‹ Dictionnaire encyclopedique des sciences medicales V.41Chapitre 147 sur 163 · C-13 g.ïï . re · texte numérisé non relu

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822 FRANCE (pathologie).

Landes, Gers, Tarn, Tarn-et-Garonne, Aude, Hérault, Ariége, Pyrénées-Orientales, Haute-Garonne, Hautes-Alpes, Yaucluse.

b. Les morts accidentelles par excès de buissons, pour la pe'riodc 1872-1875 , ont été en moyenne de 404,50 par an. Les départements qui en comptent le plus, de 4,71 à 2,61 pour 100000 habitants, sont encore les départements envahis par les alcools d'industrie : Finistère, Eure, Eure-et-Loir, Oise, Vosges, Rhône. Ces accidents sont au contraire peu ou point connus dans les départements qui consomment le plus de vin : Var, Hérault, Gard, Côte-d Or, les deux Charentes, Aude, Gers, Seine, Pyrénées-Orientales, Tarn-et-Garonne.

c. Les folies de cause alcoolique se sont multipliées en France à mesure que la consommation d'alcool a progressé.

CONSOMMATION d'aLCOOL PAR TÊTE | FOLIES ALCOOLIQIES SUR 100 ADMIS&IO>S

lit. ' DANS LES ASILES

Le mouvement de i^ecul, ou au moins le temps d'arrêt ébauché dans la dernière période (1874-1876) est d'un heureux augure ; il correspond peut-être à un réel ralentissement de la consommation d'alcool, dû à l'élévation des droits, dans ces dernières années.

Si, maintenant, nous cherchons la proportion de folies alcooliques par département, nous retrouverons le même fâcheux privilège, que nous observions précédemment, dans les contrées à cidre, qui sont aussi plus particulièrement vouées à l'eau-de-vie. Le Calvados tient la tête, avec 29,57 folies alcooliques pour 100 cas généraux, admis dans les asiles ; c'est, dit M. Lunier, l'un des départements où les cas de folie alcoolique sont devenus le plus fréquents chez les femmes. La Mayenne, l'Orne, les Côtcs-du-Nord, donnent lieu à la même triste observation. La Seine-Inférieure, l'Eure, la Manche, l'Aisne, les Ardennes, Meurthe-et-Moselle (eau-de-vie de marcs), la Côte-d'Or, la Loire, la Vendée (vin blanc), suivent de près. L'Allier, la Corrèze, la Dordogne, le Lot, la Lozère, les Hautes-Alpes, l'Aiiége, les Pyrénées -Orientales, la Corse, ont le minimum des cas de folie alcoolique : de 7,30 à 5,90 sur 100 admissions.

d. Enfin, les suicides attribués à l'alcoolisme donnent la dernière teinte à ce sombre tableau. Sur 1 00 suicides, il y a eu :

En 1849 6,69 suicides d'origine alcoolique.

La carte des suicides a beaucoup d'analogie avec celle de la folie alcoolique, sauf qu'ils sont assez rares dans la Loire, la Seine-Inférieure, les Alpes-Maritimes, les Hantes et Basses-Pyrénées, la Vendée.

La Manche, le Calvados, Maine-et-Loire, la Marne, la Haute-Saône, Saône-et- Loire, ont de 55,02 à 22,20 suicides alcooliques sur 100 suicides généraux. Le Nord, le Pas-de-Calais, l'Aisne, l'Oise, la Seine, la Sarlhe, Hle-et-Vilaine, la Loire-

FRANCE (pATiioLObiE). 825

Inférieure, l'Yonne, de 20,69 à 18,87. N'en ont pas les départements suivants j Cher, Savoie, Haute-Vienne, Lot, Lot-et-Garonne, Haute-Loire, Lozère, Gard. Gers, Tain-et-Garonne, Tarn, Hautes-Pyrénées, Haute-Garonne, Ariége, Aude, Pyrénées-Orienlales, Corse.

