POPULATIONS. HABITAT. AGE
Quelques tribus peaux-rouges Amérique du Nord. , 18-20
Suédoises I „ i
.... 1 Lurope I ,- ao
Norvégiennes ) *^ ^ la-16
Datolas. Amérique du Nord. . )
Corliotes Europe )
l'otowalomis Amérique du Nor.l. . S
Anglaises Europe j
Chinoises de Pékin. Asie J
Missouriennes Amérique du Nord. . 12-13
Italiotes ( F ■
Espagnoles j "^
Chayuias Amérique du Sud..
Californiennes Amérique du Nord. . )
Chiliennes Amérique du Sud.. . j
Minorquaises Europe 11
Soudaniennes Afrique 10-13
Boschismanes Afrique 10-12
Créoles anglaises ( » .■ m a,
„ . , .° [ Antigoa 10-11
Créoles nègres \ "
Arahcs Asie 10
Eboéeiines Afrique 8-9
J'aurais à faire, au sujet de ce tableau, des observations toutes semblables à celles que j'ai présentées plus haut et je crois inutile de les répéter. Mais je dois appeler l'attention sur ce fait que la puberté apparaît au même âge chez des femmes de race aussi différente que l'Anglaise et la négresse, quand elles ont été soumises pendant quelques générations aux mêmes influences climatologiques. Évidemment ce n'est pas un caractère d'espèce qui subirait cette tranformation et se prêterait à un pareil rapprochement.
C. Immunités pathologiques. Tous les éleveurs savent que, parmi nos racôs ovines, bovines, porcines, il s'en trouve qui résistent bien mieux que d'autres à
certaines influences morbides, sans qu'il y ait là rien d'absolu. 11 en est de même des groupes humains. Plusieurs d'entre eux, probablement tous ou presque tous, ont leurs immunités relatives et aussi leurs réceptivités pathologiques plus grandes. Mais, quoi qu'on en ait dit, il n'y a dans les faits de cet ordre rien qui ressemble à des caractères spécifiques. Le Nègre supporte mieux que tout autre l'action des miasmes paludéens ; dans sa contrée natale, il a moins à craindre que le Blanc la dy>enterie et l'hépatite. Mais on l'avait représenté comme inaccessible à ces maladies : or on sait bien aujourd'hui que lui aussi souffre et meurt de ces affections.
L'aptitude à contracter certaines maladies ou à leur résister est tellement un caractère de race qu'elle se perd ou s'acquiert. 11 me suffit ici de rappeler à la mémoire du lecteur combien les Créoles blancs du golfe du Mexique sont rarements atteints de la fièvre jaune, relativement aux Européens récemment immigrés. En revanche, ces derniers échappent conslamment à l'éléphantiasis, mais au bout de quelques générations leurs descendants perdent celte immunité et sont frappés comme les Nègres.
Encore une fois, voit-on chez les animaux ou les plantes des caractères spécifiques s'échanger ainsi d'espèce à espèce?
D. Croisement entre groupes humains. Des fait* précédemmeut indiqués on pourrait déjà conclure avec certitude en faveur de la doctrine monogéniste, mais les phénomènes du croisement entre les groupes humains les plus divers, les plus éloignés, complètent la démonstration de la manière la plus décisive.
J'ai montré précédemment combien ces phénomènes sont différents, selon que l'on croise des individus appartenant soit à deux i^aces, soit à deux espèces distinctes ; j'ai montré que les végétaux et les animaux présentent ici des faits absolument semblables et obéissent en tout aux mêmes lois [voy. le mot Espèce). A moins de vouloir faire de l'homme une exception unique, précisément à propos de l'ordre de faits qui rapproche le plus tous les autres êtres organisés, il faut bien admettre que lui aussi obéit aux lois du croisement.
Par conséquent, si les groupes humains sont des races, nous devrons retrouver chez eux les phénomènes qui accompagnent le métissage; si ces mêmes groupes sont des espèces, ils devront montrer les phénomènes de l'hybridation.
Eh bien, je le demande à quiconque s'est le moins du monde occupé de ces questions ou qui a seulement lu quelques descriptions des contrées étrangères, que nous apprennent les témoignages unanimes de tous les voyageurs? Les unions entre groupes humains sont-elles difficiles, sont-elles infécondes?
On sait bien le contraire; on sait bien que depuis le commencement de l'ère des grandes découvertes, c'est-à-dire depuis moins de quatre siècles, partout où le Blanc a abordé, des populations mélisses ont pris naissance. On sait bien que le Nègre transporté par lui presque partout s'est de même croisé avec les populations locales et que le Sambo a pris naissance à côté du Mulâtre, malgré le mépris habituel des indigènes libres pour le Noir esclave. On sait bien que les produits de ces unions sont aujourd'hui assez nombreux pour que d'Oraalius ait ])u estimer à environ 1/80 de la population totale du globe le nombre des individus nés du croisement entre races extrêmes.
On sait de plus que, dans les contrées où des circonstances particulières ont favorisé ces unions, le rapport est bien plus considérable. Dans certains Etats de l'Amérique méridionale il s'élève à 1/9; dans d'autres, la majorité de la population appartient à la race croisée, et la province de Saint-Paul, au Brésil,
est presque en totalité habitée par les descendants d'un mélange de Portugais, d'Açoriens, de Gayanazes et de Carijos (Ferdinand Denis).
Les éludes récentes de Daniel Wilson montrent aux Etats-Unis et au Canada des faits entièrement pareils. Dans le bassin de l'Ottawa, le mélange avec les indigènes a atteint les classes les plus élevées de la société. L'ancien territoire de Manitoba a été élevé au rang de province avec une population de 10 000 à 12 000 âmes exclusivement composée de métis.
A ces faits généraux dont la signification ne saurait être méconnue viennent s'ajouter des faits particuliers, véritables expériences involontaires qui toutes conduisent aux mêmes conclusions.
Loin d'être stériles, les unions entre groupes humains les plus éloignés sont parfois plus fécondes qu'entre individus du même groupe. Le Vaillant a constaté le fait pour la Uottentote croisée avec le Nègre et surtout avec le Blanc, llombron a reconnu qu'il en est de même au Brésil, au Chili et au Pérou, pour la femme indigène. Le minimum de fécondité se manifeste dans son union avec ses compatriotes ; la fécondité s'accroît par le croisement avec le Nègre et plus encore avec le Blanc.
La superfétation, qui ne s'est jamais montrée chez les végétaux d'espèces différentes, alors même qu'ils ont été fécondés artificiellement, qui au contraire se voit si fréquemment chez les plantes et les animaux de races différentes, a été constatée à diverses reprises aux colonies, où la même mère a mis au monde des jumeaux accusant par les traits et la couleur la multiplicité et la diversité ethnique des pères.
Ces produits d'unions croisées sont-ils eux-mêmes féconds et leurs fils le seront-ils de même? La race ainsi obtenue pourra-t-elle s'entretenir par ellemême et durer? On l'a nié en se fondant sur quelques faits observés à la Jamaïque ou à Java. Mais, ces faits fussent-ils vraiment constatés, ils ne sauraient infirmer ceux que j'ai cités plus haut. 11 est évident que les provinces de Saint- Paul et de Manitoba, la première surtout, dont l'origine remonte aux premiers temps de la conquête, ne seraient pas peuplées comme elles le sont, si la race métisse ne se suffisait pas à elle-même.
Ici d'ailleurs encore il est facile de répondre par un de ces faits qui, portant sur un petit nombre d'individus et étant connus dans tous leurs détails, ont la valeur d'une expérience scientifique.
A la suite d'une révolte de l'équipage de laBounty, l'île Pitcairn, après être restée longtemps déserte, fut peuplée en 1789 par 9 matelots anglais révoltés, 6 Tahitiens et 15 Tahitiennes. La guerre éclata bientôt dans cette petite colonie, et tous les Blancs furent tués ou moururent, excepté Adams. En 1800, celui-ci restait dans l'île avec 10 femmes et 19 enfants, en tout 50 individus. A la fin de 1825 celle population comptait 66 individus et 87 en 1830. En 1856, le nombre des Pitcairniens s'élevait à 195 individus. 11 résulte de détails dans lesquels je ne puis entrer ici que tous descendaient des premiers colons. C'était bien là une population croisée, et l'on vient de voir qu'elle s'était plus que doublée en vingt-neuf ans et presque triplée en trente-trois ans. Or, d'après Legoyt, l'Angleterre, celui des États européens où la population croît le plus vite, met quarante-neuf ans à doubler le chiffre de ses habitants. On voit qu'à Pitcairn le croisement, loin d'entraîner l'infécondité, a été suivi d'un surcroît de fécondité des plus remarquables.
Ainsi, en tout et partout, le croisement entre groupes humains présente les
£8 ESl'ÈCE HUMAINE.
phénomènes du métissage, nulle part les phénomènes de l'hybridation. Tous ces groupes, quelles que puissent être leurs différences, ne sont donc que des races d'une même espèce. Donc il n'existe qn'une seule espèce d'hommes, en prenant ce mot strictement dans le même sens que lorsqu'il s'agit des animaux ou des plantes. Dans un résumé aussi court que celui-ci, j'ai pu à peine indiquer quelquesuns des faits qui témoignent en faveur du monogénisme, et je n'ai pu m'arrêter aux graves objections qui en résultent jcontre le polygénisme. J'espère pourtant en avoir dit assez pour montrer que l'unité de l'espèce humaine n'est pas, comme on le répète sans cesse, un dogme reliyieux ou une opinion purement philosophique, mais que c'est avant tout une vëriië scientifique.
g m. CAWTONiNEMENT PRiMiTH' DE l'espèce HUMAINE. Comme je l'ai indiqué plus haut, le lait de l'unité spécifique des groupes humains soulève un certain nombre de questions qui s'enchaînent comme autant de conséquences dérivant les unes des autres.
Tout d'abord se présente le problème des origines géographiques. L'espèce humaine est aujourd'hui partout, sous le pôle et sous l'équaleur, sur les continents et sur des îlots perdus au milieu de l'océan. L'homme a-t-il donc pri& naissance sur tous les points du globe, ou bien, après avoir apparu, soit sur un petit nombre de points, soit sur un seul, a-t-il envahi la terre entière? En d'autres termes, l'homme aujourd'hui cosmopolite a-t-il été primitivement plus ou moins cantonné? Les groupes à caractères bien tranchés que nous voyons occuper certaines contrées continentales, ceux que des conditions géographiques semblent isoler du reste de la création, sout-ils enfants du sol qui les porte, sont-ils antochthones, ou bien sont-ils arrivés là où nous les trouvons par voie de migrations ?
Ce sont là encore des questions qui devraient relever seulement de la science , mais qu'on a malheureusement compliquées de considérations dogmatiques ou philosophiques. Les polygénistes entre autres ont cru ne pouvoir se dispenser d'admettre dans une mesure plus ou moins large la doctrine de l'autochthonisme. ils n'ont pas su voir que, sur ce point particulier, ils devaient être amenés aux mêmes conclusions que les monogénistes, s'ils voulaient rester fidèles aux données purement scientifiques.
En général, l'autochthonisme, c'est-à-dire l'origine géographique multiple de diverses populations humaines, a été soutenu plutôt par de simples affirmations que par des arguments plus ou moins sérieux. Trouvant les Polynésiens au milieu du Pacifique et ne se rendant pas encore compte des voies et moyens qui les y avaient conduits, on a cru résoudre le problème en déclarant qu'ils y étaient nés. On en a dit autant des Ilottentots cantonnés au sud de l'Afrique, des Nègres qui peuplent la plus forte part de cette partie du monde, des Américains, etc. Mais d'ordinaire on n'est pas allé plus loin.
Agassiz seul a essayé de développer et de préciser la doctrine autochthoniste en rattachant les origines géographiques des groupes humains à celles des autres êtres organisés. Il faut donc d'abord dire quelques mots d'une conception que recommande au premier abord un nom justement honoré de tous les naturalistes.
A. Théorie d' Agassiz. J'ai montré ailleurs comment et pourquoi l'illustre fondateur de la paléontologie ichthyologique n'avait eu relativement à l'espèce organique que des idées vagues et contradictoires, si bien qu'il en était arrivé
à la nier et à déclarer que les individus seuls possèdent la réalité de l'existence. En dépit de ses affirmations dogmatiques, Âgassiz n'en employait pas moins ce mot à chaque instant, à peu près dans le sens que lui donnent tous les naturalistes. C'est la distribution géographique des espèces animales et végétales qui sert de base à sa théorie des origines humaines.
Agassiz admet que toutes ces espèces n'ont pu prendre naissance sur un seul et même point ; que la création a eu lieu par places ; que les espèces ont rayonné autour de ces centres et amené ainsi l'état de choses actuel. Chacun de ces centres, ajoule-t-il, a enfanté en même temps une nation d'hommes, doués dès le début de tous ses caractères distinctifs et parlant sa langue propre. L'influence de ce centre de production est absolue et il y a toujours concordance entre la flore, la faune et le groupe humain qui en sont sortis. Ajoutons que, tout en attribuant ainsi aux nations humaines des origines géographiques nombreuses, tout en déclarant qu'elles diffèrent autant l'une de l'autre que les diverses espèces de Primates, Agassiz n'en prétend pas moins maintenir l'unité de l'espèce humaine et emploie souvent le mot de races. 11 va sans dire que les polygénistes ne s'y sont pas trompés. Nott et Gliddon ont donné au mémoire de ce singulier monogéniste la place d'honneur dans leurs Tyjies ofMaakiiid.
La conception d'Agassiz n'a rien qui choque au premier abord. Pour qui s'en tiendrait aux données scientifiques qui nous ont suffi jusqu'ici elle pourrait même être regardée comme une hypothèse, toute gratuite, il est vrai, mais commode pour rendre compté de la diversité et de la répartition des groupes humains. Mais il n'en est plus de même lorsqu'on interroge la Géographie zoologique et botanique. Alors il est facile de constater qu'une partie des idées professées par Agassiz font de l'homme une exception unique et sont en contradiction formelle avec les lois qui l'égissent tous les autres êtres organisés.
