XI. Anomalies de situation du foie
Foie mobile, p. 264.
Symptômes, p. 265. — Diagnostic, p. 267. — Etiologie, p. 267. — Bibliographie, p. 268.
H. Rendu.
FOIE. Ce nom a été donné à plusieurs composés qui ont, par leur couleur, .une certaine analogie d'aspect, parfois bien lointaine, avec le foie. Le foie cV antimoine est Fo.tysulfure d'antimoine; le foie d'arsenic, l'arsénite de potasse"; le foie de soufre, le trisulfure de potassium ; le foie de soufre calcaire, le sulfure de calcium ; le foie de soufre martial, une préparation de carbonate de potasse, 50; soufre, 50 ; éthiops martial, 7, le tout fondu dans un creuset ; le foie de soufre sodique, le trisulfure de sodium impur. D.
FOi\. Mélange de plantes, la plupart appartenant à la famille des Graminées, coupées dans une prairie. Le foin a une odeur agréable, due surtout à la présence de V Anthoxanthum odoratum ou Flouve [voy. ce mot).
On donne aussi le nom de foin aux paillettes qui se trouvent sur le réceplacle de cerlaines Carduacées et particulièrement de l'Artichaut, ou encore aux tubes ou feuillets des champignons du groupe des Agarics et des Bolets. Pl.
FOi\ (Fièvre de). Voy. Asthme. ^
FOLIIA. DE CAROBBA. On emploie sous ce nom au Brésil les feuilles des Jacaranda Caroba, J. suhrhombea, J. Copaia, etc. {voy. Jacaranda).
Pl.
FOLIE. Le mot folie appartient à la langue vulgaire et a été transporté de là dans le langage médical : aussi ne faut-il pas s'étonner qu'il s'adapte assez mal aux notions plus précises et plus scientifiques que nous commençons à acquérir en pathologie mentale. Sans parler de l'extrême difficulté de tracer des limites entre l'état sain et l'état maladif, il n'est guère plus aisé de déterminer quels faits on doit classer sous le titre général de folie.
Un grand nombre de pathologistes font de ce mot un synonyme d'aliénation mentale et rangent sous cette dénomination presque tous les modes d'altéra-
tion des facultés mentales : leur développement imparfait ou nul, leur perver sien, leur abolition plus ou moins complète. D'autres auteurs, et en particulier M. Parchappe, considérant le mot aliénation mentale comme terme générique, ne désignent sous le nom de folie que les troubles psychiques développés chez des individus dont l'intelligence était relativement saine antérieurement. L'idiotisme et l'imbécillité consécutive ou démence forment, avec la folie, les trois divisions principales de l'aliénation mentale.
Cette classification est justiciable de bien des critiques. Il n'est pas besoin d'avoir fait de longues études de pathologie mentale pour sentir combien, en clinique, ces divers états sont difficiles à séparer, combien l'idiotie incomplète, partielle, est fréquemment liée à la folie, et à quel degré la démence se mêle à certaines formes de folie, à la paralysie générale notamment, où elle existe pour ainsi dire dès le début. Il n'est pas étonnant, du reste, qu'avec l'abolition incomplète ou partielle des facultés mentales coexiste fréquemment le désordre de ce qui reste encore de facultés actives.
Néanmoins et malgré ses imperfections inévitables, cette classification a le mérite de rapprocher la signification médicale du mot folie de son sens vulgaire. Dans le langage ordinaire, chacun distingue le fou de l'idiot et du vieillard tombé en enfance, et comme il est difficile de donner au mot folie un caractère vraiment scientifique, il est peut-être préférable de lui laisser celui qui a été consacré par l'usage public et de ne décrire sous ce nom que les étals pathologiques constitués essentiellement par la perturbation des facultés psychiques.
Nous adoptons d'autant plus volontiers cette terminologie que nous devons, pour éviter les redites, nous conformer au plan général établi dans l'article Aliénation.
Formes symptomatiques et espèces morbides. Classification. Les défauts du mot folie et son manque de précision se retrouvent à peu près au même degré dans la plupart des termes usités pour dénommer les différentes formes de trouble mental. C'est là un des plus grands obstacles à l'établissement d'une classification satisfaisante. Comment classer des espèces qui ne sont point suflisamment définies?
Aussi la plupart des classifications proposées par les patliologistes réunissentelles des faits disparates et d'ordre différent. Nous voyons rangés dans un même tableau des éléments symptomatiques considérés isolément et des svndronie complexes constituant de véritables maladies.
On ne peut grouper dans une même classification que des objets comparables et de nature analogue ; on peut tenter, par exemple, une classification des troubles fonctionnels ou éléments symptomatiques considérés indépendamment des syndromes auxquels ils appartiennent; on peut également tenter une classification des divers syndromes ou maladies dans lesquels se manifestent des troubles psychiques, mais on ne saurait, à moins de tout confondre, réunir dans le même tableau ces deux ordres de faits.
Jamais un botaniste n'a placé un végétal, considéré dans son ensemble, dans une classification des feuilles ou des fruits ; jamais un géomètre n'a eu la pensée de classer un solide parmi des surfaces ; c'est cependant une erreur analogue qu'ont commise les patliologistes en réunissant la manie, la mélancolie, la stupeur, etc., en un mot, les divers éléments symptomatiques, dans le même tableau que la paralysie générale, syndrome complexe qui comprend presque tous
ces divers éléments morbides. Pour sortir de ce chaos, il ne nous paraît pas possible, dans l'état actuel de la science, de procéder autrement que par un double classement : l'un exclusivement symptomatique, dans lequel les troubles fonclionnels considérés en eux-mêmes seraient groupés suivant leurs analogies et leurs différences ; l'autre, au contraire, nosologique, fondé sur les symptômes psychiques considérés dans leur ensemble, dans leur succession et dans leur association avec les signes fournis par le reste de l'organisme; enfm, dans leur liaison avec des syndromes déjà connus en pathologie ordinaire.
Ce double classement n'est pas seulement applicable à la pathologie mentale; des exemples pris à la médecine ordinaire en feront même mieux comprendre l'impoi tance et l'utilité. Pour m'éloigner le moins possible de mon sujet, je prendrai pour type l'aphasie. Au point de vue symptomatique, les faits d'aphasie forment un groupe assez nettement délimité, ils sont caractérisés par l'abolition plus ou moins complète des fonctions d'une partie déterminée de l'écorce cérébrale. Au point de vue nosologique, cette unité se dissocie complètement.
L'aphasie n'est plus qu'un symptôme se rattachant tantôt au rhumatisme par l'embolie, tantôt à la syphilis, tantôt aux traumatismes céphaliques, tantôt à d'autres syndromes que je n'ai pas à énumérer ici.
Il en est de même pour les éléments psychopathiques; la manie, par exemple, appartient tantôt à la paralysie générale, tantôt à la folie circulaire, tantôt à l'hystérie, à l'épilepsie, à l'alcoolisme, etc.
Quelquefois, il est vrai, les éléments symptomatiques se montrent isolément; il y a des cas de manie ou de mélancolie, par exemple, qu'on ne peut rattacher à aucune espèce nosologique connue. Il est rationnel de laisser dans la classification purement symptomatique ces faits obscurs dont l'isolement et l'indépendance ne sont peut-être que provisoires.
Classification symptomatique. Le point de vue nosologique n'a pu apparaître clairement qu'à une époque relativement récente et après de longues études de toutes les parties de la pathologie. Aussi les premières tentatives de classification devaient-elles nécessairement être symptomatiques.
Frappés surtout des états symptomatiques à caractères bien tranchés ou à manifestations bruyantes, les anciens nous en ont laissé d'admirables descriptions, mais, plutôt que de les rattacher à d'autres états morbides et au reste de la pathologie, ils ont cherché à les intei-préter au moyen des théories physiologiques et métaphysiques de leur temps. Ces diverses théories imposèrent ainsi leur joug à la pathologie mentale et prirent, à côté tle l'observation pure, une part importante dans la création des espèces symptomatiques admises jusqu'à nos jours.