Dégénérescences et maladies chroniques d'origine alcoolique. Il va sans dire que, parallèlement aux accidents qui viennent d'être relevés, et dans une mesure de fréquence, générale ou spéciale, que l'on peut apprécier d'après la répartition de ceux-ci, l'alcoolisme, en France, se retrouve à l'origine d'une grande part des cas de dyspepsie, gastrite chronique, cirrhose du foie, néphrits chronique, cystite chronique, cancer de Testomac, du foie, et d'autres organes, hypertrophie du cœur, lésions d'orifices, athérome artériel, anévrysmes, catarrhe pulmonaire, troubles plus ou moins profonds de la sensibilité et de la motililé (ataxie, paralysie, anesthésie), couperose des ivrognes, dégénérescence graisseuse du foie, des reins, atrophie des testicules. Mais nous n'avons pas les moyens de préciser dans quelles conditions, sous ce rapport, se trouve la France vis-à-vis des autres nations, ou telle partie de notre territoire relativement à une autre portion. Il est vrai que l'alcool n'a pas une influence spécifique dans cet ordre de maladies et que chacune de celles qui viennent d'être nommées peut soitir d'une cause toute dilférenle. Cette considération diminue l'importance des déterminations numériques et géographiques.

Ajoutons aux affections mentionnées, et comme relevant habituellement de l'alcoolisme aussi, un accident terrible, rare, d'un haut intérêt pour la physiologie pathologique et la médecine légale : la combustion dite spontanée, à laquelle notre vénéré maître et éminent collaborateur, M. G. Tourdes, a consacré, dans ce dictionnaire, un remarquable travail.

VI. Pathologie française d'après les inflcexces sociales. Quelle est, pour nous, la compréhension de ce cadre étiologique? Nous le faisons peut-être plus large qu'on n'en a l'iiabitude et qu'il n'est rigoureusement logique. Nous y comprenons tout ce qui traduit cet attribut supérieur et caractéristique de notre espèce, la sociabilité, dont l'expression s'élève et s'étend, à mesure que l'humanité progresse. Aussi A. Comte plaçait-il la sociologie au sommet de l'édifice scientifique. La Républi({ue de Platon se composait de trois éléments : les philosophes oii magistrats, les guerriers ou gymnastes, les laboureurs ou artisans; cette trinité est restée fondamentale et vraie. Mais il semble avantageux de pousser plus loin l'analyse et de multiplier les distinctions.

C'est en vertu de la sociabilité ipie se sont formés des groupes urbains et des groupes ruraux , ayant respectivement leur atmosphère morale propre, comme ils ont une atmosphère physique différente. C'est en conséquence du même besoin, autant dire de la même force, qu'il y a une orgiuiisation municipale, administrative, politique, des institutions militaires, des sectes religieuses ; et, comme corollaire, des foyers d'éducation et d'instruction de tout degré pour élever le niveau intellectuel des individus, des assemblégs d'importance variable qui discutent et cherchent les meilleurs moyens d'établir le mouvement social dans l'ensemble et dans les groupes constituants ; des livres, des journaux, des discours publics, y compris les efforts faits par la presse et la parole dans les rangs où l'on croit encore possible d'agir sur la vie sociale des peuples à l'aide d'un instrument vieilli, le dogme religieux.

Tout cela constitue une modalité du fonctionnement cérébral de chacun et de

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tous, un véritable milieu. M. Bertillon en a donné la formule à l'article Méso- LOGiE de ce dictionnaire, et a montré que les collectivités ne sauraient échapper à son influence. Les vrais hygiénistes, d'ailleurs, ceux qui restent médecins, c'est-à-dii'e qui gardent la dose nécessaire de philosophie, Michel Lévy, M. Fonssagrives, M. Lacassagne, etc., ont toujours tenu ouvert le cadre des influences de cet ordre sur la santé et la maladie, encore que les moyens de le remplir d'une façon bien déterminée ne soient pas d'un maniement facile. Michel Lévy a des pages merveilleuses sur les rapports, avec la santé publique, de l'éducation et des mœurs, de la politique, de la forme du gouvernement, de la religion. M. Lacassagne a justement revendiqué l'admission des médecins à l'étude des questions sociologiques : « Ces études sont de notre compétence, les médecins peuvent npporter des matériaux indispensables à une science essentiellement humanitaire. Notre profession a une destination sociale, et c'est là un des titres de gloire de l'art médical. » Et M. Fonssagrives, traitant, avec de Bonald, de « romancier de l'état sauvage » J.-J. Rousseau, pour avoir oublié que la vie en gioupes est la caractéristique de notre espèce (il&jov ■koIituà-j), affirme que « lorsque les hommes se groupent, ils ne dévient pas d'une condition naturelle et préétablie; ils s'y conforment, et ils font, dans l'intérêt du progrès et de la civilisation, laquelle est partie de la dissémination primitive pour s'épanouir dans la ville, ce que font, dans l'intérêt d'une œuvre industrielle, des idées et des capitaux qui se recherchent, s'associent et peuvent, dès loi s, ce que, restant isolés, ils eussent été inhabiles à réaliser. » (Fonssagrives, Hijgiène et assainissement des villes. Paris, 1874.)

