FOI.IE
Des actes. A l'état normal, l'homme n'agit que sous l'influence d'un besoin, d'un désir, d'une passion, en un mot, d'un mobile moral ou affectif. L'intelligence elle-même n'est pas habituellement le point de départ de notre activité, elle sert seulement à la diriger de manière à satisfaire efficacement aux sollicitations des mobiles affectifs. Le désordre des actes est la conséquence inévitable de l'altération de ces deux facteurs de notre activité volontaire. Mais il faut encore tenir compte d'un troisième facteur, je veux parler des états patiiologiques qui peuvent frapper l'activité volontaire elle-même, la disposition à agir (Billod, Maladies de la volonté, in Ann. méd.-psych., 1847). Tantôt, en effet, on observe une augmentation de cette activité, un besoin de mouvement incessant, une loquacité intarissable, une tendance à l'emportement et aux violences de toutes sortes, tantôt, au contraire, il y a une inertie et une paresse invincibles, les malades restent immobiles et ne veulent plus prendre la peine de s'habiller ni même de se nourrir. Dans ces deux cas opposés, la suractivité et l'inertie ne sont point suffisamment expliqués par les troubles intellectuels et moraux. Il faut donc établir pour les actes volontaires une distinction analogue à celle que nous avons indiquée pour les manifestations mimiques ou involontaires. En général, ces deux ordres de manifestations extérieures se suivent parallèlement ; les aliénés expansifs passent plus facilement à l'action que les malades concentrés. Ceux-ci peuvent méditer pendant longtemps un acte violent, suicide ou homicide, mais ils ne le mettent guère à exécution que sous l'influence d'une excitation quelconque, spontanée ou toxique (alcool).
On ne saurait classer exactement les actes des aliénés en trois catégories correspondant à ces trois origines de l'activité volontaire. Il n'est guère d'acte pour lesquels elles ne concourent plus ou moins toutes les trois, il y a seulement une prédominance plus ou moins marquée qui nous permet, cette réserve étant faite, d'examiner les actes délirants dans leurs rapports : 1° avec le trouble de la partie morale de notre être; 2" avec le trouble de l'intelligence; 5° avec les lésions de l'activité volontaire elle-même.
Le désordre des actes en rapport avec la perversion des sentiments et des penchants caractérise particulièrement la folie morale ou folie raisonnante {voy. Manie raisoninante et Manie impulsive). Mais il n'est guère de forme de vésanie où l'on ne puisse observer des altérations dans la manière d'être et de se conduire dépendant plutôt du trouble moral que de conceptions délirantes déterminées.
Le début des affections mentales est souvent marqué par le changement du caractère et de la manière de vivre avant qu'il y ait de désordre intellectuel manifeste. Sous l'influence d'états cénesthétiques douloureux, les malades s'isolent, négligent leurs occupations, manquent à leurs devoirs, à chaque instant ils pèchent par omission en raison de l'altération de leurs sentiments atfectifs.
Les excités maniaques, au contraire, animés d'une confiance sans borne en eux-mêmes, sont toujours disposés à se mettre en avant, écrivent lettres sur lettres, s'affublent de vêtements et de parures bizarres , font des visites à des personnes qu'ils connaissent à peine, entreprennent des spéculations hasardeuses, s'occupent de mille choses qui sont étrangères à leur vie habituelle.
Les excès vénériens et alcooliques, les perversions génitales, les actes bizarres et malfaisants de toute nature exécutés et dissimulés avec des ressources intellectuelles quelquefois extraordinaires, marquent, en même temps que la conser-
vation relative de l'intelligence, l'altération des facultés morales et la prédominance des instincts inférieurs sur les sentiments élevés.
Chez certains individus, le suicide et riioraicide sont l'objet d'une appétence maladive et ne sont justitîés par aucun délire intellectuel appréciable. Il arrive même que les idées délirantes, lorsqu'elles existent, ne sont qu'accessoires, secondaires, justificatives d'un acte dont elles ne sont nullement l'origine. C'est ce qu'on observe notamment dans les familles de suicides ; l'impulsion héréditaire est le fait principal, le délire intellectuel peut varier ou même faire défaut.
Quelques malades font des efforts désespérés pour résister à ces impulsions. D'autres après un acte violent, après avoir brisé des objets inanimés ou commis un meurtre, éprouvent un soulagement, une sorte de détente du système nerveux.
L'imitation peut quelquefois provoquer l'explosion de ces impulsions maladives chez des individus prédisposés. On en a cité de nombreux exemples pour le suicide et l'homicide. Il suffit que l'imagination ait été fortement impressionnée par un acte de ce genre pour que la propension à le commettre se produise. M. le professeur Lasègue a fait observer que la pensée habituelle de la mort et même la crainte de la mort conduisaient fréquemment au suicide.
Quoique l'origine de ces divers actes délirants soit dans le trouble des qualités moi'ales, l'état de l'intelligence leur imprime néanmoins une marque particulière; les vols, les excès vénériens des déments et des paralytiques au début, chez lesquels l'intelligence est affaiblie, diffèrent considérablement par leur modus faciendi des mêmes actes commis par des raisonnants héréditaires ou par des hystériques.
Les actes délirants de la seconde catégorie sont en rapport direct avec les troubles intellectuels. Ils présentent en eux-mêmes, dans leur succession et dans leur exécution, un caractère plus ou moins logique ou plus ou moins absurde suivant l'altération des facultés intellectuelles et le degré d'incohérence ou de systématisation des conceptions délirantes.
Dans les délires partiels les actes peuvent dévoiler l'existence du trouble mental bien avant que celui-ci se soit manifesté dans les discours.
Morel cite l'exemple d'un liypochondriaque qui remplissait des fonctions importantes et dont le premier soin, en se levant, était d'observer ses urines, d'examiner au microscope ses déjections, et, après ces premières investigations, de procéder à l'analyse des aliments qu'on lui apportait, pour voir s'ils ne renfermaient aucune substance délétère. Avant de se rendre à la chaire qu'il occupait dans le haut enseignement, cet liypochondriaque parcourait la ville en différents sens afin de dépister ses ennemis ; il coudoyait en passant les personnes qui lui étaient suspectes, et crachait pour ne pas absorber les miasmes funestes qu'on lui envoyait. Il prononçait des paroles cabalistiques, faisait des ge'stes bizarres pour déjouer les projets funestes de ses ennemis, et surtout pour tromper la police, acharnée à sa perte, disait-il. En l'entendant professer, personne n'aurait pu soupçonner une pareille maladie. Lorsqu'il rentrait le soir, il se barricadait chez lui, vivait avec des aliments qu'il achetait tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre, pour mettre à néant les complots de ses empoisonneurs ; il se relevait la nuit pour faire des ablutions et se livrer à d'autres actes excentriques.
