importants que la fièvre.
5" Forme hémorrhagique. Malgré l'opinion de Sydenham, il est rare qu'en nos climats l'héinorrhagie intestinale constitue le caractère capital de la dysenterie; nous pouvons citer comme exceptionnels ces deux malades observés à Joigny en 1870 par Aron, et dont les garde-robes étaient exclusivement com-
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posées de sang pur, puis en caillots; il en est autrement dans les pays chauds; en Algérie déjà, coiume l'ont constaté L. Laveran, Catteloup (observations 5 et 6), l'héniorrhagie peut être assez abondante et assez soudaine pour compromettre immédiatement l'existence ; cet accident est plus fréquent encore clans la zone intertropicale ; nos collègues de la flotte, à l'île de la Réunion, les médecins anglais sur la côte de Guinée, notamment en 1824, époque de la première expédition contre les Asliantis, ont rapporté nombre de cas de dysenterie ainsi devenus rapidement mortels.
11 arrive souvent, et alors aussi bien dans la zone tempérée que dans les pays chauds, que la tendance hémoiihagique, au cours de la dysenterie, soit le fait d'une influence morbide surajoutée. Ainsi dans la dysenterie palustre, scorbutique, le malade subit les conditions de datigeis spéciales aux individus simultanément atteints de plaies plus ou moins vastes et d'une altération du sang favorable aux transsudations de ce liquide à la surface de ces plaies.
Il en sera de même de l'intervention, au cours de la dysenterie, de toute affection, même aiguë, ayant pour effet de favoriser l'hémorrhagie par une altération du liquide sanguin.
J'ai rapporté, dans mes Éludes cliniques de médecin militaire (p. 175), un fait de ce genre qui me semble de très-grand intérêt.
il s'agissait d'un jeune soldat entré le 11 août 1859 dans mon service du Valde-Grâce, atteint d'une dysenterie contractée deux mois auparavant pendant la campagne de Lombardie. Les évacuations sanguines avaient diminué, ainsi que le ténesme, l'apyréxie était complète, lorsque le 19 aoiàt suivant le malade est pris des symptômes avant-coureurs d'une fièvre typhoïde : céphalalgie, courbature, épistaxis, fièvre, etc. ; le météorisme se développe les jours suivants, et le 25 août survient une hémorrhagie intestinale mortelle.
A l'autopsie, nous constatâmes les lésions de la période initiale de la fièvre typhoïde : gonflement des ganglions mésentériques et tuméfaction sans ulcération, ni teinte ecchymotique, des glandes de Peyer; ce n'est pas là qu'était la source de l'hémorrhagie.
L'examen du gros intestin nous permit de constater un grand nombre d'ulcérations dans le côlon ascendant et descendant; de ces ulcérations, il en était trois larges en moyenne comme des pièces de 1 franc, d'un noir de jais, et tranchant sur la pâleur de la muqueuse comme des taches d'encre sur une feuille de papier blanc ; la raclure de leurs surfaces se composait de globules de sang déformés.
Voilà donc un dysentérique chez lequel l'hémorrhagie intestinale paraît avoir été le fait d'une fièvre typhoïde intercurrente.
La fièvre typhoïde a-t-elle provoqué des complications par les modifications du liquide sanguin devenu plus fluide, moins coagulable sous son influence? Ou encore l'intensité plus grande du choc sanguin par le fait de cette complication de fièvre typhoïde a-t-il contribué à une rupture vasculaire dont l'apyrétie dysentérique avait jusque-là préservé ce malade?
A" Forme gangreneuse. On donne habituellement ce nom aux cas dans lesquels les sécrétions intestinales reiïferment des lambeaux de muqueuse altérée, présentant alors une odeur d'une extrême fétidité.
Il y a sûrement gangrène, dit Huxhara, quand les déjections sont noires, fétides, renferment des lambeaux livides, qu'il se manifeste des sueurs froides, du hoquet et du délire.
Si l'on y réfléchit, on verra qu'il est peu rationnel au fond de séparer cette torme de la dysenterie phlegmoneuse, l'élimination de ces lambeaux étant frénéralement consécutive à la congestion inflammatoire de la tunique celluleuse, à la compression de ses vaisseaux et à sa fonte pyogénique.
On comprend dès lors que h gangrène intestinale ait été, elle aussi, plus souvent observée dans les pays chauds; néanmoins il est peu d'épidémies graves de nos climats dans lesquelles elle ne se manileste, comme le prouvaient déjà Prin'jle et Zimmermann au siècle dernier, comme on l'a vu, au siècle actuel, soit dans les épidémies de guerre du premier Empire, soit même en certaines épidémies de garnison, notamment à Versnilles et à Strasbourg.
Il est des cas, qui ont été qualifiés également de dysenterie gangreneuse, et dans lesquels se manifestent aux extrémités des inflammations de mauvaise nature, aboutissant à la formation de gangrènes localisées, externes, surtout aux orteils, accidents analogues à ceux qui se produisent dans le choléra, et, comme dans cette dernière affection, en rapport sans doute avec l'insulfisance de la circulation périphérique.
5" Forme algide. 11 s'agit ici, suivant nous, de la prédominance d'un symptôme normal pour ainsi dire et nullement exceptionnel, constituant l'un des traits de la physionomie de la dysenterie grave. Nous ne partageons donc pas à cet égard l'opinion de Delioux de Savignac qui, frappé de la fréquence de ce svmptôrae chez les dysentériques soignés à l'hôpital maritime de Toulon, en rattachait la manifestation à une influence morbide surajoutée, à celle du choléra qui avait rigoureusement sévi en cette ville quelque temps auparavant, et dont l'impression aurait ainsi survécu en donnant un caractère spécial aux maladies qui le remplaçaient.
Loin de nous la pensée de contester la coïncidence possible de ces deux affections chez le même sujet, coïncidence dont la réalisation n'a été' que trop souvent démontrée par l'insigne gravité des épidémies cholériques passant sur les populations préalablement atteintes de diarrhée ou de dysenterie épidémique.
Mais ce que nous tenons à établir, c'est qu'en dehors de toute influence cholérique, l'algidité, au même titre que les autres symptômes connexes : faiblesse et disparition du pouls, cyanose, aphonie, anurie, etc., est la règle chez les sujets gravement atteints, et ne manque à peu près jamais dans les cas mortels. Il suffit d'élargir le champ d'observation où pratiquait Delioux de Savignac pour en constater la banalité.
Je ne l'ai jamais vue manquer pour mon compte dans les principales épidémies que j'ai pu suivre notamment à Mascara en 1856, à Strasbourg en 1850, et à Paris en 1859 [Épidémie de l'armée française à son retour de la campagne de Lombardie).
6» Forme rhumatismale. Rappelons d'abord la similitude étiologique de la dysenterie et des affections à frigore, similitude admise par tous les auteurs, et que nous ne pouvons mieux affirmer nous-même qu'en proclamant que la dysenterie ainsi produite est non-seulement très-fréquente, mais de toutes peutêtre la plus commune ; mais dans cette analogie entre la dysenterie et le rhumatisme, il ne s'agit que d'étiologie ; et nous estimons que la plupart des écrivains qui ont appliqué à la dysenterie la qualification de rhumatismale, à commencer par Gœlius Aurelianus, qui définissait l'affection : Rhumatismus intestinorum cum ulcère, ont eu en vue purement et simplement le mode de production
DICT. ENC. XXXI. 5
de l'affection, son origine analogue à celle des autres affections rhumatiquesou catarrhales, sous l'influence des variations du milieu ambiant.