L'auteur indique, dès ces paroles, la distinction toute naturelle et fort im- Dortante des groupements humains en urbains et ruraux; elle devait tout d'abord se présenter à son esprit au début du travail cité; nous la reprenons parce qu'elle est dans la nature des choses et prête à des comparaisons utiles. Non pas, cependant, qu'il y ait opposition entre le groupement rural et le groupement urbain, comme faits sociaux ; ils sont, au contraire, le résultat d'une même tendance et il ne s'agit, au fond, que de degrés. Mais ce qui persiste dans l'un permet d'apprécier l'influence de l'autre;

Ce serait, comme l'a dit M. Fonssagrives, un beau travail à faire que de mettre la pathologie et l'hygiène rurales en regard de l'hygiène des villes, qu'il a magistralement traitée, et de la pathologie urbaine, qui est assez exactement déterminée pour bien des points, dans les grandes capitales par exemple, et à Paris en particulier. M. A. Layet a tracé, dans cette Encyclopédie, une belle esquisse de l'hygiène rurale, dont nous-même avions, précédemment, ébauché les traits les plus saillants. Ce savant collaborateur a même eu som de faire de son travail une étude étiologique, ce qui est, à coup sûr, une bonne manière d'envisager l'hygiène, et d'indiquer, à la suite de chacun de ses chapitres, les maladies ou accidents se rattachant aux conditions d'hygiène qui viennent d'être développées. Néanmoins, le traité de pathologie rurale est toujours à écrire.

Toutefois, ceci n'est qu'une réflexion générale, puisque nous ne voulons en ce moment embrasser autre chose que le côté de la pathologie rurale ou urbaine qui dépend directement de l'état social. Sans doute, la distinction indiquée, ou en termes plus précis, la condition d'habitat pouvait servir d'entêté à l'un de nos paragraphes; mais, dans l'état actuel de nos connaissances, il a fallu procéder autrement, et, dans les développements qui précèdent, on a remanjué que la pathologie rurale et la pathologie urbaine sont incessamment

FRANCE (pathologie). 825

présentées l'une à eôté de l'autre, sous des titres communs, sauf la précaution de faire ressortir, quand il y a lieu, les circonstances de spécialisation éliologique.

Aussi bien, les circonstances étiologiques qui ne dépendent pas, même indirectement, de l'état des mœurs, de l'instruction, des habitudes de penser ou de sentir, chez les paysans, sont-elles moins nombreuses qu'on ne pourrait croire. Ce qui est le moins évitable pour eux, ce qui ressort proprement de leur habitat, c'est l'action des agents atmosphéricjues (météorologi(|ues) et celle des influences telluriques, de même- que, par suite d'une nécessité non moins form.elle, les citadins sont plus particulièrement soumis à l'influence des foyers putrides, simples ou spécifiques, et aux chances de toutes contagions d'homme à homme. Le vêtement, l'alimentation, la propreté des personnes et des locaux, n'ont point de caractère fatal, de part ni d'autre, et les différences essentielles viennent plus des mœurs et de l'éducation que de la nécessité. Le travail des champs, comme celui des grandes mdustries, a ses nuances étiologiques et ses accidents spéciaux, variés; mais, en soi et généralement, il est moins dangereux que celui des ouvriers des villes. Nous sommes loin, en particulier, de nous ranger à l'opinion de Gaultier de Claubry {Rapport de la commission des épidémies pour les aimées 1841 à 1846) qui serait porté à accorder, dans les épidémies rurales de lièvre typhoïde, l'influence pi'épondérante aux fatigues des habitants des campagnes pendant les travaux de la moisson, sous prétexte que ces épidémies ont lieu le plus habituellement dans la saison chaude. On sait, en elfet, que la fièvre typhoïde arrive à la même date dans les villes, et que, s'il y a quelque chose de surajouté au fonds commun, infectieux, c'est probablement la chaleur et rien autre.

