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Nous savons que l'un des pr-emiers obstacles à l'expansion de la vie est le froid extrême. Or la moyenne des îles Parry a été trouvée de — 10 à — 17 degrés dans leSmilh-Sund, par 78», 5. Kane a trouvé la plus basse moyenne à — 19 degrés. Cependant ces par-ages étaient fréquentés par le bœuf musqué et par les l'ennes. On sait que le chamois vit à peine dans nos Alpes à des tempér-atirres beaucoup moins basses. Autres différences entre les régions alpines et polaires : diversité des causes du froid dans les deux cas, par obliquité des rayons solaires au pôle et par raréfaction de l'air aux Alpes ; défaut d'acide carbonique et augmentation d'ammoniaque dans l'air des altitudes, ce qui est l'inverse pour les pôles; diffusion inégale de l'électricité atmosphérique qui, étant en raison directe de
la radiation solaire, doit êire ïort rare au pôle oii elle serait remplacée par l'énergie du magnétisme.
Même le sol dilïère dans les deux régions. La déclivité du terrain des Alpes ne permet pas le séjour de l'eau autrement qu'à l'état de glace, tandis que les plages sibériennes et nord-américaines, sous l'influence des radiations calorifiques, s'imprègnent comme des éponges de l'eau provenant de la fonte des glaces et même l'emmagasinent dans le sein Je la terre à l'état de glace. Cette dernière propriété est plus spéciale aux terres de Sibérie : ainsi, tandis qu'à Yakoutsk le sol gèle à 217 mètres de profondeur, il ne gèle qu'à l'",9 sur les bords du Mackensie, par la même latitude de 62 degrés. Cela tient à la faible perméabilité du sous-sol graniteux de l'Amérique du Nord. Mais la chaleur estivale désage le sol sibérien dans une épaisseur de plus de 5 mètres, ce qui lui donne un grand avantage sur le sol des Alpes et sur celui de l'Amérique, en permettant un champ beaucoup plus considérable pour la végétation qui s'y développe rapidement.
Cependant d'autres plaines de Sibérie demeurent constamment noyées par les eaux glaciales, soit à cause de l'insuffisance du dégel, soit à cause du manque d'absorption de l'eau par le sous-sol argileux. Ce sont les toundras, vraies solitudes polaires inaccessibles à la vie ordinaire, quoique pourtant elles nourrissent des cryptogames utilisés par les animaux.
La configuration spéciale des terres arctiques les rend par elle-même parfois favorables à la vie végétale : de Baër a vu, à la Nouvelle-Zemble, des surfaces un peu bombées, à sol sec et légèrement incliné, situées au pied des montagnes, offrir un heureux théâtre à la végétation qui s'y développait sous la brillante forme d'un délicieux jardin tapissé de fleurs. Si, au Groenland, la vie est exclue des hauts plateaux, elle prospère plus bas près des côtes. Donc la configuration plastique du sol, dans les terres polaires, influe beaucoup, par l'intermédiaire de la chaleur de l'air et de la terre, sur la végétation. A cette influence s'ajoute celle des courants marins et des glaces arctiques. Il sulfit de rappeler que deux courants chauds longent les côtes occidentales des terres polaires et que deux courants froids baignent leurs côtes orientales; que la limite des arbres en Europe est le 71^ degré au cap nord, qu'elle s'abaisse au 66* degré au niveau d'Arkhaugel, qu'elle descend au 64* degré au détroit de Behring et qu'enfin elle atteint à peine le 60*^ degré sur les bords de la mer d'Hudson.
Ainsi une quantité convenable de chaleur et une configuration particulière du sol sont deux conditions nécessaires à la vie végétale dans les contrées polaires. Quant à la troisième condition, l'humidité, elle fait rarement défaut dans la zone arctique. Ce n'est donc pas la sécheresse ici comme daus les contrées plus méridionales, mais c'est la trop grande brièveté de la végétation par défaut de calorique qui s'oppose à l'existence des arbres.
Daus ces difficiles conditions, la natme polaire a déployé des merveilles d'économie physiologique pour répandre dans ces régions désolées la vie des plantes, même celle des végétaux ligneux. C'est d'abord le soleil qui dégèle les bourgeons des saules arctiques bien avant le reste de la plante et y vivifie la sève précieuse alors que les tiges sont encore engourdies par la glace et immobilisées sous la gelée. Comme les thermomètres à boule noircie, les plantes avides de calorique l'absorbent en l'emmagasinant. Or, Kane, en juillet, constatait 20°,9 au thermomètre à boule noircie. De plus à cela il faut ajouter l'accumulation de calorique provenant de la permanence du jour pendant six mois.
Un autre procédé de la vie végétative pour résister aux froids liivernaux consiste dans la réduction des organes des plantes au minimum de dimension, dans l'exiguïté des plantes elles-mêmes et dans la direction horizontale de leurs racines. Pi-esque toutes les plantes arctiques sont devenues pérennantes par la permanence de leurs tiges souterraines. Or, nous savons que c'est précisément le sol qui est le mieux réchauffé par les rayons solaires.
L'un des caractères les plus saillants de la flore arctique est l'exiguïté des espèces qui la composent : c'est l'état nain de la végétation. En cela elle diffère beaucoup de la flore alpine et de la flore lapplando-scandinave, qui compte des pivoines de 1 mètre de hauteur. Cependant la côte orientale du Groenland ferait exception à cette règle suivant Scoresby, qui y dépeint de magnifiques prairies dont les herbes atteignent 50 centimètres de taille.
Quand enfin le minimum de chaleur ne suffit plus aux plantes vasculaires, les végétaux cellulaires s'offrent pour l'utiliser. Les mousses et les lichens abondent dans certaines contrées arctiques : ceux-ci occupent surtout les endroits secs. Comme la soldanelle qui perce la neige aux sommets alpins bien avant, les autres plantes, de même les mousses, par leur puissance d'absorption de l'eau, s'en gorgent dès qu'il y a commencement de dégel et verdissent avec éclat au milieu des neiges polaires. Ces vastes tapis d'une mousse luxuriante couvrent de grands espaces d'un sol imprégné de glace à quelques centimètres de profondeur; car leurs racines exiguës ne demandent qu'une épaisseur de 5 à 5 centimètres de terre dégelée pour s'y répandre, et cela même au plus fort des chaleurs, comme dans les toundras du pays de Taïmyr (Middendorff) et dans celles des Samoyèdes (Schrenk). Là où il y a peu d'humidité, ce sont les polytrichum qui brunissent le sol de la toundra; aux localités humides les sphagnum communiquent leur couleur mate et cet aspect spécial des terres tourbeuses recouvertes de végétaux mourants.
La toundra sèche se revêt surtout de lichens dont les vastes plaques prédominent sur les plaines granitiques de l'Amérique du Nord, ainsi que dans les Fjelds Scandinaves. Trois genres principaux composent les lichens arctiques, qui atteignent de 2 à 5 centimètres de hauteur : Cetraria, Cladonia et Evernia. Richardson les a divisés ainsi qu'il suit d'après leurs formes et leurs couleurs : 1'^ Forme de lichen des rennes : Cladonia rangiferina (teinte grise), Evernia ochroleuca (gris jaunâtre), Cetraria aculeata (brun châtain), C. tristis (noir); 2" Formes de Gladonies : Cladonica uncialis (gris blanchâtre) ; 5" Formes de lichen d'Islande (brun); Cetraria nivalis (blanc jaunâtre).
Les Glumacées polaires sont représentées par les Graminées des prés et des gazons, ainsi que par les Gypéracées des eaux stagnantes. On y rencontre quelques espèces de Graminées alpines à gazon ras, avec quelques genres monotypes de ces régions arctiques, Dupontia, Plemvpogon, et une très-petite Graminée fort répandue (le Phippia). C'est le genre Carex qui domine dans les Gypéracées et, parmi celles-ci, la plante qui de loin signale le groupe entier est la linaigrette [Eriophorum) balançant par-dessus les gazons ses houppes brunâtres ou rougeâtres d'une rare élégance.
Dans ces plantes à chaume siliceux la tige se développe fort peu, de manière que les feuilles prennent la disposition en rosette presque radicale. Cette disposition économique caractérise d'autres végétaux de la zone polaire, tels que : Papaver nudicaide, Polemonium cœndeum, etc. D'autres artifices ont encore pour but le rapide développement des feuilles, tels que : l'épanouissement en forme de
gazon [Dry as), la suppression presque complète de racines [Silène acaulis), la présence de grands organes souterrains [Oxyria) remplis de sucs tout préparés pour les feuilles. C'est ainsi que la nature se montre infatigablement ingénieuse pour hâter l'évolution des feuilles, organes essentiels de la végétatiou. Parfois elle maintient la conservation du feuillage vert (Diapensia), tantôt elle hâte la feuillaison par l'exiguïté des feuilles [Draba) réduites au strict nécessaire; tantôt elle ne fait que des plantes naines [Kœnigia).
Ainsi, bien différeute en cela de toutes les autres et même de celle des Alpes, la végétation arctique économise sa matière, réduit ses modèles et accompUt, en miniature végétale, des prodiges d'exiguïté alliée pourtant à l'énergie et à la puissance de la vie. Cette puissance se manifeste avant tout dans l'incomparable éclat des fleurs polaires qui ont frappé l'attention des observateurs. On ne s'expliquerait guère ce luxe dans la misère, si l'analyse des savants (Darwin) ne nous avait révélé que la beauté et l'intensité du coloris des pétales remplissaient un but éminemment utile, celui de la fécondation artificielle par les inssctcs transportant et diffusant au loin le pollen fécondant.
La forme des arbustes ne prend pas une grande importance dans la flore arctique. Il n'y aurait que huit espèces d'arbustes dans le vaste pays du ïaïmyr (Middendorff). Les buissons de saule [Salix polaris) surgissent çà et là comme ensevelis dans le sol. On en a vu des pousses d'un empan de haut, à deux feuilles, à un seul chaton; mais le tout est relié par une vigoureuse souche commune, comme à la Nouvelle-Zemble (deBaër). Tels sont encore les Vacciniiim; le F. uliginomni, haut de 2 centimètres, et le V. vilis idece à feuilles toujours vertes ; le Rhododendrum laponicum à feuilles très-petites, semblables à celles du myrte, etc.
Ce qui donne à la steppe arctique ou à la toundra sa physionomie indescriptible, c'est la présence des vastes tapis de mousses entremêlées de quelques fleurs. Ces tourbières du nord ne sont jamais dangereuses pour l'explorateur, car la glace n'est jamais loin du fond, et le traîneau, emporté parles rennes, ne court aucun péril à travers ces plates fondrières. On voit parfois des toundras à lichen traversées par des bandes de toundras à mousses ; et même la toundra américaine possède parfois des arbustes nains. La végétation y fait surgir quelquefois des plantules gazonnantes, mais les parties vertes du gazon ne se détachent qu'avec peine du fond de ces teintes foncées et lugubres des mousses sans fin. Il semble qu'un crêpe funèbre voile au loin l'immense et monotone paysage qui porte dans l'œil et dans l'âme du voyageur l'impression d'une indescriptible tristesse.
Parfois cependant le gazon plus vigoureux refoule les mousses et forme avec des plantes de 8 à 10 centimètres de vrais tapis de fleurs [Dryas, Androsace). On voit jusque dans le Taïmyr (77 degrés latitude nord) de pareils tapis colorés par les linceuls blanchâtres des lichens terrestres. Les toundras à lichen sont plus favorables à la vie animale que celles à mousses. L'animal ne peut trouver sa nourriture dans les filaments coriaces des Muscinées, tandis qu'il dévore et savoure avec délices les succulentes touffes de lichens [Cladojiia rangiferina). Ainsi la Sibérie nourrit des troupeaux de rennes; ainsi le Nord- Amérique voit ses toundras fréquentées, même en hiver, par le bœuf musqué et par les rennes.
Les arbustes nains des toundras [Vaccinium empetrum) pullulent de baies chères aux ours et aux oies sauvages. Cependant vers la fin de l'été, en Sibérie,
les Mammifères se retirent des steppes arctiques et les rennes vont habiter les Laïdij, situés plus à l'abri, près des cours d'eau. Les Laïdy de Sibe'rie, adjacents aux rives des lacs ou des rivières, sont des dépressions où se développe un gazon de Graminées avec de chétifs buissons de saule et avec divers herbages. Ce sont donc des abris passables pour les animaux, comme d'ailleurs pour les plantes qui, dans les localités exemptes de froid excessif, atteignent le rang d'arbustes dont les buissons bordent les rampes et le bas-fond des vallées arrosées par des cours d'eau.
Ce qui imprime une physionomie caractéristique aux prairies arctiques, par rapport aux prairies alpines ou autres, c'est le remplacement du gazon à Graminées par des herbes vivaces à fleurs éclatantes et ornées des couleurs les plus diversement nuancées. C'est principalement en dehors des toundras, sur les contours légèrement arrondis des éminences peu élevées où fond vite la neige, que la flore arctique apparaît dans tout son éclat, et suscite l'enthousiasme des amis de la nature. 11 est vraiment difficile de ménager son admiration à ces paysages arctiques formés d'un gazon au-dessus duquel brillent le silène aux lleurs pourpres, le myosotis a>ix couleurs d'azur, et oij le Draba mêle son or à la blancheur des Cérastium. Ainsi, dans la Nouvelle-Zemble, le pourpre est représenté par Silène acaulis et Saxifraga oppositifolin; le bleu par Myosotis villosa et Polemoniinn cœruleum; le jaune d'or par Draba alpina et Ranunculm ; le blanc par Cérastium et le rouge clair par Parnja et Primula farinom.
C'est au pied des monts de la Nouvelle-Zemble que de Baër contempla avec un vif plaisir ces riches tapis de verdure où le gazon est suffisamment espacé pour laisser des intervalles qui rappellent un jardin créé par la main de l'homme ou encore une planche de (leurs soigneusement sarclée.
Les buissons n'ont pas l'importance du gazon fleuri dans la physionomie des plantes arctiques. Çù et là on rencontre quelques buissons à'Almis incana (Aulne septentrional) et de Salix. Dans les parties sud de l'Islande, ou voit, sur les ravins formés d'anciennes laves, de riches buissons de bouleaux et de saules atteignant parfois la liauteur de l'homme. Dans le pays des Samoyèdes, on a signalé le Salix hastata et VAlmis fruticosa; dans l'Amérique septentrionale, le Salix speciosa.
De l'étude comparée de la flore arctique dans ses diverses régions il résulte que la flore groënlandaise offre beaucoup plus de ressemblance avec celle du continent sibérien qu'avec celle du Nouveau-Monde. Cela paraît dû à la direction des courants du bassin arctique qui vont des grands fleuves de la Sibérie vers les côtes du Groenland, du Spitzberg et de l'Islande. Le total des espèces de la flore arctique atteint environ 700, parmi lesquelles à peine 500 sont caractéristiques. Elle n'a guère plus de 20 espèces vraiment endémiques. On trouve dans la flore arclique le nombre fort élevé de dix genres monotypes. Une Graminée {Pleuroporjon) est exclusivement localisée dans les îles Parry. Une Caryophyllée {Merckia) se rencontre depuis le nord-ouest de l'Amérique jusqu'à la Kholyma dans l'est de la Sibérie. Mais il convient d'ajouter que l'étude delà flore arctique est loin d'être achevée et qu'elle laisse plus d'un desideratum.
Il serait intéressant de placer ici quelques considérations relatives ;i la limite supérieure des domaines forestiers, qui est en même temps la limite inférieure du domaine de la flore arctique. Sans doute cette limite est souvent indécise, et d'ailleurs une grande zone forestière, celle du sapin blanc, dans toute la largeur de l'Amérique du Nord, appartient à la zone arctique par son sol plus ou moins
congelé et par ses productions des deux règnes. Mais nous nous occuperons de celte zone intermédiaire à propos des régions forestières du globe et de leur influence sur la géographie médicale {voy. Déboisement).
La limite des animaux polaires est tout à fait indécise, d'autant plus que les Mammifères aquatiques tendent à remplacer ici les Mammifères terrestres, et que les Poissons, les Mollusques et les animaux microscopiques fourmillent dans les abîmes de la mer en des proportions sans nombre. La limite arctique de l'homme est mieux connue. Que l'on suive un cercle idéal passant au-dessus de l'Islande, atteignant le Groenland vers le cap Tycho-Brahé, contournant la pointe méridionale et remontant la cote ouest jusqu'au détroit de Smith.
Notre cercle reprend son cours au nord des îles Carrey, passe au nord de la terre de Cockburn, rase la pointe nord de la terre Boothia-Félix, puis passe par le détroit de Franklin, par le nord de la Terre-Victoria, continue au nord du cap Parry, au nord des îles situées à l'embouchure du Mackensie, pour longer la côte de la terre d'Alaska près du 70^ degré latitude nord, puis, ayant gagné le continent Sibérien, il parcourt la lisière du bassin arctique en laissant au nord la terre Wrangel, au sud la terre des Tchoukichts, devant l'embouchure de la Kholyma, pénètre dans le pays des Yakoutks devant les bouches de l'Indigirca, et arrive à la baie de la Lena, près du pays des Youkagires, en laissant au nord les îles Liakhow ou de la Nouvelle-Sibérie. Enfin le même cercle laisse encore au nord une assez grande masse continentale située entre l'embouchure de la Lena et de l'Yénisséi, la fameuse presqu'île de Taïmyr, pour remonter au nord sur la rive droite de l'Obi (pays des Samoyèdes), passe au large de la mer Blanche et arrive au cap Nord, en laissant vers le côté polaire le Spitzberg, les terres de François-Joseph, l'île de Jean Meyen, pour revenir à l'Islande, notre point de départ.
Telles sont les limites habituelles, du côté du bassin arctique, de l'habitat des races d'hommes rabougris qui d'ailleurs, pendant la belle saison, émio^rent beaucoup plus au nord pour se livrer à la pêche et à la chasse. Le 70« parallèle nord paraît être la ligne approximative autour de laquelle oscille l'humanité de ces tristes régions. Cependant cette ligne est dépassée à la hauteur des îles Carrey, sur la côte occidentale du Groenland (par 77 degrés), à l'emliouchure de la Lena, et dans le pays des Samoyèdes. Le plus grand abaissement de la limite se trouve à l'embouchure du Mackensie, au nord de l'Islande, à l'île de Jean Mayen, et surtout sur la côte orientale du Groenland, qui, mal^^ré sa fertilité, devient inhabitable à cause de ses falaises à pic et des glaces flottantes. Au Groenland les Européens habitent jusqu'au 12'^ degré environ ; les Esquimaux dans leurs excursions vont jusqu'au 82« degré. Dans l'Amérique du Nord errent les débris des anciennes tribus d'Indiens qui comptent à peine 1500 représentants. Le Labrador compte environ 1500 Esquimaux et quelque blancs (les frères Moraves).
L'immense territoire des lacs glacés de l'Améi-ique du Nord n'est parcouru que par les trappeurs et les sauvages : c'est un domaine illimité pour la chasse aux fourrures et pour la pêche. Le Grand-Ouest Canadien (Far-West) ne compte peut-être pas 50,000 habitants dont 40,000 Indiens. Dans la terre d'Alaska il y avait environ 10,000 Indiens que l'occupation russe a réduits à 450.
La Sibérie septentrionale est occupée par des peuplades Finnoises et Tatares • ce sont les Ostiaks, les Samoyèdes, les Yakoutes, les Tchouktchis, les Kamtchadales, les Baschkirs, les Bouriates, etc. La plupart de ces peuplades sont d'ailleurs
DICT. ENC. i° s. VIII. rr
ôi GEOGRAPHIE MÉDICALE.
fort peu connues. Les Lapons occupent un pays assez limité et sont déjà mieux connus. En résumé, on ne connaît que fort incomplètement les diverses races qui ont établi leur habitat dans ces parages incléments des régions arctiques. Leurs mœurs, leur état physiologique et pathologique, laissent également beaucoup à désirer sous le rapport de la précision des renseignements.
Quand on nous a dit que les Esquimaux et les Sibériens du nord vivent de la chasse aux rennes et aux ours, de la pêche, et qu'ils engloutissent de l'huile de poisson, des matières grasses à outrance, qu'ils errent dans la belle saison sur les glaces et les terres à moitié découvertes et que pendant la longue nuit de six mois ils demeurent ensevelis dans des huttes faites de blocs de glace et de neige ou de peaux d'animaux, voilà, sauf quelques particulai'ités locales, tout ce que nous en savons. La pathologie des peuples arctiques n'a été qu'entrevue par quebjues voyageurs ou quelques i"ares médecins (Meyer-Ahrens : Die Krankheiten des hohen Norden).
Cependant on s'accorde à signaler, dans la nosologie polaire, la rareté de la piithisie pulmonaire, de la scrofule, la non-existence des fièvres de malaria au delà du cercle polaire, et leur rareté au nord du 60* degré; de même on affirme la fréquence des maladies inflammatoires, surtout de la poitrine, de Vinfîuenza arctica, des hémorrhagies, du scorbut, de la lèpre, de la syphilis même, des névroses, comme le tétanos, l'hystérie, l'épilepsie, etc. Les maladies infectieuses et épidémiques y seraient moins fréquentes qu'ailleurs, mais non inconnues : typhus, fièvres exanthématiques, même le choléi'a, qui a visité ces sombres solitudes. D'après Lombard, la pléthore sanguine serait le trait caractéristique de la pathologie polaire, ce qui résulterait de l'intensité du froid de ces régions.
Les causes prédominantes de la pathologie arctique se résument essentiellement dans l'excès du froid, dont la moyenne atteint parfois — 15 à — 50 degrés et dont les extrêmes s'abaissent bien plus bas. Aussi a-t-on noté la fréquence extraordinaire des congélations, des rhumatismes et des maladies a frigore. Le scorbut a été longtemps réputé la maladie commune de ces populations privées si longtemps de nourriture végétale et endurant des froids humides excessifs. Il est certain que celte altération profonde de l'organisme n'y est pas rare, mais aussi que sa fréquence a été beaucoup exagérée. Sur les Européens qui font un séjour plus ou moins long dans les parages arctiques on ne voit sévir qu'un petit nombre d'espèces morbides; quelques maladies a frigore: congélations, ophthalmies des neiges, mais surtout le scorbut, qui tout récemment encore paralysait les efforts des équipages tels que ceux de la Germania et des navires du capitaine Nares.
En résumé, l'ethnologie, la physiologie et surtout la pathologie des déserts arctiques sont pleines de lacunes qu'il serait de la plus haute importance de combler à l'avenir. Au premier rang on peut signaler l'étude des causes de la rareté et de l'absence de la malaria.
b. Steppes de l'Europe. L'Europe présente quelques steppes dans sa partie occidentale près du littoral atlantique et des mers du Nord, ainsi que dans ses régions orientales, en Hongrie et en Russie.
L'Espagne commence déjà à offrir quelques steppes ou régions vraiment désertiques. Entre les hautes sources du Tage et de la Guadiana, au sud-est de Madrid, sur le plateau central composé d'un sol mis à nu et couvert de sables et d'argiles aux nuances multiformes, s'étend la steppe CastiUane. Là on ne trouve ni eau, ni humus; ce sont de vastes étendues sans arbres, d'un rouo-ebrun sur les rochers du trias, d'un gris blanchâtre sur les formations gvpseuses.
couvertes par intervalles de quelques Spartiuni aux appendices folliculaires cylindriques, économes de la vie de La plante, de bruyères roses, et surlout de nombreux Halopliytes. Soixante Ilalophytes au moins babitent ces steppes salines : Herniaria, Salsola, Staticées, Gbénopodées, etc. , dont lalente évaporation, inhérente à la présence de la soude qui imprègne leurs gras tissus, est en harmonie avec le défaut d'eau du sol de la steppe. On y trouve encore des Artemisiées, des Cislinées {Helianthemiim), des Garyophyllées {Gypsophila) , des Légumineuses [Ononis crassifolia), des Synanlhérées [ZolUkoferia), des Labiées (SiVieriiis), etc. Ces plantes croissent en touffes pulviniformes, entre lesquelles on voit miroiter le sol blanc où elles se trouvent disséminées comme des taches noirâtres (Grisebach). Enfin sur dévastes espaces on n'aperçoit plus rien que la teinte du sol... Les landes ou steppes du littoral atlantique, depuis les Pyrénées jusqu'au golfe de Bothnie, offrent pour la plupart des bruyères cai'actéristiques qui leur ont fait donner le nom à'ericeta.