Les actes violents, le suicide, l'homicide, sont fréquemment en rapport avec des conceptions délirantes. Ce n'est plus seulement un penchant aveugle ; un
persécuté devenu persécuteur tue celui qu'il considère comme le chef de la conspiration ourdie contre lui. Un mélancolique frappe mortellement une personne inconnue afin d'être guillotiné. Un autre tue ses enfants pour les envoyer au ciel i)u pour leur épargner le déshonneur. Un autre, chez lequel prédominent les idées religieuses, s'arrache les parties génitales ou se mutile d'autres parties du corps dans un but d'expiation ou de purification.
Les hallucinations, principalement lorsqu'elles ont un caractère impératif, ont une influence considérable sur les divers . actes des aliénés, suicide, homicide, mutilation, refus des aliments, etc.
Les actes, dans ces cas, empruntent à l'hallucination son caractère instantané, imprévu. Des violences subites, des meurtres suivent immédiatement l'ordre reçu. (( Un jeune homme, dit Esquirol, qui, depuis six mois, après un accès de manie aiguë, n'avait dit un mot, ni exécuté un mouvement volontaire, saisit une bouteille pleine et la jeta à la tète d'un domestique. Il resta immobile et silencieux et guérit après quelques mois. Je lui demandai alors pourquoi il avait jeté cette bouteille : Parce que, me répondit-il, j'entendis une voix qui me dit : Si tu tues quelqu'un, tu seras sauvé. Je n'avais pas tué l'homme que je voulais atteindre, mon sort ne voulait pas changer ; je restai silencieux et immobile. Au reste, la même voix me répétait sans cesse depuis six mois : Si tu bouges, tu es mort. » Beaucoup d'actes singuliers, d'attitudes bizarres, sont ainsi motivés par les hallucinations des divers sens.
Le refus des aliments, souvent produit par des voix impératives, peut provenir d'hallucinations des autres sens; les malades croient reconnaître des débris humains dans les mets qu'on leur sert, ils y trouvent la saveur du poison, etc.
Pour se protéger contre les hallucinations ou contre certaines influences malignes, des malades se couvrent la tête et les oreilles d'une façon singulière, se bourrent le conduit auditif de coton, de papier mâché, etc. Des femmes se remplissent les parties génitales de cailloux, de morceaux de bois, de débris de toutes sortes. Les sensations hypochondriaques et leur interprétation délirante sont également le point de départ d'une foule d'actes singuliers.
A mesure que le délire systématisé tend à' la chronicité, les actes deviennent stéréotypés comme les conceptions délirantes ; des malades reproduisent chaque jour les mêmes actes, les mêmes attitudes ; ils marchent des heures entières dans une même ligne, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, et finissent par tracer ces petits sentiers battus qui sillonnent les cours et les jardins des asiles d'aliénés. D'autres répètent cà chaque instant les mêmes gestes et y ajoutent souvent quelques mots ou quelques lambeaux de phrases. Ces actes se i;approchent de ceux des déments et des idiots, mais ils doivent en être distingués comme nous avons distingué de l'incohérence vraie l'incohérence apparente des délirants systématisés chroniques.
Un malade, cité par Morel dans ses études cliniques, connu dans l'asile sous le nom de Gémisseur, se tenait habituellement assis : sa main gauche tordait convulsivement les pans de son habit ; son bras droit, continuellement en mouvement, répondait au rhythme qu'il imprimait à son pied droit avec lequel il frappait le sol. Ses yeux étaient convulsivement fermés, il ne desserrait pas les dents et poussait de longs gémissements. Lorsqu'on lui en demandait la raison, il disait que c'était pour conserver son allure. Il pensait que, s'il cessait ces diverses manœuvres, ses ennemis miraient droit de mort sur lui. Souvent les
malades sont moins explicites et leurs actes, comme leur langage, ne peuvent être compris que de ceux qui ont assisté à l'évolution de leur délire.
Lorsque le désordre des facultés intellectuelles ne permet aucune coordination logique, les actes présentent le même caractère d'absurdité et d'incohérence que le langage. Ils cessent même d'être en rapport les uns avec les autres ou avec un but quelconque; des maniaques brisent, frappent, déchirent leurs vêtements, se précipitent par une fenêtre d'une façon plutôt automatique que volontaire. Des déments passent tout leur temps à ramasser des cailloux, des ordures, etc.; ils se souillent de leurs matières fécales, s'écorcbent le visage, répètent constamment les mêmes gestes, comme ils répètent aussi certains mots ou certaines syllabes dépourvues de sens.
Les lésions de l'activité volontaire elles-mêmes s'ajoutent à l'influence des sentiments, des instincts et de l'intelligence, pour produn^e les actes délirants. Mais il est bien difficile de faire la part de ces altérations de l'activité volontaire. Elles paraissent évidentes dans les cas où les malades en ont conscience et où ils déclarent qu'ils ne peuvent plus vouloir (Aboulie). Cliez certains excites maniaques il y a une disposition à l'agitation et au mouvement qui semble dépasser la vivacité de leurs sentiments et de leurs pensées. Quelques-uns de ces malades, des circulaires notamment, dépensent ce besoin d'activité à des futilités, jouent comme des enfants, ramassent du sable, des cailloux, des morceaux de bois, collectionnent toutes sortes de petits objets dont ils remplissent leur chambre, etc. Il faut peut-être ranger dans ces altérations de l'activité volontaire les hésitations perpétuelles qui tourmentent certains malades anxieux et émotifs (J. Falret, Aliénation partielle avec prédominance de la crainte du contact des objets extérieurs. Legrand du Saulle, Folie du doute avec délire du toucher. Voy, Monomanie). Mais il y a dans cette forme singulière de trouble mental un ensemble trèscomplexe de symptômes intellectuels et moraux d'une analyse difficile. Les malades qui en sont atteints présentent tous la plus grande analogie par leurs actes : hésitation, lenteur, lavage des mains, répugnance à changer de vêtements, crainte du contact des objets extérieurs, etc. Le fonds émotif est également analogue chez tous, mais il n'en est pas de même des idées délirantes, qui sont fort variées. Les conceptions intellectuelles sont donc secondaires, accessoires, justificatives des actes et des dispositions morales, plutôt qu'elles n'en sont l'oriiiine.
Nous venons de passer en revue les principaux éléments psychopathiques. Nous avons tenté de les grouper dans un ordre méthodique suivant leurs affinités et d'après leur ordre d'apparition et d'évolution. Il nous reste à examiner les altérations des sens, des mouvements et de diverses fonctions de l'économie tout entière.
Trojihles de la sensibilité. Les états pathologiques du système nerveux qui précèdent l'apparition des troubles psychiques se traduisent fréquemment par une impressionnabiiité extrême, par une aptitude à la douleur tant physique que morale, et par des souffrances de toute sorte. Cette impressionnabiiité est le fonds sur lequel se développent les troubles de la sensibilité morale, les états" émotifs que nous avons signalés au début de cette étude.