B. Centres de création, ou mieux centres d'apparition. La conception d'Agassiz a pour point de départ une notion vraie. L'observation et l'expérience ne permettent pas de penser que toutes les espèces animales et végétales aient pu naître sur le même point du globe. Elles conduisent à admettre ce que Desmoulins et Milne Edwards ont nommé des centres de création, que je préfère appeler centres d'apparition. J'accepte pleinement cette donnée et les applications que l'on peut en faire, mais à la condition de ne jamais perdre de vue les lois générales que de très-nombreux travaux ont montrées présider à la distribution géographique des êtres qui peuplent ces centres.
Or, c'est ce que fait Agassiz quand il leur attribue une influence égale et absolue sur tous les êtres vivants. S'il en était ainsi, quel que fut le groupe animal ou ïgétal examiné par les naturalistes, on le trouverait toujours renfermé dans les limites du même centre. Il y aurait constamment coincidence entre les résultats fournis par l'élude de chacun des groupes botaniques ou zoologiques ayant fourni des représentants à la flore et à la faune de ce centre. Par suiie, les centres d'apparition ne pourraient jamais empiéter les uns sur les autres, et leurs leprésenlants se mêleraient seulement aux frontières de chacun d'eux, sur une aire plus ou moins considérable.
Or, même à s'en tenir aux animaux et à des types à respiration aérienne, la coïncidence n'existe pas. Bien plus, une région formant un centre d'apparition bien circonscrit par rapport à une classe peut fort bien perdre ce caractère dès qu'il s'agit d'un autre groupe. L'Australie est dans ce cas. C'est uii centce
d'apparition des plus caractérisés pour les Mammifères ; pour les Insectes elle se confond avec la Nouvelle-Calédonie et la Nouvelle-Zélande. Celle-ci à son tour s'isole complètement des terres précédentes par sa faune ornitliologique.
Agassiz n'en a pas moins essayé de formuler sa théorie en partageant le globe entier en huit grandes régions ou royaumes, à chacun desquels il assigne comme caractéristiques une race humaine et un certain nombre d'animaux ou de plantes. J'ai discuté assez longuement dans mes cours, plus succiuctement dans mes livres, les faits rapprocliés par l'auteur, et n'ai pas eu de peine à montrer que pas un de ces royaumes ne présentait les coïncidences exigées par la théorie. Je ne puis entrer ici dans ces détails et me borne à dire quelques mots au sujet du royaume arctique.
Celui-ci comprend tous les déserts qui s'étendent vers le nord, au delà de la limite des forêts. Nulle région ne présente des conditions d'existence aussi identiques, parce que le froid les domine toutes. Aucune par conséquent ne pouvait mieux se prêter à la justification des idées de l'auteur ; et pourtant les faits sont absolument en désaccord avec la théorie.
En effet, Agassiz donne comme caractéristiques de cette région : le lichen d'Islande, l'ours blanc, le morse, le renne, la baleine franche, l'eider et l'Esquimau. Or le lichen d'Islande pousse jusque dans la forêt de Fontainebleau. Si l'ours blanc et le morse sont vraiment boréaux, le phoque groenlandais appartient à un genre qui habite toutes les mers d'Europe ; le renne a habité la Frauce et au temps de Pallas descendait encore tous les ans jusqu'à la mer Caspienne ; en Europe, la baleine franche ne dépasse pas, il est vrai, les limites indiquées par Agassiz, mais en Asie elle descend jusqu'aux îles Aléoutiennes ; enfin l'eider niche tous les ans en Danemark. Ainsi, sur sept espèces animales ou végétales regardées par Agassiz comme propres à son royaume arctique, quatre au moins appartiennent tout autant à la région dont il a fait ses royaumes européen et asiatique. C'est qu'eu réalité on ne peut pas dire qu'il existe une faune boréale. Celle-ci se compose d'espèces empruntées aux faunes plus méridionales qui, en s' étendant vers le nord, s'appauvrissent sans beaucoup changer dénature, et le prétendu royaume se trouve morcelé en autant de provinces qu'il y a au sud de véritables centres d'apparition.
L'homme du moins présente-t-il sous le pôle l'homogénéité ethnique que suppose la théorie d'Agassiz. Il l'affirme expressément et regarde les Esquimaux, les Lapons, les Samoyèdes, les Tchouktchis, etc., comme la même race désignée par des noms différents selon son habitat. Or il y a dans ces assertions de graves erreurs historiques et ethnologiques. Sans entrer dans des détails qui m'entraîneraient trop loin, je me borne à dire qu'aucun anthropologiste ne confondra ces diverses populations. Dans le tableau des indices céphaliques que j'ai donné plus haut, on peut voir que les Lapons et les Esquimaux sont placés presque aux deux extrémités de la série, les premiers étant au nombre des plus brachycéphales, les seconds au nombre des plus dolichocéphales. Quant aux Samoyèdes et aux Tchouktchis, on sait qu'ils sont étrangers aux latitudes qu'ils habitent aujourd'hui et qu'ils y sont venus de contrées plus méridionales.
Cet exemple suffit pour montrer combien la théorie d'Agassiz est en désaccord avec les faits, et qu'elle est par conséquent inacceptable.
B. Non-cosmopolitisme des plantes, des animaux et de l'homme. Agassiz s'est évidemment trompé en cherchant à rattacher l'origine géographique des races humaines à celle des groupes animaux et végétaux. Mais ces races ne
pourraient-elles pas avoir eu aussi leurs centres d'apparition propres? Le cosmopolitisme que nous constatons aujourd'hui n'a-t-il pas toujours existé?
La géographie botanique et zoologique répond à ces questions de la mnnière la plus nelte. Pas une plante phanérogame, nous dit Ad. de CandoIIe, ne s'étend sur la totalité de la surface terrestre; il n'en existe que dix-huit dont l'aire atteigne la moitié des terres. Les animaux présentent des faits tout pareils. Je me borne sur ce point à en appeler aux souvenirs de mes lecteurs.
Or l'homme est aujourd'hui partout. Admettre que ce cosmopolitisme est originel serait fiiire de lui une exception parmi tous les autres êtres organisés. Cette hypothèse doit donc être repoussce.
C. Cantonnement progressif des espèces et des types animaux et végétaux ; cantonnement primitif de Vhonime. Nous pouvons aller plus loin, en demandant toujours des enseignements à la géographie.
Qu'il s'agisse des végétaux ou des animaux, lorsque l'on entre dans le détail de la distribution dos espèces, on reconnaît que l'aire occupée par chacune d'elles se rétrécit de plus en plus à mesure que leur organisation s'élève.
Pour les végétaux, de CandoIIe nous dit : « L'aire moyenne des espèces est d'autant plus petite que la classe à laquelle elles appartiennent a une organisation plus complète, plus développée, autrement dit plus parfaite. Pas un arbre, pas un arbuste ne figure parmi les dix-huit espèces que nous avons vues être répandues sur la moitié du globe. »
Pour les animaux, laissons de côté tous les autres et tenons-nous-en aux Mammifères. Les Cétacés, à la fois aquatiques et inférieurs en organisation, ont aussi l'aire d'habitat la plus étendue. Au-dessus, le cantonnement se prononce rapidement. Sans parler même de l'Océanie et ne tenant compte que des deux grands continents, nous voyons que deux ou trois Ruminants et autant de Carnassiers habitent à la fois le nord des deux mondes. Mais les faunes méridionales sont absolument différentes. Pas une seule espèce de Cheiroptère ou de Quadrumane n'habite à la fois l'Amérique et l'ancien continent.
La physiologie rend facilement compte de ces faits. Le perfectionnement organique s'opère par la multiplication des appareils et la spécialisation des fonctions. Par cela même les conditions d'harmonie entre l'être vivant et le milieu se précisent progressivement, et l'étendue de l'aire présentant ces conditions ne peut que se resserrer dans les mêmes proportions.
Les genres sont soumis à la même loi que les espèces et pour les mêmes raisons. Les Chéiroptères à nez découvert ont quelques genres communs à l'ancien et au nouveau continent. Mais chez les animaux de ce type, dont le nez porte des membranes, et chez tous les Quadrumanes, pas un seul genre ne se rencontre à la fois sur les deux continents.
On m'accordera bien, j'espère, que l'homme est au moins aussi perfectionné anatomiquement et physiologiquement que n'importe quelle chauve-souris ou quel singe. Par conséquent, toujours à moins d'en faire une exception, on doit reconnaître qu'il a du obéir aussi bien que ces animaux à la loi de cantonnement progressif originel. Il n'a donc pu naître à la fois dans l'ancien et dans le nouveau continent.
Cette conclusion, on vient de le voir, s'impose aux polygénistes aussi bien qu'aux monogénistes. Pour tant que l'on ait multiplié les espèces humaines, il est impossible de ne pas les réunir dans le même genre, en donnant à ce mot l'acception que lui attribuent les botanistes, les zoologistes. On voit combien on
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a tort de regarder le polygénisme comme pouvant justifier le prétendu cosmopolitisme initial des groupes humains. Pas plus que les genres de Chéiroptères ou do Quadrumanes le genre humai}} n'aurait pu apparaître à la fois dans l'ancien et le nouveau monde sans constituer une de ces exceptions que repoussent toutes les données de la science moderne.
A plus forte raison les monogénistes doivent-ils admettre que l'espèce humaine n'a pu naître sur les deux grandes moitiés du globe. Si aujourd'hui elle occupe la terre entière, c'est qu'elle en a fait la conquête grâce à son intelligence et à son industrie.
A peine est-il besoin de fiùre remarquer que dans les considérations précédentes il s'agit seulement des espèces animales ou végétales, sauvages et trouvées dans leur aire d'habitat naturel. Dans ses voyages si nombreux et si longs, l'homme a emporté des végétaux et s'est fait suivre des animaux dont il avait reconnu l'utilité. 11 les a par conséquent plus ou moins disséminés. L'histoire des Polynésiens est fort instructive à cet égard. Toutefois plusieurs de ces serviteurs ont dû l'abandonner en route, arrêtés par les difficultés du voyage ou la rigueur des conditions d'existence. Seul le chien s'est fait à tout comme son maître et lui est resté fidèle du Groenland à la Nouvelle-Zélande, à la Terre de Feu et dans les îlots du Pacifique.
D. Unité du centre d'apparition humaine. L'ancien comme le nouveau continent présentent une étendue assez vaste et des flores, des faunes assez différentes pour que l'on reconnaisse sur chacun d'eux plusieurs centres d'apparition. L'homme aurait-il pu prendre naissance sur plusieurs d'entre eux, soit en Amérique, soit dans une des trois autres parties du monde? Des considérations analogues aux précédentes permettent encore d'aborder cette question et d'y répondre par la négative.
Laissons de côté les végétaux et tous les animaux, à l'exception des singes anthropomorphes. La loi du cantonnement progressif s'applique à ce groupe restreint comme au règne entier. Le genre Gibbon, le plus inférieur, occupe l'aire la plus étendue. Mais, à mesure que le type se rapproche de l'homme, l'habitat se restreint et l'on sait combien il est peu étendu pour les Orangs, et le Corille.
U serait difficile d'admettre que l'homme ait occupé à ses débuts une aire plus considérable, et déjà nous pourrions dire que, par cela même, cette aire ne pouvait appartenir à deux centres d'apparition.
Mais il y a plus. Je n'ai parlé jusqu'ici que des Mammifères rentrant d'une manière régulière dans le type du groupe auquel ils appartiennent. Mais on sait que plusieurs de ces groupes renferment des espèces exceptionnelles, s'écartant parfois d'une manière frappante du type général. Ces types aberrants, comme on les a nommés, sont essentiellement caractéristiques soit des grands centres d'apparition, soit de centres secondaires plus restreints. C'est à ce point de vue que les géographes zoologistes ont envisagé la girafe, le gnou, Taye-aye, le yak, le bœuf musqué, l'ornithorliynque, etc.
Or, à quelque point de vue que l'on se place, l'homme est certainement le type le plus aberrant de tous les Mammifères. Seul il est organisé pour la station verticale, seul il a de vrais pieds et de vraies mains, seul il présente le développement cérébral que chacun sait, seul il possède une intelligence qui lui a permis de connaître, de dompter et d'utiliser jusqu'aux forces naturelles.
Si cet être, exceptionnel à tant de titres, avait pris naissance dans deux ou
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trois centres d'apparition, s'il n'en avait caractérisé aucun, il ferait encore une exception à la loi générale.
Nous sommes donc amenés par les faits à admettre que l'homme se rattache à un seul centre d'apparition, que ce centre a dû être relativement restreint et que l'homme en a été l'espèce caractéristique.
E. Détermination géographique approximative du centre d' apparition humain. La détermination du point géographique où l'espèce humaine a paru pour la première fois ne peut évidemment être qu'approximative, mais, dans «es limites, on peut aborder la question et y répondre avec de grandes probabilités d'approcher de la vérité.
Il faut d'abord renoncer à chercher le berceau de notre espèce dans les régions intertropicales. Cette idée, soutenue récemment encore par quelques hommes dont je suis loin de nier le mérite, repose uniquement sur l'oubli du passé de notre globe et de l'ancienneté de notre espèce. On a fait intervenir ici les théories transformistes, et on s'est cru obligé de chercher la première patrie des hommes dans les contrées habitées par les singes anthropomorphes. On a dit qu'au moment de son apparition l'homme, entièrement dépourvu d'industries, avait dû nécessairement vivre dans des régions à climat très-doux et produisant pendant l'année entière les fruits qui constituaient d'abord sa seule nourriture, etc., et l'on a affirmé qu'il n'avait pu trouver ces conditions d'existence que sous les tropiques ou sous l'équateur.
En parlant ainsi, on oubliait les recherches de MM. Heer et de Saporta, si bien confirmées par celles de Nordenskiold. A l'époque tertiaire, le Spitzberg avait à peu près le climat de notre Californie, où vivent de nombreuses tribus sauvages. Nos premiers ancêtres auraient donc pu naître sur ces terres aujourd'hui désolées ; et, dans un toast porté au grand navigateur suédois, je disais qu'il faudrait reporter peut-être jusqu'au pôle le point d'origine de notre espèce. M. de Saporta a depuis adopté et développé cette manière de voir.
