‹ Dictionnaire encyclopedique des sciences medicales v.36Chapitre 2 sur 49 · LIBRAIRES DE LA FACULTÉ DE MÉDECINE · texte numérisé non relu

LIBRAIRES DE LA FACULTÉ DE MÉDECINE

Place de l'Ecole-de -Médecine.

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ESPÈCE. Parmi les èlies ^l iimiibieiix, m divers, qui cuinposenl rcuijiire organique, il en est qui, plus ou moins dilTérents de ceux auxquels ils sont mêlés, se ressemblent au moins autant que les feuilles d'un même arbre se ressemblent entre elles. Par cela seul, l'observateur le plus superficiel est nécessairement conduit à réunir par la pensée ceux qui présentent celte similitude, à concevoir l'idée de groupes composés d'iniliridus semblables et distincts de groupes plus ou moins voisins ayant aussi leurs caractères propres. Pour peu qu'il pousse plus loin son étude, il apprend en outre que tous les individus appartenant à l'un de ces groupes ont été engendrés par des parents, c'est-àdire qu'ils proviennent d'êtres qui leur ressemblaient autant qu'ils se ressemblent entre eux. Plus tard, il les voit enfante)- et donner naissance à des fils qui parcourent des phases identiques, (}ui revêtent tous les traits de leurs parents directs et de leurs arrière-parents. Notre observateur supposé constate aisément la répétition indéfinie de ces phénomènes et linit par reconnaître que les groupes, objets de ses observations, se perpétuent par filiation dans le temps comme ils s'étendent dans l'espace.

En présence de pareils faits, il est impossible que l'esprit humain n'arrive pas à attribuer une sorte d'unité collective à ces groupes qu'il voit rester toujours neufs, selon l'énergique expression de Bufibn. Ainsi s'est formée partout la notion de Vespèce.

Cette notion est une de celles qui devaient le plus naturellement, le plus inévitablement, ressortir du simple spectacle des faits, quoi qu'en aient dit G. Bronn et Buchner. Pour s'en convaincre, il suftît de voir ce qui s'est passé chez nos paysans les plus illettrés, chez les peuples les plus sauvages. Les uns comme les autres ont parfaitement distingué un certain nombre de ces groupes ; ils ont donné des noms spéciaux à plusieurs. Il y a plus, ces populations, ignorantes, mais vivant près de la nature, ont parfaitement reconnu les rapports de ressemblance plus ou moins étroits qui unissent souvent quelquesuns de ces groupes, d'ailleurs restés très-distincts pour eux comme pour le

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naturaliste de profession. En ce cas, elles ont fait comme ce dernier. Elles ont appelé d'un nom commun l'ensemble des groupes voisins, tout en désignant chacun d'eux par quelque particularité caractéristique. Elles sont donc arrivées à l'idée du genre et ont inventé les rudiments d'une nomenclature binaire. La science n'a fait eu re'alité que développer et préciser les notions que la seule contemplation des faits naturels avait révélées aux intelligences populaires. Je vais cherchera résumer dans cet article les résultats généraux auxquels elle est arrivée.

§ I. Définition de l'espèce. Chez les sauvages comme chez nos paysans, ces conceptions sont restées vagues et indécises. Elles n'avaient pas acquis beaucoup plus de précision chez les savants de la Grèce et de Rome. Isidore Geoffroy a clairement démontré que les termes yévoç et ùoo:, traduits par les mots genus et species, n'ont jamais eu en ré;ilité ni chez Aristote, ni chez Pline, la signification nette que les naturalistes modernes attachent aux termes de gen7-e et d'espèce. Albert le Grand n'était pas allé beaucoup au delà de ses illustres prédécesseurs, A partir des temps de la Renaissance, le mot espèce revient souvent dans les écrits des hommes qui s'efforçaient de retrouver et d'accroître le savoir des siècles passés : mais il faut arriver jusqu'à la fin du dix-septième siècle ou même aux premiers jouis du dix-huitième siècle, pour voir les naturalistes s'inquiéter enfui de la signification précise de cette expression. Dès 1686, dans son Historia planlarum, Jean Ray regarda comme étant de même espèce les végétaux qui ont une origine commune et qui se reproduisent par semis, quelles que soient d'ailleurs les différences morphologiques qui peuvent les distinguer. En 1700, Tournefort, dans ses Institutiones rei herbariee, posa nettement la question : « Que faut-il entendre par le mot espèce? » Or il avait défini le genre : (( L'ensemble des plantes qui se ressemblent par leur structure », et il aripela espèce « la collection de celles qui se ressemblent par quelque caractère particulier ».

Malgré ce qui reste de peu clair dans les idées et les expressions de Ray et de Tournefort, il est facile de reconnaître que le premier a tenu compte uniquement du phénomène physiologique de la filiation. Le second s'est attaché non moins exclusivement au fait tout morphologique de la ressemblance. Tous deux ont été par cela même incomplets et ont péché par omission. La notion de l'espèce est en effet complexe et repose, comme nous l'avons vu plus haut, sur ces deux idées, dont chacune répond à un ensemble de faits distincts. La première se rattache essentiellement à la notion de temps, la seconde à la fois aux notions de temps et d'espace.

Jean Ray et Tournefort ont eu quelques imitateurs, mais peu. Un très-petit nombre d'écrivains scientifiques n'a envisagé que le côté phvsiologique de la question. Tel est Elourens, pour qui l'espèce est « la succession des individus qui se perpétuent ». D'autres, également peu nombreux, se sont placés exclusivement au point de vue morphologique, comme Lacordaire, qui entend par espèce « une collection ou un groupe d'animaux qui possèdent en commun certaines particularités d'organisation dont lorigine ne peut être attribuée à l'action des oauses physiques connues ». Le point de vue de Lacordaire est aussi celui de quelques paléontologistes. Mais l'immense majorité des naturalistes, et les plus éminents, à quelque école qu'ils aient appartenu et quelles que fussent d'ailleurs leurs dissidences sur d'autres points, se sont accordés pour réunir dans

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leurs définilions île l'espèce les deux idées fondamentales de ressemblance et de filiation. On trouvera un grand nombre de ces définitions dans l'ouvrage d'Isidore GeoflVoy [Histoire naturelle générale des règnes organiques) et dans mon volume sur Darwin. Ici je me borne à citer les suivantes : — « L'espèce n'est autre chose qu'une succession constante d'individus semblables et qui se reproduisent » (Buffo.n). — « On appelle espèce toute collection d'individus semblables qui furent produits par des individus pareils à eux « (Lamarck). — « L'espèce est la réunion des individus descendus l'un de l'autre, ou de parents communs et de ceux qui leur ressemblent autant qu'ils se ressemblent entre eux » (Cuvier). — « L'espèce est l'individu répété et continué dans l'espace et dans le temps » (Blaixvh.lej. — « L'espèce est la réunion de tous les individus qui tirent leur origine des mêmes parents et qui redeviennent par eux-mêmes ou par leurs descendants semblables à leurs premiers ancêtres » (G. Vogt). — « L'espèce est une collection ou une suite d'individus caractérisés par un ensemble de traits distinctifs, dont la transmission est régulière, naturelle et indéfinie dans Tordre naturel des ciioses » (Is. Geoffroy-.Salnt-IIilakie). — « L'espèce comprend tous les individus issus d'un même père et d'une même mère; ces individus leur ressemblent le plus qu'il est possible relativement aux individus des autres espèces : ils sont donc caractérisés par la similitude d'un certain ensemble de rapports mutuels existant entre des organes de même nom. et les différences qui sont hors de ces rapports constituent des variétés en général » (Chevrell).

On le voit, tous ces écrivains affirment également la ressemblance et la filiation. S'ils ont traduit leur pensée dans des termes différents, c'est que chacun d'eux a cherché à comprendre dans sa délinilion une ou plusieurs idées secondaires. En effet, les deux idées qui concourent à former l'idée générale de l'espèce ne sont pas simples elles-mêmes. L'idée de ressemblance, par exemple, quoique se présentant d'abord avec une grande apparence de précision, suppose bien des sous-entendus. Elle doit embrasser la famille physiologique tout entière. Or celle-ci, même chez les animaux les plus élevés, comprend un père, une mère, des fils et des fdies. Le sexe et l'âge, on le sait, établissent entre ces individus de très-grandes différences. Mais ces différences grandissent et se multiplient étrangement à mesure que l'on descend dans l'échelle des êtres. Les insectes présentent déjà un premier degré de compliciilion. Quelle dis.-emblance n'y a-t-il pas de la larve à l'insecte parfait, de la chenille au papillon! De nos jours, la découverte des pliénomènes de la généagenése et du polymorphisme est venue étendre d'une manière bien inattendue le champ que peut occuper une seule famille physiologique. De l'œuf pondu par une méduse femelle et fécondé par une méduse mâle sort une larve ciliée qni, d'abord semblable à un infusoire, se transforme en polypier. Sur celui-ci pousse toute une colonie de polypes hydraires, puis l'un d'eux change de forme et devient un strobila. Celui-ci se fractionne spontanément en un nombre plus ou moins considérable de proglottis, qui deviendront autant de méduses semblables à leur père et à leur mère après avoir subi de véritables métamorphoses. La ressemblance ne reparaît donc ici qu'à la quatrième génération, après trois générations agames.

Or, pour si multipliées et compliquées que soient les phases qu'ont à parcourir les êtres agames issus d'un seul et même œuf, pour si nombreux (|u'ils puissent être, ils n'en sont pas moins les enfants de la lemelle qui a pondu cet œuf, du

mâle qui l'a fécondé ; ils n'en sont pas moins les frères ae tous les autres scolex, strobilas et proylotlis provenus de la même ponle. Tous font partie de la même famille physiologique.

En réalité, c'est par la famille pliysiologiipic que s'effectue la filiation. Cette famille, comprenant en outre toutes les modifications que peuvent présenter les individus d'une génération à l'autre, permet seule l'étude complète des ressemblances et des différences morphologiques. A tous égards elle apparaît comme l'élément premier de l'espèce. J'ai cru devoir marquer l'importance de ce groupe en lui faisant une place dans la définition que j'ai proposée à mon tour, sans me séparer pour cela de nos illustres devanciers. Pour moi, l'espèce est l'ensemble des individus plus ou moins semblables entre eux, qui sont descendus ou qui peuvent être regardés comme descendus d'une paire primitive unique par une succession de familles ininterrompue et naturelle.

g II. Varuôtics kt races. Nous verrous plus tard que les phénomènes de la reproduction fournissent le moyen expérimental de reconnaître dans quels cas on peut admettre ou repousser la filiation indiquée ici. Mais auparavant nous avons à insister quelque peu sur des faits d'une autre nature, et pour plus de larlé nous ne parlerons d'ahord que de ceux qui touchent aux caractères morphologiques de l'espèce.

Peut-être aura-l-on remarqué que l'idée de ressemblance entre les individus d'une même espèce, bien loin d'être accentuée dans la définition précédente comnje elle l'est dans quelques-unes de celles que j'ai reproduites, est au contraire fort atténuée. C'est qu'en effet cette ressemhlance est bien loin d'être ce que feraient supposer les expressions de Blainville ou de Lamarck lui-même. La génération alteruante, le polymorphisme, inconnus à l'époque où écrivaient les hommes éminents que je viens de citer, suffiraient pour justifier ma manière d'agir. Mais, de plus, jamais dans aucune espèce animale et végétale on n'a encore rencontré deux individus rigoureusement identiques. Toujours une plante, un animal, se distinguent de leurs voisins pai- quelque dilféreuce. C'est là ce qu'on appelle les traits individuels, parce qu'ils permettent seuls de ne pas confondre les individus. On ne peut douter que ces Iraits individuels se retrouvent partout. Si nous ne les apercevons pas habituellement, c'est faute d'une éducation suffisante de notre œil. Un bon berger reconnaît chaque brebis de son troupeau, comme un bon capitaine reconnaît chaque soldat de sa compagnie. Agassiz nous a|)prend lui-même qu'il a placé h côté les uns des autres 27 000 échantillons dune même espèce de Néritine, sans en rencontrer deux qui fussent réellement identiques. Cette expérience d'un naturaliste aussi éminent permet de regarder comme vraie l'anecdote, regardée jusqu'ici comme un peu légendaire, d'après laquelle Alphonse le Sage aurait en vain fait chercher par ses courtisans, pendant une journée entière, deux feuilles parfaitement semblables.

Qu'un ou plusieurs traits individuels viennent à s'exagérer de manière à faire de l'individu qui les présente une exception quelque peu tranchée, cet individu constitue une variété. Ce terme est accepté par tous les naturalistes avec la même signification.

La variété est presque toujours individuelle chez les animaux ou les plantes qui se reproduisent par voie de génération directe, mais elle peut comprendre un nombre indéterminé et fort considérable d'individus, chez les animaux ou

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les végétaux qui se reproduisent par un procédé généngénétique quelconque. Les Acacias- {Robinia pseiidoncacia) sans épines, qu'on Irouve aujourd'hui dans les deux mondes, ne se sont jamais reproduits de graine. Tous soûl le produit médiat ou immédiat de greffes ou de boutures empruntées à un individu unique apparu en 18U5 à Saint-Denis, chez M. Descemct, dans un semis. Qu:in^ on a semé des graines de ces arbres, ils ont toujours donné des acacias épineuv. Le Robinia pseuiloacacia speclabilia de M. Descemet est resté à l'état de variété.

(lelle-ci peut donc être définie : Un individu ou un ensemble d'individua appartenant à la même génération sexuelle, qui se distingue des autres représentants de la même espèce par un ou plusieurs caractères exceptionnels.

Lorsque les caractères propres à une variété deviennent héréditaires, il naît une race. Si l'un des acacias dont je viens de parier portait des graines d'où sortiraient des arbres sans épines, s'il transmettait cette faculté à ses eul'anls, le Robinia spectabilis passerait à l'état de race. Telle est l'idée que tous les naturalistes, botanistes ou zoologistes, se sont formée de ce groupe. On le reconnaît à leurs définitions, qui se répètent presque toujours. Je me borne à en citer deux: « La race, a dit lUilfon, est nue variété cousiaute et qui se conserve par génération ». Richard s'exprime ainsi: « 11 y a certaines variétés constantes et qui se reproduisent toujours avec les mêmes caractères par le moyen de la génération : c'est à ces variétés constantes qu'on a donné le nom de racei^ ».

Je formulerai les mêmes idées dans les termes suivants : La race est l'ensemble des individus semblables, appartenant à une même espèce, ayant reçu et transmettant par voie de génération les caractères d'une variété primitive.

Ainsi Vespèce est le point de départ : au u)ilieu des individus qui composent l'espèce apparaît la variété ; quand les caractères de la variété deviennent héréditaires, il se forme une race. Voilà quels sont les rapports ipii pour tous les naturalistes régnent enti'e les trois groupes. A qui nierait cette unité de vue et répéter;iit ce qu'on a dit si souvent à tort du désaccord existant cliez les naturalistes sur ces questions fondamentales je répondrais par les déclarations répétées d'Isidoire Geoffroy. Voici comment s'exprime ce fils de l'illustre antagoniste de Cuvier : « Telle est l'espèce et telle est la race, non-seulement pour une des écoles entre lescpiellesse partagent les naturalistes, mais pour toutes... ». « Il n'y a donc de Cuvier à Lamarck lui-même qu'une seule manière de concevoir l'espèce au point de vue taxonomonique » [Histoire générale des règnes organiques, t. III, p. 269 et 271). Sous peine de tomber dans le vague, il est nécessaire d'avoir constamment ces rapports présents à l'esprit, lorsqu'on traite les questions soulevées par l'étude de. Vespèce.

On voit que la notion de ressemblance, tiès-amoindrie dans Vespèce, reprend dans la race une importance absolue. Les seules oscillations permises entre individus de même race rentrent dans la catégorie des traits individuels. En revanche la notion de famille disparaît de cette définition. Nous savons en effet que des frères, des sœurs, peuvent être de races différentes, lorsqu'il y a superfétation.

On voit aussi qu'une espèce peut enfanter un nombre indéfini de races, car toute exagération, toute réduction, toute modification suffisamment tranchée d'un ou de plusieurs caractères normaux, constituent une variété, et toute variété en devenant héréditaire peut donner naissance à une race. De plus chaque race sortie directement de l'espèce peut à son tour présenter des individus se

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distinguant de leurs frères par quelque caractère, c'est-à-dire qu'il y a des variétés dans la race comme dans l'espèce. Ces variétés de races peuvent devenir héréditaires comme les variétés d'espèce. Ainsi prennent naissance les races secondaires, tertiaires, quaternaires... Mais toutes ces races rentrent évidem- . ment dans l'espèce à laquelle appartenait la variété première.

Une espèce comprend donc non-seulement les individus qui ont conservé dans leur intégrité les caractères morpliologiques du type primitif, mais encore tous ceux qui composent chacune des races dérivées de ce type immédiatement ou médiatement. L'espèce est donc une unité dont les races sont des fractions. On peut encore se la figurer comme un arbre dont le tionc répond au type originel et dont les branches mallresses divisées en branches plus faibles, en rameaux, en ramuscules..., représenteraient les races primaires, secondaires, tertiaires, etc.

§ III. Variahilité de l'espîxe. Il résulte de ce qui précède qu'il est impossible de séparer entièrement l'étude des races de celle de l'espèce. Aussi, tout en renvoyant au premier de ces mots pour certains faits, sommes-nous obligé d'insister ici sur quelques autres dont la connaissance est nécessaire pour traiter la plupart des questions soulevées par le sujet actuel.

On a, par exemple, beaucoup écrit pour ou contre la variabilité de l'espèce. Or d'après, ce que nous avons vu plus haut de l'accord des naturalistes en ce qui touche la distinction de l'espèce et de la race, il est évident qu'il y avait ici au moins confusion de mois. En fait, tous les naturalistes, admettant l'apparition des variétés et la formation des races, ont admis par cela même que l'espèce est variable. Les défenseurs les plus absolus de l'invariabilité, Cuvier, Blainville, M. Godron, ne pensent pas sur ce point autrement que Lamarck, les Geoffroy- Saint-Hilaire ou Darwin. Nous verrons tout à l'heure que les discussions entre ces maîtres de la science portaient sur une question tout autre que celle de la simple variation des types spécifiques, et que le mot qui revient si souvent dans leurs controverses était très-mal choisi, car il était fort loin de rendre leurs idées réelles. C'est celui de transformation, ou mieux de transmutation, qu'ils auraient dû employer.

En réalité, tous les faits connus conduisent à admettre que l'espèce, loin d'être invariable, est essentiellement variable, en ce sens qu'il n'est pas d'espèce animale ou végétale qui, placée dans certaines conditions, ne soit susceptible de donner naissance à des variétés et à des races.

Nous n'avons pas à entrer ici dans des détails; il doit suffire d indiquer rapidement quelles causes produisent et accentuent les écarts plus ou moins considérables que peuvent présenter les types spécifiques, de quelle nature sont ces variations et quelle étendue elles peuvent atteindre.

Causes des variations de l'espèce. On trouverait sans doute chez les écrivains de la Grèce, de Rome et de la Renaissance, des idées plus ou moins rapprochées de celles qui ont été invoquées de nos jours, pour expliquer la variabilité des espèces animales ou végétales et en particulier l'apparition des modifications initiales. Toutefois Buffon me semble être le premier qui ait nettement attribué à certains agents extérieurs le pouvoir de changer les caractères d'un être vivant. 11 explique la formation des variétés et des races par « la température du climat, la qualité delà nourriture et les maux de l'esclavage ». On voit que Bul'fon ne parlait ici que des animaux et surtout des animaux domesli-

ques. Au point de vue général où nous sommes placés, il est donc incomplet. II l'est encore sous un autre rapport. Dans les idées de Buflbn, l'organisme est entièrement passif; il subit les actions du dehors, les acLions de milieu, comme nous disons aujourd'hui, sans jamais réagir et venir lui-même en aide à la puissance qui s'exerce sur lui. Sur ce point connue sur bien d'autres, Geoffroy- Saint-IIilaire, tout en se servant d'autres expressions et en donnant au mot de milieu une acception très-large, ne l'ut à vrai dire que le disciple de Biiffon.

Lumarck, un contraire, vit dans l'organisme même, dans la volonlé ci les désirs de l'animal, la source de toutes les modilications et des transformations les plus graves. Selon lui, le milieu n'intervient que pour déterminer ces désirs, cette volonté, qui engendrent des //flèù?((/(?s. Celles-ci, par l'exercice constant de certains organes, produisent toutes les déviations que peut présenter le type primitif. Lamarck applique aux végétaux eux-mêmes sa théorie de l'habitude, en substituant aux actes volontaires des animaux « la supériorité que certains mouvements vitaux peuvent prendre sur les autres, sous l'influence des changements de circonstances ». Ici il se rapprochait de Buffon.

