SUBSTANCES TOXIQUES EMPLOYEES
Coque du Levant
Arsénite de cuivre, ou vert de Scheele, ou de
Schweinfurtli, ou vert d'émeraude
Sulfate de cuivre ou couperose bleue. Acétate de
cuivre ou vert-de-gris
Carbonate de cuivre ou verdet
Chromâtes divers de plomb
Minium, oxyde rouge de ploml)
Terres ferrugineuses rouges. Rouge de Venise. Bol d'Arménie, ocres jaunes et rouges. Terre d'ombre
Carbonate de plomb (céruse)
Bisulfure de mercure (cinabre)
Sulfate de fer
Sulfate de cuivre
Poivre de Cayenne
Gomme-gutte
Chromâtes de potasse /
Verts de Brunswick faux, composés de chromate
de plomb et d'indigo ou de bleu de Prusse. . . Oxychlorure de cuivre ou véritable vert de
Brunswick
Orpiment ou sulfure d'arsenic . . .
Ferrocyanure de fer ou bleu de Prusse
Bleu d'Anvers ou bleu de Prusse et chaux carbonalée
Indigo
Outremer naturel et artificiel
Sulfite de chaux hydraté, blanc minéral ou
plâtre de Paris
Alun . -
Acide sulfurique
Poudres de bronze, de laiton, d'or faux
ALIME.^TS FALSIFIES.
Bière. Rhum.
Confiseries. Papier à envelopper les bonbons.
Pickles, cornichons et légumes conservés en bouteille. Conserves. Fruits desséchés ou sucralisés
Bonbons. Tlié.
Sucreries. Thé. Tabac à priser.
Poivre de Cayenne. Condiments.
Sauces rouges : aux crevettes, homard, anchois, tomates; conserves de viandes ou de poissons chocolat, chicorée, anchois, rocou, fromages, thé, tabac à priser, etc., etc.
Bonbons.
Poivre rouge. Bonbons.
Thé. Bière.
Pain. Rocou.
Gin. Rhum. Gingembre, Moutarde.
Bonbons. Pâtisseries.
Thé. Tabac à priser.
Confiseries.
Id.
Id.
Id.
Id.
Id.
Id.
Farine, Pain. Sucreries.
Pain et farine.
Vinaigre. Gin.
Bonbons.
Hassall fait remarquer avec justesse que, dans une seule journée, la même personne peut introduire dans son estomac, à plusieurs reprises, un assortiment de tous ces poisons, sans sortir des habitudes ordinaires de la vie. Avec les viandes conservées, poissons, anchois, sauces rouges, elle ingérera du bol d'Arménie,
du rouge de Veuise, du minium ou du sulfure de mercure. A dîner, avec les sauces et le poivre, elle court les chances d'une seconde dose de ces drogues. Avec les pickles, fruits confits, légumes conservés, elle prend une certaine quantité de cuivre. Pour peu qu'il y ait des bonbons au dessert, il est probable que quelquesuns seront colorés avec l'un des poisons dénommés dans le tableau précédent, et dont rénumération est trop longue pour être reproduite. Après le dîner on prend une tasse de thé, de la bière, qui peuvent contenir des couleurs vertes nuisibles, de la strychnine, de la coque du Levant, de la teinture de piment enragé, de l'essence de poivre de Cayenne. Si la personne en question prise, elle pourra encore absorber par le nez d'autres drogues malfaisantes . Que deviendra l'estomac soumis à un pareil régime, surtout s'il s'agit d'un enfant, d'une femme délicate ou d'un convalescent? Il est évident qu'à la longue la constitution la plus robuste succombera. Mais, dira-t-on, le tableau est exagéré, et les choses ne se passent pas ainsi. Sans aucun doute, il sera rare qu'un même consommateur ait la mauvaise chance de ne rencontrer que des aliments altérés, et je veux bien admettre que le dommage qu'éprouve sa santé est réduit dans la proportion de moitié ou même davantage. Les analyses faites incessamment démontrent cependant que ce dommage existe, et que l'empoisonnement à longue échéance par les fraudeurs est un mal de tous les jours qu'il est du devoir de l'hygiéniste de signaler partout, et de combattre autant que possible.
2" Falsification par des substances non toxiques. Bien plus fréquentes que les précédentes, elles diffèrent suivant que la substance ajoutée a un pouvoirnutritif équivalent, ou moindre.
Dans le premier cas, la bourse seule du client est atteinte. J'achète del'arrowroot avec l'intention de me procurer la fécule du Maranta arundinacea. Le marchand me fait payer en conséquence, et me donne sans me prévenir moitié fécule de pomme de terre, préparée de manière à me tromper. Comme cette fécule est à peu près aussi nutritive que celle de l'arrow-root, le potage qui contiendra ce mélange aura la même valeur alibile, et s'il est par exemple destiné à un convalescent, celui-ci n'en éprouvera pas un dommage très-grand. L'effet le plus immédiat de cette tromperie est la soustraction d'une somme d'argent égale à la différence de prix des deux fécules. Si les mots à signification brutale n'étaient déplacés, on dirait qu'ici il n'y a qu'un simple vol.
Dans le second cas, lorsque la substance ajoutée a un pouvoir nutritif moindre, ou même nul, la tromperie a pour l'acheteur un autre effet qui peut se traduire par un dommage plus ou moins considérable. J'achète du bouillon concentré de viande de bœuf, et je paye en conséquence ; le marchand me donne un mélange à parties égales de véritable extrait, et de gélatine, dont le prix est minime, et dont le pouvoir alibile est nul. Dans ce cas, non-seulement je perds comme dans le cas précédent une somme d'argent égale à la différence des prix, mais encore le potage préparé avec le mélange, et dans lequel je comptais trouver une certaine force vive d'alibilité, n'en contient que la moitié. S'il s'agit d'un convalescent, ou même d'un malade, chez lequel l'alimentation est possible et indiquée, il ne recevra que la moitié de l'aliment prescrit par le médecin, et je ne surprendrai personne de ceux qui connaissent le parti que la médecine moderne tire d'une alimentation sagement ménagée dans les maladies un peu longues, en disant qu'une semblable fraude peut compromettre la vie d'un malade.
Si l'aliment fraudé est destiné à l'alimentation de gens en bonne santé, l'effet est différent suivant qu'il s'agit d'un riche ou d'un pauvre.
La table du riche est abondamment servie. Si par hasard il ingère un aliment que la fraude a rendu moins puissant, son estomac ne s'y trompe pas. Le sentiment de la faim persiste, et il se rattrape sur le service suivant.
Il n'en est pas de même du pauvre. Sa ration "est limitée non par son estomac, mais par sa bourse. Si avec la somme qu'il peut consacrer à son repas il y a juste de quoi subvenir à son alimentation, la fraude crée sijrement un déficit dans cette ration, ou augmente le déficit déjà existant.
Une ouvrière ù la journée peut consacrer 0 i'r. 20 centimes à son déjeuner. Elle achète pour deux sous de pain et autant de lait. C'est déjà là une nourriture insuffisante, même en supposant les deux denrées pures ; mais il n'en est pas ainsi. Le pain est saturé d'eau. Au lieu d'en contenir de 35 à 55 centièmes, il en renferme 40 et plus. La tromperie sur le poids est fréquente. Quant au lait, il a été soigneusement écrémé et additionné d'eau. Or il faut que cette ouvrière trouve dans son maigre repas sa ration d'entretien et sa ration de travail. L'une et l'autre sont insuffisantes, surtout la dernière qui représente le salaire du lendemain. Certes le vol est toujours une chose odieuse, mais ce vol de tous les jours, commis sur le pauvre qui peut à peine subvenir à ses besoins, est certainement un crime abominable. C'est cependant le plus commun ; il est de tous les instants, et constitue l'état normal. « On ne fait pas assez attention », dit M. de Chabrol, « à l'effet que produit dans les petites fortunes, dans le gain de l'artisan, la diminution ou l'augmentation d'un sou par livre du pain qui le nourrit. En admettant qu'il existe dans Paris 500,000 consommateurs de ce genre, et cette supposition n'a rien d'exagéré, un sou par jour fait 9,125,000 fr. par an, pre'levés sur la misère et le travail. »
Depuis que l'honorable préfet écrivait ces mots dans les Réflexions statistiques sur la ville de Paris, la population de la ville s'est singulièrement accrue, le mal n'est pas resté en arrière, loin de là, il est aujourd'hui plus étendu que jamais.
Il est un autre genre de fraude assez fréquent et qui ne rentre pas directement dans les deux catégories indiquées plus haut, et qu'on pourrait appeler fraudes préparatoires en ce sens qu'elles facilitent les fraudes ultérieures. Telle est, par exemple, l'addition de la fuchsine au vin, qui se pratique depuis peu. Le marchand de vin au comptoir ne peut ajouter d'eau à sa marchandise qu'au moment où il la vend au client. En opérant d'avance, il court le risque d'être saisi par la police, et de voir tourner son vin s'il ne le vend pas. Or il faudrait ajouter un peu d'alcool et de matière colorante, pour présenter au client un liquide assez foncé, et produisant l'effet alcoolique voulu. Ce sont là autant de manipulations longues, et laissant des traces que le fraudeur tient à faire disparaître. C'est pour éviter ces inconvénients que le marchand au comptoir demande à son fournisseur un vin additionné d'alcool et de fuchsine. 11 n'a dès lors qu'à ajouter dans chaque broc qu'il tire au tonneau la quantité d'eau voulue.
Cette fraude présente ceci de particulier qu'elle est connue des deux parties contractantes, et néanmoins doit être réprimée. En réalité dans ce cas il n'y a pas tromperie de la part du vendeur, car il ne réalise pas de gain illicite. Le vrai coupable ici est surtout l'acheteur qui par cette manœuvre prépare les voies à la tromperie qu'il veut réaliser.
II. Les falsifications des drogues médicamenteuses ont des conséquences différentes suivant que ces drogues ont des qualités accessoires ou principales au poinf. de vue thérapeutique.
Lorsqu'il s'agit de médicaments sans grande importance, et tels cependant DICT. ESC. 4* s. I. 12
que le médecin est obligé d'en prescrire tous les jours pour se conformer aux usages, ou satisfaire un caprice du malade, celui-ci n'éprouve d'autre dommage que la perte pécuniaire qui correspond à la différence de prix entre le médicament pur et celui qui est ffaudé. Tel est par exemple le cas où du sirop de gomme est additionné de dextrine.
Mais il n'en est pas toujours ainsi, et lorsque le médicament est actif, la fraude peut avoir pour effet de laisser s'aggraver des accidents qui eussent été arrêtés à coup sûr, si le médicament eût été pur. Dans un cas d'empoisonnement le médecin prescrit de l'ipéca stibié. Si la poudre d'ipéca est frauduleusement mélangée de réglisse, les vomissements pourront tarder, ou même ne pas se produire, et la vie du malade est mise directement en danger. II en sera de même du perchlorure de fer destiné à arrêter une hémorrliagie. Dernièrement M. Jaillard, ])l:armacien militaire à Alger, a découvert du sulfate de quinine contenant i)lus de moitié de son poids de sel de nitre, préparé en longues aiguilles tout à fait semblables au sel de quinine, et renfermé dans des flacons provenant d'un des plus honorables fabricants. Ces flacons étaient scellés avec un faux cachet, et avaient été achetés vides probablement dans des pharmacies. On voit de suite les conséquences d'une semblable fraude pour le malade. Dans le cas d'accès pernicieux, il est possible que sa vie soit compromise faute d'une dose suffisante de quinine, bien que cette dose ait été prescrite par le médecin. Dans le cas d'injection hypodermique, la pénétration dans le tissu cellulaire d'un corps étranger inerte, conjointement avec le sel de quinine, lui fait courir un danger absolument inutile.
Conséquences morales de l'adultération. Dans son excellent traité, Ilassall considère la fraude à ce point de vue, et déclare hautement que le marchand qui trompe ne peut être regardé comme un homme honnête et ayant de la moralité. Nous sommes parfaitement de son avis ; mais comme cette question, malgré son importance, sort du cadre médical dans lequel nous voulons nous renfermer, nous ne la traiterons pas. Toutefois il est une remarque qu'il importe de faire parce qu'elle touche les moyens de répression dont il nous reste à parler. A plusieurs reprises, le législateur a essayé de punir moralement les délin- (luants, et de faire appel aux sentiments d'honnêteté et de loyauté. L'expérience a toujours montré combien ces essais onl été infructueux. Ils sont d'une complète inutilité pour des raisons que tout le monde comprend, et qu'il serait trop long d'exposer ici. La seule conséquence morale que le fraudeur tire de sa punition, c'est qu'il a manqué d'adresse en se laissant prendre ; cette punition est le point de départ d'études faites par lui, non pour cesser la fraude, mais bien pour la mieux cacher. Nous indiquerons à la fin de cet article le seul principe &ur lequel le législateur peut prendre un point d'appui efficace pour réprimer réellement ces abus.
Répression de la fraude. — Jurisprudence. Nous allons actuellement étudier quels sont les moyens de répression de la fraude dans notre pays, et voir dans quelle mesure la loi atteint le but qu'elle se propose. Pour le législateur, la falsification n'est qu'une des variétés de la tromperie sur la nature de la marchandise vendue, laquelle tromperie constitue un délit.
Elle comprend : 1" l'intention frauduleuse, 2° le profit illégitime, et 5° les manœuvres employées.
i° L intention frauduleuse n'a pas besoin d'explication. Nous en avons déjà paaflé. Sans elle le délit ne saurait exister.
FALSlFlCATlUiN. 179
2" Le profit illégitime est un caractère général, et qui ne l'ait jamais défaut, sinon par suite de circonstances indépendantes de la volonté du fraudeur. C'est lui (lui est le but à atteindre, le motif de la fraude, le primum movens. Il est la pierre de touche qui permet de pénétrer dans la conscience du voleur. C'est en vain que celui-ci viendra mettre en avant l'intérêt du public qu'il avait seul en vue, ramélioration de sa marchandise, etc., etc., et toutes les raisons que nous avons indiquées plus haut. Du moment que le gain illicite est constaté, toutes ces raisons deviennent suspectes, et on a le droit de soupçonner que ce gain est véritablement la cause de la tro mperie. Ce gain est corrélatif d'une perte équivalente de l'acheteur, perte qui peut même devenir plus considérable, et qui dans d'autres cas est moindre ; c'est lui qui est un des cai'aclères de la tromperie, et non le préjudice de l'acheteur qui peut dans quelques cas exceptionnels ne pas y perdre, sans que la tromperie cesse d'exister.
3° Ma nœuvres constitutives de la falsification. Elles tendent à substituer une chose de moindre valeur à celle qui est l'objet de la Iransaction. Cette substitution n'est pas mentionnée dans le contrat, et par conséquent il y a désignation fausse par omission. L'art du fraudeur consiste à dissimuler sa fraude, même aux yeux exercés. La falsification ne consiste pas toujouz's dans le mélange d'une substance étrangère et de prix moindre. Le mélange avec la même marchandise gâtée ou de qualité inférieure, ou la substitution même totale de cette dernière, constitue une falsification ^
L'article 423 du Code pénal (voyez à la fin du présent article) dit : « Quicouqueaura trompé l'acheteur sur... sur la nature de toute marchandise, etc.... scia puni, etc.. » Cet article s'applique manifestement au falsificateur; il esta propos de s'entendre sur la valeur du mot nature qui prête à controverse. Ici il ne semble pas douteux que le législateur ait visé directement la chose elle-mémo telle qu'elle est définie par le nom qu'elle porte. Lorsqu'il s'agit d'un produit chimique, sa composition est définie, et par conséquent sa nature au point de vue légal. Il peut, suivant les circonstances, renfermer des corps étranoers mais en quantité minime. Ce sont, en termes de chimiste, des traces c'est-àdire des proportions impondérables. Mais pour les denrées, il n'en est plus de même. Le vin, le lait, ne sauraient être définis aussi sûrement par leur composition qui est variable. Dans ce cas, c'est l'origine qui sert de guide, conjointement avec la composition. Le vin est le jus de la grappe fermenté et clarifié. Toute addition ou soustraction doit être dénoncée à l'acheteur qui est juqe souverain et en dernier ressort de leur opportunité. Le silence indique la fraude ; et en examinant les cas particuliers on trouve toujours en fin de compte îe gain illicite du vendeur. Le lait est le liquide tel qu'il sort du pis de la vache. Toute addition ou soustraction doit être déclarée à l'acheteur. Chacun est libre d'écrémer son lait, mais non de le vendre sous le nom de lait. Il doit déclarer qu'il vend du lait écrémé, ce qui lui vaudra immédiatement une proposition motivée de rabais de la part de l'acheteur. C'est précisément pour éviter cette proposition qu'il omet de parler de l'écrémage, et réalise un gain illicite éo-al au rabais qui lui eût été imposé. Ici il y a encore falsification et tromperie sur la nature de la chose vendue, et l'article 423 du Code pénal est applicable.
1 Tel est le cas d'un marchand qui, par exemple, met à la partie supérieure d'un sac de blé nne couche de grains plus beaux. Cette fraude est assez commune pour avoir nécessité dans le commerce la création d'un mot nouveau quant à son acception. Le blé ainsi préparé est coiffé. On coitfe les haricots, lentilles, etc., etc.
Pour un grand nombre d'autres substances, malheureusement ces deux guides certains, la composition chimique et l'origine, font défaut. Ce cas se rencontre surtout quand il s'agit de denrées composées et dans lesquelles le vendeur introduit en plus grande quantité l'élément le moins cher. Exemple:
Un échantillon de chocolat contient de la fécule de pommes de terre ; ici il y a falsification, si l'acheteur croit qu'on lui a donné du chocolat, ce qui veut dire du chocolat pur, c'est-à-dire un mélange de cacao et de sucre sans aucune autre addition.
Un autre échantillon contient beaucoup de sucre qui est à bas prix, et peu de cacao qui est cher. Dans ce cas la distinction est plus difficile. La délimitation entre la marchandise loyale et celle qui est fraudée est délicate. Pour résoudre la question, il faut être fixé sur la proportion de sucre que le fabricant a le droit d'employer ; or cette proportion est vague.
De même pour le pain. A Paris, le mot pain signifie une denrée préparée avec de la farine de blé et de l'eau. Sans doute si le boulanger introduit une autre farine sans prévenir l'acheteur, il y a falsification ; mais celui qui livre du pain contenant 0,40 d'eau et plus est-il coupable? Comme dans le cas précédent, la quantité d'eau légale du pain devrait être définie ; or elle ne l'est pas, ou plutôt l'est mal {voy. Pain).
Il m'est arrivé de constater par l'analyse dans le beurre fourni à un grand hôpital la présence de 50 pour 100 de fromage battu et de petit-lait. J'ai voulu faire poursuivre le vendeur, qui dans ce cas était évidemment un fourbe, mais, informations prises, j'ai été obligé d'y renoncer, parce que dans le beurre commun il y a toujours un peu de caséum et de petit-lait, et que la proportion de ces corps étrangers n'est définie nulle part. Dans ce cas il conviendrait de faire stipuler un maximum dans le cahier des charges pour la fourniture des grands établissements.
L'article 425 cité plus haut montre nettement que le législateur, en employant les mots acheteur, marchandise, chose vendue, ne voit de tromperie que lorsque la vente est effectuée par le consentement mutuel des parties contractantes. 11 résulte de là que cet article n'est pas applicable au marchand qui détient des substances frelatées, car il peut arguer qu'il n'y a pas eu vente, et que dans le cas de vente il eût prévenu l'acheteur et diminué le prix en conséquence. On conçoit de suite tout le parti que les fraudeurs se sont empressés de tirer de cette circonstance qui avait pour effet de frapper de nullité la constatation dans leur boutique même, et à fortiori dans leurs laboratoires, de substances falsifiées. L'autorité pour les poursuivre devait saisir le moment où la vente était effectuée ; c'était, on le voit, une difficulté de plus dans l'accomplissement de cette tâche déjà assez difficile par elle-même. La persistance des fraudes sur les denrées démontra l'insuffisance de l'article 425 qui ne vise pas spécialement les falsifications de denrées et drogues médicinales. L'autorité ne pouvait atteindre que les fraudes portant sur la nature, ou l'insalubrité des comestibles vendus. Les mélanges de denrée, de même nature mais de qualité inférieure, l'altération des qualités accessoires ', restaient impunis. A plusieurs reprises, les magistrats
* Les qualités principales et accessoires d'une marchandise diffèren t par leur importance. Le défaut de l'une des premières modifie la nature de l'objet vendu ; il n'en est pas de même quand il s'agit des secondes. Tels sont dans ce dernier cas le bon teint d'une étoffe, la proportion de seigle contenue dans le méieil. Une qualité accessoire peut devenir principale lorsqu'il est spécifié en ce sens dans le contrat. Si par exemple la proportion de seigle
qui sont chargés d'appliquer la loi telle qu'elle est et ne sauraient l'aire autre chose avaient exprimé le regret de ne pouvoir punir des actes évidemment frauduleux, mais que le texte du Gode n'atteignait pas. La falsification des boissons à l'aide de substances non nuisibles échappait à l'application de l'article 425, à cause de la pénalité spéciale (et illusoire) dont elle était l'objet dans l'article 475, N" 6. D'après cet article, les vendeurs de boissons falsifiées sont punis d'une amende depuis six francs jusqu'à dix francs inclusivement, et dans les cas qui paraîtront graves, d'un emprisonnement de trois jours au plus '. L'application de cet article aux denrées solides est également difficile ; ainsi par exemple un mélange trompeur de farine de seigle et de blé, vendu sous le nom de méteil, reste impuni. C'est en vain que l'on compterait sur l'amende proportionnée aux dommages et intérêts accordés à la partie lésée, car celle-ci ne se plaint que rarement. Le dommage causé à chaque acheteur en particulier est faible pour la vente au détail. L'acheteur se gardera bien d'intenter une action judiciaire pour la somme minime qui lui est volée à chaque achat. Il est retenu par la crainte des procès, l'ignorance de la procédure; par le crédit, si minime qu'il soit, que lui fait le débitant au détail; par l'habitude qu'on a dans notre pays de compter sur l'autorité pour protéger les personnes. Enfin l'acte de falsifier et la détention de denrées falsifiées ne pouvaient être poursuivis ; il fallait épier le moment de la mise en vente. On remarquera en outre que les fraudes sur les boissons ou les aliments solides étaient ainsi frappées inégalement : les premières par l'article 475, les autres par l'article 423, bien qu'il n'y eût absolument aucune raison pour motiver cette différence. On verra plus loin que le législateur a modifié cet état de choses en spécifiant la même pénalité pour les fraudes, soit qu'elles portent sur les denrées proprement dites qui sont solides, soit sur, les boissons qui ne paraissaient pas comprises sous la rubrique du mot denrée. (Voir pour les détails les deux rapports de M. Riche, représentant du peuple. Séances des 24 janvier et 25 février i8ol.)
Il faut également remarquer que l'application de l'article 475 range l'acte incriminé parmi les contraventions et non parmi les délits. Les falsificateurs dès lors ne peuvent encourir que des peines de police, bien plus atténuées que les peines correctionnelles. Dans l'espèce, une amende de 6 à 10 francs prononcée contre un fraudeur auquel sa fraude rapporte souvent bien au delà chaque jour est inefficace.
C'est pour remédier à l'envahissement, tous les jours plus grave, de la falsification, indirectement encouragée par une législation trop hénigne, que, sur la proposition de MM. Ternaux et Riche, représentants du peuple, fut promulguée la loi du 27 mars 1851.
Cette loi est reproduite dans les documents cités à la fin de cet article. Tout ce que nous venons de dire sur l'insuffisance des lois protectrices de l'acheteur peut servir d'exposé des motifs à la nouvelle loi. Nous n'y reviendrons donc pas,
a été délimitée, et déclarée par le vendeur, une proportion plus torte devient une altération de la nature de la chose vendue, et dans ce cas l'article 423 est applicable.
* La Cour de Paris a jugé le 9 février 1843 que le mélange de l'eau avec du vin tombait sous le coup de l'article 423. Dans ce cas l'article 475, n" 6, devient inutile, et parait cependant applicable. Par suite de cette interprétation, un mélange nuisible est puni par l'article 318 d'un emprisonnement dont le minimum est six jours, et d'une amende dont le minimum est 16 francs, tandis que l'addition de l'eau, mélange non nuisible, est punie plus sévèrement d'un minimum de trois mois ou de 50 francs d'amende. Aussi les autres tribunaux ont-ils toujours dans ce dernier cas appliqué l'article 475.
182 FALSIFlCATIOiN.
et nous allons sommairement indiquer les progrès réalisés par la nouvelle jurisprudence.
La pénalité spécifiée à l'article 425 du Code (5 mois à 1 an de prison, amende de 50 francs, au minimum pouvant s'élever jusqu'au quart des restitutions, dommages et intérêts alloués d'autre part à la partie lésée) est applicable :
1° A ceux qui falsifient les substances ou denrées alimentaires et médicamenteuses destinées à être vendues ;
2° A ceux qui vendent ou mettent en vente lesdites substances, qu'ils sauront falsifiées ou corrompues;
5" Si la mixtion est nuisible à la santé, l'amende sera de 50 à 500 francs (sauf dans les cas de dommages-intérêts et restitutions s'élevant à plus de 2000 francs). L'emprisonnement sera de 3 mois à 2 ans. Cette pénalité sera appliquée même lorsque la falsiliculion sera connue de l'acheteur ou consommateur ;
4" Les détenteurs de substances alimentaires ou médicamenteuses qui sauront lesdites substances falsifiées ou coiTompues seront punis d'une amende de 16 à 25 francs et d'un emprisonnement de 6 à 10 jours ; ou de l'une de ces peines seulement, suivant les circonstances, lorsque ces substances seront détenues dans des locaux qui font présumer leur destination à être vendues. Si la substance falsifiée est nuisible à la santé, l'amende pourra être portée à 50 francs et l'emprisonnement à 15 jours;
5" En cas de récidive (depuis 5 ans), la peine pourra être doublée et l'amende portée à 1000 francs ;
6° Les objets incriminés seront confisqués, et, selon les cas, donnés aux hospices ou détruits. La destruction pourra avoir lieu devant le domicile du condamné ;
1^ Le jugement pourra être affiché et publié dans les journaux ;
8° Les deux tiers du produit des amendes seront attribués aux communes dans lesquelles les délits auront été constatés.
Telle est la substance de la nouvelle loi, qui, on le voit, permet de poursuivre plus efficacement la fraude. Un décret en date des 14-22 septembre 1851 a rendu cette loi applicable en Algérie .
Les boissons en général (et le vin en particulier) sont-ils des denrées alimentaires? Si oui, leur falsification tombe sous le coup de la loi que nous venons d'étudier; si non, elles y échappent et ne sont justiciables que de l'article 475, 11" 6 (6 à 10 francs .d'amende).