Il serait fastidieux d'exposer ici toutes ces conceptions qui n'ont plus "^uère d'intérêt aujourd'hui. Je ne m'arrêterai point aux théories physiologiques des anciens; mais je ne puis passer entièrement sous silence les théories métaphysiques, car l'empreinte si forte dont elles ont marqué la pathologie mentale n'est pas encore effacée.
On sait que les hypothèses métaphysiques consistent à faire intervenir une cause indépendante des organes, existant tantôt en dehors de l'homme (action divine ou démoniaque), tantôt dans l'homme lui-même supposé double (corps et âme) ou triple (corps, principe vital et âme pensante). La première de ces hypothèses n'appartient plus qu'à l'histoire. Elle a disparu avec les derniers bûchers, et si on l'entend exprimer aujourd'hui, ce n'est plus guère que jjar DICT. ENC. 4: s. III. 18
la bouche de quelques aliénés qui expliquent ainsi les tourments et les hallucinaions qui les obsèdent.
Il en est autrement de la seconde hypothèse. Soutenue jusqu'à ces derniers temps par des hommes du plus grand mérite, elle est restée le fondement de la psychologie classique et est, à ce titre, acceptée en pathologie mentale. Ne voyons-nous pas encore aujourd'hui la plupart des médecins spécialistes poser en principe que la folie est essentiellement caractérisée par la perte du libre arbitre, c'est-à-dire par l'abolition d'une force dont aucun moyen scientifique d'investigation ne permet de démontrer l'existence?
La plupart des données de la psychologie ont ainsi pénétré la pathologie mentale, et les médecins psychologues ont été conduits à constituer des formes symptomatiques en rapport avec les altérations des facultés hypothétiques admises par les métaphysiciens.
Quoi de plus rationnel, en apparence, que de baser la connaissance des perturbations sur celle de l'ordre normal? Tout autres cependant ont été les procédés de l'esprit humain, et l'histoire de la médecine nous le montre clairement. Les médecins possédaient déjà de pi'écieii ses notions sur diverses maladies, alors que la physiologie n'était pas même née ; on ne peut lire aucun des auteurs anciens sans être frappé du contraste entre la vérité des observations cliniques et la grossière absurdité des théories physiologiques. Fallait-il, pour observer les malades, attendre que la physiologie (ût constituée? Bien au contraire, c'est en grande partie aux lumières fournies par la clinique que furent dues les premières acquisitions de la physiologie positive. Il est vrai qu'aujourd'hui, pour un grand nombre de cas, la connaissance de l'état normal est la clef de la pathologie. Que comprendrions-nous aux affections du cœur, comment pourrionsnous les distinguer et les classer, si nous ignorions le mécanisme de la circulation? Les rôles se sont donc intervertis. Là où nos connaissances sont le plus parfaites, la physiologie est le prélude indispensable de la pathologie, et les deux sciences tendent à se fusionner de plus en plus dans la grande unité de la science de l'homme.
La pathologie mentale est loin d'un pareil état de perfection. Cette psychologie qu'on a voulu prendre pour base vaut-elle beaucoup mieux que la physiologie de Galien? Faut-il s'étonner du peu de succès de son intrusion en pathologie mentale et du retour des bons esprits vers l'observation pure? Espe'rons plutôt que la clinique mentale fournira peu à peu les éléments d'une physiologie psychique vraiment positive.
Il faut donc provisoirement renoncer aux secours d'une psychologie insuffisante et recourir à la seule observation médicale pour avoir quelques chances de déterminer plus exactement les formes symptomatiques des maladies mentales. C'est ainsi qu'on pourra rendre plus précises, sinon remplacer, diverses dénominations qui représentent plutôt des interprétations psychologiques que des faits généraux d'observation.
Les premières formes de folie qui ont frappé les médecins de l'antiquité sont la manie et la mélancolie, qu'ils distinguèrent des délires fébriles. La manie était caractérisée par l'agitation gaie, violente ou furieuse ; la mélancolie par la tristesse, la crainte, l'angoisse et la concentration de l'esprit sur une seule pensée.
Ce dernier trait, indiqué par Arétée, a été l'origine de la distinction des délires généraux et des délires partiels. On crut avoir trouvé la caractéristique des
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deux formes principales de la folie : manie devint synonyme de délire général, mélancolie synonyme de délire partiel.
Le sens primitif des mots se trouva ainsi altéré, à tel point qu'on en vint à admettre une mélancolie gaie. La confusion était inévitable; caractériser la mélancolie par l'unité du délire, c'était chercher dans l'état de rintelligence le critérium des lésions de la sensibilité morale, et s'il est vrai que les troubles moraux sont souvent accompagnés de troubles corrélatifs de l'intelligence, il s'en faut beaucoup que cette proposition et sa réciproque soient toujours vraies.
Le mot de manie n'a pas subi de moindres vicissitudes. Laissant de côté son sens psychologique de trouble général de l'intelligence, la plupart des auteurs conservèrent ce nom à tous les cas de folie caractérisés par le désordre ou la violence des actes, et on en vint à admettre une manie raisonnante (Pinel), où il n'y avait point d'altération de l'intelligence.
La monomanie d'Esquirol, destinée à grouper les cas qui ne présentaient ni les caractères moraux de la mélancolie, ni le délire général de la manie proprement dite, ne suffit pas à dissiper la confusion.
Ce terme de monomanie réunit des faits disparates, n'ayant guère d'autre caractère commun que de ne pouvoir rentrer dans les anciens cadres de la manie et de la mélancolie; il sert à désigner tantôt les troubles partiels de l'intelligence, tantôt les altérations des autres facultés mentales, l'intelligence restant saine dans sa totalité (monomanies affective et instinctive, etc.).
On le voit par ces exemples, bien loin que nous soyons prêts à constituer une classification nosologique, nous ne sommes point arrivés à grouper les états symptomatiques en catégories satisfaisantes, et encore bien moins à les rattacher à des altérations organiques ou fonctionnelles déterminées.
Ces états symptomatiques, en effet, sont déjà complexes, constitués par les lésions coexistantes de nombreux éléments fonctionnels ; il est probable qu'il faudra pousser l'analyse plus loin pour savoir ce qu'il y a de constant dans ces phénomènes si variés et, en apparence, si insaisissables.
Des efforts ont déjà été tentés dans cette direction ; les médecins psychologues se sont occupés plus spécialement des ^troubles des divei'ses facultés de l'intelHgence. Mais leur méthode était stéiùle ; et puis, était-il rationnel de mettre au premier rang des phénomènes presque toujours secondaires ? C'est ce qu'ont bien compris les cliniciens ; Falret, Morel, Griesinger, ont attribué, au contraire, la prépondérance aux altérations de la sensibilité morale.
Les états moraux et émotifs réagissent sur l'ensemble de l'organisme ; ils constituent, pour les opérations intellectuelles, une sorte de milieu, dont l'influence peut les stimuler, les ralentir ou les dévoyer ; c'est le terrain sur lequel germent les idées délirantes.
« La lésion que l'on doit surtout étudier avec soin dans les maladies mentales, a dit Falret, c'est celle de la partie affective de notre être, la lésion des sentiments et des penchants. Nous avons accordé à cette étude une attention toute particulière. Nous avons cherché à prouver que les dispositions générales de la sensibilité morale, les impulsions, les penchants et les sentiments étaient primitivement altérés dans toutes les formes des maladies mentales ; que sur ce fonds maladif primordial germaient peu à peu les idées délirantes ou les sentiments mieux déterminés, qui devenaient alors dominants et servaient à caractériser les diverses variétés des maladies mentales. Cette altération primitive des sentiments et des penchants chez les aliénés mérite au plus haut degré de fixer
l'attention des observateurs. Elle doit servir de base à la connaissance du fond de la maladie, à la description de ces diverses formes, à leur classement, à leur pronostic et à leur traitement. En remontant ainsi, par l'étude de ces dispositions maladives de la sensibilité morale, à l'origine même des phénomènes ultérieurs qui en découlent, on pourra réellement connaître la filiation des symptômes maladifs qui se développent successivement et proviennent tous de cette source commune. Nous comprenons ainsi, pour notre part, le stade mélancolique que Guislain surtout a signalé comme constant au début de toutes les maladies mentales.... »
Éléments psijchopathiques. Nous commençons donc l'étude des éléments constitutifs des troubles psychiques par celle des altérations de la sensibilité morale.
