‹ Dictionnaire encyclopedique des sciences medicales v.38Chapitre 1 sur 113 · LIBRAIRE DE LA FACULTÉ DE MÉDECINE · texte numérisé non relu

LIBRAIRE DE LA FACULTÉ DE MÉDECINE

Place de rÉcole-de-Médecine

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FEU. Voy. Flamme.

FEU SACRÉ. Feu Saint' Antoine. Feu Saint-Marcel. Tous les auteurs s'accordent à reconnaître que du dixième au quatorzième siècle une maladie connue sous le nom de feu sacré ou de feu Saint-Antoine fit de grands ravages en France, particulièrement dans la Lorraine et dans le Dauphiné. Quelle était la nature du feu sacré?

Il n'est pas facile de débrouiller l'histoire des maladies épidémiques du moyen âge ; les dénominations populaires appliquées à une seule et même maladie sont souvent différentes suivant les temps et les lieux, ou bien, au contraire, plusieurs maladies sont confondues sous le même nom ; les documents très-incomplets que nous possédons sur l'histoire médicale de cette époque nous sont fournis par des chroniqueurs qui s'intéressent bien plus aux conséquences des épidémies, aux phénomènes insolites qui accompagnent leur développement, qu'aux maladies elles-mêmes. On ne trouve dans les médecins du temps aucun renseignement sur le feu sacré ; ils avaient bien autre chose à faire que de s'occuper des maladies qui ravageaient sous leurs yeux deux ou trois provinces ; ils commentaient Galien et les Arabes ! C'est à force d'érudition et de patientes recherches qu'on est arrivé à reconstituer l'histoire des maladies épidémiques au moyen âge et à .résoudre presque complètement les problèmes relatifs à la nature de ces maladies.

Parmi les travaux les plus importants sur le feu sacré il faut citer en première ligne l'excellent mémoire publié par de Jussieu, Paulet, Saillant et l'abbé Tessier, qui avaient été désignés par la Société royale de médecine pour faire des recherches à ce sujet [Mémoires de la Société royale de médecine, \ 776) et le travail publié par Fuchs en 1854 dans les annales de Hecker. F. Maréchal a bien résumé l'histoire du feu sacré en Lorraine ; il serait cà désirer que nous eussions pour chaque province de France une étude aussi consciencieuse que ses Recherches sur les maladies endémiques et épidémiques qui ont régné à Metz et dans le pays Messin depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours.

DICT. ESC. /l' S. II. 1

Fuchs compte 28 épidémies de feu sacré de 857 à 1347; voici d'après lui les dates de ces épidémies : 857 — 922 — 945 — 994 — 996 — 999 — 1039 — 1042 — 1085 — 1089 — 1092—1094—1099 — H09 — 1110 -1115- 1125— 1128 — 1129 — 1151 — 1180 — H 89 — 1196 — 1230— 1236 — 1254 — 1547.

Les renseiguements que nous possédons sur bon nombre do ces épidémies, notamment sur les deux premières, sont peu précis et il faut quelque bonne volonté pour y reconnaître avec Fuchs les caractères du feu sacré.

C'est dans la chronique de Frodoart pour l'année 945 que l'on trouve la première description authentique d'une épidémie de feu sacré, épidémie observée à Paris. Voici le passage de Frodoart:

Anno 945 in pago Parisiensi nec non per divisos circumquâqne pagos diversa membra ignis plagâ pervaduntur quœque sensim exusta consumehantur , donec tandem mors finiret supplicia ; quorum quidem nonnulll sanctorum ista potentes evasere tormenta, plures tamen Parisirul in ecclesiâ sànctœ Dei genilricis Mariœ sanatisunt ; adeo quotquot illo pervenire potuerint asserantab hac peste salvati ; quos Hugo quoque dux stipendiis aluit quotidianis. Horumdum quidam vellent ad propria redire, extincto refervescunt incendia, regressiqne ad ecclesiam liberantur (Frodoart, chron. ad ann. 945).

Sauvai [Antiquités de Paris, liv. X) signale l'apparition du feu sacré à Paris en 945 et reproduit presque complètement la description de Frodoart : « Quantité de monde, tant à Paris qu'aux environs, périt d'une maladie appelée le feu sacré ou les ardens. Ce mal les brûlait petit à petit et enfin les consumait sans qu'on y piit remédier. Pour éviter ce mal ou en guérir, ceux de Paris quittaient la ville pour prendre l'air des champs et ceux de la campagne se réfugiaient dans Paris. Hugues le Grand fit alors éclater sa charité en nouiTissant tous les pauvres malades, quoique parfois il s'en trouvât plus de six cents. Comme tous les remèdes ne servaient de rien, on eut recours à la Vierge dans l'église Notre- Dame qui dans cette occasion servit longtemps d'hôpital. »

A cette époque Hugues comte de Paris faisait la guerre à Louis d'Outremer, et les Normands, remontant la Seine, avaient plusieurs fois pillé et saccagé le territoire de Paris,

Félibien, auteur d'une chronique de ce temps, rapporte une ancienne charte de l'église Notre-Dame de Paris, prescrivant d'allumer six lampes toutes les nuits devant l'autel de la Vierge en mémoire de cet événement :

Statutum quod sex lampades singulis noctïbus in perpetuum in ecclesiâ Parisiensi ardèrent in loco in quo consueverunt reponi infirmi morbo qui vocatur ignis sacer {Chronic. Felib. ann. 945).