Dans son excellente relation d'une épidémie saisonnière de dysenterie observée sur la garnison de Joigny, Aron fait remarquer l'aptitude spéciale des casernes de celte ville aux écarts de température aussi favorables à l'explosion du rhumatisme qu'à celles de la dysenterie.
Il en est autrement des auteurs qui ont basé la dénomination précédente non plus sur l'étiologie, mais sur les caractères cliniques de l'affection, et affirmé que dans son décours morbide se manifestaient des symptômes identiques à ceux du rhumatisme, voire même les déterminations articulaires propres à cette affection ; opinion émise par Stoll, qui citait comme étant d'observation banale, soit la simultanéité de l'atteinte du gros intestin et des articulations, soit la cessation subite de la dysenterie au moment où se développaient la douleur et la tuméfaction des articulations, insistant en outre sur l'identité du traitement à instituer, que l'affection fût intestinale ou articulaire ; même conviction chez Baglivi : Colica et dysenteria mutanlur in arthritidem et contra (Baglivi, Prax. med., lib. I).
Une pareille doctrine s'imposera d'une manière spécialement facile aux médecins qui, étudiant la marche annuelle des épidémies, ont presque chaque année, pendant l'automne, époque où les dysi^nteries régnent encore, l'occasion de les voir coïncider avec les rhumatismes qui entrent alors en scène. Nous en trouvons la preuve dans les observations de Sydenham, dePringle, qui a noté tous les ans, de 1744 à 1749, la coïncidence de ces deux affections sur l'armée anglaise en Hollande, et enfin dans celles de Stoll ; nous nous bornons à emprunter à ce dernier auteur le passage suivant de ses éphémérides pour l'année 1779:
«Après cette époque (on était à la mi-septembre), les maladies rhumatismales, qui étaient assez fréquemment d'un caractère inflammatoire, se multiplièrent considérablement, et restèrent presque seules de toutes les autres maladies, les dysenteries étant déjà beaucoup plus rares.
« Le siège de ces rhumatismes était fixé dans la poitrine, le cou, la tête; dans les extrémités tant supérieures qu'inférieures, mais rarement dans l'abdomen. Comme ils avaient accompagné la constitution dysentérique dans sa vigueur, et qu'ils régnaient encore épidémiquement lorsque celle-ci tirait à sa fin, je me fortifiai dans mon opinion qu'il existait une certaine affinité entre elle et eux, une certaine identité d'origine.
a En effet, ces maladies, qui attaquent l'espèce humaine en nombre égal et dans le même temps, et qui semblent réunir contre elle leurs forces, ne prouvent-elles pas par là même qu'elles sont les rejetons d'une même famille et qu'elles ont le même caractère (Stoll, Médecine pratique, trad. Mahon, t. 111, p. 112).
Depuis lors, divers médecins ont insisté non-seulement sur la possibilité, mais sur la fréquence des complications rhumatismales chez les dysentériques ; spécialement Thomas, qui en 1854 aurait été frappé de plusieurs cas de ce genre dont l'un terminé par suppuration avec destruction des cartilages; Trousseau, qui insiste sur le caractère variable de ces complications, les accidents rhumatismaux étant parfois erratiques, très-mobiles, et pouvant se manifester successivement sur les masses musculaires et les articulations des régions les plus éloignées, tandis que chez d'autres la fluxion rhumatismale, limitée à une grande articulation, peut être portée à un tel degré qu'on aurait vu l'épanchement
synovial devenir assez conside'rable pour occasionner une rupture de la capsule ! Quinquaud, dont le travail, basé sur quatre observations, tendà établir la relation de cause à effet dans l'apparition des phénomènes rhuraatoïdes survenus dans le cours ou au déclin de la dysenterie ; l'auteur démontre que ces phénomènes se manifestent surtout dans les articulations des genoux, du cou-de-pied, du sternum et de la clavicule, et rapproche cette filiation de celle qui détermine également des arthropalhies dans la blennorrhagie, l'infection purulente. L'absence de complications cardiaques, l'absence également de l'appareil fébrile et des sueurs particulières au rhumatisme, la fixité plus grande de l'artropathie dysentérique, sa non-récidivité, son indépendance ctiologique du froid humide, paraissent indiquer, suivant ce dernier observateur, que cette arthropalliie a quelque chose de spécial à la dysenterie et diffère des rhumatismes vulgaires.
Nous avouons notre incompétence absolue à trancher la question d'après nos observations personnelles, qui ne nous ont pas fourni un seul exemple de pareilles associations morbides; les principaux historiens de la dysenterie, Cambay, Catteloup, Berenger-Féraud, ont constaté quelques cas , mais dans une proportion tellement minime qu'on se demande s'il n'y a pas eu là coïncidence toute fortuite ; cette manière de voir ne s'impose-t-ellc pas en parlicuher à l'égard de cet officier de vaisseau atteint à la Martinique de dysenterie rhumatismale, et qui avait commis l'imprudence, revenant d'une longue promenade à terre, de se laver à grande eau dans sa chambre, en s'exposant à un courant d'air assez frais? Il ne nous semble pas bien étrange que cet officier observé par Béreuger-Féraud ait présenté simultanément des symptômes de dysenterie et de rhumatisme articulaire.
Nous estimons qu'en somme cette coïncidence n'a été observée que dans un nombre restreint d'épidémies, qu'elle est relativement très-rare dans les climats chauds, bien que les deux affections y soient communes, et qu'en nos climats même, où elle paraît avoir été surtout observée, elle est encore très-exceptionnelle ; il est en effet bien remarquable qu'en ces derniers climats, où les influences saisonnières déterminent incontestablement le retour annuel et de la dysenterie et du rhumatisme, ce retour se fasse à des époques différentes, la dysenterie engendrée par ces inlluences étant d'ordinaire strictement limitée à la saison de l'année oiî les manifestations rhumatismales sont réduites à leur minimum {voy. Saisons et maladies saisoinmères).
7" Forme bilieuse. Celle-ci est une des formes les plus fréquemment citées et avec le plus d'autorité. Il est des auteurs, parmi ceux qui ont le plus observé la dysenterie, pour lesquels la dysenterie bilieuse paraît constituer le mode habituel, essentiel, pour mieux dire, de l'affection, qui ne serait que la résultante d'une perversion des fonctions hépatiques.
L'apparition de la dysenterie dans l'armée anglaise de Hollande, pendant la guerre de Sept ans, au moment où prédominaient les fièvres rémittentes bilieuses, a déterminé les convictions de Pringle à cet égard ; c'est encore à la coïncidence de ces fièvres avec la dysenterie que la plupart des médecins anglais qui ont écrit sur les maladies des Indes doivent d'avoir partagé les doctrines de Pringle sur la nature bilieuse de la dysenterie.
Il y a là certainement une grande part à faire à l'identité des affinités saisonnières des deux groupes d'affections : intestinales et hépatiques, l'une et l'autre dominant pendant la saison chaude ; mais il ne nous répugne nullement de
reconnaîti'C, avec Arinesley, l'influence irritante que peut avoir sur le gros intestin la sécrétion exagérée on modifiée du foie.