Entie la mer de Gascogne, l'Adour et la Gironde, sur plus de 14 000 hectares, s'étendent les Landes, au sous-sol fait d'un épais alluvium marin dont les sables et les cailloux fins cimentés par les sucs tannifères des plantes forment une dalle rougeâtre, compacte, imperméable aux eaux du sol. L'aspect sombre de ces solitudes, couvertes de Galluna vulgaires hauts de plus de 2 mètres, n'est égavé que par quelques nappes d'ajoncs et de genêts aux fleurs d'or jetés comme un voile éclatant sur ces monotones aridités. Rares autrefois, plus denses aujourd'hui, des bouquets de sapins percent le sous-sol réfractaire, et leurs puissantes racines préparent le terrain pour les semailles prochaines. Le terrain devenu plus maniable se laissera creuser de canaux qui mèneront les flaques d'eau stagnantes au golfe de Gascogne; le pâtre landescot échangera ses longues échasses contre la faucille du moissonneur, et peut-être la vigne remplacera la bruyère...
Non loin des Landes, au Sud et au Nord, s'allongent une série de dunes alignées près du golfe, jadis mobiles, maintenant fixées par les sapinières et d'autres plantations. Ces stériles lisières vont de la Gironde à la Charente, et jusqu'aux rives méridionales de la Loire, sur quelques points. On pourrait presque y rattacher les bassins déprimés de la Sologne et de la Bresse, vrais déserts palustres, autrefois riches en forêts que l'on s'efforce d'y faire revivre.
La Campine belge (Campen), vaste linceul de bruyères et de landes, s'étendait jadis à l'est d'Anvers vers le Brabant sur un espace de 140 000 hectares. Mais chaque jour réduit ces landes humides et insalubres. La Hollande et l'Allemagne septentrionale sont encore riches en Ericeta sur leur littoral. Plus de 1 700000 hectares, plus de la moitié de la Hollande, se composaient jadis de sables couvrant des solitudes. Mais les Pays-Bas ne comptent plus que quelques échantillons de ces tourbières stériles travaillées par le feu et la charrue. Le littoral Ilanovrien, le Holstein, le Slesvig, le Jutland, ont encore des landes infertiles sur une grande étendue. Là la zone des bruyères reprend un large empire sur un sous-sol imperméable composé d'un tuf rouge dû aux sables cimentés parle suc astringent des végétaux. Ce sont les Jernal Jutlandais, c'est-à-dire sables de fer, à cause de leur dureté et de leur couleur rougeâtre. A travers les plaines baltiques cette ceinture de bruyères va jusqu'en Courlande.
Les Calluna (C. vulgaris) baltiques n'admettent parmi elles que fort peu d'autres plantes. Sur les confins de Russie ils s'évanouissent, et on ne les retrouve plus que sporadiques près du lac Oaéga, mais ils sont plus fréquents
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en Lithuanie. D'autres Éricées, VErica tetraïix, tapissent le sol des marécages voùte'sde l'ouest, appelés en Allemagne Ilochmoore et distincts des Wicsenmoore, tourbières plates à Gypéracées, et des Waldmoore ou tourbières à forêts.
En Angleterre, en Ecosse, en Irlande, existent de grandes étendues de terrains à sous-sol aussi composé de tuf imperméable, et non moins couvertes de bruyères; ce sont les Moor infertils.
On pourrait ranger dans la classe des terres désertiques la plus grande partie delà Finlande, amas de lacs, de marais, de tourbières et de forêts. Au sud-est de l'Europe se trouvent des solitudes d'un autre genre, qui offrent un aspect et une végétation tout différents : ce sont les plaines herbeuses de la Hongrie et de la Russie sud-orientale, passage des landes aux steppes.
La poustza magyare est une dépression immense, ancien lit d'un lac plus ou moins desséché, compris entre le Donau et l'hémicycle des Carpalhes, le long de la Tisza (la Theiss), le fleuve vraiment hongrois. A la place des bruyères sociales qui aiment les bords de la mer, on voit ici onduler les mers herbeuses sur les steppes magyares que parcourent des troupeaux de bœufs à demi sauvages et des chevaux étrangers. A l'est de Pesth commencent les terres sablonneuses aux rares gazons ; plus loin poussent les Ilalophytes mêlés aux Graminées, mais en juin toute l'cfllorescencc végétale fanée fait place aux seuls Halophytes qui développent leurs bourgeons en automne. L'infertilité de la poustza n'est égalée que par sa sauvage beauté si souvent chantée par les poètes magyares. Mais bientôt il n'en restera que les bas-fonds, sorte de vaste thallweg de l'ancienne dépression lacustre, car la moisson de Gérés envahit rapidement la flore primitive de la steppe.
La Russie méridionale comptait jadis au nombre de ses déserts les régions du Tchornosjom ou Terre-Noire qui va d'Odessa à Kazan et de Kiew au A^olga : aujourd'hui c'est le grenier de la Russie et de l'Europe. Gependant à côté des inépuisables terres noires on voit quelques fonds marins récemment émergés qui n'offrent qu'une verdure éphémère au printemps, vite dévorée par les chaleurs estivales. G'est à peine si le long du Dnieper et du Don l'on rencontre quelques oasis dont les prospères villages contrastent avec la nudité de la plaine déserte.
Plus à l'est enfin commencent les terres qui servent de bordure à la grande dépression Caspienne, récemment sorties des flots qui unissaient la mer Noire au golfe de l'Obi : elles sont faites de sables et d'argiles durs comme le granit, impénétrables comme le fer; horribles steppes Ouralo-Gaspiennes, seuil donnant sur le Dédale des déserts asiatiques et qui ont servi de débouché aux hordes de l'Asie envahissant l'Europe.
Mais, avant d'entrer en Asie par la voie des steppes contiguës à celles d'Europe qui n'en sont qu'un faible appendice, nous devons parcourir une bande désertique dirigée du sud-ouest au nord-est, s'enroulant obliquement sur les flancs du Vieux-Monde, du cap Blanc qui baigne dans le chnud Atlantique jusqu'aux pieds de l'Himalaya hindou et même y compris le Gobi jusqu'aux plaines froides et brumeuses de l'Amour mongalio-sibérien.
c. Les déserts Sahariens proprement dits vont de l'Atlantique au cours supérieur du fleuve Indus, entre Laliore et Delhi, du 18« degré longitude ouest au 75* degré longitude est sur près du tiers de la circonférence de la" terre; ils oscillent autour du 2û« degré latitude nord, descendent jusqu'au 16' degré et remontent usqu'au 55« degré (Algérie) et au 35^ degré (désert de Kerman). Ils présentent
successivement d'Occident en Orient : le Sahara africain avec ses massifs montagneux et ses oasis semées comme des îles fortunées dans cet océan de sable (c'est le Saliara proprement dit) ; le Saliara arabique séparé du premier par l'oasis rubanée du Nil égyptien et par la mer Rouge; le Sahara iranien (de la Perse et du Béloutcliistan) séparé du précédent par l'oasis mésopotamiquc et les monts fertiles du sud-ouest de la Perse; enfm le Sahara hindou qui présente la mince oasis limitée à la lisière étroite de l'indus jouant ici le rôle un peu amoindri du Nil et du Chat-el-arab. Le désert de Gobi, mélange de déserts et de steppes, sera examiné avec celles-ci.
En ce qui concerne le Sahara africain, nous devons renvoyer à l'article qui en traite spécialement {voy. Sahara). Néanmoins on nous permettra certaines considérations qui ne figurent pas à ce dernier article.
C'est l'atmosphère, non le sol, qui fait le Sahara. Son voisin le Soudan, qui a la même constitution tellurique et géologique, devient fertile et verdoyant, grâce aux copieuses précipitations estivales ou solsticiales qu'il reçoit. Ce n'est pas le Sahara, comme le dit Humboldt, mais bien le Soudan, beaucoup plus chaud en moyenne, qui sert de centre d'attraction à l'atmosphère ambiante. Les vents brûlants dits sirocco, etc., ne sont qu'un remous des contre-alizés du désert, ceux d'Algérie n'en sont que des accidents. Car le système anémologique du Sahara est constitué par une puissante zone de vents alizés de nord-est, très-secs, qui soufflent avec une violence constante vers le Soudan ou vers l'Atlantique sudouest, comme vers leurs centres naturels d'attraction. La sécheresse de cet air saharien est si grande que l'on y a constaté des minima psychrométriques de 9 ou 10 centièmes.
Cependant le sol saharien, si particulier, participe aussi à la constitution du désert. II est formé surtout de sables provenant de deux sources : 1° de la mer, au voisinage de celle-ci ; 2" de la désagrégation quotidienne et incessante des grands plateaux de granit et de grès quartzeux par suite des injures de l'air, notamment par l'effet des écarts énormes de température. 11 en résulte un sol sui generU, vraiment saharien.
D'où peut donc venir au Sahara la minime, mais précieuse humidité qui fait les oueds, les lagunes et les oasis? D'abord elle provient des rares averses produites par le choc entre les contre-alizés supérieurs venant du Soudan et les alizés inférieurs. C'est en hiver seulement qu'ont lieu ces précipitations éventuelles : alors aussi on voiL surgir dans le Sahara une verdure et une floraison éphémères vers la fin de cette saison. Mais telle est la rareté de ces pluies que certaines localités demeurent six, neuf et même vingt ans, dit-on, sans en recevoir. La seconde et plus abondante source d'eau pour le Sahara est due à la disposition des massifs montagneux et à l'existence de dépressions; les uns et les autres sont indiqués à l'article Sahara, Les précipitations abondantes résultant de la réfrigération de l'air autour des massifs sont absorbées par les sables sahariens et s'amassent en collections souterraines qui vont constituer les lagunes, les oueds humides el les oasis [voy. Sahara).
Au point de vue de la flore, bornons-nous à dire qu'il existe au Sahara quatre types de relief du sol correspondant à autant d'aspects et de genres de la vé^-étation qui, elle aussi, exerce une puissante influence sur le reste de la vie du désert : 1° Les plaines rocailleuses nommées Hammada. Ce sont les plus vastes, les plus dénudées, aux vents destructeurs, au sol sans une goutte d'eau, aux nappes d'eau souterraine trop profondes pour être utilisées, aux grès dévonieiis
ou aux calcaires des terrains crétacés. Parfois des dépôts de gypse près de la surface y font surgir d'abondants buissons épineux, là où se trouve un peu d'humidité.
2^ Le désert d'Areg ou de dunes comprend les contrées du Sahara couvertes de sable mouvant. Ici quelquefois les puits donnent de l'eau descendue de l'Atlas, et dans les vallées profondes des dunes on voit croître les formes du Spartium, des Stipacées de haute taille, le Caligonum comosum et VAristidn pungens, la nourriture du Chameau.
3» Les Oueds. Sous la pluie du ciel on voit la surface des oueds se couvrir d'un gazon dans l'espace de trois jours. Dans les vallées des oueds on trouve de grands buissons de Zizyphus, des arbustes élevés à forme de genêts (Rétama), de grandes touffes de graminées [Aristida, Andropogon), des arbres à feuilles rares, des buissons épineux et aphylles, et le palmier nain de Nubie. On y remarque la vaste extension qu'y prend une Cucurbitacée rampante {Citrullus colocynthis), la coloquinte.
4° Les oasis ou oase, dont les eaux jaillissantes sous une grande pression, souvent thermales, font la richesse et la vie du désert. Outre le dattier, on y cultive parfois le riz, le froment et l'orge, qui y miirisscnt en 90 jours, mais après 9 irrigations successives. En fait de végétation spontanée on ne trouve guère que la coloquinte, l'oschur {Ccdotropis procerca) et parfois deux végétaux cosmopolites, le Plantago major et le Lamium amplexicaule .
Quant à la faune^ le Sahara proprement dit ne nourrit que très-peu d'animaux, principalement des reptiles. La faune saharienne est donc fort pauvre en espèces comme en individus et les quelques mammifères qu'elle possède n'habitent que les oasis ou les centres montagneux : car ils périraient de faim et de soif au milieu des déserts de sable.
Par-dessus l'oasis fluviatile du Nil, par-dessus la nappe allongée de la mer Piouge, le Sahara d'Afrique passe à l'Asie sans changer sensiblement de forme ni de fond. D'ailleurs la péninsule arabique est une sorte de noeud mitoyen entre les deux parties du vieux Continent {voy. Arabie, tome V, l''^ série). Cependant l'Arabie a sur le Sahara africain quelques avantages : elle mêle des steppes à ses déserts comme dans l'Arabie Pétrée, qui offre avec des pluies d'hiver quelques pâturages printaniers. Elle a une chaîne côtière riveraine de la mer Rouge avec des sources abondantes, des terres fertiles et des villes populeuses, elle a ses grandes oasis montagneuses comme le Nedjed, arrosées par quelques pluies d'hiver. Pour le reste, sur la moitié ou le tiers de son étendue l'Arabie est un Sahara accompli. Au sud le désert va s'élargissant vers les vastes étendues de Dâhnià ou Dahanah, qui est grand comme le quart de la péninsule : au nord et vers l'ouest, ce sont les « Nefoud » ou Nufud qu'aucun voyageur civilisé n'a encore visités. « Ces filles du désert » sont constituées par les couches de sable de 120 à 150 mètres d'épaisseur, débris de monts pulvérisés ou résidus des dépôts de l'Océan, sans cesse en mouvement et penchant de l'est à l'ouest, sous le soul'fle des alizés du nord-est, comme des vagues océaniques, en glissant sur les bas-fonds granitiques qu'emporte en sens opposé la rotation de la terre. La base profonde qui sert de dalles à ces instables matériaux est, en effet, ou du granit ou du basalte, parfois du calcaire : les sables reposent sur elle « comme les flots de l'Océan sur leur couche profonde » (Palgrave).
A part les précipitations hivernales du nord-ouest, et celles du sud de la péninsule coïncidant avec les moussons de sud-ouest, l'Arabie n'a qu'un ciel avare
(le pluies et desséche' par les courants arides des alizés dn nord-est, comme le Sahara. Dans le désert même on constate souvent une chaleur moyenne de 28 à 45 degrés centigrades. Si le Hedjaz et surtout l'Yémen peuvent s'enorgueillir de leurs monts couronnés de verdure, de leurs riches vallées, des eaux vives qui en découlent, de leurs populations agricoles et de leurs villes, si la splendide oasis montagneuse du Nedjed nourrit cinq à six millions d'habitants (Palgrave), ces brillantes exceptions n'empêchent pas l'Arabie d'offrir comme traits caractéristiques du désert : des oueds ou oufulis comme le Sahara et l'absence absolue de i-ivières conduisant à la mer des eaux premanentes. Les régions des « llarras » ou volcans éteints s'y échelonnent, au nombre de vingt-huit, depuis le Hauran jusqu'au détroit de Bab-el-Mandeb.
Ni la flore ni la faune d'un tel pays n'ont été explorées suffisamment pour permettre d'en donner môme un aperçu : cependant on sait que le règne végétal ne diffère pas sensiblement dans le Sahara airicain et dans l'arabique là où prédomine le seul désert, sans mélange de steppes à pâturages.
Entre la presqu'île du Sinaï, Bagdad, Alep, au nord s'étale un grand triangle désertique, nommé çà et là Hauran, Arabie Pétrée, etc., composé d'immenses plaines de pierres noires que l'on dirait calcinées par le feu , où gisent de maigres oasis, où errent quelques tribus nomades, mais où surtout souffle la dévorante haleine du simoun, sam ou samiel.
A l'orient de l'Oasis mésopotamique, qui n'est due qu'aux irrigations du Tigre-Euphrate, par-delà la ligne montueuse que l'Arménie envoie mourir sur la côte orientale du golfe Persique, zone déjà semée de steppes arides à côté d'eaux abondantes et de vallées fertiles qui les conduisent au bassin du Chat-el- Arab, nous retrouvons un nouveau Sahara, celui de l'Iran, qui conduit à celui de l'Inde. D'ailleurs, vers le sud, la transition est brusque, car le désert arabique saute par-dessus l'étroit canal du golfe, dans le Germasir ou Guermésir, Sahara partiel qui communique le long de la mer d'Oman avec le désert Béloutchis et qui n'est séparé que par une arête montagneuse du grand désert Iranien qui commence au sud vers Kirman et remonte au nord jusqu'aux monts de l'Helborouz et du Khorassan. Cette sorte de quadrilataire désertique est à l'ouest et au nord limitrophe du plateau où repose la civilisation actuelle de la Perse, à l'orient il confine au Turkestan dont le sépare une ligne d'altitudes reliant l'Helborouz aux monts du Hérat et au llindou-Koucb ; plus au sud-est il empiète sur le Hérat et sur l'Afghanistan qui partage avec la Perse le lac salé de Ilamoun. Celui-ci boit le grand fleuve Hilmend qui a échappé aux sables désertiques du nord-est de l'Afghanistan. Au sud-est il s'avance, par une profonde trouée, à travers le Béloutchistan jusqu'aux monts Hala dont il franchit les cols pour tomber dans le désert de l'indus. Suivant quelques géographes, une chaîne montagneuse centrale (le Kohrud) traverserait la Perse dans la direction sudest, en partant de Hamadan, passant à côté d'Ispaban, jusqu'à Yezd, en plein désert, de là à Kirman, pour se confondre avec le massif du Béloutchistan au bord méridional du pays. Là serait la patrie des grandes Ombellifères persanes, remarquables par leur gomme résineuse, notamment du Ferula Asa fœtida.
Le grand désert de Perse et de la contrée sud-est coiTespond à une dépression du sol qui s'abaisse à la moitié de l'altitude moyenne de la région des plateaux, c'est-à-dire vers 600 à 800 mètres au-dessus du niveau de la mer. L'oasis de Chabbis paraît être le fond de ce vaste entonnoir à bord extrêmement évasés. Plus au noi'd se voit l'oasis de Telbbès et vers le point intermédiaire un peu à
l'ouest, au centre géographique du désert, s'élève la ville d'Yezd, avec sa lisière de terres fertiles. Plus désolés que ceux de l'Aral, plus inaccessibles et plus stériles que ceux du Sahara, les déserts de l'Iran constituent une plaine inclinée au sud, dont la dépression la plus profonde, évaluée à 650 mètres suivant les uns et à plus de 400 d'après d'autres, correspond à un lac salé allongé en forme de rivière, large de plus d'un mille géograpliique, et portant une croûte uniforme de sel d'un pied d'épaisseur. Le lac salé ne possède que trois oasis dans toute son étendue. Aucune plante, aucune graminée ne croît sur le sol imprégné de sel, couvert de cristallisations chlorurées qui étouffent tout genre de \ie (Bubsc).
Un voyageur qui avait vu le Gobi fut épouvanté d'une telle absence de végétation en toute saison et sur un espace aussi considérable (Bunge). L'horreur de ce désert rehausse encore le contraste de ses deux principales oasis, celle de Chabbis avec ses 100 000 dattiers et ses orangers, et celle de Tebbès non moins riche en palmiers fructifères. Le désert de l'Iran trouve sa cause principale, non dans l'atmosphère, comme le Sahara, non dans le sol sableux inhabile à retenir l'humidité comme les déserts de l'Aral, mais dans une couche d'argile superficielle qui amasse le sel marin à fleur de terre sans aucune déclivité pour le livrer aux mers par le courant des eaux pluviales.
Les déserts montagneux du Béloutchistan méridional, qui faillirent dévorer l'armée d'Alexandre à son retour de l'Inde, mènent à l'embouchure de l'Indus, où commence le vaste désert de Thourr. Celui-ci s'étend des bouches de l'Indus et du Louny, près du tropique nord, jusqu'au delà du 30^ parallèle, entre Delhi et Lahore : du pied des monts Hala et Brahouik du côté du Béloutchistan et de l'Afghanistan, il s'avance jusqu'aux hauteurs d'Aravalli et de Chikavati à l'est. Il comprend la majeure partie du Sindhi, du Rhadjepoute et même du Penjab, le Pantschanada des Rig-Yédas. Il s'insinue, "^en effet, par maint endroit, dans la Pentapotamie, oià les quatre grandes rivières (la Sedtledjé, le Ravi, le Chanab et le Djélam de Cachemir) viennent s'unir au grand fleuve de l'Himalaya occidental pour former Punique Indus ou Sind des modernes. Celui-ci traverse et côtoie la marge occidentale du giand désert indique. Rares sont les oasis de cette grande solitude couverte de sables arides, de lacs salés, et où viennent se perdre sans doute'plusieurs cours d'eau descendus du noi'd et de l'est, sans pouvoir joindre l'Indus. Avec l'île de Katcha au sud le désert indique constitue l'un des espaces les plus insalubres du globe : c'est un foyer de paludisme et une fournaise où le voyageur succombe à l'insolation. D'ailleurs il n'est peut-être pas de coin de la terre qui ait été si peu visité et sur lequel manquent plus absolument les renseignements {voy. Iran).
En parcourant à vol d'oiseau le domaine des Saharas de l'Asie, nous avons vu que la nature de ces déserts tient à plusieurs causes. Ce n'est pas uniquement l'avarice da ciel desséché par l'alizé du nord-est, comme dans le Sahara africain et partiellement dans l'Arabie, qui constitue les déserts de l'Iran et de l'Inde. Ici les causes sont vai'iées et multiples. Sans doute la Perse et l'Afc^hanistan demeurent encore soumis en grande partie au régime de l'alizé du nordest, par le fait de leur situation géographique par rapport aux grands centres d'aspii-ation qui pour ces contrées sont l'Arabie et l'Afrique déserte. Cependant la Perse a déjà des vents de la Caspienne (alizés déviés par les montagnes) chargés d'humidité; la Perse et l'Afghanistan, placés entre deux centres secondaires d'aspiration, la Mésopotamie et la vallée de l'Indus, voient leurs alizés
de nord-est dévie's et refoulés et reçoivent des précipitations hivernales, surtout vers le sud, ce qui leur vaut une éclatante parure de végétation épliémère au printemps.
A quoi tiennent donc ces horribles déserts situés précisément au milieu de cette bordure si richement fleurie et tant chantée par les poëtes iraniens? D'abord souvent au sol, comme nous le savons pour la Perse et le Béloutchistan ; puis aussi à la position altitudinale de ces déserts environnés de haute contrées et de montagnes qui leur interceptent les nuages ou ne leur laissent arriver que des vents dénués de toute humidité. D'ailleurs le désert du Béloutchistan méridional, situé sur la limite des alizés de nord-est et des moussons de sud-ouest, ne reçoit presque aucune précipitation de celles-ci qui n'y arrivent qu'exceptionnellement. Il n'en saurait être de même pour le désert hindou de Thourr qui bénéficie, au moins durant trois mois par an, des précipitations abondantes de la mousson de sud-ouest. Ici le sol doit sans doute jouer un rôle prédominant dans l'existence de ce désert, mais on ne possède aucune notion satisfaisante sur ce problème.
Ainsi la zone saharienne, qui commence à l'Atlantique et finit aux portes des jardins de la vallée du Gange, offre comme principal trait une conformation qui se traduit par l'alternance indiscontinue de vastes déserts et d'étroites oasis. On dirait une immense pile éleclriijue à éléments juxtaposes, non superposés, les couples d'aridité et d'infécondité l'emportent grandement sur les couples des pluies et les orages où s'accumulent l'électricité et la richesse. D'ailleurs presque toujours ces derniers sont situés loin des premiers, qui ne sont en quelque sorte que traversés par leurs prolongements sous forme de cours d'eau plus ou moins fertilisants. Sous ce dernier rapport on peut être justement frappé de la rareté de ces cours d'eau intercalés contre les Sahara qui menacent de les boire. Le Nil, le Chat-el-Arab et l'Indus, sur une espace de près de 100 degrés en longitude, sont les seuls fleuves qui ont beaucoup de peine à porter jusqu'à la mer le produit d'immenses surfaces de drainage que leur dispute en effet l'horrible aridité des sables qu'ils sont obligés de traverser vers leur embouchure ou dans la dernière moitié de leur parcours.
D'autres différences servent à distinguer les oasis qui sont nées sur les bords de ces cours d'eau dont la richesse consiste dans l'irrigation. Le Nil d'Egypte est de beaucoup le plus naturellement fécond sous ce rapport, puisque ses grandes crues versent presque d'elles-mêmes leur généreux limon sur les lisières de l'oasis. Plus avare est le fleuve mésopotamique qui a demandé à l'homme plus d'efforts pour seconder ses inondations bienfaisantes et répandre au loin ses irrigations.
Quant à l'Indus, il voit encore rétrécir ses bordures de fraîche végétation : il semble que les monts abruptes de l'Iran d'un côté et de l'autre le Sahara hindou l'étreignent de trop près comme pour l'empêcher d'épandre les trésors qu'il apporte à grands frais des géants de l'Himalaya. Probablement aussi la paresse proverbiale des habitants est-elle le premier obstacle à la diffusion de ses richesses naturelles.
Comme nous l'avons vu, les autres oasis des Sahara offrent beaucoup moins d'importance : ce sont ou des massifs montueux dont l'altitude et les forêts occasionnent des précipitations, ou bien encore ces myriades de petites oasis aux jardins couverts de dattiers et d'orangers, qui poussent pour ainsi dire au milieu des contrastes du désert, toutes les fois que les terrains descendent à un niveau
qui permet le jaillissement des nappes d'eau souterraines, aussi bien dans le désert salé de l'Iran que dans la mer desséchée du nord de l'Afrique.