Ces passages de Frodoart et de Félibien ne laissent aucun doute sur l'existence à Paris en 945 de la maladie appelée ignis plaga, ignis sacer, feu sacré; mais il faut avouer que les détails relatifs à la maladie sont bien insuffisants : les membres étaient comme brûlés, consumés par le feu au milieu de souffrances horribles, et beaucoup de malheureux transportés dans l'église Notre-Dame et nourris aux frais d'Hugues guérissaient, voilà à quoi se résument les notions cliniques fournies par Frodoart.

Rodolphe (993) parle d'une épidémie désastreuse caractérisée par un feu caché qui, lorsqu'il avait atteint quelque membre, le détachait du corps après l'avoir brûlé :

Desœviebat eodem tempore clades pessima inhominibus, ignis scilic et occul-

tus, qui quodvis membronim arripiiisset, exurendo tnincabat a corpore : plerosque etiam in spatio unius noctis hujus ignis consumpsit exustio (Rodulphi Historiœ, lib. Il, cap. vu, de hicendiis, p. 59).

On lit dans Thistoire de Metz, que vers la première année du onzième siècle il régnait une maladie appelée mal des ardents (Histoire générale de Metz, t. II, p. 101). « lAlaladie si terrible que plusieurs en perdaient les bras et les jambes; ces malheureux ayant ouï parler des guérisons qui s'opéraient à Épinal par l'intercession de saint Gœric y accouraient en foule. Adalbéron, évêque de Metz, qui faisait alors sa résidence à l'abbaye d'Épinal, en prit un soin particulier ; non content de leur procurer ce qui était nécessaire à la vie et de les consoler par ses discours, il nettoyait lui-même leurs ulcères et souvent rendait ce service à quatre-vingts ou même cent personnes dans un jour. L'auteur de sa vie assure l'avoir assisté durant sept jours consécutifs en cet exercice si digne de l'humanité. » [Vita Adalbéron. 11 apud Labbe Biblioth. nov., t. I, p. 675, cité par F. Maréchal, op. cit.)

En 1059, dit Rodolphe, une ardeur mortelle fit périr un grand nombre de personnes appartenant à toutes les classes de la société et quelques malades restèrent privés d'une partie de leurs membres, vivants témoignages de la vengeance divine.

Deinde cœpit desœvire divina ultio. Consumpsit enim quidem mortifer ardor multos tam de magnatibus quam de mediocribiis atque infimis populi ; quosdam vero truncatis membrorum partibus reservavit adfuturuni exemplum [Rodulphi, Chronic. ann. 1059).

Un passage de Sigebert de Gemblour, écolàtre de Saint-Vincent de Metz, est encore plus caractéristique, et d'autant plus digne d'intérêt que Sigebert fut témoin des événements qu'il raconte : Sub anno 1089 annus pestilens in occidenlali parte Lotharingiœ ubi multis acro igné interiora consumente, computrescentes execis membris instar carbonum nigrescentibus, aut miserabiliter moriuntur aut manibus ac pedibus putrefactis, truncati, miserabiliori vitœ reservantur. Multi vero nervorurn contractione distorti, tormentantur [Sigebert. Chron. sub ann. 1089). Ainsi, sous l'influence du feu sacré, les membres devenaient noirs comme du charbon et les malades qui survivaient étaient souvent amputés des pieds et des mains.

Richard de Warbourg donne de l'épidémie qui régnait en 1090 une description qui diffère peu de celle de Sigebert :

« En l'an mil nouante fut grande famine par tout le pays de Lorraine, par la stérilité des terres qui n'avoient rapporté, puis survint un air corrompu par tout ledit pays, qui engendra une maladie nommée le feu sacré par lequel jambes et autres membres des personnes estoient enflammez de sorte qu'ils se corrompoient et deseichoient comme noirs charbons. Brief, ce mal tormentoit tellement ceux qui en estoient entachez que les uns mouroient misérablement, les autres se faisoient par couammetz couper les membres atteichez par ce mal et les autres estoient contrefaits par retraicte et contraction de nerfz, vivants en tourmens et langueurs le surplus de leur vie misérable. » Antiquités de la Gaule Belgique royaulme de France, Austrasie et Lorraine. In folio, 1549, livre III, p. 251.