Dans cette forme l'affection est habituellement précédée de diarrhée bilieuse, de vomissements de même nature qui persistent une fois la maladie confirmée ; les conjonctives, la muqueuse sublinguale, la peau elle-même, prennent une teinte subiclérique ; le malade éprouve de la gêne, rarement de la douleur dans l'hypocliondre droit.
C'est en général dans la forme bilieuse de la dysenterie que le mouvement fébrile se caractérise le plus, sinon par la fréquence du pouls enrayée par l'ictère, au moins par l'élévation de la température, la moiteur de la peau, la céphalalgie, l'agitation nocturne, etc.
Nous ne faisons pas rentrer en cette description la forme décrite par Cambay sous le nom de forme hépatique ; nous y reviendrons en parlant des complications de la maladie, et en particulier des suppurations du foie qui lui sont consécutives.
8° Forme maligne. Il est intéressant d'observer que cette dénomination, qui évoque tout de suite la pensée d'un danger spécial, n'est cependant guère usitée, malgré leur gravité particulière, pour la désignation des dysenteries les plus redoutables des pays chauds; elle est réservée, en général, aux cas dans lesquels l'affection se manifeste sous l'inlluence de certaines conditions d'insalubrité toute locale, en particulier des émanations putrides ; c'est ce qu'on a appelé aussi, suivant les circonstances : dysenterie infectieuse, dysenterie des camps, des prisons, des navires.
C'est cette forme qui a régné si fréquemment à bord des bâtiments consacrés à la traile des nègres, naissant au milieu des miasmes les plus infects de l'encombremeut et de la misère, elle encore qui régnait de 1813 à 1815 sur les armées de l'Europe, à la (in du premier Empire, devant reparaître dans des circonstances à peu près analogues sur l'armée française en Crimée et à Constantinople (1855- 1856).
Les conditions communes à ces divers théâtres de son apparition doivent faire pressentir déjà que, si la maladie présente alors des caractères spéciaux généralement déterminés par la profonde adynamie des malades, elle le doit bien moins à sa gravité propre qu'à la détérioration des organismes sur lesquels elle se développe, et surtout à sa fréquente association avec d'autres groupes morbides, notamment avec les deux suivants : 1" affections alimentaires, et surtout avec le scorbut; 2° maladies d'encombrement et surtout avec le typhus.
Il est certain pour nous, et nous l'avons indiqué plus baut, que l'épidémie observée à Nimègue en 1756 par Degner, qui voyait raffeclion se propager de maison en maison, de lit en lit, et dont les malades offraient de la fièvre et du délire, était une épidémie mixte de dysenterie et de scorbut ; absolument comme celles dont Fournier et Vaidy nous racontent l'extrême contagiosité. En est-il autrement de ces dysenteries malignes au cours desquelles et comme symptômes principaux Zimmermann observait aussi la fièvre et le délire, et qui se développaient, dit l'auteur, quand il y avait entassement de malades en des locaux insuffisants ?
D'où pour Zimmermann celte définition qui ne prête à aucune équivoque : « La dysenterie maligne est celle à laquelle il se joint une fièvre maligne, soit par des causes externes, soit par un amas de matières putrides internes » (Zimmernann, Traité de la dysenterie, trad. de Villebrune, p. 583).
Uicn d'éli-aiige, dès' lors, à ce que celte forme maligne de la dysenterie ait sa pliysionomie à elle; mais en décrire l'évolution clinique serait empiéter sur l'exposition symptomatique du typhus ou des autres affections qui lui confèrent rette allure spéciale.
90 forme palustre. Nous arrivons à une forme dont non-seulement l'existence, mois la fréquence extrême, apparaissent consacrées par la tradition, et en particulier par l'i conviction des plus grands observateurs d'autrefois : Torti, Borsieri, Morton, etc. ; tradition confirmée à son tour par la plupart des médecins qui, dans la première moitié de ce siècle, ont observé sur les [irincipaux lliéàtres de dysenterie et de lièvre intermittente, notamment les médecins ani^lais aux Indes, et les médecins français de l'armée d'Afrique.
Cette opinion a trouvé des adeptes jusque dans nos climats, où l'on a décrit des accès palustres à forme dysentérique.
Un des cliniciens modernes les plus convaincus de l'existence de la fièvre intermittente dysentérique, c'est incontestablement Trousseau qui, en France même, considère cette affection comme fréquente. A cet égard Trousseau partage les convictions des premiers observateurs des maladies d'Algérie, pour lesquels toutes les affeclions aiguës, et en particulier les trois plus graves : lièvres intermittentes, dysenterie, abcès du foie, dépendaient de l'intoxation palustre.
Nous avons dit plus haut combien depuis on a réagi contre cette confusion l'tiologique ; la géographie médicale nous a permis d'abord d'établir la différence des foyers de la dysenterie et de la fièvre intermittente, et ensuite de démontrer dans telle région commune aux deux affections, l'indépendance de leurs conditions de production ; nous avons à indiquer maintenant comment une observation clinique plus scientifique et plus complète est venue à son tour dissocier ce faisceau pathologique.
Nous avons reconnu nous-même en divers travaux Sur les fièvres intermittentes que la dysenterie tuait par centaines les fiévreux des armées européennes dans les climats chauds ; mais c'est parce que la dysenterie trouve, dans les organismes débilités par la cachexie palustre, un terrain favorable au développement de ses lésions analomiques les plus redoutables.
Quant à l'accès dysentérique, nous ne l'avons pour notre compte jamais rencontré en certaines localités, où cependant l'impaludisme atteint sa plus violente énergie et se manifeste sous les modes les plus variés de perniciosité.
A Rome, nous n'avons pas vu un seul cas de pernicieuse dysentérique, et nous croyons pouvoir rapporter l'absence d'observations de ce genre à cette insigne rareté des dysenteries qui ne viennent pas, dans celte localité, compliquer les affections palustres : nous concluons donc sinon à l'impossibililé, au moins à l'extrême rareté du soi-disant accès pernicieux dysentérique, là où normalement la dysenterie ne règne pas à côté de la fièvre (Léon Colin, Traité des fièvres intermittentes, p. 204).
Dans l'évolution clinique de la dysenterie elle-même, non compliquée de fièvre intermittente, il est d'ailleurs un symptôme trop souvent cité comme preuve d'une origine palustre : c'est l'algidité dans laquelle succombent la plupart des malades; on s'est appuyé sur ce symptôme pour décrire, comme fièvres pernicieuses dysentériques, des affeclions qui étaient simplement des dysenteries 'se terminant, comme d'habitude, dans l'algidité.
En Algérie, comme dans grand nombre de nos colonies des pays chauds, où la fièvre et la dysenterie rognent simultanément, il n'y a rien d'étrange k ce que ces deux affections y atteignent fréquemment le même sujet et à ce qu'on voie succomber à des accidents dysentériques rapides un individu qui a présenté un certain nombre d'accès de fièvre; nous admettons même que les congestions viscérales, qui ont lieu pendant le stade de froid des accès, puissent entraîner, quand il y a complication de dysenterie, une congestion suivie d'hémorrhagies à la surface de la muqueuse du gros intestin, hémorrhagies qui, par ce mécanisme, se reproduiront périodiquement, si elles ne tuent pas tout; d'abord le malade, et auxquelles on a donné le nom de pernicieuses enterorrliagiques.