Ainsi, le milieu agissant médiatement ou immédiatement est, selon Lamarck et Buffon, la cause première des variations de l'espèce. Presque tous les naturalistes ont adopté cette notion fondamentale, combiné ou complété de diverses manières les idées de nos deux grands naturalistes. Darwin, j)ar exemple, voit dans la nature des organismes et la nature des conditions d'existence les deux facteurs du problème. Mais, tout en reconnaissant rinflucnce du second, il attribue au premier une importance de beaucoup prépondéiante et voit dans les altérations que peuvent subir les organes reproducteurs la cause la plus fréquente de l'apparition des anomalies les plus faibles comme les plus accentuées. x4. ses yeux, « la nature des conditions est subordonnée à celle de l'organisme » Il y a du vrai dans cette phrase aphoristique. 11 est clair que des conditions d'existence identique n'agissent pas de la même manière sur deux êtres très-différents, mais ces conditions n'en déterminent pas moins chez l'un comme chez l'autre les changements qui frappent l'observateur. Les excnqiles invoqués par le savant anglais lui-même (stérilité de certains animaux captifs, perte du pouvoir fécondant du pollen de certaines plantes cultivées...) en sont autant de preuves frappantes. Ainsi, jusque dans ce livre où l'auteur s'est efforcé de diminuer autant que possible la part à faire aux actions de milieu, ces actions apparaissent comme la cause première des changements subis par un organisme donné.

Le milieu est en effet l'anent fondamental de la variation. Mais l'organisme ne subit pas son action d'une manière passive. Il réagit au contraire, et souvent de la manière la plus évidente. Cette réaction tend toujours à mettre en harmonie l'être vivant avec les conditions d' existence ({ne lui imjjose le milieu.

C'est essentiellement pendant la période eadH'yonnaire que l'être vivant éprouve les effets du milieu. C'est par l'intermédiaire de la mère chez les vivipares, à travers la coque et les envelop[jes de l'œuf chez les ovipares, que les forces modificatrices agissent sur lui. Ce fait avait été déjà signalé par Isidore Geoffroy à propos des modifications téralologiques. Les expériences de Geoffroy Saint-Uilaire, reprises avec tant de persévérance et de succès par M. Daresfe, * ont mis ce fait hors de doute. Ce dernier, en faisant varier seulement la température et le mode d'application de la chaleur à des œufs soumis à une incubation artiticielle, a pu reproduire à peu près à volonté presque toutes les par-

ticularités de la monstruosité simple. L'expérience a donc résolu le problème de la variation pour les cas les plus graves ; à plus forte raison l'explication qu'elle a fournie pour eux s'appliqne-t-elle à des changements moindres. Au reste, l'observation journalière confirme cette conclusion. C'est presque toujours au moment de la mise bas on de l'éclosion qu'on a constaté l'apparition des variétés, lorsque les caractères propres à cet âge permettent de la distinguer. Quelquefois on peut suivre de l'œil pour ainsi dire les progrès de la transformation. C'est ce que montrent bien les observations de Coste sur les œufs de truite saumonée mis en incubation dans les eaux qui nourrissent seulement des truites à cliair blanche.

Parfois pourtant la modification s'accomplit jusque chez l'adulte et l'inlluence du milieu n'en devient que plus évidente. Les mouton? d'Europe importés en Amérique y ont généralement conservé leurs caractères originels et en particulier leur pelage. Mais dans les chaudes vallées de la Meta, si on néglige de les tondre, la laine se feutre, tombe par plaques, et bientôt le corps tout entier se montre couvert d'un poil court, uni et luisant (Houlin). Dans ces exemples est-il possible de nier l'influence du milieu et la réaction de l'organisme cherchant pour ainsi dire à s'harmoniser avec lui ?

Les différences entre le type normal et la variété ne sont pas toujours, à beaucoup près, aussi grandes (|ue dans les deux exemples que je viens de citer. La première déviation peut être même assez légère. Mais alors, si de nouvelles conditions de milieu ne s'y opposent, intervient l'hérédité. Lamarck a parfaitement compris le rôle joué par cette force mystérieuse en vertu de laquelle « le semblable engendre le semblable » (Linné), et Darwin, en insistant sur ce point, n'a guère fait que répéter ce qu'avait dit le naturaliste français. Mais tous deux ont eu le tort d'oublier ou de méconnaître que le milieu ne perd jamais ses droits et qu'il intervient jusque dans les phénomènes héréditaires, tantôt pour en accroître l'intensité, tantôt pour les amoindrir et les annihiler. « Tout ce qui a été acquis, tracé ou changé, dans l'organisation des individus, dit Lamarck, est conservé pour la génération et transmis aux nouveaux individus qui proviennent de ceux qui ont éprouvé ces changements )). Telle est, en effet, la tendance de l'hérédité, mais pour qu'elle se réalise il est nécessaire que les conditions d'existence s'y prêtent. La preuve, c'est que l'on voit journellement des variétés apparaître et ne passe propager par la génération. Je me borne à rappeler les acacias sans épines de Descemet et les faits de même nature que présentent à chaque instant nos vergers, nos jardins...

Mais, lorsque les circonstances sont favorables, lorsque les actions de milieu qui ont donné naissance à la variété ne sont pas contre-balancées par des actions contraires, il est facile de comprendre que les traits spéciaux caractérisant le premier individu exceptionnel se transmettront à ses descendants et qu'une race prendra naissance. Si les mêmes actions continuent à s'exercer, elles modifieront de plus en plus à chaque génération les traits qui déjà avaient changé. La race se caractérisera donc progressivement en s'éloignant toujours davantage du type originel. C'est ainsi que les bœufs d'Europe, transportés dans les régions chaudes de l'Amérique méridionale, ont commencé par perdre seulement une ^ partie de leurs poils et ont constitué la race des pelones, d'oii sont sortis les calongos, qui sont aussi nus que les chiens de Guinée improprement appelés chiens turcs.

On voit que sans invoquer aucune force nouvelle, comme l'a fait Prosper Lucas, il e^t aisé de rendre compte des déviations les plus considérables présentées par

les types spécifiques. La simple considération des actions de milieu, actions qu'il est impossible de méconnaître et dont robservation comme l'expérience démontrent la réalité, suffit pour comprendre comment se produisent tous les phénomènes que cet auteur attribue à son inneilé.

Bans la production des variétés, le milieu joue constamment le mènie rôle. 11 est l'agent premier do la variation. Dans l'établissement et la caraclérisation des r;ices, il peut encore exercer une inlluence analogue en favorisant le développement des caractères d'abord jjcu prononcés dans la variété initiale. Mais, une fois le maximum d'effet obtenu, il devient au contraire a2:ent de conservation, de stabili^ation, C'est là un fait trop souvent méconnu et pourtant bien facile à comprendre. Les causes qui ont amené la modification do l'espèce dans un sens déterminé ne sauraient produire soit un retour au lype primitif, soit des modifications nouvelles, tant qu'ellos continuent à agir dans le même sens. Les bœufs qui ont perdu leur poil dans les régions intertiopicales de l'Amérique (Roulin) ne sauraient redevenir velus dans ces mêmes régions. La chaleur, après avoir déterminé l'apparition de la variété nue, conserve la race qui perpétue le caractère étranger aux bœufs d'Europe et qu'un milieu nouveau a f;>il iiailre et a développé.

En somme, les racos se forment sous l'empire des actions de milieu et de l'hérédité. Le milieu est le régulateur suprême de tous ces phénomènes. Il est tour à tour agent de niodilication quand il varie, agent de stabilité quand il reste constant. L'hérédité est essentiellement conservatrice, elle ne fait que transmettre aux fils ce qui existait chez les pères. Mais, par cela même, elle accumule chez le dernier venu la somme de toutes les modifications subies par ses ascendants. A ce point de vue, elle peut aussi être considérée comme participant au résultat final. Ces deux forces sont d'ailleurs complètement indépendantes. Â cliaque inilanl on les voit entrer en lutte, lors(|ue l'on transporte une race ancienne et bien assise dans un milieu par trop diflérent de celui où elle s'e^t formée. Ce désaccord se traduit d'une manière frappante par les difficultés de Vacclimatation.

Nature des variations. Pas plus chez les végétaux que chez les animaux l'être "ne peut varier d'une manière quelconque sans que le jeu des forces intimes ait été modifié. Tout changement dans les caractères spécifiques est au fond un phénomène biologique, mais dont l'effet apparent, le seul qui tombe sous nos sens, peut être plus particulièrement anatomique ou physiologique. Les plantes comme les animaux présentent ces deux ordres de faits, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur.

Chez les végétaux les modifications extérieures sont les plus connues, et il suffit d'en appeler ici au souvenir du lecteur. Je n'insisterai donc pas sur les différences de taille, de forme, d'odeur, de saveur, de qualités nutritives, que présentent nos légumes, nos fleurs, nos fruits, etc. Remarquons toutefois que dans la plupart des résultats, qu'il suffit d'indiquer ici, la modification est plus profonde qu'on ne le croit au premier abord. Pour transformer la carotte sauvage en carotte comestible, pour faire de la [loire sauvage une crassane ou une doyennée, il faut atteindre les éléments mêmes de la racine ou du fruit, multiplier les uns, restreindre les autres, .les modifier tons.

Les modifications physiologiques ne sont pas moins frappantes. La rapidité du développement, par exemple, dans nos céréale.? seules, présente des différences énormes. Le blé d'automne demande trois cents jours de la seniaillc à la l'écolte;

le blé de printemps cent cinquante, le blé de mai cent seulement. Cette aptitude au développement rapide est parfois une condition d'existence indispensable. Notre orge pamelle met cinq mois à se développer et à mûrir. S'il en était de même en Finlande et dans la Laponie méridionale, il périi-ait par la gelée. Mais la race locale parcourt en deux mois toutes les pliases de sa végétation. * Les fonctions de reproduction présentent au point de vue qui nous occupe des faits intéressants. On sait que, sous le même climat, les individus des espèces sauvages ileurissent et fructifient à peu près en même temps. Au contraire, nos espèces cultivées ont presque toutes des races ou des variétés liàtives ou tardives. Chez certaines races, la production des fleurs et des fruits est remarquablement accrue. En outre, cet accroissement se manifeste chez les unes en une seule fois; chez d'autres elle résulte de la répélilion anormale des phénomènes reproducteurs (roses et fraises des quatre saisons). En revanche, la fertihté diminue chez certaines races ([lersil frisé) et sou\ent le fruit se forme sans que la graine se développe (poires, pommes, oianges..., à pépins rares). En persévérant dans cette voie, l'homme a produit des végétaux dont le fruit n'a plus de graines (poires, bananes sans pcpin, raisins de Corinlhe...). 11 est clair que ces derniers ne forment plus de race, qu'ils restent à l'état de variété et ne peuvent être multipliés que par quelqu'un des procédés généagénéliques artificiels si habilement mis en œuvre par les horticulteurs (bouture, greffe, marcottage, etc.).

Les animaux présentent des faits absolument semblables. Nous savons tous combien diffèrent les formes extérieures des chiens, des chats, des lapins... Or, parmi ces formes, la plupart supposent des modilications anatomiques considérables (bouledogue, lévrier). Les modifications du pelage sous le rapport de la quantité, de la qualité, de la couleur..., ne peuvent être que le résultat de variations dans l'accomplissement des fonctions des bulbes sécréteurs. 11 en est de même de la forme et de la diminution des cornes. Nos animaux de bassecour et de boucherie ont subi dans leurs éléments histologiques des modiûcations correspondant à celles de nos fruits de t;ijble, et parmi eux aussi on a créé des races précoces, comme il en est à développement lent.

Les fonctions de reproduction présentent chez les animaux des faits absolument analogues à ceux que nous avons rappelés comme caractérisant certaines races végétales. Chez eux aussi on constate un accroissement l'emanjuable de fertilité dans certaines races domestiques. La laie sauvage n'a qu'une portée par an et produit de 6 à 8 marcassins; la truie met bas deux fois par an de 10 à 15 petits. L'aperea a chaque année de deux à trois portées de 1 à 2 petits; le cochon d'Inde se reproduit cint} à six fois chaque année et met bas chaque fois de 8 à 10 jeunes. En revanche aussi, dans nos races les plus perfectionnées, c'est-à-diie dans celles qu'on a le plus écartées du type normal, à force d'exalter certaines fonctions, on en diminue d'autres et entre autres la fécondité. Les porcs, les bœufs remarquables par leur aptitude à l'engraissement, sont souvent incapables de se reproduire.

heje ne sais quoi ([uï produit les phénomènes de l'instinct et du raisonnement chez les animaux est tout aussi capable d'être modilié et de fournir des caractères de race que le corps lui-même. Bon chien chasse de race est un proverbe scientifiquement vrai, comme l'ont démontré non-seulement l'observation jouinalière, mais encore les expériences de Knigt poursuivies pendant soixante ans. Ces modifications, devenues héréditaires après avoir été primitivement acquises par l'éducation, ne se retrouvent pas seulement chez nos chiens dômes-

tiques : elles se conservent parfois chez les chiens marrons. Les ciiiens de la Madeleine, redevenus sauvages depuis plusieurs générations, chassent le pécari exactement comme leurs frères restés en captivité et les mieux dressés à cette chasse spéciale.

Ainsi, dans l'être vivant, animal ou végélal, il n'est pas un ordre d'organes ou de fonctions qui ne puisse fournir des caractères de variété ou de race, par suite de modifications analomiques ou physiologiques.

Étendue des variations. Quand il s'agit des animaux et des plantes, l'habitude empêche souvent de se rendre un compte exact de l'clendue des variations subies par l'organisme et d'apprécier à toute sa valeur la distance qui sépare certaines variétés ou certaines races soit les unes des autres, soit de leur type primitif. En réalité, cette distance est parfois énorme. Pour certaines espèces qui sont plus particulièrement l'objet de nos soins et par suite de nos expériences, elle semble être indéfinie. Sans doute lu variation a des limites iju'elle uc saurait franchir, mais ces limites sont loin d'avoir été toutes reconnues.

En ce qui touche aux végétaux, nos expositions de fleurs, de fruits, de légumes, justifient complètement les paroles précédentes. A bien des points de vue elles offrent au nat\naliste, au physiologiste, tonta\ilant d'intérêt cpi'à l'agriculteur. Quiconque aura comparé avec (juelque attentidu le cliou sauvage à ses dérivés cultivés (chou cavalier, chou cabus, chou-lleur, chou brocoli...) ne pourra qu'être étrangement surpris des métamorphoses subies par cette plante à presque tous les points de vue. Les variations que l'on obtient chez les fleurs en vogue ne méritent guère moins de nous arrêter. Et quant aux fruits de même espèce, on sait combien ils diffèrent de grosseur, de forme, de saveur...

Nos expositions d'animaux nous montrent des faits qui sans approcher des précédents n'en sont pas moins de nature à faire naître des réflexions. Voici, par exenq)le, dans quelle mesure varie la taille de quehpies-unes de nos races domestiques. Le petit épagneul a très-souvent moins de 505 millimètres en longueur; le chien de montagne atteint et dépasse 1"',528; le lapin niçard 20; le lapin bélier 60 centimètres. Les races ovines varient de 525 millimètres à 1"',190 de hauteur. Le cheval scheltie n*a souvent que 76 centimètres de hauteur au garot; le cheval de brasseur atteint fréquemment '1™,80.

11 est inutile d'insister sur les différences de proportions que présentent les races de celles de nos espèces que le caprice ou des besoins réels nous poussent à modifier le plus. Qu'on se rappelle seulement ce que sont sous ce rapport le cheval de course et le limonier, le bouledogue et le lévrier. Je me borne à indiquer quelques faits relatifs aux variations que présente la queue, cet ajipendice qui fournit de très-bons caractères aux zoologistes pour distinguer les espèces. On sait quelle en est la longueur chez quelques-unes de nos races canines. Elle disparait entièrement chez d'autres. Ce fait dont Buffon avait douté m'est affirmé par M. le baron Lecoulteux, qui ne s'est prononcé qu'à la suite d'expériences faites par lui-même. Les moutons nous présentent des différences presque aussi grandes. Très-courte chez les races de Suède et des iles Shetland, presque nulle chez certains moutons de Perse, d'Abyssinie, la queue devient traînante chez d'autres en Ukraine, en Podolie, sur les bords du Danube; elle se charge de graisse et se raccourcit chez les moutons du Cap, de manière à fournir deux loupes graisseuses. Chez les Kirglilses, P.dlas a vu des moulons dont la queue pesait 55 livres, si bien qu'on la posait sur un petit chariot pour que l'animal put tramer plus aisément cet organe.

Sans entrer dans plus de détail, il est facile de comprendre que, si un naturaliste rencontrait à 1 elat de liberté des formes animales ou végétales aussi différentes que celles dont il vient d'être question, il ne pourrait qu'être presque inévitablement entraîné à les isoler comme constituant des espèces distinctes. Les altérations du type vont même incontestablement plus loin. Nos bœufs, nos moutons, nos chèvres sans cornes, ont perdu l'attribut de la grande divi^ion à laquelle ils appartiennent. S'ils existaient à l'état sauvage, on en aurait fait à coup stir un groupe à part. Nous trouvons ailleurs des différences portant sur l'organisme entier et qui à ce litre méritent plus d'attention. Du lévrier au bouledogue, du bœuf ordinaire au bœuf gnafo, il existe au moins la distance qui sépare deux genres des mieux caractérisés, et l'ostéologie de la tête conlîrmerait entièrement celte conclusion. Chez les Oiseaux, Darwin admet avec raison que, si nos races domestiques de pigeons existaient dans la nature, elles représenteraient au moins quatre genres parfaitement distincts comprenant plus de 150 espèces. Telles sont les limites jusqu'ici reconnues dans lesquelles peuvent se jouer pour ainsi dire certaines formes organiques.

Faisons ici une remarque essentielle. Jamais des variations aussi étendues ne se produisent en dehors de l'action de l'homme. Il existe bien des races naturelles à côté de nos races artificielles, mais jamais les premières ne diffèrent entre elles et ne s'écartent du type primitif autant que les secondes, .le me borne à mentionner ici ce fait, mais, à raison même de son importance, cette question doit être traitée avec quelque détail. Elle le sera ailleurs {voij. le mot Races).

§ IV. Caractères disti.nctifs de la race et de l'espèce. Naturelles ou artificielles, les formes dérivées d'un type primitif, dont elles ont parfois conservé à peine la trace, posent à chaque instant au naturaliste une question, souvent difficile à résoudre. En présence d'une plante, d'un animal nouveau pour lui, semblable par certains côtés à une espèce connue, dissemblable sous d'autres rapports, le natuialiste est forcé de se demander : Est-ce une espèce nouvelle, ou bien n'est-ce qu'une race se rattachant à l'espèce déjà inscrite dans le catalogue des êtres? Il est toujours possible de répondre à cette question, à la condition de disposer de certaines données ou de pouvoir se livier à certaines expériences. La morphologie, la phy-iologie surtout, doivent ici être interrogées.

\° Caractères distinctifs tirés de la, morphologie. L'aphorisme de Leibniz : Naturanonfacit saltum, n'est vrai que dans une certaine mesure, sans quoi les espèces ne se dis'ingueraient pas. On passerait de l'une cà l'autre par nuances insensibles. Or il n'en est pas ainsi. Chaque espèce a ses caractères, ou tout au moins son caractère propre, qui permet de la distinguer des espèces voisines et qui ne reparaît jamc)is chez aucune autre. Les races d'une même espèce, surtout lorsqu'elles se sont formées naturellement et sous la seule influence des actions de milieu, présentent très-rarement ces caractères exclusifs et tranchés. Quelque dissemblance qui existe entre les extrêmes, on passe de l'un à l'autre par une série graduée de formes qui ne diffèrent que par des nuances parfois à peine saisissables. C'est ce que j'ai appelé la fusion des caractères. Souvent aussi quelques-uns des traits qui sembleraient au premier abord devoir caractériser le plus nettement l'une de ces races se retrouvent chez certains individus de celles qui, à d'autres égards, ont le moins de rapport avec elle ; ou bien un caractère varie de manière que, considéré isolément, il conduirait à frac-

tionner un groupe naturel et à en disséminer les fractions dans des groupes diflérents. Tous les faits de cette nature appartiennent à ce que j'ai appelé' V entre-croisement des caractères et accusent des rapports de race et non d'espèce entre les groupes qui les présenleut.