Beaucoup de malades se plaignent de céphalalgie, de névralgies diverses (Griesinger). D'autres accusent un état de fatigue extrême, de douleur générale, ils souffrent de partout. Quelquefois ces divers phénomènes douloureux se dissipent quand apparaît le trouble mental ou alternent avec lui. Dans d'autres
cas, au contraire, certaines sensations douloureuses se développent en même temps que le trouble psychique et l'accompagnent pendant tout le temps de l'accès. Il n'est pas rare que le début même du trouble mental soit signalé par quelque sensation particulière de choc, de déchirement dans l'intérieur du crâne ou par des vertiges (Lasègue).
Les mélancoliques anxieux éprouvent des sensations pénibles dans l'intérieur de la tête, compression comme par un cercle de fer, sensation de vide ou de plénitude exagérée; angoisse avec sensation de resserrement et de griffe à la région précordiale.
Les altérations des sensations internes, de la faim, de la soif, sont extrêmement fréquentes chez les aliénés et expliquent le refus des aliments ou la voracité; les appétits dépravés sont plus souvent en rapport avec les perversions du goût et de l'odorat, et quelquefois avec des conceptions délirantes.
On ne saurait énumérer les sensations des mélancoliques hypochondriaques, leur sensibilité exaltée leur fait une douleur de chaque impression. La lumière, le moindre bruit, les importunent. D'autres éprouvent une brûlure, un feu intérieur ou bien un froid glacial ou mille autres sensations diverses. L'hypcresthésie n'est pas rare non plus chez les maniaques.
Les persécutés se plaignent de secousses, d'attaques, de sensations bizarres (fluides, électricité, magnétisme) dans les diverses parties du corps. Il est difficile chez eux, comme chez les hypochondriaques, de faire la part du délire et du trouble sensitif, mais celui-ci n'en existe pas moins; il est probable seulement que ces diverses sensations ont leur origine dans l'altération des parties les plus centrales de l'appareil sensitif et les plus voisines des régions dévovolues aux phénomènes psychiques. En effet, ces sensations apparaissent à Voccasion d'une pensée et sont intimement liées à l'exercice des facultés mentales. Elles se rapprochent, à cet égard, des hallucinations vraies dont le point de départ est psychique.
Tout autres sont l'hypcresthésie, les douleurs qui accompagnent certaines affections cérébrales, la paralysie générale et très-communément l'hystérie. Elles n'ont souvent d'autre lien avec le trouble mental que leur commun caractère symptomatique d'une même maladie. Elles peuvent néanmoins et accessoirement recevoir une interprétation délirante ; les hystériques croient souvent avoir des animaux dans le ventre, être enceintes, sur le point d'accoucher, etc.
J"ai indiqué, dans un chapitre précédent, divers troubles obscurs de la sensibilité, qui font croire aux malades que des parties de leur corps ou leur corps tout entier sont transformés en diverses substances, augmentés ou diminués de poids et de volume. D'autres malades (le plus souvent des paralytiques) croient que leurs organes sont détruits, qu'ils n'ont plus de bouche, plus de dents, plus d'intestins, qu'ils sont morts. Ces dernièi-es conceptions délirantes paraissent liées à l'abolition de la sensibilité, à l'anesthésie.
En dehors des affections cérébrales à grosses lésions et de l'hystérie, l'anesthésie proprement dite est assez rare chez les aliénés; mais il arrive souvent que, sous l'influence d'une exaltation considérable de la sensibilité intérieure ou d'une torpeur profonde, les impressions externes sont atténuées ou passent inaperçues. Tels sont particulièrement les maniaques très-exaltés, les stupides, les extatiques, certains idiots et certains déments. Quelques mélancoliques ont conscience de cet état et se plaignent que leur sensibilité est émoussée, ils déclarent que leurs divers sens ne perçoivent plus le monde extérieur que
comme à travers uii voile. Quelques-uns même se. plaignent de ne plus pouvoir souffrir.
Il n'est pas rare de voir des individus atteints de délire partiel, surtout à forme religieuse, supporter volontairement des tortures terribles, se brûler, se mutiler, sans que leur physionomie exprime la souffrance. Ici encore on peut le plus souvent reconnaître que cette insensibilité est liée à un état d'exaltation morale et de passion concentrée.
On a souvent cité le peu de l'éaction que produisent les traumatismes chez les aliénés, la facilité avec laquelle ils supportaient le froid, les variations de température, sans contracter de phlegmasies viscérales. L'exaltation de la sensibilité morale peut expliquer, jusqu'à un certain point, cette immunité. Un fait analogue se présente à l'état physiologique chez les individus qui sont animés par des passions énergiques, et qui opposent une résistance toute particulière aux influences morbiliques.
Je n'ai jusqu'ici parlé qu'incidemment des illusions et des hallucinations. Ces phénomènes, à la fois psychiques et sensoriels, feront l'objet d'un article spécial [voy. Ha.lluci>^atioks). Je me bornerai ici à les distinguer en deux catégories : les hallucinations vraies et les sensations subjectives. On désigne sous cette dernière dénomination des sensations simples, bruits, bourdonnements d'oreilles, lueurs, odeurs et saveurs désagréables, douleurs dans les diverses parties du corps et dans les viscères, etc. Ces diverses sensations sont souvent l'occasion de conceptions délirantes, mais elles ne portent pas en elles-mêmes la manpie d'un travail intellectuel, et peuvent avoir leur point de départ dans des lésions du système nerveux périphérique. Les hallucinations vraies consistent, au contraire, dans des visions d'objets, de personnages, d'animaux, dont l'image est restée dans la mémoire ou qui sont le produit de l'imagination. Pour l'ouïe, ce ne sont plu s des détonations, des bourdonnements, ce sont des voix, prononçant d es paroles, des phrases ayant un sens déterminé. L'état cérébral qui correspond à la perception des objets extérieurs se produit automatiquement dans ces cas, sous l'influence de la maladie, tantôt pour des images d'objets réels restées dans la mémoire, tantôt pour des conceptions imaginaires.
Cette distinction entre les hallucinations proprement dites et les sensations subjectives est faite quelquefois par les malades eux-mêmes, ainsi que nous l'a souvent fait remarquer M. J. Falret. Des persécutés chroniques hallucinés, se croyant poursuivis et injuriés par leurs ennemis, et souffrant des sensations subjectives de la vue, ont quelquefois conscience du caractère maladif de ces dernières, et les jugent tout autrement que leurs véritables hallucinations. Mais il faut ajouter que quelquefois les sensations subjectives sont comme les sensations externes l'objet tViîlusions. Il est alors très-difficile de les distinguer des hallucinations vraies.
Troubles de la motUité. Je n'ai point à décrire ici les convulsions et les paralysies qui appartiennent à l'hystérie, à l'épilepsie, à la chorée, à la paralysie générale, ta l'alcoolisme, etc., et qui seront étudiées en même temps que ces diverses affections.