Maintenant que nous avons pénétré en Asie par le chemin des Sahara du sud, nous allons y entrer par une autre route située un peu plus au nord, par la grande voie des steppes. Cette dernière encore plus que l'autre confine aux grandes fourmilières humaines de l'Inde, de la Chine et des contrées intermédiaires. Au septentrion elle est limitée par les zones forestières qui la séparent des déserts circumpolaires que nous connaissons déjà.
Les steppes asiatiques établissent une barrière entre l'Europe et l'Extrême- Orient, ou « Far-East » de l'Asie par rapport à nous. Elles séparent l'un de l'autre les deux berceaux de la civilisation la plus opposée : l'européenne de l 'indo-chinoise. C'est le pôle répulsif de l'Ancien-Monde ; le plateau sur lequel naquit peut-être le premier représentant de notre race ; c'est aussi le massif d'où se sont écoulées de toutes parts les sources presque intarissables du fleuve humain.
D'ailleurs, dans ce long parcours qui mène de la Caspienne sur les rives de l'Amour, nous aurons à traverser tantôt des steppes, tantôt des déserts analogues au Sahara : presque toujours un mélange des deux.
d. La bande des steppes proprement dites s'allonge du Volga à l'Altaï. Elle est bornée au nord par la zone des forêts sibériennes, au sud, par la chaîne persane de l'IIelborouz et une série de monts intermédiaires reliant l'Helborouz au Hindou-Kouch ; elle s'avance jusqu'au plateau de Pamyr, et l'on peut même la prolonger le long des Thian-Chan jusqu'à la Dzoungarie au sud des Altaï.
« C'est sur le dos des montagnes centrales de l'Asie, entre l'Altaï et le Mustay, depuis la grande muraille de la Chine jusqu'au lac d'Aral, que s'étendent, dans une longueur de plus de 2000 mille lieues, les steppes les plus élevées et les plus vastes du monde; quelques-unes sont des plaines couvertes d'herbes; d'autres se parent de plantes salines toujours vertes, grasses et articulées. Un grand nombre brillent au loin d'efflorescences muriatiques qui se cristallisent en forme de lichens et qui couvrent le sol glaiseux de taches éparses semblables à delà neige nouvellement tombée (Humboldt).
Dans le domaine des steppes ainsi que [voy. Asie) dans celui des déserts asiatiques qui se mêlent parfois, comme dans le Turkestan et la Sibérie, il existe un certain nombre de caractères généraux communs distinctifs des autres climats et des contrées voisines.
La rigueur et la durée de l'hiver réduisant beaucoup la période de la végétation printanière, celle de l'automne est à peine renouvelée, de sorte que le développement des plantes y est restreint à une courte période de trois mois au plus. Cette succession uniforme de trois saisons règne sur un espace grand comme le tiers de l'Asie, où le seul printemps est à la disposition de l'évolution de la vie végétale que ne tardent pas à éteindre les chaleurs d'un brûlant été sans pluie qui se rattache presque immédiatement aux neiges de l'hiver.
A mesure que le voyageur s'enferme dans ces solitudes il rencontre un climat de plus en plus continental qui domine au sud comme au nord de la zone désertique, car la position méridionale des déserts asiatiques est compensée par l'altitude, parfois énorme (plus de 5000 mètres) de leur niveau, eu égard aux plaines plus septentrionales de la vaste dépression de la Caspienne.
Un autre signe caractéristique de ces déserts continentaux, c'est l'extrême sécheresse de leur atmosplière. Les régions basses du nord reçoivent les vents
vernis de l'équateur, il est vrai : mais ces souffles n'y arrivent que dépouillés complètement de leur humidité pendant le long trajet à travers l'Afrique ou l'Europe et l'Asie Antérieure. Quant au reste de la ceinture désertique, l'élévation de ses plateaux, la sévérité de son ciel, le voisinage de hautes montagnes dont l'action desséchante est bien connue, constituent autant d'influences dont le concours détermine une sécheresse extraordinaire de l'atmosphère.
Pour se rendre compte de la vraie cause de la sécheresse atmosphérique d'où dépend l'aridité qui constitue les steppes asiatiques, il faut se rappeler l'action puissamment aspiratrice que l'Afrique et l'Arabie exercent sur ces steppes jusqu'aux latitudes élevées. Depuis le 55^ degré latitude nord sur le Volga jusqu'à la mer Noire et la mer Egée souf/le pendant l'été l'alizé de nord-est, qui remonte en Asie jusqu'aux montagnes qui séparent l'Asie centrale chinoise d'avec Bockhara et les steppes Kirghizes. Ni le Caucase, ni le Taurus, n'arrêtent les courants chauds et humides du sud qui se meuvent très-haut dans l'air au-dessus de la Méditerranée.
Ainsi durant tout l'été le domaine des steppes est soumis à l'empire absolu des alizés du nord-est. De là résulte une aridité destructive de toute végétation. Seulement en hiver ce courant atmosphérique alterne et lutte avec le contrealizé qui, eu égard à sa direction opposée, donne lieu à des précipitations dont le bénéfice se traduit par une riche, mais éphémère floraison au printemps.
D'un autre côté il y a une réaction de la part des plaines nues des steppes sur l'impulsion des alizés du nord-est, dont la violence est ainsi augmentée par le défaut d'obstacles et dont la brûlante sécheresse est accrue par l'aridité d'un sol où le défaut d'accidents empêche toute chance de condensation et de précipitation provenant d'orages. A ces causes constatées s'ajoutent comme accessoires les conditions du sol inhabile à retenir l'eau qu'il étale en basses flaques que boit rapidement le souffle du nord est.
Ainsi se trouve tranchée la question du boisement des steppes asiatiques dont l'impossibilité ressort de l'obstacle invincible situé dans le régime des vents et de l'atmosphère. Ainsi s'explique le rôle de la steppe, incapable même de se prêter aux cultures, réduite à faille pousser un gazon passager au printemps, et par conséquent à n'être habitable que par un peuple de nomades pasteurs.
La grande steppe asiatique est comprise dans ce vaste bassin que l'on a décrit sous le nom de dépression Caspienne. La mer de ce nom en occupe sinon le centre géographique, du moins le point le plus déclive; son altitude moyenne est de 26 mètres au-dessous du niveau de la mer, tandis que celle de l'Aral est de 58 mètres au-dessus de ce niveau. L'Oust-ourle est un plateau isolé de 195 mètres d'altitude situé entre la Caspienne et l'Aral : c'est dans la même direction que s'évanouissent dans la steppe les soulèvements méridionaux de l'Oural. Ainsi pris dans son ensemble, le domaine de la dépression Caspienne constitue une large excavation dont le niveau ne subit de variations sensibles qu'à des distances considérables.
Il est très-probable qu'à une époque géologique fort reculée l'ensemble du domaine de la région Caspienne formait une vaste mer ; il est naturel par suite de trouver au fond de cette excavation des dépôts arénacés représentés de nos Jours par les déserts de l'Aral ; dans les parages qui figurent les anciennes lignes côtières on voit s'augmenter les dépôts argileux favorables à la végétation. Dans la partie sud-est de la dépression Caspienne se trouve la 3Iésopotamie touranienne, le Turkestan proprement dit, grand espace désertique étendu des
contreforts du Thian-Chan et des plateaux de Pamyr vers le nord-ouest, encaissé entre les. rives du Syr et de rAmou-Daria ; mer de sable saharienne qui boit parfois les Ilots féconds de ses deux lleuves et où brillent les belles oasis de Boukhara et de Khiva. Cette contrée tient à la fois de la Mésopotamie euphratiquc et de l'Egypte au fleuve unique. En Egypte la crue du Nil dépend des pluies tropicales d'été et n'est que de courte durée, de sorte que pendant les mois les plus chauds le labour devient impossible (de juillet à septembre). Dans le Turkestan les eaux pluviales, alimentées par les neiges fondues des hautes montagnes, peuvent être utilisées pendant toute la durée de la saison chaude, mais la végétation est interrompue par les froids excessifs de l'hiver. Le type parfait de ces plaines, d'une extrême fertilité quand elles sont arrosées avec soin, est la Mésopotamie de l'Asie Antérieure on jadis florissait l'une des plus belles civilisations que l'humanité ait jamais cultivées.
La cause première de la naissance des steppes asiatiques, c'est-à-dirc de ces plaines herbeuses dépourvues d'arbres, couvertes d'une riche végétation durant un laps de quelques mois et désolées par la poussière ou par la neige pendant les trois quarts de l'année, ne gît ni dans leur sol ni dans leur relief, mais, ainsi que nous l'avons dit, dans les conditions de l'atmosphère qui les balaye plutôt qu'elle ne les recouvre.
Cependant il est temps de faire ici des réserves formelles contre la théorie absolue d'O. Peschel, qui attribue la formation des steppes et des déserts de l'Asie et de l'Afrique au règne des alizés du nord-est soutflant du pôle à l'équateur. Récemment on a constaté (Uann et Voyéikoff) que les régions sibériennes et mongoliques reçoivent, en été, des vents du sud-ouest venant du Pacifique. Ces vents, il est vrai, n'arrivent sur la lisière des plateaux et des plaines de l'Asie centrale que dépouillés de leur humidité. Ainsi les principaux facteurs des steppes et des déserts asiatiques sont : l'aridité atmosphérique, la saluie et la dépression sans écoulement du sol, ainsi que l'excessive brièveté de la vie végétative.
La rareté des orages sur des nappes terrestres aussi uniformes que la Steppe asiatique, l'absence de tout obstacle mécanique sur le sol dur et plat comme une aire, les haleines presque constantes de l'alizé du nord-est dans ces solitudes, leur donnent une assez grande ressembiance avec une mer agitée par les mouvements puissants de l'atmosphère. Réguliers ou sous la forme de tourbillons aérie)is qui brassent d'énormes masses nuageuses dépoussière d'argile, ou chassent la neige en strates horizontales, les vents des steppes n'apportent des régions du nord-est qu'une sécheresse qui accroît le froid de l'hiver et l'aridité estivule du sol. Leur cours inégal sous l'influence de la rotation terrestre augmente à la fois et leur vitesse et leur tendance aux mouvements giratoires, double cause de leur violence et de leur action destructive de toute végétation arborescente qui serait incapable de résister aux orages de la steppe.
Il faudrait des organismes végétaux doués d'une élasticité spéciale et pourvus d'un feuillage assez exigu pour vivre au milieu de pareils ouragans presque continuels. Aucune précipitation aqueuse ne peut se produire dans des courants aussi uniformément rapides, ou du moins la terre désolée ne peut compter sur aucune pluie régulière. D'un autre côté, la sécheresse du climat de lasteppe stimule l'évaporation des plantes, qui périssent prématurément après un développement hâtif et un assèchement prompt de la sève. Dans ces conditions elles ne se pourrissent pas sur place ; elles se dessèchent en brindilles ou en gerbes mobiles
que balayent les vents à travers la stepjDe. C'est alors que les cadavres ve'gétaux momifiés parla chaleur glissent avec fracas sur le sol battu de la steppe, et que, mêlés aux nuages de la poussière, ils se livrent à ces mouvements sans trêve et sans but qui constituent le phénomène désigné en Sibérie sous le nom de « coureurs des steppes », si bien analysé par Von Baër.
La végétation de la steppe a dû s'harmoniser avec l'étroitesse et la dureté de ces conditions atmosphériques exceptionnelles. Contre la sécheresse et l'excès consécutif de l'évaporation, elle réagit par la substitution de poils aux feuilles ou par l'abondance des espèces halophytes, dont le suc gorgé de sels de soude est réfraclaire à une rapide évaporation. De Là, la fréquence des Armoises, des Chénopodées et autres groupes analogues dans la flore des steppes. Les végétaux épineux, les espèces qui sécrètent abondamment les huiles éthérées, agissent d'une môme manière restrictive à l'égard de la dépense de la vapeur aqueuse.
Les Graminées des steppes asiatiques sont peu propices à la nourriture des grands mammifères, et cependant elles doivent fournir la pâture aux gros Ruminants et aux Solipèdes de ces contrées. La taille élevée de quelques représentants de cette famille (Stipa) leur a fait donner le nom de Thyrsa dans la Russie méridionale. Les Thyrsa ne conviennent ni aux pacages, ni aux fourrages : les barbes aiguës de leurs épis blessent le bétail, et les pasteurs de ces contrées livrent annuellement aux flammes les grandes tiges desséchées de ce puissant végétal.
Les Roseaux des steppes {Arundo phragmites) ont pris une vaste extension dans le bassin de la dépression ouralo-caspienne : ils occupent presque tous les terrains où l'eau s'amasse en flaques par défaut de déclivité régulière. Ils s'aïuoncèlent dans ces bas-fonds où ils périssent lentemcut, quand une nuée de sauterelles voraces ne s'abat pas sur leurs forêts vacillantes dont les feuilles et même les tiges sont rongées jusqu'à la hauteur du niveau des eaux. Ils forment de puissantes bordures aux fleuves de la steppe duTurkestan, et près des sources du Syr-Daria, dans les contre-forts du Kokand, à l'endroit où le fleuve s'élance dans la steppe Kirghize, leurs stipcs élevés de plus de six mètres et serrés les ims contre les autres servent de repaire au tigre royal. On trouve les roseaux des steppes jusqu'au lac Balkach, au pied des monts Altaï.
Les buissons des steppes sont représentés par le genre astragalus, qui compte près de 800 espèces dans ce domaine seulement : mais il domine principalement dans les déserts proprement dits. Ces buissons diminuent singulièrement la valeur des pâturages de la steppe : car presque tous sont contraires à l'entretien des herbivores, sauf le genre Alhagi {Alhagi camelorum), qui fournit une bonne nourriture aux chameaux, les navires du désert et de la stcfipe. D'autres légumineuses, les Galégées, sont ici les analogues des Spartium d'Espagne. Des buissons de Chénopodées aphylles {Anabasis, Brachylepsis) , de Calligonées aphylles groupe spécial des Polygonées {Pierococcus aphylliis), recouvrent les terres arides des steppes de leurs faisceaux verdoyants à développement longtemps continué. Mais la plante qui imprime la physionomie caractéristique aux steppes de la dépression Caspienne, c'est le Snxaoul, Haloxylonammode^idron {Chénopodées), qui s'étend de l'Aral à la Perse au travers du Turkestan, et forme des touffes verdoyantes semblables à des amas de fagots. Sur le teriitoire aride de l'Oust-ourle on voit des forêts de ces plantes lignifiées dont les troncs ont 20 centimètres de circonférence et 5 à 6 mètres de haut, forêts sans frondaison ni feuilles aciculaires, simulacre des Casuarinées d'Australie; ils font ainsi face à la violence
des vents qui metliaient en pièces tout autre organisme végétal un peu élevé muni d'appendices foliaires.
Un troisième trait delà flore des steppes, c'est l'abondance relative des plantes à bulbes dont l'organisation s'harmonise avec la brièveté de la vie végétative et la parcimonie de l'eau, de l'air et du sol de ces régions. Au réveil du printemps on voit les plaines d'Orenbourg se couvrir des splendides fleurs des tulipes, des iris et autres Liliacées et Iridées à bulbes ou à rhizomes [Tulipa Gesneriana, biflora, Biebersteiniana, Fritillaria ruthenica, minor, Scilla sibirica, Gagea lutea, Bulhocodium rutheniciim et Iris œquiloba).
En résumé, d'après des recherches minutieuses dont le résultat a été traduit par une représentation graphique exacte (Corniess), on distingue trois degrés dans la valeur des terrains, d'après le poids du foin obtenu dans les steppes méridionales de la Piussic et de la Sibérie.
D.ms le terrain de steppe de ])remière qualité dominent les Graminées plus tendres {Festuca^ Avena) ainsi que les herbes vivaces et nutritives plus petites [Medicago foliata, Thymus). Sur les terrains de moyenne qualité on voit se miiltiplier les Thyrsa qui refoulent le gazon et font disparaître les herbes vivaces. Cependant il s'y développe encore quelques graminées de meilleure qualité (Triticum). Le terrain de troisième et dernière qualité ne produit plus que des Thyrsa, avec de rares herbes vivaces. D'ailleurs de grands intervalles où le sol est à nu séparent les îlots fertiles de gazon, ce qui diminue singulièrement la valeur de la steppe comme prairie ou terrain à iburrage. L'ardeur du soleil en été ne tarde pas à fendre le sol d'énormes crevasses et à tuer les éléments du gazon. Cependant celui-ci peut encore servir de nourriture aux hei-bivores jusqu'à ce que la neige l'ait enseveli sous ses couches épaisses. Parfois l'inclémence du ciel est telle que l'on a vu la terre demeurer vierge, pendant vingt mois, de toute goutte d'eau comme de tout flocon déneige (Teetzmann).
Plus la steppe passe au désert, plus les Graminées et les plantes à gazon se raréfient sur un sol plus particulièrement sablonneux. Dans le Khorassan et dans le désert de Karakoum, au sud de l'Aral et à l'ouest de Khi va, les steppes sablonneuses sont copieusement revêtues de Calligonées et d'autres broussailles aphylles de ce genre. Les buissons des Tragacanthes sociales des hautes steppes forment parfois des touffes infranchissables h cause des épines dont elles sont hérissées. La région basse, au contraire, est partout accessible et montre le plus souvent la nudité de son sol jaunâtre et dénué d'humus. A mesure que les buissons s'isolent et disparaissent, la steppe sablonneuse finit par se convertir en un désert inhabitable. Les steppes salées se font remarquer par l'abondance et la variété des Halophytes. Ceux-ci caractérisent principakment les régions désertiques. On a distingué, d'après ces données, trois catégories de steppes : 1» la steppe herbeuse, 2Ma sablonneuse, o« la salée (Grisebach), auxquelles de Baér a ajouté les steppes limoneuse et rocailleuse.
C'est ainsi que les steppes proprement dites ou terres herbeuses s'enchevêtrent avec les déserts et réciproquement sans qu'il soit souvent possible de Iker leurs limites respectives dans les régions diverses qui composent la dépression ouralo-caspiense.
« Quant aux plaines de la Sibérie méridionale, qui s'étendent à l'est jusqu'à l'Altaï et au lac Dsaisang, elles offrent un aspect très-varié relativement aux steppes caspiennes et même aux landes de la France et aux bruyères d'Allema<-neelles sont diversement coupées de chaînes, de collines arrondies et de bois d '
Conifères qui limitent çù et là l'horizon et donnent un peu de mouvement ;i l'ensemble du paysage. Outre les Graminées des prairies, des centaines d'heibes et d'arbustes embellissent aussi la surftice du sol : au printemps, des Rosacées, des pruniers épineux, des cytises, des tulipes et d'autres plantes aux fleurs blanches, roses, jaunes, multicolores, brillent sur la verdure dans les vallons onduleiix de la steppe » (E. Reclus).
En traversant les défilés nombreux des Altaï, les passes de la Dzoungarie, en remontant le cours de l'Ili entre les Thiang-Chan et l'Alatau, ou bien encore en suivant les hauts cols qui conduisent au travers du Pamyr dans le Turkeslan oriental, on tombe sur les riches oasis de Kachgar, d'Yarkand, de Khotan, sur les rives verdoyantes du Tarim. Mais à ces jardins délicieux qui rappellent ceux de Bokhara, de Samarkande et de Khiva, succèdent vite les sables désertiques au milieu desquels le Lob-Nor boit les rivières nombreuses descendues des Thiang- Chan, du Pamyr et du Kouen-Lûn.
Nous voici en pleine Asie centrale, car le vrai centre de l'Asie est un bassin pélagique, probablement de l'époque tertiaire, limité par l'Altaï et le Thibet, le Pamyr et la chaîne des Chingan ou Khin-gan Chinois. Ce bassin sans écoulement comprend la partie orientale de la Kachgarie et le Gobi, appelé par les Chinois « Hankaï » ou mer desséchée. Ces deux sections de la mer sans eau sont séparées par un étroit défdé qui relie les Thiang-Chan à la Chine, par Khamil, Nangsi-fou, vers le Hoang-Ho, à Lan-Tchéou-fou sur le grand fleuve jaune.
Une seconde ligne fréquentée par les caravanes et les courriers de Russie va, plus au nord-est, de Kiachta à Kalgan et à Pékin. On y rencontre peu ou pas d'eau ; il y a des écarts de température de plus de 70 degrés entre l'été et l'hiver de ces régions (Préjvalski) : on n'y voit que cinq arbres sur une longueur de 800 kilomètres. Cependant les eaux souterraines y sont peu profondes et il y existe des pâturages. Le Gobi semble former une grande cuvette dont les bords sont assez élevés. Suivant Préjvalski on aurait mesuré au sud d'Urga des altitudes de 2394 mètres. Le sol irait en s'élevant de Kiachta (800 mètres) jusqu'à la marge chinoise (2000 mètres). Ainsi le Gobi serait en moyenne plus élevé que ne l'avait fixé l'approximation de lluniboldt.
« Les Mongols Tcharras errent dans l'horrible Gobi ou Chamo, l'un des Saharas de l'Asie, mais un Sahara où il gèle pendant une partie de l'année, le plateau se trouvant à 800-1500 mètres au-dessus des mers, aux latitudes de la France. Des vents violents y secouent le sable des dunes, y glacent l'eau des ruisseaux traînantset des lacs sans beauté. Sous un soleil sans vertu, un ciel sans pluie, le sol, même généreux, devient ingrat comme la roche : par places le chameau à deux bosses du Mongol, son cheval et sa vache, y broutent un misérable gazon : mais la grande végétation manque » (0. Reclus).
Ce tableau est sans doute exagéré, car, si le Gobi est composé d'une alternance de déserts et de steppes gazonnantes, on peut penser que celles-ci y dominent de beaucoup : il a jadis nourri trop de hordes puissantes (Twvecs et Mongols) pour ne pas receler d'abondants pâturages.
Semblables en général aux steppes Kirghises, les steppes de Daourie sont la patrie des Rlieiiin (rhubarbe), cette belle polygonée qui paraît spéciale au Gobi.
La végétation des déserts asiatiques ressemble beaucoup à celle des ste[)pes avec laquelle la première se mêle et se confond souvent par suite du voisina-^e et encore plus par suite de la grande similitude du sol. Cependant les Halophytes prédominent dans le désert proprement dit, surtout quand il est
salé. Les Graminées y sont fort rares et les baissons s'y montrent sporadiquement. Les Chénopodées constituent particulièrement la forme à laquelle le désert salé doit le caractère de la végétation qui lui est éminemment propre. Parmi les Halophytes il y a aussi beaucoup de Crucifères, dans la Dzoungarie, par exemple, et quelques armoises. Mais ce sont, en définitive, les Chénopodées qui caractérisent le domaine des déserts de l'Ancien-Monde, par leurs espèces nombreuses, par la variété dans la structure, dans les organes de la fructification et de la végétation. Elles sont ici pour l'Asie ce que sont les Cactées pour l'Amérique. Les formes d'arbustes des Salsola et des Sueda donnent un cachet spécial à la llore de la steppe salée. A ces Chénopodées sociales on voit s'ajouter fréquemment des massifs cle plantes moins succulentes, d'un brun pâle, d'aspect triste, des bouquets de Tamarix qui atteignent parfois une hauteur inusitée de près de 4 mètres et dont la structure uniforme se reconnaît aisément par les teintes sbiucescentes et mates des écailles foliaires de leurs rameaux.
Que les grandes plaines du domaine des déserts salés soient ou non le résultat du fond d'anciennes mers mis ià sec, ou bien que les sels de soude y aient été accumulés par le lessivage des terres voisines produisant des lacs sans écoulement, elles n'en constituent pas moins l'un des caractères principaux des solitudes de l'Ancien-Monde, et l'obstacle le plus irrésistible peut-être à la mise en culture et à l'assainissement de ces contrées.
Nous avons vus que les steppes herbeuses de la dépression ouralo-caspienne sont, dans certains parages, propres à la nourriture des Herbivores. C'est là que les troupeaux des Kirghises errent en liberté et trouvent d'abondants pâturages. Quand la steppe se prononce davantage, sa trop courte végétation et son aridité qui dure au moins pendant les deux tiers de l'année deviennent incompatibles avec l'élève du bétail. Il en est de même de ces immenses marécages qu'anime à peine le seul roseau avec quelques rares plantes aquatiques.
Les déserts salés couverts d'Halophytes sont impropres à l'élève du bétail. 11 n'en est pas de même des steppes gazonnantes où pullulent les grands herbivores. A leur suite apparaissent les carnivores, notamment le Tigre au Paniyr et au Tliiang-Chan.
e. A l'extrémité australe de l'Afrique, entre le fleuve Orange au sud, le Limpopo et les montagnes à l'est, l'Atlantique à l'ouest et les espaces peu connus au Tiord, aux sources du Zambèze et du Cunéné, existe un grand désert, c'est le Kalaharion Karri-Karri. Avec le Namaqua, le Damara et quelques annexes, c'est le plus étendu des déserts après le Sahara, son pendant du nord. Son altitude moyeime est de 1500 mètres.