On s'accorde généralement à classer ces altérations en deux catégories principales, sous les noms d'états d'expansion et de dépression; on établit ainsi deux genres principaux de folie : le premier, caractérisé par la disposition à la gaieté, à la satisfaction, au bonheur; le second, par la tristesse, l'anxiété, le désespoir.
Mais il est important de remarquer que ces termes d'expansion et de dépression se rapportent plutôt à l'expression extérieure, bruyante ou muette, active ou inerte, des altérations de la sensibilité morale, qu'à ces altérations ellesmêmes. Il est certain que les manifestations mimiques actives et bruyantes appartiennent le plus souvent à la gaieté et à la joie, tandis que le mutisme et l'inertie sont le propre des passions tristes. Il n'en est cependant pas toujours ainsi, et un examen superficiel des manifestations mimiques ferait souvent porter un faux jugement sur les dispositions intérieures. Certains extatiques ressemblent assez aux mélancoliques stupides, par leur aspect extérieur, et cependant quelle différence entre le bonheur céleste dont ils sont enivrés et les terreurs, les hallucinations effroyables de ces derniers ! Il semble que, dans ces deux cas opposés, l'excès du trouble cénestliétique aboutit à la même absence de manifestations externes. C'est, du reste, un fait d'observation commune que souvent les grandes douleurs, comme la joie excessive, restent muettes.
Les manifestations mimiques actives, le besoin de se mouvoir, d'agir, de parler, en un mot, d'épancher au dehors les sentiments dont l'âme est occupée, n'appartiennent pas non plus en propre aux états cénesthétiques ^ agréables. Les mélancoliques anxieux, qui gémissent sans cesse, ne peuvent rester en place, expriment à tout venant leur douleur et leur angoisse, méritent tout autant que les excités maniaques la qualification d'expansifs. Les mélancoliques agités, avec tendance aux actes violents, ressemblent extrêmement à des maniaques, quoique les troubles de leur sensibilité morale soient d'une nature toute différente. Beaucoup de malades désignés sous le nom de maniaques, les épileptiques entre autres, se rapprochent beaucoup plus des mélancoliques, par l'état de douleur morale, d'angoisse, de terreur, de désespoir, qui précèdent l'explosion de l'accès de fureur. 11 y a donc une importance capitale à distinguer, chez les aliénés, les manifestations extéineures et les dispositions psychiques internes, et à ne pas conclure trop facilement des unes aux autres.
1 Je me sers volontiers da mot créé par Reil, cénesthésie, sensibilité générale, pour désigner les états généraux de douleur ou de plaisir qui nous occupent ici. Qu'y a-t-il de commun à tous les modes de la sensibililé, si ce n'est le plaisir et la douleur? ne sont-ce pas les deux caractères vraiment généraux de la sensibilité ?
Dans certains cas même, le rapport habituel entre le sentiment et son expression mimique est altéré; il se produit une sorte d'automatisme des moyens d'expression qui semblent traduire un état moral qui n'existe nullement ; les larmes et les rires des hystériques ne correspondent point à un équivalent de joie ni de douleur ; tels sont encore, chez les mêmes hystériques, les états d'extase et.tant d'autres manifestations, dont une analyse minutieuse finit par dévoiler le caractère mensonger et théâtral.
Nous examinerons donc séparément les manifestations mimiques et les états de la sensibilité intérieure, puisque ces deux ordres de faits ne se correspondent pas toujours exactement.
Le mot d'expansion mérite d'être conservé et doit être appliqué à la mimique, au langage, à l'activité de tous les modes d'expression dont notre organisme peut disposer.
Le mot de dépression, dont on se sert habituellement pour désigner les états opposés, se rapporterait plutôt à l'ensemble des facultés intellectuelles et morales, et le mot de concentration me paraît plus propre à exprimer les états où les manifestations extérieures font défaut, quel que soit d'ailleurs l'état intérieur d'exaltation ou de dépression psychiques.
Le propre du langage mimi(jue est de manifester d'une façon involontaire et souvent inconsciente les états de l'âme. Les manifestations mimiques sont des actes qui succèdent directement à des impressions morales sans travail intellectuel intermédiaire. Ce fait physiologique s'exagère considérablement dans les états pathologiques oh la sensibilité morale exaltée restreint de plus en plus le domaine de l'intelligence. Sous l'influence de cette sensibilité morale exaltée, des actes même qui, à l'état normal, ne se produisent jamais sans le concours préalable de l'intelligence, prennent le caractère des manifestations mimiques. C'est ainsi que le langage articulé se présente avec un caractère absurde, illogique et incohérent. Les mots se présentent vraisemblablement suivant certaines affinités qui les relient aux divers états émotifs en dehors de toute espèce de liaison logique. De là la répétition fréquente de certains mots ou de certaines syllabes dépourvus de sens. Le langage se rapproche de l'interjection et du juron. A l'état physiologique même, il suffit quelquefois d'un sentiment vif pour faire prononcer des syllabes dépourvues de sens ou des mots incohérents. Je citerai encore comme exemple certains refrains de chansons populaires où des mots sans aucun lien logique ou même des syllabes dépourvues de toute signification sont cependant en rapport avec certains états de la sensibilité morale qu'ils peuvent provoquer chez les individus qui les entendent.
Sans aller jusqu'à l'incohérence, il arrive cependant que le langage cesse d'être exactement subordonné à l'intelligence. Une malade convalescente d'un accès de mélancolie me dépeignait ses souffrances dans les termes suivants : « J'étais dans un état affreux d'angoisse et d'agitation nerveuse ; je parlais constamment, et je sentais que ma parole n'était plus dirigée par ma pensée. » Cette action directe du trouble cénesthétique sur la fonction du langage se manifeste })lutot dans la parole que dans les écrits. C'est là une des causes du contraste que présentent quelquefois chez les aliénés ces deux formes du langage.
Ce qui est vrai du langage est également vrai des actes proprement dits. Les divers gestes, la marche à pas précipités, l'impossibilité de rester en place, §e rencontrent à l'état physiologique et se produisent sous l'influence des diverses passions d'une façon en quelque sorte automatique. Les maniaques brisent les
objets qui sont à leur portée, déchirent leurs vêtements, frappent les personnes qui les entourent d'une manière également automatique et sous l'influence d'une impulsion instinctive dont ils ont quelquefois conscience. Le domaine de la mimique s'agrandit étonnamment aux dépens de l'intelligence, de la réflexion et du travail logique; des actes qui, à l'état normal, ne se produiraient jamais sans un travail intellectuel préalable, deviennent de simples manifestations automatiques d'un état violent de la sensibilité intérieure. Cette sensibilité intérieure peut d'ailleurs présenter les altérations les plus diverses ; et il est facile de distinguer d'après les manifestations extérieures certains états d'exaltation, de gaieté, de joie, et d'autre part les états de mélancolie ou de tristesse profonde ; il n'en est plus de même lorsque ces passions atteignent un degré excessif.
Une maniaque que j'ai eu récemment l'occasion d'observer, et qui dans le cours de son accès avait présenté une agitation excessive avec loquacité incessante et incohérente, refus absolu des aliments liquides et solides, tendance aux actes violents, m'a déclaré pendant sa convalescence qu'elle avait gardé de son accès le souvenir d'un bonheur ineffable, tel qu'avant de l'avoir éprouvé son imagination n'aurait pu lui en fournir la moindre idée.