On surprend aisément la suprématie des conditions sociale? dans les résultats des recherches statistiques sur la mortalité. Les chiffres funéraires élevés des grandes villes, relativement aux campagnes, s'expliquent par le méphitisme humain, qui semble devoir croître en raison du chiffre des habitants. Cependant, la mortalité de Londres est plus faible que celle de Paris, il est difflcile que la raison de ce privilège soit un méphitisme moindre chez l'énorme capitale britannique; les conditions sociales doivent y être pour beaucoup. — M. Bertillon relève des circonstances curieuses et signiticatives sur la mortalité des enfants du premier âge en France : ils meurent plus à la campagne qu'à la ville, dans le premier mois de la vie. Pourquoi? A cause de l'insalubrité du milieu? Evidemment non, puisque tout à l'heure les rapports vont être interverti»; mais à cause de la moindre intelligence des soins, de la moindre délicatesse des sentiments, et autres raisons morales. Les illégitimes meurent toujours plus à la campagne qu'à la ville. « Pourquoi donc la campagne, bientôt favorable aux enfants légitimes, surtout après leur sixième mois, reste-t-elle si singulièment funeste aux enfants nés hors mariage? C'est sans doute parce que la lîlle mère y est plus cruellement repoussée que dans les villes, où une certaine sympathie suit la vaillante fille mère as>ez courageuse pour entreprendre l'œuvre héroïque d'élever seule un enfant abandonné par son père! » (Bertil. Ion, art. Mortalité.)

On sait qu'en France, la mortalité annuelle moyenne est aux environs de 22,8 pour 1000 pour toute la population, se décomposdnt comme il suit :

826 FRANCE (pathologie).

Décès pour 1000 habitants.

Campagnes 21.5

Villes • 26,1

On peut affirmer que la différence serait plus grande, si les campagnes avaient l'intelligence et les lumières des villes; en revanclie, elle le serait moins^ si elles en avaient les passions, les agitations, la vie ëclievelée. Chose bizarre^ Paris a un chiffre moins élevé que l'ensemble des villes françaises, 25,4 : les démographes font observer que, grâce à l'immigration, c'est Paris qui a le plusd'adultes dans l'âge de la force, du travail et de la plus faible mortalité. Cette vue est trop exacte pour que nous en amoindrissions la portée. Cependant, n'est-il pas possible que l'exquise civilisation dont jouit Paris, et que tant d'hommes intelligents et dévoués dirigent, contribue pour un peu à atténuer l'influence du méphitisme urbain et même celui des influences sociales fâcheuses? Une fois, au moins, la civilisation se compenserait elle-même, et les bienfiits dont elle dispose l'emporteraient sur ses mauvais côtés vis-à-vis de la vitalité humaine. Ce qui prouverait qu'elle peut arriver à établir ce fait en règle générale. Et il faut bien qu'un jour il en soit ainsi.

Nous visons, en ce moment, un des plus pénibles côtés de la pathologie humaine : les maladies mentales, auxquelles il est juste d'adjoindre les suicides et bon nombre de crimes contre les personnes, ou même contre la propriété. Or, la folie est due pour une grande part aux causes morales ; pour plus de moitié, suivant Pinel et Caspei- ; pour un tiers ou même seulement un quart, d'après l'enquête officielle de 1849. Mais, dans les deux cas, il faut se rappeler que l'hérédité renforce seulement le cadre des causes morales, puisque les premiers malades ont pu acquérir par celte voie les prédispositions qu'ils transmettent à leurs descendants. Bien plus, il y a des causes physiques, des excès par exemple, qui sont incontestablement d'origine morale.