Dans l'épidémie de Breslau qui nous a valu les remarquables recherches de Frerichs sur la mélanémie, cet observateur vit dss malades atteints d'hémorrhagies intestinales paroxystiques, et même de dysenteries qu'il attribuait à la gêne de la circulation de la veine porte, dont les ramifications hépatiques étaient gorgées de pigment.
Mais Frerichs ajoute que ces accidents intestinaux, diarrhée et dysenterie, apparaissaient surtout chez les individus qui, pendant l'inondation de 1854, avaient dû travailler dans l'eau.
Il y a donc eu, dans ces faits, une étiologie double : miasme palustre d'une part, impression de froid humide de l'autre, dont la conséquence a été une double condition pathologique : la fièvre et la dysenterie.
Ces observations nous rappellent l'histoire de nos armées en Algérie, armées qui, frappées de la fièvre par l'influence du sol, contractaient en outre la dysenterie, quand certaines nécessités militaires leur faisaient subir un refroidissement identique à celui qu'avaient éprouvé les malades de Frerichs, quand, par exemple, il fallait passer à gué un torrent ou une rivière à l'époque des chaleurs ; les fantassins, ayant de l'eau parfois jusqu'au ventre ou jusqu'aux épaules, présentaient des accidents dysentériques qui épargnaient les cavaliers.
Voyons cependant les exemples fournis par d'autres auteurs :
Bérengor-Féraud dit avoir vu des malades atteints uniquement d'intoxication palustre et, au moment du retour des accès, offrant dsns leurs déjections une masse de sang caillé assez considérable pour atteindre la quantité de 5 litres dans l'espace de deux heures, ces déjections, fréquentes pendant l'accès, se supprimant pendant la période apyrétique; on peut se demander si des hémorrhagies de ce genre constituent réellement des selles dysentériques dont, en somme, elles n'offrent pas le caractère habituel.
La description suivante est donnée par Daullé comme représentant la fièvre pernicieuse dysentérique :
« La fièvre dysentérique est remarquable par la brusquerie avec laquelle elle se montre dans certains cas.
« Au milieu d'un frisson qui ressemjjle à celui d'une fièvre intermittente simple, puis qui augmente, le malade est pris tout à coup de coliques très-vives, de borborygmes bientôt suivis de garde-robes excessivement abondantes composées, les premières, des matières contenues dans l'intestin, les suivantes, d'un liquide sanguinolent très-peu muqueux, ressemblant à de la lavure de chair, fétide d'abord, inodore ensuite. Les évacuations se succèdent rapidement; dans les deux ou trois premières heures, elles sont colorées en rouge plus ou moins intense; cette coloration va en diminuant à mesure qu'elles deviennent plus fréquentes.
Ouelquefois le ténesme apparaît après les cinq ou six premières. Le malade tombe bientôt dans un abattement très-grand; il n'a plus la force de se lever, et laisse aller sous lui. Le ventre est peu douloureux, conserve sa souplesse ou se rétracte. La physionomie s'altère, les traits du visage se tirent ; le pouls, très-petit, acquiert une grande fréquence, et les extrémités se refroidissent; le danger est imminent. Cependant, le plus ordinairement, les selles s'arrêtent ■tout à coup sous l'influence de la médication, vraisemblablement. Le flux intestinal est remplacé par des sueurs abondantes, et l'accès se termine.
« Le plus ordinairement, ce premier accès qui, dans notre pratique, a toujours ■été le plus grave, est suivi d'un ou deux autres accès dans lesquels il n'y a plus d'évacuations. »
Ce qu'il importe de noter en cette description, c'est précisément la limitation des symptômes dysentériques au premier accès et l'absence d'évacuations dans les accès consécutifs; il semble bien que ces symptômes ne soient pas fondamentalement associés à ceux de l'impaludisme.
Plus on observera, plus, à notre sens, on distinguera davantage les cas de dysenterie, à marche rapide, foudroyante parfois, des accès d'impaludisme dont ils présentent parfois, dans les pays chauds, la soudaineté d'explosion et la rapidité d'évolution; et cela même dans les localités soustraites à toute influence febrigène.
9" Forme sèche. Les auteurs des seizième et dix-septième siècles ont fréquemment parlé d'attaques de coliques analogues à celles de la dysenterie, mais sans évacuations et survenant au milieu de cas caractérisés de dysenterie.
C'est cette affection que Stoll qualifiait de dysenterie imparfaite, de colique bilieuse, et qu'il affirmait guérir par l'emploi de la médication éméto-cathartique.
Sydenham y revient souvent dans ses Constitutions. Ainsi, dit-il, en 1669, au mois d'août, des tranchées de ventre horribles, sans déjections, et une dysenterie, durèrent ensemble jusqu'à la fin de l'automne; les coliques étaient les mêmes, le traitement fut identique. Le même auteur les signale encore dans les coliques bilieuses des années 1670, 1671, 1672, caractérisant la douleur des malades en disant que les intestins sont serrés comme par une bande, ou comme percés par une tarière. C'est la même affection à laquelle Lind a consacré le nom de mal de ventre sec : « Il est rare, dit-il, qu'on en périsse, à moins qu'on l'ait contractée en couchant, à l'air de la nuit, sur un terrain découvert ou en buvant immodérément des liqueurs nouvellement distillées. »
Il est intéressant de trouver en ce passage de Lind comme la prévision de la véritable étiologie de ces dysenteries sèches appartenant, suivant nous, au cadre delà colique saturnine; cette identité, au moins en ce qui concerne les observations de Lind, ne s'affirme-t-elle pas encore davantage, quand l'auteur signale plus loin les paralysies et les rhumatismes consécutifs ?
Les observations de Lind sont textuellement confirmées par son traducteur, Thion de la Chaume, qui fait observer qu'à Gibraltar cette colique a frappé beaucoup de soldats, surtout les buveurs d'eau-de-vie. Or, on sait que les préparations alcooliques, en raison de l'impureté des récipients où elles ont été distillées, constituent l'une des causes les plus fréquentes de la colique saturnine.
Tout en reconnaissant cette influence toxique dans la production d'un grand nombre de faits de dysenterie sèclie, Delioux de Savignac estime néanmoins que dans la majorité des cas, surtout à bord des navires, cette dernière affection est absolument indépendante do toute étiologie saturnine, et rentre entièrement dans le cadre de la dysenterie.
Nous pensons qu'aujourd'hui cette opinion n'est pas acceptable, et tous les travaux sur cette question, depuis la découverte de Lefèvi-e jusqu'aux dernières communications à l'Académie de Le Roy de Méricourt, ont établi délinitivement combien est rare, sinon bypotbctiL)ue, toute colique des pays chauds, indépendante de l'intoxication saturnine.
Marche et duuée. H n'est pas rare que dans une épidémie sévissant sur un groupe d'individus comparables comme âge, profession, régime, etc., atteints de l'affection sous l'influence de causes identiques, et soignés dans des conditions absolument uniformes, l'affection évolue avec un certain parallélisme, offrant chez tous des conditions analogues de marche et de durée, qui permettent, ])0ur l'épidémie en question, d'établir après coup certaines règles générales d'évolution clinique.
Telles sont les épidémies observées dans une garnison, dans un lycée, etc.