Le passage gradué d'un terme à l'autre d'une même série, la fusion, Y entre- croisement des caractères, sultisent bien souvent pour reconnaître que des formes animales ou végétales, regardées d'abord comme autant à'espèces distinctes, ne sont que des races dérivées d'un type commun. Mais pour pouvoir constater les faits de cette nature il est nécessaire de disposer d'un nombre suffisant et parfois considérable d'individus. C'est parce qu'il possédait les intermédiaires que Cuvier a rattaché à la même espèce notre renard, celui d'Egypte et celui de Sibérie. Pour avoir connu seulement le ciiacal de l'Inde et celui du Sénégal, Frédéric Cuvier eu lit deux espèces distinctes qu'Isidore Geoffroy réunit plus tard aux chacals d'Egypte et d'Algérie, quand il put comparer les individus de toutes ces provenances. C'est grâce à la richesse en individus de la collection malacologique du Muséum que Valencieimes a rayé de nos catalogues nue foule d'espèces nominales et même de prétendus genres fondés sur de sim[)les n.odificalions de cerlains types spéciliques. Remarquons en passant que de pareils résultats suffisent pour faire comprendre l'utilité des grandes collections, utilité trop souvent méconnue par des hommes, éminents d'ailleurs, mais (|ui, étrangers aux sciences naturelles, ne voyent dans cette accumulalion de formes animales ou végétales presque semblables qu'une atfaire de curiosité.

Toutefois la morjdiologie est parfois insuffisante pour éclairer le naturalisle sur les vrais rapports de deux formes organiques plus on moins différentes. L'observateur ne peut toujours se procurer les intermédiaires; ceux-ci peuvent aussi ne pas exister. Lorsqu'une race a pour point de départ une variété très- Iranchée, apparue du premier coup avec tous ses caractères, il est bien dillicile, impossible même, de reconnaître sa vraie nature par l'élude des formes seules, et, si les renseignements historiques manquent, on est inévitablement conduit à la regarder comme une espèce distincte. Les gnatos, qui reproduisent parmi les bœufs les traits des chiens bouledogues, auraient été à coup sur inscrits dans nos catalogues comme une espèce, ou même un genre à part, si on n'avait la certitude que tous les bœufs de l'Amérique méridionale descendent du taureau espagnol et des vaches amenées par les frères Goës en 1558. Dans bien des cas il faut donc recourir à des données d'un autre ordre pour distinguer l'espèce de la race. C'est la physiologie qui nous les fournit, et là même se trouve la justification des termes de la définition que j'ai donnée plus haut.

2" Caractères distinctifs tirés de la physiologie. Les fonctions de reproduction sont incontestablement celles qui établissent entre les êtres organisés les rapports les plus éti'oits. De l'animal au végétal il y a à ce point de vue non plus seulement des analogies ou des ressemblances générales, mais presque des identités. Donc, ?i nous trouvons dans les phénomènes de la reproduction des dissemblances nettement accusées selon qu'ils se produisent sous l'influence de Vespèce ou sous l'influence de la race, nous devons en conclure : I" qu'il existe une différence réelle entre ces deux sortes de manifestations morphologiques de l'organisation ; 2" que la nature de ces phénomènes fournit un moyen assuré de les distinguer. Conclure autrement serait incontestablement manquer aux règles de la logique la ])lus élémentaire. Or ces dissemblances existent, et c'est dans le croisement qu'elles se manifestent.

On appelle croisement l'union entie individus soit de inême espèce, mais de races différentes, soit d'espèces différentes. Dans le premier cas, le croisement prend le nom particulier de métissage; dans le second cas, on l'appelle hybridation. Les fils issus d'un métissage sont les métis, ceux qui proviennent d'une hybridation sont les hybrides. On nomme métis ou iiybride de premier sang les individus enfantés par le croisement d'individus de race ou d'espèce différente. Les métis ou les hybrides de second, de troisième sang, etc., sont les individus résultant de l'union entre eux des métis ou des hybrides de premier sang et de leurs descendants. Ajoutons que le métissage comme l'hybridation peuvent s'accomplir sous l'action des seules lois naturelles, aussi bien chez les animaux que chez les végétaux, ou bien que l'un et l'autre peuvent être le résultat de l'industrie ou de l'influence de l'homme. 11 y a donc lieu de distinguer le métissage naturel et artificiel, V hybridation naturelle et artificielle. Voyons quels sont, dans les deux règnes organiques, les phénomènes qui caractéiisent ces diverses catégories d'unions, en les opposant l'une à l'autre.

a. Métissage naturel chez les végétaux. La découverte du métissage naturel chez les végétaux date des premiers temps de la découverte des sexes chez les plantes. On savait bien auparavant que, lorsque des variétés ou des races d'une même espèce poussaient et fleurissaient à côté l'une de l'autre, elles produisaient souvent des graines qui, semées à leur tour, donnaient naissance à des variétés nouvelles tenant le plus souvent des deux formes qui les avaient précédées, mais la cause du phénomène était resiée inconnue. Dès 1744 Linné n'hésita pas à y voir le résultat de la fécondation des ovules d'une fleur par le pollen d'une fleur voisine; il attribua au croisement l'apparition des tulipes flambées ou panachées au milieu des semis de tulipes unicolorcs. Ce fait a été cent fois constaté depuis sur une foule d'espèces. Bientôt on reconnut qu'à la suite de ces unions croisées la plante entière pouvait présenter un mélange de caractères analogue à celui que montrait la fleur. Sans entier ici dans des détails, rappelons seulement l'observation de M. Naudin sur les courges, d'où il résulte que les graines d'un même fruit reproduisaient parfois toutes les races réunies dans le jardin servant à ses études.

Ces faits attestent que dans les croisements de race à race, dans les métissages, la fécondation s'opère chez les végétaux avec autant de facilité qu'entre individus de même race. L'égalité de puissance d'action de ces pollens, provenant de formes végétales aussi différentes que les courges, est démontrée parla superfétation si clairement accusée dans l'observation due à M. Naudin.

b. Métissage naturel chez les animaux. Chez les animaux, le croisement est rendu plus facile par leur faculté de locomotion : aussi s'accomplit-il à chaque mstant dans nos fermes, dans nos basses-cours, dans nos chenils, dans nos pigeonnieis, non-seulement sans que l'homme intervienne pour le faciliter, mais encore souvent en dépit de toutes les précautions qu'il prend pour l'empêcher. Là aussi l'on constate chaque jour que la fécondité n'est nullement altérée par le mélange des races. Parfois au contraire elle est accrue. Elle s'affaiblit en effet souvent dans les races irojo perfectionnées, c'est-à-dire déviées outre mesure du type naturel. Elle reprend par le croisement avec une race plus rapprochée de ce type. Dans le métis.sage entre races animales, on a constaté aussi souvent la superfétation. Des chiennes unies successivement à deux ou trois mâles de races différentes mettent bas des petits qui accusent le mélange des souches.

ESPKCE. 15

c. Métissage artificiel chez lex végétaux et les animaux, f/liomme peut intervenir pour multiplier et régler dans un but déterminé le croisement des races animales ou végétales, et chacun sait qu'il le fait (ous les jours. Ce qui précède suffit pour faire comprendre (pi'il n'a pas ici de grandes diflicultés à vaincre. Un pinceau chargé du pollen qu'il a choisi, promené sur le stigmate de la fleur dont il veut ohtenir un métis, féconde à coup sur les ovules. Quant aux animaux, il lui suffit de rapprocher les m-lles et les femelles de son choix à l'époque du rut pour être assuré du résultat. Quchjues différences morphologiques qui distinguent les races, les unions ont lieu et sont régulièrement fécondes. Les expériences faites entre autres par Isidore Geoffroy sur les chiens, les chèvres, les moutons, ne peuvent laisser de doute à cet égard. En Amérique, l'union du bœuf gnato avec le type normal est tout aussi féconde que celle de deux individus appartenant au second type.

En résumé, le métissage, c'est-à-dire le croisement entre individus de raceit différentes d'une même espèce, est toujours facile, comme si l'union avait lieu entre individus de même race ; les différences morphologiques, quelque tranchées qu'elles soient, ne nuisent en rien à la fécondité : colle-ci au contraire, s'accroît parfois et même reparaît par suite de ce croisement; enfin, chez les animaux comme chez les végétaux, il s'accompagne souvent de superfétation.

d. Hybridation naturelle chez les végétaux. Dans les champs comme dans nos jardins, les conditions naturelles sont les mêmes pour les espèces que pour les races. Si Vhghridation était aussi facile que le métissage, elle devrait se produire au moins aussi souvent, plus souvent en réalité, car le nombre des espèces juxtaposées est supérieur à celui des races. Or, bien loin qu'il en soit ainsi, le chiflre des hybrides végétaux naturels est exlraordinairement faible. De Candolle admettait encore une quarantaine de cas comme plus on moins certains, mais, à mesure qu'on y a regardé de plus près, on a vu ce nombre diminuer, et M. Decaisne pense qu'il ne va pas au delà d'une vingtaine. Faisons remarquer que la culture ne paraît exercer aucune iniluence sur le croisement entre espèces de plantes. L'hybridation n'est pas plus fréquente dans nos jardins que dans les champs, les prés ou les bois.

Ainsi, depuis que leur attention a été appelée sur ce point, c'est-à-dire depuis plus d'un siècle, les botanistes de tous pays n'ont recueilli qu'environ vingt exemples d'hybridation naturelle féconde. Que le lecteur se rappelle les tulipes de Linné, les courges de M. Naudin, et de lui-même il conclura qu'entre le mélissage et l'hybridation il existe une grande différence. Nous allons voir celte différence s'accentuer de plus en plus.

e. Hybridation naturelle chez les animaux. Ce genre de croisement a été longtemps nié d'une manière absolue. C'était une erreur. Isidore Geoffroy a réuni dans son livre un certain nombre de faits dont la plupart paraissent être démontrés, mais la liste n'en est pas bien longue. En réalité, elle se réduit à quelques cas d'union féconde entre la perdrix grise et la perdrix rouge (Dureau de Lamalle), entre la bergeronnette noire et la bergeronnette grise (Temminck), entre l'hirondelle de fenêtres et celle des cheminées, entre une corneille noire et une corneille mantelée (Neumann). On avait parlé de quelques hybridations entre poissons, mais M. Valenciennes a montré qu'il s'agissait d'unions entre des races considérées à tort comme des espèces distinctes. On a vu un crapaud essayer de féconder les œufs d'une grenouille, mais les expériences de Spallanzani avaient démontré d'avance l'inutilité de ces tentatives. Enfin on a

signalé quelques cas d'unions entre insectes d'espèces différentes, mais sans avou" ])u constater si elles avaient été fécondes. Tel est le bilan de l'Iiybridation naturelle entre animaux.

Dès que la domesticité intervient, elle semble exercer une influence et faciliter ces rapprocliemcnts. Jamais on n'a signalé un seul cas d'hybridation entre deux espèces de Mammifères également sauvages. Mais le chien domestique et le loup se sont parfois croisés sans l'intervention directe de l'homme. Le produit de ces croisements a même été décrit comme une espèce particulière sous le nom de Canis Lycaoïi.

f. llijbridation artificielle chez- les végétaux. L'homme, qui, contrairement à une opinion dont on a fait grand bruit depuis quelques années, est souvent bien plus puissant que la nature, a singulièrement multiplié le nombre des hybridations chez les végétaux aussi bien que chez les animaux. Servi par son industrie, il a obtenu une foule de ces produits regardés jadis comme des monstres. Mais des précautions minutieuses sont nécessaires pour réussir même lorsqu'on agit sur les espèces qui se prêtent le mieux au croisement.

Les lois de l'hybridation végétale sont aujourd'hui bien connues, grâce aux admirables travaux de Kœlreuter et à ceux de ses continuateurs, parmi lesquels nous aimons à citer MM. Godron, Lecoq, Decaisne, Naudm. Une de ces lois qui ne soulfre aucune exception, c'est que jamais l'hybridation n'a réussi entre plantes appartenant à deux familles naturelles distinctes. Elle ne se réalise- que très-rarement entre espèces appartenant à deux genres, si bien qu'aux yeux de de Canddlle et de M. Godron le fait même de l'hybridation doit faire douter de la légitimité des divisions génériques. Entin il existe des familles entières dont l'homme n'a pu croiser les espèces, quoiqu'elles appartinssent au même genre et parussent être aussi voisines que possible.

Dans les familles, dans les genres qui se prêtent le mieux à riivbridation, il est de nombreuses espèces qui semblent se refuser absolument à ces unions croisées. Dans bien des cas entin le croisement entre deux espèces, possible dans un sens, ne l'est pas dans le sens contraire. Le Mirabilis jalapa se croise avec le Mirabilis longiftora, à condition déjouer le rôle de mère. Si Ton intervertit les rôles, l'opération reste sans résultat (Lecoq); M. Godron a fécondé très-aisément Y Myilops ovata par le pollen de froment; la tentative inverse faite à diverses reprises pendant trois ans a toujours échoué. Enfin dans aucun cas on n'a produit de superfétation.

Le nombre des hybridations végétales obtenues aujourd'hui est assez élevé. Les hommes de science les ont multiphées autant que possible; les jardiniers, fleuristes, pomologistcs, se sont emparés de ce procédé pour obtenir des variétés nouvelles qu'ils ont ensuite propagées par les pratiques généagénétiques ordinaires.

g. Hybridation artificielle chez les animaux. L'hybridation a été pratiquée chez les animaux bien avant de l'être chez les plantes. Elle est d'ailleurs plus facile. En général, il suffit d'enfermer ensemble le mâle et la femelle appartenant aux espèces que l'on veut croiser. A l'époque du rut, l'instinct parle haut et transforme en époux les compagnons de captivité. Entre individus domestiques et vivant côte à côte, la familiarité de tous les jours facilite le rapprochement. De là résultent ces tentatives dont j'ai moi-même été témoin entre un chien et une chatte ; celles dont parle Réaumur entre une poule et un lapin.

Ces faits bizarres sont en définitive pour nous autant d'expériences. Ils nous ont appris que même dans les conditions les plus favorables de pareilles unions sont toujours sans résultat. Chez les animaux comme chez les végétaux il n'y a union féconde tout au plus qu'entre genres voisins, et toutes les espèces d'un même genre sont loin de se croiser entre elles. C'est ce que savent fort bien les amateurs d'oiseaux qui se sont livrés à ces sortes d'expériences.

En réunissant tous les cas venus à ma connaissance, je trouve que l'on peut compter chez les Mammifères 60 à 62 espèces dont le croisement deux à deux a été obtenu, soit 50 à 31 hybridations; chez les Oiseaux le nombre des espèces est de 56, représentant 2S hybridations ; chez les Poissons il est de 10 et répond par conséquent à 5 hybridations. Je trouve les mêmes nombres pour les Insectes. Enfin on a cité le croisement de deux Arachnides comme ayant été aussi constaté, mais on ne sait rien du résultat. A peine est-ii besoin de rappeler que parmi ces hybridations il en est qui sont entrées dans l'industrie, et depuis bien longtemps. Le mulet était connu du temps d'flomère, et les Romains estimaient fort un attelage de ces hybrides. Ils ont pratiqué aussi le croisement (lu bouc et de la brebis, celui du bélier et de la cbèvre, usités de nos jours encore dans r.\mérique méridionale et même, me dit-on, dans quelques contrées (le la France. Le croisement entre oiseaux est aussi devenu une des expériences favorites de certains amateurs.

Toutefois il est digne de remarque que, de toutes ces hybridations, la seule qui paraisse réussir partout et toujours est celle des espèces âne et cheval, (lelle des espèces chèvre et mouton, qui semble être presque aussi facile dans l'Amérique méridionale, au Chili et au Pérou, a échoué en Europe sur bien des points, entre autres au Jardin des Plantes, entre les mains de Geoffroy Saint-Ililaire; Buffon et Daubentou, qui l'ont souvent tentée, n'ont réussi que deux fois.

h. Infécondité relative des unions hybrides. Même lorsque l'hybridation réussit au mieux chez les animaux ou les végétaux, la fécondité est ordinairement diminuée dans une proportion plus ou moins forte. Le serin des Canaries se croise assez facilement avec l'espèce indigène et avec le chardonneret. Dans les deux cas les œufs clairs se rencontrent fréquemment dans les couvées. Frédéric Cuvier, témoin des amours d'un cygne noir avec une oie, examina les œufs pondus dans ces conditions : sur neuf, un seul avait été fécondé. Dans les végétaux, le rapport est souvent bien plus remarquable encore. J'en citerai plus loin un exemple.

i. Fécondité des métis végétaux. Après avoir indiqué les phénomènes que présente le mariage de deux individus de races et d'espèces différentes, après avoir montré que ces mariages sont partout et toujours féconds dans le premier cas, très-rarement au contraire dans le second, il importe de montrer comment se comportent les enfants issus de ces unions croisées, les métis et les hybrides.

Une expérience journalière résultant de pratiques depuis longtemps passées dans l'industrie atteste que les métis végétaux de première génération sont tout aussi féconds que leurs parents. Nos parterres, nos vergers, sont remplis de représentants de ces unions croisées, et rien n'est plus aisé que de constater ce fait.

Toutefois, les plantes ne nous fournissent guère qu'un enseignement incomplet sur la question essentielle de la conservation de la fertilité chez les métis après un certain nombre de générations. Dans le règne végétal, l'expérience est rare- DICT ENC. XXXVI. 2

ment poussée jusqu'au bout, par suite de la facilité que la greffe, le marcottage et les autres procédés généagcnétiques, présentent pour multiplier la variété obtenue par un premier croisement sans passer par les lenteurs qu'entraîne la slabilisalion d'une race {voy. le mot Races).

Nous aurons toutefois à faire, au sujet de ces métis, une observation importante, et à signaler un fait qui contrastera avec un autre que nous rencontrerons chez les hybrides. Les métis végétaux diflèrent par certains caractères de deux plantes père et mère, et c'est même pour atteindre ce résultat que l'on recourt au croisement. Mais on ne remarque jamais chez eux que la tige, les feuilles, en un mot, l'appareil dénutrition, ait acquis un développement exagéré aux dépens de l'appareil de reproduction. L'équilibre normal entre les organes de la vie individuelle et ceux de la vie spécifique est conservé, et ce fait même atteste l'intégrité des fonctions reproductrices.

j. Fécondité des métis animaux. Les procédés de multiplication généagénétique ne sauraient être appliqués aux animaux. C'est seulement par une succession de générations, issues de la variété première obtenue par croisement, que l'on arrive à constituer une race différente de celles que l'on avait mariées. Ici, par conséquent, rexpérience se poursuit et nous pouvons lui demander tous le.s enseignements qu'elle comporte.

Oi , que l'on jette un coup d'œil sur nos métairies, nos exploitations agricoles, nos pigeonniers, nos basses-cours, nos chenils, nos rues, nos toits, etc., partout on rencontrera, à côté des races pures, préservées à grand'peine par leurs possesseurs, des races métisses, tantôt supérieures aux races mères quand elles sont le résultat d'une volonté intelligente, tantôt en voie d'abâtardissement quand elles se sont formées au hasard et dans des conditions mauvaises. A lui seul ce fait général atteste que la fécondité n'est en rien altérée dans les métis, à quelque degré que soit porté le mélange.

Les résultats obtenus dans une foule d'expériences précises confirmeraient au besoin cette appréciation. Ils prouvent en outre que les différences morphologiques les plus grandes n'influent en aucune façon sur cette persistance de facultés reproductrices. Darwin a accumulé dans une de ses couvées de pigeons le sang des cinq races les plus distantes. Or la différence entre ces races est telle que chacune d'elles aurait certainement servi de type générique, si on les avait trouvées dans la nature. Et pourtant l'expérimentateur anglais a vu la fécondité se manifester chez ces quintuples métis aussi bien que chez les parents de souche pure.

Le métissage s'opère d'ailleurs avec une facilité égale entre races domestiques et races sauvages. Des porcs échappés dans nos bois et croisés avec le sanglier ont donné naissance à une lignée également féconde et qui s'est propagée. Ce procédé a été employé pour repeupler une forêt au profit des chasseurs. Les chiens, les chevaux domestiques, se croisent de même avec les chiens et les chevaux redevenus sauvages.

Tels sont les faits physiologiques fondamentaux que présentent les descendants d'individus de races différentes, les métis, au point de vue de la reproduction. En examinant ce qui se passe chez les hybrides, chez ces fils d'individus provenant du croisement de deux espèces, nous allons trouver un contraste frappant.

k. Infécondité des hybrides végétaux. Nous avons vu les croisements entre espèces n'être possibles que dans un nombre de cas extrêmement restreint.