J'avoue que, pour mon compte, j'ai toujours considéré le vin comme une denrée, ainsi que le lait, la bière, etc.; mais cette acception n'est pas admise eu droit. La Cour de cassation, par arrêt du 18 août 1853, a jugé que la loi du 27 mars 1851 n'était applicable qu'à la fabrication des aliments solides. D'autre part, lors de la discussion qui précéda à la Chambre la loi du 27 mais 1851, il fut bien convenu qu'on n'entendait pas, quant à présent, la rendre applicable aux boissons, parce que celles-ci étaient l'objet d'une proposition spéciale de M. de la Grange*. La conséquence de cette exception pour les marchands de
* Voici ce qui est relatif à cette proposition. En 1843, MM. Mauguin, Tesnières et delà Salle, firent à la Chambre des députés une proposition tendant à réprimer la falsification des vin<;. La Chambre, après deux rapports de M. de In Grange, vola sur ce sujet dans sa séance du 2 avril 184 i un projet de loi qui, soumis en 1844 à la Chambre des Pairs, y fut l'objet d'un rapport de M. Gautier, et adopté avec quelques amendements, le 21 juin 1844.
FALSIFICATION. 18j
vins, (le lait, elc, est facile à prévoir. Dans l'exposé des motifs de la loi dont nous allons nous occuper, il était rappelé qu'en 1842 la Commission syndicale du commerce des vins avait constaté que, pendant les 13 années précédentes, la fraude avait fait perdre à la ville de Paris, sur ce seul article, 20 millions., et 15 millions an Trésor, ce qui correspond à une falsification représentant un peu moins du tiers du vin consommé.
Dans la même note, il est dit que la préfecture de police estime à au moins 3 millions par an la perte qu'elle subit du fait de la fraude sur les droits perçus par elle.
A Paris, malgré l'accroissement considérable de la population, le nombre d'hectolitres de vins imposés aux entrées n'a pas augmenté sensiblement dans la première moitié de ce siècle. La fraude fournit le supplément. Selon M. Gautier, rapporteur à la Chambre des pairs en 18Vt, la falsification produit envirow le tiers du vin consommé à Paris, soit 600,000 hectolitres par an.
Ces quelques citations, qu'il serait facile de multiplier et d'étendre aux marchands de lait, bière, cidre, etc.j suffisent pour montrer dans quelle proportion tous ces industriels profitaient de la quasi-impunité (jue leur assurait la loi. C'est pour porter remède à ces intolérables abus que fut promulguée la loi du 5-9 mai 1855, qui déclare applicables aux boissons les dispositions de hi loi du 27 mars 1851 dont nous avons parlé plus haut, et qui abroge l'article 318 et le n" 6 de l'article 475 du Code pénal.
Par qui la fraude doit-elle être poursuivie? La législation cherche à empêcher la fraude par deux voies : l'une préventive, l'autre répressive.
La voie préventive consiste dans la surveillance dont les agents de police administrative sont chargés. Cette surveillance incombe aux préfets, sous-préfets, maires, adjoints, et dans quelques cas à des inspecteurs spéciaux. La surveillance est dévolue pour les officines de pharmaciens, droguistes et herboristes, à des commissions non permanentes, qui se réunissent sur l'ordre exprès des préfets ou des maires, et dont le pouvoir est une délégation de celui des magistrats. La loi de germinal an XI, art. 29 et 31, règle la manière dont ces commissions doivent agir. Elles se bornent à apprécier l'état des médicaments soumis à leur examen ; les infractions sont relevées par l'officier de police qui les accompagne.
La voie répressive est la même que pour tous les autres délits. Les fonctionnaires de la police judiciaire doivent rechercher les tromperies, en rassembler les preuves et les dénoncer aux tribunaux compétents. La loi de 1851 donne implicitement, mais d'une manière très-nette, le droit de faire des visites domiciliaires et de saisir les preuves du délit. Du reste, s'il y avait doute à cet égard, il suffirait de rappeler les paroles du rapporteur de cette loi :
« Le projet que nous vous soumettons permet de surprendre le fait lui-même
Ce projet, revenu à la Chambre des députés, y donna lieu à deux rapports, présentés en juin 1844 et en mai 1845, ainsi qu'à une nouvelle résolution à la date du M février 1846, qui modiflait assez notablement la première. La Chambre des pairs, saisie à son tour une ^conde fois, n'a pu renouveler sa discussion et émettre un nouveau vote avant la révolution de 1848.
Le 23 avril 1850, M. de la Grange reprit les dispositions votées en 1846 par la Chambre des députés et en fit l'objet d'une proposition à l'Assemblée Législative, qui la prit en considération le 6 mai 1850. Le 29 janvier 1851, elle fut adoptée en seconde délibération par l'Assemblée, qui décida qu'il serait procédé à une troisième délibération. Cette troisième délibération n'avait point encore eu lieu lors des événements du 2 décembre 1851 (Million, Traité des frauchs, page 528).
184 FALSITICATION.
de fabrication, de falsification. 11 im])orte (jue la surveillance puisse pénétrer dans les repaires de la manipulation et la tarir à la source même. »
Ainsi, le droit de surprendre la fraude au moment où elle se prépare est bien établi.
Lorsque la fraude est constatée, le droit de poursuivre sa répression appartient aux officiers du ministère public. Ces magistrats peuvent agir sans attendre la plainte de la partie lésée. Le pouvoir du ministère public est des plus étendus. Il a toute liberté d'agir. L'action publique est distincte de l'action intentée par la partie civile, dont nous n'avons pas encore parlé; mais cette dernière peut se joindre à l'accusation et la corroborer dans une certaine limite.
Les poursuites dont nous venons de parler constituent l'action publique. L'action privée consiste dans la revendication par la partie lésée de dommages et intérêts convenables. Elle ne prend naissance que lorsque la vente est consommée; bien différente en cela de l'action publique, qui peut intervenir avant la vente, ainsi que nous venons de l'exposer. Bien qu'elle représente des intérêts respectables, elle a un caractère moins élevé que l'action publique, agissant au nom de la morale et pour la protection de la société. Les dommages et intérêts alloués ont pour mesure le tort fait à la partie lésée. Ils peuvent être importants, et avoir par conséquent une action efficace au point de vue de la répression de la fraude ; toutefois le cas est rare. Le dommage se trouve disséminé par le commerce en détail, sur un nombre très-grand d'individus qui, pris isolément, ne souffrent à cbaque acbat qu'une perte trop petite pour justifier une poursuite judiciaire, tandis que la somme de toutes ces pertes représente un gain illicite considérable pour le vendeur, qui échappe ainsi à l'action civile. Pour que cette dernière put se produire, il faudrait que les acheteurs lésés se constituassent en société pour se défendre contre la fraude; mais c'est ce qui n'a pu se faire jusqu'à présent, du moins en notre pays.
En résumé, et en additionnant les avantages et inconvénients de la fraude pour le vendeur, on trouve que les premiers sont un gain incessant au détriment d'acheteurs nombreux et disséminés. Ce gain se traduit par une somme d'autant plus grande que la fraude permet de diminuer un peu le prix de la marchandise, ce qui est le moyen le plus sur d'attirer l'acheteur.
Les inconvénients sont :
1" L'action publique, qui veille, sans aucun doute, mais dont la vigilance est moins stimulée que celle de son adversaire, dont l'objectif est la soif du gain.
Échapper à cette surveillance constitue pour le fraudeur un art véritable, dont les détours font partie de l'apprentissage, qui a ses procédés tenus secrets, ses découvertes, et dont la pratique a l'attrait du fruit défendu. Tromper le client, mettre en défaut le commissaire, et en fin de compte faire rapidement fortune, tel est l'attrayant programme. Si par malheur le fraudeur est saisi la main dans le sac, il est condamné bien rarement à quelques jours de prison ; ordinairement à une amende qui, bien qu'aggravée par les lois nouvelles, n'est presque jamais en rapport avec le gain réalisé.
2° L'action civile. Celle-ci n'est à craindre que pour les gros clients dont le dommage constitue une somme assez forte, et qui ont les moyens d'entamer un procès. Ils forment la minorité. Le vrai client est le petit acheteur, dont le marchand n'a absolument rien à craindre.
La balance de ces avantages et inconvénients est faite avec une précision mathématique par le marchand. En ce moment, les chances de gain sont immen-
sèment plus grandes pour lui que les chances de perte ; aussi la fraude continue et nous envahit de plus en plus tous les jouz's.
Pour que la fraude cesse, il faut que pour le fraudeur les chances de perte soient plus considérables que les chances de gain. Toute législation qui ne prendra pas pour guide ce principe n'obtiendra qu'un résultat partiel ou même
illusoire.
Il est probable que si dans les grandes villes les acheteurs formaient une société pour la répression de la fraude, on arriverait sinon à la faire disparaître, au moins à l'atténuer considérablement. On mettrait ainsi le petit acheteur à même de poursuivre la restitution du gain illicite, et on pourrait lui signaler les vendeurs de bonne foi. A cet égard, il est bien certain que le public, qui cherche avant tout à ne pas être dupe, s'empresserait d'abandonner les vendeurs convaincus de fraude. C'est pour l'informer de cette circonstance qu'on ordonne souvent l'insertion du jugement dans les journaux et son affichage à la porte de la boutique. Ces deux mesures sont le plus souvent illusoires. Quand un lecteur trouve un jugement dans son journal, le plus souvent il ne le lit pas. Quanta l'affiche, elle est dissimulée et détruite. Cette affiche devrait être encadrée dans l'endroit le plus apparent de la boutique, et porter en gros caractères le libellé de la fraude et celui de la condamnation, de manière à prévenir chaque acheteur, qui agirait en connaissance de cause. C'est en vain qu'on prétendra qu'une pareille mesure serait la ruine du marchand à qui elle s'appliquerait. Il s'agit simplement de savoir qui doit être efficacement protégé, du voleur ou du volé. C'est avec cette indulgence et cette faiblesse qu'on laisse les fraudes vivre au grand jour et se développer au détriment du public, composé d'individus qui, pris isolément, sont de iait désarmés contre elle.
Texte des lois citées dans le présent artIcle. Code pénal (17 février 1810, promulgué le 27). Art. 518. Quiconque aura vendu ou débité des boissons falsifiées, contenant des mixtures nuisibles à la santé, sera puni d'un emprisonnement de six jours à deux ans, et d'une amende de seize francs à cinq cents francs.
Seront saisies eX confisquées les boissons trouvées appartenir au vendeur ou au débiteur.
(Cet article a été abrogé par la loi du 5-9 mai 1851, ainsi que le u" 6 de l'article suivant.)
Art. 475. Seront punis d'amende depuis six francs jusqu'à dix francs inclusivement 6" Ceux qui auront vendu ou débité des boissons falsifiées, sans
préjudice des peines plus sévères qui seront prononcées par les tribunaux de police correctionnelle dans le cas où elles contiendraient des mixtions nuisibles à la santé 14" Ceux qui exposent en vente des comestibles gâtés, corrompus ou nuisibles.
Art. 476. Pourra, suivant les circonstances, être prononcé, outre l'amende portée en l'article précédent, l'emprisonnement pendant trois jours au plus contre.... les vendeurs et débitants de boissons falsifiées.
Art. 477. Seront saisis et confisqués 2" les boissons falsifiées, trouvées
appartenir au vendeur ou au débiteur; les boissons seront répandues;
4° les comestibles gâtés, corrompus ou nuisibles; les comestibles seront détruits.
Loi du 27 mars-l^"' avril 1851, tendant à la répression plus efficace de certaines fraudes dans la vente des marchandises.
Art. ^*^ Seront punis des peines portées par l'article 425 du Code pénal': 1° Ceux qui falsifieront des substances ou denrées alimentaires et médicamenteuses destinées à être vendues ;
2° Ceux qui auront vendu ou mis en vente des substances ou denrées alimentaires qu'ils sauront être falsifiées ou corrompues ;
5" Ceux qui auront trompé ou tenté de tromper sur la quantité des choses livrées, etc.
Art. 2. Si, dans les cas prévus par l'article 425 du Code pénal, ou par l'article l*' de la présente loi, il s'agit d'une marchandise contenant des mixtions nuisibles à la santé, l'amende sera de cinquante à cinq cents francs, à moins que le quart des restitutions et dommages et intérêts n'excède cette dernière somme. L'emprisonnement sera de trois mois à deux ans.
Le présent article sera applicable mêine au cas où la falsification nuisible sera connue de l'acheteur ou du consommateur.
Art. 5. Seront punis d'une amende de seize à vingt-cinq francs, et d'un emprisonnement de six à dix jours, ou de l'une de ces deux peines seulement, suivant les circonstances, ceux qui, sans motifs légitimes, auront dans leurs magasins, ateliers, boutiques ou maisons de commerce, ou dans les halles, foires ou marchés, soit des poids ou mesures faux, soit des substances alimentaires ou médicamenteuses qu'ils sauront être falsifiées ou corrompues.
Si la substance falsifiée est nuisible à la santé, l'amende pourra être portée à cinquante francs, et l'emprisonnement à quinze jours.
Art. 4. Lorsque le prévenu, convaincu de contravention à la présente loi ou à l'article 425 du Code pénal, aura, dans les cinq années qui ont précédé le délit, été condamné pour infraction à la présente loi, ou à l'article 425, la peine pourra être élevée jusqu'au double du maximum; l'amende prononcée par l'article 425 et par les articles 1 et 2 de la présente loi, pourra être portée jusqu'à mille francs, si la moitié des restitutions et dommages et intérêts n'excède pas cette somme ; le tout sans préjudice, s'il y a lieu, des articles 57 et 58 du Code pénal ^.
Art. 5. Les objets dont la vente, usage ou possession constitue le délit, seront confisqués conformément à l'article 425 du Code pénal, et aux articles 477, 481, Code pénal 5.
S'ils sont propres à un usage alimentaire ou médical, le tribunal pourra les mettre à la disposition de l'administration, pour être attribués aux établissements de bienfaisance.
S'ils sont impropres à cet usage ou nuisibles, les objets seront détruits et répandus aux frais des condamnés. Le tribuual pourra ordonner que la destruction ou effusion aura lieu devant l'établissement ou domicile du condamné.
Art. 6. Le tribunal pourra ordonner l'affiche du jugement dans les lieux qu'il indiquera, et son insertion intégrale ou par extrait dans tous les journaux qu'il désignera, le tout aux frais du condamné.
*Art. 423. Quiconque aura trompé l'aclieteur sur sur la nature de toutes marchandises sera puni de l'emprisonnement pendant trois mois au moins, un an au plus, et
d'une amende qui ne pourra excéder le quart des restitutions et dommages et intérêts, ni être au-dessous de cinquante trancs. Les objets du délit, ou leur valeur, s'ils appartiennent encore au vendeur, seront contisqués
^ Ces articles édictent une aggravation de peine en cas de récidive.
5 Art. 423 et 477 Code pén., voir plus haut.
Art. 181. Seront, de plus, saisis et confisqués : 1= les faux poids, etc.
Art. 7. L'article 465, Code pénal, sera applicable aux délits prévus et punis par la présente loi'.
Art. 8. Les deux tiers du produit des amendes sont attribués aux communes dans lesquelles les délits auront été constatés.
Art. 9. Seront abrogés les articles 479, n» 4, et 479, n» 5^
Décret du 14-22 septembre 1851. Art. l^^ La loi du 27 mars 1851, tendant à la répression plus efficace de certaines fraudes dans la vente des marchandises, sera promulguée en Algérie, et rendue applicable dans la colonie à partir du jour de cette promulgation.
Loi du 5-9 mai 1855, qui déclare applicables aux boissons les dispositions delà loi du 27 mars 1851.
Art. 1". Les dispositions de la loi du 27 mars 1851 sont applicables aux boissons.
Art. 2. L'article 518 et le n° 6 de l'article 475, Code pénal, sont et demeurent abrogés. P. Coulier.
Bibliographie. — Garnier et Harel. Des falsifications des substances alimentaires, et des moyens chimiques de les reconnaître. Paris, 1844. — IIureadx. Histoire des falsifications des substances alimentaires et médicamenteuses. Paris, 1855. — Chevalier et Baiîdrimont. Dictionnaire des altérations et falsifications des substances alimentaires, médicament, etc. Paris, 1875. — Hassall. Adultérations detecled in food and niedicine. London , 1865. — DoRVAULT. L'officine. Paris. — Million (Charles), avocat. Traite des fraudes en matière de marchandises, etc. Cosse et Mardi al, Paris, 1858. — Cet ouvrage, écrit au point de vue du droit, contient le texte des lois, décrets, ordonnances, et les principaux monuments de la jurisprudence. P.C.
FALTRa;>IH (de fallen, tomber, et trank, boisson : boisson contre les chutes). Ce mot allemand a été adopté en français : il désigne ce qu'on appelle aussi vulnéraire suisse, thé suisse (yoy. Vulnéraire).
FAMIKE. Voij. Disette et InaiMtion.
FAIII1!\'E (Fièvre de). Cette expression, employée par de Mersseman (de Gand), en 1848, est l'équivalent de termes qui ont cours dans les contrées où l'association de la misère et des épidémies typhiques se présente périodiquement : Famine fever, en Irlande (depuis Stoker, 1828); Armentyphus, Hungerpest, Hungertijphus , chez les Allemands. Ce que nous avons aussi traduit par typhus famélique. Elle est peut-être bien d'origine populaire, les victimes de la faim n'étant pas tenues d'en analyser les conséquences et ne remarquant que les grands désastres. En passant dans le langage médical, elle a gardé quelque chose de son obscurité synthétique et n'a pas eu toujours et partout une même signification; ce qui devait arriver d'un terme si large, embrassant les effets multiples d'un fait étiologique énorme. Souvent, elle a établi entre la famine et diverses formes morbides une relation de causalité, d'une rigueur discutable et tranchant le problème de la filiation des faits d'une façon beaucoup trop sommaire pour la science d'aujourd'hui. Encore n'a-t-on pas constam-
' L'article 463 contient des dispositions générales, relatives à l'abaissement de la peine lorsque le jury déclare qu'il y a des circonstances atténuantes en faveur de l'accusé. Pour le cas qui nous occupe, l'amende peut être diminuée dans une certaine limite, et même substituée à l'emprisonnement.
2 Les n" 5 et 6 de l'art. 479 Code pénal prononcent une amende de 11 à 15 francs contre les détenteurs de faux poids et fausses mesures. Le n" 4 est étranger au sujet qui nous occupe.
ment entrevu de la même manière ce rapport de cause à effet; rarement on s'est borné à formuler des conclusions strictement logiques et à ne tirer des faits que ce qui en découle naturellement. Tantôt les auteurs, même parmi les modernes, ont oublié la distinction classique des causes en prédisposantes et en déterminantes; tantôt ils ont enjambé témérairement par-dessus les intermédiaires physiologiques qui relient les causes générales aux accidents individuels, et ceux-ci à la pathologie des groupes, et négligé des conditions étiologiques parallèles à la famine, s'y rattachant d'une façon plus ou moins nécessaire, et qu'il importe de considérer parfois autant qu'elle-même à l'origine des fléaux dont elle a été dénoncée comme étant la source.
Telles sont les raisons (|ui semblent justifier cet article. Nous pensons pouvoir y démontrer ({u'il n'y a pas de fièvre de famine, à titre d'espèce morbide, et que ce mot, tolérable chez des historiens, doit être rayé du langage médical. Mais il convenait au moins, d'avoir instruit ce procès.
I. Maladies imputées a la famine. 1° Le typhus exanthématique. Dans la grande majorité des relations d'épidémies de typhus, à première vue, la famine est, plus ou moins expressément, mise en cause. Nous n'empiéterons pas ici sur l'étiologie de la maladie, qui sera faite dans son ensemble, à l'article Typhus [voy. ce mot) de ce Dictionnaire. Nous reprendrons seulement, comme exemples et sujets d'étude, certaines dates restées célèbres, les grandes époques dans les fastes de l'association famélo-typhique ; nous explorerons quelques-uns des foyers où la génération du typhus par la f;iim passe traditionnellement pour s'accomplir, espérant pouvoir nous rendre compte de la mesure dans laquelle le premier peut dépendre de la seconde et vérifier la nature de leurs rapports.
Famines et typhus au dix-septième siècle. Pendant la seconde moitié de la guerre de Trente-Ans et surtout de 1650 à 1640, la famine fut en pennanence en Lorraine et atteignit des proportions telles qu'on s'explique malaisément que ce malheureux pays ait pu échapper à une dépopulation totale. Nous donnerons plus loin quelques traits de ces tableaux navrants, trop tôt effacés du souvenir des peuples, et nous en dirons les causes multiples ; pour le moment, il nous suffit d'emprunter à l'histoire le fait brut.
Pendant la Fronde, de 1645 à 1655, la famine régna de même, plus ou moins longtemps, en Picardie, Vermandois, Champagne, Normandie, Maine, Touraine, Blaisois, Perche, Berri, Beauce, etc. Divers fléaux suivirent de près ses manifestations et ne s'en séparèrent plus dès lors. Parmi eux, il est des noms que l'on trouve fréquemment chez les chroniqueurs et qui paraissent bien désigner des maladies rentrant dans notre sujet : c'est le pourpre et la peste. Les armées se ressentaient nécessairement, pour les vivres, de la détresse des pays qu'elles avaient elles-mêmes affamés et partageaient leurs causes de mortalité. Jean Bauchez, greffier de Plappeville, au dix-septième siècle, parle ainsi de ces maladies et en indique la provenance : « En ce temps (1655) devers la Saint-Luc, telle estoit si grande la mortallité en la ville de Metz que par nombre fait par les banerotz on en mettoit ti'ois cents en terre en un jour, rien que catholiques non compris les ceulx de la religion ny les soldats qui mouroient soub les arualx de Champassailles et devant les portes... Tout les haye et chemin estoient plain de soldatz mallade dont il en mouroit plus de cent en un jour... dont les maladies qui couroient estoit fleux de sang, peste, pourpre et fieubvre contagieuse et chaude, au vray dire ce que les soldatz vindrent en cest estât, ce fut la pauvrette qu'ils apportèrent d'Alemaigne a n'avoir mangé pain de huit jours
que des naveaulx et ciiarotte et avec la pœur et la chasse et travaille qu'ils eurent au retour » [Journal de Jean Bouchez, publié par MM. Ch. Abel et E. de Bouteiller; Metz, 1868). D'ailleurs, la peste avait commencé en Lorraine à Pâques, 1630, pour ne disparaître qu'au printemps de 1657, si bien qu'il périt « plus de 600,000 Lorrains par la fomine, la peste, l'épée, la disette, le froid et les dents des bêtes farouches » (Eugène Bonncmère : Histoire des paysans, depuis la fin du moyen âgejusquà nos jours, Paris, 1856, t. II, p. 25).
Il est à présumer que cette peste fut parfois importée dans des régions que leur situation géographique ne mettait pas sur le passage des terribles armées de cette époque; il en fut ainsi de la Normandie en 1650. Mais, généralement, son éclosion se liait au séjour plus ou moins prolongé d'une de ces troupes, de bandits plutôt que de soldais. En 1656, les Espagnols occupèrent Marie et Mortfontaine ; la peste éclatait à Marie au mois d'août (M'' Nicolas Lehault : Recueil qu'il a fait concernantles désordres qui se sont passés dans le comté de Marie pendant la guerre; cité par Alph. Feillet : La misère au temps de la Fronde; Paris, 1862). A la suite de la l'amiae dans la Marche, « les fièvres malignes et pourprées décimèrent le pays pendant trois ou quatre années ; » (JouUietan : Histoire de la Marche et du pays de Combrailles, 1814: cité par A. Feillet). En 1649 et 1650, en Picardie, Yermandois et Champagne : « presque partout, à la suite des mauvaises récoltes, de la misère et du passage des armées, hx peste, alors en quel(|ue sorte endémique et permanente en France, s'était déclarée avec une violence excessive. » Quoique épargné par la guerre, le Lyonnais est dans la misère parce qu'il est écrasé d'impôts; peut-être aussi que la pauvreté des voisins fermait tout débouché à son industrie; enfin, les maladies régnantes ont pu y être importées; les « fièvres continues, malignes et venimeuses », écrit le médecin Falconet à son ami Guy-Patin, se répandent dans la ville, les campagnes, et causent une grande mortalité. Voici encore une opinion d'un écrivain du temps sur l'origine de cette peste : « on peut assurer que plus de 10,000 sont morts de nécessité
dans le Maine, la Touraine, le Blaisois, le Perche et ailleurs et l'on peut
craindre qu'après la faim, la pesle, qui n'épargne personne et qui s'engendre de la mauvaise nourriture, ne vienne ravager Paris. »
Qu'était-ce que le pourpre? Qu'étaient ces pestes et ces fièvres malignes du dix-septième siècle, dans notre pays? Le pourpre ou la pourpre est le terme employé par les vieux auteurs français pour désigner le typhus (Murchison) ; on le trouve dans Pierre de Castro, en 1584. Un des détails symptomatologiques les mieux faits pour frapper tout d'abord les observateurs les plus vulgaires est, évidemment, l'éruption si cai^actéristique du typhus, l'exanthème d'abord, les taches pétéchiales ensuite. Quant à la peste, dont le nom revient si souvent, il serait indifférent pour les considérations que nous présentons ici que cette épidémie prolongée, généralisée à presque toute la France, eût été la vraie peste, la peste d'Orient. Sans compter que nous pourrions, avec des autorités de valeur, faire de celle-ci une variété de typhus, il nous serait on ne peut plus facile de lui ouvrir une colonne dans notre cadre et de lui consacrer une mention, à son rang, parmi les maladies qui ont été regardées comme dérivant de la famine, en ligne plus ou moins directe. La peste orientale régnait sur le midi de la France, de 1625 à 1650, et il est bien possible que certaines villes de la région en aient reçu les éclaboussures assez tard, au moment même où le Nord et l'Est subissaient d'autres désastres, de provenance nullement exotique. Mais la peste de la Lorraine, de 1650 à 1657; les pestes de Picardie, de Champagne,
dans le même temps et pendant la Fronde, ne sont certainement pas venues parla même voie et n'ont eu de commun avec le typhus égyptien qu'un nom, de signification générale, que le peuple retrouvait dans ses souvenirs, sans être capable de contrôler la légitimité de l'application qu'il en faisait. A Metz, on appela ce fléfiu la peste suédoise (Maréchal et Didion : Histoire des épidémies du pays Messin; citée par Abel et Bouteiller) ; cet adjectif semble trancher la question, c'est du typhus castrai qu'il s'agit, au moins dans les années posté* rieures à 1632. Et il est à croire que si, de 1630, alors qu'il n'y avait pas encore de Suédois en Lorraine, à 1635, où ils écrasaient le duché pour le compte de Richelieu, on s'est servi du même mot de peste, c'est qu'il s'est toujours agi de la même maladie. La chronique de Jean Bauchez, du reste, emploie encore le même terme, peste, pour désigner une maladie essentiellement castrale qui sévissait, en 1635, sur l'armée française du maréchal de La Force, dans ses quartiers d'hiver en Allemagne (Landau) .: « La peste, ausy le pourpre, ausy les fleux de sang, mourir en firent plusieurs. » On voit même, dans cette rapide énumération , la dysenterie, non moins attachée aux camps que le typhus, et qui, depuis lors, a si souvent partagé avec lui la mission de réduire les effectifs des armées en expédition, assiégées ou même assiégeantes (Prague, 1740; Torgau, 1813; Sébastopol, 1855, etc.). Enfin, Lazare Rivière, qui a écrit l'histoire du typhus et de la famine en France, pendant la guerre de Trente- Ans, décrit positivement comme typhus les maladies de cette époque, dont il est question en ce moment, et se sert de l'expression : febris maligna pestilens ^ Un passage emprunté par A. Feillet aux manuscrits de Champagne de la Bibliothèque nationale donne, sur cette fièvre maligne, des renseignements curieux et dont la valeur nous semble d'autant plus considérable qu'ils ne proviennent pas d'une source médicale ; nous pensons pouvoir le reproduire : « La mortalité ne diminue pas (janvier et février 1651). On observa qu'il périssait beaucoup plus de personnes depuis 35 jusqu'à 50 ans que d'un autre âge. La maladie commençait par de grands maux de tête, accompagnés de flux de ventre et de fièvre ; elle se faisait ressentir plus communément dans les quartiers où l'armée avait campé. Cette mortalité enleva dans Rheims 2000 personnes ; le 10^ ou le 12^ jour de la maladie était décisif; quelquefois la fièvre continuait jusqu'au 25^ ou 50". Les personnes replètes ou chargées d'embonpoint y succombaient plutôt que les maigres ; les gens de la campagne, exténués de longue '
» En Asie, dons des contrées où la peste bubonique, de l'aveu de tous, fait des apparitions intermittentes, il est arrivé que l'alternance de celle-ci avec le typhus famélique a donné le change et compromis l'accord des observateurs. En 1745 et 1758, d'après Ives (cité par Tholozan), des fièvres pourprées ou putrides décimaient la population de Bassora et de Bagdad. Quelque temps avant 1758, la population de Mossoul avait, de même, été « bien réduite par la famine et une maladie grave qui la suivit. » Tholozan estime que cette maladie grave était simplement le typhus et non la peste, qui ne lui paraît pas relever de cette cause. C'est par erreur, ou plutôt par complaisance, que Naranzi, secrétaire du Conseil supérieur de santé de Constantinople, a appelé typhus loïmoide la peste du Hindieh en 1867; et c'est par suite d'observations incomplètes et insuffisantes que l'inspecteur général Barioletti a dénoncé la petite épidémie de peste du Kurdistan, en 1871, comme n'étant que l'extension de foyers existant en Perse, « dans l'intérieur du l'oyaume ravagé par la famine. » A cette époque, selon Tholozan, la peste n'existait pas en Perse, et le même éminent épidémiologiste a pu constater que, quand elle régnait dans l'empire du Shah, elle choisissait parfaitement des districts non éprouvés par la famine. D'ailleurs, « dans le Kurdistan en 1871, pas plus qu'à Hindieh en 1867, il n'y eut de famine ni même de disette. » Ceci nous dispense, sans doute, péremptoirement, d'ouvrir le cadi-e dont nous paillions plus haut [voy. Tholozan, Histoire de la peste bubonique en Perse, i" et 2° mémoires. Paris, 1874).
main, ne résistaient pas longtemps; le nombre en fut réduit à la moitié. Nos médecins étaient à bout et ils ne pouvaient découvrir le principe de cette malignité fatale. Frère Jean Roch, jésuite, qui se mêlait de pharmacie et de remèdes, vint fort à propos dans cette extrémité ; il suivait une méthode différente de la leur et réussissait; la plupart de ceux qu'il traitait échappaient; il jugea que la nature de ces fièvres était pourprée et il employait l'émétique avec succès » (Un prédécesseur peu connu de Graves). — En mars, la propreté qu'entretinrent les magistrats contribua, avec le retour du printemps, à diminuer la mortalité. On reconnaît sans peine, dans cette description, quelquesuns des caractères cliniques du typhus, et cet autre, qui relève de l'épidémiologie, de s'éteindre par les circonstances qui permettent la dispersion des groupes sur lesquels il sévit.