C'est un amas de dunes de sable horriblement arides du côté de la mer : le sol en est composé de substances poreuses reposant sur des dalles imperméables faites (le sables fins tassés en couches solides où dorment des eaux souterraines (Liviiigstone). Et cependant le Kalahari est dépourvu d'oasis. Son régime anémologique est constitué par des vents venant de l'Océan indien et déjà dépouillés de leur humidité par les hautes terrasses de l'est. Cependant quelques bouffées humides y pénètrent à travers les interstices des hauteurs et produisent, par leur choc contre les colonnes atmosphériques du désert, des précipitations d'orage plus ou moins abondantes. Mais les sables poreux boivent avidement ces averses qui ne font que glisser à travers le sol. Des fleuves larges comme le Rhin, à certaines époques, le Gariep, par exemple, sont à sec à quelque temps de là.
La région maritime jouit d'ime moyenne de 10 à 16 degrés, mais on a constaté vers le sud-est jusqu'à 45 degrés et des moyennes de 51 degrés, avec des oscillations diurnes de 11 à 55 degrés. On y a aussi vu de la neige, de la glace, et maintes fois des gelées blanches.
Malgré ces conditions défavorables, la végétation du Kalahari peut être opposée à celle du Sahara. Le littoral ne présente que des buissons rabougris, quelques chaumes assez chétils. Mais le Damara produit l'un des chefs-d'œuvre de la vie végétale, le massif Welwitschia (Welwitsch l'a découvert), Gnétacée à forme de palmier nain, qui enfonce dans le sol, à la manière d'une planche ou d'un coin, une masse de quelques centimètres de haut, mais ayant une circonférence de 5, 4 mètres et même plus. 11 ne possède que deux feuilles appendices, cotylédonaires, de 5 à 6 mètres de long, étalées comme les feuilles d'un roseau monstrueux, et assez puissantes pour faire vivre le végétal pendant cent ans. Les profondes racines du colosse souterrain puisent au loin les eaux de son pourtour pour les emmagasiner pendant des années.
La physionomie caractérisque du plateau kalaharien est fournie parles formes de l'Acacia. Là ï Acacia detenens^ aux vigoureux aiguillons de 7 à 8 centimètres et recourbés en tout sens, saisit, comme une toile d'araignée, l'imjjrudent qui s'y frotte. Ici c'est Y Acacia yirafœ, dont les monstrueux piquants ne peuvent soustraire les feuilles délicates à la dent de l'animal doué d'un col providentiellement allongé pour saisir cette nourriture presque exclusive. On peut d'ailleurs se demander si ces horribles broussailles sont des armes défensives contre les grands Mammifères du désert (Linné) plutôt que des organes protecteurs contre l'intensité de l'évaporation. Ailleurs des Bauhinia et des Acacias plus élevés {Ac. horrida) font parfois de petites forêts aux feuilles dont le bord est tourné contre le soleil à la manière des arbres australiens.
On trouve dans le Kalahari encore quelques Graminées. Les Cucurbitacées cirreuses y accumulent des sucs pour étancher la soif des animaux, et une grande quantité et variété de bulbes d'Asclépiadées offrent leurs succulents tissus aux Betchuanas nomades et à leurs troupeaux. C'est probablement plutôt la rosée que la nappe souterraine qui alimente les plantes bulbeuses ou rhizomateuses. Le désert présente, en plus, une grande variété de plantes grasses et velues. Du côté de l'est où dominent les couches d'eau cachées sous le sol, on voit de splendides savanes comme celles du Soudan onduler sous le vent et cacher de nombreux troupeaux au milieu de leurs herbes.
Plus désolé que le Sahara, plus grand que le Kalahari, serait le grand Namaqua (Anderson). Quand y apparaissent de loin les bandes sociales à' Acacia horrida aux Heurs blanches et des roseaux [Arundo phragmites), le voyageur se réjouit, car leur présence dénonce celle des eaux souterraines à peu de distance.
Les grands Mammifères herbibores ou foliivores, la girafe, probablement le rhinocéros, les antilopes, etc., etc., animent de leurs nombreux troupeaux les solitudes du Kalahari. Celui-ci, de l'aveu de tous ceux qui l'ont traversé, est absolument réfractaire à l'agriculture. On y trouve quelques rares Hottentots et Boschimans ; les Betchnanas nomades errent avec leurs troupeaux sur les plateaux durant la période active de la végétation : ils se retirent sur les bords des rivières ou près de leurs sources quand adviennent les torrides sécheresses.
f. L'Amérique a ses régions désertiques qui se nomment savanes, prairies, llanos et pampas. Ce ne sont pas des déserts inhabitables autant que ceux du
DICT. ENC. 4' s. V!IÎ. i
Vieux-Monde. Leur direction générale a lieu suivant l'axe du continent, du nord
au sud.
Le domaine des prairies du Nord-Amérique s'étend sur les grands espaces principalement situés à l'occident du Mississipi et disséminés entre les sources iu Missouri, de la Nebrnska, du Kansas, de l'Arkansas, du Red-River et des affluents de gauche du Rio-Grande-del-Norte. C'est là que se déroulent les steppes mêlées de désert, au pied oriental des Monts-Rocheux, le llano Estacado, etc. Si l'on franchit la grande intumescence montagneuse, on tombe dans le Grand-Bassin (Frémout], vaste désert étendu de l'Orégou au golfe Californien, et au plateau mexicain avec lequel il se continue. Ainsi, comme dans l'Ancien- Monde, les steppes des prairies se mêlent aux déserts et réciproquement, sans que l'on puisse faire le départ exact de ce qui revient aux uns et aux autres.
En Amérique ce sont les conditions de la .sécheresse atmosphérique principalement, et partiellement la configuration géologique et plastique du sol, qui ont fait les prairies et les déserts salés.
Les vents d'ouest envoyés par le Pacifique n'arrivent à l'Orégon et aux hautes sources du Missouri que dépouillés de lenr humidité à travers la Sierra-Nevada californienne et les Rocky-Mountains, Du côté de l'est, les quelques nuages qui passent au-dessus des Alleghanys, arrivés au contact de l'air froid des plateaux, se résolvent en orages et en pluies accidentelles, ou en neige pendant l'hiver. Les plateaux du sud vers la Californie et le Mexique sont encore plus exposés à la sécheresse.
Ce ne sont pas les grands cours d'eau qui font défaut à ces régions américaines des steppes. Mais les rivières ayant rongé profondément les terres facilement désasjrégeables où elles coulent, en fissures ou canons encaissés entre les bords à pic, l'eau des neiges et des précipitations est totalement perdue pour la végétation de ces contrées. C'est dans ces précipices inabordables que roulent les fleuves du Far-West comme le Colorado, dont la vallée supérieure est située à 4000 mètres au-dessus de la mer et dont les eaux se précipitent, entre des murailles de 500 à 800 mètres de haut, vers des plaines dont le niveau est à 53 mètres au-dessous de celui du Pacifique.
Dans les steppes désertiques le sol superficiel est compose de sables et d'argiles pleins de substances salines. L'Utah, le Nevada, le Colorado, le Nouveau- Mexique et l'Arizona, surtout les trois premiers États, forment le grand désert salé du Far-West, qui s'allonge entre la Sierra-Nevada et les Monts-Rocheux aux ballons semblables, quoique plus gigantesques, à ceux de nos Vosges. II rappelle exactement les solitudes salées de l'Iran en Asie, avec des proportions plus grandioses. Là le sol est sans eau, sans pluie, sans herbages, il est pierreux, hérissé de roches volcaniques, saturé de masses salines qui le pénètrent profondément. Absolument dépouillé de nuages par les hauteurs de la Californie et des Rocheuses, ce bassin étend ses arides espaces sur plus de 700 000 kilomètres carrés; il est à plus de 1000 et même 2000 mètres d'altitude au nord pour s'abaisser vers le sud en vallées désolées qui, comme la vallée de la Mort (Death Valley), se dépriment à plus de 50 mètres au-dessous de la mer. Presque unique au milieu de cet horrible chaos de déserts brille au nord l'oasis d'Utah avec sou fleuve et son lac animés par -la cité Mormone.
Le climat des déserts du Nord-Amérique, comme celui des déserts d'Asie, fe renferme dans trois saisons : celle des pluies qui est fort courte, correspondant
à la végétation, un été torride et un hiver très-long. Ce climat se prolonge au nord jusqu'au port Union (48 degrés latitude nord). Comme dans la steppe russe, toute végétation cesse en juillet. En mai a lieu l'épanouissement rapide des fleurs des prairies où dominent au nord les opontia à petites dimensions, les artémises et autres plantes des steppes. De novembre à mars, le Missouri demeure plus ou moins congelé, et la vie végétative s'y éteint complètement. Plus au sud vers le Nouveau-Mexique et l'Arizona, l'hiver est moins rude et long, mais les sécheresses estivales prolongées jusqu'à l'hiver tuent la vcgclation. Peu connue, mais fort variable, la température des steppes nord-américaines est extrême : on a noté 4 degrés au-dessous de zéro au mois de juin dans le Nouveau- Mexique.
Ce sont les Cactées de forme bizarre qui caractérisent la physionomie végétale des steppes du Nord-Amérique. Elles déploient toule leur splendeur dans les savanes rocailleuses, dans le Colorado et l'Arizona (terre des cactus) ; elles décroissent vite en allant vers le nord où elles ne comptent plus que les formes rabougries du C. Missourieiisis . Non comme les llalophytes qui retiennent l'eau dans leurs dissolutions salines, non comme les plantes des steppes qui, par l'épaisseur de leur épiderme, s'opposent à l'évaporation des liquides, mais par un mécanisme tout aussi merveilleux, les Cactus des prairies américaines accumulent d'énormes provisions d'eau dans leurs masses succulentes de mucus, et cela dans les plus arides déserts. Là pullulent les formes les plus bizarres : Melocactus, Echinocactus, Cereus gigantesques, etc., qui s'arrondissent en boules pansues de près de 1 mètre de diamètre, se hérissent en forêts d'aiguillons, ou s'élancent en fûts cylindriques et prismatiques fort élevés.
Dans les prairies du sud-ouest, près du Rio-Gila, sur le sol nu des vallées rocailleuses, on voit de loin en loin surgir les troncs isolés du Cierge monumental {Cereus giganteus. Cactus Soîa'arrow^), semblables aux colonnes d'un temple ruiné, ou bien encore comme de hauts candélabres portant un dôme de branches aussi grosses que la tige, à des hauteurs de 20 mètres, dans l'atmosphère aride de ces solitudes. Dans l'est des prairies de l'Arkansas au Mexique, le cactus géant est remplacé par l'Opuntia arhorescens de 6 à 9 mètres de taille. Des fleurs massives, d'un rouge écarlatc, jaillissent de ces informes amas de verdure solide et animent un peu le désert ; leurs fruits désaltèrent les tribus indiennes et leurs parenchymes conservent de l'eau à la steppe.
La forme ks,SiVG^ [Ag . Mexicana) est limitée aux prairies méridionales (jusqu'au 35^ degré latitude nord). Armé de feuilles en rosette semblables à de grandes baïonnettes espagnoles, et muni de hampe gorgée de sève saccharine, l'Agave l'emporte sur les Cactées par l'élégance et l'abondance des fleurs. Quand il a emmagasiné des amas de sucs dans sa souche et ses feuilles, on voit rAf^ave sous les rayons d'un soleil de feu, lancer soudainement dans l'air l'une des plus éclatantes fusées de fleurs d'or qu'il soit donné d'admirer dans le Nouveau-Monde. Sa moelle et les sucs savoureux de sa hampe donnent un aliment et une boisson enivrante aux habitants des prairies.
Par les Cliénopodées du sol salifère, les plantes grasses se rattachent aux steppes d'Asie. Dans les buissons des Légumineuses à épines, des Mimosées, etc. figurent les Tragacanthes asiatiques. Des Liliacées arborescentes, l'Yucca an^ustitolia, espèce naine, et l'Yucca à feuilles de lances, aux luxuriantes panicules (le fleurs blanches, de 10 mètres de haut, s'élèvent jusqu'au 49« de-ïré de latitude nord dans la Sierra-Nevada.
Les Graminées et les herbes vivaces forment le fond de la végétation des prairies : ce sont les gras pâturages qui nourrissent les troupeaux des bords du Missouri aux frontières du Mexique; ils sont engraissés au bout de cette course à travers les mers herbeuses. Là aussi errent les grands herbivores sauvages : buffles et bisons du Nord-Amérique. On y trouve de hautes Graminées à grandes feuilles, comme le Maïs, les Tripsacum, etc.; puis d'autres de dimension moindre : les Gbloridées, dont la principale est le Buffalo-Grass, dont la zone s'étend des sources du Missouri au centre du Mexique. On peut encore citer des Synanthérées, Hclianthées et Astéroïdées, les Galégées (Légumineuses), les Polygonées, dont une espèce tannifèrc et industrielle {Polygonum amphibium) croît dans les vallées du Missouri ; les Œnothérées aux fleurs élégamment colorées, les Scrofularinées et les Labiées un peu plus rares; les Halophytes, les Armoises et les Chénopodées. Mais alors disparaît la végétation herbacée et la prairie passe au désert.
« Les savanes ou prairies de l'illinois et des autres Etats de l'ouest de la République américaine ressemblaient naguère, sauf la différence de végétation produite par les climats, à la puszta magyare et aux steppes herbeux de la Russie. Recouvertes à une époque géologique antérieure par les eaux du lac Michigan, celles qui n'ont pas encore été transformées en champs ont une surface uniforme et paisible comme celle d'un lac ; les herbes fleuries y ondulent et frémissent au vent comme des flots ; les massifs d'arbres y sont semés comme des îles. Çà et là les îles se groupent en archipels et les bras de prairies qui les entourent se bifurquent et se réunissent comme les bras d'une mer herbeuse; une seule prairie située au centre même de l'Etat de l'illinois était assez vaste pour qu'on ne vît pas à l'horizon une seule de ces franges d'arbres touffus. Mais, par suite de la colonisation si rapide des États de l'ouest, ces contrées changent d'aspect de jour en jour. Que le voyageur se hâte donc, s'il veut parcourir les vastes prairies, semblables à la mer, oiî l'horizon n'est limité que parla rondeur du globe, où les herbes sont si hautes que leur masse se reploie sur la tête de celui qui les traverse et que le chevreuil peut y glisser sans être aperçu. Bientôt ces prairies n'existeront plus que dans les récits de Cooper : l'inflexible charrue les aura toutes transformées en sillons » (E. Reclus).
Ces fertiles prairies ne sont pas tout à fait celles que nous venons de parcourir. Car celles-ci demeureront longtemps : « mers d'herbes et de buissons » ; elles seront probablement toujours réfractaires au soc de la charrue civilisatrice. Les Mauvaises Terres ou Bad-Grounds (c'est le nom de l'un des districts des États de l'Union dans le Far-West), disait un Américain, sont semblables à la mer. Les champs et les prairies s'avancent jusqu'à la vague, mais on ne cultive ni le flot ni les Bad-Grounds.
Les principaux échantillons de la végétation des déserts salés du Grand-Bassin sont des Halophytes, des Chénopodées, des Armoises, etc.
11 y a peu d'habitants blancs dans les steppes du Far-West; sur les bords des fleuves et dans les gorges du sud il existe quelques fermes qui sont aussi des forteresses pour se défendre contre les forbans qui sont ici les célèbres Comanches, les Apaches et les Navajos. Quelques centaines de milliers de Peaux-Rouges errent dans les grands déserts du Nord-Amérique.
L'Amérique du Sud a ses llanos ou savanes, ses pampas, ses steppes et ses déserts subandins.
Les steppes de la Colombie sont depuis longtemps célèbres par le tableau
qu'en a tracé l'un des plus puissants peintres de la nature ve'gélale. « La steppe s'étend depuis la chaîne côtière des montagnes deG;iraccas jusqu'aux forêts de la Guyana; depuis les monts de Mérida où des sources suU'ureuses et bouillonnantes sortent de dessous les neiges éternelles, jusqu'au grand delta que l'Oréncque forme à son embouchure. Elle se prolonge au sud-ouest, comme un bras de mer, au delà des rives du Meta et du Vichada, jusqu'aux sources non visitées du Guaviare, ou même jusqu'à ce groupe de montagnes isolées que les guerriers espagnols, par un jeu de leur imagination active, appelèrent le Paramo de la Summa Paz, comme s'il était l'heureux séjour d'une paix perpétuelle. Ge désert occupe un espace de plus de vingt mille lieues carrées.
« Lorsque, par l'effet vertical des rayons du soleil qu'aucun nuage n'arrête, l'herbe briàlée tombe en poussière, le sol endurci se crevasse comme s'il était ébranlé par de violents tremblements de terre. Alors, si des vents opposés viennent à se heurter à sa surface et si leur choc propage le mouvement circulaire, la plaine offre un spectacle extraordinaire. Pareil à une vapeur, le sable s'élève au milieu du tourbillon raréfié et peut être chargé d'électricité, tel qu'une nuée en forme d'entonnoir, dont la pointe glisse sur la terre, et semblable à la trombe bruyante redoutée du navigateur expérimenté. Le ciel qui paraît abaissé ne jette qu'un demi-jour trouble et livide sur la plaine désolée. L'horizon se rapproche tout à coup. Il resserre le désert et le cœur de l'homme. Suspendu dans l'atmosphère qu'il voile d'un nuage épais, le sable embrasé et poudreux augmente la chaleur étouffante de l'air. Au lieu d'une h-aîcheur, le vent d'est apporte une nouvelle ardeur en charriant les émanations brûlantes d'un terrain longtemps échauffé.
(( Les flaques d'eau qui protègent le palmier dont le soleil a fané la verdure disparaissent peu à peu. De même que dans les glaces du nord les animaux s'engourdissent, de même ici le crocodile et le boa, profondément enfoncés dans la glaise desséchée, s'endorment sans mouvement. Partout l'aridité annonce la mort, et partout elle poursuit le voyageur altéré, déçu par le jeu des rayons de lumière réfractés, qui lui présentent le fantôme d'une surface ondulée. Enveloppés de nuages de poussière, tourmentés par la faim et par une soif ardente, de toute part errent les bestiaux et les chevaux. Ceux-ci, le col tendu dans une direction contraire à celle du vent, aspirent fortement l'air pour découvrir, par la moiteur de son coui-ant, le voisinage d'une flaque d'eau non entièrement évaporée.
« Les mulets plus circonspects et plus rusés cherchent à apaiser leur soif d'une autre manière. Un végétal de forme sphérique et portant de nombreuses cannelures, le Melocactus, renferme sous son enveloppe hérissée une moelle très-aqueuse. Le mulet, à l'aide de ses pieds de devant, écarte les piquants, approche ses lèvres avec précaution et se hasarde à boire le suc rairaîchissant. Même ce n'est pas toujours sans danger qu'il peut puiser à cette source véoétale vivante. On voit souvent des animaux dont le sabot a été estropié par les piquants du cactus.
« A la chaleur brûlante du jour succède la fraîcheur d'une nuit qui égale le jour en durée ; mais les bestiaux et les chevaux ne goi^itent aucun repos. Des chauves-souris monstrueuses les poursuivent pendant leur sommeil, se cramponnent sur leur dos comme des vampires, leur sucent le sang et leur occasionnent des plaies purulentes, où s'établissent les hippobosques, les mosquites et une foule d'autres insectes à aiguillon. Telle est l'existence douloureuse de
ces animaux, dès que l'ardeur du soleil a fait disparaître l'eau de la surlace de la terre.
« Quand après une longue sécheresse s'approche enfin la saison bienfaisante des pluies, soudain la scène change dans le désert. Le bleu foncé du ciel, jusqu'alors sans nuage, prend une teinte plus claire. A peine reconnaît-on pendant la nuit l'espace obscur de la croix, constellation du pôle austral. La légère phosphorescence des nuées de 3Iagellan perd son éclat. Les étoiles verticales de l'Aigle et du Serpentaire brillent d'une lumière tremblante qui ne ressemble plus à celle des planètes. 11 s'élève dans le sud des nuages isolés qui paraissent des montagnes isolées. Les vapeurs s'étendent comme un brouillard sur tout l'horizon. Les coups de tonnerre annoncent dans le lointain la pluie vivifiante.
« A peine la surface de la terre est-elle humectée, que le désert couvert de vapeurs se revêt de Killingia,de Paspalum aux panicules nombreuses, et d'une infinité de graminées. A la lumière la sensitive herbacée développe ses feuilles endormies, et salue le soleil levant, comme des plantes aquatiques en ouvrant leurs fleurs délicates, et les oiseaux par leurs chants harmonieux. Les chevaux et le bétail bondissent dans la plaine, y jouissent de leur vie. Le jaguar agréablement moucheté se couche dans l'herbe haute et touffue; par un saut léger, à la manière des chats, il s'élance comme le tigre d'Asie, pour saisir les animaux au passage...
« Les fleuves qui bordent la plaine au sud, l'Aroca, l'Apure et le Payara, se gonflent peu à peu. Alors la nature contraint à mener la vie des amphibies ces mêmes animaux qui, dans la première moitié de l'année, mouraient de soif sur un sol aride et poudreux. Une partie du désert présente l'image d'une vaste mer intérieure. Les juments se retirent avec leurs poulains sur les bancs élevés qui sortent de la surface des eaux comme de longues îles. Chaque jour l'espace non inondé se rétrécit. Les animaux pressés les uns contre les autres et privés de pâturages nagent çà et là et trouvent une nourriture chétive dans les panicules fleuries des graminées qui s'élèvent au-dessus d'une eau brunâtre et en fermentation. Beaucoup de jeunes chevaux se noient; beaucoup sont surpris par le crocodile qui, de sa queue armée d'une crête dentelée, leur fracasse les os, puis les dévore. Souvent on voit des chevaux et des bœufs qui, échappés à la voracité de ce féroce reptile, portent sur leurs cuisses les marques de ses dents pointues »... (Humboldt).
Dans ce vaste domaine des llanos de la Venezuela, entre le pied oriental des Andes de la Nouvelle-Grenade et les forêts du littoral atlantique, les savanes paraissent ainsi privées de vie pendant toute la durée du règne de l'alizé du nord-est.
Quand les llanos sont devenus eux-mêmes le centre aspirateur des vents, alors les alizés du sud-est arrivent par-dessus les forêts humides de l'Amérique australe. C'est alors aussi que jaillit de nouveau de ce sol désolé la vie luxuriante de la steppe.
Ainsi le régime anémologique est encore la principale cause de l'inaptitude à l'habitation et du non-développement des arbres dans les llanos de la Venezuela. Le sol y contribue aussi par l'encaissement du lit des rivières par rapport à l'élévation des terres, par le manque d'humus, mais surtout par la brutale inondation qui ensevelit sa surface pendant une grande partie de l'année. L'empire des heibes sociales qui ont asservi ce domaine à leur domination serait aussi un
grand obstacle, invincible môme (Humboldt), pour l'établissement de forêts et de plantes arborescentes.
Parmi les Graminées et les Cyperacées {KilUngia) prédominantes des steppes, on ne trouve que rarement des herbes vivaces, quelques sensitives (Dorîn/der«s); peu d'arbres sporadiquement espacés surgissent au-dessus de la plaine; une Protéacée [Rhopala], une Malpighiacée {Byrsonima), quelques groupes de Palmiers en éventail {Copernica tinctorum). Pendant la saison sèche, quand la chaleur du sol arénacé monte à 50 degrés et plus, la vie végétale du désert se réfugie avec les Mauritia, le long des cours d'eau; ces palmiers sont la providence des Guaranis de l'embouchure de l'Orénoque oiî ils se réfugient dans des demeures aériennes.
Outre les grands herbivores, les tapirs et les singes sociaux des bords du Cassiquiare et de l'Atapobe, ces solitudes herbeuses ne sont habitées que par de rares tribus adonnées à la chasse ou à la pèche, en guerre acharnée les unes contre les autres. C'est là que « les hordes les plus faibles, lorsqu'elles entrent dans la région des sables, effacent soigneusement, avec leurs, mains, la trace de leurs pas timides » (Humboldt).
De l'autre côté du Sud-Amérique, du Brésil torride à la froide Patagonie, derrière la lisière littorale de l'Atlantique au pied des Andes, sur un espace de plus d'un million trois cent mille kilomètres carrés, s'étalent les célèbres Pampas américaines. Le Parana est la grande artère fluviale et fait une riche oasis dans ce désert d'un genre spécial. Mais les cours d'eau de la Pampa du Nord sont bus ou perdus eu lagunes salées avant d'arriver au fleuve. Il en est de même de ceux du sud, où trois rivières de quelque importance arrivent à la mer : les Rios Colorado, Salado, Negro.