Les hybrides ainsi obtenus sont en outre d'ordinaire impropres à la reproiluction, et, dès les débuts de l'étude de ces phe'nomèncs, Kœlreuter en a donne l'explication. Presque toujours l'élément mâle est atrophié au point de ne pouvoir servir à la fécondation. Les anthères au lieu d'être gonflées par le pollen, sont aplaties et comme flétries; le peu de poussière qu'on trouve dans leur intérieur est incapable d'émettre les tubes polliniques nécessaires à la fécondation.

L'élément femelle est moins rudement atteint. Un certain nombre d'ovules échappent assez souvent à l'action stérilisante de l'hybridation. Ils peuvent être fécondés par le pollen de l'une des deux espèces parentes. On obtient ainsi un végétal dit quarteron, possédant trois quarts de sang d'une des espèces primitives €tun quart de sang de l'autre. 11 est clair que, si l'on continue à recourir au même pollen pour de nouvelles fécondations, on se rapproche de plus en plus de l'espèce première et on arrive rapidement à la reproduire entièrement.

Il arrive assez souvent que la fécondité reparaît chez les quarterons, et l'on pourrait croire dès lors qu'il doit être possible de reproduire indéhniment cette forme végétale résultant du croisement de deux espèces primitivement croisées. 11 n'en est rien. Deux sortes de phénomènes, le retour aux types parents et la variation tlésordonnée s'opposent à la propagation indéfinie de ces végétaux •artificiels et les font souvent disj)araitre avec une rapidité Irappanle.

II existe d'ailleurs quelques espèces dont le croisement produit, en fort petit nombre d'ordinaire, des hybrides conservant une certaine fécondité. Mais ceux-ci comme les précéilents sont soumis à la loi de retour, à la variation désordonnée, et ne peuvent pas davantage se propager.

1. Loi de retour. Lorsque les hybrides sont féconds, leurs descendants, au lieu de conserver les caractères intermédiaires résultant du croisement des deux ■espèces primitives, reprennent tous les caractères de l'une de ces espèces. Tel •est le phénomène général qui empêche la formation des races hybrides et que l'on a nommé la loi de retour. Pour mieux faire comprendre comment les choses se passent, je résumerai une expérience de M. Naudin, qui, par ses travaux persévérants et l'importance des résultats atteints, s'est montré le rival parfois heureux de Kœlreuter.

Cet habile expérimentateur avait fécondé le Datura stramoniuin (plante mère) par le pollen du Datura ceratocaulus (plante père) Dix fleurs avaient été préparées avec tous les soins nécessaires. Tous les ovaires nouèrent. Il en résulta dix capsules, mais ces capsules [hybrides de première génération) étaient de dimensions fort inégales et les plus grosses atteignaient à peine à la moitié du volume normal. De ce fait seul on pouvait conclure que la fécondité avait été altérée dans une très-forte proportion.

L'examen des graines montra que l'atteinte avait été bien plus profonde qu'on n'aurait pu le penser après le simple examen des capsules. Une bonne moitié des ovules étaient réduits à de simples vésicules affaissées et flétries. L'immense majorité des graines étaient de moitié plus petites que les semences ordinaires ; ■elles ne contenaient pas d'embryon. En somme, les dix capsules ne fournirent à M. Naudin qu'envii'on soixante graines présentant l'aspect de semences en bon état.

Ces soixante graines furent semées. Trois seulement germèrent, encore l'un des trois hybrides ainsi obtenus n'arriva-t-il qu'à la floraison. Les deux autres se montrèrent très-vigoureux et présentèrent entre autres, à un haut degx'é, la

prédominance de l'appareil végétatif sur l'appareil reproducteur. La tige était plus élevée que dans l'espèce mère, la plus grande des deux; les branches étaient d'une superbe venue. En revanche, une grande partie des fleurs avorta à la base et au sommet des verticilles. Au centre seulement les fleurs vinrent à bien et donnèrent des capsules garnies de graines en bon état.

M. Naudin sema plus de cent de ces graines. Toutes germèrent et donnèrent autant de plantes. Mais ces plantes présentèrent toutes la taille, le port, Vinflorescence, la fécondité dim Datura stramoniiim ». D'un seul bond tous ces hybrides de seconde génération étaient retournés à la plante mère. Toute trace de croisement avait disparu.

Le retour à l'un des types parents n'a pas toujours lieu avec cette brusquerie, et quelques générations sont nécessaires pour expulser complètement l'un des deux sexes. Parfois aussi il se fait une sorte de partage et les descendants de ces unions croisées reprennent les caractères, les uns de l'espèce père, les autres de l'espèce mère. Mais le résultat final est le même. Au bout d'un temps donné les types premiers, les types naturels, reparaissent dans tous ces végétaux de sang mêlé et l'on ne trouve plus trace du croisement.

m. Variation désordonnée. Lorsque le retour ne se manifeste pas dès la seconde génération hybride, on voit apparaître un phénomène remarquable qui avait échappé aux prédécesseurs de M. Naudin et sur lequel cet éminent naturaliste ajustement appelé l'attention.

Les hybrides de première génération sont généralement intermédiaires entre les espèces parentes et remarquables par la grande uniformité de leurs caractères. Mais, dès la seconde génération, cette uniformité disparaît et l'on voit se manifester une mobilité de caractère étrange. M. Naudin a suivi ce phénomène pendant sept générations sur les produits du croisement entre la Linaria vulgaris dont les fleurs sont jaunes et la Linaria purpurea qui porte des fleurs pourpres, l'entre ces deux espèces le croisement est des plus faciles. On peut intervertir les rôles et prendre tour à tour chacune d'elles pour père ou pour mère sans nuire au résultat de l'expérience. Tout donc ici semblerait devoir faciliter l'établissement de suites hybrides uniformes. Il n'en est rien, et voici dans quels termes M. Naudin décrit le spectacle que présentait un de ses derniers semis : « On y trouvait, dit-il, tous les genres de variation possible, des tailles rabougries ou élancées, des feuillages larges ou étroits, des corolles déformées de diverses manières, décolorées ou revêtant des teintes insolites ; et de toutes ces combinaisons il n'était pas résulté deux individus entièrement semblables. » Ajoutons qu'à chaque génération un certain nombre d'individus revenaient à l'espèce père ou à l'espèce mère.

Ainsi, dans les cas les plus favorables, Vhyhridation a pour résultat dedonner naissance à de simples individualités, tandis que nous savons que le métissage Jinit toujours par donner des races.

n. Hybrides quarterons. JEgilops speltieformis. Nous avons vu les hybrides végétaux quarterons retrouver en général une fécondité plus ou moins rapprochée de celles des vraies espèces. Mais, si on sème les graines de ces hybrides, les phénomènes de retour se manifestent également et le type intermédiaire disparaît.

Une fois pourtant la science est parvenue à conserver une de ces suites hybrides, et l'histoire de ce fait unique mérite de nous arrêter. C'est V/Egilops speltœformis quarteron ayant trois quarts de sang de froment et un quart de

sang d'jEgilops ovata. M. Godron, qui l'avait obtenu, l'a fait se reproduire pendant plus de vingt ans.

Mais il n'a atteint ce résultat que grâce à des précautions extrêmes. Abandonnées sur un sol même préparé avec les plus grands soins,' les graines de XJEg^lo])% spellœformis périssent; il faut les placer une à une dans la terre et prendre soin des jeunes hybrides comme d'autant de plantes délicates. Ces produits de l'industrie humaine n'ont duré que grâce à cette même industrie. Le pliénomène de retour s'est montré d'ailleurs dans ces éducations qne M. Gaudron regardait lui-même comme devant disparaître en une seule année, si elles étaient abandonnées à elles-mêmes.

0. Infécondité des hybrides animaux. Tout ce que nous venons de dire des hybrides végétaux peut s'applicjuer aux hybrides animaux. Ici aussi l'infécondité plus ou moins complète est la règle générale, et les exceptions mêmes confirment le fait général en montrant que, lorsque la fécondité persiste chez les hybrides de première génération, elle ne tarde pas à disparaître chez leurs descendants. Frédéric Cuvier a regardé le chiffre de cinq générations comme le terme extrême de la reproduction des individus provenant du croisement de deux espèces, et tous les faits connus monlrcnt qu'il ne s'est guère éloigné de la vérité.

11 est véritablement étrange de voir ce grand résultat remis en doute de nos jours par quelques écrivains. Arguant de quelques faits presque toujours présentés sous un jour absolument inexact, ils affirment que l'hybridation animale est aujourd'hui démontrée et partent de là pour nier la réalité de l'espèce en général. Un exemple fera comprendre tout ce qu'ont de forcé ces assertions.

Il est une hybridation qui réussit à peu près à coup sûr partout et toujours : c'est celle des espèces àne et cheval. Lorsqu'on marie l'étalon à l'ânesse, on a le hardeau; le croisement inverse produit, comme on sait, le mulet. Ce dernier, en raison de ses qualités, de sa résistance à la fatigue surtout, est devenu l'objet d'une grande industrie répandue dans toutes les parties du monde. Mais partout, pour avoir des mulets, il faut un âne et une jument. Nulle part les mulets ne se reproduisent entre eux. On n'en lit pas moins dans certains ouvrages que la fécondité des mulets dans les pays chauds est un fait assez fréquent.

S'il en était ainsi, le fait passerait incontestablement à peu près inaperçu et n'aurait aux yeux des populations locales aucune signification étrange. Or nous savons que dès le temps d'Hérodote et de PUue la grossesse d'une mule était regardée comme un prodige annonçant quelque grande calamité. Cette croyance existe au plus haut point chez les Arabes et autres habitants de l'Algérie. Les détails donnés à ce sujet par MM. Schmidt, Bert et Gratiolet, ne peuvent laisser place au doute. En 1858 une mule devint pleine près de Biskra. A l'annonce d'un pareil événement, la population indigène fut frappée de stupeur. « Les Arabes crurent à la fin du monde et, pour conjurer la colère céleste, se livrèrent à de longs jeijnes. Aujourd'hui encore ils ne parlent de cet événement qu'avec une terreur religieuse » (Gratiolet). Je le demande au bon sens du lecteur, est-ce un fait assez fréquent qui produirait une pareille impression?

En réalité, le fécondité n'a été constatée que fort exceptionnellement chez les hybrides de l'âne et du cheval. En outre, on ne connaît pas un seul cas de mulet ou de bardeau fécond. Tous ont été observés chez des femelles, mules ou bardelles. Les recherches microscopiques rendent compte de ce fait. Un seul

observateur, Briignone, dit avoir vu des spermatozoïdes dans les testicules d'un: mulet. Tous les autres déclarent ne pas en avoir trouvé. Mais le premier ne dit rien de leur bonne conformation ni de leurs mouvements, et les études de "Wagner sur les hybrides d'oiseaux nous prouvent qu'il faut y regarder de plus près que ne semble l'avoir foit l'observateur italien.

Chez les mules on a reconnu l'existence de corps jaunes rappelant ceux des espèces pures. Nous trouvons donc chez les Mammifères ce que nous avaient montré les végétaux. L'élément paternel est plus rudement atteint par l'hybridation que l'élément maternel. Mais il faut bien que les ovules pèchent par quelque chose, puisque la conception est si rare. En outre, dans bien des cas, le produit de ces conceptions n'a pas été viable ou a péri très-jeune encore malgré les soins qu'on lui prodiguait. Enfin on connaît l'histoire d'un petit nombre de ces hybrides et aucun ne s'est montré fécond.

Telle est au vrai et en résumé l'histoire des hybrides de l'âne et du cheval. Elle nous dispense d'entrer dans de longs détails pour discuter un certain nombre d'autres assertions de même nature. Le fait tst que nous retrouverons dans le règne animal, en particulier chez les Oiseaux, des faits entièrement semblables à ce que nous avons vu se produire chez les végétaux. Il est des espèces qui se croisent assez facilement et dont les hybrides sont d'abord plus ou moins féconds. Mais même les unions entre le serin des Canaries et le chardonneret trompent souvent les espérances de l'éleveur. En particulier les mâles hybrides perdent de bonne heure la faculté de féconder les œufs des femelles appartenant à une des souches parentes. Et, en définitive, en dépit de tentatives incessamment répétées par les amateurs les plus intelligents, on ne connaît pas encore une seule race Injbride dans celle classe, où les instincts génésiques sont pourtant si prononcés.

p. Loi de retour et variation désordonnée chez les animaux. La loi de retour se manifeste chez les animaux comme chez les végétaux et dans des conditions d'autant plus remarquables que les hybrides dont il s'agit possèdent une grande prédominance du sang de l'une des deux espèces. Je veux parler des chabins ou ovicapres résultant du croisement du bouc avec la brebis ou du bélier avec la chèvre. Cette hybridation est pratiquée au Chili et au Pérou pour se procurer des toisons d'une nature particulière. Elle paraît être facile dans ces contrées et elle est réglée de manière que les produits définitifs aient dans les veines 3/8 du sang de l'espèce chèvre et 5/8 de sang de l'espèce mouton. Ces hybrides sont féconds entre eux. Mais, au bout de quelques générations, il faut recommencer toute la série des croisements, parce que ces animaux retournent à l'une des espèces parentes « comme les végétaux )■>, ajoutait mon savant confrère M. Goy, en ajoutant ce renseignement à ceux qu'avait recueillis Broca.

La variation désordonnée s'est aussi montrée de la façon la plus évidente dans les produits d'une hybridation entre le Bombyx de l'allante [Bombyx cynthia) et le Bombyx du ricin [Bombyx arrindia), obtenue au Muséum par M. Guérin- Menneville. La première génération était remarquablement uniforme, et les chenilles ressemblaient étonnamment à celles de la seconde espèce. Mais dès la troisième génération « la variété était aussi grande que possible » (Guérin), et un très-grand nombre d'individus retournaient soit au type de l'allante, soit à celui du ricin. » Deux ans ai)rès, ce dernier type avait envahi presque toute la couvée quand les chenilles périrent toutes, à la suite d'une invasion d'ich-^ neumons

q. Léporides. Jusqu'ici nous retrouvons chez les animaux exactement les mêmes i)hénomènes que chez les végétaux. La ressemhlance existe-t-ellc jusqu'au bout, et les liy brides quarterons de hié et d'yËgilo[JS obtenus par M.Godron ont-ils leur pendant dans le règne animal ? Les léporides, hybrides de lièvre et de lapin, ont-ils formé une race intermédiaire pouvant durer pendant un nombre indéterminé de générations? On l'a dit souvent, on le répète encore, mais ce l'ait me paraît fort sujet à contestation.

Le croisement de ces deux espèces a été tenté des milliers de fois et sur bien des points du globe. Il a presque constamment échoué. Broca a eu le mérite de redécouvrir, on peut dire, le fait constaté par l'abbé Carlo Amorclli chez son onfrère l'abbé Domenico Cagliari (1780). 11 a placé, à la suite de l'extrait tiré du mémoire it^^lien, quelques autres faits plus ou moins avérés lecueillis par Gleichen, lUchard Thursfield et John Bachman. Enlin mon éminent et regretté collègue a décrit avec délail les expériences de M. Alfred Roux, président de la Société d'agriculture d'Angoulême.

On sait que ce dernier expérimentateur avait présenté le croisement dont il s'agit comme très-facile à obtenir. On sait aus5.i qu'il avait fondé sur l'élevage de ces hybrides une petite industrie qui semble avoir été florissante à l'époque où Broca visita Angoulême. Ces faits avaient vivement attiré l'attention. Aussi la Société d'acclimatation pria-t-elle à diverses reprises M. Houx de la niettre à même d'étudier ses produits. Ces demandes réitérées étant restées sans réponse, des doutes furent publiquement émis sur la bonne foi de l'éducateur. M. Roux en fut ofticiellement informé et ne répondit pas davantage. On en conclut assez généralement que les soupçons étaient fondés.

Je n'ai jamais partagé celte opinion injurieuse au sujet d'un homme que sa position et l'estime que lui témoignaient ses concitoyens me paraissaient devoir mettre à l'abri de semblables accusations. Mais je me suis facilement expliqué la conduite de M. Roux. Il avait affirmé à Broca que ses léporides s'entretenaient par eux-mêmes et formaient une véritable race hybride. Broca avait répété ces dires, qui avaient été également acceptés comme vrais par Isidoie Geoffroy dans son Histoire des régîtes organiques. Or, quelque temps après, le même Isidore Geoffroy déclarait devant la Société d'acclimatation que ces hybrides subissaient l'action de la loi de retour. Évidemment M. Houx ne connaissait pas ce phénomène. Il en aura été surpris, et, craignant de fournir des armes contre lui-même, ne pouvant plus envoyer à la Société que des animaux en voie de transformation ou peut-être entièrement transformés, il se sera renfermé dans le silence qu'on a interprété d'une façon si fâcheuse.

Si le phénomène du retour s'est nettement accusé chez M. Roux, il suffit de lire les lignes extraites du mémoire d'Amoielli par Broca, pour reconnaître que la variation désordonnée s'était montrée également dans le clapier de l'abbé Cagliari. Il y avait parmi ces hybrides des blancs, des noirs, des tachetés. Certaines femelles creusaient des terriers pour mettre bas, d'autres déposaient leur portée à la surface du sol ... .

On manque d'ailleurs de détails précis sur les expériences précédentes. Elles n'ont pas subi le contrôle qu'exige une semblable question. Il en est autrement de celles que M. Guyot, membre de la Société centrale d'agriculture de France, a poursuivies pendant plusieurs années avec la plus louable persévérance, et qu'ont interrompues les malheurs de l'invasion. Lui aussi a affirmé à diverses reprises qu'il avait obtenu une race fixe de Léporides. Mais le fait a toujours été

contesté. Un échantillon apporté par M. Guyot lui-même à la Société d'agriculture comme étant un hybride à 3/4 de sang de lièvre fut, après examen attentif, regarde par les juges les plus compétents comme présentant tous les caractères d'un simple lapin (mars 1868). Le retour à cette espèce avait donc eu lieu en dépit de la prédominance de l'autre sang.

M. Guyot n'en a pas moins persévéré dans sa croyance. Se fondant sur les résultats obtenus sous sa direction par Mme Henri Jubien, dont le clapier a heureusement échappé à la dévastation, il affirme que là vivent et se multiplient entre eux, depuis trente-huit générations, des Léporides ayant par parties égales le sang de lièvre, de lapin sauvage et de lapin domestique. Cette race serait, d'après lui, complètement fixée, et échapperait à la loi de retour. Mais M. Sanson, s'appuyant sur une étude attentive du squelette, nie la légitimité de celte conclusion.

La question peut donc encore être regardée comme au moins fort douteuse. Mais, toutes les affirmations de M. Guyot fussent-elles reconnues vraies, que signifierait cette exception et que prouverait-elle contre la réalité de l'espèce? Pas un naturaliste au courant de l'histoire de l'hybridation ne refusera à l'industrie humaine le pouvoir d'étendre les limites du croisement. Pas un ne déclarera impossible de réaliser entre deux espèces animales ce qui l'a été entre deux espèces végétales. Mais (juiconque tiendra compte des difficultés que présente le croisement du lièvre et du lapin, delà rareté extrême des réussites, ne verra là rien de comparable aux unions entre races toujours, partout et indéfiniment fécondes, lors même que Ton accumule comme Darwin cinq sangs très-dislincts dans un même individu.

r. Atavisme et retour. Lorsque l'on marie deux individus de même espèce et seulement de races différentes, lorsqu'on opère un métissage, on n'obtient pas d'emblée la race intermédiaire. Je reviendrai ailleurs sur ce fait {voy. le mot Races). Je me borne à dire ici qu'après des oscillations plus ou moins prolongées la race s'assoit et devient fixe. Nous avons vu tout à l'heure que la variation désordonnée s'oppose à ce qu'il en soit de même dans le cas d'une hybridation.

Mais, pour si bien assise que soit une race, il arrive presque toujours que de temps à autre certains individus reproduisent, parfois avec une remarquable exactitude, tous les caractères essentiels de l'un des deux ancêtres primitivement croisés. On a désigné ce phénomène par le nom d'atavisme. Un seul croisement suffit quelquefois pour lui donner naissance. Darwin cite un éleveur qui, après avoir croisé ses poules avec la race malaise, voulut ensuite se débarrasser de ce sang étranger. Après quarante ans d'efforts il n'avait pu y réussir. Toujours le sang malais reparaissait de temps à autre chezj quelques individus de son poulailler.