En dehors de ces divers troubles de la sensibilité, Falret a appelé particulièrement l'attention sur les lésions des mouvements dans la folie proprement dite. Ici, comme pour les altérations de la sensibilité, il est difficile de faire la part de ce qui n'est que la conséquence du trouble mental, soit dans les actes volontaires qui succèdent à des conceptions délirantes, soit dans les actes automati-
296 l'OLIE.
ques qui traduisent l'clat intérieur de la sensibilité morale, soit dans les dispositions générales à l'agitation ou à la torpeur.
Le tremblement nerveux, les tics, le strabisme, le nystagmus, les palpitations nerveuses et divers spasmes viscéraux sont assez fréquents chez les individus névropathiques, héréditairement prédisposés à la folie. Nous avons déjà signalé les attitudes bizarres, les mouvements rhythmiques analogues à ceux des idiots, qu'on observe dans l'aliénation chronique et dans la démence. Ces mouvements sont ordinairement en rapport avec des conceptions délirantes et avec des hallucinations ; mais à la longue, suivant la remarque de M. A. Foville, le phénomène intellectuel s'efface et le mouvement prend de plus en plus le caractère automatique.
Les troubles de la motilité de l'iris seront étudiés à l'occasion de la paralysie générale {voy. ce mot) ; pour les altérations de la voix, je renvoie le lecteur aux articles Manie et Hystérie.
Du sommeil. L'insomnie est habituelle dans la période prodomique des affections mentales ; elle persiste pendant des semaines et des mois chez les maniaques. L'insomnie est fréquente aussi dans la période aiguë de la mélancolie. Même dans les états chi'oniques, le sommeil est souvent court, entrecoupé, fréquemment troublé par des rêves et des cauchemars. Les rêves sont fréquents chez les individus prédisposés aux affections mentales. Quelquefois même, ils marquent le début de la folie (Baillarger) ; le rêve persiste pour ainsi dire après le réveil et devient le point de départ de conceptions délirantes. La perte de connaissance qui signale l'invasion du sommeil est l'occasion chez quel(|ues aliénés de troubles psychiques. Les uns (émotifs) éprouvent un sentiment de terreur, ils craignent de s'endormir. D'autres (persécutés chroniques), attribuant le sommeil comme les autres phénomènes psychiques à une influence étrangère, se plaignent « qu'on les fait dormir, qu'on les abrutit par le sommeil, etc. »
Tous les auteurs signalent le retour d'un sommeil paisible comme un signe pronostique favorable ou bien comme l'indice du début de la démence. Diins les états de torpeur et d'inertie, dans les périodes de dépression de la folie circulaire, le sommeil est assez souvent profond et prolongé. Il en est de même des états chroniques où l'activité intellectuelle est ralentie. Les phénomènes sensoriels qui marquent le passage de la veille au sommeil (hallucinations hypnago- -giques), les hallucinations et les conceptions délirantes des rêves qui présentent tant d'analogie avec les symptômes de la folie (Moreau, Ann. méd.-psych., 1855), seront étudiés aux articles Halluciivations et Sommeil.
Altérations de la nutrition. Nous avons signalé plus haut l'influence des états moraux, non-seulement sur les fonctions intellectuelles , mais aussi sur les différents viscères et sur l'économie tout entière.
Il suffit d'examiner les différentes périodes que traversent les circulaires pour se rendre compte du lien intime qui relie les états de la sensibilité morale aux phénomènes de la nutrition. Pendant la période d'excitation, ces malades présentent les attributs de la santé physique la plus florissante ; ils mangent avec grand appétit, engraissent, toutes les fonctions organiques s'exercent avec une régularité et une facilité singulières. La période de dépression est marquée par des phénomènes inverses; anorexie, apathie, constipation, amaigrissement, teint blafard ou terreux ; les malades semblent en quelques jours avoir vieilli de dix ans. En dehors de la folie circulaire, les mêmes modifications organiques accom-
pagnent l'excilation maniaque et les états mélancoliques aigus, ou au moins transitoires. La nutrition est altérée dans tous les cas où la sensibilité morale est elle-même fortement ébranlée. Ces états violents s'atténuent ou disparaissent dans la folie clironique, aussi voit-on revenir à leur état normal, en même temps que le sommeil et l'appétit, les diverses fonctions de l'organisme et la nutrition générale.
L'accélération du pouls et l'augmentation de la température {voy. Maime et Paralysie géinérale) caractérisant un véritable état fébrile s'observent dans les délires aigus, chez quelques maniaques et en particulier chez les paralytiques. Dans la folie simple on peut poser en règle générale que le pouls est accéléré chez les maniaques, lent et faible chez les mélancoliques, surtout dans les cas de dépression profonde et de stupeur. Mais cette règle comporte de nombreuses exceptions. L'examen de la température du corps n'a pas, que nous sachions, fourni de données importantes dans la folie simple. Il n'en serait peut-être pas de même de l'étude des températures locales, de l'étude des températures comparées des différentes parties du corps. Cliez les maniaques, la tète, les téguments du crâne ou même d'une portion du crâne présentent une augmentation très-sensible de la température relativement au reste du corps. Le même phénomène se présente aussi chez certains mélancoliques anxieux, chez certains hypochondriaques. L'injection de la face, la chaleur de la tête, font un contraste remarquable avec le refroidissement des pieds et des mains.
Morel a observé une mélancolique stiipide qui présentait le phénomène suivant : la moitié de son corps était quelquefois brûlante, tandis que l'autre moitié était froide. Les parties dont la température était augmentée étaient en même temps très-rouges ; la malade disait qu'elle brûlait.
Ces altérations locales de la température sont dues à des troubles nerveux de l'appareil circulatoire et s'accompagnent fréquemment de palpitations nerveuses du cœur, de pulsations abdominales, de battements dans la tête, etc.
Les sécrétions cutanées sont quelquefois modifiées. La peau est ordinairement sèche chez les mélancoliques ; quelquefois aussi des sueurs locales habituelles se suppriment au début de l'affection mentale. Dans l'aliénation chronique la peau de la face et des mains prend souvent une coloration foncée, terreuse ; les sécrétions cutanées exhalent une odeur pénétrante et fétide.
L'augmentation de la sécrétion salivaire, qu'il ne l'aut pas confondre avec la sputation des maniaques, signale quelquefois le retour à 1^ santé (Foville, Thore). D'autres fois, au contraire, la sialorrhée se montre dans les états chroniques et dans la démence, elle n'est pas rare chez les hystériques et marque quelquefois le début de la démence (Morel).