Si du côté de l'ouest les pampas ne reçoivent que des vents desséchés eu passant sur les Cordillières, elles sont abondamment arrosées par les vents de l'Atlantique. La température modérée ne restreint point ici à l'excès la durée de la végétation et n'est point cause du manque d'arbres. C'est la disposition du sol qu'il faut en accuser, avec ses dépressions lacunaires qui retiennent les eaux, avec la profondeur du lit des cours d'eau qui enlèvent à la surface le bénéfice des irris;alions.
Enfin, la violence et la fréquence des vents de la pampa sont aussi des obstacles difficiles à surmonter. Mais il paraît évident que la culture peut y développer des arbres, contrairement à ce qui a lieu pour les prairies nordaméricaines ; le boisement des pampas est une œuvre que l'avenir réalisera probablement. Alors se changeront les conditions cUmatologiques et végétales de celte immense surface.
Au nord des pampas, le Grand-Chaco déroule ses déserts au milieu des méandres du Rio Pilcomayo; au sud-ouest la steppe de Glianur, couverte de broussailles et pauvre en Graminées, compte quelques oasis irriguées, comme celle de Mendoza. Dans le grand bassin lacustre situé plus au sud on ne trouve plus que des Halophytes ; la steppe passe au désert ; le Campo del Arenal dans le Calamarca, grande plaine de galets, est le pendant, tout aussi désolé que lui, du désert d'Atacama situé de l'autre côté des Andes. Depuis Cordova et le rio Salado à la Patagonie les pampas sont couvertes uniquement de Graminées. C'est un terrain composé d'argile dite pampéenne.
Les pâturages à Graminées des pampas médianes n'offrent que peu d'autres plantes vivaces, comme des Verveines à fleurs ornementales. A la hauteur du
Rio Negro, sur des graviers roulés descendus des collines de l'ouest, on voit des buissons épineux remplacer les Graminées gazonnanles.
Dominée par les vents d'ouest qui la balayent, la Patagonie souffre de la sécheresse de son atmosphère et de son sol qui ne retient point les eaux. Au Port-Désiré la solitude devient un affreux désert; sur cette terre inhospitalière le sol rocailleux ne porte plus que quelques touffes isolées d'un gazon rigide de teinte brune. « La malédiction de la stérilité pèse sur ce pays, et celte malédiction frappe également les eaux qui coulent dans leur lit de galets » (Darwin).
Au total les pampas sont des mers de Graminées sans bornes pour l'œil qui ne découvre à l'horizon d'autres points de repère que ceux oii le soleil se lève et se couche. Il n'est pas de steppe au monde qui soit revêtue d'un manteau de gazon aussi frais. Comme le sol de la pampa, la taille des Graminées semble s'élever à mesure qu'on s'éloigne du rivage. A côté du succulent gazon des Poacées, des Avénacées, s'élance le chaume des Stipa aux organes secs et rigides que les habitants des steppes argentines brûlent à la saison sèche comme les nomades de Russie incendient leurs Thyrsa.
Quelques graines de Chardon, transportées il y a deux siècles d'Espagne en Amérique, dit-on, dans les poils d'un baudet, ont suffi pour transformer le domaine floral de la steppe argentine. Ces végétaux nouveau-venus sont devenus rapidement les maîtres du terrain, comme les conquérants. Les Chardons {Cynara, Silybum, happa), le fenouil [Fœnicidtim], ont envahi d'immenses espaces en refoulant le gazon autochthone ou en l'éloulfant sous leurs impénétrables fourrés.
Au-dessus des flaques d'eau situées au milieu des mers herbeuses et couvertes de grands roseaux, YArundo Quila balance aux vents ses larges panicules d'un éclat argentin. Le long des cours d'eau on voit quelques arbres : des Mimosées, du genre Prosopis, dont on tire des bois de construction, des aliments grossiers, des boissons fermentées; des Bambous; des Agave; des Lianes ligneuses; des Lauriers; des taillis de Saule [S. Humholdtiana), enfin des Palmiers {Cocos yutay, aiistralis). Dans la steppe salée on rencontre des Halophytes ordinaires [Salicornia, Atriplex) ; de vastes surfaces dépourvues de plantes se couvrent de belles efflorescences blanches de sulfate de soude. La moitié de la province de Corientes n'est qu"un marécage où foisonnent les Pontederia (P. aziirea) aux grandes fleurs d'azur, tandis qu'à la surface des eaux nagent les gigantesques feuilles de^ Victoria.
Les pampas sont la vraie patrie des herbivores, surtout de ceux qu'y importa l'Europe. Plus de 80 millions de quadrupèdes plus ou moins domestiqués se comptent dans celles de la République Argentine, sans parler de ceux qui errent à l'état sauvage. Peut-être ces pâturages iUimités sont-ils destinés à devenir l'un des principaux centres d'approvisionnement de nos marchés européens, quand on aura trouvé le moyen d'y faire parvenir les viandes dans un état de satisfaisante conservation. En attendant, ils nous fournissent des cuirs, des laines, pour des sommes considérables. Le jaguar fréquente les parages aux riches proies, et quelques centaines de milliers d'Indiens bravos errent dans ces solitudes ainsi que les Puelches, les Tehuelches et plus au sud les Patagons. Mais les vrais possesseurs et maîtres sont les sang-mêlés, les célèbres Gauchos, demi-sauvages, belliqueux, indomptables : montés sur des chevaux aux jarrets d'acier, ces Touaregs de la Pampa sillonnent en tous sens les océans de Graminées et lacent
de leur terrible lazo tout ce qui se trouve sur leur passage, hommes, fauves, en luttant de vitesse avec les vents de la plaine.
Entre le Pacifique et la longue Gordillicre des Andes du Pe'rou, de la Bolivie et du Chili, s'allonge une étroite bande de terre, Arenal de la Costa, ayant une altitude qui va du niveau de la mer à 1200 ou 1500 mètres. Les vents alizés de l'Atlantique passent par-dessus les crêtes Andines sans jamais pouvoir l'atteindre ; elle ne reçoit rien à peu près du Pacifique, si ce n'est des brouillards ou guaras qui la rafraîchissent pendant les mois de mai, juin et juillet {tiempo de flores). 11 n'y existe que peu ou pas de fleuves; quelques ruisseaux descendus des Andes arrosent des valles fertiles. Il y pleut si rarement que l'on a compté cinq, dix et même vingt années à Payta sans voir aucune précipitation aqueuse. Au sud de Payta commence un désert sablonneux innominé. Mais c'est à partir du Pérou méridional, du dix-huitième degré de latitude sud au trentième degré, que se prononce le désert subandin sous le nom d'Atacama, à travers le littoral bolivien jusqu'au Chili.
C'est là que l'on peut visiter les pampas d'Isslay, celle de Tamarugal (à cause des Tamarix qui y abondent), qui s'étend autour de Noria et d'iquique; la pampa de Sal, située au pied du volcan d'Isluga, à 4000 mètres d'altitude. Le désert d'Atacama proprement dit est un vaste plateau subandin, étendu du littoral du Pacifique aux crêtes aériennes qui séparent la Bolivie de la Plata, solitude désolée, infranchissable aux Espagnols comme aux Incas, et qui nourrit à peine 5 à 6000 indigènes. Cependant, les déserts ont commencé à s'animer sous les pas de quelques Européens qui viennent y porter la vie et le mouvement. Car ce sont aussi des laboratoires inépuisables de sels qui en imprègnent jusqu'aux couches du sol; des mines de nitrates de soude et d'immenses dépôts de guano. C'est probablement là la source de la prospérité de quelques oasis de cette zone qui demeurera réfractaire en grande partie à toute culture à cause de l'aridité de son sol fait de cailloux et de sables, et de son ciel d'airain.
Les Graminées à gazon sont très-rares dans l'Atacama ; on y trouve quelques Prosopis (Pr. siliquastriim) , quelques autres Mimosées , quelques formes de l'Olivier à feuilles toujours vertes, quelques plantes grasses, qui, comme le Cereus peruvianiis et les Agave, emmagasinent de grandes quantités de sucs rafraîchissants comme pour mieux faire contraste avec l'horreur infinie du désert. Quelques Synauthérées d'aspect cotonneux, des Gnaphalium, des Liliacées à tubercules ou bulbes savoureux et quelques buissons épineux, constituent la flore de l'Atacama. Quelques Quichuas et Aymaras à peine sortis de l'état sauvage se cachent le long des rares valles du désert subandin.
(/.L'Australie possède aussi d'immenses déserts innominés comprenant le tiers, peut-être la moitié de ce singulier continent {voij. Australie). Pour en avoir une idée il suffit de se reporter au tableau qu'en a récemment tracé un illustre géographe dont on regrette la mort prématurée. « Ainsi ont été cruellement dissipées les illusions qu'on s'était faites sur l'existence, d'abord dans l'intérieur de toute l'Australie, et plus tard du moins dans l'Australie occidentale, de lacs, de rivières, de montagnes et de terrains cultivables; ce qu'on y trouva réellement, ce fut sans conteste un désert des plus désolés. Privé de pluies tropicales d'été de la côte septentrionale, de même que des pluies hivernales du midi, balayé seulement par l'alizé qui, avant d'atteindre l'intérieur, a déjà déposé ses vapeurs aqueuses fécondantes dans les contrées privilégiées de Queens'.and et du New-South-Wales, le désert australien s'explique, comme tous ceux des autres
parties du globe, particulièrement par les conditions météorologiques, bien que la fréquence du sol arénacé doive y avoir sa part.
« Ce désert offre à peine quelques points complètement dépouillés de végétation, car plusieurs plantes australiennes sont douées d'une merveilleuse sobriété et ne demandent au sol que bien peu d'eau et de substances nutritives; les végétaux épineux à feuilles menues et rigides s'y maintiennent sous la forme de buissons [Shmbs) et môme çà et là sous celle d'arbres, et partout où le sol n'offre que du sable il n'en est pas moins hérissé du redoutable Triodia irritans. Comme désert revêtu de végétation, Je désert australien trouve son pendant dans le Kalahari sud-africain, quatre fois moins étendu cependant que le premier. Le Sahara nord-africain est incomparablement plus nu ; cependant on y voit alterner des plateaux pierreux avec des plaines sablonneuses, des montagnes élevées avec des groupes d'oasis occupées par des peuples de race et de langue diverses, par des villes et des villages avec des troupeaux, traversées par des routes et animées par le commerce et les transactions internationales, tandis que le désert australien, condamné à la plus accablante monotonie, n'offre absolument rien qui puisse inspirer un intérêt pratique ou scientifique quelconque, et ne possède sur le Sahara que l'avantage d'être moins considérable. Son extension égale à peu près celle du domaine des Touaregs compris entre Ghadamès et le Niger, c'est-à-dire la moitié de l'étendue de la partie occidentale du Sahara » (Petermann).
D'ailleurs, ce ne sont pas toujours des voyageurs instruits qui ont exécuté les traversées au milieu du désert australien. Ce sont surtout des Bushmen forts et hardis que la colonie envoie à la recherche des pacages pour y pousser à leur suite ses innombrables troupeaux. Les Squatters (pasteurs) australiens errent au sein des pâturages et des steppes avec leur bétail qui fréquemment est exposé à y mourir de soif. A de rares intervalles, à travers ces solitudes aussi monotones que désolées, le voyageur ne rencontre que quelques tribus d'indigènes, des plus misérables, restées au dernier degré de l'abrutissement et offrant l'exemple le plus amplifié peut-être de la dégradation que peut subir la race humaine [voy. article Australie, \^^ série, t. Yll).
L'étendue des espaces que nous venons de visiter, l'importance qu'ils offrent, mais surtout qu'ils offriront un jour sans doute prochain, pour la géographie médicale , suffirait à justifier la large place que nous avons accordée à leur étude. Quelques considérations générales pour terminer ne pourront qu'augmenter l'intérêt qui, selon nous, doit nécessairement s'attacher à ces territoires qu'il est permis d'appeler les domaines de l'avenir.
Le trait caractéristique des régions désertiques n'est peut-être pas tant d'être inhabitées ou peu habitées que de posséder un sol et une atmosphère insuffisants aux besoins de la végétation ordinaire, en tout cas impropres à l'entretien de végétaux arborescents et de vrais arbres. Les Sahara, les steppes, les savanes, les pampas et les toundras mêmes, ne sont pas des lieux tout ù fait veufs de populations. La steppe polaire compte environ une centaine de mille hommes : Samoyèdes , Esquimaux, Lapons, Yakoutks, Youkagires, ïckoutkchis, Iroquois, Aurons, Sauvages du Haut-Canada, etc., tous représentants des races finnoise, tatare, mongole, cuivrée, etc. Les Tatares et Mongols vrais, ceux des déserts salés de Mongolie et des pays adjacents, sont estimés à trois raillions au plus. Les Turkomans du désert du Turkestan ne sont pas plus d'un million. Les Kirghises de la steppe sibérienne et ouralo-caspienne atteignent, dit-on, trois millions.
Les sables nus de la Perse, de l'Arabie et de la Syrie nourrissent environ deux millions de nomades. Le Saliara africain posséderait au maximum quatre millions d'habitants. Le Kalahari a moins de cent mille llottentots, Boscliimans et Betchuanas. Les Sioux, les Gomanches, les Apaches, les Navajos et les Arkansas, ne dépassent pas deux cent mille. Les llanos du Venezuela ne nourrissent que (juelques milliers de Guaranis, d'Aymores, etc. La famille pampéenne (Patagons, Puelches, Tobas, Mataguayos,etc.) ne dépasse guère cent mille hommes. Suivant toute probabiUté les déserts australiens n'ont pas plus de quelques centaines de mille de ces créatures faméliques et dégradées qui sont au dernier degré de réchelle humaine. C'est un total de 15 millions et demi d'iiabitants, qui en tout cas ne peut dépasser d5 millions, soit à peine la centième partie de la population du globe pour le tiers de sa superficie.
Les populations des déserts n'ont montré qu'une aptitude nulle ou médiocre à la civilisation et à la culture intellectuelle. Quelques Mongols, quelques Arabes nomades, font à cette règle une exception plus apparente que réelle. La vie pastorale surtout, parfois aussi la chasse et la pêche — « c'étaient la tente et la crèche, la tribu qui chasse et qui pèche, qui vit libre et dont la flèche jouterait avec l'éclair » — constituent la condition sociale de ces populations. Le sauvage habitant des prairies, des llanos et des pampas, pas plus que l'Australien aborigène, n'avait jamais songé, avant la venue des Européens avec leurs herbivores domestiques, à tirer parti de ces luxuriantes mers d'herbages qu'il parcourt librement en chassant et quelquefois en péchant. Les Hyperboréens joignent à la cbasse, à la pèche, l'élève des rennes aux chairs succulentes et au lait abondant; si la vie pastorale est si limitée pour les populations berbères du Sahara, on en connaît la cause qui gît dans leurs déserts salés ; le type du pasteur est l'Arabe d'Asie, ou bien encore le Kirghise des steppes herbeuses de la Sibérie méridionale; après eux vient le Mongol. Mais les déserts d'herbes de l'Amérique sont la vraie patrie future des peuples pasteurs jusqu'à ce qu'ils devienjient des greniers d'abondance le jour où ils seront occupés par des populations agricoles.
Bien différent est le sort des nomades de la steppe et du désert de sable. Les premiers parcourent de vastes espaces, plus grands que ceux des peuplades polaires, pour conduire leurs troupeaux à la recherche des gras pâturages qui suivent le soleil et varient avec chaque saison. Ordinairement leurs tentes sont mobiles et roulantes sur des chariots pour leur permettre de s'harmoniser avec les conditions d'un perpétuel déplacement. Il en est de même de l'habitant des Sahara, mù sans cesse par la nécessité de faire profiter son bétail de la rapide succession des phases d'une végétation très-éphémère. Car, si les premiers gazons savoureux du printemps attirent les troupeaux jusque sur les cailloux et les lisières sablonneuses du désert, l'aridité y est complète deux mois après; alors il ne reste plus que les oasis, quelques monticules buissonneux et les ravines des oueds, pour soutenir la chétive existence d'herbivores doués d'une si belle sobriété, et parmi lesquels figure surtout le chameau {voij. Chameau), la providence des habitants de ces régions. De même que le renne est le mammiière caractéristique et indispensable des contrées polaires, ainsi le chameau était nécessaire aux vastes Sahara. L'un et l'autre rivalisent de frugalité et opposent une égale résistance aux inclémences et à l'ingratitude du sol qui les nourrit si maigrement.
De même le bédouin est l'habitant typique des déserts sahariens. 11 occupe d'abord une aire immense du désert de l'Ancien-.Monde , depuis les confins
de la Perse, l'Irak babylonien, la majeure partie de la Me'sopotamie, de la Syrie et notamment le Hauran, la presqu'île Sinaïtique et l'isthme de Suez jusqu'à l'Atlantique. On le trouve sur son vrai sol, l'Arabie, sur les deux rives du Haut-Nil, en Nubie, même dans le Soudan où il se nomme Chouà (pasteur). Ses innombrables essaims d'un autre côté sont disséminés depuis la Basse-Egypte jusqu'au Maroc ; ils forment le gros des populations du plateau de Barkali (Cyrénaïque), de la Tripolitaine, de la Tunisie; ils entrent pour une forte proportion dans le contingent des habitants de l'Algérie et du Maroc. Enfin ce sont eux qui, sous le nom de Maures, c'est-à-dire mélangés aux Berbères, s'étendent du Maroc jusqu'à la rive droite du Bas-Sénégal.
Ainsi de la nature et de la configuration du sol de l'habitat, puis de l'impatience du joug de l'habitation permanente, naît cette impulsion irrésistible, celte maladie de locomotion à travers les poétiques et mystérieux déserts.
Mais la poésie et la curiosité désintéressée ont leurs bornes et ne sont pas toujours les seuls mobiles de ces excursions sans trêve. Les flots de s^ble du Sahara ne sont pas plus à redouter par un jour de semoun du voyageur isolé que ne le sont les escadrons volants des bédouins attirés par la faim et l'appât d'une riche proie. C'est une industrie locale que les populations joignent depuis longtemps à l'élève du bétail, et les redoutables Touaregs, ces écumeurs de la mer de sable, sont la frayeur des caravanes qui osent affronter ces défdés dangereux. Parfois même, comme pour les plateaux de la Mongolie, les pasteurs convertis en guerriers armés jusqu'aux dents ont poussé leurs hoides entières jusqu'au cœur des pays civilisés qu'ils ont ravagés. D'ailleurs, bien rarement ils se sont fixés sur les terres plutôt dévastées que conquises, poussés par leurs instincts de nomades vers d'autres régions oîi ils finissaient par trouver leur ruine définitive.
Le milieu agit sur l'homme et l'homme réagit sur son milieu : Sahara et Bédouin sont deux termes concordants, presque synonymes dans notre esprit. La terre ingrate a fait l'homme pillard, puis guerrier envahisseur et destructeur, vrai fléau des peuples civilisés quand ceux-ci viennent à oublier leur énergie dans le luxe et la mollesse. Ainsi se vérifie à la fois, même sur ces terres déshéritées, l'éternelle loi d'harmonie entre l'homme et son milieu; ainsi se poursuit la concurrence acharnée pour la vie. Ainsi se consomme la fatalité de l'histoire.
L'existence des habitants des steppes de la Caspienne, de l'Altaï et de la Mongolie, se rapproche de celle des Bédouins placés plus au sud et qu'en sépare le désert-steppe de la Turkomanie. Dans la steppe gazonnée de Sibérie, de Dzoungarie et de Mongolie, même besoin de locomotion que dans le désert. Il taut suivre l'évolution successive et saisonnière des pâturages ; c'est la nécessité plus encore que le désir de l'instabilité qui commande l'éternelle mobilité de la tribu ou du groupe, et le déplacement des tentes de peaux des chariots. Scythes antiques, Mongols du moyen âge et de nos jours, Kirghises actuels, tous obéissent à cette fatahté du milieu spécial où la nature les a placés.
Les tribus ou hordes kirghises, dzoungares et mongoles forment une masse d'environ six à sept millions d'habitants, échelonnés de la Mantchourie à l'Oural et au Volga, vivant à peu près de la même vie pastorale, consommant les produits, le lait et la chair de leurs troupeaux, et toujours prêts à profiter de l'occurrence providentielle du pillage. Les Turkomans du Turkestan tiennent le milieu entre les nomades de la steppe et ceux du désert. D'ailleurs, Mongols, Turkomans, Kirghises ou Kaisaks (de Kasaks, cavaliers), ont une origine fort voisine, sinon identique; ce sont des branches issues du grand tronc mongolique.
Les déserts du Nouveau-Monde sont peuplés d'habitants plus rares et moins énergiques que ceux du nôtre. Du reste, les peuples sauvages des prairies, des pampas et des llanos ont la vie plus pénible que ceux des Sahara et des steppes. Car, si ceux-ci peuvent se livrer aux douceurs d'une tranquille oisiveté pendant que paissent les troupeaux qui convertissent les riches gazons de la steppe en sucs nourrissants, s'ils peuvent jouir d'un luxe relatif, s'enivrer de tabac et de kouniys à côté de leurs femmes qui peinent pour toule la famille, il n'en est pas de même du sauvage des savanes et des llanos. Aucun bien ne lui vient en dormant comme chez l'heureux Kirghise ; trappeur infatigable, il doit tuer le gibier de ses flèches et parfois parcourir des espaces énormes pour chercher les gibiers et les poissons qui sont nécessaires à sa subsistance au jour le jour. Il est à la merci de la fomine qui peut le surprendre et le faire périr lui et les siens à toute époque de l'année. Plus encore que les Kirghises et les habitants des Sahara, les Peaux-Rouges sont éprouvés par les vicissitudes des saisons. C'est au milieu des inondations et des averses du printemps ou des sécheresses torrides de l'été qu'ils doivent, principalement dans les llanos et les pampas, poursuivre la proie de chaque jour. Parfois menacés par les eaux débordées, ils sont aussi exposés à périr dans ces immenses incendies qui, d'un seul coup, dévorent des mers d'herbe de plusieurs centaines de mille kilomètres carrés.
Les aborigènes des déserts d'Australie sont encore plus mal partagés. L'eau leur manque et la soif peut les tuer à chaque instant. La chasse au kanguroo est pénible et les mammifères aux formes rudimentaires du continent ne fournissent qu'une nourriture maigre et rare pour les faméliques aborigènes. Souvent ils sont exposés à succomber de faim quand ils ne peuvent s'approcher des lacs ou des côtes de la mer qui fournit parfois un peu de poisson ou des baleines mortes à leur voracité.
Ainsi les nomades du Nouveau-Monde par nécessité n'ont pas eu assez d'intelligence ou d'énergie pour domestiquer les grands herbivores qui trouvent une grasse nourriture au milieu des prairies et des pampas, alors que l'homme y meurt de faim. Rarement ils ont dépassé le degré de pêcheur et de chasseur ; de même que les nomades du vieux Continent n'ont jamais atteint qu'incomplètement l'état d'agriculteur. Et cependant tous ces sauvages semblent satisfaits de leur position privée et sociale dont la guerre et la chasse constituent les deux principales occupations, car la guerre et l'extermination entière résultent nécessairement d'un voisinage qui comporte la concurrence à outrance pour les éléments de la subsistance, le gibier et le poisson. Quanta échanger leur manière de vivre avec l'existence régulière des races civilisées, il est inutile de leur en parler: tous les exemples, toutes les sollicitations, tous les aiguillons de la plus dure nécessité, n'ont pu les convaincre à cet égard. La population des déserts est rivée à une existence sociale qui semble un état rudimentaire de l'humanité en rapport avec l'ingratitude ou l'inclémence des airs, des eaux et des lieux. Quelle part en cela revient à la religion, à la race et à d'autres accidents de nature diverse, c'est ce qu'il est difticile de décider. Eu tout cas là aussi et peut-être plus qu'ailleurs éclate la grande loi d'harmonie entre les milieux et les hommes qui en subissent l'influence inévitable. Cependant et en fin de compte il est improbable que le domaine si étendu et si varié des déserts demeure à tout jamais improductif pour l'homme. Le génie audacieux et l'inépuisable énero-iede l'Indo-Européen, ce moderne Hercule du genre humain, feront sans nul doute
pénétrer jusqu'au cœur du désert Ja puissance de son industrie et les bienfaits de son agriculture.
Si nous connaissons un peu la physionomie générale des déserts, nous en ignorons presque totalement le côté le plus intéressant pour notre sujet, le côté pathologique. Dans une légende arabe il est dit : « Jloi, dit la santé, je m'attacherai au nomade du désert. » La légende en question renferme sans doute plus d'illusions que de réalité.