C'est qu'en effet tous les faits zoologiques et anthropologiques tendent à f\\ire placer notre berceau dans le centre de l'Asie, si l'on s'en tient au présent ; bien plus au nord, si on fait entrer le passé en ligne de compte.
J'ai montré depuis longtemps qu'autour de la grande enceinte montagneuse formée par l'Himalaya, le Bolor, l'Ala-tau, l'Altaï, le Félina et le Ruen-Loun. on trouve juxtaposés les trois types fondamentaux ethniques, ainsi que les trois formes fondamentales de toutes les langues. C'est aussi de l'Asie centrale que proviennent nos animaux domestiques les plus anciennement soumis. Aucun autre lieu du monde ne présente rien d'analogue, et nous pouvons admettre, tout au moins, que cette région a été dans les temps géologiques modernes le principal centre de dispersion.
Mais il est bien probable que le premier point d'apparition était placé plus au nord. L'éléphant, le rhinocéros, le renne, etc., vivaient eu Sibérie à l'époque tertiaire. Or, à ce moment, l'homme existait déjà, comme nous le verrons plus loin. 11 avait atteint l'Europe, mais il y était très-rare. Lorsque vinrent les froids de l'époque quaternaire, les animaux et l'homme émigrèrent en même temps. Voilà pourquoi, à cette époque, le dernier se montre chez nous en aussi grand nombre, au moins par places, que peuvent l'être des peuples chasseurs, et pourquoi il est arrivé dans l'Europe occidentale en même temps que les grands Pachydermes. Il habitait donc la Sibérie en même temps qu'eux. Mais pourronsnous jamais le retrouver jusqu'au pôle et découvrirons-nous à l'extrémité de
l'axe terrestre notre premier lieu d'origine? L'avenir répondra peut-être à ces questions.
Quoi qu'il en soit, c'est en Asie et vers le nord qu'il faut chercher le point où se sont montrés nos premiers ancêtres. Là seulement, et nulle part ailleurs, il a existé des hommes méritant l'épithète à' autochlhones .
§ IV. Migrations de l'espèce humaine. La physiologie nous a démontré l'unité de l'espèce humaine; la géographie nous a appris que cette espèce avait été primitivement cantonnée sur un espace relativement peu étendu. Or elle occupe aujourd'hui la terre entière. Il faut donc qu'elle ait peuplé le globe par voie de migration.
Les polygénistes, les partisans de l'autochthonie, ont repoussé cette conséquence du monogénisme, au nom de la prétendue impossibilité des voyages qu'elle suppose. La science moderne a répondu par des faits à cette objection. A mesure que nos connaissances grandissent et s'étendent, elles démontrent de plus en plus combien l'homme a été de tout temps voyageur. L'anthropologie et l'archéologie préhistoriques, remontant jusqu'à des temps géologiques antérieurs aux nôtres, confirment chaque jour ce qu'enseignaient déjà à ce sujet l'histoire proprement dite, les légendes et les traditions des peuples civilisés ou sauvages des deux mondes.
A. Micjralions par terre. Je ne saurais entrer ici dans les détails que j'ai donnés ailleurs et ne m'arrêterai pas à démontrer la possibilité des migrations par terre. Il me suffira de rappeler qu'à la fin du dernier siècle 600000 Kalmouks ont quitté les bords du Volga et ont atteint les frontières chinoises, malgré les rigueurs extrêmes du froid et de la chaleur, malgré les attaques incessantes d'ennemis implacables, et qu'en ce moment même les Fans venant de l'intérieur de l'Afrique arrivent vers les côtes sur un front de bandière de près de 100 lieues. En réalité, sur terre, l'homme seul peut arrêter l'homme. C'est ce que savent bien tous ces voyageurs qui s'efforcent de faire la conquête géographique de l'inconnu africain.
B. Migrations par mer. Les migrations par mer, quand les distances sont très-grandes, peuvent paraître plus difficiles. Toutefois il faut ici tenir grand compte des conditions géographiques et des habitudes des populations. On a dit bien souvent que l'ancien monde n'avait pu envoyer ses habitants au nouveau, mais, depuis qu'on a mieux connu la chahie des Aléoutiennes et surtout la position des îles qui partagent en deux le détroit de Behring, le passage d'Asie en Amérique apparaît comme très-aisé, même pour des populations habituées à s'éloigner peu des côtes. En fait, on sait aujourd'hui que ce trajet s'accomplit tous les jours en canot dans les deux sens, et que, pendant l'hiver, les populations d'Asie et d'Amérique traversent le détroit de Behring sur la glace. On sait en outre que l'Europe a envoyé aussi sa part de voyageurs en Amérique, et que les barques Scandinaves montées par les intrépides rois de la mer avaient su trouver le chemin du Groenland et du Vinland.
En définitive, la Polynésie seule réunit à un haut degré l'ensemble de conditions qui ont fait croire à l'impossibilité dont il s'agit, et jusqu'à ces dernières années les polygénistes ont pu invoquer en faveur de leurs doctrines l'ignorance où l'on était du mode de peuplement de cette région maritime. Toutefois leurs théories se heurtaient déjà à quelques faits bien peu d'accord avec elles. Tous les voyageurs signalaient, avec une unanimité qui rendait le doute impossible,
la presque identité des caractères physiques cliez tous les Polynésiens, la ressemblance extrême du langage qui permettait à un Tahitien de causer à première vue avec un Maori. Or, pour si autochtlioniste que l'on soit, il est difficile d'admettre que l'île de Pâques, la Nouvelle-Zélande et les Sandwich, aient pu produire le même homme; il était tout aussi peu aisé de croire que cet homme, né isolément sur chacun des petits archipels et parfois sur de simples îlots perdus dans le Pacifique, avait partout inventé la même langue. On était donc bien obligé d'admettre un certain nombre de migrations ou des disséminations accidentelles.
Mais, à chaque voyage nouveau, les faits s'accumulaient et s'éclairaient mutuellement; le rapprochement entre les divers groupes polynésiens devenait de plus en plus manifeste. Enfin Ilale, groupant les observations de ses devanciers avec les siennes propres, en tira le premier des conclusions générales. Il montra que les Polynésiens étaient originaires de l'archipel indien, qu'ils étaient arrivés en Polynésie et avaient peuplé cette dernière, étapes par étapes; il dressa la carte de ces migrations. Sans doute il laissa dans son travail quelques lacunes que j'ai pu combler et commit quelques erreurs assez graves que j'ai pu corriger, grâce à des documents qui lui avaient échappé, grâce surtout aux belles recherches de sir George Giey, de M. Gaussin, de Thomson, de Sliortiand, de Williams, de Taylor, etc., grâce encore aux. matériaux inédits recueillis par le général Ribourt, par les amiraux Bruat et Lavaud. Il m'a été ainsi possible de rectifier à deux reprises, en l'améliorant chaque fois, la carte de Haie. Mais l'honneur d'avoir ouvert la route et d'avoir mis hors de doute les principaux faits généraux n'en revient pas moins au savant américain. On comprend que je ne saurais entrer ici dans les détails de cette histoire, mais il ne sera pas inutile de la résumer rapidement.
A une époque qui ne peut être de beaucoup antérieure ou postérieure à notre ère, la Polynésie était à peu près déserte. Quelques Nègres papouas, entraînés sans doute par quelques accidents de mer, occupaient une partie de la Nouvelle- Zélande et peut-être quelques îlots dans le nord des Pomotous. Quelques Micronésiens à teint foncé étaient aussi arrivés dans le même archipel et aux Sandwich. Tongatabou avait aussi reçu probablement une population fort différente et venue de bien plus loin, qui a laissé dans cette île d'énormes monuments mégalithiques et a fait ainsi preuve d'une industrie étrangère aux Polynésiens aussi bien qu'aux Papouas.
A la même époque florissait dans les îles centrales de l'archipel Indien une race dont les chefs surtout présentaient à un haut degré les caractères du type blanc. Cette race belliqueuse et familiarisée avec tous les hasards de la mer a envoyé des colonies, d'un côté jusque près des côtes de Chine, de l'autre aux Philippines. C'est elle qui, conduite par Zin Mou, a conquis le Japon sur les Ainos, vers l'an 667 avant notre ère.
Aux temps dont il s'agit ici, un courant d'émigration parti de l'île Bouro se porta d'abord vers le nord-est et envoya quelques colons en Micronésie. Mais le gros de l'émigration se dirigea bientôt vers le soleil levant, contourna la Nouvelle Guinée par le nord en laissant une colonie à l'extrémité orientale de l'île, dépassa les Salomons et se partagea ensuite en trois branches. La première gagna les Sainoas, la seconde les Tongas; la troisième descendit jusqu'aux îles Viti, occupées par les Nègres papouas. Ici les deux races vécurent d'abord en paix puis les Noirs expulsèrent les Indonésiens. Ceux-ci allèrent conquérir les Tonf^as
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et attachèrent à la glèbe, à titre de serfs, ceux de leurs compaliiotes qui le> avaient précédés dans ces îles et qui acceptèrent le joug. Ceux qui ne voulurent pas se soumettre reprirent la mer, et, sous les ordres d'un chef nommé Ootaïa, se dirigèrent vers l'est, atteignirent les Marquises dont ils peuplèrent certaines iles. La généalogie des chefs descendus d'Ootaia permet de reporter cet événement vers le commencement du cin(|uième siècle de notre ère.
De leur côté, les Indonésiens qui avaient aboi'dé aux Samoas ne durent pas tarder à envoyer des explorateurs à la recherche de nouvelles terres. Un de leurs chefs, nomme Oro, découvrit Raiatéa et sans doute peu après Tahiti. Ce dernier archipel devint à son tour un centre actif d'émigration. Une de ses colonies alla disputer les Marquises aux descendants des compagnons d'Ootaia. Une autre arriva aux Sandwich, un peu après ou un peu avant les premières années du huitième siècle; d'autres Tahitions pe(i(dèrent les îles nord des Pomotous.
Vers l'an 1207, un célèbre voyageur tahilien, nommé Tangiia, s'associa à Karika, chef samoa qui venait de découvrir Rurotonga. La population tahitienne ;e porta vers cette île et les autres Manaïa, qui constituèrent bientôt un troisième grand centre d'expansion. Deux colonies parties de cet archipel peuplèrent le sud des Pomotous; l'une d'elles atteignit les Gambiers vers 1270. Enfin, dans les premières années du quinzième siècle, un chef manaïen, nonmié Ngahué, aborda, probablement par hasard, à laiNouvelle-Zélande. Revenu dans sa patrie, il fit connaître sa découverte, et à la suite d'une guerre civile qui désolait l'archipel une flottille de sept doubles |)irogues équipées dans un but de colonisation gagna la Nouvelle-Zélande. Les chants historiques recueillis, surtout par sir George Grey, entrent dans des détails aussi cuiieux que circonstanciés relativement à cette migration. Ils font connaître les noms des navires, celui des chefs qui les montaient; ils racontent les incidents du voyage; ils nomment les principales plantes, les Oiseaux, les Mammifères transportés par les Manaïens dans leur nouvelle patrie. Ces derniers sont le rat et le chien, et ce sont les deux seuls Mammifèi es terrestres que les européens aient rencontrés sur cette grande terre lorsqu'ils l'ont abordée pour la première fois.
Je me borne à indiquer ici les grandes lignes du long voyage accompli par la race indonésienne sortie de Bouro. Je laisse de côté les migrations plus récentes et moins importantes. Ce qu'il importe de constater, c'est que la Polynésie s'est peuplée par voie de migrations vol ntaires et de dissémination accidentelle et qu'il ne peut plus être question de l'autochthonisrae de ses habitants.
Cette conclusion a reçu tout récemment une confirmation d'autant plus significative qu'elle vient d'un homme de science, ayant vécu longtemps dans ce monde maritime dont l'histoire l'a toujours préoccupé, et que lui-même est un autochthoniste convaincu. M. A. L( s3on, pour rédiger son livre fort intéressant et rempli de faits, a emprunté la plume du docteur Martinet. Mais il est le véritable auteur de l'ouvrage. Or il admet avec Haie et avec moi que les Samoas et les Tongas ont été peuplées [lar migiation et que la race polynésienne s'est étendue de proche en proche jusqu'à laliili, aux Marquises, aux Sandwich, aux Manaïas, etc. Jusque-là nous sommes d'accord pour tous les faits généraux. Voici en quoi nous différons : au lieu de faire venir de l'Indonésie les premiers immigrants, M. Lesson admet que cetle race était autochlhone et avait pris naissance à la Nouvelle-Zélande, dans i'z/e du Milieu [Kawai ou Tavai-Pounamou des Maori>). 11 reporte toutes les tradiiions recueillies par sir George Grey et ses émules aux très-courts voyages qu'auraient accomplis les Maoris primitifs poi.r
traverser le détroit de Cook, pour découvrir et peupler Vile du Nord {Aotéaora ou Ika-a-Maui des Maoris); il renverse le sens des migrations dans l'est et l'ouest de la Polynésie.
Il est aisé de montrer ce qu'a de peu fondé la conception de M. Lesson, sans même tenir compte des renseignements de toute sorte, aujourd'hui si nombreux et si précis, relatifs à l'histoire de ces contrées, non plus que des faits et des considérations que j'ai opposés plus haut à la doctrine générale de l'autochthonisme huuiain. En effet, il n'existe nulle part au monde une terre qui se prête aussi mal à l'application de cette doctrine.
J'ai déjà dit qu'en arrivant à la Nouvelle-Zélande les Européens n'y trouvèrent en fait de Mammifères terrestres que le chien et le rat. I/isolement de ces deux espèces, appartenant chacune à deux ordres distincts, était déjà quelque chose de fort étrange, car nulle part la géographie zoologique ne présente un seul fait analogue. Les recherches paléontologiques, faites surtout par M. Haast, précisément dans cette île du Milieu où M. Lesson place le berceau de ses autochthones, accentuèrent encore ce que la faune vivante présentait d'exceptionnel. On ne trouva pas un seul Mammifère fossile. Il est aujourd'hui bien démontré qu'aux époques géologiques passées la Nouvelle-Zélande n'a jamais produit une seule espèce appartenant à cette classe. Les Mammifères y étaient remplacés par des oiseaux d'un type spécial, par des Brévipennes, dont quatre ou cinq des plus petites espèces existent encore.