Dans quelle situation sont les villes vis-à-vis de l'intensité et de la fréquence des causes ; dans quelle situation sont les campagnes ?

C'est dans les villes que se réunissent les ambitions de toutes les tailles, les avidités de toute direction, ceux qui veulent gagner et ceux qui veulent jouir, les génies de bon aloi et les rêveurs : c'est dans les villes que les hommes sont à la lettre emportés par le « tourbillon » des affaires ou des plaisirs, par le mouvement littéraire et scientifique ; c'est là que les phases diverses de la politique ont le plus de retentissement et produisent leurs plus redoutables contre-coups. Chaque cité est un théâtre plus ou moins vaste où il est séduisant de jouer un rôle ; de là, une concurrence vitale d'un ordre particulier, qui n'est pas moins terrible aux vaincus que la lutte pour la vie matérielle. Remarquons que le gi'and nombre et les contacts incessants des individus répercutent et grandissent les émotions de chaque jour, multiplient les aspects de la pensée, renforcent toutes les effervescences. Les intelligences d'élite, qui provoquent et conduisent ce mouvement, n'y courent pas les risques que l'on croirait; mais le danger, selon nous, est pour cette masse de cerveaux peu lettrés, dont l'éducation est restée à l'état embryonnaire, et qui se trouvent associés à un mouvement infiniment supérieur à leur taille. De sorte que ce n'est pas la civilisation et son développement qui sont coupables, mais plutôt l'inégalité des degrés de la civilisation dans les rangs divers, l'insuffisance de culture d'un grand nombre de ceux qui se mêlent à son mouvement. C'est une déplorable

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chose que d'être au-dessous du milieu dans lequel on vit, des idées qui bourdonnent autour de soi, du but lointain que les intelligences puissantes dévoilent dans l'avenir. Le moins qui puisse arriver aux faibles, c'est qu'ils y perdent la tête.

Ces dispositions existent toujours à l'état latent, dans les grandes capitales ; en temps ordinaire, elles sont contenues par l'ordre régnant, équilibrées par des influences bienf^ùsantes, par la protection des grands caractères, dérivées par des circonstances qui agissent dans un autre sens. Les catastrophes cérébrales sont des malheurs isolés, individuels. 3Iais parfois, dans des occasions rares et terribles, les causes de la déroute morale des groupes urbains sont exaspérées en même temps que le frein habituel va en s'affaiblissant. Alors , c'est une effroyable explosion de folie , une épidémie cérébrale , se traduisant en actes de destruction, en meurtres quelquefois, au sujet desquels se réveille l'éternelle discussion entre la justice et la médecine sur les limites de la responsabilité et la détermination du point où finit la maladie et où commence le crime. •

Nous croyons que les faits lamentables qui s'accomplirent à Paris, en marsmai 1871, appartiennent à une épidémie de ce genre. On voudrait n'avoir pas à rappeler ces douleurs et ces hontes ; mais les leçons doivent être d'autant moins perdues qu'elles ont été plus amères. L'épidémie fut préparée par les misères physiques et les souffrances morales de la population; tout convergea vers la même redoutable conséquence : les ateliers désertés, les réunions dans les camps, les excitations mutuelles contre l'ennemi d'abord, contre les chefs ensuite, l'habitude de vivre dans un état de tension morale, l'impéritie de quelques-uns, les mensonges de quelques autres, l'immense déception de la lin. On a hautement accusé l'alcoolisme et l'on a eu raison; mais les excès d'alcool ont fait partie de l'ensemble et ont été eux-mêmes, pour une bonne part, provoqués par l'état moral des individus.

N'oublions pas de rappeler, toutefois, que la Commune « avait adressé un appel à tous les perturbateurs de l'Europe, » et qu'il y avait d:ins les rangs des^ fédérés, « et même à leur tête, bon nombre de relaps étrangers, de réclusionnaires et de repris de justice. » (Linas.)