• La sécrétion des larmes est souvent tarie dans les états mélancoliques ; les malades se plaignent de ne pouvoir plus pleurer, d leurs yeux sont secs comme leur cœur. )> D'autres mélancoliques au contraire versent constamment des torrents de larmes. Le retour des larmes est quelquefois un signe pronostic favorable ; les larmes marquent quelquefois aussi la terminaison d'un paroxysme, notamment chez les hystériques. Chez les maniaques, les larmes ne sont pas rares , elles tarissent vite, et ne sont pas toujours, suivant la judicieuse observation de Morel, l'expression d'une véritable douleur morale. Les larmes sont faciles dans la démence apoplectique et dans la paralysie générale.
Les urines ont été l'objet de nombreuses analyses, sans qu'il soit encore possible d'établir un rapport exact enire leur composition chimique et les diverses
formes des maladies mentales. Il paraît cependant vraisemblable que la quantité des phosphates est augmentée dans les cas de manie avec grande agitation et grande dépense de force musculaire et nerveuse, et qu'elle est, au contraire, diminuée dans les cas de stupeur, de démence et d'inertie physique et morale (Sutherland). 11 n'est pas très-rare de rencontrer du sucre dans les urines des aliénés. Le diabète, en effet, se complique quelquefois de trouble mental (Marchai de Calvi).
La quantité des urines varie beaucoup, suivant les diverses formes de trouble mental. Ordinairement rares dans les états mélancoliques, elles sont, au contraire, extrêmement abondantes dans les périodes d'affaissement de la paralysie générale (J. Falret), et laissent déposer un sédiment^ abondant. Cette diurèse considérable paraît en rapport avec l'amaigrissement, la fonte paralytique que subissent les malades à cette période.
La menstruation est fréquemment troublée chez les aliénées ; elle est suspendue, irrégulière, pendant les accès de trouble mental, et le retour des règles est quelquefois un signe favorable. Mais bien souvent l'apparition des menstrues ne modifie point le trouble mental, et les époques coïncident au contraire avec des pax'oxysmes et des actes de violence. C'est quelquefois à une époque menstruelle que le trouble mental fait explosion. Je n'ai pas besoin de rappeler l'influence réelle, mais exagérée, que peut jouer la suppression accidentelle du flux cataménial dans la production de la folie.
Classification nosologicjue. Les symptômes ou éléments morbides sont essentiellement constitués par des perturbations survenues dans un ou plusieurs organes de l'économie. Ces troubles élémentaires ne sont bien connus que lorsqu'il est possible de les rapporter à une fonction et à un organe déterminés. C'est là l'objet de la physiologie pathologique.
Nous avons vu combien, en médecine mentale, nous sommes encore loin de ce desideratum, et, en conséquence, combien il nous est difficile d'établir une classification anatomo-physiologique des troubles psychiques élémentaires.
Mais il est bien rare qu'un symptôme se présente isolément. Les divers phénomènes morbides s'associent suivant des lois de coexistence et de succession dont la connaissance permet au clinicien de conclure de l'existence de quelques signes à tout un ensemble de faits, de deviner le passé du malade et de prédire l'avenir qui lui est réservé. La détermination de ces ensembles de symptômes est l'objet propre de la nosologie.
Sans retomber dans un ontologisme suranné et en se bornant à constater des rapports de coexistence et de succession, on a pu constituer de vastes groupes de phénomènes morbides présentant dans leur ensemble assez de fixité pour être distingués au milieu de la multitude des faits et désignés d'un nom spécial." Ainsi se sont constitués en pathologie la syphilis, la goutte, le rhumatisme, le cancer, le tubercule, etc., et, en pathologie nerveuse, l'hystérie, l'épilepsie, la paralysie générale, etc.
Ces diverses affections se composent de svmptômes multiples dont la connaissance exacte et le pronostic sont impossibles, si l'on se borne à les considérer en eux-mêmes et indépendamment de l'ensemble pathologique auquel ils sont liés. On observe des pleurésies chez les rhumatisants, chez les tuberculeux, chez les cancéreux, etc., et ces pleurésies se révèlent par «les signes analogues; mais le fait commun dans ces cas, c'est-à-dire l'épanchement pleural, est d'importance secondaire à côté de la maladie principale.
En pathologie mentale, la manie hystérique, la manie des circulaires, la manie des paralytiques, etc., malgré leurs caractères communs, ne diffèrent pas moins les unes des autres, et le pronostic se déduit bien moins de l'accident morbide lui-même que delà maladie à laquelle il appartient.
Il y a une grande distinction à établir, a dit récemment M. le professeur Lasègue (Soc. méd. Psych., 12 nov. 1877), entre l'espèce séméiotique et l'espèce pathologique proprement dite : la première n'a de "valeur qu'en ce qu'elle nous donne les caractères extérieurs d'une affection; la seconde, au contraire, doit nous donner toute l'évolution de la maladie, c'est-à-dire son origine, sa marche, sa durée, son pronostic, etc. Ainsi, en prenant des exemples dans la pathologie générale, l'œdème et l'anasarque ont eu longtemps leur existence propre, quand Bright est venu et a démontré que l'œdème était attaché à une affection des reins. Que nous apprend le symptôme diarrhée? Rien, quand on l'envisage seul ; mais quelle importance ne prend-il pas quand nous savons le rattacher à un ensemble symptomatique bien défini, la fièvre typhoïde, par exemple!
Pourquoi ne pas appliquer les mêmes principes à l'étude et à la classification des maladies mentales?
Le premier pas dans cette voie a été fait par la découverte de la paralysie générale (Bayle, Délaye, Calmeil, 1822-1826). La constitution de ce vaste ensemble symptomatique a réduit au rang de symptômes les anciennes formes admises en pathologie mentale : manie, mélancolie, monomanie et démence, qui toutes peuvent se présenter successivement dans son évolution.
La folie circulaire ou à double forme (Falret, Baillarger, 1851-1854) constitue également une forme naturelle, quoique peut-être moins nettement délimitée que la précédente. En effet, elle se relie par des nuances insensibles avec les formes intermittentes de la folie, et, d'autre part, dans d'autres espèces de maladies mentales, dans la paralysie générale notamment, on observe souvent des alternances d'exaltation et de dépression qui reproduisent très-exactement le type de la folie circulaire.
Il faut accepter cette imperfection inévitable des classifications nosologiques. Les faits pathologiques ne peuvent se répartir exactement en groupes indépendants les uns des autres. Tel ensemble symptomatique habituellement isolé et indépendant peut dans certains cas se comporter < omme un élément morbide et entrer, à ce titre, dans un syndrome plus compréhensif.
L'attention particulière que Falret attachait à la marche de la maladie le conduisit à établir, à côté de la folie circulaire, deux autres formes de maladies mentales : les folies intermittentes et les folies à courts accès.
Il est difficile de com})rendre pourquoi la folie intermittente n'a pas été généralement admise comme espèce morbide, tandis que la folie circulaire a été reconnue comme telle par la plupart des pathologistes. Le début brusque de l'accès, sa marche continue, sa terminaison rapide; l'analogie des accès successifs, le caractère fréquemment héréditaire de la maladie, constituent incontestablement un ensemble de signes spéciaux suffisants pour que la folie intermittente ait sa place à côté de la folie circulaire dans le cadre nosologique.