Ainsi, pas un seul Mammifère enfoui dans les couches du sol, mais seulement des oiseaux brévipennes, tel est le trait le plus frappant de la faune fossile néozélandaise. Si le rat, le chien et l'homme, avaient pris naissance à la Nouvelle- Zélande, il y aurait désaccord absolu entre la faune actuelle et celle de l'époque géologique précédente. Or on sait que nulle part au monde ce désaccord ne s'est rencontré. Toujours, au contraire, on a reconnu des rapports plus ou moins étroits entre les faunes éteintes et les faunes vivantes. Ce sont même ces rapports que les transformistes invoquent à chaque instant pour justifier leurs doctrines. La théorie de M. Lesson brise tous ces rapports; elle fait de ces îles une exception absolument unique. Par cela seul elle ne sera certainement acceptée comme vraie par aucun zoologiste, par aucun paléontologiste; elle ne peut l'être davantage par les anlhropologistes.
En somme, M. Lesson veut faire naître l'homme polynésien sur la terre la plus excentrique de ce monde maritime, et tout aussitôt il se trouve en contradiction avec les lois générales de la zoologie et de la paléontologie. Pour rester fidèle à ces lois, il faut admettre que la Nouvelle-Zélande, elle aussi, a été peuplée par voie de migration, et accepter ce que disent si formellement les chants historiques locaux, savoir : que les Maoris ont colonisé cette terre et y ont apporté le chien et le rat.
Pas plus que ses devanciers M. Lesson n'a mis en doute la réalité des traditions maories, dont l'authenticité était démontrée, pour tout ce qu'elles ont d'essentiel, par les travaux que je rappelais tout à l'heure. Il s'est borné à les interpréter autrement que l'on n'avait fait jusqu'à lui, et nous venons de voir que son interprétation est inacceptable. De là même il résulte que la Polynésie tout entière a été colonisée et qu'aucune de ses îles n'a produit un homme spécial.
La race polynésienne proprement dite n'a pas d'ailleurs contribué seule à peupler les archipels du Pacifique. J'ai déjà dit qu'elle y avait été précédée
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par d'autres. Le fait est attesté pour les îles Sandwich par une tradition que confirment quelques traits particuliers propres à leurs habitants. Les chants historiques des Maoris sont très-explicites sur ce point. La détermination de la race qui avait la première atteint la Nouvelle-Zélande a pu présenter d'abord quelque difficulté. Pourtant, en mettant à profit les quelques données. que je possédais alors, j'ai depuis bien longtemps cherché à montrer que cette race devait se rattacher aux Nègres mélanésiens. Tout est venu depuis confirmer cette manière de voir. Des têtes osseuses, d'origine indiscutable, ont montré tous les caractères de la race papoua, et le Muséum a reçu une tête de chef néozélandais dont les tatouages compliqués attestent le haut rang, en même temps que sa chevelure franchement laineuse ne peut laisser de doute sur ses affinités ethniques.
C'est là un fait très-intéressant et significatif au point de vue qui nous occupe. Bien que certaines tribus mélanésiennes soient plus élevées au point de vue social et se livrent aux industries maritimes plus qu'on ne le croit d'ordinaire, aucune n'a approché des Polynésiens dans l'art de la navigation. Et pourtant des représentants de cette race, emportés sans doute par quelque tempête et jetés dans les courants qui contournent l'Australie, ont incontestablement gagné cette terre si lointaine, si isolée, où vivent aujourd'hui leurs descendants. C'est que la mer, par ses hasards et ses accidents mêmes, favorise la dissémination des groupes humains.
En présence de ces résultats auxquels aboutissent une foule de traditions lùstoriques concordantes et que confirment la zoologie, la géologie et l'étude même des races pélasgiques, je pense qu'on n'opposera plus à la doctrine monogéniste une prétendue impossibilité du peuplement du globe par voie de migration.
§ V. Acclimatation de l'espèce humaine. L'espèce humaine, primitivement cantonnée, ayant envahi le globe tout entier, a rencontré dans ces longues et multiples migrations les conditions d'existence les plus diverses, parfois les ])lus opposées. Elle a dû se faire à toutes; en d'autres termes, elle a dû s'acclimater, se naturaliser partout. Bien des polygénistes ont nié qu'il pût en être ainsi. Us ont affirmé que les groupes humains nés sur un point du globe ne pouvaient vivre et prospérer ailleurs. Le docteur Knox,que l'on pourrait appeler l'enfant terrible du polygénisme, parce qu'il pousse logiquement jusqu'au bout toutes les conséquences de la doctrine, est allé jusqu'à dire que le Français ne pouvait vivre en Corse. A l'appui de ces assertions, on a invoqué l'opinion de .quelques botanistes qui ont nié la possibilité de l'acclimatation pour les végétaux, qui ont voulu rattacher à ce qu'ils ont appelé Y accoutumance les faits si nombreux qu'on leur oppose. On a aussi apjiliqué la même théorie aux animaux et par suite à l'homme lui-même. Il est bien facile de montrer que, dans cette manière d'apprécier et d'interpréter les faits, il y a beaucoup d'arbitraire et de confusion.
D'autre part, quelques monogénistes ont paru croire que l'être humain pouvait s'acclimater, se naturaliser d'emblée sur n'importe quel point du "lobe. C'est là une exagération facile à réfuter et qui a pu donner, dans certains cas, aux négations des polygénistes, une apparence de fondement. Voyons ce qu'il y a de vrai ou d'inexact dans ces assertions opposées.
A. Conditions de l'acclimatation pour les végétaux, les animaux et
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l'homine. L'acclimatation consiste dans la mise en harmonie d'un être vivant avec un milieu nouveau pour lui, avec les conditions d'existence que lui impose ce milieu. Tant que cette harmonisation n'est pas obtenne, il y a lutte entre l'être vivant et le milieu. Le premier souffre plus ou moins du désaccord et doit finir par succomber, s'il ne se plie pas aux exigences de sa position. Or il est évident que, par suite de leur nature propre, les plantes, les animaux et l'homme, apportent dans cette lutte des moyens de résistance et de victoire fort inégaux.
Les végétaux, fixés au sol, subissent dans toute leur étendue les actions de milieu ; ils ne peuvent pas plus éviter les rayons du soleil que le froid, la pluie ou la sécheresse. Les animaux sont placés déjà dans des conditions meilleures. Ils peuvent se mettre jusqu'à un certain point à l'abri des intempéries; ils peuvent au besoin chercher et trouver de quoi s'alimenter ou étancher leur soif. Grâce à son intelligence et à son industrie, l'homme fait bien mieux encore, et il est inutile d'insister sur ce point.
De ce qui précède il résulte que, lorsqu'il s'agit d'acclimatation, on ne peut comparer d'une manière absolue ces trois groupes d'êtres vivants et conclure rigoureusement de l'un à l'autre. Pourtant nous allons trouver dans celte comparaison de véritables enseignements.
B. Acclùnatalion des végétaux et des animaux. Que certains végétaux puissent i)résenter des exemples de véritable acclimatation, c'est ce que montre l'histoire de la chrysanthème de Chine. Cette fleur, aujourd'hui si répandue dans nos moindres jardins, n'y a pas été installée d'emblée. Apportée en France en 1790, elle y a fleuri et a noué ses fruits pendant plus de soixante ans sans les mûrir. Il fallait tous les ans s'approvisionner de graines dans sa lointaine patrie. En 1852, quelques pieds un peu plus hâtifs, peut-être accidentellement mieux soignés, donnèrent des graines mûres qui furent semées et produisirent des plants faits à notre climat. A partir de ce moment, la chrysanthème a été acclimatée.
L'oie d'Egypte, apportée en 1801 au Muséum par Geoffroy Saint-Ililaire, pondit d'abord au mois de décembre comme dans son pays natal. Par suite, les couvées élevées en hiver souffraient de la saison. En 1844 la ponte vint en février; l'année suivante, en mars: en 1846, en avril, précisément à l'époque oij pond notre oie ordinaire. L'espèce égyptienne était acclimatée.
Ce fait montre bien qu'il y a dans l'acclimalemcnl autre chose qu'une question d'accoutumance. 11 est évident qu'ici une des plus importantes fonctions de l'organisme a été modifiée et que le résultat a été l'harmonisation de cet organisme avec le nouveau milieu. Je laisse de côté les modifications secondaires de taille, de plumage, etc.
Mais il est évident aussi que des modifications aussi essentielles ne peuvent avoir lieu sans lutte et par conséquent sans souffrances. Là sont la difficulté de l'acclimatation et la source des pertes qu'elle entraîne, pertes souvent très-considérables et se prolongeant de manière à faire mettre en doute le résultat final.
Garcilasso de la Yéga nous apprend que de son temps, à Cuzco, les poules récemment importées d'Europe pondaient fort peu et que les poulets s'élevaient difficilement. Aujourd'hui, dans la même région, les poules prospèrent comme chez nous. Quand Uoulin observa les oies introduites à Bogota depuis une vingtaine d'années, ces oiseaux n'avaient pas encore atteint leur fécondité normale, mais ils en approchaient. Au début, les pontes étaient très-rares, et de plus un
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quart des œufs étaient inféconds, et la moitié des poulets éclos périssait dans le premier mois. On voit qu'il y avait là de quoi faire dire que l'oie ne s'acclima- , terait pas sur ce plateau des Andes ; et pourtant l'acclimatation était presque complète lors du voyage de Boulin.
Il avait fallu vingt ans pour obtenir ce résultat. Mais pour l'oie chaque année représente une génération, et c'est à ce point de vue qu'il faut se placer quand on parle d'acclimatation. C'est seulement du père et de la mère au fils et par voie d'hérédité que l'organisme se modifie. C'est là une consi lération trop souvent oubliée quand il s'agit d'espèces qui ne se reproduisent qu'à un âge plus ou moins avancé et doiit il faut en particulier toujours tenir compte pour l'homme.
B. Acclimatation de Vhomme dans le? localités réputées malmines. Le mouvement d'expansion qui a amené l'Européen sur une foule de points du globe permet de constater chez lui des faits entièrement analogues aux précédents. On a vu plus haut, par exemple, que dans les îles du golfe du Mexique la femme anglaise créole devient pubère quatre à cinq ans plus tôt qu'elle ne l'aurait élé dans sa patrie. Chez elle les organes et les fonctions de reproduction ont donc subi une modification, comme chez l'oie d'Egypte, comme chez la chrysanthème.
Ce sont surtout les faits observés chez les poules de Cuzco et les oies de Bogota qui jettent du jour sur l'histoire de l'acclimatation de l'homme. Ce qui s'est passé en Algérie peut servir d'exemple. On sait quelles sinistres prédictions ont accompagné les premiers temps de la conquête. Ce n'est pas seulement Knox qui déclarait impossible la colonisation de cette belle contrée par des Français, par des Européens. Les généraux, les médecins, à la presque unanimité, concluaient de la même manière. La mortalité militaire et civile était bien plus considérable en Afrique qu'en France; les enfants mouraient à peu près en nombre double. Surtout, le chiffre des décès l'emportait notablement sur celui des naissances. Tout semblait donc venir à l'appui de l'opinion qu'une émigration incessante pourrait seule entretenir la population sur cette terre dévorante.
Pourtant, fort des enseignements tirés de l'histoire de l'acclimatation chez les animaux et les plantes, je n'hésitai pas, dès mes premières années d'enseignement au Muséum, à combattre ces prévisions décourageantes. Loin d'avoir faibli, la fécondité des femmes s'était accrue; la proportion des morts chez les enfants était moindre que chez les jeunes oies de Bogota. Je n'hésitai pas à prédire que les Français s'acclimateraient en Algérie au bout d"un nombre de générations bien moindre que celui qui avait été nécessaire pour naturaliser cet oiseau dans la Cordillère. On sait que l'événement m'a donné raison, et bien plus tôt que je ne l'espérais.
Sans doute il est des contrées dans lesquelles la lutte a été ou est encore plus longue et plus meurtrière qu'en Algérie. Telles sont la plupart des îles du golfe du Mexique, en particulier celles qui appartiennent à la France. Et pourtant il est évident que les choses se sont passées et se passent comme dans nos possessions africaines. La preuve en est dans ces familles de Blancs créoles où le nombre des enfants dépasse sensiblement la moyenne obtenue chez nous et Q\\ règne une santé parfaite. Fussent-elles rares, et il paraît qu'elles ne le sont pas, il y aurait là de quoi engendrer toute une population nombreuse et parfaitement acclimatée.
D'ailleurs, même lorsqu'il s'agit de ces contrées, il y a à faire des distinctions qu'oublient constamment les adversaires de l'acclimatation. On réunit dans une même statistique les créoles anciens et nouveaux, ainsi que les immigrants venus directement de la mère-p.itrie. 11 est clair qu'en agissant ainsi on confond des éléments absolument différents. Les immigrants ont leur tribut à payer, et on ne saurait imputer aux vieux créoles les décès qui accopipagnent ici inévitablement les premiers temps de la lutte engagée contre le milieu.
En outre, on englobe dans ces mêmes statistiques la population tout entière d'une île, sans s'informer si la mortalité pèse du même poids sur toute sa surface. Or le travail de M. Waltlier montre d'une manière irrécusable à quelles erreurs conduit cette manière de procéder. A la Guadeloupe, la population, prise en masae, présente un excédant annuel des décès sur les naissances s'élevant à 0,46. Ce chiffre semble tout d'abord donner raison à «eux qui nient l'acclimatation de l'Européen dans cette île. Mais, en décomposant par communes ce chiffre désolant, on arrive à un bien aulre résultat. Ces communes sont au nombre de trente et une. Or dans quinze d'entre elles le nombre des naissances l'emporte sur celui des décès. La vérité est donc qu'à la Guadeloupe l'Européen est acclimaté, dans quinze localités. Peut-être ne l'est-il pas dans les seize autres, mais, pour pouvoir affirmer ce dernier fait, il faudrait avoir étudié la population par catégories en tenant compte, comme je le disais tout à l'heure, de l'ancienneté de séjour.