Ce fut donc bien le typhus qui suivit et accompagna la longue famine de la Lorraine pendant la guerre de Trente-Ans et celle d'une bonne partie de la France pendant la Fronde. La famine a-t-elle été la cause du typhus? Les témoins de ces désastres ne paraissent pas en douter, mais ils se bornent à une simple affirmation et ne se mettent point en peine de chercher de quelle manière la filiation s'est opérée. Quelques-uns, cependant, paraissent avoir attribué le mal, non à la privation d'aliments, mais à l'usage d'aliments de propriétés funestes :
Nonniilli viliala pillant alimenta malignum Suppeditasse homini succum, qui putris adcptâ Labe venenatum in venis produxit ichorem.
C'est une théorie comme une autre et dont l'idée fondamentale n'est pas à rejeter entièrement. Elle n'est pas faite, toutefois,' pour nous faire regretter que les auteurs du temps ne se soient pas étendus en explications sur la génération du typhus par la famine. Bien des circonstances, que nous trouverons plus loin, montreraient aisément que le rapport est loin d'être simple et que le problème étiologique a eu les mêmes données multiples ici qu'ailleurs. Mais nous n'essaierons pas une discussion à laquelle les observateurs d'alors ne fournissent pas eux-mêmes de bases.
Les foyers réputés classiques du typhus sont, en Europe, l'Irlande et la Haute- Silésie : l'Irlande, qui l'exporte périodiquement en Ecosse, en Angleterre et en Amérique ; la Silésie, qui Tenvoie à LAUemagne. Des événements encore récents ont presque valu à l'Algérie le fâcheux honneur de faire la troisième terre que l'on nomme par habitude, dès qu'il est question des centres d'irruptions typhiques.
Famine en Irlande. Dans les fastes des deux fléaux associés, famine et typhus, l'histoire a conservé, pour l'Irlande, les époques suivantes. De 1797 à \ 805 ; la disette parut due à des pluies prolongées ; le typhus décrut à partir de 1801, année de bonne récolte. De 1816 à 1818; disette effroyable; les Irlandais émigrent en masse en Angleterre et en Ecosse ; il y eut 737,000 morts sur six millions d'habitants. De 1826 à 1828, indépendamment de la mauvaise récolte des pommes de terre (O'Brien), il y eut chômage forcé des ouvriers et disette artificielle (Murchison) ; 20,000 hommes étaient sans ouvrage à Dublin. Les années 1 836 et 1 843 sont marquées par des malheurs plus localisés et comptent à peine auprès des catastrophes de 1846 à 1848. La disette, alors générale dans presque toute l'Europe, fut la famine la plus horrible pour les régions où l'équilibre alimentaire est toujours précaire, l'Irlande en tète. La population de
cette triste terre se leva affolée, se rapprochant d'instinct des centres où elle supposait des ressources; il en vint à Liverpool seulement plus de 120,000 ; 75,000 émigrèrent en Amérique, oii ils implantèrent la maladie. L'illustre historien des fièvres continues de la Grande-Bretagne, Murchison, soutient énergiquement contre de hrillants contradicteurs, surtout contre Henry Kennedy, la réalité de la connexion du typhus avec la famine. Le rapport n'est pas immédiat, sans doute, mais il est avéré. Nous ne l'envisageons pas de la même façon que le savant écrivain et le croyons plus direct qu'il ne le pense. Tenons pour acquis, seulement, qu'il regarde la famine comme « la principale cause prédisposante du typhus » et comme la raison capitale de sa diffusion, du passage des cas isolés aux épidémies générales. « La famine, selon lui, engendre le typhus seulement par ce fait qu'elle provoque l'encombrement. » Cette formule, très-simple, n'est pas moins pleine d'obscurités que celle de la succession directe du typhus à la famine; il est étonnant que des hommes tels que Murchison et Graves , qui s'enferment dans la même doctrine, ne l'aient point senti. Des préoccupations, qui ne sont plus d'ordre médical, ont peut-être pesé sur ces grands esprits : que de raisons n'y a-t-il pas d'empêcher les affamés de s'abattre en troupes sur les villes, avec le miasme typhigène ou le contagium dans leurs haillons! Outre qu'ils sont positivement dangereux, les administrations centrales ne tiennent pas autrement à voir de si près le résultat de leur mauvaise organisation. Les familles urbaines, dans l'aisance par l'industrie et le commerce, ne se plaisent pas à remarquer la misère de ceux qui cultivent le sol, et ont peut-être le droit de ne pas en être atteintes par ricochet. Le typhus?... mais l'Irlande l'a toujours, et le moyen que les Irlandais en meurent en masse, c'est de venir s'agglomérer, quand ils ont faim, dans les grandes cités, où l'on mange. Il y a du vrai, même pour l'hygiène, dans cette manière de présenter les choses ; la diffusion du typhus est expliquée jusqu'à un certain point ; mais la question de sa genèse reste entière ; on ne saurait même affirmer que ce n'est pas gratuitement que l'on admet son ondémicité dans le pays d'où sortent les épidémies. Il faut pourtant bien qu'il y ait eu, un jour, un premier typhus en Irlande ; il serait fort intéressant de savoir comment il est apparu. Tous les médecins irlandais ne reconnaissent pas la continuité de l'existence du typhus dans leur pays (Bouchardat) ; voilà un litige dont la solution ferait le plus grand honneur à la métropole. Le raisonnement de Graves et de Murchison revient à peu près à dire que, si les Irlandais ont d'effroyables épidémies de typhus, c'est de leur faute : pourquoi se précipiter en avalanches sur Cork, Dublin, Liverpool ? Ils ont même le tort de communiquer le typhus aux citadins, qui n'avaient rien fait pour le connaître ; s'ils étaient restés, chacun dans sa chaumière, ils seraient probablement morts de faim, mais il n'y aurait pas eu d'épidémie de typhus. Pour être logique, cette façon de raisonner n'en est pas moins cruelle. Bouchardat est certainement plus médecin, plus hvgiéniste, plus humain, lorsque, supposant que le typhus est produit périodiquement, en Irlande, par les conditions alimentaires, il conseille en faveur de ce pauvre pays « une meilleure organisation sociale, avec un judicieux emploi des immenses ressources de l'Angleterre », pour voir si cette endémicité typhique irlandaise, dont on parle tant, tiendra devant la suppression définitive de ces famines intermittentes. L'expérience réussirait, croyons-nous, et il serait démontré que la famine peut faire plus que convertir le typhus sporadique en épidémies et agit d'autres façons encore qu'en poussant à l'encombrement.
Famine en Silésie. La Ilaute-Silésie (Prusse et Autriche) est habitée par une race polonaise, très-voisine des Irlandais par son ignorance, les mœurs arriérées, l'intempérance, le mode d'abri, l'équilibre toujours prêt à se rompre des ressources alimentaires. Elle a eu la famine, — et le typhus, — toutes les fois que la disette a été générale en Europe; ainsi, de 1709 à 1715 (Ozanam), de 1806 à 1807 (Hufeland); en 1846 et 1847 (Virchow). Tout en notant les conditions sociales et morales, déplorables, de ce groupe humain, les auteurs sont frappés, à bon droit, des rapports de succession et de simultanéité, entre la famine et le typhus, qu'il est impossible de ne pas remarquer là, comme ailleurs. Peut-être aussi semble-t-il y avoir une affinité particulière de cette race pour le typhus ; mais, encore une fois, l'endémicité elle-même a probablement une cause plus matérielle que cette abstraction, les aptitudes morl)ides ethniques; il faudrait avoir supprime la misère chez les Silésiens avant de supposer que l'endémicité typhique leur est pour ainsi dire naturelle. Et, en supprimant la misère, il se pourrait que l'endémicité disparût aussi. Virchow pense, comme Murchison, que « si, par elles-mêmes, les privations ne peuvent pas produire le typhus, elles prédisposent au plus haut degré l'organisme humain à en prendre les germes, à en subir le développement. » Par ailleurs, il voudrait que l'on étudiât les rapports des maladies périodiques avec l'ensemble des phénomènes célestes et terrestres, de manière à prévoir, peut-être, les épidémies, comme on annonce le temps quelque temps d'avance. 11 est bon que l'on cherche dans toutes les directions et que la lumière pénètre partout ; la préparation de l'économie à la fertilité des germes a une grande importance, aujourd'hui que les médecins acceptent si aisément l'assimilation des maladies aux fermentations. Cependant, occuper son esprit à surveiller cette préparation, c'est le détourner de l'observation exacte des faits : les affamés, les mieux préparés ainsi qu'on l'entend, n'ont quelquefois pas le typhus, et des individus restés suffisamment nourris le prennent à leur contact. Il y a donc autre chose à voir que les modifications personnelles des économies, et les germes, s'il y en a, se sont développés ailleurs que sur les individus mêmes qui en manifestent la présence, sous forme de typhus.
Souffrances alimentaires de la guerre de Crimée. Le typhus de Crimée (1855-1856) décima les armées alliées devant Sébastopol, mais surtout l'armée française, en même temps qu'il malmenait les troupes russes de la défense, assiégées, mais non bloquées. D'après les observations dues à nos compatriotes, le typhus revêtit, dans ces circonstances, le caractère d'une affection complexe dans laquelle se retrouvait l'empreinte d'influences étiologiques diverses, altérant ou voilant la physionomie spéciale du typhus classique (Gazalas). Nos troupes avaient essuyé les atteintes du choléra dès le début; pendant toute la campagne, elles furent soumises aux influences telluriques, traduites en fièvres intermittentes ou rémittentes ; elles ne cessèrent pas de fournir de nombreux cas de dérangements gastriques et intestinaux, relevant pour la plupart des conditions alimentaires, jusqu'à ce que de graves lacunes dans la combinaison physiologique de celles-ci aient ajouté le scorbut aux autres fléaux. Rechercher le rôle de la disette dans ce typhus bâtard, dans les traits duquel on tiouvait déjà le souvenir de tant de générateurs, était chose délicate; aussi la part de l'insuffisance alimentaire n'a-telle été guère précisée, ni mise au rang étiologique qui lui appartient. Ajoutons qu'il n'était point séant, ni prudent, alors, de déclarer que la famine avait pu régner dans l'armée française ; d'abord, le mot eût été exagéré ; mais, surtout, une administration, aussi orgueilleuse qu'inférieure à sa tâche, n'eût pas même
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consenti à reconnaître que les circonstances étaient difficiles et pouvaient excuser des lacunes dans l'approvisionnement des troupes. Pourtant, la vérité échappa à plus d'un, d'autant plus significative qu'elle était moins osée. Félix Jacquot, s'abritant prudemment derrière des étrangers, rappelle l'attaque des journaux anglais, « portant que les Français profitaient avec avidité des miettes et du superflu de l'armée anglaise ; » puis, il s'enhardit à ajouter : « l'alimentation des troupes françaises péchait par la quantité, car les hommes employaient leur argent à acheter des vivres aux marchands de Kamiesch, auxcantiniers, aux Anglais, et même aux Piémontais. » L'administration alla jusqu'à augmenter, parfois à doubler la ration de biscuit, que la dent des scorbutiques n'attaquait plus et que, bientôt, personne ne digéra; dans l'hiver de 1855-1856, la troupe ne reçut guère de pain qu'un jour sur trois, de la viande fraîche qu'un jour sur quatre, et quelle viande! « du crevant ou du crevé» (Mouchet). Le reste du temps, l'aliment animal était du lard ou des conserves Appert, cette substance qui n'est peut-être un aliment qu'au point de vue chimique et sur laquelle des fonctionnaires de l'armée, des médecins même, comptent encore pour l'avenir, assez imprudemment, croyons-nous. En dehors du biscuit et du pain, les aliments de provenance végétale étaient essentiellement du riz ; les légumes ChoUet, « à peine supérieurs à du foin » (Morache) , n'arrivaient même pas toujours, et l'on s'estima heureux de pouvoir conseiller aux soldats la cueillette du pissenlit (Scrive, Chenu). En fin de compte, « ce n'est point la guerre, mais les hommes qui la dirigent qui ont fait le typhus» (F. Jacquot). De quelle façon? il n'est que trop facile de le comprendre. Témoin, un instant, de ces événements désastreux, nous n'oubliei'ons pas ce plateau de Chersonnèse en 1855, rasé par la guerre, n'ayant plus de villages, plus de cultures, plus d'arbres, plus d'habitants que des soldats et ces aventuriers qui s'attachent aux camps et vendent aux troupes, à prix d'or, des denrées, des boissons surtout, d'une salubrité au moins équivoque. Il est impossible, même dans une ville assiégée, que le soldat ait eu moins de moyens d'ajouter aux vivres réglementaires ces suppléments imprévus qu'il sait d'ordinaire trouver, en expédition, par des voies légitimes ou non. L'armée était comme l'équipage rigoureusement rationné d'un navire on pleine mer, à court de vivi-es ; le sol de Grimée était nu comme le pont du navire, et cela dura dix-huit mois, dont deux hivers.
Néanmoins, il ne serait ni juste ni avantageux pour l'étiologie d'appliquer ici le terme famine. Il est évident que l'armée, pour être mal nourrie, ne se trouva jamais sans ressources ; sa situation ne fut jamais semblable à celle des peuples qui fuient en masse leur foyer, poussés par le besoin. Assimiler les conditions étiologiques qui se réalisèrent dans ces conjonctures à l'état famélique des Irlandais, lors de leurs grands désastres, serait s'exposer à la contradiction et à des discussions sans fin. D'ailleurs, combien d'autres causes de dépression et de maladies sur les troupes de Grimée ! Il y eut, en particulier, des diarrhées et des dysenteries nombreuses, du scorbut, des blessés suppurants, d'autant plus longuement que les abris hospitaliers laissaient plus à désirer; tous ces accidents, fertiles en produits morbides putrescibles, assuraient l'infection atmosphérique, la « corruption de l'air », eût dit Pringle. L'insuffisance alimentaire, non la famine, de l'armée de Grimée, s'acheminait vers le typhus, mais en faisant un grand détour et en donnant le bras à n'importe quelle maladie banale qu'elle rencontrait en route. A la vérité, si elle n'en trouvait pas, elle la provoquait.
Famine et typhus d'Algérie. En 1867-1868, une famine effroyable régna sur l'Algérie. Matériellement, elle sortait des deux années de sécheresse extrême, 1866 et 1867, précédées de la guerre en 1864 et aggravées par les invasions de sauterelles de 1865 et 1866. Le moment terrible fut aux premiers mois de 1868. C'est alors que l'on vit en Algérie cet ensemble étrange et émouvant que l'histoire a rattaché à toutes les famines célèbres ; les familles humaines se levant, avec des allures de fjuives, sous l'aiguillon de la faim, tantôt se jetant sur des palliatifs alimentaires illusoires ou immondes, tantôt accomplissant des crimes, dans tous les cas se rapprochant par bandes, à la fois honteuses et farouches, des grands centres habités où elles savent que l'industrie et la prévoyance ont amassé des ressources plus que suffisantes pour le nombre des habitants et l'heure actuelle. La « sollicitude » administrative entra en grande émotion et la charité publi(pie lui vint en aide, sans compter. Mais il était trop tard, le typhus éclata d'un bout à l'autre de l'Algérie, avec une remarquable violence.
Les conditions étiologiques furent, ici, autrement nettes qu'elles n'avaient été en Crimée. On avait vu naître la famine, on put apprécier assez exactement son étendue ; elle pesait, du reste, uniquement sur l'élément indigène de la population algérienne et, pour le plus grand nombre des victimes, il n'y avait rien autre chose d'exceptionnel. L'arrivée des bandes faméliques dans les villes mit les Em'opéens en contact avec les Arabes, comme les famines d'Irlande mettent les Anglais et les Ecossais en contact avec les Irlandais minés par la privation alimentaire. Seulement, les grands cliniciens de Dublin et de Londres, retenus dans les centres par une pratique immense, n'ont peut-être vu que la phase d'état des typhus britanniques et n'ont pas suivi de près l'évolution du début, dans laquelle il y a quelques points d'un puissant intérêt et qu'il importe de saisir. Les médecms français de l'armée, au contraire, très-mobiles et enchevêtrés, en Algérie, à la population indigène, ont reconnu et noté les détails de cette genèse fatale ; cette fois, croyons-nous, le rôle de la famine dans la production du typhus a été exactement compris et formulé . Bien qu'ayant été un des observateurs de cette succession de fléaux et l'un de ceux qui en ont indiqué l'enchaînement, nous ne pensons pas devoir refuser cet éloge à nos confrères d'Afrique, exerçant dans les provinces d'Alger, de Constantine ou d'Oran, et dont les noms sont inscrits dans les rapports (publiés) des médecins en chef Périer et Yital. Sur tous les points, il a été constaté que les faméliques présentaient les affections les plus variées, souvent n'avaient d'autre maladie que la faim, le plus généralement n'avaient pas le typhus. A leurs maladies banales, primitives, bronchites, pneumonies, diarrhées, s'ajoutait un élément symptomatologique auquel convenait le nom de tijphisme, mais qui paraissait bien plus une modalité morbide due à l'état d'épuisement des économies que la conséquence d'une imprégnation spécifique, de l'invasion d'un g'erme ; la variole elle-même, encore fréquente chez les indigènes au début de l'épidémie de typhus, manifestant tout d'abord les signes de sa virulence propre, ne tardait pas à emprunter le même masque extérieur, élément surajouté, incident de forme. Mais le typhus solitaire, essentiel, était rare parmi les Arabes. En revanche, les Européens, en bon état de vitalité, le contractaient au contact de ces mendiants ; il n'était même pas nécessaire de pénétrer pour cela dans leurs abris, dans un espace clos qui les renfermait et pouvait être suspecté d'encombrement ; on recevait d'eux le typhus dans la rue, sur les routes, en
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pleins clianips; le colon était frappé en défendant contre leur envahissement la poile de sa demeure, le soldat, en les escortant aux camps d'asile, à ciel ouvert. De telle sorte qu'il apparut clairement que la famine ne fait pas le typhus, mais que le principe du typhus émane des faméliques. De quelle façon? C'est difficile à dire sans entrer quelque peu dans le domaine de l'hypothèse ; mais nous n'avons pu nous empêcher de croire que ce principe se forme dans l'abondante matière à putrél'action que nous avons vu les faméliques fournir : excrétions respiratoires et expectoration de leurs bronchites, selles de leurs diarrhées si fréquentes, suppurations externes ; tont au moins, les sécrétions cutanées chez ceux qui paraissaient n'avoir aucune maladie caractérisée. Car, dans cet état d'atteinte profonde à la vitalité, les sécrétions ordinaires ne sont plus normales, et les produits pathologiques, tels que le pus, le mucus, la sérosité de diverses affections catarrhales, deviennent aussi des habitudes de la physiologie morbide ; ils ne sont pas, comme chez les économies bien entretenues, les déchets d'un travail pénible dont le résultat final doit être la réparation d'un désordre local ; on ne saurait parler ici de processus morbides, il n'y a que passivité et destruction ; c'est une fonte moléculaire sans temps d'arrêt ni effort de réaction; le pus est abondant, séreux, grisâtre; les exsudats qu'on pourrait supposer inflammatoires sont une infiltration gélatineuse. Pour faire une extrême concession aux doctrines modernes, nous consentons à regax'der cette masse putrescible comme le milieu dans lequel des germes typhiques préexistants se sont révivifiés et multipliés ; cela ne change pas le sens de l'observation ; si les faméliques n'ont pas créé le principe typhigène, ils en ont fourni le substratum nécessaire. On conçoit dès lors qu'ils aient eu rarement le typhus pour leur propre compte, leur économie faisait autre chose ; cependant, il n'y avait pas d'obstacle péremptoire à ce que quelques-uns d'entre eux reprissent parfois le principe qu'eux-mêmes ou leurs camarades de misère avaient suscité. Aussi a-t-on observ-é des cas positifs de typhus chez les Arabes affamés. Ce qui serait extraordinaire, ce serait que l'on n'en eût vu aucun.
Remarquons en passant, quoique nous n'ayons pas à faire l'étiologie du typhus, (jue les faits particulièrement signalés ne contredisent pas l'importance classique de Y encombrement. S'ils prouvent qu'il n'est pas nécessaire, ils montrent de (juelle façon il assure les explosions épidémiques. Étant connue et étant donnée la matière animale propre à la genèse (ou à la révivification) du principe typhique, l'encombrement est le moyen de l'accumuler, d'engraisser pour ainsi dire le terrain à typhus. Mais, encore une fois, ce luxe de précautions n'est pas absolument de rigueur.
La province de Constantine, habitée par des tribus sédentaires et appliquées de longue date à l'agriculture, put connaître le soulèvement des tourbes faméli- ([ues un peu plus tard que les autres provinces et que la régence de Tunis, sa voisine. Le typhus pétéchial n'y fut reconnu à l'état épidémique qu'à la fin de mars J868. Des circonstances particulières donnèrent à quelques-uns le change sur le rôle que la famine de l'époque jouait dans l'origine du typhus présent. Le typhus n'était pas précisément un nouveau-venu dans la province ; il était même pour la ville un hôte trop familier. Eu 1865, Léonard et Mai-it l'avaient reconnu dans les tribus kabyles des Beni-Aïdel et de l'Arrach, cercle de Sétif ; de cette même date à la grande catastrophe de 1868, il avait frappé des coups plus ou moins pressés dans Constantine même, peu bruyant, mais à peu près continu. En ce temps-là, notre regretté maître, A. \ital, le regardait comme la
coiitiiiuatiou de celui d'Alger en 186J, lequel se serait rattache lui-même an typhus de Crimée. Pourtant Léonard et Marit avaient pensé que le typhus des Beni-Aïdel était propre au pays et ne manquaient pas de signaler, comme raison de la forme épidcmique sous leurs yeux, « le manque presque absolu de récoltes pendant les deux années précédentes. » De ce qu'une maladie pareille est à demeure sur certains points d'une contrée, il ne suit pas qu'elle ne puisse naître de toutes pièces, un jour, en des points voisins. Si la spontanéité du typlius est possible et s'est réalisée parfois, les aptitudes du mal à la diffusion ne sauraient la contredire. Or, dans la province de Constantine, comme dans celle d'Alger, le typhus est né visiblement, une foule de fois, de toute autre chose que de cas antérieurs, que d'un contage saisissable, direct ou non. Vital lui-même, malgré son observation d'ailleurs importante et ses convictions contagionistes, ne put s'empêcher de céder à l'enseignement des faits, et, comme le fait remarquer I. Guillemin, après avoir débuté par la phrase suivante : « Le typhus de la province de Constantine paraît être le prolongement de celui qui régnait dans la province d'Alger en 1861 et 1862, » il écrit un peu plus loin celle-ci : « Il y a lieu de croire que le typhus, au milieu de ces populations indigènes, d'ailleurs si largement préparées, a pris çà et là naissance spontanément' ». Bien plus, sous le titre de contagion par des tiers indemnes, il énumère des cas de typhus contractés par des Européens, au contact de groupes de faméliques, qui ne l'avaient pas et desquels il est impossible de savoir s'ils sortaient de foyers typhiques. En voici un exemple : « A Sétif les mendiants indigènes (des deux sexes), bien que 7ion typhisés eux-mêmes, introduisent le typhus dans les salles où ils sont admis, et l'infirmière européenne en est la première victime. » Or, personne ne peut affirmer que ces malheureux aient laissé au foyer qu'ils fuyaient des typhiques morts ou mourants ; il est probable, au contraire, que s'ils y avaient quelqu'un des leurs, c'étaient des victimes de la faim qui les dévorait tous. Les hôpitaux militaires ont pour règle de faire quitter aux entrants leurs vêtements particuliers pour revêtir un costume d'hôpital ; cette mesure devient une précaution de première nécessité vis-à-vis des Arabes ou des Kabyles pauvres ; on l'a, sans doute, observée à Sétif. Supposons même qu'on Tait négligée; ces genslà n'apportaient en somme qu'un vent de typhus. Or, l'éminent médecin en chef de Constantine démontrait, dans le même temps, sans y penser, que le typhus lui-même, dans la personne de plusieurs malades mis en salle commune, ne parvient pas facilement à contagionner l'entourage.