Je n'oserais être aussi affirmatif pour la folie intermittente à courts accès séparés par de courtes rémissions. Falret a insisté sur l'incurabilité caractéristique de cette forme. En réalité, cette incurabilité appartient à toutes les formes intermittentes, y compris la circulaire. Dans la folie intermittente à longs intervalles, les guérisons ne sont que des guérisons d'accès; la disposition patholo-
•ïique du système nerveux persiste, et il ne faut pas prendre pour une récidive l'explosion d'un accès ultérieur. La preuve que cette disposition du système nerveux persiste (et en ceci les folies intermittentes se confondent avec la folie circulaire), c'est que, pendant les intervalles, les malades présentent souvent un état mental particulier. Entre les accès de mélancolie intermittente, on constate souvent un état complémentaire caractérisé par de la satisfaction, de l'activité, de la gaieté, et par un optimisme qui paraît surtout dans la manière dont les malades parlent de leurs accès antérieurs et de leurs accès à venir (J. Falret).
A peu près au même moment où Falret décrivait comme espèces nosologiques les folies intermittente et circulaire, M. Lasègue séparait du groupe confus de la lypémanie toute une catégorie de cas qu'il désigna du nom de délire de persécution. Si l'on a soin de distinguer le délire de persécution proprement dit, idiopathique, des idées de persécution qu'on rencontre dans diverses affections, dans l'alcoolisme, dans l'épilepsie, dans l'hystérie, dans la paralysie générale, etc., et de considérer, en même temps que les conceptions délirantes de persécution qui ont servi à la dénommer l'ensemble de la maladie et son évolution, on reconnaîtra sans peine que cette forme de vésanie se distingue par les caractères les plus nets : longue durée, marche rémittente, hallucinations de l'ouïe et de la sensibilité générale (électricité, magnétisme, fluides, etc.), altérations de la personnalité, mégalomanie systématisée, etc.
En 1860, Morel exposa une nouvelle classification des maladies mentales. 11 crut avoir trouvé dans l'étiologie [la vraie caractéristique des espèces nosologiques. Il établit suivant ce principe six groupes principaux de maladies mentales :
1° Les aliénations héréditaires, caractérisées par des malformations physiques et morales, par des marques de dégénérescence, et se manifestant surtout par le délire des actes (folie raisonnante, folie morale, folie instinctive, etc.) ;
2" Les aliénations par intoxication (alcoolisme, narcotisme, ergotisme, pellagre, impaludisme, etc.) ;
3° Les aliénations déterminées par la transformation de certaines névroses (folies hystérique, épileptique et hypochondriaque) ;
4" L'aliénation idiopathique (démence consécutive aux maladies chroniques du cerveau ; paralysie générale) ;
5" Les folies sympathiques ;
6° La démence (état termiuatif).
D'autres tentatives de classification étiologique ont été faites à l'étranger. Le docteur Skae a essayé d'établir autant ou à peu près de formes distinctes qu'il y a de causes de trouble mental. Cet auteur admet, par exemple, comme autant d'espèces particulières, la folie aménorrhéique, la folie post-connubiale, la folie de grossesse, la folie puerpérale, la folie de lactation, la folie de la ménopause, la folie phthisique, la folie traumatique, etc.
La tentative du docteur Skae montre par son exagération ce qu'il y avait de vicieux dans le principe de Morel.
Les causes de la folie sont obscures et multiples, et on n'est en droit de prendre une condition étiologique comme critérium d'une espèce morbide qu'autant qu'à celte condition étiologique se joignent des caractères symptomatiques spéciaux. C'est ce qui a lieu pour l'alcoolisme, pour l'hystérie, pour l'épilepsie, et peut-être aussi pour la chorée.
La folie hypochondriaque admise par Morel à côté des folies hystérique et épileptique me paraît constituer une forme beaucoup plus discutable. En effet,
le délire hypocliondviaque est le plus souvent un symptôme ; on l'observe dans divers états mélancoliques, dans les folies intermittentes, dans les périodes de dépression de la folie circulaire, dans l'hystérie, dans la paralysie générale, etc., et particulièrement dans le délire de persécution. Assurément rhypociiondrie ne saurait être mise sur le même rang que des syndromes tels que l'hystérie et l'épilepsie. Un grand nombre de persécutés sont hypochondriaques au début de leur maladie; c'est là la cause de l'erreur de Morel, qui a vu une transformation de névrose là où il n'y avait qu'une çeule maladie en voie d'évolution.
La détermination du groupe des héréditaires est peut-être le plus beau titre de gloire de Morel. Il a démontré que certaines conditions d'hérédité produisent des dégénérescences caractérisées par des malformations physiques (stigmates de l'hérédité) et par des malformations morales imprimant à la folie qui se développe aisément sur ce terrain des caractères et une évolution propres (voy. J. Falret, Responsabilité légale des aliénés, Aliénés héréditaires. Voy. aussi Legrand du Saulle, Folie héréditaire). Les dégénérés forment donc une catégorie bien distincte parmi les aliénés, même en faisant abstraction des conditions héréditaires qui leur sont habituelles. Je dois cependant faire une réserve : des aliénés notoirement héréditaires, atteints de folie intermittente, par exemple, ne présentent pas de signes appréciables de dégénérescence et ne doivent pas, à notre sens, être confondus avec les vrais dégénérés. On voit par cet exemple le défaut de la classification étiologique qui réunit ces formes distinctes dans le groupe général des héréditaires.
Aussi, sans cependant rien préjuger de l'avenir, ne pouvons-nous considérer aujourd'hui, comme des espèces distinctes, les affections mentales qui paraissent eu rapport avec les diverses causes admises dans l'étiologie de la folie ; état puerpéral, troubles de la menstruation, hémorrhoïdes, excès génitaux, anémie, fièvres graves, érysipèle, rhumatisme, goutte, diabète, phthisie pulmonaire, affections du cœur, etc. La plupart de ces causes ne sont que déterminantes et n'agissent que sur des individus déjà prédisposés; la prédisposition reste la cause principale de la maladie mentale et de la forme qu'elle affecte.
Dans un discours prononcé à la Société médico-psychologique (8 jauv. 1866), M. J. Falret appela l'attention sur une forme peu connue de maladie mentale, déjà indiquée par Falret père sous le nom de Maladie du doute et qu'il désigna du nom d' Aliénation partielle avec prédominance de la crainte du contact des objets extérieurs. Cette affection mentale dont M. le docteur Legrand du Saulle vient de donner une nouvelle description {Folie du doute avec délire du toucher) nous paraît devoir constituer une espèce morbjde distincte. En effet, c'est une maladie de longue durée, sujette à des paroxysmes et à des rémissions mais restant toujours identique au fond. Les faits qui y ressortissent forment un groupe assez nettement isolé en pathologie mentale. Nous devons cependant signaler chez quelques persécutés l'existence de symptômes très-voisins de ceux de la maladie du doute : craintes des contacts, lavages réitérés, etc.