Bien différents sont d'autres malades, également qualifiés de maniaques. C'est sous l'influence de terreurs, d'angoisses profondes, qu'ils arrivent à l'agitation et à la violence, ils se rapprochent des mélancoliques à cet égard.
Comme je l'ai dit plus haut, il semble que les états cénesthétiques extrêmes se traduisent par des manifestations extérieures analogues.
Les états caractérisés par l'absence de manifestations extérieures actives n'en présentent pas moins une mimique muette digne de la plus grande attention. La satisfaction, la joie et le bonheur, lorsqu'ils ne sont pas excessifs, se peignent clairement sur la physionomie. On le voit plus communément encore pour la mélancolie dont la manifestation extérieure est habituellement muette et qui ne se révèle que par l'attitude du corps et l'expression du visage. Mais lorsque les états émotifs deviennent extrêmes, lorsque la joie touche à l'extase, lorsque le désespoir aboutit à la stupeur, l'expression extérieure devient analogue comme il arrive pour les états expansifs.
Lésions de la sensibilité morale. Nous avons divisé les aliénés en deux catégories au point de vue de leurs manifestations mimiques externes. On divise également les aliénés en ^eux groupes principaux suivant l'état de leur sensibilité morale : les uns, gais, satisfaits, optimistes ; les autres, tristes, en proie . au découragement, à la frayeur et au désespoir ; chez les uns comme chez les autres il peut y avoir expansion ou concentration. De sorte que, si l'on considère en même temps l'état de la sensibilité morale et les manifestations externes, on peut répartir les diverses formes symptomatiques de la folie en quatre catégories principales :
1"^ Etats mélancoliques avec expansion (mélancolie gémissante, mélancolie agitée, avec tendance aux actes violents) ;
2° États mélancoliques avec concentration (mélancolie simple, mélancolie stupide) ;
3° Etats de satisfaction avec expansion (excitation maniaque, manie) ; A° États de satisfaction avec concentration (satisfaction simple, extase). L'extase correspond ainsi à la stupeur, et l'analogie de ces états extrêmes se manifeste par les accidents cataleptiques qui les compliquent assez souvent
l'un et l'autre. J'ai déjà fait remarquer la même analogie entre la manie et la mélancolie a-vec tendance aux actes violents. J'ajoute que le délire aigu se développe également sur le fonds de la mélancolie agitée et de la manie aiguë.
Le tableau suivant représente le classement de ces divers états psychopathiques d'après les principes que je viens d'indiquer :
États cénesthétiques États céneslhétiques
(iouloureus, agréables.
Expansion.
Concentration.
Mélancolie anxieuse. jlélancolie simple. Satisfaction simple. Excitation maniaque.
Mélancolie agitée. Stupeur. Extase. Manie
.\Lcidents cataleptiques. :
Délire aigu.
Mais à côté de ces formes relativement simples de troubles cénesthétiques on rencontre un grand nombre de cas complexes dans lesquels la satisfaction se mélange à l'anxiété, les sentiments d'orgueil à l'humiliation et à la crainte. C'est ce qu'on observe notamment chez les malades atteints de délire de persécution chronique et mégalomanes. Bien différents des mélancoliques simples pour qui tout est douleur, et des paralytiques généraux dont la satisfaction niaise n'est obscurcie par aucune ombre, il y a chez eux un mélange de joie et de douleur, le sentiment d'ime lutte dont le succès n'est point désespéré, qui se traduisent par une attitude ironique pleine de finesse et de réticences.
C'est à ces états mixtes qu'on pourrait à la rigueur appliquer, en restreignant son sens usuel, la dénomination de mélancolie partielle. On désigne communément ainsi, depuis que M. Baillarger a montré que chez un grand nombre de mélancoliques il y a trouble général de l'intelligence, le cas de mélancolie avec délire partiel, trouble partiel de l'intelligence. L'épithète partiel me semble assez mal appliqué dans ces cas à l'état mélancolique, à la lésion de la sensibilité morale, qui, même lorsqu'il y a lésion partielle de l'intelligence, est un trouble psychique général, comme l'a démontré Falret dans la célèbre discussion sur les monomanies.
Il est difficile, en effet, de concevoir une tristesse partielle, une gaieté partielle, une fureur partielle ; ces états émotifs peuvent être passagers, intermittents, ils peuvent alterner très-rapidement, mais lorsqu'ils existent, ils occupent l'àme humaine tout entière, réagissent sur les divers appareils viscéraux, et même sur tout l'organisme. 11 semble qu'ils soient en rapport avec des modalités fonctionnelles d'une portion étendue des centres nerveux, plutôt qu'avec une localisation étroite ; on les voit alterner, se succéder comme des états complémentaires, comme à l'état physiologique se succèdent la veille et le sommeil, l'appétence et le dégoût, l'activité, la fatigue et le repos de divers organes. C'est surtout dans la folie circulaire et dans certaines formes de la paralysie générale qu'on voit les mêmes malades parcourir toute la gamme de ces divers états cénesthétiques et sans que jamais, chez ces derniers malades, on ait pu établir le moindre rapport entre le siège des lésions constatées à
l'autopsie et les états de dépression ou d'excitation. Il est vrai que cette étude des rapports des symptômes psychiques et des lésions dans la paralysie générale n'es t pas même ébauchée, et notre ignorance actuelle doit nous rendre circonspects dans nos affirmations.
A côté de ces altérations générales de la sensibilité morale, il faut noter les modifications des affections et des sentiments. C'est, en effet, le trouble psychique qui succède immédiatement aux altérations générales de la sensibilité. Les troubles intellectuels ne viennent que plus tard. Un grand nombre d'aliénés ont conscience de cette altération de leurs sentiments ; ils se plaignent de n'avoir plus de cœur, de ne plus rien aimer de ce qui leur était cher.
L'excès de la douleur, comme l'excès du plaisir, en fixant incessamment l'attention sur le moi sentant, concentre l'homme en lui-même et empêche ce détachement, cet oubli de soi, sans lesquels il ne peut y avoir ni sentiments désintéressés, ni actions généreuses. La sensibilité exagérée rapporte tout à elle-même, a dit Griesinger. De là vient l'égoïsme de l'aliéné, sa sécheresse de cœur, son insociabilité et son isolement ; de là vient son abaissement moral, si justement signalé par M. le professeur Lasègue.
11 ne faut pas, à cet égard, s'en laisser imposer par l'affectuosité banale et par la générosité désordonnée des excités maniaques et des paralytiques au début. S'ils donnent, c'est qu'il ne leur en coûte rien; s'ils veulent faire le bonheur du genre humain, guérir les malades ou ressusciter les morts, c'est pour faire éclater leur toute-puissance ; mais on ne doit leur demander ni dévouement ni sacrifice; au contraire, il faut s'attendre de leur part à toutes les ruses et à toutes les violences pour satisfaire leurs intérêts personnels.
Même dans les passions de l'amour et dans les sentiments religieux, l'aHéné reste ordinairement égoïste (J. Falret) ; il est en proie à des préoccupations toutes personnelles de damnation, et croit qu'il a été choisi par Dieu pour remplir une mission divine ; il prétend qu'il est aimé d'une personne de famille royale, etc.
Cette altération des sentiments affectifs, cet abaissement moral, qui caractérisent le début des affections mentales et la folie confirmée, ne doivent pas être confondus avec l'imperfection ou l'absence de ces mêmes sentiments qu'on observe chez certains individus atteints de folie raisonnante et appartenant à la catégorie des héréditaires dégénérés de Morel. Ces individus, comme l'a fait remarquer M. J. Falret, sont des êtres incomplètement développés au point de vue moral et souvent aussi au point de vue intellectuel ; ils présentent quelques facultés brillantes qui en imposent au jugement superficiel du public, mais pour le médecin, ce sont des idiots partiels, et leur histoire ne doit pas être détachée de la description de l'imbécillité et de l'idiotie. La même observation doit être faite pour les périodes raisonnantes de la démence au début ; il y a dans ces cas une démence partielle analogue à l'idiotie partielle des raisonnants liéréditaires.