C'est à la fin du onzième siècle et au commencement du douzième que le feu sacré prend sa plus grande extension en France : les croisades, les guerres civiles les incursions continuelles des Normands avaient complètement ruiné les parties centrales et septentrionales de la France ; l'épidémie sévit principalement sur le

Dauphiué, ce qui détermina le pape Urbain II à fonder l'ordre religieux de Saint-Antoine pour secourir les malades atteints du feu sacré et à choisir Vienne en Daa[)hiué pour le siège principal de cet ordre ; cette fondation eut lieu l'an 1095. On établit sur d'autres points encore des refuges pour les malades atteints du feu sacré, refuges analogues à ceux qui recevaient les lépreux, avec cette différence cependant qu'il n'est question nulle part de mesures contre la contagion du feu sacré L'une des maisons de l'ordre de saint Antoine établie à Lyon est désignée sous le nom de domiis contractoria {Gallia christiana, t. IV, p. 182). Metz avait une maladrerie sous l'invocation de saint Antoine ; Pont-à-Mousson eut la sienne en 1198 (F. Maréchal, op. cit.). On trouve dans Rabelais (livre II, chap. xxs de Pantagruel) et dans la satyre Menippée (art. 8 et les 7îotes) qu'on teignait en rouge ou couleur de feu les portes des maisons où étaient renfermés les malades atteints par le feu Saint-Antoine. -

Le passage suivant tiré d'un manuscrit appartenant aux archives de l'abbaye de Saint-Antoine de Viennois montre que le feu sacré, ou Saint-Antoine, observé en 1099 dans le Dauphiné, présentait les mêmes caractères généraux que le feu sacré observé à Paris et en Lorraine. L'abbé Uspergue (sur l'an 1099) s'exprime ainsi : Plaga illa quœ circa excellentem sanctœ Gertrudis ecclesiam orta est usque ad vitœ desperationem tenuerat. Erat autem hujus- ■ modi: tactus qidspiam igné invisibili quacumque corporis parle, tamdiu sensibili, imo incomparabili tormento irremediahiliter ardehat, quoiisque vel spirltum cum cruciatu, vel spiritum cum ipso tacto memhro amiiteret.

La chronique d'Hugues de Fleury, une des plus estimées sur les événements du onzième siècle, nous donne quelques détails intéressants sur la nature do la gangrène des membres et sur les phénomènes inflammatoires qui accompagnaient l'élimination des parties mortifiées, quand les malades ne succombaient pas rapidement ; voici ce passage important : Adversariœ potestati concessum erat percutere multos plagâ invisibili ita ut semel succensa eorum membra seu corpora iniolerabili cruciatu ardèrent. Est autem morbus hic tabiftcus sub extensâ liventi pelle carnem ab ossibus separans et consumens, et ex mora temporis augmentum dolorum et ardoris capiens, per singula momenta cogit miseras mori ; sed desiderantibus mortem illa non venit, donec depastis artubus ignis ille celer et pestifer vivadit membra vitalia et quod valde mirum est ignis ille sine calore validus, consumendos tante frigore velut glaciali perfundit miserabiles ut nidlis remediis possint calefieri; ita quod non minus est mirabile, ex quo divinâ gratiâ restinctus fuerit fugato mortali frigore tantus calor in eisdem partibus œgros invadit ut morbus cancri eidem fervori perscepe se fociet.

Ainsi, aux faits déjà connus : douleurs horribles faisant désirer la mort, gangrène des membres, qui sont consumés par un mal invisible, Hugues ajoute ces détails importants : que les membres gangrenés étaient complètement froids et qu'il était impossible de les réchauffer, mais que lorsque les malades guérissaient , les membres devenaient entièrement chauds (réaction inflammatoire accompagnant l'élimination des parties mortifiées).

Le feu sacré est encore signalé dans les actes de saint Genulphe, évêque de Cahors, et dans un manuscrit tiré d'Utrecht dont il est fait mention dans les archives de l'abbaye Saint-Antoine de Viennois.

Robert du Mont {Appendice à la Chronique de Sigebert) dit qu'en 1109 un grand nombre de personnes furent atteintes du feu sacré : Midtos sacra igné accemos fuisse membris instar carbonum nigrescentibus, qui morbus jam a

centum annis Gallimn afflictahat. Il est probable que Robert, par ces derniers mots, veut seulement dire que la maladie régnait depuis longtemps en France, qu'il ne s'agissait pas d'une maladie nouvelle, sans cela la durée de cent ans serait beaucoup trop courte, la maladie étant signalée à Paris, ainsi que nous l'avons vu, dès 945.