Mais c'est tout ; si l'on étend le cercle des observations, on voit disparaître celte uniformité de l'affection, et l'on ne trouve plus, dans la marche et la durée de la dysenterie, aucun de ces caractères constants qui sont l'attribut des affections spécifiques; rien de comparable surtout à la régularité d'évolution des maladies virulentes.
Alors que, dans la zone tempérée, on voit la diarrhée prodromique durer parfois plus d'une semaine, et la maladie confirmée persister pendant huit à dix jours en moyenne, si elle est bénigne, vingt à vingt-cinq jours, si elle est grave, sous les tropiques l'affection évolue parfois avec une rapidité telle que des malades brusquement atteints, sans diarrhée prémonitoire, sont enlevés en deux ou trois jours, quelquefois en vingt-quatre heures; en revanche, chez ceux qui survivent à ces atteintes dans les pays chauds, la convalescence est loin de s'établir avec la même facilité et survient beaucoup plus tard qu'en nos climats, en sorte que la durée de la maladie qui, en Europe, sera en moyenne de huit à vingt jours, pourra s'étendre aux Indes et même en Algérie de deux jours à plusieurs mois.
La dysenterie des impaludés et des scorbutiques sera également bien plus longue en son décours que la dysenterie franche.
C'est qu'en somme la durée de la maladie est subordonnée avant tout à la réparation de la plaie intestinale; plus cette plaie sera étendue et pro- Ibnde, plus en général la cicatrisation en sera lente et difficile, surtout si l'organisme est dans des conditions d'affaiblissement défavorable à ce travail réparateur.
La proposition, naïve en apparence, émise par nombre d'auteurs, que cette maladie durait d'autant plus longtemps que le traitement en était plus tardif, est profondément vraie. Il importera habituellement peu à la durée de la variole, de la scarlatine, ou de toute autre maladie spécifique, d'avoir été combattue dès l'origine; l'affection ne persistera, en général, pas davantage chez les malades dont l'indifférence ou la pauvreté a retardé l'assistance médicale, que chez ceux où elle a été reconnue et soignée dès ses premiers symptômes; différence pro- Ibnde avec la dysenterie qui, sur un même théâtre d'observation, et sur des unités
DYSENTEKIE. Ai
atteintes au même degré, durera pour chacune d'elles d'autant moins longtemps que l'influence morbifique aura été plus tôt supprimée, et le malade plus rapidement soumis aux indications de l'hygiène et de la thérapeutique.
Associations morbides. Nous ne reviendrons pas ici sur l'association fréquente de la dysenterie avec deux affections, le scorbut et la fièvre intermittente, association dont nous venons de donner déjà tant de preuves; il en est de même du typhus dont l'histoire, dans les principaux événements de guerre du siècle dernier, se confond si fréquemment avec celle de la dysenterie.
L'observation faite par Sydenham de la concomitance, à son époque, de la dysenterie et de la variole, paraît confirmée par l'histoire des épidémies mixtes, observées en ce siècle, à bord des bâtiments négriers dont la cargaison humaine a été parfois entièrement détruite par ces deux affections.
Dans son historique de la dysenterie, Ilœser insiste en maint passage sur le fait de l'association de cette maladie, dans ses retours épidémiques, aux maladies l'ruptives, notamment à la variole; le rapprochement établi par Syilenham, et surtout par Pringle, entre la pustule variolique et les tubercules du gros intestin dans la dysenterie, a contribué certainement à faire considérer cette simultanéité d'évolution comme le résultat d'une identité de nature entre les deux affections, et c'est sans doute sous l'influence d'une préoccupation de ce genre que Van Geuns, auteur d'un Rapport d'ailleurs très-remarquable sur l'épidémie dysentérique de Nimègue de 1783, conseille, à titre de moyen prophylactique, l'inoculation du pus variolique.
Nous comprenons qu'à des époques oiî la dysenterie était commune en raison des nombreux desiderata de l'hygiène, et où la variole l'était plus encore, puisque la découverte de Jenner n'en avait pas réduit les ravages, ces deux maladies aient eu des chances trop fréquentes de se rencontrer sur la même population, sur les mêmes sujets, et de fournir des arguments à de semblables conceptions.
Mais l'observation moderne vient singulièrement réduire la valeur de ces doctrines; les grands retours de la variole ol)servésces dernières années, notamment en 1869-1873, ont été absolument indépendants de toute réapparition de la dysenterie.
Un coup d'œil jeté sur les Rapports annuels des épidémies à l'Académie de médecine suffit à démontrer la diversité en France des foyers de ces deux affections, et à n'en rencontrer la coïncidence qu'en ceux de nos départements qui sont restés en arrière au point de vue de l'hygiène préventive de chacune d'elles, comme certains départements de Bretagne.
C'est ce que nous-même avons mis en évidence dans le dernier de ces Rapports, ayant pour objet les épidémies observées en France en 1881.
Nous avons signalé plus haut {voy. p. 32) un cas de coïncidence de dysenterie et de fièvre typhoïde. Delioux de Sa vignac, de son côté, cite l'exemple d'une association de ces deux maladies sur un groupe de condamnés récemment arrivés de France à la Guyane et observés par Golson en 1854; la traversée, surun navire à voiles, avait été fort difficile, et les transportés avaient subi une longue période d'encombrement; chez 14 malades dont 7 succombèrent se manifestèrent simullanément les symptômes des deux maladies, toutes deux représentées à l'autopsie. Même coïncidence constatée par Jules Périer :
« Certains des malades du camp de Châlons, en 1859, furent atteints simultanément de fièvre typhoïde et de dysenterie; ils succombèrent dans l'adynamie.
A l'autopsie, nous avons pu voir, réunies sur un même tube digestif, les lésions anatomiques particulières à ces maladies, indiquées pour chacune, normalement, sur la partie de l'intestin qu'elles ont coutume d'atteindre » (Jules Périer, in Étude complémentaire et critique sur les observations de Pringle, p. 147).
Des faits du même genre ont été observés dans l'épidémie d'Indre-et-Loire de 1826, et relatés par Trousseau et Parraentier; mais, en somme, ils sont exceptionnels.
Quant aux rapports signalés par Desgenettes entre l'ophthalmie purulente d'Egypte et la dysenterie, ils nous paraissent reposer sur la fréquence en ce pays de ces deux affections. Nous ne sachons pas d'ailleurs que d'autres observateurs aient constaté ce rôle de métastase de l'ophthalmie, signalé par Bruant, médecin de l'armée d'Egypte, dans la lettre qu'il adressait à Desgenettes le 9 vendémaire an 7 : « L'ophthalmie apportait toujours un soulngement marqué lorsqu'elle survenait dans les dysenteries de long cours ; les douleurs des yeux et celles du bas-ventre se remplaçaient mutuellement, mais les dernières reparaissaient peu après la cessation des premières. »
Complications. Les deux principales complications sont : la péritonite et la suppuration du foie, notablement plus communes, cette dernière surtout, comme d'ailleurs tous les accidents graves de la dysenterie, dans les climats chauds et surtout dans la zone intertropicale.
La péritonite est chose très-fréquente dans le cours de la dysenterie aiguë, comme nous le démontrera la fréquence, dans les autopsies, d'exsudats parfois très-épais aux points de la surface péritonéale qui correspondent aux principales ulcérations; elle est le point de départ principal des douleurs observées le long du trajet du gros intestin, spécialement au niveau de l'S iliaque et du caecum. Ces péritonites localisées, souvent latentes, à manifestations peu bruyantes, ne constituent pas en somme des complications très-redoutables.