Les altérations de la sensibilité morale se produisent habituellement d'une manière lente et progressive, et c'est après un long espace de temps qu'on voit apparaître le délire et les caractères de la folie confirmée. Il y a cependant des cas nombreux où les choses se passent tout autrement. Dans les accès de fohe intermittente, dans la folie circulaire, on voit le trouble cénesthétique s'établir avec une brusquerie extrême; il en est de même chez ks malades dits émotifs, où des états d'angoisse, de .crainte, de terreur, se produisent soudainement sous l'influence de certaines causes extérieures, et peuvent être l'occasion du déve-
loppement presque instantané de certaines idées délirantes ; il semble qne dans ces cas l'évolution vésanique, sans être foncièrement modifiée quant à la succession des phénomènes, présente une rapidité tout à fait insolite.
Lésions de V intelligence . La partie intellectuelle de notre être n'entre guère en activité, à moins d'être sollicitée par un besoin, un désir, une passion, en un mot, par un état affectif. Cette proposition, vraie pour les événements ordinaires et normaux de la vie psychique, l'est peut-être encore plus pour les grands efforts de l'intelligence; les créations originales, les découvertes dans les sciences et l'industrie, les productions littéraires et artistiques, ne naissent généralement que dans une intelligence vivement stimulée par des émotions profondes. Après un long travail d'incubation, l'idée apparaît d'une manière brusque, comme un trait de lumière.
Les procédés du développement des idées délirantes se rapprochent beaucoup, dans certains cas, de ce qui a lieu à l'état normal.
La création de l'idée délirante est en effet une sorte de découverte, s'il est permis d'appliquer ce mot à autre chose qu'à la vérité ; c'est au moins l'enfantement d'une théorie qui satisfait l'enlendement, et paraît résoudre les problèmes qui sont posés par l'état de la sensibilité morale.
Il ne faudrait pas croire cependant que l'intelligence ne soit jamais affectée que secondairement ; les facultés intellectuelles peuvent être surexcitées, diminuées, abolies ou troublées au même titre que les facultés morales; elles peuvent même être atteintes primitivement, dans les cas où^l'affection cérébrale porte sur les régions plus spécialement en rapport avec l'intelligence (paralysie générale et aftections cérébrales diverses).
De là une distinction importante entre les aliénés dont l'intelligence est restée relativement saine et dont le délire, suivant l'expression de M. Lasègue, a évolué, d'une manière en quelque sorte psychologique, et ceux chez lesquels les facultés intellectuelles sont radicalement atteintes, chez lesquels les notions psychiques fondamentales relatives au temps et à l'espace sont altérées, chez lesquels les idées s'associent d'une manière illogique et incohérente.
Je reviendrai sur cette distinction, mais je vais d'abord examiner les troubles de l'intelligence qui sont directement en rapport avec les divers états cénesthétiques indiqués dans le chapitre précédent.
L'intelligence, je l'ai dit plus haut, n'entre guère en activité que sous l'influence d'un sentiment, d'un état émotif; mais lorsque cet état émotif devient suffisamment intense il manifeste de plus son action sur l'intelligence en commandant certaines manières de voir, certaines idées ; de là les changements d'opinion qui s'observent à la suite d'émotions vives, de fortes impressions morales, de maladies ; le côté personnel des opinions humaines dépend surtout de ces états de la sensibilité morale, et on peut poser en principe que le degré de subjectivité des conceptions intellectuelles est proportionnel à Vintensité des états passionnels ou émotifs qui existent au moment oîi elles se forment.
L'excès de subjectivité est la caractéristique des opinions délirantes des aliénés, et cet excès de subjectivité est justement en rapport avec l'exagération des états cénesthétiques qui marque le début des affections mentales ; c'est après l'action plus ou moins prolongée de ce trouble cénesthétique que le malade arrive à enfanter son délire.
Mais à côté de ces cas où les états cénesthétiques stimulent l'activité intellectuelle, il en est d'autres où celle-ci est au contraire comme paralysée sans qu'on
puisse aisément reconnaître en quoi ils diffèrent foncièrement des premiers. Tels sont beaucoup de mélancoliques, absorbés plutôt qu'attentifs, comme l'a justement observé Falret père ; qui sentent plus qu'ils ne pensent (Esquirol). Il en est de même enfin des cas ou le trouble cénesthétique est extrême ; le rôle de l'intelligence se ti'ouve en quelque sorte annihilé, l'excès du trouble intérieur se répand de suite en manifestations externes, automatiques et multiples, langage incohérent, actes bizarres, désordonnés et violents, etc., ou, au contraire, se traduisant par une mimique muette, aboutit à la stupidité vraie dans laquelle il y a à la fois inertie de tous les moyens d'expression et inertie de l'intelligence.
11 faut donc que le trouble de la sensibilité morale ne dépasse pas un certain degré pour que l'activité de l'intelligence soit augmentée ; c'est ce qu'on observe dans les états d'excitation maniaque modérée où la loquacité est intarissable, où les idées se présentent en foule, où les .traits d'esprit, les plaisanteries, semblent couler de source, où les souvenirs acquièrent une précision extraordinaire.
Pour être moins apparente, l'activité intellectuelle ii'existe pas moins chez certains mélancoliques dont la méditation concentrée aboutit, comme je l'ai dit plus haut, à l'enfantement d'un délire plus ou moins compliqué. Mais c'est surtout dans les états cénesthétiques mixtes propres aux persécutés qu'on voit l'intelligence créer les conceptions délirantes les plus extraordinaires et les plus complexes.
Il serait oiseux de chercher à passer en revue toutes les idées délirantes qu'on peut rencontrer chez les aliénés, le nombre en est infini, mais il en est tout autrement, si on les répartit en catégories, et la classification des idées délirantes, quelque difficile qu'elle soit dans l'état actuel de la science, ne nous paraît pas un problême insoluble.
Sous l'influence des états douloureux de la sensibilité morale les sentiments affectifs s'altèrent, l'intelligence ne peut plus s'appliquer aux occupations habituelles, et les malades qui ont conscience de ce trouble général sont portés à se considérer comme indignes, incapables. Ne trouvant aucune satisfaction ni en eux-mêmes ni en dehors d'eux, ils tombent dans le désespoir, le tœdium vitœ. Ils attachent une importance exagérée à certains faits réels dont ils ont gardé le souvenir pénible, ou ils interprètent dans les mêmes dispositions d'esprit un événement fortuit qu'ils jugent devoir motiver pour eux une accusation et une condamnation. Souvent ainsi il y a un point de départ réel dans les délires mélancoliques, avec idées de culpabilité, d'indignité, de ruine, de damnation, et tendance au suicide.
Tel est, en général, le cercle assez restreint des idées délirantes qui s'observent dans la mélancolie simple.
Lorsqu'à l'état mélancolique viennent s'ajouter des troubles sensoriels, un nouvel aliment est fourni à l'intelligence soit par diverses sensations viscérales (hypochondrie), soit par des hallucinations des divers sens. Ces sensations maladives et ces hallucinations peuvent-elles être primitives ou bien n'apparaissentelles jamais que secondairement après les lésions de la sensibilité morale et même de l'intelligence?
Je ne veux point aborder cette question obscure; quoi qu'il en soit, lorsqu'elles existent, elles fournissent un aliment considérable au délire ; c'est dans ces cas qu'appai^aissent les conceptions variées des hypochondriaques et des
persécutés, les idées de possession démoniaque, d'animaux vivants renfermés dans les viscères abdominaux, de fluides, d'électricité, de magnétisme, de poudres vénéneuses, etc., etc.