On est conduit naturellement à se demander si pareille chose se produit chez les descendants des hybrides qui ont fait retour à l'une des espèces parentes, s'il existe un atavisme par hybridation comm(3 il en existe un par métissage. Darwin lui-même reconnaît que l'on ne connaît pas un seul exemple de cette nature soit dans le règne animal, soit dans le règne végétal. Pour les animaux, nous n'avons, il est vrai, que les résultats négatifs de l'observation. Mais, comme celle-ci porte sur des siècles, on a bien le droit d'en tenir grand compte. Pour les végétaux, M. Naudin a fait des expériences directes. « J'ai semé plusieurs fois, m'écrivait-il, les graines des hybrides entièrement revenus aux types spé-

cifiques, et il n'en est jamais sorli que le type pur et simple de l'espèce à laquelle l'Iiybiide avait fuit retour. »

Le contraste que présentent à cet égard les descendants d'un métissage et ceux d'une hybridation nous éclaire sur la nature même du phénomène de retour. 11 est clair qu'il y a ici, par un procédé physiologique quelconque, expulsion, annihilation de l'un des deux sangs mêlés par l'hybridation. Quelque étrange que le fait puisse paraître, il n'est pas sans analogie avec un phénomène tout piiysique et qui se passe journellement dans nos laboratoires. Pour isoler les éléments d'une dissolution contenant des sels cristallisables à des degrés divers, il suffit, on le sait, d'opérer un certain nombre de cristallisations successives. On obtient ainsi des produits d'une grande pureté. Eh bien, il suffit d'admettre que le retour à l'une des es[)èces parentes s'opère parce que le type de celte esjjèce se réalise plus promplemcut dans le germe ou dans l'embryon. Le phénomène du retour se trouverait ainsi ramené à la grande loi de la lutte pour l'existence.

s. Caractéristique générale de fespèceelde la race au point de vue physiologique. On peut ramener à un petit nombre de propositions simples et claires l'ensemble des faits que je viens de résumer, et ces propositions constituent une sorte de caractéristique différentielle de l'espèce et de la race.

1° L'espèce est variable, et cette variabilité s'accuse par la production des variétés et des races;

2" Les races, simples démembrements d'un type spécifique, restent physiologiquement unies entre elles et au type qui leur a donné naissance;

3" Ce lien physiologique entre races se manifeste dans le métissage par la facilité Qi \di fécondité des unions entre les races les plus différentes de formes, d'instincts acquis, d'habitudes, etc., par la persistance delà fécondité che:^ les métis, par les phénomènes de la super fétation et ceux de V atavisme ;

¥ Entre les espèces, le lien physiologique fait défaut. De là résultent, dans Vhyhridation, l'extrême difficulté et {"infécondité habituelle des unions, l'absence de superfétation, la stérilité de la plupart des hybrides, les phénomènes de variation désordonnée et de retour, enfin Vabsence d'atavisme chez les descendants des hybrides revenus au type spécifique ;

5» Les races métisses se forment aisément, spontanément, en dehors de l'action de l'homme, et parfois malgré ses efforts; elles durent indéfiniment, sans exiger des soins spéciaux.

6" En dépit d'innombrables tentatives, l'homme n'a encore obtenu aucune race hybride s'entretcnant par elle-même. Une seide race hybride végétale et peut-être une race hybride animale n'ont été conservées pendant quelques années que par des soins minutieux.

Voilà les /«//s. Ils établissent entre l'espèce et la race une distinction profonde et que l'on ne saurait nier sans nier en même temps l'autorité de l'expérience et de l'observation en matière scientifique.

t. Conséquences générales des faits précédents. 1° La première conclusion à tirer des faits que j'ai très-brièvement résumés est que ïespèce est bien une réalité; qu'elle est bien l'unité organique.

J'en appelle au bon sens du lecteur et le prie de jeter seulement jles yeux autour de lui. Si le spectacle du monde organique a quelque chose de frappant, c'est l'ordre et la constance que nous y voyons régner depuis un laps de temps qui remonte bien au delà de nos histoires humaines. Comment cet ordre

cùt-il pu se maintenir, si, entre les espèces voisines, parfois si proches l'une de l'autre qu'î/n pas de plus elles se confondraient (Lamarck), il n'y avait pas U7i quelque chose opposant un obstacle invincible à la confusion ? Ce quelque chose, c'est la loi d' infécondité' entre espèces.

Évidemment cette loi joue dans le monde organique un rôle analogue à celui qui est dévolu à Y attraction dans le monde sidéral. La première maintient la distance zoologique ou botanique enlre les êtres organisés, comme la seconde maintient la distance physique enlre les astres.

2» Les phénomènes du métissage et de l'hybridation nous fournissent \e critérium nécessaire pour distinguer Yespèce de la race, lorsque les documents historiques manquent et que les caractères de tout genre sont de nature à soulever des doutes. Quelles que soient les différences morphologiques ou autres, si les unions entre deux groupes sont faciles et fécondes, si la fécondité se conserve chez les produits de ces animaux, s'il se présente des phénomènes de supei fétalion et d'atavisine, qu'il s'agisse d'animaux ou de végétaux, nous pouvons affirmer qu'ils sont de même espèce et ne diffèrent qu'au point de vue de la race.

Si ces unions sont difficiles, peu ou point fécondes, si la fécondité disparaît chez les descendants des premiers produits obtenus, s'il se manifeste chez eux des phénomènes de retour ou de variation désordonnée, nous pouvons affirmer que les deux groupes constituent deux espèces distinctes. N'oublions pas que Darwin lui-même a accepté ces deux règles comme étant la conséquence de sa belle étude sur les races de pigeons.

3" Embrassons maintenant par la pensée l'ensemble des individus et des races qui constituent une espèce quelconque. Cet ensemble se décompose toujours en familles provenant d'un père et d'une mère. Remontons en arrière jusqu'à l'apparition de cette espèce à la surface du globe. A chaque génération le nombre des familles décroît, et nous arrivons ainsi à concevoir pour terme initial une paire primitive unique.

Cette paire primitive unique a-t-elle vraiment existé? Y en a-t-il eu au contraire plusieurs ? La science ne peut rien pour résoudre cette alternative et par conséquent nous n'avons rien soit à affirmer, soit à nier à ce sujet. Tout ce (ju'elle peut dire, c'est que tout est comme si les espèces animales et végétales, à leur apparition sur le globe, n'avaient été représentées d'abord que par un père et iine mère. Ainsi se trouvent justifiés les termes de ma définition.

§ V. De l'origine des espèces. La géologie nous enseigne que le globe terrestre, avant de présenter l'aspect que nous lui connaissons ou tout autre aspect analogue, était à l'état de fusion ignée. Par conséquent, aucun être organisé ne pouvait alors exister à sa surface ; par conséquent aussi il y a eu un moment où ces êtres organisés ont apparu pour la première fois sur notre terre. Quelle cause assigner à leur apparition?

Jusqu'à ce jour la science ne peut répondre à cette question. Les Anciens avaient cru à la généiation spontanée, et l'on sait que cette hypothèse a compté dans les temps modernes d'illustres partisans. Mais à peine est-il nécessaire de rappeler que les expériences de Scliwan, de Henle, reprises avec tant d'habileté et de persévérance par M. Pasteur et confirmées par une fuule d'autres expérimentateurs, ont éloigné tous les esprits sérieux de cette théorie. Darwin luimême, malgré l'intérêt évident qu'il aurait eu à admettre la génération spon-

tanée, a franchement reconnu que cette hypothèse était en contradiction avec les faits ac(|uis. Sans vouloir en quoi que ce soit préjuger de l'avenir, sans prétendre déclarer absolument insoluble le problème de l'apparition de la vie à la surface du globe, nous devons donc reconnaître que, dans l'état actuel des choses, ce problème est au-dessus du savoir humain.

Quelle que soit la cause qui a donné lieu à l'apparition première des êtres vivants, pouvons-nous du moins nous rendre compte de la succession des faunes, des flores révélées par la paléontologie, et du nombre immense de formes spécifiques appartenant à chacune d'elles? Celte question se confond avec la précédente ou bien en est parfaitement distincte selon le point de vue où l'on se place, et les réponses que l'on y a faites sont nombreuses. Malheureusement, aucune n'est acceptable pour quicon(iue se refuse à sortir du terrain exclusivement scientilique et apporte dans l'examen de ces problèmes un esprit de critique impartiale, aussi éloigné des spéculations philosophiques que des aflirmations Ihéologiques. Quoi qu'il puisse en coûter à notre orgueil et à notre désir d'cxpli{{uer tous les phénomènes, il faut le reconnaître : nous n'en savons pas plus sur l'origine des espèces (|ue sur la première apparition des êtres vivants en général.

La difficulté du problème explique le grand nombre d'hypothèses invoquées pour le résoudre. Je ne compte pas parmi elles les récils divers qui se rattachent d'une manière quelconque à des dogmes religieux. 11 est évident que. dès qu'on invoque l'intervention directe de la Divinité, on n'est plus sur le terrain dont le savant ne doit jamais sortir. Nous n'avons donc pas à nous préoccuper ici de savoir si la création a été unique, comme le voulait Blainville, d'accord en cela avec le dogme généralement reçu, ou multiple, comme le pensait Agassiz, comme paraissent l'admettre aujourd'hui quelques théologiens.

Nous n'avons pas non plus à nous arrêter à certaines opinions dont les auteurs semblent avoir voulu exprimer le fait sous une nouvelle forme plutôt qu'en donner une explication pro[)rem9nt dite. Quand MM. Pictet, d'Archiac, etc., parlent d'une force créatrice s'exerçant à certaines époques, sans dire ce qu'est cette force ni comment elle agit, ils n'invoquent en réalité qu'une inconnue, une x; et ce n'est pas à l'aide d'une x qu'on résout un problème quelconque. Ce sont des quantités connues qui permettent seules d'en déterminer la valeur; et ici ces quantités connues devraient être représentées par des faits précis, i|ui nous manquent.

11 en est autrement des théories qui rattachent l'apparition et la succession des êtres à des causes secondes, et en particulier à des phénomènes de tra7isformation ; qui voient dans toutes les flores, dans toutes les faunes, de simples modifications d'une flore ou d'une faune antérieures, et dans toutes les espèces autant de filles directes ou indirectes de celles qui les ont précédées. Ici du moins, quelles que soit nt les modifications que subit la donnée générale, et quelque différentes que soient au fond les doctrines qu'on a souvent confondues à tort, on doit reconnaître qu'il y a une tentative réelle d'explication scientifique.

Ces théories, du reste, ne sont rien moins que nouvelles. Trois à quatre siècles avant notre ère, Empédocle et Anaximandre avaient admis que les êtres inférieurs étaient nés, d'abord par une véritable génération spontanée, du mélange de la terre et de l'eau ; que tous les êtres supérieurs et l'homme lui-même ne sont que les descendants directs de ces premières ébauches, graduellement perfectionnées de générations en générations. La question d'origine première et

celle de la caractérisation se trouvaient ainsi résolues en même temps. A peine est-il ne'cessaire de faire remarquer que, sans rien ajouter à la conception des deux philosophes grecs, on rendrait également compte de toutes les découvertes modernes dues à la paléontologie.

Ces idées générales, que le savoir imparfait de l'antiquité ne permettait guère de préciser, ont été reproduites de nos jours et ont revêtu de plus en plus, comme il fallait s'y attendre, le cachet des temps modernes. De là est né un ensemble de doctrines n'ayant guère de commun que la croyance à la transformation des espèces et (jue l'on a désigné par le nom de transformisme. Bien des hommes, même distingués par leur savoir, se disent aujourd'hui /m?is/'or??a's<es, sans rien préciser. Ils ne se doutent pas que sous cette dénomination générale se cachent des théories absolument inconciliables, et par conséquent qu'en s'cxprimaiit comme ils le font ils tiennent un langage aussi peu scientifique que possible. C'est ce qu'il est facile de démontrer.

Biiffon peut être regardé à certains égards comme un des pères du transformisme moderne. 11 est vrai qu'il n'entra que momentanément dans cette voie pour l'abandonner bientôt et pour toujours. Dans la seconde période de sou évolution scientifique, après avoir cru d'abord à YinvariahiUté absolue des espèces, il en admit la transmutation. Il regarda les groupes composés d'espèces plus ou moins voisines (les genres linnéens ou les familles naturelles des naturalistes actuels) comme ayant eu une souche principale commune, de laquelle « seraient sorties des tiges différentes et d'autant plus nombreuses que « les individus dans chaque espèce sont plus petits et plus féconds, m II fit l'application de ces vues générales aux grands chats de l'ancien et du nouveau monde, disant qu'on pourrait croire que « ces animaux ont une origine commune. » Mais bientôt, ramené par l'étude à une doctrine plus vraie, il reconnut que, si les espèces sont variables, elles ne sont pas transmutahles, et joignit à l'idée bien nette de l'espèce la notion non moins précise de la race. C'est ainsi que le génie se corrige et arrive à la vérité par ses erreurs mêmes.

Tout en admettant la dérivation et en l'attribuant d'une manière générale aux conditions d'existence subies par les espèces primitives, Buffon n'a pas recherché les conditions d'un phénomène qu'il cessa bientôt de considérer comme une réalité. Il n'en a donné aucune théorie. Ses successeurs sont allés plus loin. Plusieurs se sont efforcés de découvrir les causes immédiates de la transmutation et de préciser plus ou moins leur mode d'action. De là sont nées deux écoles très-distinctes. L'une croit à la transmutation brusque, l'autre à la transmutation progressive et lente. Je ne crois pas nécessaire d'insister sur les différences radicales qui séparent ces deux sortes de conceptions.

1" Transformation brusque. Les partisans de la transformation brusque sont généralement très-incomplets dans leurs explications. Ils ne montrent jamais la cause prochaine du phénomène et semblent toujours s'en remettre au hasard, à Y accident, pour rendre compte de son apparition. Geoffroy-Saint - Hilaire, qui acceptait la transformation directe du'reptile en oiseau, ajoutait que le fait ne pouvait se produire que pendant le développement embryonnaire. Owen se contente d'admettre chez les êtres organisés une tendance innée à varier, qui se manifeste au bout d'un temps donné et engendre de nouvelles espèces.

M. Gubler a le premier indiqué, comme pouvant donner naissance à une théorie nouvelle de la production des espèces, les découvertes récentes de la

généagenèse. Kolliker a développé cotte idée du savant médecin fiançais. II a pris ces phénomènes pour point de départ et supposé qu'une forme embryonnaire ou transitoire, fixée par une cause quelconque, pouvait donner subitement naissance à des êtres séparés de leurs parents par des caractères d'espèce, de genre, d'ordre ou de classe. Un moment Kolliker a pu croire que l'expérience justifierait celte conception. Ilscckel avait annoncé que les Cunina dérivent directement et par bourgeonnement des Génjonies. Or les premières apparticiment à un type de Méduses dont les organes rayonnants sont au nombre de huit ou d'un multiple de huit, tandis qu'ils sont au nombre de six ou d'un multiple de six dans les secondes. Si l'observation de Ilaîckel avait été confirmée, on aurait eu là un exemple de dérivation brusque. Mais le savant allemand s'était mépris dans ses observations. Stcenstrup a montré d'une manière irrécusable que les Cunina ne sont que les parasites et non les produits des Géryonies.

Les idées de Gubler et de Kolliker ont été reprises et systématisées par M. Naudin, l'éminent botaniste. Toutes les espèces végétales ou animales remontent, selon lui, à un blaslème primordial, qui s'est progressivement différencié par des procédés dont la métamorphose des Insectes et surtout les phénomènes généagénétiques des Méduses et autres animaux marins présentent encore des exemples. Toutes les espèces et l'homme lui-même sont passés par un état larvaire. Arrivées à leur forme définitive, elles conservent encore un reste de variabilité qui leur permet de donner naissance à des races, mais elles ne peuvent plus enfanter de nouvelles es/)èces. M. Naudin ne cite d'ailleurs aucun fait de transmutation.

Ainsi, jusqu'à ce jour aucune théorie reposant sur la donnée des transformations brusques ne peut invoquer en sa faveur un seul fait d'expérience ou d'observation. Ajoutons que l'hypothèse de Kolliker, puis celles de Geoffroy-Saint- Hilaire, d'Owenou de M. Naudin, ne satisfont pas l'esprit désireux de pénétrer les mystères du monde organique. Il ne suffit pas en effet d'expliquer bien ou mal la variété des formes spécifiques. Il faut en outre montrer comment et pourquoi ces formes se sont coordonnées, aussi bien dans le temps que dans l'espace, comment et pourquoi les grands types apparus au début se sont conservés à travers toutes les révolutions de la nature inanimée, comment et pourquoi, tandis que tout change autour d'eux, les règnes animal et végétal ont si bien conservé la même physionomie générale que toutes les découvertes de la paléontologie n'ont pas ajouté une seule classe de plus aux cadres tracés d'après les faunes et les flores actuelles. C'est là incontestablement un des plus grands, des plus remarquables côtés de la question générale, et pas une des hypothèses fondées sur la transformation brusque ne permet de l'aborder.

2" Transformation lente et progressive. Il en est autrement des théories fondées sur la transformation progressive des types primitifs. A vrai dire, celles-ci seules présentent les caractères d'une doctrine scientifique. Lamarck, au commencement de ce siècle, et Darwin, de nos jours, ont été les représentants les pluséminents de cet ordre d'idées, et leurs conceptions, quoique fort différentes à certains égards, présentent au fond des rapports importants et nombreux.

Théorie de Lamarck. Lamarck admet la génération spontanée; il la regarde comme agissant sans cesse, aujourd'hui aussi bien qu'autrefois, et créant constamment une sorte de fonds commun où. la nature puise pour engendrer des espèces nouvelles animales ou végétales. Les proto-organismes sont le produit de l'action des forces physico-chimiques agissant sur la matière inorganique.

Une lois créés, ces êtres élémentaires se perfectionnent très-lentement, mais (l'une manière continue, en vertu de quatre lois fondamentales auxquelles la nature elle-même est tenue d'oliéir et qu'il est bon de rappeler ici, tout en changeant l'ordre dans lequel elles sont formulées par l'auteur.

Première loi. La vie, résultante de toutes les forces naturelles appliquée aux êtres organisés, « tend continuellement à accroître le volume de tout corps « qui la possède et à étendre les dimensions de ses parties jusqu'à un terme « qu'elle amène elle-même. » Ce terme est la mort, suite naturelle de la vie.

S'' loi. « Tout ce qui a été acquis, tracé ou changé dans l'organisme des « individus pendant le cours de leur vie, est conservé par la génération et « transmis aux nouveaux individus qui proviennent de ceux qui ont éprouvé « ces changements. » Cette loi peut être regardée comme le fondement essentiel de la doctrine do Lamarck. Elle rend compte des modifications successives; elle entraîne d'ailleurs comme conséquence la nécessité d'un temps très-long pour réaliser des modifications vraiment appréciables. Nous verrons Darwin reproduire exactement les mêmes idées.

3'' loi. « La production d'un nouvel organe dans un corps animal résulte « d'un nouveau besoin qui continue à se faire sentir et d'un nouveau mouve- « ment que ce besoin fait naître et entretient. » Ici Lamarck cherche à préciser la cause seconde des transformations et on voit qu'il cherche cette cause dan?: Vindividu lui-même.

4"^ loi. « Le développement et la force d'action des organes sont constam- « ment en raison de l'emploi de ces organes. » Nous trouverons ici le procédé mis en œuvre par la nature, selon Lamarck, pour produire les modifications organiques et par suite les transformations. Ce procédé, c'est Yhnbitude de certains actes dont la répétition finit par produire d'abord Y apparition, puis le développement d'organes nouveaux.

Vhabitîide joue un rôle prépondérant dans la théorie de Lamarck pour expliquer les modifications organiques chez les animaux. On comprend que le hardi théoricien ne pouvait l'invoquer dans l'application de ses idées aux végétaux. Chez ces derniers les transformations s'accomplissent, dit-il, « gnàce à la (( supériorité que certains mouvements vitaux peuvent prendre sur les autres (( sous l'influence des changements de circonstances. » On voit que c'est encore une sorte d'habitude imposée par le milieu.

En résumé d'ailleurs, et surtout quand il s'agit des animaux, les causes des changements subis par un être vivant sont tout intérieures et individuelles. C'est l'organisme qui agit sur lui-même, volontairement ou involontairement. Le monde extérieur, le milieu, n'intervient que pour déterminer les actes ou les phénomènes causes immédiates de toutes les modifications. Si les escargots et les limaces ont des tentacules, c'est que ces animaux « ont éprouvé le besoin « de palper les corps qui sont devant eux. Ils ont fait des efforts pour toucher « ces corps avec quelques-uns des points antérieurs de leur tête et y ont « envoyé à tout moment des masses de fluide nerveux, de sucs nourriciers, Il> « ont étendu ainsi les nerfs qui s'y rendent. » Ainsi ont pris naissance les tentacules.