La différence constatée par M. Walther de commune à commune conduit à une autre considération qui est aussi trop souvent oubliée. Il est certainement des contrées plus ou moins étendues qui semblent être mortelles pour l'homme et où l'Européen surtout paraît ne pouvoir réellement s'acclimater. Mais, que l'on y regarde de près, on reconnaîtra vite que cet état de choses tient à ce que le milieu normal de ces contrées est vicié par quelque circonstance accidentelle. Là où un (leuve se traîne à travers des marécages sous un ciel même tempéré, là où s'étendent de vastes marais remplis d'un vase croupissante, il se développe des miasmes mortels que l'on ne saurait mettre au compte de l'ensemble de la contrée. On sait que les bords de notre Charente, au-dessous de Rochefort, étaient presque aussi redoutés des marins que les marigots du Sénégal avant les travaux d'assainissement accomplis il n'y a guère d'années. Notre Saintonge était-elle pour cela inhabitahle? On sait encore ce qu'est devenue la Campagne de Rome depuis qu'elle a été abandonnée à elle-même; on sait enfin comment l'industrie exagérée des étangs avait fait de nos Dombes un plateau presque aussi insalubre que la Maremme. L'Italie n'en est pas moins peuplée dans son ensemble et, à côté des Dombes, le Lyonnais, le Maçonnais, ont continué à jouir de la même salubrité.
C'est à ce point de vue qu'il faut considérer bien des contrées qui passent ;pour mortelles aux immigrants. 11 faut toujours distinguer le milieu normal résultant des conditions géologiques et climatologiques naturelles du milieu accidentellement vicié. Parfois l'industrie humaine corrige les tristes résultats causés par l'incurie, l'insouciance ou des cnconstances naturelles spéciales. On n'a pas oublié tout ce qui se disait de l'impossibilité pour les Français de vivre dans la Mitidja et surtout auprès de ces marais deBouffarik dont l'air empesté a tué plus d'une de nos sentinelles. Aujourd'hui Bouffarik est une charmante petite ville où pullulent les enfants. Quelques canaux pour l'écoulement des ■eaux, quelques remblais et de larges plantations, ont suffi pour opérer la meta-
niorphose. Il est évident qu'on rendait à tort le climat de l'Alge'rie responsable des nombreux décès qui ont accompagné la prise de possession de la Mitidja et de Bouffarik.
G. Acclimatation des végétaux, des animaux et de l'homme dans diverses contrées. J'ai voulu commencer par les cas les plus difliciles, par ceux que les adversair-es de l'acclimatalion invoquent à l'appui de leurs idées. Mais, s'il est sur le globe un certain nombre de contrées, ou mieux de localités, qui semblent leur fournir des arguments, il en est d'autres et en bien plus grand nombre où il est facile rie trouver de quoi réfuter toutes leurs assertions. Sans même s'être occupé de la question d'une manière spéciale, un peu de réflexion suffit pour faire reconnaître que de nos jours, sous nos yeux, l'acclimatation s'accomplit sur le glol)e partout où l'Européen s'est fixé.
Parmi les végétaux il en est un bon nombre qui se sont prêtés à l'émigration et à la naturalisation d'une merveilleuse manière. Chez nous la pomme de terre américaine couvre nos champs. En revanche nos légumes, nos arbres fruitiers, remplissent ceux de l'Amérique. La Polynésie les a reçus à son tour; et ici ce ne sont pas seulement les végétaux utiles empruntés aux deux mondes qui poussent largement à côté les uns des autres et de l'arbre à pain ou du cocotier. Ce sont aussi nos mauvaises herbes, qui, transportées involontairement, ont pris possession de ces terres nouvelles. Elles y remplacent parfois les espèces indigènes. A la ?Jouvellc-Zélande, dans les plaines de Christcburch, nous dit M. Filhol, on ne voit plus une plante polynésienne; on peut se croire en pleine Beauce.
Nos animaux domestiques et autres se sont acclimatés de même en Amérique aussi bien qu'en Polynésie. Rencontrant sur la vaste étendue du nouveau continent des conditions d'existences très-diverses, tantôt ils ont conservé à peu près les caractères de leurs ancêtres, tantôt ils se sont modifiés pour se mettre en harmonie avec le nouveau milieu. C'est ainsi qu'ont pris naissance les moutons à poil, les cochons sauvages à laine, les bœufs nus {voy. les mots Espèce et Races). Parfois leur fécondité s'est accrue, comme chez les moutons des Sandwich. En tout cas elle n'a diminué ni chez le porc ni chez le lapin. A la Nouvelle-Zélande, aujourd'hui comme antérieurement dans certaines îles du golfe du Mexique, on engage des chasseurs tout exprès pour détruire les porcs sauvages qui désolent les cultures. Quant aux lapins, en Australie comme à la Nouvelle-Zélande, ils sont devenus un fléau contre lequel on lutte au prix d'énormes dépenses et trop souvent en vain.
Ai-je besoin de dire ce qui en est de l'homme européen et de la facilité avec laquelle il s'est fait aux milieux si différents du Canada et de l'Australie, du Cap et de la Nouvelle-Zélande? Chez lui aussi, sur certains points, la fécondité paraît s'être accrue, en particulier en Australie, où des femmes déjà atteintes par la ménopause retrouvent, m'assurait un ancien colon, la faculté d'avoir des fils. A Hawai, là même où la race indigène disparaît sous l'influence de la plithisie que nous avons importée, neuf fiimilles de missionnaires comptaient soixantedeux enfants. Au Canada, les familles de dix enfants et plus ne sont pas rares.
Il est certes bien impossible de ne pas regarder le Blanc européen comme acclimaté dans toutes les contrées que je viens de nommer et dans celles qui en dépendent, et, si je ne parle que de lui, c'est que pour lui seul l'expérience est complète. Mais la nature fondamentalement la même de tous les hommes nous est un sur garant qu'il en serait de même des autres. Sans doute les phénomènes
ne seraient pas identiques et les conditions d'existence les plus favorables pour nous rendraient parfois au contraire l'acclimalation plus difficile pour le Nègre, par exemple. Nous souffrons de la chaleur dans les régions inlertropicales ; il souffre du froid dans nos régions même tempérées. S'il émigrait plus au nord, la lutte serait sans doute très-dure pour lui. Mais ce qui se passe dans les Etats- Unis du Nord prouve qu'après certains sacrifices lui aussi remporterait la victoire on s'accommodant au nouveau milieu. Quant aux Klats du Sud, si la progression continue, ils seront promptement envahis par la race noire, qui s'y propage bien plus rapidement que la blanche. Pour ce qui est de la race jaune représentée par les Chinois, à en juger par le peu que nous en savons, elle semble être merveilleusement apte à se plier aux exigences des climats les plus divers.
D. Expansion de la race aryane, peuplement du globe. Revenons au Blanc européen, fils plus ou moins métissé de la grande race aryane. Nous connaissons aujourd'hui, au moins dans ses grands traits, presque toute l'histoire de cette dernière. Nous la voyons quelque dix-huit ou vingt siècles avant noire ère sortir de l'Eeriéné Véedjo, région où l'été ne durait que deux mois et qui était probablement située quelque part dans la chaîne du Bolor ou de l'Indou-Koh. Elle descend en Boukharie, parcourt la Perse et le Caboul, arrive à l'Indus et au Gange, en s'arrètant dans onze grandes stations dont plusieurs ont été identifiées. Avant et pendant ce voyage, elle envoie des colonies qui arrivent jusqu'aux limites occidentales du continent, puis elle descend le Gange et envahit l'Inde entière. Aujourd'hui ses représentants sont partout.
L'espèce humaine à ses débuts n'a rien fait de plus que les Aryas ; elle a dû procéder de la même manière. Après avoir peuplé .son centre d'apparition, elle a dii envoyer en tout sens des colonies. Moins bien armées que nous contre le milieu, elles en subissaient davantage l'action. Mais elles marchaient pas à pas et les organismes, progressivement modifiés, donnaient naissance à des races diverses en harmonie avec les conditions d'existence que la direction du voyage imposait à chacune d'elles {voy. le mot Races humaines). Sans doute pour ces premiers émigrants comme pour nous la lutte dut être plus ou moins meurtrière. Mais ils ne rencontraient d'autre adversaire que la nature et, nous l'avons vu, celle-ci ne pouvait les arrêter.
La géologie et l'anthropologie préhistoriques attestent que ce mouvement d'expansion a commencé avant l'époque actuelle et remonte jusqu'au milieu des temps tertiaires. Il dut être accéléré par le grand refroidissement des temps quaternaires. A ce moment, le centre d'apparition de l'homme devint inhabitable. Les dernières tribus restées jusque-là fidèles à la mère-patrie furent forcées d'émigrer à leur tour; elles aussi subirent les influences de nouveaux milieux et se 'modifièrent. A partir de cette époque la terre n'eut plus de population autochthone ; elle ne fut peuplée que de colons; en même temps, les traits propres aux premiers hommes furent partout plus ou moins altérés; le type originel disparut, et il n'exista plus que des races dérivées de ce type.
§ VI. Ancienneté de l'espèce humaine. Pour suivre la filiation des faits et des idées, j'ai dii examiner d'abord avec quelque détail la question de l'unité spécifique de l'homme et celles que soulèvent les conséquences résultant de cette unité. 11 resterait encore à considérer plusieurs questions générales, mais la nature de ce travail m'impose des bornes, et je n'aborderai ici que les princi-
pales, que je traiterai d'ailleurs brièvement. Disons d'abord quelques mots de l'ancienneté de l'homme à la surface du globe.
A. Lhomme quaternaire. Je laisse de côté les dates historiques. ÎSous savons bien aujourd'hui qu'elles ne peuvent rien nous apprendre sur la véritable ancienneté de notre espèce. La géologie, la paléontologie, en nous montrant des époques dans l'histoire du globe, en nous révélant assez rapidement l'apparition successive d'êtres organisés qui se sont succédé ou remplacés à chacune de ces époques, devaient poser le problème de l'antiquité de l'homme sous une forme toute nouvelle. Notre espèce appartient-elle seulement au dernier de ces âges géologiques? Ou bien a-t-elle vu des temps antérieurs? A-t-elle vécu à côté de quelques-unes des espèces animales et végétales disparues? On sait comment la science de nos jours répond à ces questions; on sait aussi que cette réponse date seulement de quelques années. Je n'ai pas à entrer ici dans des détails historiques qui m'entraîneraient trop loin, mais il est trois noms qu'on ne saurait se dispenser de rappeler, pour peu que l'on s'occupe de ces questions, ceux de Boucher de Perlhes, de Lartet et de Lund.
Le premier annonça dès 1847 qu'il avait recueilli, dans les alluvions quaternaires d'Abheville, des silex taillés artificiellement. Il en attribuait la fabrication à des hommes différents de ceux qui vivent aujourd'hui et dont nous ne serions pas les fils. Le mélange de faits douteux, d'interprétations inacceptables et d'hypothèses singulières contenues dans les écrits de Boucher de Perthes, les négations absolues d'Élie de Beaumont, faisaient repousser la croyance à l'existence de Vhomme fossile, ou tenaient au moins en suspens les meilleurs esprits, quand Laitet publia son magnifique travail sur la grotte d'Aurignac (1861). Ici le doute n'était plus possible. L'auteur démontrait la contemporanéitéde l'homme avec huit espèces animales, acceptée en dehors de tonte controverse comme caractérisant les terrains quaternaires de France. A partir de ce moment les découvertes se multiplièrent, les preuves s'accumulèrent et l'existence de Vhomme quaternaire fut universellement admise. Bientôt les ossements de cet homme furent recueillis en quantité suffisante pour que l'on pût se faire une idée de ce qu'étaient les populations qui ont habité l'Europe en même temps que des rhinocéros et des éléphants.
L'étude de ces restes précieux conduisit très-vite à un résultat complètement en désaccord avec les idées théoriques de Boucher de Perthes. Non-seulement les têtes osseuses, les squelettes plus ou moins complets trouvés sur divers points, montrèrent partout et exclusivement les caractères de l'homme actuel, mais de plus on découvrit bientôt, dans les populations contemporaines, des individus qui, par leurs caractères ethniques, se rattachaient évidemment à ces antiques habitants de notre sol. On fut de plus en plus amené à admettre que l'homme quaternaire devait compter au nombre de nos ancêtres et que ses descendants, plus ou moins modifiés par les siècles et le croisement avec d'autres races, vivaient encore parmi nous.
A mesure que les objets de comparaison se multipliaient, on reconnaissait encore de plus en plus que les crânes et les os des membres, trouvés sur des points divers, différaient parfois d'une manière très-marquée. Il fallut bientôt admettre que l'homme quaternaire était représenté dans nos alluvions, dans nos cavernes, par un certain nombre de races distinctes. Nous avons cru, M. Hamy et moi, pouvoir porter à six le nombre de ces races, et peut-être en découvrira-t-on encore d'autres.
Boucher de Perthos et Lartet avaient eu un prédécesseur. Mais ce n'est pas en Europe, c'est au Brésil qu'un Danois, !e docteur Lund, avait découvert l'Iiomme fossile. Dès i84i il en informa son compatriote Bafn par une lettre qui resta longtemps oubliée et que j'ai eu le plaisir de remettre au jour. Il avait recueilli plusieurs têtes osseuses dont une seule a été décrite.
La race de Lagoa Santa diffère de nos races fossiles européennes. Il en est de même de celle dont M. Ameghino a découvert les industries aux environs de Buenos-Ayres et dont M. Rolli a rapporté une tête osseuse, trouvée sous une carapace de Glyptodon.
Dans ces dernières années on a rencontré des objets fabriqués par l'homme dans bien d'autres terrains de la même époque. Des haches taillées caractéristiques ont été trouvées dans l'Amérique du Nord, dans l'Inde et sur divers autres points de l'Asie, dans le nord de l'Afrique et jusqu'au Cap.
Ainsi, avant la fin des temps quaternaires, l'homme occupait le globe entier et avait atteint les extrémités de l'Ancien et du Nouveau Continent.
B. Vhomme tertiaire. La diversité ethnique de l'homme quaternaire européen suffisait à elle seule pour le faire regarder comme ne représentant pas l'homme primitif et pour faire admettre conmio probable l'existence d'un homme encore plus ancien ; sa disj)ersion venait ajouter un argument de plus à l'appui de cotte conclusion (|ue de nouvelles découvertes ont bientôt justifiées.