Les troubles intellectuels de cette espèce forment une catégorie assez nette, à cause de leur caractère doublement subjectif : par le substratum ballucmatoire et par l'interprétation délirante. Ils présentent encore ceci de particulier que, trouvant toujours de nouveaux aliments dans les hallucinations des divers sens, il se compliquent de plus en plus. Les malades, confinés dans la vie intérieure, finissent par se servir d'un langage particulier indéchiffrable pour qui n'a pas assisté à la lente évolution de leur délire, langage rempli d'expressions bizarres et même de mots dépourvus de sens.
Mais, pour que cette évolution se produise, il faut que les hallucinations ne soient pas simplement un épiphénomène surajouté au trouble moral et intellectuel, qu'elles ne soient pas seulement confirmatives d'un état mental préexistant, comme cela arrive dans les cas de mélancolie simple ; il est nécessaire qu'elles apparaissent d'une façon automatique et indépendante dans une certaine mesure ; c'est à cette condition que naissent les idées de possession démoniaque, que le sentiment de la personnalité s'altère, les hallucinations de l'ouïe représentant un automatisme mental qui empiète de plus en plus sur le domaine de l'ancien moi.
Sous l'influence d'un état cénesthétique directement opposé à celui qui engendre les délires de nature triste, naissent les idées de satisfaction et de grandeur. Les malades expriment un sentiment de bien-être extraordinaire ; ils prétendent jouir d'une santé parfaite, ils sont fiers de leur force et de leur beauté physiques, leur intelligence est supérieure, ils sont des hommes de génie, tout leur est facile, la' fortune, les honneurs ne peuvent leur manquer, ils ont tout ce qu'un homme peut désirer; leur puissance même dépasse les limites de la nature humaine, ils peuvent faire des miracles, ils sont des dieux. Le monde extérieur se transforme également, le genre humain tout entier est appelé à partager leur bonheur.
Le délire s'étend ainsi à tout ce qui les entoure. De même, on voit les mélancoliques avec idées de ruine et de culpabilité étendre leurs craintes à leurs parents, à leurs amis, à tout ce qui les entoure, annoncer la fin du monde et le jugement dernier.
La mégalomanie des persécutés chroniques repose habituellement, comme je l'ai dit plus haut, sur un état cénesthétique mixte, et s'allie avec des conceptions de nature triste. Elle diffère notablement de la satisfaction sans mélange des paralytiques et des circulaires. Des états mixtes se rencontrent cependant aussi dans la paralysie générale oij, tout en gardant la forme spéciale du délire ambitieux, les conceptions peuvent être de nature triste ; les malades prétendent qu'on leur a volé des millions, qu'ils ont été attaqués et tués par des géants d'une taille et d'une force colossales, qu'ils ont dans le corps des millions d'animaux qui les rongent, etc.
Une distinction importante mise en lumière surtout par M. J. Falret doit être établie entre les conceptions ambitieuses des paralytiques, multiples, mobiles et contradictoires, et le délire systématique des mégalomaniaques. Cette différence tient surtout à l'affliiblissement considérable de l'intelligence des paralytiques. Ils ne peuvent ni coordonner leurs conceptions présentes, ni les rattacher logiquement à leurs conceptions passées.
Je reviendrai sur ce point en parlant de l'incohérence des idées et du langage chez les aliénés.
Les indications succinctes que nous Amenons de donner sur les idées délirantes, tristes ou gaies, qu'engendrent les divers troubles de la sensibilité morale, sur les états de dépression ou d'exaltation du moi, nous conduisent directement à parler des altérations de la personnalité.
Le sentiment de l'identité personnelle résulte principalement de la notion de continuité, et cette notion de continuité est fortement ébranlée par la transformation profonde que la maladie imprime à l'état moral, aux sentiments et aux pensées. 11 peut arriver ainsi que le complexus d'idées maladives qui constitue le nouveau moi se rattache moins aisément à l'ancien moi qu'à telle ou telle autre personnalité réelle ou imaginaire, restée gravée dans la mémoire.
Un mélancolique obsédé par des idées de culpabilité et de damnation en vient à croire qu'il est l'Antéchrist, qu'il est le diable. Un mégalomane arrivera, par un procédé analogue, à penser qu'il est un grand personnage, qu'il a une origine illustre, que sa famille n'est pas celle qu'on lui attribue, etc. Il croira qu'il est Jésus-Christ, Charlemagne ou Napoléon, qu'il est roi, empereur, Dieu.
Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'en même temps que leur personnalité se transforme la plupart des aliénés font subir une transformation adéquate aux personnes qui les entourent.
Ces altérations de la personnalité sont en rapport direct avec le trouble cénesthétique et le délire préexistants. Il n'en est pas tout à fait de même dans les cas oij les hallucinations fournissent un contingent important à l'évolution du trouble mental.
L'halhicination vraie (je ne parle pas des sensations subjectives simples) dérive d'un automatisme intellectuel et entraîne, à son tour, le dialogue intérieur et le dédoublement de la personnalité qu'on rencontre si souvent dans l'aliénation chronique. Il semble, chez certains individus, que l'ancien moi soit constamment en butte aux empiétements de cette activité cérébrale indépendante qui tend sans cesse à se substituer à lui. Les malades se plaignent qu'on en veut à leur personnalité, qu'on veut les changer, leur ravir leur nom, etc.
Ce dédoublement de la personnalité prend fréquemment une forme manichéique. C'est l'esprit du bien et l'esprit du mal qui sont en lutte. Dans des périodes très-avancées de la maladie, il arrive quelquefois, par les progrès de l'automatisme, que, le moi étant réduit à une entière passivité, la lutte entre le bien et le mal (voix bonnes et mauvaises conseillères) continue néanmoins: l'activité psychique se trouve aloi"s fragmentée en trois parties.
De plus, de nouvelles conceptions sont à chaque instant suggérées par l'imprévu de l'automatisme hallucinatoire. De là, l'étonnante complexité des déhres qui se produisent dans ces conditions. Les malades imaginent et s'attribuent les biographies les plus singulières et finissent (généralement lorsque les idées de grandeur ont pris le dessus sur les idées de persécution) par renoncer à leur personnalité ancienne.
A côté de ces changements de la personnalité, on rencontre fréquemment chez les aliénés diverses autres lésions du sens intime. Dans certaines formes de folie, le plus souvent dans la paralysie générale, il n'est pas rare que la conscience du moi soit profondément altérée ; certains malades prétendent qu'ils sont morts; d'autres ne parlent plus d'eux-mêmes qu'à la troisième personne et comme d'une chose inanimée.
Le sens intime est donc sujet aux illusions et aux hallucinations ; tantôt le moi semble aboli, tantôt il est dédoublé, tantôt il est altéré dans sa continuité. L'argument sur lequel Berkeley appuyait sa réfutation du matérialisme pourrait être reproduit sous une forme analogue contre le spiritualisme, puisque le sens intime n'est pas moins que nos sens externes sujet à l'illusion et à l'erreur.
Il faut rapprocher de ces altciations du sens intime les délires hypochondriaques des malades qui prétendent n'avoir plus de bouche, ni d'estomac, ni de cerveau ; les idées de transformation de certaines parties du corps ou du corps tout entier en substances diverses, les idées de grossissement ou de diminution de volume, d'augmentation ou de diminution de poids du corps, etc. Ces délires paraissent liés à des altérations des sensations internes dont l'ensemble contribue à constituer à l'état normal la notion du moi. Les mêmes paralytiques qui disent n'avoir plus de gosier, plus d'intestins, être bouchés, finissent par déclarer qu'ils sont morts, et cette dernière conception paraît de même nature que leur délire hypocliondriaque, elle en est le plus haut degré.
Chez d'autres malades, il semble qu'il y ait une sorte d'hyperesthésie du sens intime; certains phénomènes psychiques normalement inconscients se trouvent alors perçus au même titre que le sont, à l'état maladif, divers phénomènes viscéraux, tels que les battements cardiaques, le travail de la digestion, etc.