Jules Périer a résumé exactement les impressions du plus grand nombre des observateurs, en disant : « La puissance infectieuse des Arabes faméliques (et surtout des faméliques malades) était telle sur les Européens, que j'ai dû la regarder comme beaucoup plus active dans la pz'oduction du typhus que ne l'est le typhus lui-même.... » Les dissidents de cette doctrine ne le furent que par l'interprétation des faits ; la même succession d'aspects physio-pathologiques se retrouve dans leurs communications. Parfois, la filiation typhique indiquée s'est montrée avec une netteté saisissante. Nous avons personnellement (Origines et affinités du typhus) mis en relief ce fait que le premier typhique avéré, apparu en 1868 à l'hôpital de Constantine, où nous attendions le typhus, fut un infirmier détaché depuis quelques jours au pénitencier indigène d'Aïn-el-Bey,
1 Ces lignes se lisent dans le Becueil de mémoires de médecine militaire, 3° série, t. XXII, p. 93; 1869. Elles n'existent pas dans un Rapport au Conseil de santé, Paris, 1870, qui contient le même travail avec quelques remaniements.
établissement qui renfermait des faméliques (les Arabes volaient pour manger, ou pour être pris, ce qui revenait au même en leur assurant la nourriture de la prison) et même des faméliques malades, mais pas de typhiques. Le pénitencier était un peu encombré ; mais il l'était plus pour les détenus eux-mêmes que pour les infirmiers, qui logeaient sous tente à une petite distance de la maison. Pendant que fonctionna l'ambulance des typhiques près de Constantine, beaucoup d'infirmiers furent atteints ; mais on recevait à l'ambulance au moins autant de faméliques malades que de typhiques légitimes. Il nous a paru que les premiers infirmiers frappés, dans ces circonstances, que trois religieuses de l'hôpital et le premier médecin de l'ambulance, atteints à de courts intervalles d'un typhus sévère, avaient contracté le mal non point au contact des tjphiques, qui ne faisaient qu'aj)paraître, mais dans l'atmosphère de faméliques malades, reçus depuis beaucoup plus de temps dans deux services de l'hôpital militaire. Un des sujets observés à cette époque par Kelsch était un zouave qui, employé à la surveillance d'un camp de secours, venait d'accepter les fonctions d'infirmier auxiliaire; cet homme arrive de son camp à Constantine le 17 mai et tombe malade le 18 ; il semble difficile de le compter parmi les infirmiers qui ont reçu le contage des typhiques traités en salle ou à l'ambulance ; le cas est bien plus assimilable à ceux que rapporte Périer, d'après son observation personnelle ou celle de ses collaborateurs : soldats atteints, parce que les faméliques s'arrêtent devant la porte du quartier, où les femmes arabes se livrent pour un morceau de pain ; militaires préposés à la surveillance des dépôts de mendicité, fonctionnaires chargés du rapatriement des vagabonds. Européens en relations de négoce avec les indigènes, employés de toute nature abordés par les faméliques, et fournissant des cas de typhus en plus grand nombre que les Arabes. A moins qu'il ne s'agisse d'Arabes non affamés, car les tirailleurs indigènes, lorsqu'on leur faisait faire le service des camps d'asile, montraient la même réceptivité typhique que les Européens. Qu'est-ce qui pouvait préserver du typhus les faméliques, sinon le principe même du typhus, qu'ils élaboraient, puisqu'ils ne l'avaient reçu de personne ? Ils en étaient remplis ; seulement, ce principe sortait d'eux, il entrait chez les autres. 11 faut bien croire que ce n'est pas la même chose quant aux manifestations morbides.
Du reste, et en outre des preuves déjà énoncées, il n'a pas manqué de circonstances d'une netteté parfaite, montrant que le typhus fait a moins d'énergie, pour produire le typhus, que le typhus à l'état naissant, pour nous servir d'une expression empruntée à la chimie et qui désigne précisément des différences, dans les propriétés des corps, analogues à ce que nous signalons en ce moment. A Orléansville, d'après Leplat (dans J. Périer), « pas un cas intérieur ne s'est déclaré à l'ambulance, et cependant seize infirmiers y ont fait le service pendant plus de cinq mois. Trois médecins l'ont visitée deux fois par jour ; deux aumôniers, l'officier comptable, des parents et des amis des malades y ont séjourné un temps plus ou moins long. » A Coléah, « les typhiques , presque tous atteints en ville, ont été le plus souvent traités au sein même de leurs familles ; et, cependant, le mal ne s'y est pas propagé ; il a disparu avec les vagabonds. »
Qu'on nous pardonne d'allonger à l'excès les considérations auxquelles prête cette histoire famélo-typhique de l'Algérie; on ne quitte pas aisément les leçons d'événements dans lesquels on a vébu et souffert. Nous sommes, d'ailleurs, aujourd'hui encore, sous l'impression que nous causa, la crise passée, l'absolue
FAMINE. l'-'y
conformité des idées doctrinales , essentielles, que nous en rapportions , avec celles de confrères séparés de nous par quelques cents lieues et avec qui nous ne pouvions communiquer au moment où ces graves questions se posaient , impérieuses et absorbantes. Nous avons attaché une importance spéciale , parmi les maladies des faméliques, aux suppurations internes ou externes, qui nous semblaient fournir plus manifestement la matière à putréfaction et à germination typhique ; nous n'avons pas trouvé, depuis, de raison sérieuse de revenir de cette vue particulière, ni même d'en céder quelque chose. Mais, au fond, ce n'était là qu'une tentative, justifiable, de rétrécir le cercle étiologique. La donnée capitale : «que l'épidémie typhique algérienne de 1868 descend de la famine par les
maladies banales de la misère » se trouve dans une de nos conclusions,
comme elle est à chaque page du travail de Jules Périer, comme elle ressort des relations, souvent étonnées, de camarades bien doués, sérieusement préparés à l'observation médicale, et trop nombreux pour les nommer tous.. Nous accordons que les conditions de l'observation furent remarquablement accentuées et dégagées de cette complexité étiologique qui a si souvent obscurci le problème ; mais c'est une raison de plus de retenir un enseignement qui a été bien compris. Il apparut clairement d'où venait le typhus et d'où il ne venait certainement pas. On vit surtout la nécessité de distinguer entre ceux qui font le typhus et ceux qui le reçoivent. Pour les premiers, la famine est tout; pour les seconds, elle n'est rien, et serait plutôt un préservatif. Chez les uns, les influences météorologiques agissent, le froid, par exemple, en provoquant l'éclosion des maladies banales dont la misère est pleine, ou en favorisant le groupement concentré des individus ; chez les autres, elles n'ont aucune importance : la longue sécheresse de 1866 et 1867 était précisément la salubrité pom- le sol et le climat algériens; « jamais en Algérie la santé publique n'a été meilleure que pendant et après les hivers sans pluie qui ont été si défavorables à l'agriculture. » Chez les générateurs du typhus, l'insuffisance alimentaire ne prépare pas les économies au typhus, puisque les affamés sont ceux qui l'ont le moins ; chez les infectés, elle n'a joué aucun rôle, puisqu'elle n'existait pas, le plus souvent. La mauvaise qualité des substances prises comme aliment a certainement aidé aux maladies de misère, aux gastro-entérites et diarrhées surtout, et par conséquent pesé dans la flibrication du principe typhique ; elle n'a été pour rien dans la réceptivité, de ce côté on ne la trouve pas. Enfin, sans que la question des aptitudes soit notablement éclairée par l'épidémie algérienne, à elle seule, on peut remarquer que les indigènes non faméliques n'ont été ni plus ni moins réceptifs que les Européens.
Il n'est pas inutile de rappeler combien , dans le double fléau famine et typhus, celui qui est d'ordre pathologique est moins meurtrier que l'autre, qui relève de causes économiques et administratives: 217 000 indigènes, suivant déclarations faites à la tribune par l'auteur de l'Enquête algérienne, M. Le Hon (et probablement davantage), succombèrent aux suites de la famine, tandis que J. Périer ne relève pas beaucoup plus d'un millier de cas de typhus, traités dans les hôpitaux miUtaires et ambulances de la province d'Alger. Plus de la moitié se rapportent à des Européens, militaires ou civils.
Disette des villes assiégées. Ce serait une sérieuse lacune, dans ce travail, de ne pas reprendre l'histoire de quelques-uns des sièges de villes, fameux par la famine ou le typhus ou par tous deux à la fois. Nous le ferons d'autant plus volontiers qu'il n'est pas impossible que nous rencontrions de ce côté certaines
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objections à la doctrine étiologique pour laquelle on a pu entrevoir que nous réservions nos prélérenccs. On doit l'aire une remarque générale, à savoir que les observateurs militaires ont rarement été en face d'un élément étiologique simple et qu'ils n'ont pu, dans la complexité des maux delà guerre, déterminer d'une façon un peu précise le rôle du manque de vivres prolongé. Pringle, qui faisait avec l'armée anglaise la guerre de la succession d'Autriche (1745-1748), parle à peine de l'insuffisance alimentaire chez les troupes ; il saisit merveilleusement l'origine du typhus dans la putridité animale et la corruption de l'air, mais ne se préoccupe pas à fond des sources possibles de cette putridité; parfois, cependant, il accuse le « nombre de dysenteries, d'ulcères, de mortifications » dans les liôpitaux. Monro, qui prit part à la guerre de Sept-Ans (1756- 1763), signale la lièvre pétéchiale, à la lin de 1760, dans l'armée anglaise sous Warbourg : « les soldats et même les habitants du pays étaient réduits à l'état de misère le plus aflreux. » En juin 1761, la fièvre maligne éclate à Bilifiel. En novembre et décembre 1761, janvier, février et mars 1762, elle règne à Bremen : « on vendait les viandes fraîches et les végétaux ou légumes si cher que les soldats ne pouvaient en acheter. On disait aussi la fièvre pétéchiale commune parmi le pauvre peuple de la ville. » Yirchow cite le typhus du siège de Grenade en 1490, de Naples en 1528, de Torgau, 1815 ; il aurait pu citer le siège de Jérusalem en 72 ; ce sont des événements dont le côté médical n'est pas très-riche de documents précis et demande à être vu sommairement. Grâce à l'obligeance du savant bibliothécaire de l'école de Saint-Cyr, 51. Masquelez, dont un parent fut tué, chef de bataillon au siège de Torgau, nous avons eu entre les mains une Relation de la défense de Torgau par les troupes françaises en 1815, par le colonel du génie Augonat (Paris, 1840), pleine d'intérêt et présentant les dehors d'une étude sérieuse et impartiale. Le siège dura près de quatre mois (septembre 1815 à janvier 1814), et réduisit les défenseurs de 26 000 à 6 000 hommes. Le nombre des soldats tués n'est rien en comp-u'aison de ceux qui moururent de maladie ; un tiers des décès relèvent du typhus. La mortalité fut due aux diarrhées, à la dysenterie et au typhus, qui prit naissance dans les hôpitaux, dit le chevalier Masnou , médecin ordinaire {Histoire médicale du siège de Torgau en Saxe), et n'en sortit pas avant le 20 octobre. Du reste, les habitants, bien pourvus de vivres, en eurent à peine quelques cas ; les généraux français respectèrent scrupuleusement la propriété privée et s'abstinrent de faire sur les habitants les réquisitions auxquelles on avait pensé d'abord ; sauf les boulets prussiens, qu'on ne pouvait leur éviter, et les incendies, que les Français éteignaient, la population de Torgau ne participa point aux calamités de la situation. « Les diarrhées consistaient dans un flux de ventre d'une odeur animale infecte {aashaft slinkenden) ; elles furent produites par la lassitude du soldat jointe à la mauvaise nourriture et à sa faible complexion. Les habitants, qui s'étaient pourvus de subsistances, la presque totalité des officiers, des employés et même des soldats qui ont pu se bien nourrir, en ont été exempts. » (Richter : Histoire médicale du siège et de la prise de Torgau; Berlin, 1814. L'auteur était médecin en chef dans le camp prussien.) La diarrhée prenait plutôt les jeunes, les faibles ; le typhus, les soldats faits. Ce qui contredit une fois de plus la théorie de la prédisposition par les causes débilitantes. Le diacre J. G. A. Bijrger, de Torgau {Nachrichten ûber die Blockade und Belagerung der Elbe und Landesfestung Torgau im Jahre 1815 : Torgau, 1858), fait ressortir l'insalubrité ordinaire de la ville, multipliée par les mesures de défense ;
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le voisinage d'un grand fleuve, des étangs, des inondations pratiquées contre les assiégeants ; des fumiers et des ordures dans les cours des maisons, des latrines à découvert, pas d'égouts, une eau de boisson défectueuse. Desgenettes dirigeait le service médical. En décembre, le soldat malade recevait 5 ouces de viande, 2 onces de légumes, 12 onces de mauvais pain, un verre de vin ; seulement, sa ration ne lui arrivait pas toujours intacte. La nourriture, dans l'armée valide, varia de 24 à 16 onces de pain par liomme, 8 à 5 onces de viande (bœuf ou cheval, frais, plus souvent salé) ; on put rarement y ajouter des légumes frais, mais presque toujours du riz ; du vin ou de la bière. Le général Du Tailly capitula, le 8 janvier, lorsqu'on eut cru reconnaître que les vivres seraient incessamment épuisés ; mais après la signature de la convention, on s'aperçut que les ressources étaient encore plus grandes qu'on n'avait supposé. Du Tailly demanda au général ennemi de ne l'emettre la place que huit jours plus tard ; ce qui fut loyalement accordé.
Il n'y eut donc pas précisément famine dans Torgau, mais alimentation insuffisante et de qualité médiocre, disette relative et non généralisée. Peut-être bien en est-il de même dans tous les sièges; le commandant de la place capitule, nécessairement, au plus tard la veille du jour où les vivres manqueront absolument -, seulement, depuis un temps plus ou moins long, on a diminué la quotité des rations, celles-ci ont éprouvé quelque lacune grave dans leur composition, des substitutions plus ou moins effectives ont eu lieu, parce que telle ou telle denrée de consommation journalière se trouve épuisée alors qu'il reste encore une bonne provision des autres. Quand il n'y a plus de farine et qu'il y a encore de la viande, on ajoute à celle-ci, aliment positif, une illusion de pain que l'on obtient avec la farine de riz, d'avoine, de maïs, du son, peut-être quelque chose de moins assimilable encore. Si la viande usuelle a disparu, on mange les chevaux, les animaux domestiques ou ceux qui vivent en parasites près des agglomérations humaines ; les Parisiens de 1870 n'ont plus ni élonnemcnt, ni admiration, pour le repas du général Dubayet, à Mayence (1795), dans lequel il fut servi aux convives un chat flanqué de douze souris. Il n'y a pas d'héroïsme qui tienne devant la certitude de mourir de faim à un jour que l'on peut calculer avec certitude ; le chef qui mourrait peut-être, s'il ne s'agissait que de lui, fléchit devant la considération des milliers d'existences placées entre ses mains, soldats et citoyens de la ville ; il arrive, du reste, que ceux-ci pèsent directement sur la décision suprême et lui forcent la main. On rend la place à l'ennemi pour recevoir de son pain, qui sera souvent bien dur. En somme, on a eu faim en connaissance de cause ; on n'en a subi que ce qu'il est donné à la volonté humaine de supporter, en se haussant jusqu'à l'héroïsme si l'on veut, et, le jour où l'on allait ne plus manger, une signature a fait cesser la disette et prévenu la famine absolue, (luelle différence avec ce qui se passait chez les Arabes en 1868 1 ici, pas de rationnement méthodique, pas de calcul à faire, pas de question d'honneur et de libre arbitre, pas de décisions à prendre. Un jour, après que l'on eut consommé en silence les derniers grains de blé d'une récolte insignifiante, tout manqua sur toute l'étendue d'une vaste région; un peuple entier, sans qu'un chef fait prévu et pût l'éviter, touchait au moment où l'on meurt de faim. S'il eût été dans une ville bloquée, il serait mort en masse et en peu de temps ; mais il avait l'espace et la teiTe devant lui, c'est ce qui fit durer la famine en retardant l'effondrement des tribus. La charité de quelques heureux, le vol plus souvent, les herbes de la terre, les racines arra-
chées au sol, des aliments sans nom dévorés dans l'ombre, prolongèrent le martyre et déterminèrent ce qu'on peut appeler Yétat de famine, si fécond en maladies de déliquescence et par elles se dirigeant directement vers le typhus. A Torgau, il n'y a pas eu d'état de famine, mais privations alimentaires, quantitatives et qualitatives, de plus en plus accentuées. Elles n'ont, évidemment, pas eu, sur l'éclosion du typhus, l'énorme influence de la famine absolue et durable. Il faut en tenir compte, mais il est essentiel de voir les éléments étiologiques associés, dont plusieurs, même, avaient devancé la disette obsidionale. Dès le début du siège, l'armée française renfermait des soldats dans un état de vitalité très-inférieur ; c'était le temps où Napoléon aux abois précipitait sur les champs de bataille de l'Allemagne les dernières ressources viriles de la France, des enfants presque. La fatigue physique, le découragement de la défaite, eurent bientôt dominé ces économies incoinplétement développées. Ces malheureux succombaient en masse aux diarrhées et à la dysenterie. Ce ne fut pas le tj^phus qui parut le premier et il parut trop tôt pour avoir été le résultat de la faim. Si la famine fait le typhus par les maladies banales à produits putrides, on peut se passer d'elle , pourvu que les secondes existent et aient emprunté quelque part des caractères pareils à ceux que la faim leur donne siirement; le typhus ne sera pas moins obtenu. Il est à remarquer qu'il se forma, comme en Crimée, dans les hôpitaux, où s'accumulent les malades et les blessés, où l'air s'imprègne de la putréfaction des produits morbides. 11 ne faut pas négliger, non plus, cette donnée : la diarrhée prenait plutôt les jeunes; le typhus, les hommes faits. Comme d'habitude, les exténués , en proie aux maladies banales, semblèrent engendrer le tj-phus pour les individus valides, qui le prenaient là et non au contact de premiers typhiques. Les habitants ne furent pas atteints, paixe qu'ils frayaient peu ou point avec l'armée assiégée, étrangère pour eux ; s'il en eût été autrement, ils auraient pris le typhus dans les groupes en possession de diarrhées et de dysenterie. Faisons, cependant, une réserve pour qu'on ne nous soupçonne par d'être emporté par la théorie. Le typhus, de 1795 à 1814, fut familier aux armées de l'Europe et de la France et l'un des tristes souvenirs du passage des armées pour plusieurs des régions qui furent le théâtre de la guerre. Celui de Torgau nous paraît avoir eu, dans ce siège, toutes les conditions de sa genèse ; mais nous ne saurions soutenir que le germe n'en ait pas été importé.
En des temps reculés et dans des guerres d'extermination que les siècles modernes ne connaissent plus, il est possible que des sièges de villes aient été marqués par des drames monstrueux, inspirés par la faim poussée aux extrêmes limites. Nous n'avons point de penchant pour des recherches dans ces souvenirs assez obscurs et qui ne fourniraient pas d'enseignement pratique pour les situations qui peuvent être faites, de nos jours, aux armées et aux populations bloquées par l'ennemi. Sous le rapport de la disette obsidionale, Metz et Paris ont été récemment soumises à des épreuves fort semblables à celles de Torgau et desquelles n'est point sorti le typhus, du moins péremptoirement ; il convient d'analyser avec une certaine attention ces deux ensembles de faits qui ont déjà été ailleurs l'objet d'appréciations diverses {Académie de médecine, 1875).
Metz fut bloquée depuis le 19 août jusqu'au 29 octobre ; c'est un temps relativement court et une saison qui n'a pas encore de rudesse particulière. L'alimentation de la ville et de l'armée fut nécessairement défectueuse à plusieurs points de vue ; mais, dit un témoin oculaire, le docteur I. Guillemin, la viande
n"a jamais manqué ; la ration journalière en avait même été augmentée dans de fortes proportions, puisqu'elle était dans les derniers temps de 750 j^ramraes ; quoique viande de clieval, elle est restée « pendant tout le temps de qualité suffisante ». Le 10 octobre, la ration de pain fut réduite à 300 grammes ; cet aliment ne commença à devenir très-mauvais que quinze jours environ avant la capitulation. Dans les deux ou trois derniers jours seulement on avait complètement cessé les distributions de pain, et les soldats commençaient à souffrir sérieusement de la faim, bien qu'ils eussent encore de la viande. En d'autres termes, trouble notable dans l'économie du régime, atténuation ou disparition pendant un court espace de temps de l'élément pain, disette relative, telle a été la situation alimentaire de l'armée de Metz et de la population aux plus mauvais jours du blocus. Lorsque le commandant en chef capitula, la famine était peutêtre imminente, elle n'existait pas encore dans toute la signification du mot. Ce n'est pas qu'on doive regarder comme de nul effet, même au point de vue de la genèse typhique, le degré positif, sinon élevé, de la disette des assiégés de Metz; une cause semblable atteint toujours à quelques-unes de ses manifestations, lors même qu'elle n'est ([u'ébaucliéc. La physionomie typhique commençait à se montrer dans la ville, sur plusieurs points, et divers observateurs, cités par Guillemin, affirment avoir reconnu le typhus lui-même, encore épars et souvent sous les formes bénignes. Nous accorderions, cependant, une plus grande influence en ceci à la grande quantité de malades et de blessés renfermés dans Metz ; cette circonstance, la dépression physique et morale aidant, était la menace la plus redoutable d'une explosion typhique.
Le blocus de Paris dura quatre mois et demi. Pendant les deux premiers mois, on, ne s'y aperçut guère qu'un cercle de fer séparait la capitale du reste du monde ; il s'y commit même des pi^odigalités étourdies que l'on eût regrettées plus tard, si le salut de la France avait dû être attaclié à la prolongation de la résistance de Paris. En décembre 1870 et janvier 1871, la situation alimentaire devint de plus en plus pénible ; cependant, les distributions régulièi^es de viande fraîche ne cessèrent jamais et ce n'est que dans les derniers jours de janvier que le pain de siège fut à peu près inattaquable. La veille du ravitaillement , nous dînâmes dans un petit restaurant du Palais-Royal, on nous servit quelque chose de mangeable ; nous regrettâmes, cependant, de ne pas avoir apporté notre pain de troupe ; le petit bloc qu'on nous offrit pour le remplacer ressemblait assez à un morceau de terre. Les petits bourgeois, les personnes d'une condition aisée en tout autre temps que les sièges, souffrirent plus que le peuple des ouvriers, des gens qui vivent de leur travail de chaque jour ; l'administration de la capitale avait dû, naturellement, songer à assurer l'existence de ceux-ci , les autres paraissant pouvoir se tirer d'affaire à eux seuls ; ce qui ne fut vrai que pendant un temps. Cette circonstance est de première importance ; elle prévenait la famine chez les masses, laquelle fait les fléaux, dont tout le monde est victime. Paris a des ressources inouïes, dont on ne se serait jamais douté sans ces lugubres événements. Outre les chevaux, qui furent mis en coupe réglée, on trouva différentes sources d'aliments de nature animale, quelquefois trop inattendues. En somme, ou ne fut jamais, individuellement ni collectivement, sur le point de mourir de faim, et si Ton mangea un peu de tout, personne ne fut mis en face de l'horrible alternative de tomber d'inanition ou de dévorer son semblable ; ce qui arriva fréquemment dans les famines du dix-septième siècle et se renouvela en Algérie. Nous avons dit ailleurs [Gazette médicale de Paris,
n" 22, 1875), combien le vin, qni coulait à flot pour la garde nationale et les habitants, fut une compensation puissante et un secours efficace dans les privations des derniers jours. Il y eut abus trop souvent, mais la question actuelle n'est pas là ; ce que nous devons voir, c'est que le vin, peut-être aliment luimême, mais à coup sur condiment de premier ordre, a fait passer le horseteak, le riz et le pain d'orge, et a permis à l'économie d'en tirer des matériaux, assimilables.
Nous n'avions pas la famine , nous n'eûmes pas le typhus. D'ailleurs, les blessés ne furent pas très-nombreux dans Paris, relativement aux immenses préparatifs faits pour les recevoir et au grand espace dans lequel se mouvait l'armée de défense. Les malades se multiplièrent, mais à la fin du siège ; la variole frappa des coups pressés et terribles ; les diarrhées, les bronchites graves devinrent communes, le scorbut apparut. Jointes aux privations alimentaires, qui contribuaient à les provoquer et leur imprimaient le cachet de processus inférieurs, ces maladies spécifiques ou banales allaient vraisemblablement constituer une abondante matière à germination typhique. Il a y plus, certains indices inquiétants étaient signalés de diverses parts. Après avoir remarqué des bronchites avec taches rosées, on prononçait le mot de typhus mitis (II. Roger) ; celui de tijphus exanlhématique échappa même, un jour, à quelqu'un. On se demandait : Avons-nous le typhus ? ne l'avons-nous pas ? Absolument comme les médecins de Crimée l'avaient fait à la veille de l'épidémie confirmée. L'ouverture des portes, heureusement , vint ajourner indéfiniment la solution de cette difficulté.
En somme, et pour résumer ce qui a trait à l'étiologie obsidionale, la famine absolue et prolongée ne s'observe pas dans les sièges modernes ; la privation alimentaire, qui en est ordinaii'ement la compagne obligée, ne s'achemine pas moins vers le typhus, mais n'est qu'un des éléments entre autres de son étiologic.