Quoiqu'il en soit, nous sommes positivement en présence d'un vaste phénomène pathologique; le bon sens public lui-même, dit M. Linas {Impressions personnelles et considérations médico-psychologiques sur les événements de Paris. In Gazette hebdomad., 1871, n'* 17-21), en a jugé ainsi. « Tous ceux, en effet, qui parlent ou écrivent sur les événements accomplis à Paris depuis le 18 mars jusqu'au 28 mai, se servent d'un commun accord, pour les qualifier, des mots maladie morale, aberration mentale, démence, convulsion, épilepsie, alcoolisme, délire, frénésie, rage, folie furieuse, monomanie, etc. Le Times de Londres a prononcé le mot de delirium Iremens ; les Allemands disent morbu^ democraticus. » Et l'on ne prenait pas ces expressions au figuré; l'esprit se reportait vers ces grandes vésanies du moyen âge, marquées aussi par l'effroi, la désolation, le meurtre, l'incendie, qu'elles répandaient sur les populations. Il y eut, dit encore M. Linas, parmi les fauteurs de l'insurrection , quelques esprits d'élite, mais trop logiques dans le système et fourvoyés, de b nue foi cependant. Mais tout autour de ces théoriciens « il y avait, en grande majorité, des énergumènes, des monomanes et des fanatiques dangereux .. » L'auteur a même pu retrouver, dans les photographies de ces célèbres personnages, le

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faciès morbide qui fait partie de la symptoniatologie des cas, la pliysionomie étrange et sinistre ou « l'expression inoffensive et béate de mystiques et d'illuminés. »

Ces manifestations délirantes, si vastes et lugubres, détonent de notre temps. Mais il faut bien le dire, la folie d'origine sociale n'a fait que changer de caractère; nous croyons même qu'elle tend à se faire plus rare de nos jours. Estce que les siècles passés n'ont pas eu leurs saturnales religieuses, les tueries de la croisade albigeoise, de l'Inquisition, de la Saint-Barlhélemy? Et notre pays n'en avait pas le monopole : l'Allemagne a eu Jean de Leyde et les Anabaptistes; elle a brûlé Jean Huss et a eu Ziska; aujourd'hui, elle n'a pas la maladie que ses savants ont baptisée, pour notre usage, de morbiis democraticus, mais elle possède des maniaques d'un autre ordre. Nous avons été assez battus par l'Allemagne pour qu'il ne nous plaise point de relever ses hontes récentes; mais, au moins, avons-nous cette supériorité qu'étant parvenus à nous passer absolument d'empereurs et de rois, nous avons enlevé aux fous la tentation de tirer dessus. •

La statistique a obtenu des résultats bizarres sur le point qui nous préoccupe en ce moment. M. Lunier [Influence des événements de 1870-1871 sur le mouvement de V aliénation mentale en France. In Bidl. de VAcad. de méd., 24 septembre 1872) constate que le chiffre des admissions dans les asiles français, du mois de juillet 1870 au mois de juillet 1871 a été inférieur de 12,11 pour 100 au chiffre des entrées de 1869 à juillet 1870. Les événements de 1870-1871, quoique ayant « déterminé l'explosion de 1800 cas de folie environ », semblent avoir amené une diminution de 3268 dans le chiffre des aliéués séquestrés. Cette diminution est-elle réelle? L'auteur est bien loin de le penser. Elle a pu être due, en particulier, aux perturbations apportées par l'invasion dans le fonctionnement du service des aliénés, à la diversion produite par les événements dans l'état mental d'un certain nombre d'individus prédisposés à la folie, à la terminaison rapide par la mort des aliénations mentales provoquées par les commotions politiques de l'éjjoque. Tel est son avis. Nous ajouterons volontiers qu'un grand nombre des fous ont disparu sous le plomb de l'armée de Versailles et des conseils de guerre, ou sont allés coloniser la Nouvelle-Calédonie, ce qui diminue beaucoup le chiffre des admissions. De plus, les folies d'origine invasion et Commune n'ont pu être toutes reconnues pendant cette période même ; elles ont plutôt grossi les chiffres des périodes suivantes, témoin quelques rapporteurs fameux des conseils de guerre d'alors et dont la folie n'a été avérée que récemment. M. Lunier lui-même remarque que « pendant le deuxième semestre de 1871, le chiffre des entrées a été un peu plus élevé que dans le semestre correspondant de 186D. » Que serait-ce sans Nouméa et la fuite en terre étrangère?