Une des conséquences du système de Lamarck était de substituer la notion de jjarenfe à celle d'affinité. Il rendait compte ainsi des rapports de diverses forces qui unissant les êtres entre eux, soit dans le temps, soit dans l'espace, à la condition toutefois que les variations fussent renfermées dans certaines

ESPKCE. 5î

limites. Mais pour Lamarck ces limites existent. La nature et ses lois ne fonctionnent, flit-i!, que sous l'empire de lois plus hautes établies par le Créateur. Pour lui « la nalitre n'est en quelque sorte qu'un intermédiaire entre Died et les parties de l'univers physique pour l'exécution de la volonté divine. » Tel est le langage du savant tant de fois signalé comme athée ! Et il y revient à plusieurs reprises. Mais, par cela même, il quitte le terrain exclusivement scientifique et fait dépendre de toute autre chose que de l'observation et de l'expérience quelques-uns des résultats les plus importants de sa doctrine, tels que le maintien des types fondamentaux et la persistance des grands cadres zoologiques ou botaniques. 11 se place donc en dehors du champ que ne doit jamais quitter l'homme de science, et je n'ai pas à le suivre sur le terrain qu'il a abordé.

Quoi qu'il en soit, Lamarck a dressé à deux reprises le tableau généalogique du règne animal, auquel il donne pour point de départ les Infusoires et les vers intestinaux, supposés également engendrés par génération sjiontanée. Il est inutile d'insister aujourd'hui sur ces erreurs de fait, qui s'expliquent par l'état de la science dans les premières années de notre siècle. Quant aux rapprochements indiqués par l'auteur, ils sont généralement justes, surtout si l'on se reporte à l'époque où" il écrivait.

C'est par des transformations successives, s'accomplissanl avec une lenteur telle que nous ne pouvons les constater, que Lamarck l'ait descendre les êtres actuels de leurs premiers ancêtres. Ces êtres sont eux-mêmes en voie de transformation. A proprement parler, dit-il, « la nature ne nous offre d'une manière « absolue que des individus qui se succèdent les uns aux autres : les espèces « n'ont qu'une constance relative et ne sont invariables que temporairement. » En d'autres termes, l'espèce et la race ne sont au fond que la même chose; les races sont des espèces en voie de formation, et les espèces sont des races qui se sont isolées physiologiquement. Nous retrouverons tout ce fond d'idées dans la doctrine de Darwin.

dariinnhme. En France M. Naudin, en Angleterre Darwin et Wallace, semblent avoir été conduits presque à la même époque à reprendre en la perfectionnant la théorie de Lamarck. Tous trois sont partis de la même idée fondamentale. La priorité de la publication appartient incontestablement à notre compatriote (18.j2). Mais M. Naudin s'était borné à des indications générales, et depuis il a abandonné cette théorie pour celle que j'ai indiquée tout à l'heure. Wallace s'en est longtemps tenu au mémoire communiqué à la Société Linnéenne de Londres en même temps que les premiers écrits de Darwin (1858). Ce dernier, par la persistance avec laquelle il a poursuivi les déductions de ses premiers princ'pes, par les développemennts qu'il a donnés à la doctrine, a justement mérité qu'elle portât son nom. On sait quel bruit s'est fait autour du darwinisme et à quel nombre immense de publications de tout genre a donné lieu le petit volume intitulé : De l'origine des espèces. On comprend que je ne saurais aborder ici l'examen de toute celte littérature spéciale, d'autant plus que parmi les disciples de Darwin il en est plus d'un qui s'est écarté à droite et à gauche de la voie tracée par le maître. J'en signalerai seulement les points les plus importants.

La donnée fondamentale du darwinisme est la même que celle de la doctrine de Lamarck. Pour le savant anglais comme pour le naturaliste français tout repose sur la transformation ou mieux la transmutation possible des espèces. Pour tous les deux les formes animales et végétales actuelles descendent d'un

petit nombre de types primitifs ou plutôt, dit Darwin, d'un prototype premier possédant l'organisalion à son degré le plus rudimentaire. Sans le dire jamais expressément, Darwin accepte d'ailleurs les lois pliysiologiqucs de Lamarck et insiste à diverses reprises, comme le savant français, sur le rôle de l'hérédité, sur la lenteur dos modifications, sur le temps énorme nécessaire pour que ces modifications deviennent appréciables. Au fond, par conséquent, la doctrine est la même. Mais le savant anglais l'a débarrassée des forces quasi-mystérieuses (jui étaient pour Lamarck les agents immédiats de la transformation. Il n'est pl^js question chez lui de lois imposées par le Créateur à la Nature, pas plus que de fluides subtils ni d'influence nerveuse. Ce n'est plus l'être qui se modifie lui-même en vertu d'habitudes résultant de ses désirs ou de sa volante'. C'est au monde extérieur, aux actions générales seules, que Darwin demande la solution du problème des espèces. Il n'invoque, pour expliquer les modifications grandes ou petites, que deux phénomènes constants, journaliers, et dont chacun peut constater la réalité, savoir : la lutte pour l'existence et la sélection naturelle. Par là il est bien supérieur à son illustre prédécesseur. En outre, faisant une application nouvelle des principes formulés par Et. Geoffroy au sujet du balancement des organes, par Cuvier sur les harmonies organiques, il en tire ses lois de compensation, d'économie de croissance, de corrélations de croissances. Il les conflrme par un grand nombre d'observations dont plusieurs lui appartiennent en propre et donne ainsi à son œuvre un cachet scientifique tout nouveau.

La lutte pour l'existence est l'effort que fait tout être vivant pour prendre et pour conserver sa place au soleil, en dépit de tous les efforts contraires. Elle s'accuse et se mesure, nous dit Darwin, par le rapport existant entre le chiffre des naissances et celui des êtres vivants. Même les espèces les moins prolifiques, si elles se multipliaient sans pertes, envahiraient rapidement le monde entier. Mais elles trouvent sur leur route d'autres espèces qui leur disputent le terrain ; elles ont aussi à se défendre contre les conditions que leur fait le monde physique; la plupart de leurs représentants, l'immense majorité dans un grand nombre de cas, succombent dans cette lutte acharnée et incessante. Or on ne saurait admettre que tous les survivants doivent leur conservation à une suite de hasards heureux. S'ils ont triomphé, c'est qu'ils étaient mieux doués que leurs frères. La lutte pour l'existence a donc pour résultat d'éliminer tous les individus inférieurs à n'importe quel titre, de conserver ceux qui possèdent une supériorité relative quelconque. C'est cette sorte de triage, résultant de la seule force des choses, qui constitue pour Darwin la sélection naturelle.

Ici intervient la loi d'accumulation des différences par voie d'hérédité, loi que Darwin proclame aussi haut que Lamarck. Chaque descendant hérite de tout ce qui a permis ù ses ancêtres de résister à la grande lutte ; à chaque génération ceux-là seuls survivent qui possèdent au plus haut degré les qualités nécessaires. Celles-ci grandissent d'autant. L'être continuant à marcher dans la même voie s'écarte de plus en plus du type premier. C'est là ce que l'auteur appelle la loi de divergence des caractères. On voit qu'elle n'est que la conséquence logique et pour ainsi dire nécessaire de la lutte pour l'existence et de la sélection. Ainsi prennent naissance d'abord les variétés, puis les races, puis les espèces.

On voit que, dans cette manière de concevoir l'enchaînement des causes et des effets, tout être, une fois engagé dans une voie, ne peut plus en sortir et y

entraîne tous ses descendants. Ceux-ci modifieront, il est vrai, les traits de leur premier aïeul, mais ils en porteront ne'cessairement le cachet. Cette loi de caractérisation permanente, conséquence elle-même de ce qui précède, est une des plus importantes par ses applications. C'est elle en effet qui explique l'apparition des types généraux et les rapports existant entre les types secondaires, tertiaires, etc., se rattachant à chacun d'eux. C'est elle qui, en remontant par la pensée au prototype de Dar^\in, permet de se ligurer la création organique entière comme un arbre immense se développant à travers les âges, perdant de temps à autre quehjues rameaux, quelques ramuscules, mais les remplaçant sans cesse par des pousses nouvelles et de |)lus en plus vigoureuses et belles.

Pour qui accepte les idées de Darwin, et avant tout sa donnée fondamentale, l'étude des deux règnes organiques devient l'étude de l'arbre généalogique commun à tous les êtres vivants. Comme dans la théorie de Lamarck la notion de parenté remplace celle iVaffinité. En outre, grâce aux développements que Darwin a tirés de l'idée première, on se rend compte des rapports divers que les naturalistes désignent par les mots d'a7ialogies^ de termes correspondants, de types aberrants, de types de transition, de parallélisme des faunes et des flores; on comprend sans grandes difficultés l'existence des centres de création, on expliiiue la distribution géoçjraphique des animaux et des plantes dans le passé, dans le présent; on peut jus({u'à un certain point prévoir l'avenir. Aussi Darwin termine-t-il son livre en jetant un coup d'œil, à la fois poétique et vrai à son point de vue, sur les merveilles que promet aux races futures cette évolution sans fin; et ses disciples, partageant son enthousiasme, ont décerné au darwinisme le titre de Doctrine du progrès.

Quelque succinct et incomplet à certains égards que soit ce résumé du darwinisme, il fera comprendre, j'espère, tout ce que cette doctrine a de séduisant. Elle part de deux faits incontestables et que des préventions, que je ne m'explique pas, ont pu seules faire mettre en doute. Au début, elle procède avec une prudence, plus apparente que réelle, il est vrai, mais qui inspire la confiance. L'esprit se laisse facilement entraîner par cet enchaînement de conséquences et de déductions appuyées sur un savoir très-grand et très-réel ; il est comme ébloui par les clartés qu'une intelligence à la fois enthousiaste et calme semble jeter sur l'histoire entière de l'univers ; il se sent rassuré dans ses premiers doutes par la bonne foi parfaite du savant, qui n'hésite jamais à signaler les faits dont ses adversaires peuvent se prévaloir. Je comprends donc bien la séduction exercée par le darwinisme, en dehors même des causes parfaitement étrangères à la science qui lui ont fait un succès populaire et bruyant. Mais je ne puis me rattacher à une doctrine qui n'arrive à expliquer certains faits qu'à la condition d'en méconnaître de [ilus importants encore et qui fonde ses prétendus progrès sur l'oubli de vérités scientifiques acquises, fondamentales et mille fois confirmées.

Écartons d'abord une fin de non-reeevoir que certains darwinistes ardents opposent à quiconque combat leurs idées. C'est, disent-ils, uniquement par préjugé religieux et parce que la doctrine du savant anglais est en désaccord nécessaire avec les traditions bibliques, parce qu'elle affranchit la raison humaine et ramène la création vivante à n'être plus qu'un produit des lorces physico-chimiques, que certains naturalistes refusent de l'accepter. Toutes ces assertions sont inexactes. Nous connaissons des savants qui ont toujours fait profession d'être profondément croyants, qui sont des chrétiens, des catlioliques conj)icT. E.\c. XXX YI. 5

vaincus, et qui n'en ont pas moins adopté la doctrine darwinisle. Je pourrais nommer ici bien des hommes éminents, mais, pour ne parler que des morts, je citerai seulement d'Omalius d'IIalloy, l'illustre géologue, qui invoque précisément ses convictions religieuses à l'appui de ses croyances darwinistes, et le n. P. Bellinck, à la fois membre de l'Académie de Bruxelles et professeur au collège des Jésuites de Namur, qui va jusqu'à admettre que le corps même de l'homme a pu subir des modifications.

C'est qu'en effet la prétendue incompatibilité dont on parle n'existe pas. Darwin pas plus que Lamarck n'a eu la prétention de supprimer le Créateur. 11 est très-explicite sur ce point, au moins dans ses premières éditions. Il a voulu seulement expliquer la création vivante par les causes secondes, à peu près comme les géologues ont expliqué par des causes de même nature le passé et le présent du monde inorganique. Quand les causes lui font défaut, en dehors de ce qui relève de ses hypotlièses, il n'hésite pas à le reconnaître. Aussi déclaie-t-il ne pas accepter la génération spontanée, qui aurait si bien complété sa doctrine. Il pose l'existence de ses types primitifs ou de son prototype comme un l'ait primordial encore inexpliqué. On lui a même fait un reproche de celte réserve. C'est au contraire une preuve de grande sagesse et de bonne ibi. 11 évite ainsi de se mettre dès le début en opposition avec la science sérieuse de nos jours.

On comprend d'ailleurs que nous ne saurions suivre ici les darwinistes et les antidarwinistes dans les luttes qu'ils se livrent sur le terrain de la théologie et (le la philosophie. Pour nous il s'agit d'une question purement scientihque, et c'est uniquement au nom de la science que nous repoussons la doctrine du savant anglais, malgré tout ce qu'elle a de séduisant.

Faisons à ce sujet une première remarque : c'est que la séduction diminue rapidement à mesure que l'on étudie un peu de près les développements donnés par l'auteur. On reconnaît peu à peu que cette doctrine, qui au premier abord semble tout expliquer, ne rend en définitive compte à peu près de rien. En effet, la sélection telle que l'entend Darwin repose tout entière sur Vexistence chez certains individus d'un ou plusieurs caractères qui lui sont utiles dans la lutte universelle. La première cliose à faire était donc d'expliquer comment un caractère nouveau pouvait prendre naissance. Si l'on réfléchit à la distance qui sépare au point de vue organique le prototype hypothétique de ses descendants les plus perfectionnés, on comprendra l'importance de la question. Or, Darwin déclare hautement et à diverses reprises ne pouvoir la résoudre. Je me borne à (.'iter ce passage : « Comment ont pu s'opérer les premiers pas vers la diflerenciation et la localisation des organes pour des fonctions de plus en plus spéciales, je ne saurais résoudre complètement ce problème. D'ailleurs, comme nous n'avons aucun fait qui puisse nous guider dans la recherche d'une solution, on peut regarder toute spéculation sur ce sujet comme vaine et sans base. » Ailleurs il déclare ne pouvoir rendre compte de l'apparition d'un organe vraiment nouveau quelconque.

Lui-même du reste n'a pas compris toute la portée de ces aveux. En dépit de son entière bonne foi, il ne pouvait échapper complètement à l'espèce d'enivrement qui saisit les inventeurs à l'aspect de leur œuvre et leur en cache les côtés laibles. Par exemple, il reconnaît fort bien que la sélection ne peut expliquer comment un nerf devient sensible à l'action de la lumière. « C'est un problème, dit-il, qui nous importe aussi peu que celui de l'origine première de la vie. »

C'est, on en conviendra, faire assez bon marché des difficullés. Mais, ce point de départ admis, il croit que la sélection rend compte de l'organisation si variée, si complexe, que présentent les yeux dans l'ensemble des animaux. Ceci est évidemment une erreur de jugement, même en se plaçante son point de vue.

En ei'let, le perfectionnement de l'œil ré>uUe avant tout de l'adjonction de parties nouvelles, et la sélection est tout aussi incapable de détujminer leur apparition qu'elle l'est de modifier les propriétés sensilives d'un nerf. La sélection pouvait développer le nerf devenu sensible à la lumière, en étendre, en épanouir l'extrémité et la transformer en une sorte de rétine. Elle ne pouvait faire naître ni le cristallin ni l'iris ; elle ne pouvait pas inènn' provoquer l'apparition du premier f.rain de ces pigments colorés que l'on trouve dans les yeux les plus rudimentaires.

On l'oublie trop souvent, et Darwin lui-même l'a oublié ici et ailleurs; la sélection repose tout entière sur Vutililé dont un organe, une faculté, un instinct, uu caractère quelconque, peuvent être pour ïindividu qui les possède. Mais pour pouvoir être utiles il faut évidemment que cet organe, cette faculté, cet instinct, etc., existent, au moins en rudiment. La sélection ne peut donc rien produire; elle ne peut que modifier. Par conséquent, il faut chercher ailleurs que dans la sélection les causes de l'apparition de tous les organes, de toutes les facultés, de tous les instincts qui séparent les animaux les plus infélieurs des plus élevés, depuis le premier cil vibratile d'un infusoire jusqu'à l'organisme d'un mammifère ou d'un oiseau, depuis la vie presque exclusivement végétative de l'éponge jusqu'aux facultés les plus élevées de l'homme.

A quelle cause Darwin a-t-il rattaché ces apparitions premières qui seules ont permis à la sélection de s'exercer? Ici il faut encore le citer lui-même. « Quelques-uns, dit-il, se sont imaginés que la sélection naturelle produisait la « variabilité, tandis qu'elle implique seulement la conservation des variations « accidentellement produites, quand elles sont avantageuses aux individus dans « les conditions où ils se trouvent placés )>. On retrouve des déclarations analogues dans plusieurs autres passages des divers écrits de Darwin. Partout il ne trouve à invoquer que Vaccident, le hasard. L'accident, le hasard, en d'autres termes, Vinconnu, dominent donc toutes ces lois de la sélection naturelle à l'aide desquelles on croit tout expliquer.

Mais, on vient de le voir, telle n'est pas la prétention de Darwin, et on ne saurait sans injustice le rendre responsable des exagérations de ceux qui se disent ses disciples. Prenons donc sa doctrine avec les limites posées par l'auleur lui-même.

Dans cette doctrine, comme dans celle de Lamarck, toute espèce nouvelle se détache d'une espèce préexistante. Elle apparaît sous la forme d'une variété, tellement semblable encore à l'espèce souche, qu'on ne pourrait la distinguer. Mais, grâce à Y action de {'hérédité, les différences s'accumulent et la variété se caractérise. Elle a des descendants qui lui ressemblent, et cette suite d'individus constitue une race. Mais, les différences croissant, la race se transforme en espèce, d'abord morphologiquement, puis plujsiologiquement. Gomme Lamarck, comme M. Naudin, Darwin s'appuie sur l'histoire de nos espèces domestiques, sur les moyens employés par les éleveurs pour utiliser des caractères exceptionnels apparus chez quelque individu, pour créer et caractériser progressivement une race nouvelle.

On voit que chez l'auteur anglais, comme chez les deux naturalistes français.

Vespèce n'est qu'un dc'iivé de la race, un simple degré en plus dans la différenciation des termes dune série ininterrompue. Là est l'erreur fondamentale de toutes ces doctrines. Je crois avoir montré dans le chapitre précédent que la race et l'espèce sont deux choses fort différentes. De l'accord unanime de tous les naturalistes, de Darwin et de Lamarck eux-mêmes, il résulte que la race dérive de l'espèce. Pour admettre qu'à son tour l'espèce peut dériver de la race il faudrait certes, des preuves bien irréfutables, et l'on n'a pu encore invoquer un seul fait en faveur de cette conclusion.

Certes, celui qui restera sur le terrain de la morphologie pourra facilement invoquer des apparences. J'ai rappelé précédemment, je dirai plus tard avec de nouveaux détails, combien les races d'une même espèce peuvent différer les unes des autres et de la souche commune. Pour qui s'en tient à l'étude des formes, des caractères extérieurs, le nombre des espèces se trouve étrangement accru. Mais nous avons vu qu'il faut aller au delà et s'adresser à la physiologie. Darwin lui-même déclare que, si l'on ne connaissait pas l'origine des moutons Ancon et Mauchamp, bien des naturalistes en formeraient deux espèces. Oui, si ces naturalistes avaient été des morphologistes purs; non, s'ils avaient été physiologistes, car le croisement de ces deux formes avec le mouton ordinaire présente les caractères du métissage et non pas ceux de l'hybridation. A plus forte raison en est-il de même du bœuf gnalo et du bœuf ordinaire.

Huxley, l'éminent et dévoué défenseur de Darwin, a bien compris que là était le côté faible de toute théorie tendant à confondre l'espèce et la race. Tout en mppelaat les cotés séduisants du darwinisme, tout en exagérant les inéi ites de celle conception, il ne peut s'empêcher de conclure par ces mots bien significatifs sous sa plume : « J'adopte la théorie de Darwhi sous la réserve qu'on fournira la preuve que des espèces physiologiques peuvent être produites par le croisement sélectif. »

Cette réserve est certainement des plus graves. En la faisant Huxley savait bien que pas un seul fait ne répond à son desideratum et que l'on ne peut pas considérer YAHgilops speltœformis comme une espèce physiologique. 11 faudrait en effet que cette race hybride non-seulement pût s'entretenir seule et en liberté, ce qui n'est pas, mais encore qu'elle montrât à se croiser avec ses souches parentes au moins autant de difficulté que celles-ci en manifestent l'une envers l'autre, ce qui n'est pas non plus.