Y a-t-il des maladies dépendantes de l'air et du sol des régions désertiques? Au premier abord l'eau ne semble pas un élément fréquent de maladies dans ces régions. Cependant les toundras avec leurs glaces souterraines, les pampas, les prairies et les steppes tantôt inondées, détrempées et ravinées par de rares averses d'orage, tantôt calcinées et fissurées par l'ardeur du soleil, les déserts salés dont le sol est saturé d'eaux saumàtres et stagnantes, toutes ces conditions expliquent l'intensité du paludisme qui rend souvent inhabitables ces terres à la fois vierges et stériles. Cependant il faut en excepter les toundras, les marais polaires que le manque de chaleur, dit-on, exempte de la malaria, par suite du manque de décomposition des matières végétales qui pourtant remplissent ses terres glacées. Mais il est prudent de réserver la cause de ce phénomène singulier dont la réalité n'est plus à contester. Si les laboratoires de la vie du sol sont stérilisés par le froid près des pôles, il n'en est pas ainsi sous les tropiques, en Amérique, en Asie, en Australie et même eu Europe, où les termes de régions désertiques et de paludisme ou de malaria sont devenus presque synonymes.
Le ragle, hallucination particulière qui apparaît souvent au désert, paraît être le résultat de la fatigue de la vue par l'éclat trop vif du soleil, de la privation d'eau et de nourriture ainsi que par l'insolation si commune dans celte région. C'est une sorte de délire fantastique qui remue fortement l'imagination et met les illusions les plus bizarres ou les plus monstrueuses à la place de la réalité. La privation d'eau est sou^ent un supplice de la vie du désert ; elle paralyse les mouvements de ses habitants, elle les expose à périr de soif, et l'on comprend aisément l'enthousiasme, inexplicable pour les habitants des plaines, qui se traduit dans la steppe ou dans le Sahara par des cris d'allégresse à la vue d'une source ombragée ou par les expressions les plus vives dans la langue des poètes arabes et berbères.
Les accidents dus à l'exposition au soleil sous un ciel de feu sans abri, l'insolation sous des formes et avec ses degrés divers, sont fréquents aiî désert. Par contre, il n'est pas rare d'y constater des congélations comme dans les déserts salés de la Perse, du Turkestan, de la Mongolie, dans la steppe Kirghise, dans les régions où le froid atteint 30 à 40 degrés au-dessous de zéro pendant l'hiver, après des étés d'autant de degrés au-dessus. Ces implacables climats doivent promptement éliminer de la tribu les constitutions débiles, de même qu'ils donnent une trempe vigoureuse aux solides survivants.
Nous savons que le parasitisme est abondant au milieu des déserts (excepté au Sahara où, dit-on, on a constaté l'absence même des puces qui n'y peuvent vivre) et qu'il y fait maint ravage sur les habitants dont les soins de propreté laissent beaucoup à désirer. Les famines, les disettes n'y sont pas rares. Ces fléaux tuent pas mal d'habitants et préparent les voies à d'autres maladies épidémiques qui se nomment le typhus, la peste, le choléra, etc. Nous ne connaissons presque rien des épidémies des populations polaires, mais nous savons que le typhus visite souvent les peuplades clairsemées des Sahara africain et asia-
tique, jusqu'aux sauvages des déserts du Laos indo-chinois (Tliorel); que la pesle a ravagé et ravage encore les Bédouins du plateau de Burca, ceux d'Arabie jusqu'aux portes de Bagdad, les Kurdes et les populations nomades de la Perse et de l'Arménie. Le choléra a si souvent sillonné les routes du désert que les caravanes et les bandes des nomades sont devenues au plus haut point suspectes aux peuples civilisés de l'Orient et de l'Europe. On a vu ce fléau traverser le désert avec la vitesse du sémoùn qu'il dépasse de beaucoup en ravages meurtriers. Depuis longtemps la syphilis a corrompu le sang sous la tente ou sous la hutte. La phthisie y fait-elle moins de victimes, comme le disent les uns, ou bien est-elle dévenue le fléau le plus homicide des sauvages? Les fièvres éruptives, surtout la variole, y prélèvent de larges et cruels tributs. 11 va sans dire que la médecine y est presque inconnue et l'hygiène absente. Tel est le revers de la médaille de la vie libre de la tribu ou de la horde au désert.
2° Hauts plateaux et montagnes. A côté des déserts arides devraient se placer, dans une exposition méthodique, les déserts humides ou aquileres, c'est-à-dire les marais, les lacs, les étangs, etc. Mais ce sujet de la géographie médicale est justiciable des exigences de l'ordre alphabétique de ce Dictionnaire. 11 a été l'objet d'un article fort complet et fort remarquable sous le titre de Marais (t. IV, S*" série), et nous sommes à l'aise en y renvoyant le lecteur. D'ailleurs nous y ferons de fréquentes allusions en traitant, dans la troisième partie de ce travail, du domaine géographique des affections paludéennes.
Mais les déserts, sous leurs formes déjà citée<, ne sont pas les seuls lieux où l'homme ne peut asseoir que précairement sa demeure. Dans la catégorie des domaines peu habitables il nous faut aussi ranger le royaume des plateaux élevés et des montagnes. A d'aulres titres encore les grands massifs montagneux occupent une place marquée d'avance et exercent une notable influence en géographie médicale. Nous allons essayer de le prouver en en traçant un rapide aperçu.
Les grands plateaux, on le sait, sont soutenus et comme adossés aux hautes montagnes dont ils sont lorcément proches et auxquelles ils sont renoués par des dépressions peu profondes. C'est ce qui sera aisément vérifié ici à chaque pas.
Le grand nœud des plateaux et des monts de l'ancien continent, « le toit du monde », occupe à peu près le centre de l'Asie, incliné cependant vers le sud du continent. Suivant la légende hindoue, la terre est un lotus épanoui à la surface des eaux, et sur cette fleur immense se dresse l'Himalaya, le pistil sacré où s'élaborent les semences du monde. Le massif central asiatique est encore incomplètement connu et il a été compris de façons un peu diverses. Humboldt n'admeltait que cinq chahies montagneuses : l'Altaï et le Tbiang-Chan, le Kouen-lùn, l'Himalaya et le Bolor à l'ouest. Les frères Schlagintweit ont intercalé le Karakorum entre le Kouen-lûn et l'Himalaya. Presque toutes ces chaînes ont une direction définie de l'est à l'ouest, sauf les chaînes transgangétiques qui, dans rindo-Ghine, se dirigent du nord au sud, et en Chine affectent une disposition en éventail. La grande et longue chaîne du Kouen-lûn constitue « un gigantesque monument de la plus ancienne histoire géologique du globe » (von Richthofen). L'Hindou-Kouch qui prolonge tous ses systèmes vers le sud-ouest se relie au plateau de Pamyr ou plutôt il est la continuation à la fois des Thiang-chan, du Kouen-Ilm et de l'Himalaya, mieux encore du seul Karakorum.
L'immense renflement asiatique s'appuie sur quatre grands talus : les Thian"--
Clian et l'Altaï, l'Himalaya, l'Hindou-Kouch et le Pamyr à l'ouest; à l'est des monts peu connus le relient à la Chine ; mais au nord-est existe une vaste lacune remplie par le Gobi, A l'ouest le plateau géant de Pamyr, dont le point culminant n'a pas moins de 4528 mètres de haut, forme un large dos montueux qui sépare les eaux du lac Aral et du Lob-Nor. C'est une immense solitude, couverte d'aspérités, de lacs, de rivières et de neiges durant neuf mois. C'est la grande ligne de séparation entre l'Asie antérieure ou occidentale et l'Asie orientale et centrale.
Au sud-est du massif asiatique se dresse le Thibet [voy. Thibet), composé non d'un plateau uniforme, mais d'une intrication de monts, de vallées et de plateaux. Ses hautes vallées varient entre 5249, 4545 et 4500 mètres d'altitude {voij. Thibet). Là se trouvent le lac Mansarawar, vers 4690 mètres de haut, où se partagent les premières eaux de l'Indus et du Yaru-Dzang-bo, le futur Bralmiapontra; là Leh (ou Ladak) est sise à 3508 mètres et H'iassa à 5557 mètres avec ses 80 ou 100 UOO habitants. L'altitude moyenne du bombement ihibétain serait de 4544 mètres et les hautes plaines du Karakorura atteindraient 4872 mètres entre des cols montagneux de 5000 à 5500 mètres (Schlagintweit). Chushul, village thibétain à population permanente, est à 4555 mètres et le couvent de Hanlé à 4604 mètres. La température moyenne de Leh est de 6°, 5, mais on y a noté 62 degrés en juillet, et aussi 28 degrés en plein soleil l'hiver, ce qui est en rapport avec la force de l'insolation sur ces "randes altitudes.
La limite des arbres au Thibet se trouve vers 4166 mètres, dernière station du Popidus euphratica, mais les Myricaria existent à 4546 mètres et [ejuniperus fœtidissimus grimpe à 4569 mètres. La physionomie végétale du plateau thibétain est assez triste : quelques pacages à gazon gras, quelques peupliers sur le Rouen-lùn, quelques taillis de Myricaria sur les ravins du bassin de l'Indus. C'est l'aridité du sol et de l'air, non la brièveté de la végétation, qui sont les causes de ce dénùment ; les buissons épineux à feuilles pennées [Caragana, Tragacanthm), ainsi que les végétaux aux organes adaptés à l'extrême sécheresse, vont jusqu'à 5197 mètres. Schlagintweit a vu la végétation phanérogame à 6057 mètres, 195 mètres au-dessus des neiges éternelles. Le Poa altaica croît au Thibet à 5489 mètres, comme la Fesluca ovina dans les Himalaya.
L'Himalaya, qui n'est que le grand mur méridional du plateau thibétain, est peut-être le centre le plus riche du globe en espèces arborescentes et en végétation ligneuse. 11 est le nœud de la végétation asiatique comme il est le principal nœud des grands reliefs du continent. Le grand et riche plateau du Dekkan hindou dépend de l'Himalaya dont le sépare la vallée du Gange. Les ramifications thibétaines de l'est et du sud pénètrent en Chine sous les noms de Nan-ling, de Pé-ling, de Chiii-gan, etc.
Du coté du nord.le massif asiatique est bordé par le vaste système des Thiang- Chan qui se relie par le nœud de l'Alalau au système moins élevé, mais encore plus étendu de l'Altaï. Celui-ci représente les Alpes asiatiques ; quelques vallées et quelques montagnes altaïques avec leur climat et leur flore rappellent tout à fait les mêmes parages de nos Alpes européennes (de Tchihatchef) . Mais cependant le climat y est extrême, car il est sibérien : la limite des neiges y est à 2600 mètres et moins : l'été a des chaleurs torrides et les glaces de l'hiver s'y prolongent durant plus de six mois. Cependant l'Altaï avec ses ramifications et ses vallées nourrit, dit-on, près de deux millions d'habitants. Les Jablonoï
et les Stanovoï prolongent l'Altaï jusqu'à la mer d'Ochotsk et au de'troit de Behring.
Un quatrième prolongement montagneux sorti de la grande forteresse asiatique, chaussée gigantesque composée de plateaux, de steppes et de déserts, et enserrant dans ses laiges mailles quelques belles oasis, commence par le Hindou-Kouch, qui envoie des ramifications vers le sud-ouest du plateau élevé de l'Afghanistan, et va gagner, par les monts du Kandahar, du Hérat et du Khorassan, la haute chaîne de l'IIelborouz persan au sud de la Caspiennne, et de là rejoint les monts du plateau arménien. L'Ararat et l'Âlagoès avec leurs pyramides élancées de plus de 5000 mètres n'atteignent point encore les sommets culminants du Caucase, grande muraille servant de séparation entre l'Asie et l'Europe dans l'intervalle des mers Noire et Caspienne. Ainsi se relie le Caucase hindou (c'est le nom du Hindou-Kouch) au Caucase russe par une série ininterrompue de plateaux élevés, de massifs montagneux.
Nous connaissons déjà l'aridité et l'infécondité des plateaux de l'Afghanistan, du Béloutchistan et de l'Iran proprement dit, sauf quelques vallées fertiles comme celle de Kaboul et celles du sud-ouest de la Perse. Le caractère de la végétation ne varie pas sensiblement de l'Hindou-Kouch à travers la Perse, l'Arménie et même l'Anatolie : ce sont des espèces ou des types analogues une soixantaine de Tragacanthes, des Halophytes, des Artémisiées et des Labiées odoriférantes à foison. Dans l'Afghanistan la culture du froment et de l'oro^e atteint 2761 mètres d'altitude, et vers le sud le dattier prospère à 1400 mètres dans quelques oasis. Le Caucase est l'analogue de nos Alpes, mais avec plus d'altitude (l'Helhorouz a 5646 mètres) et plus de roideur, moins de grâce et de pittoresque dans la physionomie des montagnes. Des contreforts au sud (sorte d'Anticaucases) relient à travers les bassins du cours et de l'Araxes le Caucase aux géants arméniens et au plateau d'Arménie et d'Anatolie.
Le Caucase {voy. Caucasienne [région]) est couronné de plantureuses forêts : la Mingrélie et l'Abchasie sont couvertes de fougères sociales dont les puissants rhizomes stérilisent le sol. Sur les dômes caucasiques moyens on voit briller la verdure des massifs de Rhamnus d'Europe à côté du sombre éclat du Rhododendrum Caucasicum. Par-dessus les forêts de chênes surgissent les ceintures des hêtres que surmonte une couronne de pins {Pinus orientalis, Picea).
Sur le plateau arménien les fontaines primitives de l'Euphrate coulent par 2570 mètres d'altitude : les lacs de Van, de Goktscha, dorment à 1600 et 1900 mètres, petites mers emprisonnées, comme celles d'Ourmiah, dans des vases imperméables aux parois volcaniques. Au sud s'allongent les monts Zagros, les Alpes du Kourdistan avec leurs hautes vallées peuplées de quelques agriculteurs et refuge inexpugnable des Kourdes nomades et pillards. L'altitude moyenne du plateau arménien est de 1500 a 1600 mètres. Le sol est volcanique en maint endroit. Le climat extrême de ce massif, la rigueur des lon^^s hivers et la chaleur aride des étés, la brièveté de la végétation réduite ainsi à un laps de quatre mois, diminuent beaucoup la valeur d'un sol qui, par ailleurs, pourrait être fertile. De là le caractère de la steppe que revêt la physionomie du plateau arménien en maint endroit, de là la fréquence de la vie pastorale et nomade de plusieurs de ses populations (voy. Arménie).
Les monts d'Arménie se continuent par l'Anti-Taurus et le Taurus jusqu'à la pointe sud-ouest de l'Anatolie où le Taurus lycien plonge dans la Méditerranée en face de Rhodes. Les Taurus des Anciens sont un réseau de monts et de
DICT. ENC. i" S. VIII. K
hauteurs qui emprisonne une foule de plateaux de 900 à 1500 mètres d'élévation privés d'humidité par les altitudes interceptant les pluies de sud-ouest, sortes de plaines exhaussées, âpres, fouettées des vents glacials d'hiver, brûlées l'été, dépouillées de leurs antiques forêts, avec de maigres ruisseaux sans ombrages et quantité de lacs salés. Au milieu planent quelques pics volcaniques comme l'Argée (3841 mètres), qui abrite la ville de Kaïsariéh (Césarée) à 1250 mètres d'altitude. Cependant les chaînes tauriques ne sont pas encore trop déshabillées de forêts qui recèlent des fauves (même, dit-on, des tigres), et elles envoient de riches prolongements du côté du rivage pontique aux forêts verdoyantes.
Le plateau anatolique est donc une haute terrasse nouée à celle plus haute encore d'Arménie, à |)ente doucement inclinée vers la Méditerranée, sur la côte orientale de laquelle elle se dresse en face d'une autre terrasse occidentale un peu plus élevée, le plateau des Espagnes.
En face de l'Olympe de Chypre, le Taurus est soudé par l'Amanus aux Liban et Anti-Liban de Syrie, chaînes jumelles, célèbres par leurs antiques forêts de cèdres à peu près éteintes, mais dont on retrouve dans les Taurus de superbes bouquets en compagnie des pins d'Anatolie. Cependant le Liban est encore porteur de belles forêts depuis 1500, 1900 à 2000 mètres d'altitude, et il possède des chênes depuis 900 jusqu'à 1300 mètres. A l'est de l'Anti-Liban brillent quelques oasis comme celles de Damas, enserrées dans une ceinture de sables {voy. AiNatoue, Syrie).
Le système orographique de l'Europe est trop connu pour que nous nous arrêtions à le décrire. Les splendides citadelles des Alpes, sans constituer le centre de figure de la pyramide continentale, n'en forment pas moins le centre d'altitude qui penche vers la Méditerranée. C'est dans les lleuves de glace ou dans les fontaines ombragées des forêts alpines que prennent naissance les principaux courants d'eau : le Rhône et le Rhin avec le Pô, le Danube et les rivières occidentales d'Allemagne.
Les plateaux de l'ancienne Souabe et de la Ravière (Bayerische Hochebene)^ adossés aux Alpes et limités par le Danube, constituent des plaines froides, nues, souvent marécageuses, situées à 600 mètres d'altitude. Aux crêtes presque égales des Pyrénées est appuyé le plateau plus élevé de l'Espagne, jumeau du plateau de l'Atlas africain situé en face, de l'autre côté de la Méditerranée. Nous avons déjà parié de la steppe centrale des Castilles, du Léon et de l'Estramadure, le tiers de l'Espagne, sorte de noyau médian isolé du reste de la contrée, sans humus, sans arbres, sans eau, nourrissant à peine cinq millions d'habitants depuis les Pyrénées cantabres jusqu'à la Sierra Morena, ancien lit de deux vastes lacs de l'époque tertiaire et impropre à porter d'autres plantes que des Halophytes, des Spartium, des buissons chagrines et de maigres troupeaux.
Au sud des Ralkans, comme au sud des Pyrénées, s'étend une série de hautes terrasses qui dominent la mer Egée. C'est, en miniature, le pendant des plateaux espagnols, quoique les terres des Balkans soient plus accidentées et plus fertiles que celles des steppes de l'ibérie.
Enfin à l'extrémité nord-ouest de l'Europe, la presqu'île Scandinave offre un
réseau d'élévation sous forme de montagnes moyennes, enserrant une grande
quantité de Fjelde ou plateaux improductifs. Depuis le cap nord jusqu'à la
i^roYince méridionale de Shonen et de Halland, sur un sol de gneiss régnent des
orêts de pesses que dominent des bouleaux en société dense, serrés et mêlés
à'Aconitum septentrionale et de Ranuncuhis platanifolius . Sur ces plateaux des Fjelde c'est le Betiilus nana qui remplace le Rhododendrum alpin. Enfin audessus on rencontre des Vaccinium myrtillus, des Empetrum, etc. ; des herbes viv-aces alpines et un gazon clairsemé de Graminées. Sur le Hardanger, à 1500 et 2000 mètres d'altitude, à cette végétation se mêlent des marais tourbeux remplis de Carex et à'Eriophorum. Enfin dans les Fjelde du Nord et de la Laponie la grande végétation arborescente des plateaux Scandinaves fait place aux mousses et aux lichens {Cladonia, Cetraria). Ici la nature prévoyante et fort économe de ses dons conserve sous la neige des substances nourricières fraîches qu'elle tient en réserve pour la vie animale, et le nom de lichen de rennes (Cladonia rangiferina) est assez significatif sous ce rapport.
On compte en Afrique environ sept systèmes de montagnes et de plateaux. Des Canaries au golfe des Syrtes s'étend le système de l'Atlas avec son propre plateau. Véritable chaîne à l'ouest, vers l'orient il s'élargit en deux chaînons interceptant entre eux un plateau de 150 kilomètres de largeur. La crête, redevenue unique plus à l'est, finit au cap Bon, en face de la Sicile. Les altitudes les plus considérables de l'Atlas ne dépassent guère 3000 à 3500 mètres dans le Maroc, d'où le champ très-restreint des neiges perpétuelles. Le plateau est situé à une élévation moyenne de 1000 à 1100 mètres.
On a comparé l'Afrique mineure (Afrique Cisatlantique) à l'Asie Mineure, sous le rapport de la configuration plastique, des plantes, du climat. Mais dans l'Atlas c'est le vent de l'ouest qui domine avec ses abondantes précipitations et son arrosage hivernal. Le plateau de l'Atlas d'un autre côté est le jumeau de celui de l'Espagne, situé en face et dont il n'a été peut-être séparé qu'à une époque relativement moderne. Aussi la flore atlantique est-elle semblable à la flore andalouse. On a signalé cependant quatre plantes arborescentes comme propres à l'Atlas : CaUilris qiiad rival vis, Fraxinus dimorphus, Pistacia atlantica, Pirus loncjipes. Malgré ses cèdres superbes, frères de ceux du Taurus et du Liban, malgré ses forêts de callitris, sorte de genévrier apliylle, le plateau de la Berbérie est peu boisé. « Monts au nord et monts au sud ; grands lacs salés, chaudières d'évaporation avec plus de sel que d'eau ; lits desséchés tirant sur ces lacs entre des berges d'argile, de sables, de schistes ou de calcaires, rédirs ou flaques d'eau persistant malgré le soleil dans des cuves à fond étanche; puits saumâtres, pâturages roussis ou verdoyants suivant la saison; champs couverts à perte de vue d'alfa, de chiehh et de diss, plantes textiles; des buissons, des groupes de jujubiers sauvages et de béthoums ou térébinthes, un climat que l'altitude et la latitude font terrible ; de grands froids, des chaleurs atroces, peu de jours de pluie, des vents aigres et tenaces, une poussière qui rougit les yeux, etc. » (0. Reclus), telle est la haute steppe berbérienne.
Au sud, c'est le Sahara qui se marie à la steppe : cependant depuis quelque temps le plateau de Berbérie, soumis à l'arrosage, tend à devenir fertile et nourrit d'utiles herbivores [voy. Algérie).
Des deux côtés du Soudan à l'est et à l'ouest se dressent deux enceintes ou citadelles de montagnes, l'Abyssinie et la région des Camerouns et des Kong. Le plateau abyssinien est une Auvergne colossale {voy. Abvssinie) d'une hauteur moyenne de 2000 mètres avec des pics de 5000. Dômes volcaniques, aiguilles ou colonnades basaltiques, plateaux de pâturages, avec des pitons jadis fumants, dont six sont encore actifs ; vases profonds où la lave a fait place à l'azur de beaux lacs (le Tzana est à plus de 1800 mètres d'altitude) qui sont comme suspendus
au milieu de ces ruines gigantesques, voilà les grands traits du tableau. Une énorme entaille de 700 mètres de profondeur où rugissent les eaux du Tocazze coupe en deux les monts et plateaux abyssiniens. Sur le plateau inférieur se voient de riches forêts : au-dessus vers 2500 à 5000 mètres sont les « Degas », pâturages bien arrosés; à partir de 4000 à 4500 mètres l'empire appartient à la glace éternelle.
La flore abyssinienne dans les plateaux à pâturages est fort riche en Graminées. Elle a deux types marqués : le Brayera anthelmintica, qui pousse à 3572 mètres, et le Gibarra {Rhyncopetalum) , qn'i végète au delà de 4223 mètres.
Presque en face, vers le sud-ouest, dans la partie pansue de l'Afrique, se dresse le système montagneux des Guinées : grande zone côtière où s'alimentent les sources du Sénégal et du Niger, ainsi que nombre de rivières allant directement à l'Atlantique. La majorité des monts et des plateaux Guynéens sont d'origine volcanique ; ils sont inondésde pluies solsticinles fovorables à une abondante végétation tropicale. Et cependant à partir de 2274 à 3995 mètres on y trouve des régions privées d'arbres et couvertes de Graminées et de buissons verts où le sol est richement gazonué. On ne voit que quelques touffes de Graminées sur les cônes volcaniques. Ainsi la végétation arborescente monte beaucoup moins haut sur les monts situés pourtant plus au sud que sur les monts d'Abyssinie.
Le système de l'est paraît être le point culminant de l'Afrique : à ce massif peu connu se rattachent le Kénia et le Kiliman'djaro, estimés à 6432 mètres de haut et dont la limite des neiges atteindrait 5197 tnètres. Une longue chaîne côtière domine l'Océan Indien ; c'est le mur oriental de soutien du plateau central d'Afrique : connue sous des noms divers, elle est généralement désignée sous l'ancienne appellation de « Lupata ». Cette chaîne compte quelques pics de 3000 à 4000 mètres près des bouches du Zambèze.
Dans les pays d'Angola, depuis le fleuve du Congo au sud du pays de Mossamèdes, s'élève un cinquième massif peu ou pas connu, composé de gradins gigantesques montant de la rive maritime vers l'intt'rieur de la contrée jusqu'aux sources des rivières de l'est. Sur ces plateaux élevés, la terre s'ensevelit pendant plusieurs mois de l'année sous une mer de Graminées de quinze pieds de haut (Mon(eiro). Seul l'incendie, au milieu d'un spectacle grandiose, débarrasse le sol de l'encombrante exubérance d'une telle végétation. Cependant il y règne quelquefois une désolante sécheresse qui résulte de manques de pluies de plus de trois ans, surtout près de la côte.