Famines sans typhus et typhus sans famine. 11 n'est plus besoin, après ce qu'on vient de lire, de dire notre sentiment sur les nosologistes qui ont admis des rapports entre la famine et le typhus ; nous sommes entièrement de leur avis. Mais il ressort également, sans doute, des développements qui précèdent, que la famine n'engendre le typhus qu'à la condition d'être intense et d'avoir duré, et qu'à l'aide d'un intermédiaire : les maladies colliquatives ou tout au moins la déviation famélique des sécrétions et des excrétions des individus (non encore malades, mais mal-vivants, si l'on nous permet cette expression que nous avons risquée déjà dans la Gazette médicale) . Que le typhus puisse venir d'une autre source, notre théorie n'y contredit nullement ; elle montre même que la famine peut être supprimée par la pensée, du moment que l'étiologie dispose d'une étoffe putride analogue aux produits de la nutrition et des maladies des faméliques. A l'article Tïphus, on précisera les autres modes d'origine et de propagation. Maintenant, peut-on nous objecter que la famine ne produit quelquefois pas le typhus ? Nous le reconnaissons sans peine. Quand on songe que l'inoculation même d'un virus a besoin de tant de conditions chez le virulifère et chez l'inoculé, de tant de précautions de la part de l'opérateur, et qu'elle ne réussit pas toujours à provoquer une maladie spécifique, on accordera bien que, dans cette préparation lente, laborieuse, complexe et à plusieurs temps, dont le résultat est le typhus, il puisse se rencontrer quelque lacune, un facteur insuffisant, une influence contraire qui se jette à la traverse, une
raison quelconque qui fasse manquer l'expérience spontanée. Dès lors, à quoi bon fouiller dans des récits obscurs pour contrôler la réalité des famines citées par Kennedy, Vital, etc., comme n'ayant pas été accompagnées de typhus, ou pour voir si, dans la santé des victimes, à ces époques éloignées, on ne saisirait pas quelque trace d'une peste, reconnaissable pour le typhus? Vital rappelle les famines de 1709 et de 1789, qui ont été étiologiquement stériles. Il en est beaucoup d'autres dans le même cas; en particulier, l'horrible famine de 1662 avec laquelle nous n'avons rencontré nulle part la mention du typhus. La famine avait été si commune en France, au moyen âge, que Claude de Seyssel, voulant faire l'éloge de Louis XII, remarque, comme un résultat de sa bonne administration, qu'il n'y eut ni grande peste (la peste, toutefois), ni grande famine sous son règne. Ce n'est pas pour rien (ju'on traita de pacte de famine le régime du monopole des grains, en vigueur de 1729 à 1789 ; cependant, il s'en faut que l'on trouve la peste ou le typhus constatés aussi souvent que l'on note une année de disette. La génération du typhus par la famine n'a rien de fatal ; mais, en fait d'expériences, les résultats négatifs ne comptent pas.
2" Le typhus à rechutes. Il est vraisemblable (juc les écrivains Irlandais sous le nom de famine- fever, et les Allemands sous celui de Hungerpest , confondaient les deux typhus, pétéchial et récurrent. Ce dernier, sans doute aussi ancien que l'autre, n'a été remarqué qu'après coup dans l'histoire des épidémies de date reculée, et ce n'est que dans notre siècle que l'on s'est habitué à les distinguer l'un de l'autre lorsque, comme c'est le cas ordinaire, ils régnent simultanément. C'est Murchison qui a érigé en doctrine le rapport direct et immédiat de la famine avec le typhus à rechutes qu'il appelle à cause de cela ; relapsing or famine-fever. Ce serait la génération spontanée à peu près absolue d'une maladie spécifique. Les raisons de l'auteur sont les suivantes : 1" Le relapsing lever ne frappe que les pauvres et que dans les quartiers pauvres des villes. 11 frappe ses victitnes même sans qu'il y ait encombrement, par exemple dans des villages; les vagabonds, qui errent et couchent dans la rue. 2° Dans les hôpitaux, où il y a encombrement, c'est le typhus pétéchial et non le récurrent qui apparaît. 5" Inversement, c'est le typhus récurrent et non le typhus pétéchial qui résulte directement de la disette (docteur Lynch : Irlande, 1847). 4'» Un appétit dévorant chez les malades, dans les paroxysmes, est propre au typhus à rechutes. -5° Quand un typhus mixte succède à la famine, c'est le récurrent qui est la forme du début de l'épidémie. 6" Les appellations populaires confirment le rapport indiqué. Un certain nombre de ces raisons ont de la valeur et ont impressionné Griesinger, qui se range à l'opinion du pathologiste anglais. Le savant auteur de l'article Relapsing fever de ce Dictionnaire admet l'influence de premier ordre, mais non exclusive, de l'alimentation insuffisante sur l'apparition de la fièvre à rechutes. Quelques-uns des arguments de Murchison lui paraissent propres à distinguer complètement le relapsing fever du typhus. En réalité, les distinctions basées sur l'étiologie sont, dans le cas particulier, remarquablement fragiles. 11 est vrai jusqu'à un certain point que le typhus à rechutes a pour antécédent obligé, sinon la famine, au moins l'insuffisance alimentaire, tandis que le typhus pétéchial a éclaté quelquefois sans qu'on put remonter à cette cause (fait d'Old-Bailey, 1750, dans Pringle; le navire égyptien, cité partout, le Scheah-Gehald). Pourtant, en 1868, Pingaud communiquait à l'Académie de médecine la relation d'une épidémie de typhus à rechutes, observée dans un régiment en garnison à Pau, et dans l'étiologie de laquelle
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l'auteur ne paraît pas avoir remarqué d'insul'tisaiice alimentaire ; ce qui est tout simple, d'ailleurs, puisqu'il s'agit de troupes en paix, et d'une année où l'abondance régnait en France. Lebert et Graetzer, relatant les épidémies mixtes de typhus pétéchial et de typhus à rechutes deBreslau, en 1868 et 1869, regardent l'un et l'autre comme autochthones et ne se refusent pas à considérer la pauvreté, la mauvaise nourriture, la malpropreté des habitations, comme des circonstances qui ont favorisé la diffusion du mal ; mais pour eux, ce ne sont pas là les causes, car il existe à Breslau des quartiers non moins pauvres, non moins sales, non moins encombrés de population que le quartier (tes Roses (où sévissait l'épidémie) et qui, cependant, n'ont pas souffert. Pingaud porte son attention sur les conditions hygrométriques ; Lebert est disposé à explorer le sol et l'eau.
Nous avons eu l'occasion, au commencement de 1867, d'étudier une petite épidémie de typhus à rechutes, sur des malades envoyés à rhôpital militaire de Constantiue par le pénitencier indigène d'Am-el-Bey, à 15 kilomètres de la ville. De même que la physionomie générale du typhus nous frappait dans la symptomatologie de cette affection inattendue, de même il nous sembla que l'étiologie présentait d'une façon fort nette les éléments qui concourent habituellement à la genèse du typhus, à l'exclusion de tout autre et, en particulier, à l'exclusion de l'élément palustre, qui est toujours la première et la plus légitime préoccupation en Algérie, et que quelques auteurs ne craignent pas de placer à l'origine du typhus tacheté lui-même (Rosenstein, de Groningue : Mittheiliingen ûher Fleckfieber, in Archives de Virchow, tome XLIII, p. 577 ; 1868). A celte époque, notre diagnostic, non pas hasardé, mais quelque peu hardi, trouva des incrédules et des contradicteurs. Ce qui, depuis, le confirma victorieusement, ce fut l'explosion de l'épidémie typhique de l'hiver et du printemps suivants ; pour un nosologiste impartial, le typhus à rechutes de 1867 apparut comme le prélude de la grande épidémie de 1868, épidémie mixte, d'ailleurs, comme le prouvent les faits observés à Philippeville (A. Vital) et ailleurs. Quant au problème que nous poursuivons en ce moment, on peut dire que la disette régnait déjà sur l'Algérie, à un degré encore relativement faible, et il serait possible, en limitant les points de vue, d'admettre que le typhus à rechutes suivit cette disette sans intermédiaire, les maladies faméliques n'étant pas encore frappantes de fréquence et de gravité. Nous avions d'ailleurs noté, dans une page de notre manuscrit que l'impression des Archives n'a pas reproduite (nous ne savons pourquoi), la coïncidence du typhus à rechutes avec la fin du jeûne religieux des Arabes, le Rhamadan, pendant lequel des nuits sans sommeil éludent la réparation alimentaire qu'exigerait l'abstinence supportée tout le long des jours. Cependant, il était impossible de fermer les yeux à d'autres conditions étiologiques dont le poids s'imposait de lui-même, et, au-dessus de toutes, à l'infection miasmatique carcéraire. En somme, l'étiologie de cette épidémie particulière avait l'air de ressembler tellement à celle qui est classique pour le typhus pétéchial que, si c'eût été cette dernière forme qui fût sortie du pénitencier d'Aïn-el-Bey, personne n'en eût été surpris. Si même on songe que parmi les criminels d'Aïn-el-Bey il y avait surtout des voleurs et que la malesuada famés avait déjà été souvent le mobile de la rapine, on sera amené à reconnaître qu'il n'avait même pas manqué au typhus à rechutes la préparation lente par la nutrition déviée et déprimée et qu'il y avait eu, entre la disette et lui, un intermédiaire très-analogue à celui qu'on trouve entre la famine et le typhus pétéchial. Enfin, l'année suivante, la
famine étant à son apogée, l'épidémie mixte ne débuta nullement par des cas récurrents, seuls ou plus nombreux que les autres formes.
Sauf en Angleterre, où Murchison fait école, les médecins qui ont vu le typhus à rechutes n'ont pas été spécialement impressionnés par la rigueur du rapport de cette forme avec la famine. Tholozan, en Crimée, et Morache, à Pékin, n'ont rien saisi qui distinguât son étiologie de celle du typhus pétéchial. Bolkin, Heyfelder, Kûttner, en décrivant l'épidémie de 1865 à Saint-Pétersbourg, qui fit un certain bruit, ne manquent pas d'énoncer parmi ses causes le jeûne du carême russe, qui est particulièrement rigoureux et se compose de deux périodes, l'une de quatre semaines avant la Noël, l'autre de six semaines pour Pâques. Pendant tout ce temps les fidèles de l'orthodoxie grecque doivent s'abstenir de viande, d'œufs, de lait, de beurre, et ne consomment que des végétaux et des graisses végétales ; le poisson n'est permis qu'à certains jours de fête. La maigreur de ce régime pèse naturellement d'une façon particulière sur les pauvres gens, qui n'ont pas les moyens de choisir beaucoup parmi les aliments végétaux et n'abordent pas les huiles fines, toujours d'un prix élevé. Botkia accuse formellement cette alimentation végétale, coupable, selon nous, non pas d'être végétale, mais d'être au-dessous des besoins de l'homme. Ce qui fut plus grave, c'est que les pommes de terre étaient avariées et, si le typhus ne résulte pas de la consommation d'un mauvais aliment, la nutrition se trouble sous cette influence et se prépare à fournir l'étoffe à miasme. Mais ces auteurs mettent également en cause l'encombrement, la malpropreté, la saison d'hiver, l'ivrognerie ; en d'autres termes, tout ce qui figurerait également bien en tête d'un chapitre sur le typhus pétéchial ; ils n'ont pas même paru se douter qu'ils faisaient presque de l'étiologie banale. Du reste, l'enchevêtrement du typhus récurrent à l'autre, les affinités évidentes entre les deux, pouvaient les dispenser de tout scrupule. Pour notre propre compte, cette identité foncière dans les constatations étiologiques ne fut pas une des moindres raisons pour lesquelles nous nous crûmes autorisé à prononcer le mot typhus, en y ajoutant un adjectif qui précise la forme, sauf à vérifier les distinctions essentielles, s'il y en avait.
Obermeier (1868 et 1873) a constaté la présence dans le sang des malades, au moment de la phase pyrétique de la fièvre récurrente, de filaments doués de mouvements propres, d'une longueur de 2 à 6 fois le diamètre des globules du sang, très-agiles et très nombreux, lesquels détermineraient des embolies capillaires, des infarctus et des abcès. Ces corpuscules animés, les spirilles, semblables à ceux du même nom que l'on trouve dans certains produits morbides, la carie dentaire, par exemple, et le noma (Billroth), paraissent exclusifs au typhus à rechutes, parmi les maladies infectieuses. Ils ont été retrouvés, depuis la découverte d'Obermeier, par Engel, Bliesener, Litten, Birch-Hirschl'eld, Laptschinsky, dans les mêmes conditions essentielles. Ils dispai-aissent dans la rémission et après la mort. Les spirilles, bien distinctes des bactéries banales de toutes les maladies infectieuses, peuvent passer pour un signe pathognomonique du typhus récurrent ; elles assureraient, peut-être, plus que d'autres caractères, une place à part à cette forme morbide, à côté des autres typhus. A la rigueur, elles seraient la réalisation de cette hypothèse si controversée, un contagium animatum. Mais ce curieux incident de physiologie pathologique n'éclaire nullement la question des rapports du typhus à rechutes avec la famine. Si la maladie naît spontanément, comment la faim a-t-elle pu provoquer l'introduction dans le sang des spirilles ou de leurs germes? et si elle
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procède de germes réviviliés, comment la famine peut-elle provoquer cette reviviscence? La même incertitude se ferait sentir, si l'on posait ces questions pour les circonstances que la famine entraîne d'habitude, l'encombrement, la malpropï"eté, l'exposition aux intempéries, etc. En somme, il importe peu, au point de vue où nous sommes placés, que le relapsing fever dérive directement de la faim par les foyers putrides qu'elle provoque, ou qu'il soit une maladie parasitaire, mais dont le parasite aurait absolument besoin de ces mêmes conditions pour se développer et manifester sa funeste influence. Parmi les travaux dans lesquels il est fait mention des spirilles, nous remarquons celui de Litten, dont l'auteur conclut que le typhus récurrent ne vient pas du sol, ni de l'eau de boisson ; que la contagion ne se fait pas par les déjections des malades, mais que l'air respiré et l'évaporation cutanée sont le véhicule du contage ; toutes circonstances un peu bizarres pour une maladie à miasme animé ; qu'entin la misère provoque le relapsing fever par l'entassement des malheureux. Comme on voit, la lumière plus ou moins réelle, jetée sur la question de nature par la constatation d'un micro-organisme spécial, ne change rien aux données étiologiqucs , nous continuons à tourner dans le cercle assez vaste des conditions générales de toute genèse typ bique.
Nous ne devons pas ici chercher le pourijuoi de cette forme si remarquable. Rapportées à l'idée de nature, d'essence morbide, les causes du relapsing fever ne paraissent pas se séparer de celles du typhus pétéchial et la famine prend rang parmi elles à peu près au même titre dans l'un que dans l'autre. Pour aucun d'eux, étant supposée la famine, la filiation n'est fatale, de même que pour l'un ni l'autre elle n'est nécessaire. Tout au plus faut-il convenir que, quand la succession famélo-typhique s'accomplit, le récurrent correspond en sénéral à un degré moindre de disette et, surtout, à une moins longue durée. Si nous devions caractériser son étiologie, nous dirions que l'imprégnation atmosphérique par la putridité animale paraît y jouer un rôle moindre que dans la senèse du typhus exanthématique, et l'influence des agents extérieurs communs, climatologiques ou telluriques, un rôle plus considérable. La première constitue peut-être le fond, les secondes donnent la forme (voy., pour l'histoire complète du typhus à rechute, l'article Relapsing fêter).
3" La fièvre de famine de de Mersseman. Ce titre, qui est aussi celui du présent article et qui, comme on le voit, a prêté à de regrettables équivoques, figure en tête d'un travail publié par la Gazette médicale du 17 février 1849 (en feuilleton), comme extrait des communications faites à l'Académie de médecine de Belgique sur le typhus des Flandres. On sait déjà qu'une profonde disette pesait sur ce pays en 1846 et surtout en 1847, de même qu'en d'autres points de l'Europe. La pathologie ne pouvait être indifférente à ce trouble de la vitalité collective ; la faim elle-même relève à bon droit de l'observation médicale. On trouve l'écho de ces désastres dans les communications des médecins belges, Warlomont, Mareska, Didot, Fossion, et dans les discussions académiques de l'époque, à Bruxelles. De Mersseman, particulièrement, a retracé cette horrible misère dans des lignes oii chacun s'accorde à reconnaître une plume magistrale. En outre de ses incontestables qualités de style, la communication de cet auteur présente cette remarquable particularité que t' écrivain s'évertue à réunir en une sorte d'entité morbide les accidents immédiats de la faim, la physiologie de la famine, si l'on peut dire, et de tracer une ligne profonde de démarcation entre cette maladie et le typhus ou la fièvre typhoïde. Nous sommes
forcé, pour bien établir ce qu'il a entendu par fièvre de famine et pour bien montrer que c'est ici un sens tout nouveau donné à cette expression, de reproduire son mémoire en substance et, quelquefois, textuellement : « Lorsque l'épuisement de l'homme a lieu lentement et par une épreuve prolongée, dit-il, les altérations de l'organisme différent beaucoup de celles qui sont le résultat de
l'action rapide, je dirai presque corrosive de la faim Le premier degré de
(^ette décadence se caractérise par tous les signes qui sont propres à l'appauvrissement du sang : la pâleur, l'amaigrissement, la tristesse, le découragement, la difficulté de la digestion, la distension du ventre, l'enflure des extrémités inférieures,... l'affaiblissement du système musculaire et, par suite, la douleur dans les membres, les mouvements pénibles, le travail difficile. » Les malades offrent la pâleur livide du visage, les joues creuses, l'oeil brillant d'un éclat étrange, les mouvements lents ; l'intelligence est engourdie, la mémoire abolie ; d'ailleurs « ils ne souffrent pas, ils ont faim ». L'haleine est d'une grande fétidité ; la langue amincie, pointue, oblongue, tremblotante, presque toujours rouge à la pointe, souvent aphtheuse, est partout couverte d'un enduit jaunâtre et épais ; l'épigastre est creux et la peau pour ainsi dire collée à la colonne vertébrale ; ou, au contraire, il y a du météorisme. Respiration lente ; pouls lent ou fréquent, mais dépressible et d'une petitesse étonnante. Du côté des sécrétions, il y avait ce trouble singulier : « Les porcs du derme rejetaient une poussière visqueuse qui, s'accumulant et se concrélant, recouvrait le corps d'une croûte noirâtre, pulvérulente, d'une fétidité horrible. » L'auteur pense que l'exhalation insensible « s'opérait dans ce cas par voie sèche, » théorie un peu hasardée. Dès que les rigueurs de l'hiver se firent sentir, les malheureux mouraient presque subitement et tombaient de toute part (premiers mois de 18-48). « Chez les uns, c'était dans la poitrine que se concentraient les symptômes qui déterminaient la mort ; la toux et les glaires les étouffaient, ou ils suffoquaient par suite d'une collection séreuse dans le péricarde. Chez les autres, c'était sur les intestins que la maladie exerçait ses derniers ravages ; une diarrhée colliquative les emportait. Il y en avait qui, après quelques heures d'un sommeil léthargique, expiraient sans agonie. Plusieurs succombaient au premier accès d'une fièvre intermittente, . . . l'anasarque et l'ascite en enlevaient un grand nombre. » Il en mourut d'indigestion, quand des vivres arrivèrent. Ou encore : « on voyait paraître les derniers indices de l'extrême appauvrissement du sang ; la peau se couvrait de vastes ecchymoses, ou de taches pourpres qui devenaient confluentes quelquefois, et ces tristes victimes de la famine rendaient le dernier soupir au milieu de l'agitation, de la carphologie ou de la fatigante loquacité du délire famélique. » La faim est une maladie, en ce sens qu'elle tend à la destruction des fonctions et des organes et que, après tout, l'on en meurt. Cependant, en l'envisageant comme telle, on sort notablement des habitudes de la nosologie; on ne trouve pas dans les cadres classiques les maladies expérimentales, les lésions diverses que l'on provoque dans les laboratoires ; la désorganisation lente de l'être humain par la famine n'a pas beaucoup plus de titres à être inscrite comme entité morbide, c'est une sorte d'expérimentation qui s'est instituée toute seule. Si, cependant, on voulait en faire un genre à part, il n'y a pas d'autre nom à lui donner que celui qu'elle porte : la famine. Elle ne ressemble à une fièvre que parce que la nutrition consiste à peu près entièrement dans l'auto-combustion. Il est tout à fait illogique de donner à une succession de désordres artificiellement produits ce nom générique de fièvre, avec l'épithète :
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de famine pour lixer l'espèce, de façon à rappeler une des affections vraiment spécifiques, qui emportent [l'idée de l'impression d'un principe morbide sur l'économie. En regardant au fond des choses, on distingue bien vite une multiplicité de formes peu compatible avec la conception d'une maladie propre ; c'est bien plutôt un état morbide, dont les aspects varient considérablement.
Par ailleurs, de Mersseman a reproduit en quelques coups de pinceaux, avec une exactitude merveilleuse, les effets immédiats de la famine ou plutôt la famine elle-même. L'aspect d'ensemble de ses faméliques n'est autre que celui que devaient retrouver, vingt ans plus tard, les médecins français en Algérie. En ce qui nous concerne personnellement, nous ne connaissions pas alors le travail de l'observateur belge, ce dont nous venons plutôt nous excuser que nous flatter ; mais il n'y en a que plus de garanties pour la justesse de notre observation et de notre interprélation, lorsque nous avons mis en rapport avec la faim longtemps subie les bronchites, les pneumonies, les péi'icai'dites, les diarrhées, les suppurations internes et externes, à caractère colliquatif, des Arabes en 1868 ; affections qui fournissaient la matière à typhus, mais ne l'étaient ni ne le faisaient par elles-mêmes. 11 faut pourtant se souvenir que la famine ne donne pas non plus les bronchites ni la diarrhée, mais elle désarme l'économie, le moindre coup de vent trouve l'individu sans défense; de plus., elle fait la phj'sionomie générale de toutes ces affections banales ; elle y entre comme élément dépresseur, si l'on peut dire, et fait que, chez les groupes affamés, elles ont toutes des airs de pafenté. Nous reproduirons aussi, en son lieu, la description des maladies faméliques due à Périer, pour la province d'Alger, et ce ne sei'a pas un rapprochement sans intérêt que celui de tableaux recueillis à vingt ans d'intervalle, sous des latitudes absolument différentes, sur des races humaines nettement distinctes, et qui apparaissent, néanmoins, comme copiées sur le même modèle.
Nous ne pouvons, avec le médecin des Flandres, appliquer à cet ensemble complexe, bien qu'il ait une nuance dominante invariable, le nom de fièvre de famine, qui, d'ailleurs, donnerait plutôt le change sur le caractère particulier de la scène morbide. Mais il a cent fois raison de le distinguer expressément, soit du typhus, soit de la fièvre typhoïde. Quelques-uns se sont demandé (Balestre ; Thèse d'agrégation, Paris, 1875) si cette fièvre de famine ne serait pas le typhus altéré dans ses manifestations par une inanition prolongée et intense. 11 serait peut-être prudent d'attacher quelque valeur au diagnostic de l'historien lui-même qui, à côté des maladies faméliques, voyait en même temps du typhus et de la fièvre typhoïde. En tout cas, à étudier les choses intrinsèquement, il est parfaitement clair que les maladies comprises par de Mersseman sous le titre de fièvre de famine sont tout, excepté le typhus. La famine n'est pas l'inanition pure et simple, dont les manifestations extérieures peuvent, à la rigueur, être négatives ; c'est un état qui se traduit par quelque chose de saisissable, mais primitivement sans aucune spécificité. L'auteur commence son mémoire précisément en prévenant combien est grande la différence entre la famine et la faim aiguë. Mais ce qui juge la question, ce sont les lignes suivantes du mémoire : « Il est remarquable que l'infection émanant de corps qui n'offraient aucun symptôme de typhus déterminait cette affection chez les personnes que leur Jevioir ou la charité appelait dans les lieux malsains où ces malheureux étaient gisants. » Ne voilà-t-il pas cette même étrange circonstance qui nous a tous si
vivement frappés en Algérie, et dont Graves a tant abusé pour sa doctrine de l'encombrement et de l'importation du typhus, dans le but de décider les Irlandais faméliques à rester chez eux ? Les faméliques fabriquent le typhus : donc ils ne l'avaient pas. Pour qui serait tenté d'accorder une attention excessive aux « vastes ecchymoses » et aux « taches pourpres, consignées dans l'énumératioii <les symptômes », rappelons que le scorbut régnait aussi dans les Flandres, en 1847-1848; le scorbut, autre conséquence de la disette, par un côté particulier, •et source fertile de produits putrescibles, aptes à la fermentation typhique (pour parler le langage du jour). Il y a quelque indécision dans l'esprit de l'auteur, relativement au genre, typhus ou fièvre typhoïde, des affections nées de ce milieu; Bouchardat pense que c'est le typhus. Il y a d'autant plus de raison d'adopter cette opinion, à ne consulter que l'écrivain belge lui-même, que de Mersseman parlait en même temps, à l'Académie de médecine de Bruxelles, de fièvres typhoïdes observées par lui en dehors de la fièvre de famine, et auxquelles il attribue une origine palustre.
Du reste, le typhus régnait à Bruges et dans les environs, en 1847 ; puis, on le vit à Dixmude, qui, pourtant, « avait peut-être moins soulfert de la misère que toute autre localité de la province » {Acad, de médecine de Belgique, séance du 25 novembre 1848). Une épidémie de fièvre éruptive^ observée en 1847, à l'hôpital militaire et dans les prisons de Bruxelles, jvar Warlomont, était traitée de typhus feverpar Didol. Glugc déclarait (jue les affections fébriles ressemblaient plus au typhus en 1847 qu'en 1846, et en 1848 plus qu'en 1847. Gulleghem (3,276 âmes), près deCourtrai, etMeulebeke, avaient le typhus et la dysenterie. En d'autres termes, quand on meurt de faim à la campagne, on ne va pas tarder à mourir du typhus à la ville ; les pauvres des champs font le typhus, les citadins l'ont, et d'autant mieux qu'il y a des foyers putrides, hôpitaux et prisons, qui agissent dans le même sens que le miasme famélique, et en doublent la puissance.
Ces fièvres des Flandres, de 1846 à 1848, ont été l'objet d^une étude critique d'ensemble par A. Dechambre. Le judicieux auteur, comparant les descriptions belges avec les textes anciens et faisant ressortir les symptômes caracté'ristiques mentionnés uniformément par tous les observateurs d'alors, estime que les fièvres observées à Bruxelles par Warlomont, dans la Flandre orientale par Mareska, dans la Flandre occidentale par de Mersseman, à Gand par Guisiain, à Bruges par Delahaye, ne sont que des produits différemment accentués d'un même processus morbide. Fièvres des Flandres et fièvres de Bruxelles se rapportent au typhus fever, sauf enchevêtrement de quelques fièvres typhoïdes (comme il arrive toujours), et sous réserve d'éclaircissement quant à la nature de la fièvre continue paludénne, à form,e typhoïde, décrite par M. de Mersseman. A notre époque, personne ne saurait hésiter à acceptei- l'interprétation de Dechambre. Il s'agissait certainement du typhus. Mais, en reprenant dans ces faits ce qui relève plus spécialement de notre question, il convient de noter quelques particularités intéressantes.