Le délire émotif de Morel, l'agoraphobie de Westphal, paraissent également constituer des formes spéciales de trouble mental, mais de nouvelles recherches seraient nécessaires pour en préciser davantage les caractères, la marche eties rapports avec le reste delà pathologie mentale. J'en dirai autant de l'hypochondrie morale avec conscience de son état, décrite par M. J. Falret (Soc. méd. psych., 8 janv. 1866).
En résumé, nous voyons que depuis un demi-siècle les efforts des cliniciens
ont abouti à la détermination d'un certain nombre d'espèces psychopathiques suffisamment déterminées : paralysie générale, folie intermittente et circulaire, délire de persécution, folie héréditaire ou mieux folie des dégénérés, folie alcoolique, folie hystérique, folie épileptique, folie du doute, telles sont les espèces qui nous paraissent les moins contestables.
Elles présentent dans leurs cai'actères, dans leur évolution, dans leui's terminaisons, une régularité et une constance qui permettent, suivant l'expression de M. J. Falret, de les comparer aux familles naturelles des plantes.
Mais, comme je l'ait fait remarquer tout à l'heure pour la paralysie générale et la folie circulaire, les ensembles symptomatiqucs qui constituent ces différentes espèces nosologiques sont très -inégalement compréhensifs. Si chacun d'eux existe dans beaucoup de cas à l'élat isolé, il n'est pas moins fréquent qu'un de ces syndromes devienne élément symptomatique, partie constituante d'un autre syndrome plus compréhensif. Un épileptique délirant peut êti^e simplement épileptique délirant, mais il peut être aussi épileptique paralytique, épileptique alcoolique, épileptique dégénéré.
Le syndrome qui devient élément d'un ensemble symptomatique plus étendu garde ses caractères principaux, mais subit cependant une modification plus ou moins considérable dans sa forme, sa marche ou sa durée. C'est ce qui a lieu pour la folie circulaire quand elle devient symptomatique de la paralysie générale.
Il y a donc une certaine subordination entre les divers syndromes constitués en pathologie mentale, subordination qui nous permet de les classer en les disposant hiérarchiquement d'après leurs caractères plus ou moins compréhensifs.
Le groupe le plus étendu et le plus compréhensif est incontestablement celui des héréditaires dégénérés. En effet, sur ce terrain de la dégénérescence héréditaire peuvent se développer, en y revêtant toutefois un caractère spécial, la plupart des autres formes de maladies mentales.
La folie hystérique constitue également un syndrome très-vaste dans lequel peuvent entrer comme éléments constituants la plupart des autres foi'mes de la folie et les états symptomatiqucs les plus divers. La folie hystérique n'est pas rare chez les héréditaires dégénérées, et du reste il y a des analogies symptomatiques remarquables entre ces deux formes de folie : elles sont caractérisées toutes les deux par la fréquence des états raisonnants, par le délire des actes, par des accès maniaques soudains et quelquefois par l'apparition précoce d'une démence" incurable. Ces analogies se. manifestent surtout dans les cas hybrides où l'hystérie se développe chez des dégénérées.
Après la dégénérescence héréditaire, l'alcoolisme paraît être la cause la plus fréquente des maladies mentales. L'action de l'alcool, tout en déterminant l'apparition de formes psychopathiques variées, imprime à chacune d'elles des caractères spéciaux qui justifient leur groupement sous la dénomination de folie alcoolique. Mais l'alcoolisme lui-même n'est souvent qu'un résultat de dispositions psychiques anomales ; et s'il faut admettre des alcooliques simples, il faut admettre au même titre des alcooliques dégénérés. Suivant la loi formulée plus haut, l'alcoolisme des dégénérés présente des caractères spéciaux tant au point de vue de l'action de l'alcool sur les facultés mentales que des impulsions maladives à commettre des excès de boisson (dipsomanie).
La paralysie générale, malgré les caractères distinctifs qui la séparent des vésanies proprement dites, n'en constitue pas moins un ensemble symptoma- \ique très-compréhensif : l'épilepsie dans ses diverses formes, la folie circulaire et les états psychopalhiques les plus divers peuvent lui appartenir à titre de symptômes. Elle-même peut se développer chez les héréditaires et devenir un simple chapitre d'une histoire pathologique plus étendue et plus complexe. Elle se modifie alors et affecte dans ses symptômes et dans sa marche quelque chose de l'allure générale des folies héréditaires (Morel, Doutrebente, J. Falret).
La même observation doit être faite pour la paralysie générale alcoolique.
Les folies intermittentes et particulièrement la folie circulaire, qui peut être considérée comme une variété de ces dernières, nous paraissent, dans l'ordre systématique que nous avons adopté, devoir être placées immédiatement après la paralysie générale. La folie circulaire et la paralysie générale présentent quelquefois de grandes analogies et de véritables difficultés de diagnostic différentiel, soit que la paralysie générale affecte à s'y méprendre les caractères de la folie circulaire, soit que la folie circulaire idiopathique s'accompagne de quelques symptômes physiques, d'un léger embarras de la parole (Baillarger).
Des alternances analogues à celles de la folie circulaire ne sont pas très-rares chez les hystériques. Morel en a cité des exemples dans ses Etudes cliniques. Les périodes d'excitation sont alors caractérisées par la prédominance des instincts pervers et des actes nuisibles qui sont le propre de la manie hystérique. Cette disposition malfaisante et maligne des circulaires hystériques est toute différente de l'extravagance sotte des circulaires paralytiques. Ceux-ci ne sont pas moins nettement caractérisés dans leurs périodes de dépression par le délire mélancolique spécial signalé par M. Baillarger.
La folie épileptique rangée parla plupart des auteurs à côté de la folie hystérique nous paraît devoir être subordonnée aux quatre groupes précédents. En effet, à côté de l'épilepsie simple il faut admettre l'épilepsie des dégénérés, l'épilepsie des hystériques, l'épilepsie alcoolique, l'épilepsie des paralytiques. Ici encore nous voyons que l'épilepsie, tout en regardant ses traits principaux et en se présentant sous ses diverses formes, vertigineuse, convulsive ou délirante dans les affections que je viens d'énumérer, leur emprunte cependant des caractères particuliers L'épilepsie des dégénérés se présente plus particulièrement sous des formes frustes, le trouble mental prédominant sur les phénomènes physiques, et se rapproche des actes impulsifs qui appartiennent spécialement à la folie héréditaire. L'épilepsie des hystériques (hystéro-épilepsie) présente également des caractères spéciaux qui la distinguent des autres épilepsies symptomatiques et de l'épilepsie vraie (Charcot).