Vincentius Gallus rapporte que du temps de Lotliaire II, empereur d'Allemagne, le feu sacré fit de nombreuses victimes : Ipsa siquidein sacro igné hominum membra et arius corripiebantur , accendebantiir , nec non computrescebant, itâ ut eâ lue plures miserahiliter morerentur ; alii vero manibus mit pedibiis e morbo perustis miUilarentur, truncatique miserabili vitœ reservarentur ; midti quoque nervorwn contractione distorti torquerenlur^ infinitaque muUitudo hâc horrèndâ persecutione laboraret (libr. 25. Commentar., c. 84, 90, et lib. 6, c. 9).

Aux onzième et douzième siècles, le bruit des guérisons miraculeuses opérées dans l'abbaye de Saint-Antoine attirait à Vienne un grand nombre de malades, et la plupart de ces malheureux y laissaient quelque membre; en 1702, on voyait encore dans cette abbaye des membres desséchés et noirs qu'on conservait depuis ce temps {Histoire des ordres monastiques, 1. 1, p. 557).

L'auteur de la vie d'Hugues, évèque de Lincoln, rapporte que de toutes les contrées du monde les malades atteints du feu sacré accouraient au tombeau de saint Antoine, et il insiste sur ce fait que les malades qui avaient perdu quelque membre jouissaient ensuite d'une santé parfaite. Igtie nanique extincto in memhris patientium, caro et cutis , vel arius quique quos morbus vorax sensim depascendo exederit minime quidem restaurantur verum qiiod mirabilius est nudatis ossibus quœ truci incendio superfuernnt sanitas et soliditas cicatricibus ipsis residui corporis tanta confertur ut videas plurimos in omni œtate et sexu utroque brachiis jam iisque ad cubitos, aut îacertis u^que ad humeras assumptis ; similiter et tibiis usque ad genua, vel cruribus usque ad renés aut inguina exustis funditus et abrasis, tanquam sanissimos midtâ alacritate pollere [Vit. Hugon. ep. Lincoln., c. 15).

En 1128, une épidémie de feu sacré règne dans le Soissonnais.

Tous ces témoignages sont parfaitement concordants, et il est permis d'en conclure : 1" que depuis le milieu du dixième siècle jusqu'au commencement du douzième, une maladie connue sous le nom de feu sacré ou de mal de Saint- Antoine a fait de grands ravages, principalement en Lorraine et en Dauphiné, mais aussi dans beaucoup d'autres contrées; 2° que le feu sacré était caractérisé par une gangrène des extrémités qui devenaient noires comme du charbon, puis se détachaient lorsque la maladie n'entraînait pas la mort.

Le feu sacré avait souvent une marche assez lente, puisqu'un grand nombre de personnes avaient le temps de se faire transporter de tous les coins de l'Europe au tombeau de saint Antoine à Vienne (Dauphiné). Aucun des auteurs qui ont observé le feu sacré et qui en parlent de visu ne confond la maladie avec la peste, aucun ne mentionne l'apparition de bubons dans les aines ni le danger de la contagion.

En 1575, on bâtit à Paris le petit Saint-Antoine, pour y recueillir les malades atteints du feu sacré, mais il y a apparence, disent les auteurs de la Société royale, qu'on y soigna surtout des pestiférés; la peste régnait alors en France et dans plusieurs autres parties de l'Europe; en 1550, des malades attaqués de gangrène des extrémités étaient encore soignés dans cet hôpital.

6 FEU SACRIi.

Le feu sacré ne resta pas limité à la France. Petrus Parisus, auteur italien du quinzième siècle, parle d'une épidémie qui régna de son temps à Trépano et à Palerme, et qui était caractérisée par la mortification des extrémités ; cet auteur ne dit pas que les parties mortifiées étaient éliminées, il parle de taches livides qui paraissaient sous l'articulation du genou et s'étendaient jusqu'au mollet, de dureté de la jambe et de rétraction, tous phénomènes qui pourraient faire croire aussi à l'existence du scorbut.

Guy de Chauliac et Ambroise Paré emploient comme termes synonymes de gangrène ceux de feu Saint-Antoine ou feu Saint-Marcel, mais ils ne paraissent pas avoir observé le feu sacré proprement dit. On trouve des observations de gangrène sèche des extrémités dans Dodonée, Smetius [Miscell. med. ann. 1567), dans les éphémérides d'Allemagne [Cent. 6, Ohs. 82), dans Tulpius [Obser. medicœ), dans Fabrice de Hilden ; mais ces cas sporadiques de gangrène sèche des extrémités se rapportent probablement à des causes très-variées.