Ce qui heureusement est beaucoup plus rare, c'est la perforation intestinale et la péritonite générahsée à marche suraiguë et à terminaison constamment mortelle.
Cette rareté de la perforation complète des tuniques paraît singulière au premier abord, vu l'étendue et la profondeur habituelles des lésions intestinales, plus développées, en général, que celles de la fièvre typhoïde où proportionnellement les péritonites par perforation sont néanmoins plus fréquentes.
Nous estimons que cette différence peut tenir à plusieurs raisons : tendance plus considérable dans la dysenterie à la formation des exsudais de protection à la surface du péritoine, vu la plasticité du sang plus grande que dans la fièvre typhoïde ; absence, dans la première de ces affections, d»i météorisme qui, dans la seconde, distend les parois intestinales et peut en favoriser la rupture au niveau des plaques profondément ulcérées. Nous ne nous rappelons, pour notre compte, avoir rencontré aucun cas de péritonite généralisée par perforation chez les malades observés à l'hôpital militaire de Strasbourg, en 1849, pendant une grave épidémie de la garnison, ni à Mascara, en 1855, durant une épidémie du même genre, ni enfin au Val-de-Grâce, en 1859, pai'mi les nombreux malades fournis par notre armée rentrant de la campagne de Lombardie. Non pas que cet accident ne puisse être observé en nos climats : à Versailles, Jules Périer a constaté une perforation de 15 centimètres de long.
Cambay, dans ses nombreuses autopsies, à Tlemcen, n'en a observé que 5 cas. Il en sera autrement dans les pays plus chauds, où la lésion marche plus rapidement, oii la débilitation préalable de l'organisme se prête mieux à l'ulcération qu'à la réparation des tissus; dans la campagne de Cochinchine de 1861, sur 108 décès observés, il en est 10, proportion relativement énorme, qui auraient été la conséquence de péritonites par perforation.
Cette fréquence serait dépassée encore dans l'ensemble des observations analysées par Bérenger-Féraud, qui aurait trouvé 85 perforations sur 580 cas analysés par lui, c'est-à-dire 1 sur 7,
La seconde complication principale est, avons-nous dit, la suppuration du foie.
Il existe, entre les abcès du foie et la dysenterie, un rapport qui s'appuie sur deux ordres de faits, tous deux d'une grande valeur : 1° analogie de répartition géographique entre les abcès du foie et la dysenterie des climats chauds, analogie telle que, d'après toutes nos recherches, nous n'avons pu découvrir aucune localité où ces abcès soient endémiques sans que la dysenterie y règne sous ses formes graves ; 2° affinité dans le processus morbide des deux affections, démontrée par cette circonstance importante que l'immense majorité des individus atteints d'abcès du foie sont des dysentériques; il y a des exceptions, nous-même en avons observé, mais elles sont fort rares, et la plupart des médecins qui ont pratiqué en Algérie, aux Indes, au Sénégal, ont constaté les lésions de h dysenterie dans les autopsies de lous les sujets morts atteints d'abcès hépatiques.
La fréquence du développement de ces abcès, à la suite de la dysenterie, augmente notablement à mesure que du 40* degré de latitude, point où elle est à son minimum, on se rapproche de l'équateur; en Egypte, en Algérie, il est rare de rencontrer des abcès dans une proportion très-considérable chez les dysentériques. En certaines localités d'Algérie, au début de l'occupation française, il y a eu cependant une fréquence remarquable d'abcès du foie : à Lagiiouat, par exemple, à Tlemcen, où sur 240 autopsies Catteloup en a rencontré 47 fois ; mais de telles proportions, à cette latitude, sont exceptionnelles, et n'ont plus été observées depuis que les troupes n'ont plus à subir les mêmes fatigues. 11 en est autrement au Sénégal et aux Indes, où dans 51 autopsies de dysenterie Annesley a rencontré 26 fois des abcès hépatiques, par conséquent -dans plus de la moitié des cas.
Pour expliquer l'affinité de ces deux maladies, de^ auteurs se sont contentés d'attribuer au prétendu miasme dysentérique la puissance d'entraîner aussi les suppurations du foie. Pourquoi ce miasme n'aurait-il cette double puissance que dans les pays chauds?
On a dit que, dans ces pays, la dysenterie prédisposait spécialement à ces complications par sa nature infectieuse; nous avons vu que cette nature n'était pas le propre de la dysenterie des climats chauds. Il est même à remarquer que ce sont les individus atteints de dysenterie chronique, subaiguë, et chez lesquels la période d'imprégnation miasmatique est passée, qui sont plus spécialement atteints de ces abcès.
La pensée qui vient la première à l'esprit, et qui a été fréquemment formulée, est celle de la résorption, dans la cavité du gros intestin, soit de gaz putrides, soit de détritus des ulcérations intestinales, par les radicules de la veine porte. Tel est le processus des accidents observés à la suite de cer-
laines affections de l'extrémité inférieure du gros intestin, ou des opérations pratiquées en cette région, en cas de fistules, d'hémorrhoïdes, etc. Alors surviennent souvent dans le foie des collections purulentes, rappelant celles que l'on produit chez les animaux par l'injection du mercure dans les veines mésaraïques.
Mais en ces derniers cas, comme en tous ceux de résorption purulente, les abcès hépatiques sont petits et nonjbreux, au lieu d'être volumineux et en nombre restreint comme dans les pays chauds; il y a en même temps des traces d'inflammation veineuse, de pyléphlébite; enfin des collections purulentes se retrouvent en d'autres viscères que le foie, contrairement encore à ce qui a lieu dans les abcès qui nous occupent.
Si, d'ailleurs, le point de départ des abcès des pays chauds était exclusivement l'ulcération dysentérique, comment expliquer l'absence de ces abcès dans la dysenterie des climats tempérés, où on ne les trouve pas 1 fois sur 100 autopsies dans les cas mêmes où les lésions sont aussi profondes que dans les pays chauds; leur absence, chez les sujets enlevés, soit par la fièvre typhoïde, soit par la tuberculose intestinale, où l'intestin grêle et quelquefois le gros intestin sont parsemés souvent d'ulcérations vastes et protondes? Comment expliquer le développement d'abcès du foie, dans les pays chauds, chez un petit nombre de malades qui n'ont pas eu la dysenterie, et, en revanche, la rareté extrême des abcès du foie chez les indigènes pour qui la dysenterie est un fléau si terrible, qu'aux Indes, par exemple, elle représente les trois quarts de leur mortalité totale?
Est-ce à dire que l'on doive contester à la dysenterie un rôle pathogénique quelconque dans le développement de l'hépatite? Ce serait fermer les yeux à la lumière, et je ne comprends pas qu'on ait pu voir une simple coïncidence dans l'association de ces deux faits; mais la dysenterie n'en est pas la cause unique, et son action doit être complétée par le concours d'autres influences dont nous ne pouvons ici que dire un mot.