La fièvre continue paludeuse de de Mersseman était observée par ce savant en mai, juin, juillet et août 1846. Bien que les pommes de terre eussent été gâtées en 1845, ce n'était pas encore l'époque de la plus grande misère, laquelle coïncide avec l'hiver 1846-1847. Félix Jacquot suppose que cette maladie, observée par de Mersseman, à Bruges, dans un couvent, est identique aux fièvres continues palustres, ou pseudo-typhoïdes d'Afrique. Cette explication paraît risquée. Si l'af-
fection était ventablcment palustre, il serait étrange que sa physionomie particulière lui ait été donnée par des conditions pareilles à celles qu'on rencontre sous le ciel africain. Nous inclinerions à croire que le typhus était déjà dans l'air, ou, si l'on veut, le typhisme; non point sous l'influence de cette chose mystéi'ieuse qu'on appelle constitution médicale, mais parce que le degré déjà notable de la misère publique commençait à créer des foyers de putridité humaine. Ce n'était pas encore le typhus, mais on en sentait déjà le souffle dans l'évolution des mahidies quelconques. Absolument comme en Crimée, en Afrique, à la veille du typhus de Paris, à la fin du siège, en face de certaines bronchites, de pneumonies d'alhnes singulières, on hésitait entre le diagnostic : bronchite, pneumome typhique, et celui de typhus à forme pectorale.
Ce ne fut qu'en 1847, après que la famine eut pleinement établi son règne, que Warlomont vit le typhus à Bruxelles, Delaliaye à Bruges, Guislain à Gand. Mareska n'obseiva le premier cas de fièvre continue, à la prison de Gand, qu'à la lin de mai 1847; il i-evit une deuxième poussée épidémique en janvier 1848. Lorsque de Mersseman parle du typhus, ce n'est plus de la fièvre de 1846 qu'il s'agit, mais d'accidents apparus de janvier à mars 1847. Le t}"phus n'éclate pas au début de la famine, mais seulement alors que celle-ci a fourni la matière à miasmes.
11 faut reuîarquer que ce n'est pas précisément là où l'on a faim que le typhus se montre d'abord, mais dans les prisons, les hospices (Bruxelles, Bruges, Gand), c'est-à-dire dans des endroits où ne règne plus la famine, mais où convergent volontiers des affamés préalables. De là, il se propage chez les individus mêmes qui n'ont pas souffert de la faim. En général, le fléau ne frappa « que les régions de la Flandre occidentale où la misère avait auparavant pzéparé et désigné ses victimes », dit de Mersseman. Mareska fait la même réflexion pour la Flandre orientale. Mais ce n'est pas la préparation des sujets qu'il faut A'oir, c'est la constitution des foyers miasmatiques. Ceux-ci sont liés nécessairement à l'intensité de la misère; mais leur action s'exerce aussi bien, sinon mieux, sur des individus non préparés. Le sort de Bruges le prouve, ainsi que celui de beaucoup d'autres villes où les ressources étaient plus abondantes que dans les campagnes. Mareska, du reste, était frappé des nombreuses exceptions que subissait sa règle générale. C'est qu'elle est vraie pour la région, mais non pour les localités; exacte, quand on l'entend de la nécessité de l'élaboration putride par les affamés , fausse lorsqu'on l'applique à la réceptivité que créerait la lamine.
Nous pourrions placer ici un quatrième ordre d'accidents imputés à la famine .• les maladies banales, appelées pour le cas particulier de cette provenance maladies faméliques. Mais, comme nous l'avons dit il y a un instant, la famine n'engendre pas non plus la bronchite ni la diarrhée , elle ne fait qu'en préparer l'éclosion et donner à leur physionomie clinique un cachet particulier. Ce point est, sans doute, d'une extrême impoi'tance, mais il appartient à la physiologie de la famine. Il figurera plus avantageusement dans les considérations qui vont suivre.
Pour résumer cette longue discussion, l'on peut proposer cette formule : la famine n'est point une fièvre; cet ensemble de causes désorganisatrices, non plus que les maladies déterminées qui en dérivent, ne saurait s'appeler fièvre de famine. Le typhus, pétéchial ou récurrent, ne sort ni fatalement ni exclusivement de la famine, et n'en procède pas sans un intermédiaire nécessaire, ma-
tériellemeiit adapté à une genèse miasmatique ; il n'a, de même, que des droits indirects et inconstants à la désignation de fièvre de famine. Cette expression est donc à abandonner, en tant qu'elle prétendrait répondre à une espèce morbide, sauf à s'en servir dans le cours des descriptions, comme formule abrégée des rapports incontestables que beaucoup d'explosions typbiques ont eus avec la famine.
Ce qui nous met strictement au terme du travail qui nous a été confié. Nous n'aurions plus qu'à renvoyer à l'article Tvphus de ce Dictionnaire, dont nous venons de préparer une part modeste dans la vaste besogne qui l'attend. Mais nous ne pensons pas que ce grave sujet, nécessairement absorbant, doive s'approprier en entier un ordre de faits qui ne semble secondaire que parce qu'il représente l'étiologie. Le typhus n'est pas tout ce qui peut rendre la famine une étude médicale intéressante et fructueuse ; la pathogénic et l'hygiène demandent à parcourir le cercle complet de ces causes de destruction. Après tout, la faim épidémique elle-même est beaucoup plus meurtrière que le typhus, et l'on ne sait pourquoi celui-ci aurait la prééminence de la terreur et des droits exclusifs aux méditations des médecins. Nous avons crupouvoir céder à des exigences qui sont dans la nature des choses, et nous essaierons de mettre à profit, de notre mieux, l'occasion qui se présente, unique probablement, d'esquisser un chapitre spécial sur cette grande synthèse étiologique, qui est la famine.
II. Caractères de la. famine. Ses corollaires et ses conséquences immédiates. i. La famine agit dans le même sens que l'inanition expérimentale. La façon dont les groupes humains s'affament et périssent par la disette diffère notablement de ce qu'obtiennent les physiologistes chez les animaux qu'ils soumettent à l'abstinence ; il y a même assez loin encore des famines irlandaises ou algériennes aux conditions des naufragés de la Méduse, que l'on cite d'ordinaire partout où l'on essaie l'étude de cette question par son côté physiologique. De Mersseman, comme nous l'avons vu, avait été saisi tout d'abord de ces différences ; c'est la premièi'e réflexion qu'il croit devoir exprimer. Le judicieux auteur de l'article Inanitiok du JSouv. Dictioyin. de méd. et de chir. pratique, R. Lépine, n'a eu garde de négliger cette distinction : aussi renonce-t-il expressément à faire entrer dans son article « certains symptômes, notamment des hydropisies », et « l'influence pathogénique de l'inanition ». Quand on se place à notre point de vue, au contraire, les caractères cliniques de la famine chez l'homme et ses conséquences pathogéniques sont l'objet capital, le véritable domaine de l'hygiène appliquée ; mais le sujet ne se représente pas moins avec sa complexité, sous les deux aspects qui lui appartiennent, et c'est encore par le côté physiologique qu'il est naturel de commencer. « Les disettes sont aux populations ce que l'inanition est aux individus, » dit Fonssagrives (article Alimektation de ce Dictionnaire) ; c'est plus que cela, mais cela d'abord. « Qu'il s'agisse d'un animal sacrifié dans un laboratoire ou d'un homme que la misère tue à la longue, le procédé est le même » (Balestre). Nous allons voir qu'il en est rigoureusement ainsi pour l'individu: mais combien l'horizon s'élargira quand nous envisagerons les groupes, ainsi qu'il convient surtout à l'hygiène !
Les physiologistes ont noté, chez les animaux inanitiés : la perte de poids, l'abaissement de la température, V affaiblissement et le ralentissement de la respiration et du pouls, la faiblesse musctdaire, la diminution de la sensibilité, le trouble des sécrétions, les vomissements, le délire ou la fureur. Comme lésions, dans les autopsies : diminution du poids des organes et particulièrement
du foie ; perte de la graisse, mais non toujours aussi complète qu'on pourrait le supposer ; diminution du chilTre des globules et de l'albumine du sang ; en somme, des lésions négatives, et l'on peut toujours, avec Redi, être étonné de voir « combien les parties intérieures se trouvent belles et saines chez les animaux qui sont morts de faim » . Dans l'espèce humaine, l'inanition qu'on observe le plus souvent est celle des nouveau-nés ou des fous. Outre les détails précités, on signale, chez les enfants inanitiés, la fétidité de l'haleine, peut-être aussi la mauvaise odeur de la peau, et la constipation : dans les autopsies, après la fonte des organes, on constate la congestion du cerveau et des méninges, la stéatose cérébrale, rien de particulier au poumon ni sur le tube digestif. Les fous inanitiés, \eslitophobes (Guislain), ont la couleur cyanotique et la mauvaise odeur de la peau, la fétidité de l'haleine, même avant ou sans la gangrène ])ulmoiiairc, qui se rencontre quelquefois à l'autopsie ; dans celle-ci intégrité de la muqueuse gastrique.
On retrouvera aisément de nombreux points communs entre ce tableau résumé et les descriptions des auteurs qui ont relaté les désastres faméliques. R. B. Ilolland (cité par Marchison : On the Morbid Effects of De^ciencrj of Food ; London, 1839) a suivi l'inanition sur les pauvres de Manchester: il note l'émaciation, l'épuisement, la langueur, l'indifférence, le désespoir, les vei'tiges ; puis des symptômes cérébraux, titubation, obscurcissement de la vue, délire, stupeur et coma; toutes les sécrétions du corps sont ^^ciées. Donovan {On the Morbid Effects of Deficiency ofFood in Ireland, 18-47 : Dublin Médical Press, XIX, 1848) exprime en ces termes les altérations du fonctionnement cutané : « La peau exhalait une puanteur (fetor) particulière et repoussante, et était couverte d'un enduit bleuâtre, d'aspect sale, sorte de vernis indélébile. Je pensais d'abord qu'il s'agissait d'une crasse de malpropreté, mais une expérience plus complète m'a convaincu qu'il s'agissait d'une sécrétion échappée par les pores du tégument. » Il y a une tendance à la putréfaction pendant la vie, selon Murchison. Si l'on veut bien se reporter à la description de de Mersseman, on remarquera la constance de cette observation, la fétidité et l'enduit sale, indélébile, de la peau. Nous ne voulons pas critiquer les théories qui ont été offertes pour expliquer ce double phénomène ; il es-t probable qu'il ne faut pas aller en chercher le mécanisme dans je ne sais quelle sécrétion mystérieuse. De même que le tégument bien rempli, tendu en quelque sorte, chez les individus qui engraissent, est brillant, transparent, d'une finesse et d'un éclat merveilleux, de même il se crispe, se ratatine, se fendille, s'écroule pour ainsi dire chez ceux dont s'empare un amaigrissement aigu ; par la raison très-simple que le contenant devient tout à coup beaucoup trop grand pour le contenu ; ajoutons que les couches jeunes de l'épiderme, d'une vitalité extrême, doivent être les premières victimes de l'insuffisance de l'apport nutrimentaire. Ce vernis brunâtre , obsei"vé sur la peau des faméliques, n'est peut-être que le paviment épidermique sans emploi, qui s'exfolie et se concrète. Quant à l'odeur fétide de la peau et de la bouche, nous nous contenterions d'une explication qui lui donnerait pour base Fautophagisnie. L'individu qui vit de sa propre substance devient un Carnivore, et a les sécrétions odorantes des animaux qui vivent de chair.
En Algérie, peu d'entre nous ont parlé de la puanteur et de lasordidité delà peau des Arabes affamés. Ce n'est point que le fait n'existât pas, mais il ne constituait pas un phénomène extraordinaire pour des Arabes ; affamés ou non, nous sommes trop habitués à les trouver sales et odorants pour en être frappés
au temps d'une épidémie. On ne l'a pas dit parce que cela va de soi. Quant aux autres incidents de l'état lamélique, les médecins d'Algérie les ont rarement dépeints d'ensemble et sans mélange d'autres éléments ; la raison en est que des mesures sommaires de secours étant instituées pour ceux qui ne souffraient que de la faim, nous n'avions à explorer médicalement que ceux chez qui une maladie déterminée s'était entée sur l'état famélique, et cette besogne, hélas ! suffisait à absorber notre temps. Cette circonstance a entraîné quelquesuns de nos confrères au delà d'une juste appréciation des choses et les a fait prendre pour des éléments propres de l'état famélique îles accidents qui relevaient directement d'influences atmosphériques ou autres et auxquelles la faim avait seulement ouvert la porte toute grande. Périer donne les renseignements suivants : « Chez les indigènes faméliques, dans la forme de l'inanition la moins compliquée d'accidents intercurrents, alors qu'après les tissus graisseux les muscles eux-mêmes semblaient disparaître, la face se creusait profondément, les lèvres cessaient de pouvoir recouvrir les mâchoires, et les dents découvertes donnaient à la physionomie un aspect sinistre. La peau devenait jaunâtre, terreuse, parfois elle se marbrait de grandes ligues violacées. Sèche, riilée, pendante, elle se tendait au niveau des articulations qui représentaient les parties les plus volumineuses des membres. La voix n'existait souvent plus ou était à peine sensible. Le pouls subissait une dépression profonde ; il était petit, misérable, souvent à peine perceptible. La température générale a toujours paru s'être abaissée dans les cas extrêmes... Les affamés conservaient souvent toute leur intelligence et la f;iculté de se mouvoir ; ils fournissaient encore, peu avant leur mort, de longues courses, et mouraient subitement, sans que rien marquât plus particulièrement la dernière minute de leur existence. »
Il y a, dans ces lignes, quelques détails qui étonneront : ainsi, le calme du dernier moment , la conservation prolongée de la puissance musculaire. Évidemment, tous les inanitiés ne se ressemblent pas. Dans les mêmes tristes circonstances, nous avons reçu dans notre service à l'hôpital militaire de Constantine quelques individus envoyés du pénitencier indigène d'Aïn-el-Bey, mourants, quoique sans maladie. 11 n'était pas douteux que nous avions affaire à des faméliques, arrêtés pour vol quelques jours auparavant, et auxquels les subsistances de la prison arrivaient trop tard pour empêcher le naufrage de leur existence. Car, « chez un grand nombre, dit Fabriès (m Périer, loc. cit.), les privations longtemps prolongées avaient amené une anémie si grande, une prostration si considérable, que toute réaction était devenue impossible. Mis dans de bonnes conditions, ils mouraient quand même. La faculté d'assimiler semblait perdue pour eux. » (Ceci est à retenir comme détail de physiologie.) Une de ces curieuses observations a trait à un indigène d'environ 55 ans, entré le 22 janvier 1868 et mort dans la nuit du 23 au 24. Nous notions : résolution incomplète des membres, interrompue par quelques mouvements désordonnés ; insensibilité des membres inférieurs jusqu'à la partie moyenne de la cuisse, et des membres supérieurs presque en entier; sensibilité douloureuse persistant au tronc ; paupières fei^mées , pupilles larges, égales ; trismus des mâchoires; pas de raideur du cou; intelligence abolie, ni réponses, ni cris, ni plaintes. Teinte jaune-rougeâtre du tégument et de la conjonctive. Respiration lente, un peu stertoreuse; 58 pulsations, petites, fuyantes; température axillaire 36°. Dans la nuit du 22 au 23, il y a eu vomiturition de liquide. Il y a encore du hoquet. Pas d'évacuation fécale ou urinaire, dans les
quelques 50 heures de son séjour. Les sinapismes, le thé chaud alcoolisé, une injection de 8 décigrammes de sulfate de quinine, ne changent rien à cet état. A l'autopsie, cadavre amaigri; ecchymoses sous la peau du front, sous le péritoine de l'épiploon et du mésentère ; un peu de sang aux narines. Engouement œdémateux dans la partie inférieure des poumons qui, souples et crépitants, ruissellent à la coupe. Cœur petit, pesant (vide) 320 grammes, foie 1450 grammes (c'est peu en Algérie); rate 250 grammes (même réflexion). Mucus adhérent à la paroi interne dans toute l'étendue de l'intestin grêle. Sinus crâniens congestionnés, piqueté sanguin à la coupe du parenchyme cérébral. La vessie n'a pas été examinée ; dans un cas analogue, nous en retirâmes par le cathétérisme environ un litre, quelques heures avant la mort. Ailleurs, on a reconnu des lésions scorbutiques et ces œdèmes des extrémités inférieures, peut-être h frigore, qui ont porté les auteurs à créer pour ces circonstances la variété dite hydrops famelicus.
Nous avons assisté à des scènes un peu différentes, lorsque l'état famélique existait seul. Au fond, ses manifestations peuvent varier, tout en conservant le même caractère de décadence organique. Mais nous ne pensons pas qu'on doive aller plus loin que les données physiologiques, acquises d'autre part, dans les troubles ou les lésions qu'il est permis d'attribuer à la famine seule. Par exemple, V entérite de misère^ remarquée par J. Périer, et « qui n'était ni la diarrhée ni la dysenterie », est trop en contradiction avec l'intégrité des fonctions et des organes digestifs, constatée dans un autre ordre de faits, pour pouvoir être facilement acceptée. Passe pour la rétraction et le plissement des parois stomacales : c'est un effet mécanique de la vacuité soutenue. Mais y a-t-il eu réellement, par la faim toute seule, ce ramollissement dont parle Hattute (cité par J. Périer); est-il bien facile, d'ailleurs, d'affirmer cette sorte de ramollissement essentiel et non inflammatoire? II n'y a, vraisemblablement, pas plus d'entérite de misère que de fièvre de famine ; ces expressions, tolérables à titre de peintures, sont fausses en nosologie. L'entérite apparaît, à la faveur de la faim, sous des influences que l'on recherchera, de même que la fièvre accusera peut-être, plus tard, l'invasion de l'économie par un principe issu de la putrescence famélique; mais ces manifestations nouvelles impliquent un trait d'union qu'il importe de marquer nettement. Nous tenterons de le faire tout à l'heure.
Dès maintenant, nous devons noter ce fait que déjà, sous l'influence de l'état de famine simple, le tégument humain et même la respiration versent au dehors de la matière animale putrescible ou même ayant déjà subi un commencement de décomposition, à savoir, les fragments de l'épiderme superflu, les molécules de sécrétion ou autres qui rendent l'haleine infecte et la peau sordide et puante. De sorte que, même sans d'autres maladies, pour peu que les faméliques se réunissent et se confinent, voilà la matière à miasme produite et accumulée en quantité suffisante pour une infection certaine; voilà l'intermédiaire nécessaire entre la famine et le typhus, le produit matériel qui prévient tout soupçon de mystère dans cette genèse et beaucoup d'objections par là-même. C'est ainsi, et non autrement, que le typhus peut procéder de la famine seule et en vient effectivement quelquefois.
2. La famine crée la réceptivité morbide et cause V impuissance de la réaction. Cette proposition n'a pas besoin d'être démontrée comme vérité générale. La faim est, incontestablement, un débilitant de premier ordre, la vieille méde-
ciiie en a même abusé. Or, l'épuisement de l'économie la met à la merci de tous les assauts extérieurs ; nous faisions, autrefois, à cet égard, le raisonnement suivant, que, du reste, nous sacrifierons d'autant plus volontiers aux faits que ceux-ci parlent dans le même sens : être affamé, c'est être en état d'auto-combustion, ou en état de congestion généralisée, de nutrition interstitielle semblable à celle de la fièvre; dans ces conditions, le moindre excitant fait passer l'hyperémie à l'inflammation. La preuve que l'abstinence agit dans le sens congestif, c'est que les expérimentateurs, lorsqu'ils ont détruit les ganglions sympathiques qui président à la nutrition d'un organe, n'ont qu'à alfaiblir l'animal en expérience pour obtenir le passage de la simple hyperémie à l'exsudation et à la production du pus (Sée).
Quoi qu'il en soit des théories, l'observation prouve que les affamés sont la proie de toutes ces maladies qui nous viennent des agents banals, des agressions atmosphériques, du chaud, du froid (du froid surtout, pour des raisons presque inévitables) et, par une singularité amère, des influences alimentaires ellesmêmes. Tout d'abord, les vieillards, les malingres, les cachectiques, les enfants mal-venus, s'en vont : de Mersseman a noté que, dans la famine des Flandres, les décès par phthisie pulmonaire se précipitaient; non, sans doute, que la faim ait eu le temps de multiplier les cas, mais elle donnait le coup de grâce aux tuberculeux qui s'étaient soutenus jusque-là et fussent tombés à leur tour. Pendant le siège de Paris, il y eut une mortalité extraordinaire sur les chétifs, tellement que, l'année suivante, la santé et la vitalité de la capitale parurent augmentées. On sait, du reste, que les décès parisiens pendant le siège furent hors de toute proportion avec les chiffres des années ordinaires (Vacher), et, détail que nous apprécierons tout à l'heure, la mortalité parut se régler sur l'intensité du froid (H. Sueur). Puis, apparaissent les affections saisonnières. On retrouve toujours à leur origine le froid : pour une raison extrêmement simple, c'est que les suprêmes rigueurs de la famine sont forcément attachées à la saison d'hiver ; c'est à ce moment que les pauvres ont dévoré les médiocres fruits de la récolte précédente et que les premiers rayons du soleil de printemps n'ont pas encore fait sortir de terre les légumes nouveaux, qui atténueraient déjà la misère. La famine des Arabes, en 1868, dut d'être particulièrement cruelle à la température exceptionnellement froide de l'hiver de cette année-là. Le thermomètre s'abaissait la nuit à 6, 8 ou 10 degrés au-dessous de zéro. De là l'extrême fréquence des affections thoraciques, sans compter que le même agent achevait souvent par lui-même le refroidissement fatal des affamés. « Par son action lente, le froid a fait encore plus de victimes que la maladie; c'est à cette influence qu'il faut attribuer le rôle le plus actif dans la marche et la terminaison de l'entéro-côlite » (Beauchamp). « Atteints de diarrhées et de dysenteries interminables, déguenillés, amaigris à l'extrême, les Arabes n'avaient ni force ni réaction ; un simple refroidissement avait prise sur eux » (Leplat). Beaucoup d'entre eux avaient vendu, pour manger, leurs meilleurs effets, ou tout au moins s'abstenaient de remplacer leurs vêtements hors de service.
Le froid favorise naturellement les manifestations inflammatoires et les suppurations. Etant donné le terrain propice, il a suscité les méningites cérébrospinales, les bronchites, les pneumonies, les péricardites, les phlegmons divers, que nous signalions, pour ce qui nous regardait, à Constantine, en 1868. On ne peut nier qu'il ait été pour quelque chose dans les désordres intestinaux qui ont attiré l'attention de tout le monde ; cependant, nous les rattacherons plus spécia-
lemeut aux écarts alimentaires (si l'on peut appeler écarts les repas invraisemblables, souvent liorribles, auxquels la folie de la famine pousse ses victimes). Toujours est-il que toutes ces affections, quel qu'en fût le siège, avaient pour caractère commun la nullité de la réaction conservatrice ou réparatrice. On les voyait évoluer sans espoir, fournir indéfiniment des liquides séreux, un pus diffluent, du mucus purulent ou sanieux, des éléments anatomiques incapables de fixité ; bref, dans ces formes que l'on appelait inflammatoires par habitude, l'effort de destruction l'emportait beaucoup sur le molimen organisateur, si même il n'occupait seul toute la scène. C'était ce que l'on pourrait appeler une vaste nécrobiose. Nous ne répéterons pas ce que nous avons dit du rôle de cette matière putrescible d'une singulière abondance.
3. La famine entraîne les écarts alimentaires. C'est un sombre coin du tableau ; il faut, néanmoins, le fouiller ; outre qu'il donne mieux que tout autre la mesure des souffrances que la disette peut imposer aux familles humaines, il explique divers aspects des conséquences pathologiques de la famine.
En 1636, des paysans lorrains du pays entre Metz et Nancy venaient à Metz acheter du « sonel du gruxon ;), qui sauva, dit Jean Bauchez, cette malheureuse contrée d'une dépopulation totale. Mais il y en eut de moins résignés, ou peutêtre qui n'avaient même pas de quoi acheter du son : Ceux-là, « on les vit aller à l'affût pour y prendre et tuer les passants, comme on prend les lièvres, et pour s'en nourrir. » Après la mauvaise récolte de 1661, voici ce qui se passait au cœur de la Franco, selon un écrivain du temps (Bibliothèque de l'Arsenal, Recueil de pièces, n" 1675 his) : « Les pauvres hommes des champs semblent des carcasses déterrées ; la pastui-e des loups est aujourd'hui la nourriture des chrestiens ; car, quand ils tiennent des chevaux, des asnes et d'autres bestes mortes et étouffées, ils se repaissent de cette chair corrompue qui les fait plutôt mourir que vivre...; plusieurs femmes et enfants ont été trouvés morts sur les chemins et dans les blés, la bouche pleine d'herbes. » Un curé écrit que « la plupart de ces pauvres gens ne se nourrissent plus que d'orties bouillies dans l'eau, puisqu'ils ont mangé toutes les racines ». Lu vicaire de Saint-Sauveur, de Blois, a vu « des enfants manger des ordures ; mais, ce qui est plus estrange, il en a vu deux dans le cimetière sucer les os des trépassés, comme on les tirait d'une fosse pour y entexTer un corps ». Ailleurs, dans le diocèse de Bourges, on trouva une femme morte de faim et son enfant âgé de 7 ans auprès d'elle, qui lui avait mangé ime partie du bras. En Lorraine encore (1635) : « Les pauvres gens meurent de faim..., on les voit manger du chénevé pur tout à fait. Les glands et les racines devinrent la nourriture ordinaire..,. Les charognes et les bêtes mortes sont recueillies des pauvres gens comme de bonnes viandes. »
Pendant la famine des Flandres (de Mersseman), les malheureux se nourrissaient « de fanes de navets, de pissenlits, de feuilles de choux, de quelques navets, de carottes, de pommes de terre gâtées, d'un peu de pain noir et de mauvaise qualité ». Quelques-uns faisaient une sorte de bi'ouet avec une poignée de son noir et des morceaux de pommes vertes nageant dans de l'eau.
Lors de la disette de 1817, que les paysans ont appelée la mauvaise année, jusqu'en 1847, les pauvres gens des villages lorrains trouvèrent quelques ressources dans la racine d'une variété de Gesse, laquelle porte des renflements tuberculeux, farineux et sucrés; on les faisait cuii^e à l'eau, comme les pommes de terre. On consomma aussi les betteraves cuites, et c'est, croyons-nous, de ce
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temps-là qu'elles ont pris le nom de racines de lUsette, ou simplement disettes, qu'elles portent encore dans le pays.