Si quelques auteurs ont [)u soutenir que le feu sacré n'était autre que la peste, c'est qu'au lieu de recourir aux sources originales ils ont pris à la lettre les desciiptions inexactes de quelques historiens postérieurs au quatorzième siècle. Mézeray paidant des épidémies de 994 et de 1090 emploie presque indifféremment les dénominations de feu sacré, de mal des ardents, de feu Saint-Antoine et de peste ardente [Abrégé chronologique) ; mais Mézeray écrivait au dix-septième siècle et son témoignage ne peut pas être mis en balance avec ceux de Frodoart, de Felibien, de Rodolphe, de Sigebert de Gemblour, de Richard de Warbourg, d'Hugues de Fleury, de Robert du Mont.

A propos des épidémies qui régnèrent en Lorraine et dans le pays Messin en 1128, 1150, 1180, 1186 et 1198, Mézeray fait encore la même confusion entre le feu sacré et la peste ; Ozanam a enregistré cette erreur sans songer à la critiquer.

Le martyrologe porte qu'en 1140, sous Louis YII, « il s'éleva à Paris une maladie que les médecins appelaient feu sacré, prenant les personnes aux parties honteuses ; )) à cette occasion, la châsse de sainte Geneviève fut apportée à l'église Notre-Dame, et plusieurs ardens furent délivrés de leur mal ; on édifia l'église Sainte-Geneviève des Ardens, pour conserver la mémoire de ces cures miraculeuses ; l'église a disparu depuis longtemps, mais un tableau de l'église Saint-Roch rappelle encore ces miracles. D'après Mézeray, il y eut en 1234 et 1575 de nouvelles épidémies du même mal des ardens, qui prenait le plus souvent dans Vaine. La confusion du feu sacré avec la peste à bubons me paraît évidente.

Les auteurs de la Société royale de médecine ont séparé, avec beaucoup de raison, le feu sacré ou mal de Saint-Antoine du mal des ardents ou peste à bubons. « Nous croyons être autorisés, disent-ils, à conclure que le feu Saint- Antoine, qui est une maladie chronique qui finit par gangrener et sécher les membres qu'elle attaque, diffère essentiellement du mal des ardents, maladie extrêmement aiguë, dont la terminaison ne présente jamais ce phénomène. )^ Lac. cit., p. 275.

Cette opinion a été adoptée par la plupart des auteurs ; pour la combattre, Anglada s'appuie principalement sur l'autorité de Mézeray, et nous avons montré plus haut que si Mézeray avait confondu le feu sacré avec le mal des ardents et avec la peste, ce n'était pas une raison pour maintenir cette confusion, surtout en présence des témoignages concordants de tous les auteurs contemporains des

épidémies de feu sacré. L'expression de mal des ardents a pu être employée parfois pour désigner le feu sacré, quelques historiens ont pu mêler dans leurs descriptions les caractères des deux épidémies qui régnaient simultanément, mais on peut regarder comme démontré que le feu sacré était une maladie bien différente de la peste à bubons, à laquelle s'applique le plus souvent la dénomination de mal des ardents.

Le feu sacré fut regardé à son apparition comme une maladie nouvelle, et les recherches modernes n'ont conduit, en effet, à la découverte d'aucune épidémie analogue dans l'antiquité ; les mots de feu sacré se retrouvent dans les anciens, mais pour désigner des maladies bien difféi'cntes ; c'est ainsi que Virgile s'en sert pour caractériser une épizootie qu'il faut rapporter probablement à la maladie charbonneuse : Contractas arlus sacer ignis edebat. Gruner [Morborum antiquitates) dit au sujet du feu sacré : Id unum scio hune morbum fuisse veteribus ignotuni.

Quelle était doue la nature de cette maladie gangreneuse inconnue des anciens ? Je ne m'arrêterai pas aux opinions des auteurs du moyen âge ; d'après Jacob Meyer, l'épidémie de 1088 aurait été lancée sur la terre par un dragon de feu; Rodolphe et la plupart des contemporains y voient un effet de la vengeance divine, etc — Quelques-uns prétendent que les Croisés ont rapporté la maladie du Levant, opinion évidemment erronée, car le feu sacré règne à Paris dès 945, et la première croisade n'est prèchée qu'en 1 095 ; du reste, aucun fait ne témoigne en faveur de la contagion du mal ; si les croisades ont joué un rôle dans l'étiologie du feu sacré, c'est en amenant le dépeuplement des campagnes et l'abandon de la culture du sol.

A l'époque où les auteurs de la Société royale de médecine rédigèrent leur remarquable rapport, l'ergotisme gangreneux était encore peu connu; cependant les travaux de Duhamel (1749), les expériences et les observations de Salerne, de Read, de Vetillart et Maret avaient montré la possibilité de cet accident ; les auteurs de la Société royale rapprochent les faits d'ergolisme gangreneux des épidémies de feu sacré, mais ils ne concluent pas d'une façon catégorique.