De ces conditions-, la plus importante, c'est le fait de la résidence, dans les pays chauds, des individus provenant d'un climat septentrional. Les abcès du foie, sauf en certaines circonstances que nous rappelions ci-après, sont extrêmement rares chez les indigènes des pays chauds. Suivant Balfour, la proportion du chiffre des atteintes des Européens serait, dans le gouvernement des Indes, à celui des indigènes, comme 120 est à 1 ; pour Morehead, elle serait comme 100 est à 2; à Ceylan, Tvvining a constaté qu'elle était comme 100 est à 12. Sur 209 cas observés en Algérie, 7 seulement l'ont été sur des indigènes (Rouis); et cependant l'indigène, en tous ces pays, partage, nous l'avons vu, les aptitudes à la dysenterie des étrangers nouvellement arrivés.
Une autre condition également adjuvante du développement des abcès du foie, c'est l'abus des boissons alcooliques; si les abcès du foie sont communs actuellement parmi les populations de couleur de la côte occidentale d'Afrique, c'est, ï^uivant Daniell, depuis que l'usage et bientôt l'abus des alcooliques s'est introduit parmi ces populations; à plus forte raison cet abus sera-t-il pernicieux chez l'Européen.
En résumé, la dysenterie, le plus efficace des éléments morbifiques susceptibles de produire les abcès du foie, n'agit en général en ce sens qu'à la condition d'être secondée, pour ainsi dire, par l'influence sur le foie de divers
autres facteurs dont les deux principaux sont : séjour dans les climats chauds des individus provenant des zones froides ou tempérées, abus des boissons alcooliques.
Quant à la description anatoi7.iique et clinique de cette complication de la dysenterie, elle a été faite à l'article Foie.
Certains auteurs ont considéré la paralysie comme une des conséquences de la dysenterie.
Nous éliminons, bien entendu, les observations qui se rapportent à des affections confondues avec cette dernière maladie, comme la colique saturnine.
Dans la description de la dysenterie épidémique de Forges en 1767 et 1768, Lepecq de la Clôture nous apprend que « la plupart de ceux qui échappyient à la mort restaient perclus de leurs membres et y souffraient des douleurs considérables. »
« Chez quelques sujets qui avaient été violemment attaqués, dit Zimmermann, il arrivait une paralysie à la bouche, à la langue ; chez d'autres, à toute la partie inférieure du corps ; chez quelques-uns elle était universelle au moment même où la maladie paraissait comme ne plus exister. «
Nous citons textuellement ces deux passages, parce que leurs auteurs ont été spécialement invoqués à l'appui de la fréquence des paralysies consécutives à la dysenterie. Il est bien difficile cependant de reconnaître en ces citations la valeur réelle de semblables complications, dont ni l'une ni l'autre ne nous indique le degré, l'évolution, ni la durée déllnilive de ces symptômes sur lesquels ils ne nous fournissent nul autre détail.
Si nous ajoutons que les auteurs modernes, ceux en particulier qui ont fait de la dysenterie le sujet de leurs principales études, ne citent aucun fait semblable, on arrivera à conclure qu'il n'y a pas lieu de donner aux faits signalés par Zimmermann et Lepecq de la Clôture plus d'importance qu'ils ne leur en ont eux-mêmes accordé.
Ce sont cependant ces passages que Gubler a pris comme point de départ de cette afflrmation que, dans la dysenteiie, les paralysies générales ou partielles constituaient une des manifestations communes de la convalescence (Gubler, Des paralysies dans leurs rapports avec les maladies aiguës, Pans, 1861).
Il a appuyé cette affirmation sur d'autres documents :
1° Sur cette phrase de P. Frank : « Les douleurs sont si intenses en certains cas, qu'elles occasionnent la paralysie de l'un des bras ou de l'une des jambes comme dans la colique de plomb », phrase devant laquelle nous nous demandons si réellement il ne s'agissait point, en ces cas, de véritables intoxications saturnines;
2" Sur le titre d'un mémoire de Ph.-G. Fabi-icius : De paralysi h^achii iinius et pedis alterius dysenteriis familiari, titre semblant indiquer que cet auteur aurait fréquemment observé ici la paralysie croisée que personne n'a rencontrée après lui ;
5° Sur un cas, communiqué par Moutard-Martin à la Société médicale des hôpitaux de Paris, de paraplégie s'étant développée, quelques semaines après son entrée à l'hôpital, chez un malade reçu dans le service de Choniel pour dysenterie, paraplégie qui se dissipa très- lentement;
4" Sur une série de symptômes assez discordants, observés dans un groupe de 16 dysentériques du service deBouillaud, consistant en : faiblesse ou extinction de la voix chez quatre de ces malades, douleurs et crampes dans les
jambes chez trois autres, douleur de siège indéterminé dans 5 autres cas, 1 fois des fourmillements, 5 fois de la faiblesse paralytique des jambes et 1 fois des mains; 4 fois delà faiblesse géne'rale, etc., etc.
Nous avouons qu'aucun de ces exemples ne nous semble bien probant, et nous avons toujours e'té étonné de voir un esprit aussi distingué que Gubler, prétendre trouver dans ces manifestations si peu uniformes un ensemble comparable à celui des faits qui constituent les paralysies consécutives à la diphtliérie; paralysie dont nous venions à cette époque (1861), avec G. Sée, Trousseau, de démontrer le caractère régulier que Gubler affirmait ne pas lui être plus spécial qu'aux autres maladies aiguës.
J. Frank a donné le nom de dysenterie paralytique aux formes dans lesquelles la prostration atteint rapidement le plus haut degré, le malade épuisé tombant dans un affaiblissement tel, qu'il peut à peine se lever, et ne fait aucun effort pour prendre le décubitus habituel à celte affection ; il demeure en supination, se refroidissant peu à peu, l'œil fixe, indifférent à tout ce qui l'entoure, offrant, comme l'a dit Ehrarter, l'aspect d'un mort qui respirerait.
II ne peut évidemment être question, en ces cas, d'une paralysie consécutive.
Nous en dirons autant des complications thoraciques ; suivant StoU, le catarrhe pouvait, au cours de la dysenterie, se porter sur les plèvres, les bronches, le poumon, autant d'incidents qui n'ont été relevés par aucun des observateurs les plus autorisés de ce siècle.
Suivant Degner, la dysenterie provoquerait l'avortement, opinion formellement contredite par J. Frank, Yogel, van Geuns, etc.
Diagnostic. Le diagnostic de la dysenterie aiguë mérite à peine qu'on s'y arrête, tant cette affection est facile à reconnaître. Nous éliminerons d'abord, des maladies susceptibles d'être confondues avec elle, la colique saturnine. Cette confusion n'a pu être faite qu'à l'époque où les médecins admettaient une forme sèche de dysenterie, forme aujourd'hui rayée du cadre de cette affection, car elle n'est elle-même qu'une manifestation saturnine.
Les hémorrhoides internes donnent lieu non-seulement à un écoulement sanguin, mais à des sensations de ténesme extrêmement pénibles, avec anxiété et tendance syncopale. Il arrive, dans ces cas, que le sang, au lieu d'être rendu pur et par conséquent sous un aspect très-différent de celui qui entre dans la composition de la selle dysentérique, est associé à une matière visqueuse, qui n'est autre chose que le produit du catarrhe de la muqueuse rectale, et, comme tel, analogue à celle qui est rendue dans la dysenterie.
L'exploration du rectum permettra de reconnaître en un cas le bourrelet hémorrhoidal, dans l'autre les ulcérations.