Dans la description d'Araud sur la famine de l'Eichsfeld (1770), on apprend que les malheureux en venaient à se nourrir « de gazon, d'herbes, de chardons, de choux avariés, de bouillie de son, de vesces, de paille d'avoine grillée et d'autres choses semblables. »
Les Arabes, qui ne sont pas des gourmets en temps ordinaire et mangent volontiers « les feuilles naissantes du palmier nain et des chardons (pii ne r;ijipellent que de très-loin le cardon d'Espagne », les Arabes, en 1868, consommèrent les baies de genévrier, les chardons, le palmier nain, les mauves (il en croît de gigantesques dans la contrée), la bourrache, certaines ombellifères à l'état sauvage, les tubercules de Y arum maculatum et d'autres végétaux (J. Périer). Parmi ces grandes ombellifères, communes en Algérie, une du genre fenda, nonniiée i)ar les indigènes elkelakh, recherchée alors par eux, avait peutêtre des propriétés toxiques analogues à celles de la ciguë ou de rœnantlie ; Fabriès lui attribua pour une bonne part la diffluence du sang chez les affomés. On examina, à Constantine (Vital), des échantillons de produits alimentaires fabriqués par les indigènes avec la farine de talghouda (racine du carvni incrassatum, ombellifères), et celle de belour (racine de scorzonera nndidata, synanthérées), pures ou mélangées de son ; le pharmacien chargé de cette analyse, sans constater (ni peut-être rechercher) de propriétés toxiques, reconnut que ces farines, dépourvues de matière azotée, renfermaient de très-petites portions de fécule ; ce n'était, en somme, que de la matière herbacée, de l'eau et du ligneux. Les faméliques en vinrent « à disputer aux animaux les débris alimentaires que renfermaient le fumier ». Puis, des assassinats « suivis d'anthropophagie » furent signalés et poursuivis ! L'homme est ainsi fait : chez la grande majorité des individus de notre espèce, l'instinct de la conservation, naturellement le premier et le dernier de l'animalité, l'emporte sur tout autre sentiment, ou mieux persiste seul dans les moments d'urgence extrême : qui s'étonne que l'homme qui se noie se cramponne à son sauveteur et le fasse sombrer avec lui ? On a parlé de la famine des sièges de Paris et de Metz ; la preuve que la détresse n'y était pas à son comble, c'est qu'il n'y a pas eu d'acte de cannibalisme. Devant la famine absolue des masses, il n'y a civilisation, ni religion, ni fraternité qui tienne ; il ne reste que des brutes en proie à une rage aveugle.
Après ces récits navrants et d'une lamentable uniformité, il n'est pas utile d'insister beaucoup pour expliquer la différence que l'on trouve invariablement entre l'inanition expérimentale, ou même celle des nouveau-nés et des fous, et l'inanition des faméliques, que nous ne saurions cependant appeler spontanée. Cette différence, on le sait, consiste dans le fait des flux intestinaux, aqueux ou hémorrhagiques, qui sont presque la règle chez les affamés, alors que, dans tout autre mode d'inanisation, les fonctions gastro-intestinales n'éprouvent d'autre trouble que leur suspension, qu'il y a constipation et non diarrhée, et qu'enfin les muqueuses digestives sont dans un état d'intégrité parfaite. La cause réelle des diarrhées et des prétendues dysenteries des faméliques n'a pas échappé à J. Perler ; c'est une irritation, à tout le moins mécanique, due tantôt à des aliments simplement indigestes, tantôt à des substances douées de propriétés générales toxiques, agissant localement ou par absorption. Bien que les autopsies aient, maintes fois, révélé les lésions propres à la dysenterie ou à l'entéro-côlite, il n'y a pas lieu d'hésiter sur la nature de la cause ; celle-ci est évidente et indéniable
dans ces circonstances, et les lésions de la dysenterie, y compris les ulcères, s'englobent dans le vaste cadre du mode inflammatoire et n'ont rien de spécifique.
Nous avons, plus haut (p. 199), donné une estimation numérique approximative du degré dont la létlialilé par la famine l'emporte sur celle du typhus, qui peut en sortir. On a dit que la famine de 1846-1847 avait coûté à l'Europe un million d'habitants (de Mersseman).
4. La famine multiplie les cadavres à la surface du sol. L'ancienne étiologie des maladies typhiques, celle de Pringle, par exemple, visait surtout l'état de corruption de l'air et, par conséquent, redoutait d'une façon spéciale les émanations (juc toute substance putréfiée à la surface du sol pouvait répandre dans l'atmosphère. xViijourd'hui, l'on tend à accuser davantage le sol hii-même et ce qui en dépend, l'eau particulièrement, qui recueille les impuretés déposées à la surface ou infiltrées et les rapporte en boisson à la muqueuse digestive. Nous pouvons ici tenir compte des deux théories à la fois ; elles ne s'excluent pas, d'ailleurs, et 'peuvent, au cont)'aire, s'associer avantageusement. Or, la famine vaut presque toujours à la surface du sol une grande quantité de cadavres d'hommes et d'animaux que leur nombre, l'effroi ou l'inertie maladive des populations faméliques, empêchent d'enfouir. Car la même disette de denrées, dont meurent les hommes, pèse sur les troupeaux et provoque des épizooties ; nonseulement il n'y a pas plus de grains pour les animaux domestiques que pour les humains (s'il y en avait, on ne les leur laisserait pas), mais la détresse générale fait perdre aux propriétaires le souci de leur entretien. Quand la famine est due à une année de sécheresse, il n'y a pas de fourrages ; quand elle provient des pluies, il n'y en a guère plus ou ils sont mauvais, parce que l'eau les a emportés ou avariés. On se demande comment les habitants d'un canton ne s'entendent pas dès l'abord pour tuer ces animaux qu'ils ne pourront nourrir et dont la chair préparée et conservée serait une ressource importante. La prévoyance n'est pas une vertu collective, sans doute, il faudrait qu'une administration vigilante eiit pensé pour les paysans à cette mesure, qui pourrait être le salut pour un grand nombre. Toujours est-il que la mortalité des troupeaux, en 1867 et 1868, lors de la famine des Arabes d'Algérie, ne fut pas une des moindres calamités de l'époque, même à n'envisager que l'infection de l'air et du sol.
On a vu qu'au récit des chroniqueurs du dix-septième siècle, pendant les famines de France, rien n'était plus commun que de rencontrer des cadavres le long des haies et des chemins. En Lorraine, les loups, qui devinrent un autre fléau pour les survivants, se chargeaient parfois des sépultures. Les Arabes de 1868 avaient perdu jusqu'à leur religieux respect pour les morts : « les tribus quittaient leurs campements habituels et allaient çà et là..., tendant la main à tout passant, et ne prenant pas même la peine ni le temps d'enfouir les corps des malheureux qui succombaient en route » (A. Maurin). Aux abords des villes, c'est-à-dire des centres européens, on recueillait ces cadavres et on les inhumait rapidement ; c'est ce que nous avons vu faire aux alentours de Constantine. Mais, au delà de la zone colonisée, que devenaient les cadavres de ceux qui tombaient par milliers dans les tribus, sur les chemins ? Et quelle énorme masse de matière à putréfaction animale, si l'on songe que le typhus peut éclore au sein d'une fermentation pareille !
5. La famine s'accompagne et se complique d'autres fléaux. Ce sont, quel-
quefois, les conditions saisonnières mêmes qui ont causé la famine qui continuent et y ajoutent leur influence propre sur la santé publique. La sécheresse ou l'humidité peuvent également entraîner la disette, si elles sont excessives et persistantes : d'où l'indifférence de ces conditions dans l'étiologie du typhus. Que l'une ou l'autre, selon l'occasion, se prolonge jusqu'au moment où les conséquences des privations se font sentir, c'est un agent de débilitation de plus, qui précipite le dénouement. La sécheresse des années 1866 et 1867, en Algérie, si iavorable aux Européens qui ne craignent que la fièvre venue du sol, contribuait aussi à épuiser les indigènes, dont les forces se réduisaient de jour en jour par la nourriture insuffisante. Ailleurs, l'humidité, plus nuisible encore que la sécheresse, a pu atteindre au même but par une voie différente ; elle a une action propre et provoque aisément le refroidissement d'économies déjà empreintes de dépression vitale; elle rend plus grave la médiocrité des abris, qui se rencontre d'ordinaire chez les peuples pauvres. Ceci nous conduit à rappeler l'influence, déjà signalée, de la saison d'hiver, qui est tout naturellement la saison d'élection des famines. Il est très-vraisemblable qu'un certain nombre d'affections thoraciques et abdominales, perdues dans le nombre des accidents faméhques, relèvent simplement de la météorologie et seraient apparues quand même. Autant de sources nouvelles de produits putrides et de causes de mortalité, le tout rembrunissant un tableau déjà lugubre et poussant à l'extrême l'affaissement moral des groupes frappés. Lorsqu'il s'agit de la disette d'un siège, il est rare que les ti'oupes de défense ne !a renforcent pas de quelque maladie d'armée, venue de toute autre origine ; les sodats de Torgau avaient la dysenterie dès avant le blocus; ceux de Paris furent très-maltraités par la variole ; à Metz, la fièvre typhoïde régnait.
Enfin, la guerre accompagne et complique souvent la famine, multipliant aussi, comme elle, les malades, les déchets putrides et les cadavres. Mais nous allons la retrouver parmi les causes de la famine, et comme une des plus sérieuses. Ce serait faire double emploi que d'en parler en ce moment.
Nous renvoyons, pour l'influence des famines sur le mouvement de la population, à l'article AlimentatioiN, où ce point est parfaitement déterminé.
III. Causes pe la famine. Un des plus éminents collaborateurs de ce Dictionnaire {voy. article Alimentation) a énuméré les principales causes des disettes populaires ; ce sont : la guerre, les perturbations atmosphériques, les commotions politiques et sociales, le défaut de variété dans les cultures, les épizooties et les maladies parasitaires végétales ; les mouvements de population considérables et rapides, établissant un défaut de proportion entre les besoins et les ressources alimentaires. Nous croyons que c'est le lieu de donner quelques développements à chacun de ces titres, sur lesquels Fonssagrives a pensé devoir, alors, se borner à des indications concises. Nous nous permettrons d'en modifier parfois l'ordre et l'énoncé.
1. Les intempéries. Le métier de faire donner à la terre les denrées nécessaires à la nourritui'e de l'homme et des animaux domestiques est un des plus ingrats que l'on puisse imaginer. Le cultivateur, plus encore que le marin, passe ses jours, non pas à lutter contre les éléments, mais à les subir ; du jour où il a confié son grain au sol, il accomplit une sorte de traversée périlleuse, menacé par les pluies d'automne, les fortes gelées de l'hiver, les gelées blanches du printemps, la sécheresse, les orages, les grêles de l'été. C'est un mot souvent répété dans les campagnes : le cultivateur n'est sur de sa récolte que quand elle
est dans ses greniers. Que les conditions météorologiques, le froid ou le chaud, le sec ou l'humide, s'accentuent outre mesure ou se prolongent, c'est vite fait de mettre à néant ses espérances et de priver toute une contrée des ressources alimentaires qu'elle trouvait chaque année dans sa propre production. On conçoit, du reste, que les intempéries soient simples ou associées ; la sécheresse ou l'humidité peuvent agir seules ou ne faire qu'achever l'œuvre de destruction commencée par la gelée ; à moins que celle-ci, à elle seule, n'ait consommé le désastre, comme en 1709. En 1636, en Lorraine, la sécheresse compléta les ravages de la guerre; la moisson fut finie en juillet ; il est rare que la récolte hâtive, dans cette région , soit d'un hon rendement. L'hiver de 1650, en France, fut rigoureux, le printemps froid et humide ; la récolte, peut-être assez abondante, si les troupes ennemies et les armées du pays ne l'avaient pas gaspillée, était cependant de qualité inférieure ; on observa une épidémie d'ergotisme. L'année suivante, 1651, fut marquée par des inondations telles qu'on l'appela Vannée du déluge; c'est à cette époque que se rapporte la flmiine de Champagne et la « fièvre pourprée ». de Reims. En 1711, les inondations de la Loire provoquèrent une famine dans nos provinces du centre. Les disettes d'Irlande, de 1797 à 1803, parurent devoir être attribuées à des pluies prolongées : c'est un cas assez iVé([uent dans cette contrée (Davidson) basse et humide. La famine de 1847, qui fut si rude à divers points de l'Europe, succéda à l'année très-sèche de 1846, dans laquelle la récolte avait été extrêmement médiocre comme quantité, et à l'année 1845, dont l'été pluvieux gâta une partie des moissons, au moment où elles se présentaient fort belles, et rendit difficile la conservation des céréales. C'est là une alternance fatale dont les phases opposées concouraient au même but. 11 y a quelque naïveté à se demander si le typlius vient plutôt de la sécheresse que de l'humidité, du moment qu'on reconnaît ses rapports avec la famine. Il semble à Kelsch qu' « il y a plus de raisons à se prononcer en faveur de l'humidité » parce que Davidson a fait voir qu'en Irlande et en Grande- Bretagne le typhus acquiert d'autant plus d'extension qu'il pleut davantage ; que le typhus de Silésie, de 1847, fut précédé de grandes pluies, et qu'enfin, d'après Fracastor, l'épidémie de 1528 succéda à un hiver pluvieux pendant lequel tous les fleuves débordèrent. Il n'y a, sans doute, pas de formule absolue pour résoudre cette difficulté ; car la tendance de la sécheresse ou de l'humidité à produire la disette n'est que relative ; elle se subordonne à la nature de chaque sol et au genre de culture le plus habituel dans la région. Ici, le sol est plat, et l'on cultive des végétaux qui se plaisent, comme le riz, dans une terre légèrement baignée, mais non noyée ; pour cette région, les inondations sont la famine. Ailleurs, la terre est aride, à reliefs tourmentés, coupée de torrents plutôt que de fleuves véritables ; on y cultive le blé et l'orge, qui ne sauraient avoir le pied dans l'eau, mais ont grand besoin de larges pluies pendant qu'ils ne sont encore que des herbes; à ces zones, la sécheresse du printemps et du commencement de l'été est mortelle. Ce fut, comme on le sait, le sort de l'Algérie en 1866 et 1867; aussi, dès janvier 1867, on put reconnaître, dit A. Vital, que la pi'écédente récolte laissait un notable découvert : l'alimentation de l'immense majorité des indigènes se réduisit aussitôt aux seules galettes d'orge. On espérait des pluies au printemps de cette année ; cette espérance fut déçue. « La sécheresse acheva de calciner les champs et de tarir les sources ; les céréales sur lesquelles on comptait restèrent sans épis ; l'eau manqua de toutes parts, et les troupeaux privés d'herbages furent en proie à une mortalité désastreuse. Ainsi, tout man-
(juaità la fois. Ce ne fut pas l'abondance qui succéda à la disette, ce fut la famine ». Le lecteur connaît le reste. Il est à présumer que deux années de pluie n'eussent pas fait mieux. Ce n'est pas le temps qu'il foit pendant, mais celui <{u'il a fait avant le typhus, qu'il est intéressant de savoir. Nous verrons même que l'importance de cette recherche est tout à fait relative et que la famine, avec ou sans typhus à sa suite, peut ne dépendre ni du sec ni de l'humide et éclater par le plus beau temps du monde.
2. La guerre. Nous mettons les sièges hors de cause; on a vu précédemment les distinctions qu'il convient d'appliquer à cette situation toute particulière. Nous parlerons des guerres d'autrefois et de la guerre d'aujourd'hui.
Quand on étudie les guerres du dix-septième siècle, non au point de vue stratégique qu'elles n'éclairent probablement pas notablement, mais au point de vue moral et anthropologique, on est frappé de leur caractère à la fois terrible et grotesque. Nous avons dû explorer un peu spécialement pour notre sujet l'histoire du pays qui supporta presque tout le poids de la période française de la guerre de Trente-Ans : la Lorraine, dont le duc, Charles IV, sorte de paladin naïf qui devait finir en condottiere, avait sottement ouvert le territoire aux belligérants et surtout aux ambitieux projets d'un lutteur d'une autre taille que la sienne, Richelieu. Quatre armées s'étalent abattues sur cette malheureuse province : les Suédois de Bernard de Saxe-Wcimar, se croyant tout permis en pays catholique, du moment qu'ils étaient protestants; les Français, maîtres de la moitié du duché; l'armée du duc Charles; les Impériaux, ses alliés. En tout, 150,000 soldats, que toute une nuée de femmes, de valets, de vivandières, de bandits, portait à 400,000 ou 500,000 individus. Cette tourbe humaine se trouva réunie, un jour, dans l'étroit espace qui sépare Château-Salins de Dieuze, dans les étangs de laquelle Gallas « laissa plus de corps morts qu'il n'y avait mangé de poisson. » Du reste, rien qui ressemblât à des armées nationales : la maison d'Autriche poussait sur les champs de bataille des Allemands, des Hongrois et ces terribles Crawacs (Croates) , qui donnèrent bientôt leur nom à toute la bande; l'armée de Louis XllI n'avait de français que le nom, et renfermait autant d'Écossais, d'Irlandais, que de Gascons et Périgourdins. Ces armées étranges évitaient assez soigneusement de se rencontrer en bataille rangée ; en revanche, elles tombaient par gros détachements sur les châteaux qu'elles supposaient faiblement défendus, sur les petites villes et les villages, et, chaque parti se succédant, ce qui avait échappé à l'un recevait de l'autre le coup de grâce : « C'estoit grand pitié sy jamais eut esté, les Suédois brulloient et pilloient d'un costé et les Crawacs et Bourguignons d'un autre. » Ces Croates, après avoir pris Briey, la pillèrent et y mirent le feu ; ils coupèrent la langue, les bras, quelquefois la tête, aux hommes, violèrent les femmes et les filles, pendirent les enfants aux arbres. Ils ingurgitaient de force trois ou quatre seaux de purin à de pauvres gens et leur sautaient sur le ventre jusqu'à le faire éclater. Les Suédois rivalisaient de cruauté cynique avec les Impériaux, leurs ennemis : alliés de la France, ils étaient reçus triomphalement dans Metz par le cardinal de la Valette, gouvei-neur pour le Roi ; on faisait croire aux paysans qu'ils quittaient le pays, ce qui leur permit, après avoir passé la Jloselle, de ravager les campagnes et d'enlever les denrées que les cultivateurs avaient négligé de cacher. « Je timche tout et je couvre tout de ma robe rouge », avait dit Richelieu. Cette horlible page d'histoire a été burinée par Callot {les Misères de la guerre), et le grand artiste dut, autant qu'à son talent, au fait d'avoir immortalisé l'indigna-
tion populaire, son impérissable auréole d'originalité. A vrai dire, le bon duc Chaçles, quand il pouvait pénétrer dans ses États, brûlait Rosières-aux-Salines, Saint-Nicolas et une dizaine de villages. Cela dura sept à huit ans. C'est alors que le cannibaltsme s'organisa (le mot n'est que juste) ; les mères dévorèrent leurs enfants de compagnie et à tour de rôle; les affûteurs de gibier humain se multiplièrent et reçurent le nom de schnapans ou loups des bois. Enfin, comme dans les famines d'Irlande, on vit une grande partie de la population du duché se glisser par bandes à travers les armées; femmes, enfants, vieillards, prolétaires et gentilshommes, tous couverts de haillons et hâves de faim, traversaient en hâte la frontière et se dirigèrent vers Paris, où Vincent de Paul les reçut (Orsini : Histoire de saint Vincent de Paul; Paris, 1842) et leur donna les secours dont il disposait. Cette désertion fut si nombreuse, qu'au dire de dom Calmet, historien de la Lorraine, un siècle ne suffit pas pour en réparer la perte. Pendant cette même guerre, alors (jue les Espagnols avaient envahi la Picardie (1656), les chevau-légers de l'armée du Roi, s'avançant pour protéger Paris, fauchèrent les avoines encore toutes vertes. Les paysans ne se plaignirent pas; c'était, du reste, une pratique familière à toutes ces armées-là : « Pour avoir des fourrages, le plus court est de couper les blés, » disait Tavannes à Condé.
La Fronde vit cinq ou six armées se répandre sur la France, avec des chefs illustres, mais auxquels elles n'obéissaient point, s'alimentant sur le pays occupé, bonnes à rien et rivalisant d'excès. Le comte d'Erlach, Suisse au service de Mazarin, avec un ramassis d'Allemands, de Suédois, de Polonais, dévastait la Picardie, où son nom vit encore dans les souvenirs du peuple, comme synonyme de fléau public; Georges Bigby, catholique irlandais, servait la même cause de la même façon ; Condé, Turenne, sans action sur leurs troupes, Charles de Lorraine, avec 8000 soudards sans emploi, qui le suivaient partout à la condition qu'il leur permît le pillage, complètent cette pléiade de ravageurs. « Le pillage, les meurtres, les incendies, sur un rayon de trente lieues au midi de Paris, de quinze ù vingt sur les autres aspects de cette ville, avaient fait déserter toutes les habitations champêtres. On voyait une infinité de malheureuses familles abandonner leurs foyers et venir avec leurs bestiaux, leurs vivres,
échappés à la voracité des soldats, chercher un asile à Paris La misère du
peuple était épouvantable, dit Laporte, et, dans tous les lieux où la cour passait, les pauvres paysans s'y jetaient, pensant y être en sûreté, parce que l'armée désolait la campagne : ils y amenaient leurs bestiaux qui mouraient de faim aussitôt, n'osant sortir pour les mener paître ; quand les bestiaux étaient morts, ils mouraient eux-mêmes incontinent après... Quand les mères étaient mortes, les enfants mouraient bientôt après, et j'ai vu, sur un pont de Melun, trois enfants sur leur mèi-e morte, l'un desquels la tétait encore » (Dulaure : Histoire de Paris; cité par Bonnemère).
La guerre moderne, avec son appareil formidable, ses levées d'hommes par millions et ses engins d'une puissance irrésistible, est en réalité moins effrayante et moins barbare que celle de ces armées qui pesaient peu par le nombre, mais écrasaient les populations par la durée. Les innombrables légions de notre époque sont admirablement disciplinées, et les chefs d'États s'efforcent de faire passer dans les lois de la guerre le respect des personnes et des propriétés privées. Par-dessus tout, les arguments apportés par les États à la solution des difficultés qui les divisent ont une telle force que la question est tranchée après
FAMINE. ï^?
deui ou li'ois ciioc? • u-ti^j. ?; ia aneire e?i ^^-^u •i.ji.u.i-. £.-.-■-- ^ -u.. , . sonnais les populations nont plus à redonter !:i disette résnllanl de la pi de troupes ennemies sur leur terriloir' notre aris. une grare im-
prudence que de le peoser. Cette douceur apparente des nouTelles mœurs stratégiques Tis-à-vis de l'habitant, et ijui a tout d'abord l'avantage pour l'agresseur de ne point trop soulever contre lui les populations, n'est ps- '>■■"-- '■!- 'lïe de périls qae les coutumes d'autreiois. L'emiemi lait des réquisit- .es
et paie, ce qui allèche le paysan ; mais cela ne &it pas moins le vide sur les provisÏMis alimentaires de la contrée; car ces grosses armées s'étendent le plus }>ossible p«>ur vivre et clioisiss ' ' - \ les plus fertiles. Subsister sur If
pavs occupé est désormais un j. .^ . „... dans la théorie des eïpédilitms. Le
n'est pas toujours le blé qui m;ui<pe, mais la farine et les moulins pour •^i» foire vite et beaucoup. <îne le flot humain passe, et la loae qui l'a sul.i rera; un antre aura s<m tour. Mais la vague peut i>' . -n raison drs
péripéties de la lutte, l'armée ijui a passé peut ètr-:- i^fi..>iti'--. revenir sur le pavs qu'elle a mis à contribution une première fois; être suivie, m^m-. de celle oMtre laquelle elle s'est heurtée sans succès. C'est d«Mic comi. -s trois
armées avaient suesressivement vécu aux dépens de cette portion de territoire. Quand l'armée du roi de Prusse, en août 1870, se jeta à droite sur Sedan, à la poursuite de l'armée Érançaise, elle traversa un pays dépourvu de ressources par le lait du passage de celle-ci. qui en avait épuisé les subsistances; elle subit des privations alimentaires pendant queLpes jours. Cta'était-ce chez l-s I^hitants? Après tout, il n'est pas impossible que les prévisioas relatives à la durée des guerres ne se trouvent ' -^is en défont et. quant à la douceur des lois modernes de la guerre, c^i -^.. -;nt combien il serait étourdi d'r ■■ ter ; la longanimité des soldats est une vertu fragile ; il peut surgir des stances dans lesquelles les chefs eux-mêmes croient devoir s'en d^iartir; les Allemands nous ont brûlé quelques villages de propos délibéré : /us bdli ûtfinitum. n est heureui qu'ils n'en aient f»as brùlé plus.
5' L état social; r or ganiiation politique: l'administration. Nous ne crovoas pas que les conditions inhérentes aux individus, ni même aux groupes, atteignent jamais au principal rôle dans l'origine des fomines. Cependant, saurait contester que rsqtatfaie de race, l'ignorance, l'imprévoyance, le lalaliane, la grossièreté des mœurs, les habitudes d'intaupéranee. ne constituent chez le peuple tjui en est affecté un danger perpétuel vis-à-vis de telles catastrophes. L'équilibre alimentaire se maintient tant que la nature bienfaisante s'en charge et que personne n'y touche : mais il est tellement précaire, les intéressés sont si incapables d'en prévenir les tri3ubles ou d'y remédier, qu'il croule au moindre s^joifle et que le désastre est tout de suite à soe - - > ' ■ — ' , ,jj^
decins illustres, vivant ilans les capitides au sein de la civi. - ^ . „__i^<,
n'ont pas craint d'appliiper cette étiologie, mais en Tâevant pins haut et la feisant plus rigoureuse, aux Silésiens et aux Irlandais, familles de l'Europe, -lant, et partie : ' . .e de deux grandes nations qui se piquent d'èti"e à icL wrie du progrès hui±i.i^^ ...Lxre. Récemment, on y a joint les indigènes de l'Algérie, que « l'ignorance, lindolenee. née du fotalisme », rendent rétractaires à toute idée d'amélioraticHi physique et de perfectionnement intellectuel, opposés aux efforts qui ont pour but de réformer et d'élevé- le niveau social. Ces dépositions nous ont toujours péniblement étonné, de la part d'esprits de haute trempe, en possession de cette culture intellectuelle et morale et de cette hv-
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giène savante que les Arabes, les Silésiens et les Irlandais ne possèdent pas. Cette condamnation sommaire, qui dispense de la commisération et n'est pas oin de dispenser de l'obligation du secours, nous répugne singulièrement. Les Prussiens ne sont pas arrivés d'un seul coup à ces hautes qualités morales et intellectuelles dont ils se font gloire, et peut-être serait-il sage de ne pas désespérer de peuples un peu en retard, pour avoir été moins heureux. Il n'est pas suffisamment démontré qu'il y ait des races d'hommes absolument réfractaires au progrès. Dans tous les cas, il est évidemment plus facile au conquérant prospère qu'à l'annexé plein de tristesses et d'amertumes de s'acheminer régulièrement vers les splendeurs de la civilisation qui organise, produit et prévoit. « Une épidéuue faméli(iue, dit-on, est un châtiment qu'un peuple s'inflige à lui-même par son ignorance et son indifférence. » C'est un sophisme cruel et cynique, dans les circonstances où il a été prononcé. Si quelqu'un a prié la Prusse, la Russie et l'Autriche, de partager la Pologne, ce ne sont pas, sans doute, les Polonais. A ([ui remonte la faute de « l'ignorance » des Silésiens, sinon à ceux qui se sont chargés violemment des destinées de ces Slaves? Et cette « indifférence », qui cesserait vraisemblablement par l'instruction et une administration meilleure, est-elle un vice inné? ou n'est-elle pas le reste du désespoir et de la tristesse infinie des vaincus? Nous croyons aussi que l'Angleterre est. [jour une part, responsable des progrès moraux et intellectuels de l'Irlande, sa pupille impatiente. S'il en était autrement, ce ne serait pas, en tout cas, aux Anglais, qui s'obstinent à faire le bonheur de l'Irlande malgré elle, à proclamer que ce peuple est voué sans retour à l'apathie, à l'ivrognerie, à l'ignorance et à l'imprévoyance. Pour tout homme de sens droit et impartial, c'est se faire lo procès à soi-même.