Le délire de persécution existe très-fréquemment à l'état idiopathique; une portion considérable des délirants partiels chroniques des asiles d'aliénés appartiennent à cette espèce morbide. Mais les idées de persécution se rencontrent dans beaucoup d'autres formes de maladies mentales. Elles ne sont pas rares chez les épileptiques et dirigent dans quelques cas leurs actes de fureur. On les observe passagèrement à certaines périodes du cycle de la folie à double forme, de même que le délire de grandeur systématisé. Chez les paralytiques elles se présentent avec le caractère absurde et incohérent qui appartient à cette catéoorie de malades. Chez les alcooliques elles constituent une des formes les plus fréquentes de trouble mental, présentent quelquefois une grande analogie avec le délire de persécution vrai, mais s'en distinguent, en outre des signes de l'alcoo-
lisme, par les hallucinations de la vue et par divers caractères psychiques que je n'ai pas à énumérer ici (Lasègue, De l'alcoolisme subaigu, in Arch. gén. de médecine, 1869).
Chez les hystériques et chez les dégénérés, les idées de persécution se rencontrent fréquemment. D'après M. J. Falret, le délire de persécution des héréditaires présenterait souvent des caractères spéciaux ; il affecterait particulièrement la forme raisonnante, les hallucinations feraient défaut ainsi que les idées de magnétisme, d'électricité, de Uuides, etc. De plus, les héréditaires persécutés seraient moins persécutés que perséculeurs.
Les autres formes de folie, folie du doute, folie émotive, etc., constituent des groupes symptomatiques encore plus restreints que les précédents.
En descendant ainsi cette échelle des syndromes psychopathiques classés d'après leur caractère de moins en moins compréhensif, nous arriverions finalement aux anciennes formes, manie et mélancolie. Ces états morbides sont dans l'immense majorité des cas symptomatiques des formes énoncées ci-dessus, mais ils peuvent exceptionnellement se produire isolément , du moins nous ne sommes pas en. droit d'affirmer qu'ils ne sont jamais idiopathiques. La manie et la mélancolie doivent donc prendre place à la suite des formes que nous venons de passer en revue et dont nous résumons le classement dans le tableau suivant :
1» Folie héréditaire ou des dégénérés.
2° Folie hystérique simple.
des héréditaires.
5° Folie alcoolique simple.
des héréditaires.
4° Paralysie générale idiopathique.
des alcooliques.
des hérèdilaires.
5° Folies circulaire et intermittente idiopathique.
des paralytiques.
des liystériques.
des liéréditaires.
6° Folie éi>ileptique simple.
des paralytiques.
des alcooliques.
des hystériques.
des héréditaires.
'° Délire de persécution idiopathique.
des épileptiques.
des circulaires.
des paralytiques.
des alcooliques.
des hystériques.
des héréditaires.
8° Folie du doute idiopathique.
des persécutés.
des hystériques. (?)
des liéréditaires.
9° Manie, mélancolie et troubles psychiques élémentaires idiopathiques.
symptomatiques des formes précédentes.
Si nous étions mieux l'enseignés sur l'anatomie et la physiologie pathologiques du cerveau, nous y trouverions sans doute de quoi confirmer ou infirmer les diverses formes symptomatiques et nosologiques que nous avons passées en revue. Les différents troubles psychopathiques correspondent assurément à des états particuliers du cerveau ou de quelques-unes de ses parties. Les autopsies des maniaques permettent de penser que dans les états de grande exaltation il y a une fluxion sanguine exagérée vers le cerveau. L'affaissement profond des
facultés, la stupeur vraie, paraissent au contraire en rapport avec la diminution lie l'hématose cérébrale, soit par anémie vraie, soit par stase sanguine, congestion passive, soit par œdème du cerveau. Enfin l'affaiblissement radical et permanent des facultés intellectuelles correspond ordinairement à des lésions graves et à la dégénéra lion des couches corticales des régions antérieures des hémisphères (Démence, Paralysie générale).
En dehors de ces données générales, nous ne connaissons pour ainsi dire rien du substratum organique des désordres intellectuels et moraux. Nous ne savons rien des états cérébraux qui correspondent à la gaieté, à la satisfaction, à la douleur, à l'angoisse, etc., ou aux troubles psychiques qualifiés de délires partiels : délire de persécution, délire ambitieux, délire hypochondriaque, etc.
L'extrême difficulté des recherches anatomiques, le caractère mobile, fugace, de la plupart des phénomènes psychiques, expliquent sulfisamment cette imperfection de nos connaissances ; la nature névi'osique de la plupart des affections mentales contribue à rendre le problème anatomo-pathologique encore plus difficilement accessible. Si nous n'avions jamais pu étudier l'hémiplégie ou la paraplégie, par exemple, que sur des hystériques, il est probable que nous ignorerions encore quelles sont les parties du système nerveux dont la lésion correspond à ces affections.
Mais il existe une forme de maladie mentale dans laquelle des lésions matérielles évidentes se produisent concurremment avec les symptômes psychiques les plus variés. L'étude plus attentive des lésions de la paralysie générale, au point de vue de leur localisation et de leurs rapports avec les phénomènes psychiques, fournira certainement de précieux renseignements, aussi bien pour la physiologie que pour la pathologie mentales.
S'il reste beaucoup à faire dans cette direction, nous devons reconnaître qu'au point de vue nosologique, les lésions de la paralysie générale sont suffisamment déterminées pour constituer une espèce morbide distincte. Je renvoie le lecteur à l'article Paralysie générale, pour l'étude de ces lésions, et aux mots Alcoolisme, Lypémanie, Manie, Moxomanie, Démence, Idiotie, pour les diverses altérations anatomiques qui peuvent se rencontrer chez les aliénés.
Il est bien difficile, à moins de s'en tenir à des considérations extrêmement vagues, de traiter de l'étiologie, du diagnostic, du pronostic et du traitement de la folie en général.
Pour chaque cas de folie, un double problème se pose : i" déterminer la forme symptomatique; 2" déterminer la forme nosologique.
Chaque lorme symptomatique conserve une certaine autonomie, quelle que soit sa subordination à la maladie principale. Un accès de manie se présente avec certains caractères constants, qu'il soit idiopathique, symptomatique de paralysie générale, d'alcoolisme ou de folie circulaire, et on peut tirer de ces caractères généraux de l'accès maniaque quelques données pour prévoir son évolution probable.- Mais le diagnostic n'est complet et le pronostic n'ac([uiert toute la précision dont il est susceptible que lorsqu'il est possible de rattacher l'accès maniaque à une espèce nosologique.
Cette double considération de la forme symptomatique et de l'espèce nosologique se présente pour l'étiologie et le traitement aussi bien que pour le diagnostic et pour le pronostic.
Dans un grand nombre de cas, la maladie principale peut être considérée comme une prédisposition ; c'est un terrain favorable sur lequel des causes DICT. ENC. 4° s. ill. 20