Fuchs a assimilé complètement le feu sacré à l'ergotisme gangreneux ; il résume ainsi les caractères communs que permet cette assimilation :

1° Le feu sacré se montre préférablement dans les années dont l'hiver a été rigoureux, l'été humide et pluvieux ; très-souvent ses épidémies coïncident avec des années où la récolte est mauvaise, ou même avec la disette et la famine; une coïncidence aussi constante ne se rencontre pas pour les autres maladies épidémiques ; jamais le feu sacré ne se montre dans les années d'abondance.

2° Le feu sacré se limite à quelques districts isolés, il ne se répand pas sur de vastes étendues de territoire; le plus fréquemment c'est en France qu'on l'observe, en Lorraine, dans les Flandres, en Aquitaine, dans leDauphinéet l'Ile de France. Quelques rares épidémies sont notées en Angleterre (Heusinger, gegen Heckers Angabe), dans les Pays-Bas, en Espagne et en Portugal; quant à l'Italie, dotée il'une culture mieux entendue, elle n'est pas visitée par cette épidémie.

5° Les épidémies de feu sacré sont limitées dans le temps comme dans l'espace, elles ne dépassent la durée d'un an que lorsque deux années de disette se succèdent ; en règle générale, le printemps met fin aux épidémies. Comme on sait, l'ergot perd au bout d'un an ses propriétés toxiques ; il s'ensuit que l'ergotisme apparaît en général après la moisson, et que les mois d'août et de septembre peuvent être considérés comme ceux où il fait les plus grands ravages.

L'idenlité du feu sacvé et deTergolisme gangreneux paraît également démontrée à Haeser. Anglada, au contraire, nie que l'ergotisme puisse rendre compte des ravages produits par le feu sacré au moyen âge, el il rejette l'interprétation des auteurs précédents; d'après lui, le feu sacré serait une maladie aujourd'hui éteinte, dont la nature et les causes nous échappent, et à laquelle il propose de donner le nom très-vague de grande épidémie gangreneuse du moyen âge.

Je n'ai pas à prouver ici la réalité des accidents gangreneux qui sont la suite de l'empoisonnement par l'ergot (w?/. Ergotisme); je mécontenterai de montrer que les conditions de milieu dans lesquelles se sont produites les épidémies de feu sacré expliquent la gravité exceptionnelle de l'ergotisme gangreneux au moyen âge ; il me sera facile aussi de prouver que dans des temps plus rapprochés de nous, l'ergotisme gangreneux a donné lieu à quelques épidémies qui rappellent complètement celles qui sont décrites sous le nom de feu sacré.

Toute la période comprise du dixième au douzième siècle n'est qu'une longue anarchie féodale, les révoltes des seigneurs, les incursions des Normands, les croisades, dépeuplent les campagnes et empêchent la culture du sol ; des pluies interminables détruisent à plusieurs reprises les i^écoltes ou allèrent profondément les grains. Tous les historiens insistent sur l'extrême misère des populations. Pendant l'horrible famine de 1031, « il se trouva, dit Mézeray, plusieurs personnes qui déterraient les corps pour les manger, qui allaient à la chasse des petits enfants, qui se tenaient au coin des bois, comme des bêtes carnassières, pour dévorer les passants. 11 y eut même un homme qui, possédé par la convoitise du gain, étala de la chair humaine dans la ville de Tournus, mais il expia ce détestable forfait dans les flammes. Cette extrême disette de blé procédait de pluies froides et continuelles qui détrempaient la terre et la refroidissaient, de telle sorte que les grains ne pouvaient germer ou mouraient tout aussitôt qu'ils étaient germes. » (Mézeray, op. cit.).

Au commencement du onzième siècle, la misère est si grande dans le pays Messin, que la vie est devenue à charge, dit un auteur contemporain, l'abbé Constantin. « On voudrait bien s'enfuir, ajoute-t-il, mais comme on manque de tout, on n'ose entreprend)e le voyage, les villes sont entièrement dépeuplées, les bourgs et les villages réduits en cendres ; le fer, le feu, la famine, la peste, ont tout ravagé, plusieurs même d'entre les nobles sont réduits à l'indigence; les vignes sont arrachées, les arbres coupés, les monastères dépeuplés, prêts à être totalement abandonnés et réduits en d'affreux déserts. » [Histoire générale de Metz, citée par F. Maréchal, op. cit.).

Faut-il s'étonner si les maladies d'alimentation prennent dans ces conditions un développement exceptionnel ? Est-il surprenant que ces maladies aient aujourd'hui presque complètement disparu avec nos cultures si bien entendues, avec nos voies de communication si faciles, si rapides, avec la connaissance que nous avons des principes toxiques et les règlements de police bromatologique qui sont en usage chez tous les peuples civilisés ?