En d'autres circonstances encore on observe quelques-uns des symptômes de la dysenterie ou plutôt de la redite.
Laroycnne a donné le nom de colite puerpérale à une affection décrite par Vinay (de Lyon), sous le nom de dysenterie des accouchées, survenant trois ou quatre jours après l'accouchement, caractérisée elle aussi par le ténesme, l'émission de mucosités glaireuses et sanguinolentes, et due vraisemblablement à l'afflux plus considérable du sang vers le rectum pendant la grossesse, à la constipation, au volume de l'enfant, etc.
Il est évident que l'expression de dysenterie n'est pas plus justifiée dans ce cas que chez les individus signalés déjà parStoll et qui, porteurs de calculs vési-
eaux, offrent des crises de ténesme anal avec expulsion de mucosités sanglantes.
Nous avons insistésur la fréquence, dans lescas graves de dysenterie aiguë, de symptômes d'algidité comparables à ceux qui se manifestent dans le choléra ; jamais cependant l'on ne pourra confondre ces deux affections, et il suffira, pour le diagnostic, de l'examen des déjections intestinales qui offrent des caractères entièrement différents.
Le diagnostic est plus délicat entre la dysenterie chronique et diverses maladies; nous laissons de côté le cancer du rectum dont l'exploration locale suffirait à démontrer l'absence ou l'existence. L'entéro-colite des tuberculeux serait difficile à distinguer de la dysenterie chronique, si, à part les commémoratifs, ne venaient s'offrir la considération de symptômes concomitants, envahissement tuberculeux des autres organes, infiltration, exsudation du péritoine, sueurs nocturnes, présence de bacilles dans les matières expectorées, etc.
11 est des dysenteries chroniques dans lesquelles, les ulcérations du gros intestin étant complètement cicatrisées, il ne reste plus trace de sang ni de pus dans les déjections intestinales, et oiî l'on n'observe que de la lienterie, sans douleur intérieure. La maladie alors ressemble singulièrement à la diarrhée endémique des pays chauds, et de part et d'autre l'affaiblissement progressif et la cachexie des malades dépendent d'une atrophie identique de l'intestin grêle et de son appareil lymphatique.
On arrivera au diagnostic par l'étude des comménioratifs, qui révéleront peut-être l'existence antérieure d'une phase de dysenterie aiguë, et par l'examen (le l'abdomen, qui pourra permettre de constater dans les mêmes cas les bosselures delà dysenterie chronique.
Rechutes et récidive. La tendance aux rechutes et aux récidives de la dysenterie est une des lois qui ressorteiit de sou histoire.
Comme le disait Zimmermann, il n'est pas d'affection dont les rechutes soient plus fréquentes. 11 suffit d'un écart d'alimentation, d'une impression de froid, pour ramener tout l'appareil symptomatique, et habituellement sous une forme plus grave qu'auparavant.
Quant aux récidives, elles constituent également la règle, devenant de plus en plus fréquentes, et constituant une véritable diathèse dysentérique.
Sous ce rapport encore, la maladie diffère absolument des maladies virulentes et en particulier des fièvres éruptives ; si, au siècle dernier, van Geuns a pu émettre l'opinion que la dysenterie ne récidivait pas, c'est sans doute parce que, observant au nord de la Hollande, il se trouvait dans les conditions climatiques où en général la maladie ne se manifeste qu'éventuellement.
Plus on descend vers l'équateur, au contraire, plus on voit se manifester la réceptivité des malades à de nouvelles atteintes, et la nécessité, de ce fait, du rapatriement des Européens transportés dans les pays chauds.
Mortalité. La prédominance relative des formes légères explique la bénignité habituelle des dysenteries saisonnières des climats tempérés; elles le doivent non-seulement à la moindre intensité de la cause, mais à ce que, dans la zone tempérée, la dysenterie, ne trouvant ordinairement qu'une période trèscourte d'apparition possible, de la fin de juillet au 20 septembre, n'a pas le temps de passer à la chronicité, rarement celui de récidiver dans la même saison, ce qui est presque la règle plus au sud; la léthalité ne dépasse guère le chiffre de G à 8 sur 100 malades.
Ce chiffre, donné par [lirscb, comme indiquant la moyenne des décès dans la dysenterie d'Europe, est notablement supérieur à celui de la mortalité des dysentériques de l'armée française, en temps de paix, non-seulement en France, mais même en Algérie.
D'après les indications fournies par la statistique officielle, nous trouverons qu'en Algérie notre armée à subi :
En 1866 : 1618 alteinls de dysenterie 23 décès.
Soit, au total, 5619 cas et 181 décès, ou 5,2 décès sur 700 malades. Nous tenons à faire remarquer que, si nous empruntons ces chiffres à la période déj;i reculée de 1866-1869, c'est que depuis cette époque la statistique a cessé de fournir l'un des éléments de ce calcul, le chiffre des atteints; elle continue à indiquer celui des décès, dont le nombre restreint (27 en 1876, 44 en 1877) permet de supposer que la maladie n'est pas redevenue plus grave dans notre armée d'Afrique.
Quant aux épidémies des garnisons de l'intérieur, elles sont moins meurtrières encore; en totalisant celles de ces épidémies qui ont été signalées depuis dixans, sur divers points du territoire (La Rochelle, Joigny, Châlons, Bourges), Moty constate qu'elles ont occasionné 7 décès sur 589 malades, soit 1,18 pour 100.
Nous empruntons des documents plus complets aux médecins des épidémies de l'ensemble du territoire Irançais. Les rapports faits à l'Académie de médecine, et basés sur leurs relations, établissent que sur 17 955 habitants des communes atteintes de cette affection de 1841 à 1846, il y a eu 1752 malades dont le 10^ environ a succombé (Gaultier de Claubry, Rapport sur les épidémies de 1841 à 1846, in Mém. de VAcad. de méd., t. XII), proportion analogue à celles de Hirsch.
Dans la plupart des autres années, les épidémies de dysenterie entraînent en général en France une morbidité variant du 10" au 35' du chiffre des habitants, et une chance de mort à peine pour chaque habitant sur 100 ou 200.
H en est tout autrement de quelques épidémies régionales ou plus circonscrites encore.
Ainsi, pendant les années 1836, 1837, 1838, les épidémies limitées à la Bretagne occasionnent une mortalité de 417 sur 21 70 malades (plus de 25 pour 100) (Piorry, Rapport sur les épidémies qui ont régné en France en 1836, 1837, 1838, in Me'm. de l'Acad. de méd., t. VU). En 1854, sur 42 014 habitants de diverses communes de la circonscription du Mans, il y a eu 7016 malades ou un 6*, et 743 décès (Barth, Rapport sur les épidémies de 1854, in J/e'm. de l'Acad. de méd., t. XX). En 1857, les épidémies locales sont si graves en Bretagne surtout, qu'il y a 7119 décès sur 37264 malades, soit 1 mort sur 5 (Trousseau, Rapport sur les épidémies qui ont régné en 1857, in Mém. de l'Acad. de méd., t. XXIII).
Si nous pénétrons plus avant dans les détails de ces épidémies, nous trouvons des faits bien plus graves, comme le témoignent les chiffres suivants empruntés, eux aussi, aux rapports annuels lus à l'Académie de médecine :
ÉPIDÉMIES LOCALES Dli DYSSE.NTERIE