En 1865, M. Desnoyers trouva dans la sablonnière de Saint-Prest aux environs de Chartres des ossements portant des incisions bien manifestement faites de main d'hommes. Plus tard, l'abbé Bourgeois recueillit au même endroit des silex dont la taille accusait de même une industrie humaine.
Les terrains de Saint-Prest, caractérisés pnr la présence de VElephas meridionalis, avaient été jusque-là regardés comme appartenant au tertiaire supérieur. La découverte de M. Desnoyers fit remettre leur âge en question. On ne voulut plus voir en eux que des terrains quaternaires inférieurs, ou bien on les regarda comme appartenant à une é|toque de transition.
Bien des naturalistes, des paléontologistes surtout, qui avaient admis facilement l'existence de l'homme quaternaire, répugnent 'à accepter celle de l'homme tertiaire, en se fondant sur des raisons tirées de leurs études habituelles. Entre la faune quaternaire et la nôtre il existe d'étroits rapports; si le rhinocéros lichoirhinus et le mammouth ont disparu, le renne, le cliamois, le bïuf musqué, leur ont survécu comme l'homme. Il n'en est pas de même pour les temps tertiaires. Faunes et flores diffèrent considérablement; et en particulier, à partir de l'époque miocène, la faune mammologique s'est entièrement renouvelée. Comment l'homme seul, dit-on, eût-il résisté, alors que disparaissaient tous les animaux auxquels il est si intimement lié par son organisation?
En raisonnant ainsi, on ne tient compte ni de l'intelligence et de l'mdustrie humaine, ni des résultats déjèi acquis. Tout le monde admet l'existence de l'homme aux temps quaternaires. Il a donc survécu à une révolution du globe et à des Mammifères. Il s'est défendu par le feu contre les froids de l'époque glaciaire, il s'est fait à une température plus douce. Je ne vois aucune raison qui milite en faveur de l'impossibilité pour lui d'avoir vécu à des époques antérieures. En somme, l'homme est un Mammifère; dès que les animaux de cette classe ont pu exister à la surface du globe, il a pu y vivre aussi, d'autant mieux qu'il était doué des facultés qui leur manquent. A mes yeux, il n'y a là qu'une question de fait à résoudre par l'observation.
Les découvertes récentes concordent pleinement avec les conclusions pre'cédentes. En 1876, M. Capellini trouva près de Sienne, dans les argiles de Monte- Aperto, reconnues par tous les géologues comme franchement pliocènes, des os de Balenotus portant de nombreuses entailles, qu'il attribua sans he'siter à la main de l'homme. Après avoir étudié avec soin divers moulages de ces pièces, après en avoir vu d'originales, je ne puis que partager l'opinion du savant italien. Les incisions curvilignes, très-nettes sur un des bords, éclatées sur l'autre, qui marquent une omoplate, me semblent surtout absolument démonstratives. Seule la main de l'homme armée d'un instrument tranchant peut laisser sur un os plat des empreintes pareilles : aussi l'existence de l'homme pliocène me paraît définitivement prouvée.
Les belles et fructueuses recherches de M, Rames ont fait remonter plus haut l'existence de l'homme. C'est dans le miocène supérieur, au Puy-Courny, près d'Aurillac (Cantal), que notre compatriote a découvert une foule de silex taillés portant les traces manifestes de la main humaine.
Les recherches de l'abbé Bourgeois vont plus loin encore et font remonter l'existence de notre espèce jusqu'au miocène inférieur. C'est à Thenay, dans le déparlement de Loir-et-Cher, que ce persévérant chercheur a trouvé les silex qu'il regardait comme taillés artificiellement. J'ai douté" longtemps du bienfondé de cette conclusion, mais de nouvelles pièces mises plus tard sous mes yeux ont fini par me convaincre, et les détails que j'ai donnés ailleurs ont montre, j'espère, que l'histoire des Mincopies actuels répond à toutes les objections tirées de l'homme lui-même par les contradicteurs du savant abbé. Mais les géologues soulèvent encore quelques difficultés, et je me reconnais incompétent pour leur répondre.
Si l'homme de Thenay prête encore quelque peu au doute, il en est bien plus encore de celui que M. Carlos Ribeiro a cru avoir trouvé dans le miocène supérieur à Olta, en Portugal. Malgré les pièces mises sous les yeux du Congrès de Lisbonne, en 1880, malgré le silex taillé recueilli sur place par M. Belluci, je n'ai pu me ])rononcer.
Les savants que je viens de nommer n'avaient renconti'é que des objets travaillés par l'homme tertiaire. M. Ragazzoni a été plus heureux : il a découvert cet homme lui-même aux environs de Brescia, à Castenodolo, dans un terrain appartenant au pliocène inférieur. Une tête de femme, assez bien conservée pour avoir pu être reconstituée, a permis de reconnaître que la race de cette époque était identique avec la race de Canstadt, déjà reconnue comme représentant la plus ancienne population quaternaire.
I/existcnce de l'homme tertiaire en Europe est à mes yeux définitivement démontrée. Il en est autrement pour l'Amérique. Malgré ce qu'ont dit à ce sujet MM. Ameghino et Whitney, je ne puis partager leur manière de voir.
C. Constatons en terminant qu'aucune de ces races fossiles n'a entièrement disparu. Celle de Canstadt elle-même, quoique remontant aux temps miocènes, reparaît parfois chez nous, par un phénomène d'atavisme. Elle faisait naguère le fond d'une tribu austrahcnne. La race de Cro-Magnon, la plus ancienne après la précédente, se retrouve encore aux Canaries à l'état presque pur. Quant aux races de Grenelle et de la Lesse, elles ont de nombreux représentants dans les populations de la France et de la Belgique, et j'ai montré qu'en Amérique la race de Lagoa Santa a laissé son empreinte sur diverses populations du Brésil et du Pérou.
§ VII. Origink de l'espèce humaine. Le problème d'origine, en ce qui touche l'espèce humaine, est le même que pour tous les autres êtres organisés et vivants. La généralité des lois qui la régissent aussi bien que les animaux et les plantes, la similitude des phénomènes, l'identité fondamentale d'organisation cl de fonctions qui la rattachent aux Mammifères pour tout ce qui n'est pas exclusivement humain, ne permettent pas d'attribuer son apparition sur le globe à une cause ou à des causes exceptionnelles. Par conséquent, après ce que j'ai dit plus haut, je pourrais me dispenser d'aborder de nouveau la question à propos de l'homme et me borner à ré|)éter que la science ne peut encore dire d'où et comment il est venu au monde. Toutefois le sujet a pour nous un intérêt spécial et l'examen des applications qu'on a voulu lui faire de quelques théories a bien aussi ses enseignements. Passons-les donc rapidement en revue.
A. Théorie de M. Naudin. Écoutons d'abord la conception de M. Naudin. j'ai dit plus haut comment il tire toutes les espèces organisées d'un pwloplasma ou blaslème primitif. L'homme aussi, dit-il, est sorti de ce blastènie ; il a €U sa forme larvée et neutre, Adam, qui n'est d'abord ni mâle ni femelle. Le sommeil dont parle la Bible n'est autre chose qu'une période d'immobilité et d'inconscience, analogue à celle que traverse la chenille devenue chrysalide. C'est pendant cette période que s'est accomplie la différenciation des sexes. Eve «st née sur Adam par un phénomène de gemmation semblable à ceux que nous constatons chez les Méduses et les Ascidies.
Après tout celte conception serait tout aussi soutenable que bien d'autres, car elle en appelle à des faits incontestables et se prête à des rapprochements ingénieux. Mais ce n'est pas à proprement parler une théorie scientifique. L'auteur attribue l'existence de son protoplasma à un acte de la volonté du Créateur. Son blastème primordial est un produit direct de la Cause Première; dès son apparition il renfermait en puissance tous les êtres futurs et était doué de la faculté de les produire à un moment voulu et déterminé d'avance, avec tous leurs caractères. On voit qu'il s';igit en réalité d'une création en bloc et que les causes secondes n'ont aucun rôle dans cette constitution des espèces, qu'il s'agisse de l'homme ou des animaux. Or la science se préoccupe uniquement des causes secondes; elle doit s'effacer dès qu'on fait intervenir la Cause Première. Elle n'a donc rien à dire de la conception de M. Naudin.
B. Théories de de iMaillet et de LamarcL iJe Maillet, Lamarck, Darwin, reconnaissent aussi un Créateur, mais ils admettent l'action des causes secondes, «t c'est à elles qu'ils demandent de nous montrer comment s'est formé le monde organique, de même qu'elles nous ont appris comment s'est constitué le monde inorganique. Par là elles sont à des degrés divers essentiellement scientifiques.
Il est inutile pourtant de s'arrêter à de Maillet. On sait bien que les hommes marins, les moines marins, les sirènes qu'il nous donnait pour ancêtres, n'ont jamais existé que dans les fables et les légendes populaires.
Lamarck a essayé de montrer comment en vertu de sa théorie de Vhabitude et de la loi d'hérédité on pouvait concevoir la transformation directe du chimpanzé en homme. Mais il est facile de voir, en lisant attentivement ce qu'il a écrit à ce sujet, qu'il n'y avait là pour lui qu'une sorte de jeu d'esprit et qu'il ne croyait guère à cet ancêtre simien.
C. Théorie de Darwin et de ses disciples. Darwin et ses disciples sont allés beaucoup plus loin et ont donné à leurs conceptions une apparence plus scientifique. Le premier rattache l'homme à des singes, analogues à ceux de l'ancien
continent, qui portent une queue, mais diffe'renls de toutes les espèces actuellemenf vivantes. En outre, entre ces animaux et nous a existé une forme interme'diaire, un singe à demi Immain ou un homme encore à demi singe dont il croit pouvoir décrire les caractères physiques. « Les premiers ancêtres de Diomme, dit-il. étaient sans doute couverts de poils ; les deux sexes portaient la barhe ; leurs oreilles étaient pointues et mobiles; ils avaient une queue desservie par des muscles propres. Leurs membres et leur corps étaient sous l'aciion de muscles nombreux qui, ne reparaissant aujourd'hui qu'accidentellement chez l'homme, sont encore normaux chez les quadrumanes. L'artère et le nerf de l'humérus passaient par un trou supra-condyloide. A celte période ou à une période antérieure, l'intestin émit un diverticulum ou caecum plus grand que celui qui existe actuellement. Le pied, à en juger par l'état du gros orteil dans le fœtus, devait être alors préhensile, et nos ancêtres vivaient sans doute sur les arbres, dans quelques pays chauds couverts de forêts. Les mâles avaient de grandes dentj canines qui leur servaient d'armes formidables ».
Au delà des singes, Darwin attribue à des ancêtres plus éloignés de nous un utérus double, un cloaque, une membrane nictitante. Remontant plus haut, il trouve que nos aïeux avaient dû mener une vie aquatique. Les arcs viscéraux de l'embryon sont la trace des anciennes branchies; nos poumons sont une vessie natatoire modifiée; nous n'avions qu'une corde dorsale au lieu de vertèbres et un vaisseau contractile au lieu de cœur. Enfin nos ancêtres ont dû être hermaphrodiles et présenter à un moment donné une organisation peut-être inférieure à celle de l'Amphioxiis. Au delà se rencontrent les Invertébrés. Darwin, adoptant les idées de Kowalewski et de HcTckel, regarde les larves d'Ascidies comme représentant l'ancien chaînon intermédiaire entre les deux grands types animaux, mais il se borne à esquisser à grands traits cette généalogie et n'entre dans aucun détail.
Il en est autrement de Haeckel. Celui-ci a hardiment tracé le tableau du développement sériai de l'espèce humaine, depuis la Monère, composée exclusivement de protoplasma, jusqu'à nous.
Pour atteindre sa forme et ses caractères définitirs, l'homme d'après Haickel est passé par vingt et une formes typiques. Le passage des Invertébrés aux Vertébrés s'est fait par des animaux plus ou moins semblables aux larves d'Ascidies, et les Acràniens plus ou moins voisins de l'Amphioxus. Ceux-ci constituent la neuvième forme de transition. Les Marsupiaux forment la dix-septième. Les Prosimiens (18^ degré), les Ménocerques, voisins des Senmopilhèques actuels (19'^ degré), ont conduit à nos Antliropoïdes (20*" degré). Au delà a paru l'Aiithropopithèque (21*= degré), l'homme-singe, que Htvckel appelle encore Homo prhnigenius et aussi alalus, parce qu'il le regarde comme n'ayant pas connu le langage articulé. Le portrait qu'il en trace rappelle ce que dit Darwin, mais Haeckel ajoute qu'il lui manquait en outre le développement intellectuel et la conscience du moi qui nous caractérisent. Enfin de ce dernier proviennent immédiatement les hommes actuels.
Je serais quelque peu embarrassé |iour exprimer mon opinion sur celte généalogie, car mes appréciations, venant d'un adversaire des doctrines transformistes en général, seraient facdement accusées de partialité et d'injustice : aussi je préfère renvoyer le lecteur au travail de Cari Vogt sur {'Origine de l'homme et au passage de ce mémoire que j'ai cité plus haut {voy. Espèce). Lui aussi est transformiste, lui aussi attribue à notre espèce une origine ani-
maie, mais du moins il lient compte des faits; il ne se laisse pas aller à des inventions purement gratuites et qu'il montre être à chaque instant en désaccord avec les résultats de l'observation. Pour si Darwiniste que l'on puisse être, il sera, je crois, difficile, après avoir lu cette réfutation détaillée, à la fois si savante et si vive, de ne pas regarder la généalogie de Ihcckel comme un pur roman.
En France, les idées de Darwin et de Ilaeckel ont été adoptées à des degrés divers par un certain nombre d'anthropologistes, entre autres par MM. de Morlillet et llovelacque. C'est le premier qui a proposé d'appeler notre ancêtre immédiat du nom d' arithropopithèque aujourd'hui généralement adopté. 11 en admet même trois espèces, échelonnées dans les temps géologiques. M. llovelacque semble avoir accepté plus tard cette conception de notre savant archéologue, mais a d'abord cherché à préciser ce qu'avaient pu être les caractères de Notre ancêtre. Il en a tracé un portrait bien plus détaillé que n'avaient fait ses prédécesseurs, en rapprochant et en discutant les particularités de toute sorte qui lui semblent rattacher l'homme aux singes anthropoïdes.