Quelques épidémies observées au dix-huitième siècle montrent bien que le feu sacré n'est pas une maladie éteinte, et qu'elle reparaîtrait si les conditions de milieu redevenaient analogues à ce qu'elles étaient au moyen âge.

En 1710, l'ergotisme gangreneux règne dans l'Orléanais et leBlésois; en 1709 et 1716, Nicolas Langius observe l'ergotisme gangreneux à Lucerne et aux environs ; en 1709, une épidémie importante sévit en Dauphiné là même oii le feu sacré avait fait de si grands ravages quelques siècles auparavant ; je crois devoir

FEUCUTERSLEBEN. 9

insister sur cette dernière épidémie, car ses analogies avec le feu sacré sont évidentes.

Le Comte, médecin de l'abbaye de Saint-Antoine, n'hésite pas à reconnaître une manifestation du feu sacré ou feu Saint-Antoine, et il décrit ainsi qu'il suit l'épidémie de 1709 : Les malades sentent un feu dévorant au centre de la partie atteinte, qui les brûle et y cause des douleurs intolérables, tandis que l'extérieur .est plus froid que la glace.... La partie malade finit par devenir livide et sans sentiment lorsqu'on la découpe ; enfin noire et sèche comme si le feu y avait passé, et les chairs ne tombent point en pourriture. Il semble que les parties vives se séparent des mortes.

La misère était alors très-grande parmi les paysans du Daupbiné, et Le Comte attribue la maladie à la mauvaise qualité des aliments.

Un rapport de Gassoud, médecin de la même abbaye, est encore plus précis; la maladie apparut, dit-il, à la suite de la guerre et de la disette; elle s'attaquait seulement aux paysans et aux mendiants, qui avaient été forcés de se nourrir d'un pain de très-mauvaise qualité. D'après la description de Gassoud, la gangrène des extrémités était tantôt sèche, tantôt humide.

Les archives de l'abbaye Saint-Antoine contiennent, outre les mémoires précédents, une relation due à un frère religieux, le F. Bossau ; on y trouve des observations de gangrène sèche tout à fait comparables à celles données par les auteurs qui ont décrit le feu sacré, témoin les faits suivants : Une femme qu'on emmenait sur une ânesse ayant touché un buisson en passant, la jambe lui tomba sans hémorrhagie, et elle l'apporta en ses mains à l'hôpital ; chez un paysan auquel on fit l'amputation du bras, les doigts étaient si secs, qu'on les aurait rompus plutôt que de les faire plier. Bossau rapporte aussi quelques exemples de gangrène humide ; les pieds se tuméfiaient, puis on voyait s'élever sur les extrémités de petites vessies (phlyctènes) noires, rouges ou violettes; enfin, le membre devenait noir ; peut-être y avait-il là un mélange d'ergotisme gangreneux et de scorbut ; la gangrène produite par l'ergot est généralement une gangrène sèche.

Des faits qui précèdent, on peut conclure avec les auteurs de l'Académie royale de médecine, avec Fuchs, avec Haeser, que le feu sacré ou feu Saint-Antoine doit être assimilé à Vergotisme gangreneux [voy. ce mot. — Voy. aussi à un autre point de vue l'article Monojianie, p. 170). A. Laveran.

BiBLiocnAPiiiE. — hecherches sur le feu Saint-Antoine par MM. de Jussieu, Paulel, Saillant et l'abbé Tessier. In Mémoires de la Soc. Royale de Méd. 1776, p. '2G0. — Gruker. Morborum antiquitates. — Fuchs. Das heilige Feuer ini Miltelalter. In Annales de Hecker, janvier 1834, t. XXVIII. — OzANAM. Histoire des maladies épidémiques, t. II, p. 316. — Sprengel. Opuscula Acad. Lips. 1844. — Maréchal (F.). Hecherches sur les maladies endémiques et épidémiques qui ont régné à Metz et dans le pays Messin, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours. In Mémoires de la société médicale des sciences de la Moselle. — Haeser. Handbuch der historisch. geogr. Pathologie. — Merssemax. Communie, à l'Acad. royale de méd. de Belgique, 24nov. 1849. — Fallût. Union médicale, 1850, t. IV, p. 441. ■— Bacquias. Recherches sur les maladies désignées sous le nom de feu sacré. In Mémoires de la Société académique de l'Aube, 1864. — Anglada. Élude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles, 1869, p. 351. A. L.

FEU DE DErvTS. Voy. Beistitiou et Strophulus.