Toutefois l'objection de Huxley n'est pas la plus sérieuse que l'on puisse opposer à Darwin. S'il est impossible de montrer une espèce physiologique résultant du croisement, il l'est tout autant de faire voir qu'il est venu un moment où deux races, jusque-la fécondes entre elles, ont perdu la faculté de se croiser et se sont séparées plujsiologiquement. Là est le vrai desideratum, et Darwin lui-même reconnaît qu'il n'a pu en trouver un seul exemple soit chez les animaux, soit chez les végétaux.

Mais, répondent Darwin, Lamarck, M. iNaudinet leurs disciples : « la nature esL plus puissante que l'homme. » Elle dispose du temps et peut réaliser ce que notre courte existence ne permet pas de produire. Cette assertion tant de fois répétée repose sur une confusion qui m'a toujours surpris. Sans doute la uatuie est plus puissante que l'homme dans un certain ordre de faits, mais à son tour l'homme a son domaine oiî il règne en maître. Jamais les forces naturelles ne feront naître une œuvre d'art ou d'industrie; jamais elle ne prépareront et ne conserveront un atonie de potassium ou de sodium. Même dans le monde inor-

ganiqne le pouvoir de la nature est limité par l'essence et le mode d'action des forces qu'elle met en jeu. Celles-ci agissant constamment et toutes à la fois, tout effet naturel est le produit nécessaire de la résultante totale de ces forces. L'homme l'ait varier cette résultante. Tantôt il diri;j,c ces forces et substitue la régularilé à l'irrégularité naturelle ; tantôt il les oppose les unes aux autres, neutralisant celles (|ui sont en désaccord avec sa volonté, activant celles qui répondent à ses desseins. Et voilà comment il obtient des résultats absolument incompatibles avec le libre jeu des forces naturelles, quelle que soit leur puissance et quelque temps qu'on leur accorde.

Ce qui est vrai du monde inorganique l'est également du monde organique. Voilà pourquoi nos champs, nos jardins fruitiers ou riiaraîchers, nos fermes, nos basses-cours, nos chenils, nos étables, présentent une foide de formes si différentes de celles que l'on trouve dans la nature; voilà pourquoi, taudis que les races naturelles sont assez rares et assez peu distinctes pour que bien des naturalistes en aient nié l'existence, les races domestiques sont multipliées au point que nous savons tous; pourquoi elles sont tellement différentes les unes des autres que la physiologie seule peut nous éclairer sur leur vraie nature et nous empêcher de prendre plusieurs d'entre elles pour des espèces distinctes.

En fait de modifications morphologiques des êtres vivants l'homme s'est montré et se montre chaque jour de beaucoup plus puissant que la nature {voij. le mot Races). Mais iln'a altéré que les formes spécifiques; le caractère physiologique (le l'espèce a échappé à sa puissance. Nous venons de voir que Darwin le reconnaît, et lui-même nous en fournit un exem[)le remarquable. Dans son excellent travail sur les pigeons, il a montré que du biset sont sorties au moins cent cinquante races distinctes, tellement différentes que, si on les eût rencontrées duns la nature, on en eût fait quatre à cinq genres distincts. Or Darwin, comme je l'ai déjà rappelé, a accumulé dans un seul individu le sang des cinq races les [dus éloignées, sans que la fécondité en ait été altérée, tandis qu'en croisant n'importe quelle de ces races avec une espèce voisine la fécondité a disparu.

Comment donc les partisans de la transformation lente expliqueront-ils qu'un moment vienne où un individu se sépare physiologiquement de la race à laquelle appartinrent ses ancêtres et devienne la souche d'une espèce nouvelle? Voici la réponse textuelle de Darwin : « Les espèces ne devant pas leur stérilité « mutuelle à l'action accumulatrice de la sélection naturelle, et un grand « nombre de considérations nous montrant qu'elles ne la doivent pas davantage « à un acte de création, nous devons admettre qu'elle a dû naître incidemment « pendant leur lente formation et se trouver liée à quelques moditications in- « connues de leur organisation. »

Je crois inutile d'insister longuement sur ces paroles. Nous avons déjà vu Vaccident invoqué par Darwin comme donnant seul naissance aux caractères nouveaux, à ceux qui différencient les espèces et les types, à ceux qui assurent une supériorité quelconque et déterminent la formation des races; nous le retrouvons ici comme pouvant seul isoler celles-ci et les transformer en espèces. Vaccident, l'inconnu, tels sont donc, de l'aveu de Darwin lui-même, le principe et la fin de la formation de toute espèce nouvelle. La sélection naturelle n'y est pour rien; elle ne peut que façonner des races.

Ce pouvoir, je le lui reconnais pleinement. Dans la nature comme dans nos chenils ou nos étables, la sélection naturelle ou artificielle agit de la même façon. Seulement, entre les mains de l'homme, ce procédé devient /;/ws puissant, ^:xvce

qu'il est dirigé par l'intelligence et qu'en ceci comme en tout le 7nens agitai molem du poëte reste vrai. Mais l'honinic n'a pas pu franchir la barrière qui sépare la race de Vespèce, et, à plus forte raison, la nature, c'est-à-dire la résultante des forces naturelles, est-elle incapable d'atteindre à ce résultat. Voilà ce qu'enseignent l'observation et Vexpérience, et voilà pourquoi je ne puis être darwiniste.

Théories transformides dérivées du darwinisme. Malgré l'étendue qu'il a donnée à quelques-unes de ses publications, Darwin n'a présenté sa doctrine que d'une manière générale et un peu vague. Pour lui, tous les êtres vivants descendent de leur prototype, mais il n'a jamais essayé de montrer, pas même pour le règne animal, comme l'avait fait Lamarck, la fdiation au moins des principaux groupes. Un de ses disciples les plus ardents, Hœckel, a cru pouvoir accomplir cette tâche. Il a dressé l'arbre généalogique de tous les groupes depuis la monère, composés exclusivement de sarcode ou plasma, jusqu'à l'homme lui-même. Mais, par cela même qu'il voulait entrer dans les détails, il s'est heurté à une foule de difficultés, d'impossibilités faciles à prévoir pour quiconque aurait voulu rester fidèle à la science positive. Pour tourner, dissimuler ou cacher ces obstacles, il a dû recourir à une multitude d'hypothèses dont l'accumulation est de nature à frapper tout esprit dégagé des préjugés d'école. Gomme mon appréciation, venant d'un adversaire scientifique, pourrait être suspecte, je crois devoir laisser ici la parole à M. Cari Vogt. Voici comment il s'exprimait, dès 1877, dans un travail publié par la Revue scientifique :

«... On déclare falsifié ce qui ne cadre pas avec un plan dressé d'avance, et « l'on arrive ainsi à des arbres généalogiques qui ressemblent à s'y méprendre « aux ifs si capricieusement taillés dont Le ^ôtre et ses successeurs ornaient « les jardins. En prenant une certaine dose d'hérédité, autant d'adaptation, une « pincée de falsification, et en y ajoutant, comme sirop, quelques notions bien « trouvées sur le monisme philosophique et la loi biogénique fondamentale, on « pourra toujours composer une mixture propre à guérir les plaies béantes de « la phylogénie. »

Le savant professeur de Genève n'en est pas moins, lui aussi, un transformiste convaincu ; mais il a échappé à l'espèce de fanatisme qui caractérise ce qu'on peut appeler Y École orthodoxe de Darwin. Il ne nie jamais un fait démontré; il sait au besoin dire : je ne sais pas. Cette indépendance d'esprit l'a mis de bonne heure en contradiction avec le maître sur plus d'un point, et depuis quelques années il s'en est écarté bien davantage.

Bien que, dans les dernières éditions de son livre Sur Vorigine des espèces, Darwin ait fait une part un peu plus large aux actions de milieu et aux accidents, il n'en maintient pas moins sa doctrine fondamentale qui repose, avonsnous vu, sur la lutte pour Vexistence et la sélection naturelle. Il n'en regarde pas moins le progrès comme la conséquence forcée de ces deux faits généraux. 11 admet bien quelques transformations régressives, quelques cas de recul organique., mais lui-même et surtout ses disciples ne voient là que de rares exceptions.

Pour M. Vogt ces faits sont au contraire très-nombreux. Tenant compte du principe de la division du travail, si bien démontré par Milne Edwards, de la loi du balancement des organes d'Etienne Geoffroy, acceptant comme autant de renseignements vrais les phénomènes émbryogéniques constatés, il apprécie tout autrement que les darwinistes purs les rapports de filiation entre les formes animales

fixées et les formes libres correspondantes. Par exemple, la doctrine du progrès veut que la Méduse, supérieure en organisation au Polype hydraire qui lui donne naissance, soit dérivée de celui-ci. Voyt, partant au contraire de l'observation, voyant que toujours l'œuf de Polype donne naissance à une larve libre, constatant que certaines Méduses se propagent sans passer par la forme hydraire, en conclut que la Méduse a précédé le Polype et que celui-ci n'est qu'une forme dérivée de celle-là par dégradation., par recul organique. A ses yeux le parasitisme, une adaptation trop spéciale , produisent des résultats analogues. Enfin

il pense que tout développement quelque peu exagéré dans une direction donnée est accompagné, sinon de reculs, tout au moins d'arrêts plus ou moins marqués, dans d'autres directions. Tous les zoologistes com|)rendront combien est considérable le rôle que cette manière d'envisager les faits assigne à la dégrad;ition organique, ne fùl-ce que dans la constitution des faunes marines. On voit combien cette conception du savant genevois est en désaccord avec l'idée du progrès continu, incessant, qui serait, selon Darwin et ses disciples, le résultat nécessaire de l'évolution organique.

M. Vogt se sép;ire de Darwin sur deux points bien plus importants. Et d'abord il repousse comme étant contraire aux faits toute [lensée d'un développement monophylétiijuc pour le règne animal. 11 admet l'existence dans le passé de plusieurs souches distinctes ayant engendré des séries d'êtres parfaitement indépendantes. 11 se rencontre ici avec M. Gaudry. Ce savant paléontologiste, malgré des convictions religieuses toujours hautement avouées, n'en est pas moins en France le représentant le plus éminent des doctrines transformistes. Mais, lui aussi, tout en acceptant Darwin comme son chef d'école, a conservé une pleine indépendance d'esprit. Dans un livre spécialement destiné à exposer la filiation dês types animaux, il admet, non pas xin neul enchaînement, mais plusieurs enchaînements d'êtres dont le développement s'est poursuivi d'une manière tout indépendante.

Je ne puis exposer ici toutes les conséquences résultant de ces différences de doctrine, mais, pour en faire sentir l'importance, j'emploierai une image que j'emprunte à Darwin lui-même.

J'ai indiqué plus haut comment ce grand penseur, développant une comparaison déjà mise en usage par M. Naudin, a représenté le développement de la vie sur la terre par un arbre qui a grandi peu à peu, multipliant ses bourgeons, acquérant d'âge en âge de nouvelles branches. De ces bourgeons, beaucoup ont avorté, de ces branches, beaucoup sont mortes et sont tombées. Ces ■dernières se retrouvent dans les couches géologiques où elles constituent les fossiles, tandis que Varbre de la vie, continuant à pousser, a couvert le globe entier de ses ramifications sans cesse renouvelées et de plus en plus robustes et brillantes.

Eh bien, à cet arbre unique représentant tout le passé, tout le présent et même l'avenir de la création organique, les travaux de MM. Gaudry et Garl Vogt substituent un bosquet composé d'arbres diflérents dont il reste à déterminer le nombre et les essences.

Mais M. Vogt va plus loin encore. J'ai dit plus haut l'importance que présente dans la théorie de Darwin le principe de la divergence. Pour l'illustre Anglais chaque espèce, à mesure qu'elle se caractérise, s'éloigne de plus en plus de ses congénères. Ces différenciations progressives et toujours croissantes ont pour résultat l'apparition des divers groupes, genres, famiHes. Or M. Vogt

admet, toujours en en appelant aux faits, que des souches distinctes peuvent aussi donner naissance à des séries qui se rapprochent au point que nous plaçons aujourd'hui dans la même classe, dans le même ordre et peut être dans le même genre, des espèces dont les ancêtres remontent n des souches originelles différentes. C'est le principe de la convergence venant disputer à celui de la divergence une part de la création animale naturelle.

J'ai voulu traiter d'ahord et avec quelques détails la question qui domine toutes les autres dans les théories qui se rattachent n'importe comment à l'idée d'une transformation lente des espèces. Cela même me permet d'être bien plus bret dans l'examen des questions secondaires soulevées par l'argumentation de mes illustres adversaires.

Constatons d'abord que pas plus Darwin que Lamarck ou Naudin n'ont pu citer un seul exemple de ces transformations qui, selon eux, seraient constamment en train de s'accomplir sous nos yeux. A cela ils répondent que ce phénomène se passe avec une lenteur telle qu'il écliappe à tous nos renseignements historiques. C'est pourtant quelque chose que de pouvoir remonter à quatre ou cinq mille ans en arrière, et l'Egvpte a fourni aux naturalistes des objets de cette antiquité. On sait quel a été sur ce point le résultat des études de Cuvier, de (leoffroy et de leurs successeurs. Il en résulte que, dans ce laps de temps, pas une espèce de plante, pas une espèce animale représentée dans les hypogées ne s'est en rien modiliée. Mais, grâce aux progrès de la paléontologie, on peut lemonter bien autrement loin dans le temps. Eh bien, les faunes, les flores fossiles si ardemment étudiées par un si grand nombre de naturalistes, ont-elles fourni un seul exemple de ces innombrables formes de transition qui, d'après leurs théories, ontdii relier l'une à l'autre deux espèces voisines et attester ainsi le passage de l'une à l'autre? Non, et Darwin lui-même le reconnaît. Il va plus loin et déclare que « la découverte à l'état fossile d'une « pareille série bien graduée de spécimens est de la dernière improbabilité ». En revanche, une foule de paléontologistes signalent dans les terrams fossilifères, et précisément dans ceux qui ont été le mieux étudiés, une multitude de faits qui accusent l'apparition subite d'espèces, de genres ou de types succédant brusquement aux espèces, aux genres qui les ont précédés.

Ainsi, ni dans le présent ni dans le passé Darwin ne peut invoquer un seul fait témoignant directement en faveur de sa théorie, et au contraire la paléontologie fournit de nombreux et sérieux témoignages contre lui.

A cette objection dont il est facile de comprendre la portée le savant anglais répond par l'insuffisance des renseignements paléontologiques et géologiques. Il compare les terrains qu'étudie le géologue à un grand ouvrage dont nous ne possédons plus que le dernier volume en fort mauvais état, dont quelques chapitres à peine auraient été conservés, dont quelques lignes seulement pourraient se lire sur chaque page. C'est dans les volumes perdus, dans les passages illisibles, que se trouveraient les preuves de la vérité de la doctrine. Mais n'est-il pas fâcheux [lour celle-ci que les pages intactes de ce grand livre ne contiennent que des faits témoignant contre elle, rien qui milite en sa faveur ? Y a-t-il là le moindre motif de croire que les volumes égarés eussent démenti ceux que nous connaissons? Raisonner et conclure ainsi, c'est aller à l'encontre de toutes les analogies. Tout au moins c'est évidemment faire appel aux lacunes mêmes de la science.

Nous avions vu le savant anglais invoquer à titre de causes l'accident et le hasard; ici nous le voyons en appelei* à Xinconnu comme à une preuve. Eh bien,

je le demande à tous mes lecteurs, en physique, en cliimie, en physiologie, accepterait-on cette argumentation comme sérieuse?

Dans les explications qu'il a tentées d'un certain nombre de faits empruntés surtout au règne animal, Darwin a maintes fois montré tout ce que son esprit a de sagace et d'ingénieux. La manière dont il explique l'existence de certaines ]jarticulantés organiques, tantôt inutiles, tantôt même nuisibles, mérite d'être mentionnée à ce point de vue. Ces organes, dil-il, « ont été jadis d'une grande utilité à quelque ancien ])roL^éniteur » et l'hérédité les a conservés. Voilà pourquoi la frégate, l'oie de Magellan, quoique ne nageant pas, ont les pieds palmés. Voilà encore pourquoi presque tous les Mammifères ont une queue, en général bien plus propre à les embarrasser qu'à leur être utile. Ils descendent tous d'espèces aquatiques, et l'on sait que chez ces derniers la queue est souvent un |niissant organe de locomotion. Bien que désormais sans usaye, elle persiste comme une sorte d'empreinte du passé. Voilà une théorie de plus ajoutée à bien d'autres, et celle-ci est fort peu d'accord avec le rôle attribué ailleurs à la sélection. Toutefois elle n'a rien qui soit en désaccord avec des données positives.

Il en est tout autrement de la série d'hypothèses à l'aide desquelles Darwin a cru résoudre la dilficulté qui résulte pour lui de l'existence des neutres chez les fourmis, les abeilles... Il commence en effet par assimiler la neutralité normale à la stérilité accidentelle. Il oublie que, dans ce dernier cas, il y a toujours arrêt do développement individuel, anatomique ou physiologique, et par conséquent déviation tératologique du type. Dans le premier cas, au contraire, l'organisme tout entier est modifié chez tous les neutres ; et cette modification reparaît toujours la même. Il y a là pour chaque espèce un type secondaire, mais normal. Le rapprochement est donc foncièrement inexact.

Mais laissons de côté les considérations morphologiques et anatomiques et envisageons la question au point de vue physiologique. Gomment est-il possible dans les théories de Darwin, de Lamarck..., que des individus féconds engendrent des individus inféconds y Darwin répond qu'ils sont utiles à la colonie et que cela même a entraîné pour les mères, par voie de sélection et d'hérédité, la faculté de les engendrer. Mais partout ailleurs Darwin dit et répète que la lutte pour l'existence et la sélection naturelle sont des faits essentiellement individuels; sa théorie entière repose sur cette donnée. L'une et l'autre peuvent agir par voie d'hérédité continue sur les descendants d'un ancêtre primitif, mais il est évidemment impossible d'en comprendre l'application à des ensembles de neutres, se succédant sans doute, mais sans lien de fdiation directe. Bien loin que l'hérédité eilsi puissance accumidatrice que lui attribuent Darwin, Lamarck, etc., tendent à enlever à un être quelconque la faculté de se reproduire, il est évident que la fécondité ininterrompue des pèves et des mères devrait rapidement effacer la neutralité de leurs enfants. H y a donc là un fait inexpliqué et en contradiction manifeste avec les principes fondamentaux de la doctrine darwiniste.

Je pourrais prolonger encore cette étude, montrer ce qu'ont d'aventuré et de vague certaines explications, insister sur ces conceptions personnelles, sur ces possibilités mises en avant presque à chaque page comme des arguments, signaler ces essais de généalogies dont on peut renverser les termes sans cesser d'être lidèle à la doctrine, si bien que le même animal peut être indifféremment regardé comme l'ancêtre ou le descendant d'un autre, etc. Mais je crois en avoir dit assez pour montrer ce qu'est au vrai la doctrine de Darwin. Elle est

4i ESPECE.

pour notre temps ce que celle de Lamarck a été pour le sien. Toutes deux reposent sur les mêmes données fondamentales ; toutes deux semblent au premier abord résoudre les problèmes les plus délicats de la nature vivante et ouvrir de nouveaux et larges horizons. Mais ce n'est là qu'un mirage qui s'évanouit dès que l'on examine de près sur quoi se fondent ces magnifiques promesses. Dès qu'il sort des généralités vagues et soumet ses idées au contrôle des faits, le savant anglais n'est pas plus heureux que Lamarck ou Geoffroy-Saint-Hilaire. 11 a beau ajouter des hypothèses aux hypothèses, il n'aboutit en fait d'explications qu'à l'accident, à l'inconnu, à la métaphore, tout en se mettant en contradiction avec ce que montrent tous les jours Y expérience et Y observation.

La tentative de Darwin n'en est pas moins le plus sérieux effort tenté pour résoudre le grand problème posé par le monde organique à la science humaine, et cet insuccès même a pour nous des enseignements sérieux. Il montre une fois de plus tout ce qu'a, tout ce qu'aura de fondamentalement erroné une conception quelconque prenant pour point de départ la confusion de Yespèce et de la race, la transformation lente des espèces : il confirme par conséquent la conclusion générale de l'ensemble de travaux qui remontent à Buffon et à Kœlreuter; il nous avertit du danger qu'il y aurait à oublier la science positive, précise, pour courir après des conceptions hypothétiques dont la prétention est de tout expliquer et qui ne démontrent rien.