D. Application de V embryogénie. Pour tracer leurs généalogies, pour rattacher en particulier l'homme au singe, Darwin, Iheckel et leurs imitateurs, en appellent d'abord à l'embryogénie. A leurs yeux, les formes diverses que prend un embryon en voie de développement reproduisent plus ou moins exactement celles qu'ont successivement revêtues ses ancêtres. Si Darwin attribue à son liomme-singe un corps couvert de poils et la barbe dans les deux sexes, c'est (jae vers le sixième mois de son existence le fœtus mâle ou femelle est recouvert d'un fin duvet, qui se développe jusque sur le front et les oreilles et qui semble ne manquer qu'à la paume des mains et à la plante des pieds.
Eh bien, admettons qu'en effet Vontogénie, comme on dit aujourd'hui, soit propre à éclairer la phylogénie, ilestévident que, pour qu'un être puisse descendre d'un autre, il est nécessaire que le développement marche dans le même sens. Or, depuis longtemps déjà, Pruner bcy, résumant les travaux descriptifs et analomiques publiés sur les Anthropomorphes, avait montré (jue chez ces singes et chez l'homme les principaux appareils organiques présentent un développement inverse. Plus lard les recherches de Welker sur l'angle sphénoïdal de Virchovv ont précisé ce fait pour la base du crâne. Cet angle diminue chez l'homme à partir de la naissance; chez le singe, au contraire, il grandit sans cesse, au point parfois de s'effacer. Broca a constaté des faits analogues dans ses études sur l'angle orbito-occipilal.
En présence de ces faits et de bien d'autres, on ne peut attribuer à l'homme un singe pour ancêtre sans se mettre en contradiction avec quelques-uns des principes les plus essentiels du darwinisme. Mais il y a peut-être à faire à cette conception une objection plus générale, plus fondamentale, toujours en partant du transformisme tel que l'entendent Darwin et son école.
Une des lois les plus séduisantes qui résultent de cette théorie, c'est la loi de caractérisation permanente, en vertu de laquelle tous les descendants d'un type nettement caractérisé reproduisent les caractères essentiels de ce type. C'est cette loi qui fait descendre tous les Mollusques d'un premier Mollusque, tous les Vertébrés d'un premier Vertébré. Ce qui est vrai des types fondamentaux l'est également des types dérivés, si bien que le premier Carnassier n'a pu produire que des Carnassiers, le premier Rongeur des Rongeurs seulement, etc.
On ne peut admettre que les siuges échappent à cette loi. Les descendants du
premier singe n'ont pu qu'en reproduire le type. Or toutes les études anatomiques faites sur ce groupe, depuis celles de Yicq d'Azyr jusqu'à celles de Diivernoy, de Gratiolet et d'Alix, ont bien mis hors de doute que, chez tous les animaux de ce groupe, les appareils osseux et musculaires sont essentiellement disposés de manière à en faire des grimpeurs.
Chez l'homme, ces mêmes appareils sont non moins évidemment construits de manière à faire de nous des marcheurs. Dans les deux types, les parties constituantes sont presque absolument les mêmes et se répondent terme à terme, mais elles ont été adaptées à deux plans généraux différents. Nous faire descendre d'un singe caractérisé comme tel, c'est admettre que du père au fils le plan typique a été changé, ce qui est absolument en contradiction avec la loi des caractérisations permanentes. En vertu du darwinisme lui-même, l'homme ne peut descendre du singe, pas plus que le singe de l'homme.
C'est ce qu'a fort bien compris Cari Yogi. Il a placé l'homme parmi les Primates, à côté du Gorille et de l'Orang, mais il s'est bien gardé de lui donner pour ancêtres, soit ces anthropomorphes eux-mêmes, soit des singes plus ou moins semblables aux espèces aclueiles. Appliquant à ce cas particulier une des conceptions les plus ingénieuses de Darwin, il fait remonter toute la famille à un ancêtre antérieur qui n'était encore ni homme ni singe et d'où seraient sortis en divergeant les différents types que nous connaissons et l'homme luimême. Le savant genevois s'est ainsi montré plus fidèle aux principes du darwinisme, ou mieux du transformisme en général, que ne l'a été Darwin lui-même. Toujours en admettant que l'ontogénie ou embryogénie puisse éclairer la phylogénie ou filiation des espèces, au moins fuut-il accepter les enseignements qu'elle apporte et ne pas se regarder comme libre de choisir parmi les faits qui ressortent de cette étude. C'est pourtant ce que font Hœckel et ses disciples. Ils soutiennent que les phénomènes embryogéniques peuvent être falsifiés par diverses circonstances, et en conséquence ils ne l'egardent comme vrais que ceux qui cadrent avec leurs idées préconçues. C'est là une des conceptions qui ont le plus excité la virve de Cari Yogt ; et encore ici c'est à lui que je renvoie le lecteur curieux de se faire une idée des procédés employés pour élever l'échafaudage généalogique dont on a tant parlé.
Mais Yogt lui-même n"intioduit-il pas un certain arbitraire dans ces recherches, dans ces appréciations délicates? Il admet que parmi les phases embryogéniques les unes reflètent des conformations permanentes des ancêtres, tandis que les autres sont dues à des nécessités d'adaptation ou à des conditions mécaniques. Je veux bien que le savoir et l'expérience puissent servir de guide pour distinguer les uns des autres. Mais ne sera-t-on pas porté de la meilleure foi du monde à voir, dans ce qui contrariera la doctrine, le résultat de l'adaptation ou des conditions mécaniques ?
Au reste tout ce que Yogt a exposé sur ce sujet, tout ce qu'il a dit en particulier des microcéphales, de la ressemblance extrême que présentent les développements successifs de l'encéphale humain avec les états permanents des mêmes appareils dans la série des singes, suppose toujours comme point de départ la réalité du transformisme. Tous les faits avancés par lui sont parfaitement vrais, et je les accepte tels qu'il les admet lui-même. Seulement je ne vois dans ces ressemblances que des preuves à' affinité, tandis qu'ils sont pour lui autant de témoignages de parenté latérale. On voit que cette question de l'embryogénie appliquée à la recherche des rapports existant entre espèces et entre groupes
nous ramène à la question générale du trausloiniisme, et dès lors je n"ai plus t)u'à renvoyer à ce que. j'ai dit précédemment {voy. le mot Espace).
E. Application de la tératologie. L'iiistoire des anomalies est aussi Irèssouvent invoquée par les transformistes conune leur fournissant des renseignements sur les caractères de nos ancêtres plus ou moins éloignés. Si Darwin attribue à son anthropopitlièqiie des oreilles pointues, c'est (jne quelques personnes ont au bord interne de l'iiélix une petite saillie plus ou moins relevée et qu'il a cru reconnaître que l'oreille de l'alèle belzébuth, étant repliée en dedans, présenterait une forme analogue.
Mais ce sont surtout les anomalies musculaires (pii ont prêté aux rapprochements dont il s'agit, et Darwin insiste d'une manière spéciale sur ce point. On rencontre en effet assez souvent clicz l'homme des muscles plus ou moins anormaux, plus ou moins développés, dont la disposition rappelle des particularités normales chez certains Mammifères, chez les singes en particulier. On n'a pas iiian(pié d'y voir autant de cas d'(ilariA)ne partiel reproduisant un des caractères de quehpie ancêtre, et surtout autant de caractères mniens.
Mais, pour que cette conclusion fût légitime, il faudrait évidemment ((ue ces anomalies n'établissent les rapports dont on parle (ju'avec un certain nombre d'espèces animales, et toujours les mêmes : c;ir on ne peut donner à l'homme pour ancêtres qu'un certain nombre de types, et surtout on ne peut le rattacher à tous. Ur M. le docteur Tcstut, qui s"occ\ij)e depuis plusieurs années de cette étude et a disséqué plus d(; huit cents cadavres, en se plaçant spécialement à ce point de vue, a recomm, d'une part, que les anomalies musculaires sont beaucoup plus fréquentes (ju'ou ne le croit d'ordinaire; d'autre part, (|ue les animaux, reproduisant d'tme manière normale ces dispositions anormales chez nous, api'artiennent-indifféremmcnt à tous les groupes de .Mammifères, et qu'il faut parfois les aller chercher bien loin en dehors de cette classe. Il a, pai exemple, démontré que le muscle presternal, le atenialis brutoruvi ou reclus ihoracis de quelques auteurs, dont Darwin parle spécialement, est, non pas une extension du peauciei Je l'homme ou un reste du pannicule charnu des Mammifères, mais une dépendance du grand oblique et du sterno-mastoïdien. Aucun Mammifère ne possède ce muscle, et il faut descendre jusqu'aux serpents pour le trouver existant à l'état normal.
Faudra-t-il donc faire entrer le serpent dans la série ancestrale de l'homme, ce à quoi personne, que je sache, n'a encore songé? Et, si l'anomalie qui tend à nous rattacher à lui est sans signilication, si on se refuse à voir en elle un caractère ophidien indiquant une ancienne souche ancestrale, de quel droit peut-on attribuer la valeur de caractère simien à celles qui nous rapprochent du singe? Dira-t-on que les renseignements lératologiqiies sont falsifiés? On le voit, même en supposant \raie la doctrine générale, les applications que l'on fait de la tératologie à la recherche des caractères ancestraux conduisent encore à un arbitraire inacceptable en science.
F. Théorie de Wallace. iNous avons vu Darwin et IliBckel admettre l'existence d'uu être anthropoïde, inteimédiaire entre l'homme et le type des singes les plus élevés. Darwin ne dit rien de ses (]ualités intellectuelles et morales, mais il semble adopter sur ce point les opinions de son disciple. Nous avons vu que, pour ce dernier, l'anthropopithèque est dépourvu de langage articulé et ne présente ni notre développement intellectuel ni la conscience du moi. Darwin a tenté d'expliquer l'acquisition de ces facultés supérieures. DICT. ENC. XXXVI. 6
Mais on sait que ce chapitre de son livre sur la Descendance de l'homme est un (le ceux qui affligèrent ses amis les plus dévoués. Quant à Mseckel, il s'est borne à montrer cliez les animaux, chez les Insectes en particulier, le développement progressif des instincts et de l'intelligence, et à conclure qu'il n'y avait rien d'étrange à ce que l'Iionime actuel fût devenu supérieur à ses prédécesseurs. . En réalité, ni Darwin ni Ilscckel n'ont abordé franchement le problème.
M. Russell Wallace a été plus hardi. On sait le rôle considérable qui revient à cet éminent voyageur naturaliste dans l'ordre d'idées qui nous occupe. Il était arrivé de son côté à des conceptions entièrement semblables à celles de Darwin. 11 avait comme lui trouvé dans la lutte pour Vexistence et la sélection naturelle les causes fondamentales de la transformation des êtres et de l'origine des espèces. Son mémoire, arrivé en Angleterre avant les premières publications de Darwin, faillit enlever à celui-ci la priorité de l'exposition de la théorie, mais dos amis communs intervinrent et les travaux des deux émules furent lus dans la mémo séance de la Société Linnéenne de Londres.
Wollacc a d'ailleurs toujours reconnu Darwin pour chef. Il lui a laissé le soin d'embrasser la ihéorie dans son ensemble et dans toutes ses applications. 11 s'est borne à aborder un certain nombre de sujets restreints et choisis. Par Ki sa tache devenait bien plus aisée. Il a pu être toujours franchement logique, et ne s'est pas heurté à ces questions ardues qui ont si souvent entraîné Darwin à les tourner ou à les dissimuler par des comparaisons et des métaphores qui lui ont été justement reprochées.
L'utilité immédiate ei personnelle est pour Wallace, comme pour Darwin, la seule cause qui détermine la sélection naturelle. L'animal vainqueur dans la lutte pour l'existence ne doit cet avantage qu'à quelque caractère dont Vulilité devient par là même évidente. Grâce à la transmission et au développement de caractères utiles, les formes animales ont produit d'abord le singe, puis un être ayant à peu près tous les caractères physiques de l'homme actuel. Ce n'était pourtant qu'une éhauche tonte matérielle de l'être humain. Cette race vivant par troupeau dans les régions chaudes de l'ancien continent percevait des sensations, mais était incapable de réflexion; elle n'avait ni sens moral ni sentiments synqwthiques.
Vers les premiers temps de l'époque tertiaire, ajoute Wallace, une cause inconnue accéléra le développement de l'intelligence chez ces êtres anthropomorphes. Or, le perfectionnement de celte faculté étant incomparablement -plus utile qu'aucune modification morphologique, la puissance modihcalrice de la sélection s'exerça à peu près exclusivement sur elle. Les animaux, restés intellectuellement inférieurs, continuèrent à subir des modiiicalions organiques et morphologiques. L'homme, de plus en plus intelligent, conserva seul à peu près intactes l'organisation et les formes précédemment acquises. Toutefois mie force nouvelle intervint à ce moment pour le préparer au rôle qu'il devait remplir un jour.
Vulilité immédiate et individuelle, rappelle ici l'auteur, ne peut produire aucune variation nidsihle ou seulement immédiatement inutile à l'individu. C'est là un principe hautement proclamé par Darwin lui-même, qui déclare qu'un seul cas de cette nature bien démontré renverserait toute sa théorie.
Or Wallace n'a pas de peine à montrer que le sauvage possède des particularités d'organisation dont il ne fait aucun usage, et qui, par conséquent, lui sont inutiles. Sa main, son larynx, sont conformés exactement comme les nôtres.
Or nous avons des pianistes et des chanteuses à roulades, et lien de pareil n'existe chez lui. Le cerveau du sauvage est tout aussi développé et parfois plus que celui de savants renommés. Partant des calculs de Dalton, Wallace estime que, le rapport moyen de ce cerveau à celui des hommes civilisés étant de cinq à six, les manifestations intellectuelles sont au moins dans le rapport de un à mille. Le développement matériel de l'organe de l'intelli-i^ence chez le sauvage est donc hors de toute proportion avec celui de lu l'acuité : il est donc inutile. Un cerveau un peu plus gros que celui du gorille aurait suffi à tous ses besoins.