11 est permis, apparemment, d'interpréter d'une façon analogue les résultats de Marcé d'après lesquels la période de 1848 à 1852 n'aurait troublé en rien la marche régulièrement ascensionnelle du mouvement de l'aliénation mentale. En supposant le fait exact, ce qui pourtant semblera un peu extraordinaire à l'examen du tableau que l'on trouvera tout à l'heure, nous ferons remarquer que 1848 fut, au fond, une année d'espérances et de succcès populaires ; qu'ultérieurement, les fusillades dans la rue, la déportation, supprimèrent un bon nombre de fous, déclarés ou imminents ; qu'enfin, ce n'est peut-être pas autant

FRANCE (pathologie). 829

dans cette })ériode même qu'il faut en voir les effets que dans les années impériales qui ont suivi. Or, le nombre des fous, qui était de 46 557 en 1851, devenait 59 848 en 1856 et 84 181 en 1861.

Revenons maintenant à l'état social des campagnes et comparons. Ah! certes, nous sommes disposé aussi peu que possible à entrer de confiance dans les idées de tant d'églogues, en prose ou en vers. Cependant La Bruyère a été bien dédaigneux et M. Sardou a bien de la verve. M. Fonssagrives lui-même, que nous tenons pour un juge autrement sérieux en matière de psychologie, semble avoir des préventions trop arrêtées à l'endroit de la « nouvelle couche rurale » et du paysan qui lit le journal. Eh ! bien, mais ; c'est une supériorité que de savoir lire et de s'en servir. Le journal, du reste, n'est bon que relativement.

Or, le paysan français d'aujourd'hui entre dans le mouvement inlcllectuel de l'époque, disons dans le mouvement social, et paraît s'en trouver bien. Le progrès a même l'air de lui être plus profitable et moins dangereux qu'à l'habitant des villes. Ses vieilles habitudes, qui sont devenues son tempérament, modèrent ses allures modernes : routinier, réservé, défiant même, en raison d'une oppression séculaire, il n'aborde la nouvelle vie sociale qu'avec des précautions infinies, lentement ; il ne fait un pas en avant qu'à coup sûr. Témoin constant des révolutions régulières de la nature, il se décide difficilement à croire que l'humanité ne soit pas soumise aussi à des lois d'évolution invariables et fatales, et que, même, l'homme ait prise, dans une certaine mesure, jusque sur les phénomènes naturels. Cette réserve, qui retarde peut-être le progrès, ne l'empêche 'pas d'être sûr; elle semble bien faite pour pz'évenir les étourderies, les à-coup, les écarts d'imagination, les accidents du fonctionnement cérébral.

Après tout, quelle que soit l'agitation morale dans un village, c'est un foyer restreint ; les heurts ne peuvent y être nombreux ; la traînée de poudre s'enflammerait-elle, l'explosion sera limitée et pas bien redoutable. Les crimes (nous regardons la criminalité comme une bonne expression de la perturbation cérébrale) sont moins communs dans les campagnes que dans les villes. « Le compte rendu de la justice criminelle en France, pour 1864, accusait cette différence pour les crimes contre les [propriétés et les personnes par le rapport 1,2 à 2,1, et pour les assassinats par celui de 4,4 à 6,6. » (Fonssagrives.) Les attentats à la pudeur seraient plus nombreux dans la population des campagnes : est-ce infériorité morale? cela n'est pas certain; aux champs, on n'a pas une idée très-exacte de cette vertu de convention que les lois appellent la pudeur, et l'on cède sans y penser aux penchants naturels.

Le suicide est beaucoup plus commun dans les villes que dans les campagnes. En 1865 et 1866, il y a eu, en moyenne, en France, 4971 suicides, dont 2546 pour les villes et 2625 à la charge des campagnes. Mais on n'oublie pas qu'à cette date, la population des campagnes était plus que double de la population urbaine (Fonssagrives). L'aliénation mentale est aussi, dit le même auteur, plus rare dans les campagnes que dans les villes ; la proportion serait de 1 à 2 ou 3, suivant M. Lunier. Il est constant que Londres et Paris, « les deux métropoles de la civilisation », présentent le maximum d'aliénés (1 aliéné sur 200 et sur 222 habitants), et que l'État de New- York, l'Angleterre et la France, sont aussi les pays qui ont le plus de fous.