Au sud des plateaux herbeux sont les montagnes du Damara et du Namaqua et dont nous avons parlé comme faisant partie du désert Kalaharien dont elles constituent le relief extérieur.
Enfin la pointe australe de la pyramide africaine est couronnée par les hautes tables des monts de Nieuweveld, chaînes parallèles au cours de l'Orange, comme pour servir de borne transversale aux flots qui rugissent contre le cap des Tempêtes, puis au nord-est les massifs de Kathlamba, ou monts des Serpents. Mais ces plateaux montagneux sont coupés de riches vallées qui se peuplent et s'ouvrent à la culture et à la vie civilisée. Ils tendent donc vers le jour où ils appartiendront sans doute au domaine de la civilisation.
L'Amérique ne contient, à vrai dire, qu'un système unique de montagnes et de plateaux, sensiblement rapproché de la côte du grand Océan. D'abord assez élevé et possédant des pics de 5445 mètres (mont Hélie, au nord-ouest de la chaîne) et d'un peu moins (mont Brown, 4874 mètres), le système s'évase au
niveau du Mexique où existe un vaste plateau surplombé de quelques cônes dépassant 5000 mètres, puis il s'abaisse graduellement comme pour noyer sa mince muraille rocheuse dans le golfe du Mexique. Mais il reparaît vite au sud du Darien et forme le système austral, le plus élevé et le plus considérable des massifs après celui de l'Asie centrale. Là dominent l'Alcoucagua brésilien dont la tête superbe se porte à 6834 mètres dans les airs, et le célèbre volcan de Quito, le Chimborazo, dont les neiges blanchissent à 7000 mètres au-dessus des gouffres du Pacifique.
En résumé, l'on peut compter sept systèmes distincts de massifs élevés dans toute l'Amérique. L'Amérique du Nord eu compte quatre qui sont: 1" le système des Âlleghanis à l'est, qui appartient en grande partie au domaine de la culture lertile; 2" le système central ou du centre Amérique, sorte d'intermédiaire entre les deux parties du Continent, dailleurs fort peu counu; 3° le système mexicain ; 4" celui des Montagnes-Rocheuses.
Nous avons déjà fait connaissance avec les Rocky-Mountains en parcourant les prairies qui viennent eu assiéger les rampes orientales de leurs mers herbeuses, ainsi qu'avec les déserts du Grand-Bassin, adossé aux gradins occidentaux des Rocheuses qu'il sépare de la Sierra-Nevada californienne appartenant au domaine des cultures. Sur un bombement de 1800 mètres d'élévation appuyé parles déserts et les prairies surgit la chaîne des « Monts-Rocheux », parfois égrenée eu chaînons épars et isolés. La désolation de ces montagnes ressort éloquemment du lait, souvent constaté, de la mort par la soif et par la faim des caravanes traversant ses cols sauvages et déserts. Ceux d'ailleurs que leur courage a sauvés du péril des monts, le Grand-Bassin les attendait de l'autre côté, si bien que Ibrt peu de personnes sont parvenues par cette voie à la terre promise de l'or.
Dans le Nouveau-Mexique et l'Arizona s'élève la chaîne la plus haute, qui compte plus de douze pics dépassant 4000 mètres (Wheeler). On y rencontre des sapins {Phms Douglasii) à 3000 mètres, mêlés au Quercus alba et au Popubis tremtdans. Peu habités sont les plateaux des Rocheuses (Albuquerque est cependant à 5000 pieds de haut) : ces solitudes ne sont guère hantées que par les bûcherons (lumbermen) dont la hache impitoyable tranche les superbes forêts de pins [Pinus edulis, Douglasii, Engebnanni) . 11 tombe sur les monts et les plateaux rocheux une grande quantité de pluie, surtout de neige : aussi les forêts résineuses en escaladent-elles les hautes cimes aussi haut que dans l'Himalaya. Sur le pic Fréraont (par 42 degrés latitude nord) les forêts dépassent 5000 mètres.
La Sierra Madré mexicaine est côtoyée à l'ouest par la Sonora tout humide des vents du Pacifique, converte de superbes tapis de gazons et de chênes toujoui's verts. Le plateau mexicain, situé à 1949-2599 mètres d'altitude, est arrosé par les alizés du nord-est à l'est et par les pluies solsticiales à l'ouest. Mais le plateau central rappelle les prairies méridionales des États-Unis avec un climat cependant plus uniforme. On y voit des espaces nus, des steppes salifères et des lacs ; mais peu de terres y sont réfractaires à la culture; on y rencontre l'Agave à la pulpe enivrante (pulque), l'olivier, le miirier et la vigne, à côté de vastes buissons de Mimosa épineux. Les Savanes occupent surtout les pentes occidentales du Pacifique.
La physionomie végétale caractéristique du plateau mexicain est composée par les cactus {Cereus speciosus) qui le rattachent aux prairies, par les Broméliacées, les Liliacées bulbeuses, les fougères arborescentes, lesÉricées, sur les points les
plus élevés ; par les Stevia, les analogues des Rhododendrums alpins, qui croissent en société sur les galets volcaniques de la Gordillière. A 4000 mètres d'altitude sont des herbes gazonnantes, et au bord des cratères des grands volcans on voit des lichens et des mousses à la hauteur du mont Blanc {voy. Mexique).
Les systèmes de l'Amérique du Sud se composent de celui des monts de Paryme situés entre l'Amazone et l'Orénoque et des collines élevées qui séparent les sources de l'Amazone de celles du Parana. Ces deux massifs, peu considérables, laissent entre leurs versants des passes si peu élevées que l'on peut facilement, à l'époque des grandes eaux, aller de l'une à l'autre de ces trois grandes artères fluviales du Continent méridional, sans compter la large voie de communication qui existe entre l'Amazone et l'Orénoque.
Le seul et grandiose système de montagnes et de plateaux de l'Amérique du sud est le massif des Andes. La chaîne andique {la Cordillera de los Andes) ne constitue pas une rangée uniforme; elle se dédouble ou se bifurque nombre de fois pour former entre ses branches de grandes enceintes ovales ou plateaux allongés, entourés de hauts pics. Parfois les Cordillières se réunissent par un rempart transversal qui forme un nœud (nœuds de Gerro, de Pasco, de Quito, etc.). Ces entrecordillières et ces nœuds forment par leur réunion un immense plateau allongé dans le sens de l'axe et qui ne finit qu'au détroit de Magellan et au Darien. Les hautes vallées interceptées entre les golfes de dédoublements de la Gordillière sont désignées sous le nom de régions de la Puna ou de la Sierra.
Le climat des plateaux andins est extrême : la chaleur des rayons solaires, insupportable pendant quelques heures du jour, fait place aux gelées de la nuit; la sécheresse y est parfois extraordinaire. D'après cela, sur les plateaux boliviens et péruviens élevés, sur le Titicaca, on ne trouve que des végétaux à évolution courte. La végétation alpine peut seule subsister dans ces conditions. La sécheresse refoule les pacages alpestres, les fourrés d'herbages et de Graminées, et produit une haute steppe presque déserte. Nous connaissons déjà l'affreux désert d'Atacama qui coupe les Cordillières au niveau de la Bolivie et s'avance en un renflement de roches et de sables du Pacifique jusque dans la région des pampas argentines. Cependant on trouve parfois une végétation assez abondante dans les vallées de la Puna qui descendent, comme par de hautes échappées entre les Cordillières, vers le littoral du Pacifique.
Du côté oriental de la Gordillière de l'est règne une grande et vigoureuse végétation (le quinquina) sous l'influence des pluies solsticiales prolongées. D'une manière générale les arbres sont à une altitude moins élevée ici qu'au Mexique, mais les buissons remontent à 500 mètres plus haut. Les Andes moyennes du Pérou et de la Bolivie possèdent des Cactées {Cereusperuvianns), des Agave, des Liiiacées à bulbe {Pancratium) , des Gnaphalium. La végétation alpine de la Puna se compose d'iierbes gazonnantes qui rappellent un peu celles de la région arctique, ou plutôt, comme sur le Thibet, on y trouve un mélange des plantes de la partie humide du domaine arctique avec celles des steppes tropicales. Enfin la végétation de la Puna se rapproche aussi de celle des prairies autant au moins que de celle des steppes asiatiques. Là les troupeaux de lamas trouvent des Graminées de la steppe, les Slipacées, les Poacées, les Deyeuxeia, surtout l'Ichu [Stipa ichu), qui croît au milieu de la région des neiges. Mais, au total, dans les plateaux andins, on ne voit ni les riches pâturages des Alpes ni les belles Graraiuées arctiques.
Tel est le domaine considérable des altitudes, des plateaux et des montagnes
du globe. Avant d'en faire ressortir les rapports harmoniques avec l'habitat humain et avec la géographie médicale, nous avons à présenter quelques considérations générales sur ces départements spéciaux.
La structure des montagnes, leur configuration, leur sculpture, regardent la géologie ou la géographie générale. Leurs formes sont si variées, suivant le degré ou la nature de la force souterraine qui les engendra, que Humboldt ne signale pas moins d'une trentaine de noms pour les désigner rien que dans le seul vocabulaire castillan.
Entre les groupes de sommets plus ou moins isolés sont des échancrures ou cols ou passes, sortes de portes à travers les chaînes de montagnes, qui nous intéressent en ce qu'ils sont des voies de communication entre les peuples. Le rapport entre la hauteur des cols et des maîtresses cimes est variable : de la moitié' dans les Alpes, des deux tiers dans les Pyrénées (type des Sierras ou des Cordilleras). D'un autre côté les cols les plus bas ont en face d'eux les plus hautes cimes (loi des débouchés de Huber). La pente des montagnes a plus ou moins de roideur: elle est considérable pour les Pyrénées en France, pour les Alpes du côté du Piémont et de la Lombardie : la chute abrupte de la Silla de Caracas qui domine, comme un mm- d'aplomb, la mer des Caraïbes, a cependant une obliquité de 54 degrés sur l'horizon. Parfois l'oeil semble errer dans des labyrinthes de hauteurs inégales, abruptes, semblables à d'immenses Babel de tours et de monts superposés. D'autres fois ce sont de hauts gradins disposés en amphithéâtres ae'riens comme les versants occidentaux des Andes subéquatoriales, escaliers monstrueux dressés en face du Pacifique.
La masse des montagnes est saisissante par le calcul : les Pyrénées étalées feraient une couche de 5 mèli"es sur le sol de la France; les Alpes rehausseraient de 6 1/2 celui de l'Europe (Cosmos). Mais certains plateaux (celui de la Bavière et de l'Espagne) offrent une masse bien plus considérable, et pèsent beaucoup plus dans la balance de la planète. Généralement les plus anciens systèmes sont les moins élevés, et les plus audacieux sommets sont situés près de l'équateur. Malgré les belles recherches d'Élie de Baumont sur la genèse des montagnes, on est loin d'être fixé sur ce sujet.
Cependant il est probable que leur origine (sauf les formations volcaniques) est due au plissement de Pécorce du globe par suite de l'inégalité dans les retraits de cette écorce solide.
Grand est le rôle des montagnes dans le fonctionnement séculaire de notre planète. Ce sont des laboratoires des plus actifs dans la nature : elles ont subi maint outrage, elles se sont abaissées dans le cours du temps sous les coups des météores, des éboulements, de mille accidents divers. Les vicissitudes de l'atmosphère, vents, pluies, glaces, eaux thermales, les animaux, les plantes mêmes, tout conspire à altérer la structure et la forme des monts. « Et le vent qui souffla cette nuit changea la forme des montagnes. » Sans doute chaque épine dorsale d'un continent deviendra, avec le temps, un simple système de grosses collines. Parfois cet effet dissociateur des montagnes est favorisé par l'action soudainement terrible des éboulements qui tuent des milliers d'hommes et bouleversent les vallées, les rivières et les monts.
Ainsi, de même que dans les gouffres marins, sur les cimes les plus sublimes un travail incessant ourdit la trame éternelle toujours faite avec les mêmes matériaux, seulement rajeunis et remaniés. Du sommet des pics les plus orgueilleux on peut suivre la molécule de vapeur devenant neige, névé, glace, goutte
d'eau, source, rivière, fleuve, et retombant à rOcéaii, son lit éternel. Mais ce voyage circulaire ne s'accomplit point sans laisser de traces; l'atome d'argile ou de calcaire qui fait aujourd'hui partie de l'étincelante couronne du Gaurisankar, demain descendra de près de 9 kilomètres d'altitude pour se fixer momentanément dans le gouffre de 4 kilomètres de profondeur situé au-dessous des bouches du Gange. Ainsi les innombrables ouvriers de la nature, ces Hercules en miniature, puissants par le nombre et par le temps, s'efforcent de ruiner les plus hautes sommités sous le lourd niveau de la pesanteur. Cette même force des entrailles de la terre qui jadis les souleva dans l'air maintenant tend à les abaisser. Vicissitudes sans fin de cette énergie mystérieuse qui s'appelle l'affinité ou l'attraction.
Les montagnes sont aussi le théâtre de phénomènes plus concrets qui inte'ressent la géographie médicale, par exemple, la limite des neiges permanentes. Dans les Alpes moyennes elle varie entre 2700 et 2800 mètres ; dans les Andes équatoriales elle atteint à 4795 mètres, à 215 mètres plus bas sur les pics mexicains; au nord du Pérou elle existe à plus de 5000 mètres. Sous le tropique du Capricorne, la Sierra de Zenta est vierge de neige à une altitude de 5000 mètres; les versants occidentaux des Andes boliviennes ne voient la neige perpétuelle qu'à la hauteur de 5600 mètres, etc.
C'est la température latitudinale, mais aussi la sécheresse des vents et la rareté des pluies, qui président à la répartition des neiges sur les montagnes. Ce fait a été vérifié en grand par Humboldt pour l'Asie centrale. Ainsi le Thibet a des monts vierges de neige peipétuelle à plus de 6000 mètres, tant la sécheresse y est extrême, tandis que les versants sud de l'Himalaya en sont couverts à 4892 mètres. L'altitude moyenne des neiges est de 2144 mètres dans l'Altaï.
On sait aujourd'hui que la neige permanente au pôle nord n'existe (jue sur les hauteurs, si faibles qu'elles soient. D'ailleurs la géographie desj lignes de la neige et de la glace permanentes a bien des lacunes à combler, et nos connaissances à ce sujet peuvent bien n'être que provisoires.
Un second phénomène, connexe du premier, mais encore plus frappant, est l'existence d'immenses fleuves ou serpents de glace descendant le long des vallées des montagnes dans les hautes plaines, parfois au voisinage de la mer. Comme pour la limite des neiges perpétuelles on ne peut se fier aux vues à priori de la théorie pour expliquer la distribution des glaciers. Car ce sont des laboratoires de physique et de chimie dont la création dépend de la température moyenne des montagnes, mais surtout des extrêmes de cette température, de la sécheresse ou de l'humidité, de l'action plus ou moins énergique des rayons solaires, de la configuration plastique du sol et de bien d'autres conditions peu connues spéciales à chaque massif. En somme, c'est surtout grâce aux vicissitudes de dégel et de regel, c'est-à-dire aux fortes oscillations de la température, qu'est due la formation des glaciers : voilà pourquoi les pics des Andes équatoriales sont si dépourvus.
Le régime des glaciers a été classiquement étudié dans nos Alpes d'Europe, dont les miUe glaciers couvrent plus de 5050 kilomètres carrés et renferment plus d'un milliard de mètres cubes de cristal qui suffiraient à alimenter le débit de la Seine pendant un an (Iluber). Le Caucase forme un champ de glace moins beau et moins grand que celui des Alpes, à cause de la sécheiesse relative des vents qui soufflent sur ce massif. Le Karakorum et l'Himalaya ont des glaciers de 58 kilomètres de longueur (glacier de Biafo dans le Karakorum). Gomme
les neiges, les glaciers sont bien plus abondants sur les versants sud que sur les versants nord du grand massif de l'Asie centrale. Les monts et plateaux Scandinaves possèdent des glaciers qui, par des fissures, se glissent jusque dans les gouffres des Fiords oii ils surplombent de 500 à 600 mètres le niveau de la mer. Malgré sa haute latitude, l'Oural est sans glaciers, et l'AUaï n'en contient que quelques-uns descendant vers 1240 mètres.
Les zones arctiques ont leurs bourrelets de glace de quelques centaines de mètres de long : le Spitzberg, le Groenland, sont couverts de névés, de najipes de neige et de glace que seules par intervalle percent les pointes noires des rochers. Le Nouveau-Monde n'offre que peu de glaciers : le mont Renier (47" latitude nord) n'a que de petits glaciers menacés d'ailleurs d'être fondus par les flots de laves brûlantes. 11 n'existe actuellement aucun glacier sur les Monts-Rocheux ni sur la Sierra-Nevada californienne. Les Géants du Mexique, l'Oi izaba, les pics de Santa-Martha, l'Altar dans l'Equateur, dont le vaste cratère est plein de glace, rillimani en Bolivie, ne possèdent que des glaciers faibles eu égard à leurs masses, à leur élévation et à l'étendue de leurs névés. Mais à partir du 35* degré latitude sud les énormes glaciers commencent à étinceler aux flancs des monts du Chili et de la Patagonie. Vers le 47* degré ils descendent à proximité de la côte, lançant au courant de Humboldt des blocs de glace flottante dirigés vers le nord.
On sait que les terres antarctiques sont couvertes de vastes glaciers. Dans la Nouvelle-Zélande, le glacier de Waïau descend à 212 mètres du niveau du Pacifique par une latitude australe équivalente géographiquement à celle de la ville de Cannes en France (43" 35') .
Si étranges que nous semblent au premier abord les grandioses aspérités du sol de notre planète, elles n'en sont pas moins utiles et nécessaires dans l'ordonnance générale et dans l'harmonie des rapports entre les diverses parties des continents. Elles rompent la monotonie de la courbe uniforme de la terre : c'est cette configuration accidentée qui donne la vie au globe. Sans elle les dômes et les aiguilles ruisselantes de cristal ne brilleraient plus dans les cieux; la douce fraîcheur des ombres ne voilerait plus le creux des vallées; les ouragans rouleraient en rugissant sur un sol ras et désolé ; les eaux stagneraient en flaques immondes dans de plates dépressions. Plus de contraste poétique entre l'alerte et nerveux montagnard et le lourd, mais opiniâtre laboureur de la plaine ; il n'y aurait plus de migrations aventureuses, de hardies excursions à travers les cols dangereux des montagnes, à la recherche des terres inconnues. La promiscuité odieuse régnerait parmi les peuples que ne garantirait plus d'un contact insalubre la salutaire barrière des monts et des obstacles naturels. On verrait entassés autour de lagunes malsaines et sans écoulement, sur un sol infécond, des hommes sans mouvement et sans énergie. Telle dut être la triste physionomie de la terre aux âges intermédiaires, quand un sol fangeux et une atmosphère chaudement humide n'étaient encore le séjour que des grands Reptiles et des informes Ichthyosauriens.
Les massifs de montagnes intéressent la géographie médicale à plusieurs points de vue : comme ligne de partage des eaux qui sont la source de la fertilité des contrées subjacentes; comme laboratoire des météores, comme barrière entre les peuples et comme habitat pur des populations en quelque sorte isolées du reste du monde ; sorte d'insulaires aériens dont l'étude physiologique et pathologique est fort importante (voy. Altitude). On ne connaît pas assez, faute
d'étude, de voyages et de documents précis, le nombre ni les conditions d'existence des peuples qui passent leur vie près des neiges éternelles, sur les plateaux au-dessus de 2000 mètres, qui respirent, au pied ou sur les flancs des grandes sommités du globe, une atmosphère pure, mais raréfiée et inondée des rayons du soleil pendant le jour, glaciale pendant la nuit.
Le Thibet paraît devoir être le champ d'études créé par la nature pour éclairer les problèmes de cette nature. Ce plateau exceptionnellement sublime, dont le niveau moyen est de 5500 à 4000 mètres, presque la hauteur des géants des Alpes, nourrit au moins 5 à 6 millions d'hommes qui paraissent jouir énergiquement de tous les attributs de la vie et de la vigueur. Des villes principales comme Hlassa (80 000 habitants, à 5557 mètres), comme Leh ou Ladak (à 5508 mètres), le couvent de Daba (à 4786 mclres, la hauteur presque du Mont- Blanc), et vingt autres dont les noms sont classiques dans les atlas modernes et qui comptent, dit-on, jusqu'à 23 000 familles (Digastchi, capitale du Dzang, sur le Yaru), grands centres où fleurissent le commerce, les industries locales et une civilisation relativement avancée, l'agriculture et surtout l'élève du bétail, tout cela n'est-il pas la preuve manifeste que la flexibilité de l'organisme de l'homme lui permet, dans de certaines conditions, de s'adapter et de s'harmoniser avec la configuration du sol en apparence le moins favorable à la plénitude de l'existence? Les hauts plateaux du Khotan, du Népaul, du Sikkim, duCachemir,etles vallées de l'Himalaya vers le sud, augmentent d'un tiers ou de la moitié la population asiatique qui, comme au Thibet, vit entre 2500 et 5000 mètres au-dessus du niveau de la mer.
L'Afghanistan et l'Iran peuvent donner le séjour permanent à une population de 4 à 5 millions d'hommes sur leurs plateaux moyennement élevés de 1000 à 2000 mètres ; à peu près seule la capitale du Kaboul porte ses 50 000 habitants à une hauteur de 2000 mètres dans sa belle et fertile vallée. Dans le Caucase, dans l'Arménie (Erzeroum à 2000 mètres, Ourmiah à 2200 mètres), dans le massif des Alpes et dans l'Atlas, plus races sont les habitations permanentes au-dessus du niveau de 2000 mètres. Mais en Abyssinie nous trouvons un noyau dense de plus de 3 millions d'hommes vivant librement et activement sur un plateau dont la moyenne altitudinale dépasse 2000 mètres et dont quelques points touchent 3000 mètres.
L'Amérique du Nord n'offre que fort rarement l'existence d'habitat humain au niveau précédent, sauf le plateau mexicain qui, à lui seul, compte près de 4 millions d'habitants, y compris les alentours des provinces du centre, et dont le tiers ou la moitié occupent des hauteurs qui dépassent 2000 mètres. La capitale Mexico loge 225 000 habitants à 2500 mètres au-dessus des deux Océans entre lesquels elle tient une position intermédiaire [voy. Mexique). Une liste brève des principales cités andines de l'Amérique du Sud échelonnées entre Potosi, située au-dessus de 4000 mètres, et Chuquisaca de Bolivie (2840 mètres), et qui comprend seulement Santa-Fé-de-Bogota, Quito, Cuzco, Potosi, la Paz, Aréquipa, Chuquisuca, Cochabamba, etc., donne le chiffre considérable de près d'un demi-million d'habitants, chiffre qu'il faut au moins doubler pour obtenir le total de la population (soit \ million d'hommes au bas mot) vivant à des altitudes de 4000 à 2500 mètres).
Ainsi 12 à 15 millions d'hommes au moins, Thibétains de race indo-chinoise. Afghans et Arméniens ou Iraniens, Abyssiniens blancs, métis, Toltèques et Aztèques, Incas, Européens et Blancs purs ou mélangés de sang espagnol et
américain, toutes ces variétés de races et de peuples sous des climats divers, respirent une atmosphère altitudinale plus ou moins raréfiée, parfois légère et pauvre en tension presque autant que celle qui baigne les glaces du Mont-Blanc. Et cependant ces populations paraissent prospères et se multiplient. D'ailleurs nous nous arrêtons court au seuil de l'étude physico-pathologique concernant ce sujet. On la trouvera développée à l'article Altitude.
En résumé, l'on connaît mal le domaine des altitudes au delà de 2000 à 5000 mètres. Au-dessus le monde des glaces et des neiges nous est presque fermé, sauf sur nos Alpes d'Europe. Les hautes cimes des Andes équatoriales, de la Sorata, de l'Alconcagua et de cent autres, sont vierges de tout pas de l'homme. Dans l'Asie centrale, le voyageur le plus hardi et le plus heureux n'est parvenu qu'à une hauteur de 6730 mètres sur l'Ibi-Gamin (Schlagintweit en 1856). Les dômes et les aiguilles hautaines du Karakorum et de l'Himalaya restent inviolés et défient l'audace humaine. Ce n'est pas la curiosité ni l'énergie qui font défaut, c'est le souffle de l'air, c'est l'haleine raréfiée et impuissante qui trahissent les forces du gravisseur des monts.