FEUCHTERSLEBEiv (Ernst von) . Célèbre médecin et littérateur allemand, membre de la Faculté des sciences de Vienne, naquit dans cette ville le 29 avril 1806. Il était fils d'un fonctionnaire noble du gouvernement autrichien;

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l'amour de rindépeiidance et son goût pour les sciences le détournèrent de la carrière officielle à laquelle le destinait son père, et où il eût pu espérer un brillant avenir; il fit ses études scientifiques à l'Académie équestre de Sainte- Thérèse, puis s'appliqua à la médecine à l'Université de Vienne. 11 se fit recevoir docteur en 1853, devint en 1840 secrétaire de la Société de médecine de Vienne, qui venait d'être formée, et publia de 1840 à 1844 les transactions de cette société. Il inaugura en 1844 un cours à l'Université sur les maladies mentales, dont l'étude était alors fort négligée en Autriche, et par ses efforts réussit à amener la fondation d'un nouvel asile pour les aliénés. En 1845, Feuchterslebcn fui nommé doyen de la Faculté de médecine de Vienne, et, en 1847, vice-directeuides études médicales. Lorsqu'en 1848 les troubles politiques éclatèrent en Autriche, il y prit une grande part ; c'est à ce moment qu'il refusa le portefeuille de ministre de l'instruction publique, pour n'accepter que les fonctions plus modestes de sous-secrétaire d'État; mais voyant échouer tous ses efforts pour amener des réformes utiles, condamné d'autre part au repos par le mauvais état de sa santé, il résigna ses fonctions avant la fin de l'année 1 848 et rentra dans la vie privée. Il ne put jouir longtemps du repos qu'il s'était donné et mourut à Vienne le 3 septembre 1849.

Feuchterslebcn s'est occupé avec un égal succès de médecine, de littérature et de philosophie ; son livre sur l'hygiène de l'âme a obtenu un énorme succès ; la quarantième édition en a été imprimé à Vienne en 1874. Ardent admirateur des beautés naturelles et artistiques, doué d'un goût exquis, il a exprimé ses vues et ses observations dans des poésies fort belles, dont la versiiication rappelle jusqu'à un certain point celle de Gœtbe. Nous n'avons rien à dire ici des œuvres littéraires de Feuchtersleben, qui sont très-remarquables et ont été réunies et publiées en sept volumes par le poëte Hebbel à Vienne (1851-53) ; nous citerons seulement:

I. Dissert, inaug. sistens lineanienta isagoges in doctrinam de indicationibus. Vindobonfe, 1834, gr. in-S". — II. Ueber das Hippocratlsche erste Bucli der Diât {nepî Siairtiç,]. Wieii, 1855, in-S". — III. Versuch einer PrUfung der neuesten ârtzUchen Ansiclit von der Krankheit aïs ein After-organismus, etc. In Med. Jahrh. des k. k. OEsterr. Staates. Bd. XXIII, p. 180, 1837. — IV. Die Richtungen der ietzigen Medicin. Ibid., Bd. XXXIV, p. 129, 1841. — V. Die gerichUiche Frage ûber den Irrsinn. Ibid., Bd. LI, p. 158, 1845. — VI. Ueber die Gewissheit und Wûrde der Heilkunst. Wien, 1837. — VII. Lehrbuch der ârztlichen Seelenkunde. Wien, 1845. — VIII. Zur Diâtetik der Seele. Wien, 1838, in-12; 40^ édition, ibid., 1874. — IX. Beitràge zur Literatur-, Kunst- und Lebenstheorie. Wien, 1857-41, 2 vol. gr. in-12.— X. Geist der Deutschen Klassiker, 3= édit., Wien, 1866. — XI. Gedichte. Stuttgart, 1836. [,. Hn.

FELERLEIIV (Georges-Christophe). Médecin allemand, naquit à Nuremberg, le 15 juillet 1694. Fils d'ecclésiastique, il songea tout d'abord à embrasser la carrière de son père, et dans ce but alla étudier la théologie à léna et à Altdorf. Mais à la mort de son père, il quitta la théologie pour la médecine et étudia cette dernière à Halle, sous la direction du célèbre Hoffmann. Reçu docteur en 1722, il alla exercer l'art de guérir à Nordlingen, mais l'année suivante il s'établit à Feuchtwangen, dans le pays d'Anspach, où il fut nommé médecin pensionné ; en 1730 il devint médecin à Heilbronn. Enfin, appelé cà Anspach même par le margrave, il fut admis dans le collège des médecins, établi dans cette ville, devint médecin de la cour et de la garnison, et conseiller aulique. Fcuerlein mourut le 25 mai 1756, laissant :

I. Diss. de abusione abslradionis metaphijsicœ in doctrina morum. Altdorff, 1717 in-4o II. Diss. deamore Dei puro ctperfecto. Altdorf, 1717, in-4°. — III. Diss. de situ erectoin morbis periculosis valde noxio. Halle, 1722, in-4°. — [IS . Hcilbronnisches Zeugniss^der

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