En somme, les transformistes ont confondu deux choses fort différentes, la variabilité vl la transmiitabilité. La première est partout, dans le monde inorganique comme dans le monde organique; la seconde n'est nulle part, pas plus chez les animaux et les plantes que parmi les métaux. La transformation d'une espèce en une autre espèce serait un phénomène du même ordre que celui de la transformation du mercure en argent ou en or. Les transformistes sont en réalité des alchimistes qui, forcés de convenir qu'ils ne peuvent accomplir le grand œuvre, afiirment que la Nature travaille pour eux. Mais, jusqu'à ce jour, ils n'ont apporté d'autres preuves que leurs affirmations, et la science moderne demande autre chose.

Est-ce à dire que l'on doive condamner d'une manière absolue les esprits aventureux qui cherchent à expliquer l'origine des espèces? Non certes. Leurs erreurs mêmes ont été parfois utiles, en provoquant des travaux auxquels on n'aurait peut-être pas pensé et qui laisseront une trace sérieuse dans la science positive. L'ouvrage de Darwin sur la variation des animaux et des plantes sous Vinfluence de la domestication et de la culture peut être cité comme exemple. Ce livre rempli de faits précis sera toujours consulté par quiconque s'occupera de ces questions difficiles. Ces faits fournissent à chaque instant des armes pour combattre les doctrines de l'auteur, mais par cela même l'ouvrage entier n'en atteste que mieux sa loyale bonne foi autant que son vaste savoir et sa puissance d'investigation.

MM. Gaudry, Vogt, et les transformistes qui marcheront sur leurs traces, rendront aussi de vrais services à la science. Ce qu'ils appellent enchaînements du règne animal, filiation et parenté des êtres, revient à ce qu'on nomme ailleurs affinité, analogies. Précisément parce qu'ils se placent à un point de vue systématique, ils seront conduits à découvrir bien des faits qui eussent peutêtre échappé à des travailleurs moins livrés à une préoccupation dominante. Ils nous apporteront des lumières nouvelles sur ce que nous appelons termes zoologiques correspondants, types aberrants, types de transition. Ils nous révèle-

ESPECE (bibliographie). kZ

ronl de nouveaux rapports, de nouvelles harmonies, dans le grand ensemble de la création vivante. Leurs conceptions effacent sans doute une bonne partie de ce que la théorie purement darwinienne a de sinipl', de grandiose et de séduisant. Mais, en tenant plus se'rieusement compte de la réalité, ils auront bien plus de chances de rencontrer le vrai ; et dans ce cas je serai le premier à applaudir leurs découvertes, car, si j'ai toujours combattu les théories transformistes, je n'ai jamais méconnu ce que nous leur devons.

Ces doctrines ont donc leur utilité; elles auront leur place dans l'histoire de la science, mais, dès à présent, nous pouvons affirmer qu'elles n'ont pas résolu le problème général abordé par elles et dont la solution est sans doute réservée à l'avenir. A. te Quatrefaces.

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ESPÈCE UOIAlIVE. § I. Observations géxéralks et méthodes anthropologiques. On sait que les groupes humains dispersés à la surface du globe diffèrent les uns des autres par des caractères anatomiques aussi bien qu'extérieurs. Ces groupes constituent-ils autant A'cspèces distinctes, ou bien ne sont-ils que les races d'une seule et même espèce ? Telle est la première question qui se pose pour quiconque veut se livrer à des éludes anthropologiques sérieuses.

En m'exprimant ainsi, je vais à l'encontre d'une idée préconçue que j'ai eue trop souvent à combattre pour ne pas insister quelque peu sur ce point. Qu'importe, m'a-t-on dit bien des fois, que les groupes humains soient des races ou des espèces y Leur histoire en est-elle changée pour cela? Les connaîlrons-nous mieux quand nous aurons résolu ce problème difficile et peut-être inabordable dans l'état actuel de la science ?

Cette fin de non-recevoir ne sera, j'espère, acceptée par aucun des lecteurs qui auront bien voulu donner quelque attention à l'arlic'e précédent {voy. le mot Espèce). Ils savent que tenir ce langage à un anthropologiste revient à dire à un botaniste : « Peu importe que l'objet que je vous présente soit un arbre entier ou un simple rameau » ; ou à un mathématicien : « Peu importe que les chiffres placés sous vos yeux représentent une fraction ou des unités. « En fait, les assertions que je combats ici renferment une double erreur : 1" le problème dont il s'agit est de la plus hante importance scientifique, et, selon le sens dans lequel il est résolu, l'anthropologie générale aussi bien que l'histoire de bien des populations change du tout au tout ; 2" la solution du problème général est possible et même facile, à la condition de ne pas regarder l'homme comme isolé au milieu de la création, mais de le rapprocher des autres êtres organisés et vivants et de demander aux plantes aussi bien qu'aux animaux les données nécessaires pour éclairer et résoudre la question.

1° Si les groupes humains sont des espèces distinctes, la tâche de l'anthropologiste ressemble à celle du zoologiste. 11 n'a qu'à les considérer isolément, à les décrire, à rechercher leurs affinités, à marquer leur distribution géographique.

Si ces groupes sont autant de races d'une seule espèce, l'anthropologiste rencontre d'abord les mêmes sujets d'étude, mais, de plus, il a à imiter le zootechniste. Il doit s'enquérir du type primitif qui a été le point de départ; il doit constater la variation de ce type dans les diverses races et s'enquérir de leur filiation, de leur parenté. L'homme présente d'ailleurs un fait absolument exceptionnel. Seul il habite la terre entière du pôle à l'équateur et peuple aussi bien les îlots du Pacifique que les continents. Si ces groupes divers ne

sont que des races, \ês questions de lieu d'origine, de dispersion, demigration, à'accliinalation, viennent s'ajouter aux précédentes. Or toutes ces questions disparaissent, si les groupes humains sont des espèces.

La question de l'unité ou de la multiplicité spécifique de ces groupes est donc essentiellement scientifique, et il n'est rien moins qu'indiifcrent dans les études anthropologiques de se placer au point de vue du monogénisnie, c'est-à-dire de la doctrine qui n'admet quune espèce d'hommes représentée par de nombreuses races, ou de s'en tenir au polygénisnie, qui reconnaît un nombre indéterminé, mais de plus en plus considérable, d'espèces humaines.

Malheureusement, dans les controverses soulevées par les deux écoles, on s'est trop souvent écarté du terrain purement scientilique. On a fait intervenir bien à tort la philosopliie ou la religion. De graves intérêts sociaux ont ausS'i cherché des arguments dans les doctrines anthropologiques. Aux États-Unis, si les philanthropes altacjuaient l'esclavage au nom de l'Evangile, Morton et ses disciples le défend;iient en vertu du polygénisnie; et leurs arguments, adoptes par les hommes politiques, piirent place jusque dans les notes diplomatiques échangées à cette époque.

Il va sîins dire que je laisserai de côté toute considération de cette nature. Savoir s'il existe une ou plusieurs espèces d'hommes est un problème tout de science et essentiellement du ressort des sciences naturelles. C'est uniquement en naturaliste que je l'ai toujours envisagé et que je l'aborderai aujourd'hui. Je vais d'abord indiquer rapidement la méthode qui seule peut conduire à une solution.

2" Quand un mathématicien veut résoudre un problème à une seule inconnue, quand il cherche à déterminer son x, que fait-il'i' 11 cherche dans les données du problème les quantités connues que le raisonnement lui apprend être équivalentes à la quantité inconnue; il isole ces deux sortes de quantités, les compare et établit son é<|Uution, puis le calcul lui donne le résultat cherché. Mais, s'il représentait x en fonction de celte x elle-même, on sait bien qu'il n'arriverait à lien.

Eh bien, dans le problème que nous pose la diversité des groupes humains, quelle e^t l'inconnue? C'est évidemment la nature de ces groupes. Il s'agit de savoir si les différences qui les séparent sont de nature spécifique ou de nature ethnique.

Mais, s'il en est ainsi, peut-on espérer résoudre le problème en étudiant, futce dans le plus grand détail, ces groupes eux-mêmes? Évidemment non. Mieux on les connaîtra, plus impérieusement se posera la question : sont-ce des espèces distinctes ou des races d'une même espèce? En pareil cas, conclure de l'homme à l'homme, c'est agir comme le mathématicien inexpérimenté qui croirait pouvoir déterminer la valeur de sou x à l'aide de celte inconnue elle-même.

Pour arriver à la solution, en anthropologie comme en mathématique, il faut recourir à des quantités connues et comparer. Pour nous ces quantités connues sont tous les êtres organisés et vivants, autres que l'homme. C'est à ceux-là qu'il faut demander d'éclairer la question posée par celui-ci. Nous avons vu à l'article Espèce que leur histoire est faite à ce point de vue. Nous savons qu3 l'on trouve chez eux des espèces et des races; ils nous ont appris à quels caractères, à quels phénomènes on reconnaît les groupes méritant l'une ou l'autre de ces appellations. Or ces caractères, ces phénomènes, ne peuvent être chez l'homme différents de ce que nous les avons trouvés chez eux.

Pour avoir ses caractères propres et exclusivement humains, l'homme n'en est pas moins soumis aux lois qui régissent toute la création vivante. Il est le siège de pliénomèncs qui lui sont communs avec les végétaux aussi hien qu'avec les animaux. Par son organisation, par son mode de vie, il n'est qu'un animal quelque peu supérieur par certains côtés aux espèces les plus élevées, leur inférieur à d'autres égards. A ce titre il présente des particularités organiques, des manifestations physiologiques identiques à ce qu'on trouve chez les animaux en général, mais surtout chez les Mammifères. Tous les jours nous constatons qu'il est soumis aux lois générales de la vie et à toutes celles qui régissent le groupe auquel il appartient par son corps. La physiologie expérimentale, celte hranche si jeune et déjà si Lelle des sciences modernes, repose tout entière sur ce grand fait.

Eh bien, pour que l'anthropologie prenne le caractère vraiment scientifique qui lui revient, il faut qu'elle imite la physiologie et qu'elle fasse, pour l'étude de Vespèce, ce que celle-ci a fait pour l'étude de Y individu.

Le point de vue restreint du physiologiste lui permet de s'en tenir ordinairement à l'élude des animaux qui ont avec l'homme des rapports d'organisation plus ou moins étroits. Pour l'anthropologiste, la question est bien plus générale ; voilà pourquoi il doit s'adresser souvent aux plantes aussi bien qu'aux animaux. Quand il rencontre quelqu'un de ces problèmes dont l'homme ne peut donner la solution, parce (ju'il eu est lui-même l'inconnue, il doit interroger la ci'éation vivante tout entière; il doit comparer terme à terme ce qui se passe partout ailleurs et ce qui se passe chez nous. Cette comparaison équivaut à l'équation du mathématicien ; et, quel qu'en soit le résultat, il faut l'accepter comme exact.

Eu anthropologie, toute solution pour être bonne, c'est-à-dire vraie, doit faire rentrer l'homme, pour tout ce qui n'est pas exclusivement humain, dans les lois générales reconnues comme régissant tous les autres êtres organisés. Toute solution ([ui fait ou qui tend à faire de l'homme une exception, à le représenter comme échappant à ces lois, est mauvaise; elle est fausse.

C'est encore ainsi que raisonne le matliématicieu quand il repousse tout résultat en contradiction avec un axiome ou avec une vérité précédemment démontrée et qu'il déclare fausse l'hypothèse qui conduit logiquement à ce résultat. Pour l'anthropologiste, l'axiome, la vérité servant de critérium, c'est l'identité fondamentale physique et physiologique de l'homme avec les autres êtres vivants. Quelque séduisante qu'elle puisse être, toute hypothèse en désaccord avec cette vérité doit être tenue pour fausse.

Telle est la méthode que j'ai suivie constamment, tels sont les principes qui m'ont toujours guidé dans mes études anthropologiques. Ce sont eux qui m'ont tlepuis longtemps conduit à la conviction qu'il n'existe (\\iune seule espèce d'hommes et que les groupes humains, quelque différents qu'ils soient ou puissent paraître, ne sont que des races de cette espèce. Je vais essayer de justifier celte conclusion, quelque abrégée que doive nécessairement être cette esquisse.

§ II. Ukité de l'espèce homalne. Tout en admettant qu'il existe plusieurs espèces d'hommes, les polygénistes sont loin d'être d'accord sur le nombre de ces espèces. Virey, qui le premier combattit, au nom des sciences naturelles, la doctrine de l'unité, n'en reconnaissait que deux, le Blanc et le Nègre. Or, à se placer sur ce terrain, à ^vouloir attribuer aux différences qui distinguent les

groupes humains une valeur spécifujuc, il est évident qu'on ne pouvait s'arrêter là. Aussi Bory de Sainl-Vincent et Desnioulins portèrent-ils ce nombre à quinze et à seize. Mais, à mesure que les populations étaient mieux connues, on relevait toujours de nouvelles différences et il fallait bien sous peine d'être illogique accroître le nombre des espèces. Voilà comment l'école américaine de Morton a été amenée à conclure que les honmies avaient été créés par nations et que chaque nation constituait une espèce à part ; si bien que Gliddon a admis l'existence d'au moins 150 familles humaines. On sait quelle réponse font les monogénistes. Voyons en faveur de laquelle des deux doctrines témoignent les faits de diverse nature observés chez les autres êtres organisés.

1. Faits et considérations rnorpliulo(ji(iues. Sous quelque forme que se présentent les arguments invoqués par les polygénistes en faveur de leur doctrine et quelque développés qu'ils soient, il est facile de reconnaître qu'ils sont à bien peu près constamment empruntés à l'homme seul et reposent avant tout sur des considérations morphologi(iues. On pourrait les ramener à peu près tous à la fornmle si souvent répétée : a 11 y a trop de différences entre le A'ègre et le Blanc pour qu'ils soient de même espèce ».

Tout d'abord on aperçoit ici le manque de cette méthode comparative [dont je parlais tout à l'heure. Les différences que l'on signale, personne ne les nie. Mais, pour pouvoir en tirer une conséquence en faveur des doclrines polygénistes, il faudrait avoir préalablement démontré que, par leur nature ou leur étendue, elles sont en dehors de celles que l'on a Jiiille fois constatées entre les races d'une même espèce chez les animaux et les végétaux. S'il en est autrement, si ces différences du Aègre au Blanc rentrent dans la catégorie de celles (|ui distinguent les races de choux, de pigeons, de lapins, etc., l'aigument tombe par cela même, à moins que l'on ne veuille faire de l'homme une exception. Or d est bien facile de montrer qu'il eu est ainsi.

A. Nature des différences. J'insisterai peu sur ce point. Chacun sait que nos races végétales ou animales présentent de l'une à l'autre des différences de taille, de proportion, de coloration, etc. ; que parmi elles les unes oui un développement relativement rapide ou lent; que parmi les races animales la force musculaire, l'énergie des mouvements, la résistance à la fatigue, etc., présentent une diversité parfois très-grande; qu'il en est de remarquablement sobres et d'autres qui exigent une nourriture plus ou moins choisie et abondante; qu'il en est de bien plus fécondes que les autres.

Les groupes humains présentent des faits du même ordre, mais aucun dont on ne puisse trouver l'équivalent chez les animaux. Quelle raison pourrait-on invoquer pour prêter chez eux à des phénomènes semblables et souvent identiques une signification plus grave que chez ces derniers ? Evidemment aucune, à moins de regarder l'homme comme soumis à des lois particulières. Par consé- (jucnt les différences constatées de groupe à groupe chez l'homme et de race à race chez les animaux sont de même nature. A ce point de vue elles ne fournissent aucun argument en faveur du polygénisme.

B. Étendue des différences. Celle question est une de celles que je traite le plus longuement dans mes cours parce qu'elle permet de réduire à sa juste valeur la comparaison du Nègre et du Blanc que je rappelais tout à l'heure. Si d'un examen détaillée il résulte que, de race à race, les végétaux et les animaux présentent des différences à peu près toujours plus grandes et tout au moins égales à celles qui séparent ces deux extrêmes du type humain, il est clair que

rargumenlation polygéniste se trouve sapée par la base. Or je crois pouvoir dire que la démonstration de ce fait n'a jamais laissé de doute chez mes auditeurs. Mais il me fallait pour cela passer en revue l'homme entier organe par organe et fonction par fond ion, ce que je ne puis faire ici. Je me bornerai donc à quelques exemples.

Je ne m'arrêterai pas à parler des végétaux. Il est vraiment inutile de chercher à montrer qu'entre les races humaines les plus extrêmes il n'existe pas de différences comparables à celles qui distinguent le chou cavalier du chou pomme ou du chou-lleur, le petit radis du raifort, l'énorme potiron de la gourde, etc.. Passons donc aux animaux.

La couleur de la peau est un des caractères qui frappent le plus. Entre le Nègre et le Blanc bien caractérisés le contraste est frappant. Mais constatons d'abord qu'un teint noir n'est pas l'afianage du seul Nègre. Des populations qu'il est impossible de ne pas rattacher au type blanc en raison de tous leurs autres caractères, plusieurs tribus des bords de la mer Rouge, les Maures noirs du Sénégal, etc., ont le teint sensiblement plus foncé que bien des Nègres. En revanche, il existe des Nègres jaunes comme lesBoschismans, et Livingstone nous a appris qu'il en est dont la teinte est celle du café au lait.

Mais prenons les trois extrêmes, le Blanc blond au teint rosé, le Noir et le Jaune. Nous trouvons dans une seule de nos espèces domestiques ces trois teintes bien caractérisées. La poule gauloise a la peau blanche; chez la conchinchinoise, elle tire sur le jaune; elle est noire chez les poules nègres. Or on ne peut prétendre que celles-ci constituent une espèce, car elles naissent parfois spontanément en Europe dans nos basses-cours, où elles se propageraient à coup sûr, si on ne prenait soin de les détruire. C'est ce qui est arrivé aux Philippines, à Java et aux îles du cap Vert, sur le plateau de Bogota, etc.

Chez les Nègres, la coloration pénètre quelque peu à l'intérieur et, en particulier, les enveloppes du cerveau présentent des taches pigmentaiies. Gubler a constaté le même fait chez des Blancs à teint très-brun. Mais, ni chez les uns ni chez les autres, le mélanisme n'est porté aussi loin que chez la poule nègre. Ici toutes les muqueuses, tous les plans fibreux et jusqu'aux gaines musculaires, sont également fortement teintées de noir. J'ai pu montrer ce fait à mes auditeurs jusque chez une, poule de soie du Japon, morte au Jardin d'acclimatation et dont le plumage n'en était pas moins du plus beau blanc. Certes, de cette poule à la poule gauloise, au point de vue de la coloration, la différence était bien plus grande que du Nègre au Blanc.

La chevelure est encore un des traits qui attirent le plus l'attention chez le Nègre. On l'a appelée laineuse à raison de son apparence, mais bien à tort en réalité, car, qu'ils soient blonds ou noirs, crépus ou lisses, gros ou très-fins, les cheveux restent cheveux. 11 en est autrement des villosilés de nos races ovines. La laine a ses caractères propres qui la distinguent nettement du j«r, poil plus ou moins court, raide et luisant. Or, en Afrique, certaines races de moutons ont du jar au lieu de laine. Dira-t-on encore qu'il s'agit d'espèces différentes? Ce qui se passe en Amérique répond surabondamment à cette objection. Nos moutons transportés dans ce continent y ont à peu près conservé leurs caractères. Mais dans les vallées de la Madeleine, quand on néglige de les tondi e, la laine tombe par plaques et est remplacée par du jar semblable à celui des races africaines. D'une race humaine à l'autre on ne trouve rien de semblable. La variation est encore ici plus grande chez les animaux que chez l'homme.

Il est inutile de s'arrêter aux autres caractères qui distinguent le Nègre du Blanc. Il est, par exemple, bien évident que nulle part, d'un groupe Immain à l'autre, il n'existe ni au crâne ni à la face des différences le moins du monde comparables à celles qui séparent la race gnato du bœuf européen, d'où nous savons qu'elle descend.

La taille, un des caractères que nous apprécions le plus aisément, varie notablement chez les divers groupes humains, mais bien moins que chez les animaux. Le tableau suivant permettra d'en juger. Sans doute la différence des formes ne permet pas une comparaison rigoureuse. En outre, la nature des mesures employées n'est pas la même, car l'homme est pris debout et on a toute sa stature, tandis que pour le chien et le lapin nous n'avons que la longueur de la tête et du tronc, pour le cheval et le mouton la hauteur des membres et l'épaisseur du corps. Pourtant il y a là un moyen de reconnaître par à peu près l'étendue de la variation chez les animaux et chez nous.

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