II y a plus. Parmi les transformations subies par ranthropopilhè(|uc, il en est qui ont été nuisibles aux individus. Quand il s'est dé[)ouillé de sa fourrure, il a perdu un vêtement utile et la sélection naturelle ne pouvait produire un pareil résultat.
Les idées de justice, de bienveillance réciproiiue, fondement des associations humaines, ont été dès l'origine avantageuses aux: sociétés naissantes et ont pu se développer par la sélection. Mais les facultés essentiellement individuelles et sans utilité immédiate lui échappent forcément. Telles sont les conceptions idéales de temps et d'espace, le sentiment artistique, les notions abstraites de nombre et de formes qui ont engendré les mathématiques, etc. A plus forte raison la lutte pour l'existence, la victoire des mieux adaptés, la sélection qui en est la suite, ne peuvent rendre compte de l'apparition et du développement du sens inoral, car celui-ci est souvent en opposition directe avec l'utilité individuelle. Or l'auteur trouve aisément chez les populations sauvages des faits d'oii il résulte que le sens moral, le sentiment du devoir, existe chez elles dans ce qu'il a de plus délicat, de moins utilitaire.
De cet ensemble de faits et de considérations Wallace conclut que le larynx, la main, le cerveau du sauvage, possèdent des aptitudes latentes. Celles-ci, étant temporairement inutiles, ne sauraient être attribuées à la sélection naturelle, et l'homme n'a pu se les donner à lui-même. « Mais, dit-il, s'il nous est démontré que des modifications inutiles, ou dangereuses au moment de leur première apparition, ont présenté plus tard la plus haute utilité et sont maintenant indispensables au développement complet de la nature intellectuelle et morale de l'homme, nous devrons conclure à une acliou intelligente, prévoyant et préparant l'avenir, exactement comme nous le faisons quand nous voyous l'éleveur se mettre à l'œuvre dans le but de produire une amélioration déterminée dans quelque plante cultivée ou quelque animal domestique. » Wallace attribue celte action à une Intelligence supérieure qui agirait sur l'espèce humaine comme celle-ci a agi sur le biset, pour en tirer le pigeon grosse-gorge ou le messager, et qui emploierait des procédés analogues.
En somme, pour Wallace, la sélection naturelle résultant du libre jeu des forces de la nature a suffi pour donner naissance aux espèces sauvages; la sélection artificielle ou humaine a produit les races animales et végétales perfectionnées; une sorte de sélection artificielle divine aurait fait l'homme actuel et peut seul l'élever à son maximum de développement intellectuel et moral.
Wallace soutient que sa conception n'infirme en rien la généralité de la doctrine qui lui est commune avec Darwin. Mais il est difficile de lui accorder qu'il en soit ainsi. La grande prétention du transformisme est de ramener les origines de tous les êtres vivants à des actions de causes secondes, telles que la science les comprend et les étudie. C'est même là qu'est pour les savants, comme pour
le public, le principal intérêt de la tentative de Darwin. En [aUnnt intervenir une Intelligence supérieure étrangère à ces causes, Wallace s'est en réalité séparé de ses anciens compagnons et a mis le pied sur un terrain où je n'ai pas à le suivre.
Mais il m'est permis de constater que les faits opposés à la doctrine du transformisme pai- un de ses fondateurs, lorsqu'il s'agit d'expliquer l'oiigine de l'homme, conservent toute leur valeur comme objections. On a traité Wallace de transfuge et Clapaiède lui a consacré un de ces articles ironiques dont il n'était pas avare, mais il a été peu heureux dans ses essais de réfutation. 11 ne montre nuilcmciit en quoi la perte d'un vêtement naturel a pu être utile au sauvage; il ne touche guère à la grave question des facultés latentes que pour dire que cette sorte d'objection s'appliquerait également aux oiseaux non chanteurs, dont le larynx est aussi com|.li(|ué que celui de ceux dont nous aimons le mieux le ramage. Enfin il n'aborde même pas la question de l'apparition des notions intellectuelles élevées et du sens normal, sur laquelle Wallace a insisté d'une manièie spéciale.
Claparède termine son article en disant que, pour être logique, Wallace aurait dû ou biiii ne pas imaginer jtoi'.r l'homme un mode de développement spécial, ou bien ap[ili(|uer la même théorie à toutes les espèces animales. D'après la manière dont il pose la question, il me semble difficile d'échapper à ce dilemme, mais je n'ai pas à intervenir dans les débats entre transformistes. On sait quelle est mon opinion relativement à la question d'origine {voij. EsPKCii;).
§ Vlll. Transformisme, monogé.mssie et I'olygésisme. Le transformisme appliqué à l'espèce humaine devait amener ses partisans à aborder la question du monogéuisme et du po'ygénisme, que nous avons vue dominer de si haut tout ce qui touche à l'auLlnopologie. Aussi Darwin, Naudin, Hieckel, Lubhock, etc., s'en sont-ils plus ou moins occupés, mais ils sont loin d'être d'accord.
Ilaeckel fait remonter tous les hommes actuels à un type ancestral unique, à son anthropopithèque qu'il appelle ici Homo primigeniiis, se rattachant luimême, comme nous l'avons vu, aux singes catarihiniens. Cet homme primitif aurait pu se coustidicr dans l'Asie méridionale ou en Afrique, mais il est plus probable cju'il eut pour patrie un continent aujourd'hui disparu, la Lémurie de Sdater. liaîckela ligure ce continent hypothétique comme louchant à la Nouvelle- Guinée, englobant les aichipels indiens jusqu'aux Philippines et à Formose, avec à peu près la moitié des deux presqu'îles gangétiques, ainsi que Madagascar, et Se soudant à l'Afrique du golfe d'Aden au canal de Mozambique.
llœckel accepte donc l'unité de souche et le cantonnement primitif pour nos premiers ancêtres. Par cela même il est conduit à admettre le peuplement du globe par voie de migration et il a donné une carte représentant comment il se figure la succession de ces grands voyages qui ont mené l'homme partout. Mais il n'est i»as pour cela monogéniste. Au contraire, il admet que, même avant la disparilion de laLénmrie, le type himiain s'était modifié de manière à enfanter plusieurs espèces. Le n'ombre de celles-ci s'accrut encore pendant les migrations, si bien que Uaeckel en compte douze, ayant donné naissance à trente-six races principales. Au fur et à mesure que les espèces naissaient et que les races se formaient, l'homme acquérait le langage articulé et les langues prenaient naissance indépendamment les unes des autres. L'Homo alalus ou primigenius a dû
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paraître vers le milieu on la fin de l'époque tertiaire; les espèce!^ et les races se sont constituées et ont commencé à parler probablement au conimcncenient de l'âge quaternaire ou période diluviale.
On voit que Ilaeckel esta lu fois transformiste et polygéniste. 11 y a de sérieuses objections ù faire à cet accolement des deux doctrines et je les indiquerai tout à l'heure. En outre, la phylogénie humaine telle que l'a formulée Ilseckel, son tableau des migrations en particulier, prêtent à bien des critiques, et elles ne lui ont pas été épargnées. Il a répondu que son but avait été seulement de tracer une esquisse hypothétique. On doit lui tenir compte de cette explication et cela même me dispense de discuter. Mais il est permis de faire remarquer que l'auteur aurait pu clierclier à mettre plusieurs de ses liypotlicses un peu moins en désaccord avec les faits acquis.
Dans la conception de Ilaeckel la formation des espèces est postérieure à l'apparition du type général humain. L'hypothèse de Yogt serait bien différente. Diverses espèces hunjalnes ont pu selon lui sortir directement d'autant de souches Simiennes. En effet, Gratiolet a montre que le gorille, le chimpanzé et l'orangjSont autant de représentants perfectionnés des types cynocéphale, macaque et gibbon. Si on prolonge |):u- la pensée le développement de ces trois anthropomorphes jusqu'au type humain, on aura trois races humaines primitives, deux dolicbocé[ihales issues du chimpanzé et du gorille et une brachycéphale provenant lie l'orang. Du reste le savant genevois n'a présenté ses idées sur ce sujet que sous une forme conditionnelle. 11 n'a parlé que de possibilités. Peut-être sera-t-il [)lus afiirmatif dans le livre dont il a commencé la publication et dont ou doit attendre l'achèvement pour juger des opinions définitives de l'auteur.
MM. Hovelacque et Hervé semblent s'être inspirés à la fois de llceckel et de Yogt. Ils admettent l'existence passée d'Anthropoïdes, d'espèces et même de genres différents, d'où seraient sortis divers Antbropopithoques. Ils expliquent ainsi par la pluralité des origines la diversité des types humains. Ceux-ci se seraient constitués au moins dans quatre régions appartenant toutes à l'ancien continent. L'Amérique aurait été peuplée par migrations. Sans être bien explicite, M. Topinard semble se rallier à cet ordre d'idées et admettre, lui aussi, un nouveau polygénisme fondé sur le transformisme.
Darwin a combattu l'idée d'une origine multiple remontant à des formes simiennes distinctes, en se fondant sur des données anatomiques. Comme Ilaeckel il n'admet qu'une seule souche ancestrale primitive, un ancêtre com mun. Mais il se demande si les groupes actuels méritent le nom d'espèce ou de race et examine assez longuement la question, en présentant successivement le pour et le contre. Il attache du reste assez peu d'importance à cette distinction, ce qui s'explique par le manque de notions précises à ce sujet que l'on constate avec surprise dans tous ses ouvrages. Toutefois l'ensemble des considérations morphologiques et physiologiques le f;ut pencher vers le monogénismc, si bien qu'il termine en disant que l'on pourrait regarder les groupes humains comme des sous-espèces. Or M. Chevreul, qui le premier, je crois, a employé cette expression, désigne par là des races dont les caractères morphologiques, consolidés par une longue suite de générations, résistent aux changements de miheu, mais n'en conservent pas moins leur lien physiologique. Pour être plus stables que d'autres, elles ne changent pas de nature. Darwin, en concluant comme il le fait, se range par conséquent dans les rangs des monogénistes. On comprend
d'ailleurs que le fait d'admettre un ancêtre commun entraîne comme conséquence le cantonnement primitif ^i l'invasion successive du monde entier par les descendants de cet ancêtre.
Wallace, tout en attribuant une trop grande importance aux différences morphologiques qui distinguent les groupes humains, tout en restreignant outre mesure leur faculté actuelle de modification, n'en admet pas moins l'unité spécifique de l'homme, et, comme l'indique le titre de son mémoire, il ne voit que des races là où les polygénistes voient des espèces. C'est en partant des principes mêmes de la doctrine que Wallace arrive à cette conclusion. Sir John Lubbock est tout aussi explicite sur ce point. Il l'est tout autant sur les questions du cantonnement primitif et du mode de peuplement du globe. L'homme à son origine, dit-il, s'est répandu sur la surface de la terre peu à peu, année par année, absolument comme on voit aujourd'hui les mauvaises herbes de l'Europe couvrir lentement, mais sûrement, la surface de l'Australie. Il a bien pu en être ainsi au début, mais je pense que l'esprit migrateur, dont tant de races humaines fournissent des exemples, a dû bientôt accélérer ce mouvement et en ioiii|irc l'uniformité. Des peuples chasseurs, comme ont été presque nécessairement nos premiers ancêtres, n'ont pu procéder avec cette espèce d'impassibilité. A coup sûr, ils ont dû produire de bonne heure de hardis pionniers qui ont frayé la route à dos m.igralions rayonnantes, et c'est ainsi que s'explique la présence en Europe des tribus tertiaires.
Les conclusions auxquelles se sont arrêtés Darwin, Wallace, Lubbock, sont certainement bien plus d'accord à la fois avec les principes de leurs théories et avec les faits que celles qu'ont adoptées [Ilï'ckel et ses disciples. Je comprends que l'on puisse être polygéniste : il sulfit pour cela de s'arrêter à des observations morphologiques insuffisantes et d'oublier les phénomènes physiologiques. Je comprends que l'on puisse être daiwiniste, à peu près pour les mômes raisons et par suite des mêmes causes. Ce qui me semble bien difficile à comprendre, c'est que l'on puisse être à la fois l'un et l'autre.
D'après tous les principes, toutes les lois du darwinisme, une souche ancesrale unique, un ancêtre commun n'a pu donner d'abord naissance qu'à des races. Admettons que celles-ci aient divergé aussi rapidement que le permet la théorie, tant qu'elles n'ont pas |jerdu le lien physiologique qui réunit les groupes dérivés d'une seule espèce, elles n'ont pas changé de nature. Or je crois avoir démontré surabondamment que ce lien existe encore entre les groupes humains les plus éloignés géographiquement et anthropologiquement.
Les inv;isions animales et végétales nous appoitenl encore ici des enseignements précieux. Quand le surmulot a pénétré en Europe et en France, quand il a attaqué le rat noir, on n'a pas vu naître autour de ses colonies des races mixtes résultant du croisement. Nos chiens, redevenus sauvages en Amérique, ne se sont pas croisés avec le Canis jiibatus, que Gervais compare à nos grands lévriers. Nos mauvaises herbes ne se croisent pas davantage avec les plantes de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande; elles les tuent et les remplacent. Nous savons combien différemment se comportent le Blanc et le Nègre partout où ils abordent, et Darwin insiste spécialement sur ce fait. En voyant ce qui s'est passé au Brésil, ce qui se passe dans les provinces de l'ouest et du nord-ouest aux États-Unis, ce qui s'accomplit en Polynésie, où les métis tendent chaque jour à remplacer la race locale qui se meurt, comment un darwiniste, tout autant qu'un monogéniste proprement dit, peut-il voir autre chose que des
ESPKGE lIUMAUNIi (bibliograpuie). 87
races dans les groupes Immains mis en contact sur ces terres lointaines ? Je comprendrais fort bien que, lidèle ù sa théorie, il vit dans les races acLuellefi autant d'e-^/jèces en voie de se séparer. Mais, en admettant que la séparation est dores et déjà efl'ectuée, IKeckel et ses adhérents se sont comme à plaisir mis eu contradiction avec tout ce que démontrent l'observation et l'expérience. A. DD QUATKEFAGES.
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