Pour l'Algérie, il serait pénible à un écrivain français d'avoir à l'égard de son pays les mêmes i-igueurs que vis-à-vis de l'étranger ; il y a, d'ailleurs, dans cette question, un côté extra-médical qu'il est difficile d'aborder. Cependant l'Algérie est aussi une terre conquise ; la France, qui y est entrée au nom de la civilisation et de l'humanité, y est restée incontestablement sous l'impulsion des mêmes sentiments généreux, qui sont ses attributs essentiels. Seulement, il est difficile de croire qu'on s'y soit bien pris pour associer les vaincus aux bienfaits d'une civilisation supérieure. Les indigènes sont pleins d'aptitudes : le fait est constant pour quiconque les a vus de près. 3Iais ils sont paralysés par une religion qui est l'immobilité même et par une organisation sociale où la prééminence aristocratique assure l'inertie de la tribu. Nous pouvions tout au plus, au nom des principes de liberté et de dignité humaines, respecter ces institutions vieillies, qui se seraient écroulées d'elles-mêmes, au contact de la colonisation européenne ; nous les avons consacrées et renforcées ! En serrant les faits de plus près (on peut critiquer une administration qui n'est plus), comment se fait-il que l'inanité des récoltes de 1866 et de 1867 en Algérie ait été ignorée des administrateurs bien placés pour tout savoir, et qui le doivent; ou, si elle ne fut pas ignorée, comment se fit-il qu'au moment de la catastrophe la charité publique dût intervenir si largement, sans même, hélas 1 pouvoir couvrir la plaie immense?
Une des raisons qui tenait toujours la famine en suspens sur la tête des nations, même dans notre France si fertile, ce fut certainement l'organisation sociale et politique des Etats européens au moyen âge et, dans les temps modernes, jusqu'à la Révolution française. L'administration fut d'abord féodale et
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ecclésiastique; iniis, pou à peu, la monarchie se substitua à l'aristocratie . Mais, sauf qu'il se faisait insensiblement le Tiers-Etat, Jacques-Bonhomme n'y gagnait rien ; après les tailles ecclésiastiques et seigneuriales, le fisc royal et la gabelle, ou encore le tout à la fois. Le paysan était toujours à la merci de quelque agent du pouvoir et se débattait incessamment contre la misère. Même sous l'administration de Colbert, il y eut l'horrible famine de 1602. Bonnemèrc l'explique ainsi: la culture avait été négligée en 1661 parce que l'excès des tailles, les frais de contrainte, d'exécution, d'emprisomiement, la vente de ses bestiaux, avait découragé l'habitant des campagnes. La récolte étant insuffisante, le parlement céda aux clameurs populaires et défendit aux marchands de contracter société pour pratiquer le commerce des grains et en faire des amas. Le tort de Colbert fut de se lancera outrance dans cette voie absurde de restrictions à la liberté commerciale. D'ailleurs, il sacrifiait, en toute occasion, l'agriculture à l'industrie. A vrai dire, dans l'enivrement du pouvoir absolu, aveuglé par l'encens de la flatterie, le roi fastueux et galant d'alors ignorait la détresse de son peuple et, au fond, ne s'en souciait guère. Il soupirait aux pieds de Lavallière pendant que les Français mouraient de faim dans les provinces; et l'on frappait une médaille à l'effigie du jeune monarque avec cet exergue : Serenitas ! C'était une mode .princière de rançonner la plèbe ; le dédain royal en était la plus haute expression. Nous avons vu à l'œuvre les généraux de la guerre de Trente-Ans et les chefs de la Fronde; leurs traditions ne se perdaient pas, et Turenne, qui tenait tant à être le père de ses soldats, ruinait les habitants de tout un pays avec un sang-froid incomparable. Même en paix, les grands seigneurs s'arrondissaient par la force ou par la ruse ; d'après Saint-Simon, c'est par de semblables voies que la famille de Coudé étendit Chantilly. Quelques-uns exerçaient de véritables brigandages dans leur rayon et le monde élégant en riait, comme la spirituelle marquise de Sévigné vis-à-vis du « pauvre Pomenars », échappé à la potence qu'il méritait deux fois. Cependant, Vincent de Paul, en France, et, en Lorraine, Pierre î'ourier, conseiller peu écouté de Charles IV, cherchaient de leur mieux à réparer les maux causés par tous ces héros et ces gouvernants. On se demande si les efforts de ces hommes généreux n'habituaient pas les .populations à accepter cet état de choses meurtrier et à rester courbées sous le joug. Mieux eût valu, peut-être, apprendre aux hommes à reconquérir leur dignité et à se redresser contre l'humiliation et les dévastateurs; il n'est point bon de les accoutumer à recevoir l'aumône. Ces exemples de mansuétude, ces grands cœurs qui pansaient en silence les plaies du peuple, semblaient une consécration de cette mauvaise organisation sociale et une absolution donnée aux abus. Mais le temps n'était pas venu, sans doute, de parler de liberté et de droits individuels ; il fallait encore plus d'un siècle pour le préparer.
On a dit cette parole sévère : « trois mots résument l'histoire de l'ancienne monarchie : la guerre, la peste et la famine » (Louandre : De r alimentation publique sous V ancienne naonarchie : Magasin de librairie, 25 mai 1860). Au point de vue de l'hygiène, il n'y a pas beaucoup à en rabattre. On conçoit que dans l'état de langueur où se trouvait l'agriculture en France au dix-septième et au dix-huitième siècle, le moindre dérangement des saisons suffisait pour amener la cherté des subsistances. L'été humide de 1725, qui empêcha le blé de mûrir et d'être rentré dans de bonnes conditions, fut la cause d'une nouvelle et profonde misère. Saint-Simon écrivait à Fleury : « Les pauvres gens de Nor-
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mandic manifcnt de l'herbe el le royaume se tourne en un vaste hôpital de mourants et de désespérés. )> Ce fut aux tinanciers l'occasion de cet abominable traité, abominablement exécuté, que le peuple appela le pacte de famine. Le 12 juillet J729, par un bail renouvelé de douze en douze années jusqu'en 1789. Louis XV sanctionna l'établissement d'une régie dont le but ostensible étail d'acheter des grains lorsqu'ils seraient abondants, de les conserver dans des greniers et de les revendre, dans les années mauvaises. Ces blés, achetés à vil prix, parce que le payement de leurs redevances pressait les paysans, étaient exportés, mis en dépôt, notamment dans les îles de Jersey et de Guernesey, détruits quebpiefois, afui d'entretenir la rareté sur le marché, de produire la cherté dans les années d'abondance, d'augmenter les anxiétés de la famine dans les années de disette et de revendre alors, à des prix exorbitants, les blés conservés en magasin et que l'on ne lançait que lentement et peu à peu dans le commerce (Eug. Bonnemère, l. 11, p. 160). Les fermiers attirèrent les capitaux de ceux (jui possédaient la fortune sociale, de façon à réaliser d'un seul couji leurs achats, à l'époque de l'échéance des redevances. Louis XV lui-même prêta 10 millions et se félicita de cette bonne spéculation (Lavallée : Histoire de France). La famine passa à l'état chronique; il y eut seulement des redoublements aigus en 1740, 1741, 1742, 1745, 1767, 1768, 1775, 1776, 1784, et enfin en 1789 ; mais celte année, dit Bonnemère, ouvrit l'ère des vengeances et permit de solder quelques arriérés.
Ce monstrueux système administratif nous rappelle la pratique de lord Clive, au Bengale, en 1768, décidant que l'impôt serait payé en riz. Pendant que cette céréale reposait en monceaux dans les magasins du gouvernement, les indigènes mouraient de faim et le Gange charriait les cadavres par milliers. Des maladies pestilentielles s'ensuivirent et vengèrent les Indous en frappant leurs oppresseurs. Cette famine, suivie de maladies pestilentielles, qui atteignent les non-affamés, fait contraste avec celle du même Bengale, dont parle Kelsch, qui eut lieu en 1770, fut due à la sécheresse et ne fut pas suivie de typhus. On pourrait croire que c'est la même.
4. Les mauvaises pratiques agricoles. Les entraves commerciales. Nous continuerons à chercher nos enseignements dans l'histoire de notre pays. L'enfance de l'agriculture, en France, a été longue et pénible. Au moyen âge, il n'y avait à proprement parler ni villages, ni habitations de culture à la campagne ; on se groupait sous le château fort, dans une enceinte fortifiée ; le cultivateur se hasardait, pendant la belle saison, à mettre en exploitation, furtivement et dans un rayon restreint, quelques parcelles de terre, où il s'élevait une hutte, demeure tout à fait transitoire ; car il y avait toujours quelque ennemi à redouter. Ce n'est que sous Henri IV et Louis XIII qu'il se forma des centres agricoles. Les cultures restèrent longtemps très-peu variées. Les Mémoires des intendants font foi qu'à une époque déjà rapprochée de nous, les paysans Lorrains ne se nourrissaient que de chèvre salée, de laitage et de brouet de blé noir ; ceux de Normandie, d'avoine ; même les cultivateurs de la Beauce mêlaient le seigle et l'orge à leur blé pour en faire du pain. On ne cultiva le chanvre qu'aux quatorzième et quinzième siècles ; cette plante textile n'arriva même au pays Messin qu'au dix-septième siècle. L'usage de la viande, au moins de la viande de boucherie, était encore très-rare à la fin du siècle dernier; même à cette époque, la production de céréales était bien moins considérable qu'aujourd'hui, à cause de la grande étendue de landes, de friches, de bruyères, qui persistaient dans le pays, et à
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cause du mauvais syslème des assolements. Un tiers des terres arables était annuellement laissé en jachères, selon la forte, mais fâcheuse recommandation d'Olivier de Serres. Ajoutez la grossièreté des instruments, l'insuflisance des engrais, l'ignorance et la routine des cultivateurs, l'imperfection des procédés de conservation des récoltes (C. Dareste de la Chavanne : Histoire des classes agricoles en France depuis saint Louis jusquà Louis XVl; Paris, 1854).
La culture des plantes oléagineuses, dont l'huile peut remplacer les graisses animales, fut lente à s'introduire en France ; plus tardives encore celle de la pomme de terre et la production en grand des racines comestibles, betteraves, carottes, etc. Le paysan est d'une inertie tenace ; il faut que quelqu'un le violente en réalisant vingt fois devant lui un progrès, pour qu'il se risque îien essayer. Doué d'une vue de courte portée, il est en outre enclin à exagérer la culture des denrées qui ont réussi pendant quelques années successives et lui ont rapporté de belles sommes. Un jour vient où les saisons sont défavorables à la plante, ou bien où son prix baisse considérablement ; le cultivateur lait des pertes sensibles, si même il n'est dans l'embarras. C'est un danger pour notre Algérie de cultiver si largement les céréales, presque à l'exclusion des autres grandes cultures ; il faudrait plutôt relever la production de l'huile sur cette terre si favorable à l'olivier et développer peut-être la viticulture. En revanche, il est possible que certain de nos départements du Midi se repente quelque jour d'avoir trop généralement sacrilié l'olivier à la vigne. Il faut dire que la pratique agricole des Arabes a été notablement troublée par la colonisation européenne. L'Algérie est assez vaste poui' nourrir ses habitants indigènes et des millions de colons ; mais, comme ils cultivent mal, les Arabes ont besoin de beaucoup d'espace. Sans doute aussi le commerce qui venait à eux a-t-il troublé leurs anciennes habitudes, engagé leur culture dans une direction trop exclusive, fait délaisser les silos qui, autrefois, gardaient pour les années mauvaises le superflu des jours d'abondance.
Pourtant, ce qui a pu nuire à l'Algérie, qui ne fait que s'ouvrir à la vie civilisée et manquait trop, alors, de voies et de moyens de communications, soit chez, elle soit avec l'extérieur, n'a pas les mêmes dangers en Europe et surtout en France. 11 n'est nullement nécessaire ni utile que chaque province, chaque nation, puisse se suffire à elle-même. Une vaste expérience, déjà de vieille date, a démontré au contraire qu'il est conforme à l'intérêt général, aussi bien qu'aux besoins particuliers, que chaque région produise ce en quoi elle excelle le plus et ce que son sol ou les aptitudes de ses habitants lui pei^mettent de fournir le plus aisément et dans la plus grande abondance. A vrai dire, cette vérité est corrélative du principe de la liberté commerciale. On a vu que les mesures prohibitives de Colbert n'avaient fait qu'aggraver les famines. En 1770, année de cherté, l'abbé Terray ayant encore défendu l'exportation, Turgot, intendant de Limoges, écrivit les sept lettres restées célèbres, où il prouvait que la plupart des disettes étaient dues précisément aux entraves que le système prohibitif mettait au commerce et à la circulation des grains (Dareste de la Chavanne). Devenu ministre lui-même, en 1774, Turgot établit la liberté de ce commerce dans l'intérieur de la France et la liberté d'exportation elle-même était décidée par la déclaration de 1787.
5. Épizooties. Maladies parasitaires végétales. La France, qui est encore fort en retard pour la production des animaux de boucherie, était, sous ce rapport, dans une infériorité déplorable jusqu'au commencement de ce siècle.
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Le bétail était rare et l'élevage sans succès, parce que cette industrie était aux mains de paysans trop pauvres pour la faire })rospérer. On ne connaissait pas les prairies artificielles et l'art vétérinaire était dans les langes, de la superstition le plus souvent. Les animaux subissaient la famine comme leurs propriétaires et même un peu plus tôt. Les prairies naturelles, mal entretenues, n'étaient souvent autre chose que des fondrières ou des marais. L'existence du bétail était donc aussi précaire que celle des habitants et les épizooties communes, par la mauvaise qualité ou l'absence des fourrages.
En lisant le savant article Raphanie de ce i)iclionnaire, par L. Colin, il est facile de remarquer que [dusieurs des dates d'épidémies d'ergoUsme, notées par l'auteur (1709, 1770, 1846, etc.), se retrouvent dans le présent travail comme années de lamine. L'ergot, qui provoque une maladie très-spéciale, n'a pas de rapport direct avec la famine, mais il dénote une mauvaise récolte, constituant lui-même une qualité fâcheuse de la céréale qu'il affecte. Il serait extraordinaire de ne pas le rencontrer quelquefois en coïncidence avec la disette.
La maladie de la pomme de terre, plus intense à ses débuts qu'aujourd'hui, mais qui pourrait se raviver, a certainement pesé d'une façon séi'ieuse dans les disettes apparues en Europe depuis une trentaine d'années sur des populations dont ce tubercule est une partie essentielle de l'alimentation (Irlande, Silésie, Flandre, Russie). La pénurie ou l'altération de cet aliment ont été positivement accusées par de Mersseman, Graves, et par Botkin, qui y attache même une idée de spécilicité étiologique. Le malheur veut que la pomme de terre, dont les éléments nutritifs sont peu riches, demande à être consommée en quantités énormes. Il est difficile de la restituer à ceux à qui elle manque, parce que, au titre alimentaire, c'est une marchandise extrêmement encombrante et sur laquelle le commerce d'échange ne tend pas à s'exercer. La remplacer par autre chose n'est pas impossible ; seulement, l'Irlandais, qui a l'habitude d'ingérer les pommes de terre par kilogrammes, se sent le ventre creux, s'il ne mange qu'une livre de viande. Dans la réalité des choses, l'usage de la pomme de terre comme base de l'alimentation suppose la pauvreté, la représente presque ; quand eUe manque à ses consommateurs, tout leur manque, et ils n'ont pas de quoi payer un équivalent alimentaire. La pomme de terre est une récolte qu'il faut consommer dans l'année même, elle ne se conserve pas. Dans les années d'abondance, on ne peut rien faire du superflu, elle ne s'exporte pas. Ou, si l'on en fait quelque chose, c'esj ime liqueur alcoolique de qualité médiocre, peu recherchée du commerce, que l'on consomme aussi sur place et qui ne fait qu'augmenter l'abrutissement de la population. Par ailleurs, la culture de la pomme de terre n'excite pas l'ingéniosité humaine ; il suffit d'une préparation grossière du sol et de quelques pratiques agricoles absolument primitives. Aujourd'hui , la pomme de terre joint à son aptitude à manquer comme toute autre récolte une maladie chronique à exacerbations intermittentes ; elle peut devenir un aliment malsain, en même temps qu'ajouter une putréfaction de plus à toutes les conditions insalubres des maisons agricoles. Ce ne serait pas, selon nous, attenter à la gloire de Parmentier que de prêcher la restriction de sa culture et surtout <le sou application à l'alimentation populaire. Ce sera toujours un précieux aliment frais, un légume (dans le sens de l'hygiène) de maniement facile, merveilleusement apte à fournir l'appoint végétal du régime ordinaire ; elle figurera toujours avantageusement autour du beef steak et dans le haricot de mouton. Rien n'empêche qu'elle continue à alimenter l'industiie inoffensive de la fécu-
lerie et même celle de la fabrication de la glucose, produit que l'on voudrait, cependant, ne pas voir participer à la confection de la bièie. Elle pourra cesser de servir à la production des mauvaises eaux-de-vie, qui proviennent déjà de tant d'autres sources. Mais, dans tous les cas, il n'est plus de notre siècle que des familles, des peuples entiers, fassent de la pomme de terre leur repas complet, une ou deux fois par jour, pendant presque toute l'année. L'extrême sobriété n'est pas plus utile à la vigueur morale des nations que le luxe alimenlaire excessif; quand les besoins deviennent plus impérieux et plus variés, l'industrie humaine se développe dans la même proportion au bénéfice du bien-être général. Quels efforts vers le progrès peut-on attendre d'un peuple qui se contenl(! (le manger des pommes de terre?
IV. PnopHYLAXiE GÉNÉRALE DE LA FAMINE. Parmi Ics causcs dc la famine, il en est qui peuvent être absolument supprimées, d'autres que l'on n'évite point, auxquelles il ne faut pas se heurter, mais que l'on peut tourner en quelque sorte. Les intempéries sont les premières dans cet ordre de causes fatales. Pourtant, si les forces humaines n'y peuvent rien, la sricncc s'efforce à bon droit de les prévoir et, par consécjuent, de déterminer le moment où il convient de se mettre en garde ; cela n'em[)êche pas de recevoir le coup, mais il est moins dangereux. La variété des cultures, aujourd'hui assez bien observée en France, empêchera toute année, si sèche qu'on la suppose, ou si humide, d'être absolument mauvaise; si les céréales manquent, les racines, les tubercules, les plantes maraîchères réussiront peut-être mieux; la saison est-elle funeste aux cultures hâtives, elle sera peut-être plus favorable aux récoltes tardives ; le blé est rare, mais iJ y a du vin excellent et en abondance avec lequel on fera de l'argent pour acheter les grains du voisin plus heureux sous ce rapport. Ceci indique justement la solution de cette question énorme, question de vie ou de mort; elle est dans la facilité et l'activité des transactions commerciales, soit à l'intérieur, soit de peuple à peuple. C'est là qu'est le vrai remède aux intempéries des saisons et la plus sûre garantie contre le retour des famines. Mélier constatait déjà, en 1843, qu'au fur et à mesure qu'on se rap- ])roche de l'époque actuelle, on voit l'influence meurtrière des disettes s'accuser par des chiffres de plus en plus atténués; c'est ainsi que la disette de 1817, qui fit monter le blé dans quelques départements jusqu'à 44 francs l'hectolitre, augmenta sensiblement, il est vrai, la mortalité, mais nullement dans les proportions auxquelles elle eût été portée cinquante ans auparavant par cette surélévation des prix. (Voy. Alimentation, dans ce Dictionnaire.) Le blé, en 1847, fut plus cher encore; il atteignit, par endroits, 50 francs l'hectolitre; à vrai dire, l'argent était plus commun que trente ans auparavant. La famine n'eût pas moins été terrible en France, même avec l'argent qu'on possédait, sans l'arrivée des blés étrangers ; nous nous rappelons les services rendus, en particulier, au département de laMeurthe, par le canal de la Marne au Rhin, qui venait d'être achevé à cette époque. Le chemin de fer de Paris à Nancy n'existait pas encore. Aujourd'hui, les canaux et les voies ferrées sillonnent le territoire ; les communications et les transports sont faciles, rapides, peu coûteux ; la navigation a pris un développement considérable et la vapeur supprime les distances. Les matières alimentaires, viandes ou céréales, voyagent d'un continent à l'autre, absolument comme tout autre objet d'échange ; dans la même année, un Etat producteur de grains, comme la France, en exporte et en importe, selon que la hausse ou la baisse attire la marchandise sur tel ou tel mar-
ché. Dans ces conditions, il faut bien que l'équilibre s'établisse et que, d'un bout à l'autre du monde, on s'approche de l'uniformité des prix. A moins d'un cataclysme qui ruinerait les récoltes des deux hémisphères à la lois, il ne saurait y avoir de famine par intempéries, mais seulement une élévation du prix des subsistances. Encore cette élévation, si elle est due à des accidents locaux, ne saurait-elle être considérable, piuisqu'elle se répartit à la masse entière des habitants du globe. Le commerce, qui passe pour n'avoir pas d'entrailles, établit ainsi entre les hommes une solidarité forcée, mais qui n'en est pas moins admirable. Ceux-là seuls n'en bénéficieront pas qui ne veulent, ou ne savent, entrer dans ce merveilleux mouvement ; il est vrai que ce savoir est corrélatii de quelques autres; c'est à ceux qui sont chargés de diriger les peuples qu'il ap])artient do pratiquer vis-à-vis d'eux la maxime : Compelle eos intrare.
La substance dont on fait du pain se confond tellement, aujourd'hui, en France, avec tout autre objet de commerce, que le luxe s'introduit dans les préparations dont elle est la matière absolument comme dans les étoffes, les vêtements, les habitations. La farine est soumise à des blutages poussés de plus en [)liis loin pour être convertie en petits pains d'une finesse et d'vme blancheur éblouissantes, et en pâtisseries exquises, à l'usage des estomacs des deux sexes dans le monde des viveur? et des élégantes. Ce travers, du reste, comme cela doit être, est envahissant et gagne de proche en proche. C'est un gaspillage et un danger, que nous ne sommes pas le premier à signaler. Cette pratique diminue certainement, année moyenne, la quantité de grains qui resterait au pays après avoir assuré sa subsistance et serait exportée. On lui doit le maintien du prix élevé du blé, même dans les années d'abondance, et, dans des jours moins heureux, elle serait peut-être une cause de cherté excessive; car ceux qui peuvent payer quand même ne changeraient rien à leurs habitudes. Nous signalons le fait, mais nous ne savons pas trop comment il pourrait être modifié. Des mesures légales seraient peut-être un attentat à la liberté du commerce ; il ne faut, sans doute, espérer que dans les progrès de l'éducation publique, aans le développement du sentiment de la solidarité nationale et des habitudes viriles.
La guerre, qui suspend et trouble la marche du progrès humain, n'est probablement pas plus évifable que la gelée ou la grêle et, chose particulièrement grave, elle peut empêcher parfois les transactions commerciales qui pallieraient les maux qu'elle a causés. Le monde est aujourd'hui dans une phase de calme, et pendant que la France porte le deuil de ses provinces perdues, les souverains de l'Europe proclament leur volonté de maintenir la paix sur le continent. Notre jeune République n'est point obligée de faire la guerre à l'extérieur pour se maintenir chez elle; c'est plutôt le contraire, et c'est une supériorité. A l'extrême Orient, se débat une question ethnique et religieuse; c'est une grosse menace pour l'avenir, mais le débat reste circonscrit et, demain, trois ou quatre spectateurs puissants et intéressés vont probablement suspendre la discussion les armes à la main et ajourner indéfiniment la solution. Nous traversons donc une période de sécurité universelle et il n'est pas impossible que les nations s'habituent à ne plus s'entretuer pour satisfaire l'ambition de quelques familles princières et de quelques ministres. Les formidables armements, que chaque pays a préparés depuis la rude leçon dont nous avons été victimes en 1871, sont mieux faits pour inspirer la sagesse que l'envie de descendre en champ clos. Cependant..., les grands politiques sont bien habiles et les peuples bien naïfs... Il ne faut pas
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oser espérer que les guerres européennes sont finies. En attendant, les philanthropes ne risquent rien de prêcher la fraternité universelle, les Etats-Unis d'Europe et la sortie de tutelle des peuples ; la grande hygiène les favorisera de tous ses vœux et joindra sa voix à la leur. A tout le moins, qu'on ne perde aucune occasion d'introduire même dans cette chose barbare, la guerre, la marque du progrès moderne, les conventions en vertu desquelles chaque parti s'oblige à respecter la propriété privée, la personne des non-belligérants et surtout les faibles, femmes, enfants blessés; que l'on condamne hautement et d'avance toute destruction inutile, ces incendies et ces l'avages de représailles, qui n'avancent à rien et surexcitent les adversaires, llfaudrait encore que les États neutres se crussent liés par la solidarité humaine dont le sentiment a fléchi sous la colère des belli^ gérants. Le principe de non-intervention armée est louable, parce que le contraire assure la conflagration universelle ; mais l'intervention diplomatique est permise ; si elle échoue avant les hostilités, qu'elle reparaisse plus active, plus éloquente, après les premiers chocs. Nous n'insistons pas, de peur de pénétrer sur un domaine qui n'est plus de notre sujet, quoique, pourtant, cette question confine incontestablement à l'économie politique et aux relations internationales.
La prophylaxie de la famine?... Mais ce n'est autre chose que le progrès hnmain lui-même ! La chute des vieilles tyrannies, les institutions nouvelles qui, toutes, tendent à élever la dignité de l'homme et à enhardir l'initiative individuelle, la tolérance légale entre les citoyens, la liberté de pensée, la liberté du commerce, la valeur reconnue aux vertus et aux conquêtes pacitiques, le besoin universel de lumières, les efforts delà science, la généralisation de l'instruction populaire, base de la morale et des qualités civiques, les procédés industriels et agricoles^en voie de perfectionnement indéfini, l'hygiène vulgarisée dans toutes les classes, tout cela, c'est la vraie et bonne prophylaxie de la famine et des pestes qui s'ensuivent. Nous pouvons donc envisager l'avenir avec quelque confiance, nous qui marchons délibérément dans la civilisation, vers l'accomplissement des destinées régulières de l'humanité. Si, quelque jour, les nations qui ont lié à leur propre sort celui des Irlandais, |des Silésiens et des Arabes, ont le courage et trouvent les moyens d'élever jusqu'à elles ces groupes ethniques disgraciés, les misères que nous avons exposées dans cet article disparaîtront du globe et ne se retrouveront plus que dans l'histoire, dans le faisceau des faits étranges ou monstrueux qui ont caractérisé des sociétés barbares et des temps désormais loin de nous. Jules Arnould.
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