Il est fréquent d'entendre ces malades parler de la sensation qu'ils éprouvent, d'idées qui leur sont suggérées ou retirées avant même d'être nées; on devine leurs pensées, on les leur vole, avant qu'elles soient formées; il semble qu'ils assistent à ce travail obscur qui prépare et précède l'éclosion des pensées. Dans l'impossibilité où ils sont d'exprimer des sensations qui n'ont point d'analogue à l'état physiologique, quelques-uns de ces malades se servent d'expressions singulières, ils parlent du sens de la pensée comme d'un sixième sens.
Un fait assez important à noter, c'est que ces malades perdent le sentiment de la liberté morale; ils déclarent qu'ils ont perdu la liberté intérieure de leurs pensées et gémissent de cette servitude de leur âme. C'est qu'en effet le sentiment du libre arbitre paraît résulter surtout de l'ignorance où nous sommes des phénomènes psychiques inconscients qui précèdent et commandent nos pensées et nos déterminations.
Dans la chaîne que constitue la succession des actes psychiques, quelques anneaux seulement sont aperçus par la conscience ; nous les croyons indépendants, nous croyons qu'ils forment le commencement de la chaîne, le premier acte psychique conscient nous semble une cause première, parce que nous ne voyons pas les chaînons antécédents auxquels ils sont liés et qui restent plongés dans les ténèbres de l'inconscient.
Aussi, chez les malades dont j'ai parlé tout à l'heure, le sentiment de l'indépendance des actes psychiques s'altère à mesure que la conscience pénètre plus profondément dans les racines de la pensée.
Les sensations maladives que fournit le sens intime engendrent à leur tour des conceptions doublement délirantes : elles-mêmes sont anomales, et l'intelligence qui les apprécie n'est pas moins altérée. Ce sont des ennemis, des persécuteurs, que les malades accusent de leur ravir leurs pensées ou de leur en suggérer de nouvelles, comme ils les accusent des diverses hallucinations qui les obsèdent.
Lors même que le sens intime ne présente aucune des altérations mentionnées précédemment, il est rare que les malades n'aient pas une incon-
science complète de leur état maladif, et ne prétendent pas être parfaitement sains d'esprit. Ce fait a même été considéré comme caractéristique de l'aliénation mentale. Il y a cependant un nombre assez considérable d'aliénés qui, au moins à certaines périodes de la maladie, ont conscience de l'altération de leurs facultés mentales (J. Falret, Soc. méd.-psych., 1866 ; Discussion à la Soc. méd.-psych., 1869-70).
On peut admettre comme règle générale que la conscience du caractère maladif du trouble mental appartient surtout aux aliénés atteints de mélancolie, chez lesquels la maladie se manifeste par des sensations incommodes, pénibles ou douloureuses.
Dans la période mélancolique initiale, un assez grand nombre de malades ont conscience de l'invasion du trouble mental. On observe aussi le même fait avant les accès des formes intermittentes, surtout lorsque les malades ont eu des accès antérieurs. Beaucoup de ces malades se rendent un compte assez exact de ce qui va leur arriver et demandent quelquefois eux-mêmes leur placement dans un établissement spécial. Il en est aussi de même dans certains cas pour les courts accès de fureur maniaque qui appartiennent le plus souvent à l'épilepsie. Dans la période mélancolique initiale de la paralysie générale, quelques malades paraissent juger assez exactement leur situation ; ils ont conscience du trouble commençant de leurs facultés, de leur inaptitude au travail, de l'affaiblissement de leur mémoire, de l'embarras de leur prononciation, ils expriment la crainte de devenir fous; il y en a qui répètent sans cesse qu'ils se ramollissent, qu'ils sont perdus. Cette conscience plus ou moins confuse de leur état maladif disparaît totalement dès que la phase ordinaire d'excitation maniaque vient remplacer la mélancolie du début. Les malades déclarent alors qu'ils sont guéris, ils s'irritent, si on les considère comme malades, et déclarent qu'ils ne se sont jamais aussi bien portés.
On conçoit aisément que les excités maniaques qui éprouvent un sentiment de bien-être général, de force physique et morale, qui se sentent comme rajeunis par l'activité des fonctions organiques et par la nouvelle vigueur de tous leurs appétits, ne puissent manquer d'être dupes d'un semblable état. Leur famille partage les mêmes illusions tant que des troubles intellectuels graves ne se sont pas produits.
Il est impossible, en effet, de se juger malade, à moins d'éprouver un malaise quelconque, à moins d'être affecté péniblement, soit par des sensations douloureuses, soit par l'affaiblissement, le désordre ou la perte de quelque faculté physique ou morale.
Mais il ne faut pas seulement que les malades sentent que leur santé est altérée, il faut que leur intelligence ait conservé assez de lucidité pour juger sainement de la nature du trouble maladif. Beaucoup d'individus, tout en admettant qu'ils sont malades, attribuent l'altération de leur santé à des causes chimériques, suivant la nature de leur délire hypochondriaque ou de persécution. Dans les cas de folie avec conscience, le trouble pathologique existe plutôt dans les sentiments et dans les actes que dans l'intelligence proprement dite. Les désordres intellectuels qui se manifestent dans quelques cas sont très-limités et se bornent à des idées isolées, généralement liées à un état émotif et qui se présentent avec une obsession fatigante.
M. Billod a rapporté des exemples curieux de ce genre. Ce sont des idées que les malades reconnaissent fausses, mais dont ils ne peuvent se débarrasser, des
craintes auxquelles ils ne peuvent se soustraire, des impulsions qu'ils déplorent, mais qu'ils ne peuvent maîtriser.
En général, comme l'a dit M. J. Falret (hypochondrie morale avec conscience de son état, Soc. 7néd.-psych., 1866), le trouble mental repose sur le fond commun de la mélancolie.
Exceptionnellement quelques maniaques, au milieu de leur agitation et de leur loquacité désordonnée, déclarent qu'ils sont fous. Mais le trouble de leur intelligence est trop grand pour qu'on puisse admettre qu'ils aient réellement conscience de leur état.
Les diverses lésions intellectuelles, les diverses idées délirantes que nous venons de passer en revue sont compatibles avec un degré quelquefois très-considérable de lucidité. Les malades tiennent des discours raisonnables, dissimulent leurs idées délirantes, ou bien, lorsqu'ils consentent à les communiquer, leur donnent une apparence de logique et sont prêts à les justifier par de longues argumentations.
Les facultés intellectuelles ne sont donc pas atteintes dans leur totalité, il y a, suivant les expressions usitées, délire partiel, lésion partielle de l'intelligence ou monomanie.
Il ne faudrait pas croire cependant que des idées délirantes pussent rester absolument isolées dans une intelligence saine d'ailleurs. D'après Falret, il n'y a pas de délire qui ne suppose une altération générale de l'intelligence. Cette opinion est justifiée par le mode de genèse des idées délirantes : c'est d'abord une exaltation maladive de la sensibilité morale, puis un travail de l'ensemble des facultés intellectuelles aboutissant à la production du délire. Ce n'est point telle ou telle faculté de l'intelligence qui est lésée dans les cas qualifiés de délire partiel, c'est l'intelligence tout entière anormalement stimulée qui finit par concevoir une idée délirante. L'unicité du délire ne doit pas faire croire à une lésion partielle, car l'ensemble des facultés est nécessaire pour la moindre conception intellectuelle. Est-il besoin d'ajouter que l'altération grave d'une des facultés de l'intelligence entraînerait un délire général?
Il faut distinguer dans l'intelligence, d'une part, les diverses facultés ou fonctions de l'entendement, et d'autre part, les résultats acquis, les connaissances, les opinions, etc. Si au lieu de considérer les facultés on examine l'ensemble des connaissances et des opinions, on peut admettre qu'il y a désordre partiel lorsque quelque idée délirante s'est produite sous l'influence d'un processus pathologique.