« Les progrès de la civilisation multiplient les fous », avait dit Esquirol. Malgré les apparences et les faits qui semblent le démontrer, c'est pourtant une

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erreur. Ce n'est pas le progi'ès de la civilisation qui augmente le nombre des fous, mais bien plus l'inaptitude des arriérés qui s(j pressent dans les centres où la civilisation s'épanouit ; en d'autres termes, l'inégalité de la civilisation dans les éléments des grands groupes, urbains surtout. Notons que, vis-à-vis de la masse de la nation, nous sommes dans une phase d'enfantement, qui ne saurait s'accomplir sans douleur, sans quelques incidents pénibles. L'humanité cherche des voies nouvelles.

Au fond, les chiffres eux-mêmes pourraient bien donner tort à cette sorte d'aphorisme. Lorsque M. Broca déposa sur le bureau de l'Académie de médecine (16 novembre 1875) le tome II de la Statistique de la France, l'éminent professeur eut soin de faire remarquer que le chapitre de ce travail, intitulé : Pronrès de Valiénation mentale, reposait sur une erreur de calcul. En effet, les recensements de 1861, 1866 et 1872 donnaient les proportions d'aliénés pour 10 000 habitants, comme il suit : 22,5 en 1861, 25,8 en 1806 et 24,4 pour 1872. Or, ce dernier rapport est erroné; en redressant la faute de calcul, M. Broca obtient le rapport 23,7, qui prouve que les chiffres ne s'élèvent pas et tendent même à baisser.

Jetons, cependant, un coup d'oeil sur la situation pathologique de la France à cet égard, dans le passé et de notre temps. 11 est bien entendu, quoique nous rapportions l'aliénation aux influences sociales, que nous ne regardons pas ces causes comme fatales, ni même comme très-directes, et que nous reconnaissons avec tout le monde que la folie vient encore et souvent de toute autre cause.

Aliénation mentale. Ce n'est guère que depuis 1855, dit M. Lunier, que l'on a commencé à recenser convenablement, en France, les aliénés internés et ceux qui i-estent en famille. Cependant, en 1828 déjà, l'on coaimençait à s'apercevoir de la progression ascendante du nombre des fous, puisque Esquirol faisait un mémoire pour répondre à cette question : « Existe-t-i! de nos jours un plus grand nombre de fous qu'il n'en existait il y a quarante ansl » L'auteur ne pouvait guère s'empêcher de répondre par l'affirmative; cependant, il insistait avec raison sur ce fait, heureux en soi, et qui grossit, en apparence, le chiffre des cas de folie, à savoir : qu'on la connaît mieux et que l'on soigne mieux les fous qu'autrefois.

L'auteur fait lui-même une remarque qui vient à l'esprit, dès la simple inspection de ce tableau ; à savoir : que l'énorme augmentation qui se montre tout à coup de 1841 à 1851 et 1856, tient uniquement à ce que les recensements sont faits plus exactement aujourd'hui qu'autrefois.

M. Lunier estime que la proportion de 1 fou pour 412 habitants, indiquée au 1" janvier 1869, est probablement encore au-dessous de la vérité. Si l'on défalque du total les idiots et crétins, ou que l'on raisonne uniquement sur le nombre des aliénés dans les asiles, on a une proportion moindre, mais encore ascendante. M. Lombard, adoptant cette seconde manière, trouve les proportions de :

(A^il^is). 18"1 1 aliéné sur 965 habitants.

Ces derniers résultats ne prouvent toujours pas que l'augmenlation du nombre des fous en France continue, puisque le nombre des fous retenus en famille tend à diminuer, au moins relativement (Lunier). Ce grossissement apparent des chiffres de l'aliénation par les procédés plus exacts de recensement,s'est fait sentir à l'étranger tout comme chez nous.

FRAjNCE (pathologie). Nous empruntons à M. Lunier le tableau suivant :

MOUVEMEM DE l'.ILIÉN.\TION MENTALE EN FRANCE DE 1835 A 1869

ANNÉES

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