Même à ce point de vue, la lésion reste rarement isolée; en effet, les conceptions maladives réagissent sur les notions antérieurement acquises et indirectement sur les facultés de l'entendement. La tendance à la coordination logique et à l'unité qui est inhérente à notre nature intellectuelle fait dévier les diverses conceptions dans le sens de la conviction la plus forte, dans le sens du délire chez les aliénés. C'est là la systématisation des idées délirantes, mais il ne peut y avoir de systématisation logique parfaite, surtout lorsque les hallucinations fournissent constamment de nouvelles conceptions difficilement assimilables aux convictions antérieures.
Au contraire, la coexistence permanente de convictions incompatibles finit par amener la déchéance des facultés logiques et l'abaissement intellectuel. Cette dégradation de l'intelligence vient ainsi s'ajouter à l'abaissement moral que nous avons déjà signalé chez l'aliéné. Confiné dans sa rêverie égoïste, l'aliéné s'isole
de plus en plus du monde réel; il n'a plus ni les soucis, ni les préoccupations ni les affections de l'homme sain d'esprit ; aussi, même en dehors de ses idées délii'antes, se distingue-l-il par une foule de lacunes, d'omissions, en un mot, de caractères négatifs (Falrei).
Les conceptions des délirants partiels considérées en elles-mêmes se rapprochent à certains égards des erreurs de l'homme sain, et l'on conçoit que Leuret ait pu soutenir qu'elles étaient de même nature. Elles en diffèrent surtout par leur énormité, par leur absurdité choquante pour le sens commun, par leur incompatibilité avec les opinions du commun des hommes, et enfin par leur apparition, leur évolution et leur succession suivant un ordre déterminé par la maladie qui leur a donné naissance. Mais le mécanisme de la production des idées délirantes ne diffère pas foncièrement du mode habituel de formation des opinions erronées.
Dans ces deux cas la conviction pénètre, non par l'entendement, mais par le sentiment. « Il y a deux entrées, à dit Pascal dans son admirable fragment sur l'art de persuader, par où les opinions sont reçues dans l'àme, qui sont ses deux principales puissances, l'entendement et la volonté (l'esprit et le cœur). La plus naturelle est celle de rentendcment, car on ne devrait jamais consentir qu'aux vérités démontrées, mais la plus ordinaire est celle de la volonté, car tout ce qu'il y a d'hommes sont presque toujours emportés à croire non par la preuve, mais par l'agrément. »
L'existence de convictions erronées, d'idées délirantes, est donc la marque de la prépondérance du sentiment et de la faiblesse relative de l'intelhgence. Cet affaiblissement relatif est général chez les aliénés. Il est démontré par la coexistence chez le même individu de convictions logiquement incompatibles. Là où il pai-aît le moindre, dans les délires partiels, il s'en faut de beaucoup, comme l'a remarqué Falret, que l'aliéné motive convenablement son délire, qu'il déduise logiquement toutes les conséquences de ses prémisses ; il y a une foule de lacunes, d'inconséquences, de contradictions qui révolteraient un homme sain
d'esprit.
Il ne faut point s'en laisser imposer par la facilité d'élocution, par les traits d'esprit, par la précision des souvenirs de certains aliénés. Un examen attenlit démontre que chez eux les facultés logiques sont plus ou moins gravement atteintes.
Théoriquement, on ne peut donc établir de séparation absolue entre les aliénés incohérents et les délirants partiels. Il y a seulement une différence de degré dans l'affaiblissement intellectuel et dans le défaut de cohérence logique. C'est ce qui apparaît clairement dans les paroxysmes des délires partiels : il suffit d'un degré d'excitation de plus pour que le délire semble devenir o-énéral.
Mais il faut distinguer les cas où l'intelligence est directement atteinte, affaiblie radicalement, de ceux où il y a plutôt oppression des facultés intellectuelles par l'exaltation de la sensibilité morale des sentiments et des penchants. C'est particulièrement dans ce dernier cas que le délire peut être partiel. M. le docteur Delasiauve a justement remarqué que les délires partiels correspondaient à des altérations de la partie morale de notre être, tandis que les lésions graves des facultés intellectuelles devaient entraîner un délire général. « Si, dit cet auteur, la lésion porte sur l'intelligence, sapant ainsi la base du raisonnement,, l'irrégularité fonctionnelle se trahira d'une manière incessante, à propos de tous
les sentiments et de tous les sujets ; le délire sera nécessairement général, faute d'enchaînement dans les idées. Si, au contraire, l'altération réside dans une ou plusieurs des autres facultés, l'acte logique pourra s'accomplir, l'attention se fixer, le jugement se faire, le raisonnement s'opérer, les déterminations volontaires avoir lieu, un langage coordonné s'ensuivre. Seulement alors, comme dans une passion surexcitée, on verra se former des appréciations vicieuses, s'enraciner des convictions fausses, des croyances ridicules, des appréhensions chimériques; surgir dos impulsions irrésistibles, s'accomplir des actes bizarres, insensés, funestes : le malade exlravaguera, tout en conservant le pouvoir de raisonner. Le délire cnfm devra être plus ou moins circonscrit, partiel, se renfermer, en un mot, dans le cercle des impressions et des idées afférentes au sentiment affecté. »
L'incohérence peut dans certains cas être plus apparente que réelle, c'est-àdire exister plutôt dans le langage que dans les idées. Falret a observé que chez les maniaques il y avait souvent une certaine suite dans les idées et que le langage était plutôt elliptique qu'incohérent. Il peut arriver aussi que, violemment sollicité par l'état de la sensibilité monde, l'organe du langage fonctionne sans participation suffisante de l'intelligence, suivant le mécanisme que j'ai indiqué précédemment.
La remarque de Falret est surtout vraie pour les aliénés chroniques, à délire systématisé très-ancien, dont le langage plein de sous-entendus, d'ellipses, paraît au premier abord incohérent. Dans certaines affections cérébrales,. dans la paralysie générale, il peut arriver aussi que le langage soit plus gravement atteint que l'intelligence; les malades emploient les mots les uns pour les autres, beaucoup d'expressions échappent à leur mémoire, et, si on en juge par le langage parlé ou écrit, l'affaiblissement de leur intelligence paraît plus considérable encore qu'il n'est réellement.
Je ne veux point m'arrèter à ces cas où l'intelligence est directement atteinte par l'affection cérébrale; ils appartiennent à l'histoire de I'Idiotie, de la Démeî<ce et de la Paralysie générale [voy. ces mots). L'affaiblissement des (acuités intellectuelles est alors marqué par la perte de la mémoire, par l'altération des notions psychiques fondamentales de l'espace et du temps (J. Falret).
Je dois cependant indiquer l'influence que cet affaiblissement radical de l'intelligence exerce sur le délire; les notions antérieures étant plus ou moins effacées, les facultés logiques profondément altérées, les conceptions délirantes les plus absurdes et les plus contradictoires apparaissent d'un moment à l'autre et sans rencontrer la résistance qu'opposent, à l'état normal, les notions psychiques fondamentales qui servent d'éléments de contraste ou de critique pour les produits de l'imagination. Cette longue période d'incubation qui précède l'apparition des délires partiels et leurs transformations est ici supprimée; il suffit de la moindre sollicitation de la sensibilité morale pour faire éclore des conceptions correspondantes, quelles qu'en soient l'incohérence et l'absurdité, jusqu'au moment où toute activité intellectuelle est supprimée par les progrès de l'affection cérébrale.
Les altérations de la mémoire mériteraient de nous arrêter plus longtemps, car elles n'appartiennent pas seulement aux débilités intellectuelles. Un wrand nombre d'accès de trouble mental sont suivis d'oubli plus ou moins complet, tandis que pour d'autres le souvenir persiste. Je me bornerai à renvoyer le lecteur à l'article Amnésie où tous ces faits ont été étudiés avec le plus grand soin. wcT. ENC. 4° s. m. 19