L'influence de la configuration des plateaux et des plaines élevées sur les habitants et sur la marche même de l'histoire a été soigneusement signalée (Ritter).
« Dans le puissant édifice des continents, ce sont les plateaux qui ont le plus d'importance pour l'histoire de l'humanité. Se dressant au milieu des plaines avec tout un système particulier de montagnes, de fleuves et de lacs, avec une flore et une faune qui leur appartiennent en propre, avec un climat spécial toujours plus froid, et d'ordinaire beaucoup plus sec que celui des terres basses, les plateaux sont pour les peuples les plus fortes barrières, car les grands océans, jadis infranchissables, sont à présent traversés facilement par les navires, et dans les contrées qui se font face de l'un à l'autre rivage s'établissent des populations de même origine, et de plus en plus rapprochées par le voyage et le commerce. Les plateaux des régions froides et tempérées ne sont pas seulement des limites entre les nations, nombre d'entre eux sont même complètement déserts à cause de l'aridité du sol et de la rigueur des saisons.
« Vastes jardins suspendus qui se dressent dans l'air à 1000, 2000 et 2500 mètres de hauteur, les plateaux portent sur leurs piliers de marbre ou de granit comme un fragment de la zone tempérée (il s'agit des plateaux de la zone torride), avec son climat, ses produits, ses peuples relativement prospères. Ainsi le plateau d'Ethiopie, peuplé d'une race qui se distingue de toutes celles de l'Afrique par son intelligence, sa dignité, sa bravoure et ses progrès, s'élève comme une citadelle énorme entre les déserts de l'ouest, les vallées marécageuses du nord et du sud, et les plages brillantes de la mer Rouge. De même en Amérique les plateaux péruviens habités des Incas, les hautes terres grenadines où vivaient les Muyscas et autres nations indiennes, les Altos du Guatemala, l'Anahuac, sont à peu près les seules parties du Nouveau-Monde où se sont développées des civilisations originales, fleurs qui n'auraient pu germer sur un autre sol et que le conquérant espagnol a brutalement arrachées. La Péninsule du Yucatan eut aussi ses nations policées, mais elle avait également de grands avantages matériels, notamment celui de posséder un sol calcaire toujours sec et salubre » (É. Reclus).
Parmi les genres d'influence que les montagnes exercent sur l'homme, il nous faut rappeler l'influence des altitudes {voy. Altitude), la série des dégénérescences humaines des hauts plateaux et des hautes vallées encaissées, le goitre,
le crétinisme, la verruga, etc., des Alpes, des Pyrénées, de l'Himalaya, des Andes, etc., et pourtant il ne faut pas oublier que, par un singulier contraste, c'est dans certains massifs et au pied des monts que l'on trouve les plus beaux et les plus vigoureux échantillons de l'espèce humaine. Exemple : les races blanches du massif du Caucase. En général d'ailleurs, le montagnard est solidement trempé ; il est brave et fort. Sa taille est souvent petite, mais sa poitrine est large et bien développée. L'ampleur de sa respiration dépasse la moyenne de celle des autres hommes; elle est en rapport avec ses besoins de difticile locomotion et la pénurie de son atmosphère : car il est obligé de respirer copieusement cet air vivifiant, mais raréfié, des altitudes, car il doit gravir des espaces escarpés, car il poursuit à la chasse des animaux étonnamment agiles, comme le chamois, et il doit être agile comme eux. Mais, s'il est fort et puissant, l'habitant des montagnes est ordinairement doux et pacifique; il est entouré d'animaux de même inclination. Ce n'est guère que sur la limite des déserts et des forêts qu'il s'adonne à la maraude et au pillage, obéissant au proverbe: La faim chasse le loup du bois.
3° Déboiseueint {voy. ce mot).
4" Grands bassins fluviaux. Grands cours d'eau. Vallées et plalxes. Examinons sommairement le domaine des bassins, des vallées et des plaines, avec leurs grands cours d'eau.
Ce domaine est le berceau actuel, le foyer même des populations de la terre. Au fond son histoire n'est autre que celle des grands faits de l'humanité. Sa géographie est par excellence la description actuelle de notre planète : aussi la géographie médicale ne doit-elle en donner que les grands traits.
Trois grandes vallées en Russie d'Europe se rendent à l'Océan Glacial : celle de la Dwina, du Mézen et de la Petchora. Le bassin de la Dwina, séparé des sources du Volga au sud par des collines de 200 mètres d'altitude, va aboutir à la mer Blanche près d'Arkhangel. Ces terres froides ne produisent qu'un peu d'orge, de seigle, de petites pommes de terre; on y cultive le raifort, le chou, le navet, on y trouve les lichens, des racines de Calla pahislris, le Chamoemorus de nos régions qui y sert d'anliscorbutique.
Les vallées sibériennes proprement dites occupent un immense demi-cirque ouvert seulement sur la Mer Glaciale, fermées qu'elles sont à l'ouest par l'Oural, au sud et à l'est par les monts et les mers. On y trouve la vallée de l'Obi qui, avec sa tète l'Irtych dzoungarien, mesure 4000 mètres, et qui ne coule qu'à une altitude de 115 mètres près de 2000 kilomètres avant son embouchure. Puis vient le bassin de l'Yénisséi avec un cours de plus de oOOO kilomètres, commençant en Mongolie. La vallée de la Lena, qui tire ses sources de Jablonoï, est encore beaucoup plus désolée que celle de l'Yénisséi. Cependant les premiers affluents des trois grandes artères sibériennes du côté des pentes nord de l'Altaï cachent de riches vallées qui auront néanmoins de la peine à justifier leur surnom d'Italie Sibérienne. D'autres vallées secondaires se voient vers l'est; celles de l'indighirka, de la Kolyma, de l'Anadyr, etc.
L'immense bassin de l'Amour a une direction moyenne entre ceux du nord et ceux de la Chine. Formé par de nombreuses ramifications Mongoliennes et Mantchoues, après un cours tortueux ce grand fleuve, qui n'a pas moins de 6000 kilomètres et draine un espace de près de 2 millions de kilomètres carrés, devrait déboucher dans la mer du Japon au lieu de se perdre dans les brumes et les glaces de la mer d'Ochotsk, en face de Sackhalieu.
Le bassin de l'Amour a des hivers de sept mois avec des froids de 35 degrés, ce qui rendra difficiles à coloniser ses régions d'ailleurs fertiles, semées de riclies pâturages et de belles forêts. Il sert de limite entre les races sauvages du nord et les Mantchoux à demi civilisés.
Considéré en grand, le domaine de la Chine n'est, en quelque sorte, qu'une immense Mésopotamie ou une association de deux grandes vallées dont les eaux tirent leurs lointaines sources des contreforts du Kouen-liin et de l'Himalaya thibétain. D'abord voisines, les deux veines fécondes sont écartées par les monts, à de grandes distances, vers leur cours moyen, pouri se rapprocher de nouveau à leur embouchure dans le Pacifique. Le Hoang-Ho Mongol est l'un des lleuves du monde qui charrie le plus. Il passe à travers un dépôt qui occupe pi'esqiie tout le nord-ouest de la Chine ; ce dépôt alluvionnaire ou lœss (von Richtofen) provenant des montagnes du centre de l'Asie a été répandu sur le sol par les vents. II donne leur grande fertilité à ces régions du fleuve Jaune qui en charge ses eaux et en amène tellement dans la mer Jaune que celle-ci, suivant le calcul, en devrait être comblée dans quelques 50 000 années.
Le Yang-tse-Kiang confine au précédent par ses branches du nord et au Mékong Gochinchinois par sa branche du sud. C'est le grand fleuve Chinois par excellence : il occupe ou draine le tiers de l'empire, il marne à plus de 550 kilomètres de son embouchure ; son cours est de plus de 5000 kilomètres ; il a de formidables inondations qui, à Ilang-Cao, montent à plus de 10 mètres au-dessus de l'étiage. Il se nomme « fils de l'Océan » ou « Ceinture de la Chine ». Dans son vaste bassin la richesse du sol est incalculable : on y fait de 3 à 5 récoltes par an : la terre y est arrosée, drainée, fumée , pour produire du riz en abondance, du tabac, du coton, de la canne à sucre, des fruits, des épiées, des thés et même du pavot et de l'opium en quantité. Les mûriers y forment des forêts inépuisables, et au milieu de ces richesses, le long des cours d'eau sont assises de nombreuses fourmilières de fils de « l'Empire du milieu ». La Chine reçoit en moyenne trois fois plus de pluie que l'Europe occidentale (excepté Pékin qui n'a que O'^jOS^ comme l'Europe), et ces pluies aident à diluer et à répandre sur le sol l'immense somme des dissolutions salines que le fécond Konen-lûn envoie à la Chine. Les thés (Ternstrœmiacées) prospèrent par le 30'' degré latitude nord (au Japon ils vont jusqu'au 40' degré) sur le sol des collines un peu inclinées: les meilleurs sont produits au voisinage du littoral maritime entre les 27 et 32^ degrés latitude nord (Fortune).
La culture poussée à l'excès a ravi toute originalité aux vallées de la Chine, excepté vers le sud-ouest et l'ouest, à proximité du Thibet, où se voient de belles forêts. La zone du lœss donne du blé et celle du sud du riz surtout. On voit d'ailleurs la canne à sucre à côté du froment et de l'indigo, du riz et du cotonnier 5 des plantations du mûrier à côté de l'oranger et du thé. La zone moyenne fournit du riz et aussi du blé de qualité supérieure : enfin la zone méridionale est principalement réservée au riz et à la soie {voy. Chine). Les vallées des îles du Japon sont, dit-on, remarquables sous le rapport de la beauté et de la variété du paysage et aussi de l'agriculture. On cite à ce sujet les vallées de Nipon et celles de Kion-siou {voy. Déboisement).
Au sud de la Chine existent des vallées secondaires comparables encore aux plus grandes de nos contrées : par exemple, celles du Si-Kiang de Canton et du Sank-Koï tonquinois. A partir de celles-ci les bassins et les fleuves de l'indo- Chine prennent une direction nord et sud bien dessinée, comme d'ailleurs les
ramifications montagneuses du massif thibétain. On voit s'allonger dans des vallées parallèles aux méridiens les nombreux fleuves de la péninsule : le puissant Mékong Gochinchinois, le Ménain Siamois, le Salouen et l'Iraouaddi birmans. Le roi de ces fleuves est sans conteste le grand Mékong au cours allongé des monts du Thibet, du 50 au 10 degrés latitude nord, le Mékong muni d'un déversoir grand comme une mer intérieure (Tonlé-Sap) pour amortir des crues de plus de 20 mètres dans les plaines du Cambodge ; son delta, maintenant français, est peuL-ètre le plus vaste du globe. On ne connaît qu'imparfaitement les vallées de l'Indo-Cliine : quoique riches et fertiles, elles sont presque désertes vers leur haut cours, qui prend un aspect sauvage et roule des rivières torrentueuses contre des montagnes arides et au fond de fissures semblables aux célèbres canons du Colorado et du haut Amazone.
L'Himalaya fait l'Inde, qui, avec le plateau du Dekkan, se compose des trois grands bassins drainés par le Gange, le Brahmapoutre et l'indus. Le Gange est le nourricier de plus de 120 millions d'hommes ; à lui seul il résume la légende, l'histoire et la vie de cent peuples qu'il a vus passer sur ses rives ; il sert à la navigation, à l'irrigation; il est le fleuve sacré des Hindous. Le Brahmapoutre, qui draine la plus giande partie du versant nord de l'Himalaya, roule au point de sa jonction éparpillée avec le Gange autant d'eau que celui-ci réuni à l'indus occidental, soit environ 11000 mètres cubes par seconde. Il en résulte qu'on voit se précipiter dans une fosse marine de 4 kilomètres de fond située à la bouche du Gange-Brahmapoutre une masse incalculable d'humus et de limon salin qui n'ont pas trouvé place sur le sol de l'Hindoustan. Le delta qui s'en accroît assez rapidement est la patiie des fameux Sunder-Bunds, des fièvres des Jungles, du tigre, de l'éléphant et du rhinocéros, en attendant que les accumulations séculaires eu fassent un prolongement habitable de la vallée sacrée.
On a justement dit que le bassin du Gange était le pôle de l'abondance par opposition à celui de l'indus couvert d'un affreux désert dans sa moitié inférieure. Mais l'indus aux sources thibétaines, après avoir coupé les roches de l'Himalaya au milieu de gorges aussi sauvages qu'inconnues, reçoit deux tributaires foitunés, le Kaboul à droite, et à gauche la puissante branche dont les rameaux sont le Djelam, le Tchinab, le Ravi et la Setledjé, qui entrelace ses sources avec celles du Brahmapoutre, bien loin au delà des grands monts. Le Djelam arrose Serinagar ou Gachemir, la ville d'où la vue est sublime quand on regarde en haut les sommets de glaciers, ravissante quand on contemple en bas la vallée que les poètes hindous, persans et arabes, ont nommée le chef-d'œuvre de la nature (0. Reclus). La plaine qui sert de rendez-vous à ce bouquet de rivières himalayennes se nomme aujourd'hui Penjab ; c'est le Pantschanada (Pentapotamie des Grecs) des livres sacrés des premiers Âryas orientaux.
Le plateau de Dekkan compte aussi de riches vallées comme celles du Mahanady, du Godavery (1500 kilomètres de long), de la Kristna, du Cavéry à l'est, de la grande Nerbudah au sud des monts VVindhia à l'ouest, au nord de Bombay, la cité peut-être encore la plus populeuse de l'Hindoustan. L'incomparable fertilité des plaines de l'Inde est due aux Himalaya et aux Moussons. Les monts Khasia (entre le Gange et le bas Brahmapoutre) ont jusqu'à 16 mètres de pluies par an; le pays le plus sec, celui du Béhar, en compte encore plus de 1 mètre: mais le désert de Thourr en est presque dépourvu. Cette atmosphère humide favorise spécialement la végétation de certaines plantes : Fougères arborescentes, Orchidées, Pipéracées, etc. Parmi les plantes utiles on signale l'Aréquier {Areca
catechu) au jet de feuilles en bouquet e'Iégant, qui donne la noix d'arec et les cachous, les Palmiers-sagou, le Piper-Bétel, les Musa ou Bananiers, les Tectonagrandis, les Zinziber, les Nepenthes, le Mangifera indica répandu également dans toute rindo-Chine, aux mangues résineuses et parfumées , les Artocarpus ou arbres à pain, etc., etc. Mais l'Inde presque entière vit de riz [Oryza sativa), la céréale des pays à irrigations fécondes, quoique la basse vallée du Gange donne beaucoup d'indigo et d'opium, et les régions de l'ouest (le Penjab) fournissent du froment en abondance; la cannelle de Ceylan {Cinnamomiim zeylanicum) et le Viper nigrum du Malabar ajoutent encore leur produit à cette quantité de richesses si variées. Enfin la culture du thé et du quinquina donne de belles promesses {voy. Inde ouHindoustan).
Au nord-ouest du « Toit du monde » s'épanchent dans la mer d'Aral deux rivières jumelles issues des plateaux de Pamyr, des Hindou-Kouch et des Thiang- Clian; elles relient en quelque sorte l'Asie à l'Europe : l'Yaxartes et l'Oxus des Anciens se nomment aujourd'hui leSyr et l'Amou-Daria. Ce sont aussi des cours d'eau irrigateurs passant à travers des steppes et des déserts au milieu desquels ils sèment quelques belles oasis. On sait que les brillantes plaines et les jardins uniques de Samarkandeet de Bockhara sont les produits delà Sérafchâne (rivière aux sables d'ot) issue du Pamyr et absorbée par les irrigations avant d'atteindre rOxus. Près de l'embouchure de celui-ci on voit étinceler l'oasis merveilleuse de Khiva. Tous les fruits de l'Asie Antérieure et de l'Europe, la soie, les céréales les plus variées, sont accumulés dans ces îles ou ces vallées fortunées qu'étreignent des sables ou des glaces stériles. C'est la patrie desTurcomans, populations mélangées de Kirghises, d'Usbeks, de Tadjiks ou Iraniens, moitié agriculteurs, moitié nomades et brigands.
Au delà du Pamyr, les vallées du Turkestan oriental, arrosées par les rivières d'Yarkand, de Cashgar, de Khotan, etc., entourées de jardins pareils à ceux de l'ouest, vont se perdre dans le bassin du Tarim qui les conduit aux steppes désertiques et aux flaques saumâtres du Lob-Nor. En résumé, on voit que la grande urne des fleuves asiatiques est le massif appelé « Toit du monde ».
Le second nœud des rivières d'Asie, bien moins considérable que le nœud du plateau central, est le massif du Caucase avec ses contreforts du côté de la Perse, de l'Arménie et de l'Asie Mineure. Au pied méridional du Caucase ruissellent le Riom (ancien Phase), le Kour et l'Aras ou Araxes, dans de fertiles vallées. Plus au sud et en inclinant vers l'Orient, du massif inextricable des monts Arméniens et des Alpes Kourdistanes se dégagent une pléiade de fraîches vallées pleines de ruisseaux qui constituent un double bassin dont la base est au golfe Persique. C'est la vallée de la Mésopotamie, l'un des plus larges berceaux de la civilisation orientale ; la vallée où dorment ensevelies les premières grandes cités de notre civilisation, le sol qui rendait le 2 centième grain et au delà. C'est là qu'on voit encore le blé couvrir la plaine de son précieux fardeau au-dessous des palmiers et des dattiers, au milieu des orangers et des arbres fruitiers de l'Europe, de l'Afrique et de l'Asie, qui s'y disputent l'inépuisable richesse de la terre arrosée.
Le bassin où furent Ninive et Babylone passe à peine à 200 kilomètres de la Méditerranée et pourra, prochainement peut-être, servir de guide à des rails poussés vers l'Orient : l'Euphrate deviendrait ainsi un fleuve international. En attendant, la vallée qui nourrit jadis des millions de Sémites et d'Aryas mélangés plus tard demeure comme frappée du vent de la désolation et de la barbarie :
les Arabes d'abord, puis les Turcs, ont laissé tomber en ruine le système d'irrigatioja qui faisait la fécondité et la salubrité de la Mésopotamie. Les troupeaux du Bédouin paissent sur les décombres gigantesques des vieilles cités : la tente du nomade couvre parfois ce sol qui renferme les briques monumentales aux caractères cunéiformes, et les rives, jadis bourdonnantes du bruit de cent peuples, ne servent plus guère que de deinier asile aux riches Persans Chiites dont on y apporte à grands frais par milliers les cadavres putréfiés.
Au nord, à l'ouest, à l'est de la muraille du Caucase, le haut continent asiatique s'affaissant soudain tombe dans la mer Noire et la Caspienne latéralement ; plus au nord gît un chapelet de lagunes constituant les deux Manyisch, fleuve bifurqué dont les eaux indécises rétablissent parfois la communication primitive entre les deux mers. Vers cette vallée qui fut un bras de mer aux temps géologiques assez rapprochés de nous s'épanchent comme deux rivières jumelles l'Oural et le Volga, vraies limites de l'Asie et de l'Europe. Plus à l'occident le Don Cosaque, le Dnieper aux sources tressées dans les marais de Pinsk avec celles de la Vistule, le Dniester et le bleu Danube, apportent à la mer Noire les eaux d'un immense éventail de vallées qui commence à quelque distance de Saratow pour s'arrondir au-dessous de Moskou et de Vilna jusqu'au Schwarz- ■yvald et au pied du Saint-Gothard.
La grande plaine russe comprise entre le Volga et le Dniester et s'élevant jusqu'à Kiev et au-dessus est la célèbre « Tchornosjom ». « La vaste région du Tchornosjom, ainsi nommée à cause de la couleur du sol, est encore en grande partie une mer d'herbes interrompue seulement de distance en distance par des villages, des champs cultivés et des rivières coulant avec lenteur entre des berges prolondes. Le Tchornosjom s'étendant à la fois dans les bassins du Don, du Dnieper et du Volga, comprend une superficie de plus de 80 millions d'hectares, presque deux fois la grandeur de la France, et sur cet immense espace la terre végétale offre partout une profondeur considérable variant de 1 à 5 mètres et même à 10 et 20 mètres. Ainsi que le prouve la nature géologique du sol, cette plaine n'est point d'origine océanique : nulle part on n'y trouve de débris marins ni de blocs erratiques apportés par les glaces des montagnes de la Scandinavie. Les « terres noires » étaient un continent de forme irrégulière entouré de tous côtés par les eaux ; incessamment fertilisées par les détritus des gazons, elles se refusaient pourtant à nourrir les racines des arbres ; il n'y existait point de forêts, et grâce au drainage naturel il ne s'y formait aucune flaque d'eau stagnante. Ces terrains, préparés à la culture par une végétation herbeuse de plusieurs milliers de siècles, sont parmi les meilleures du monde pour la production des céréales et tôt ou tard elles deviendront un vaste champ de blé » (E. Reclus).
Ici commence le système des vallées d'Europe proprement dites. Toutes ces vallées avec leurs riches rivières rayonnent autour d'un centre commun, les Alpes, ou s'échappent des ramifications alpines qui se nomment les Pyrénées, le Jura, les Carpathes et les Balkans. Du massif des Alpes aux 1200 glaciers étincelants, à la superficie de plus de 250 000 kilomètres carrés, jaillissent en Suisse, en France, en Italie, en Autriche, en Allemagne, des flots d'eau trouble qui viennent se clarifier dans de superbes lacs bleus. « Des flancs du Saint-Gothard, centre du massif des Alpes, s'échappent, sans compter la Reuss, trois fleuves, le Rhin, le Rhône et le Tessin, qui vont se perdre respectivement dans la mer du Nord la Méditerranée et le golfe Adriatique. Deux autres cours d'eau, sans descendre du Saint-Gothard lui-même, prennent leur source dans sa fH-oximité :
ce sont l'Aar, principal trilmtaire du Rhin, et l'fnn, rivière plus importanle que le Danube dont elle prend le nom en aval du conlluent. Voilà donc cinfj rivières qui rayonnent vers quatre mers autour d'un seul groupe des Alpes, non sous foi me de doubles systèmes semblables à ceux de l'Inde et de la Chine, mais comme fleuves isolés » (E. Reclus).
Le quart des eaux de l'Europe descend directement des Alpes et plus de la moitié vient des contreforts et des ramifications alpines. Sur plus de 500 millions d'habitants, 250 millions sont groupés dans les vallées subalpines. C'est au sein fécond de ces vallées accidentées que l'homme a acquis le plus haut degré de son développement physique, intellectuel et moral. C'est sous le souffle fécond des brises des montagnes, aux bords des mers du Nord, de l'Océan surtout et de la Méditerranée, que s'est épanouie la fleur de la civilisation moderne. Autour des Alpes et au fond de ces vallées la science, l'agriculture et l'industrie ont trouvé leur berceau et leur foyer. Quel que soit le sort réservé par l'avenir à ce centre de civilisation, nulle contrée ne le surpassera pour l'ardeur des travaux, de déploiement de l'activité et la grandeur des résultats obtenus en peu de temps.
Le versant nord-est de l'Europe envoie ses eaux à la Baltique, par les vallées de la Yistule (la Wisla) polonaise et de l'Oder silésien, rivières qui prennent leurs sources dans les montagnes de jonction des Carpathes avec les Riesengebirge, ramifications nord-est des Alpes centrales. La vallée de l'Elbe, le fleuve allemand par excellence, prend naissance dans le vaste cirque de la Bohême, côtoie celle de l'Oder, et finit à la mer du Nord : c'est la vallée riche et populeuse de l'Allemagne, dont les eaux drainent le sol de la capitale, Berlin, et supportent les flottes nombreuses du port de Hambourg. La vallée du Weser débouche de la Thuringe : celle du Rhin descend du Saint-Gothard à travers la Suisse, et s'évase en un delta fangeux dans les Pays-Bas avec ses annexes, celles de la Meuse et de l'Escault. L'Oder, dans un cours de 900 kilomètres, arrose 310000 kilomètres carrés; l'Elbe, sur un parcours de HOO kilomètres, n'en draine que 150 000, et le Rhin, dont la longueur totale mesure 13!20 kilomètres, parcourt une plaine de 550 000 kilomètres carrés.
Nous entrons dans les vallées françaises et ibériennes du versant occidental des Alpes et des Pyrénées ou de leurs ramifications. Voici venir, en effet, les riches vallées de la Seine, de la Loire, de la Garonne, celles du Minho, du Douro, du Tage Castillan, de la Guadiana et du fécond Guadalquivir. Mais nous sommes au seuil d'un domaine nouveau, qui lui-même est un monde à part : nous touchons au bassin de la Méditerranée qui n'est, à vrai dire, que le confluent liquide dans lequel plusieurs grandes vallées s'abouchent pour y confondre leurs eaux venues des points les plus divers des trois parties de l'Ancien Continent.
Le bassin méditerranéen mesure environ 5 millions de kilomètres carrés. C'est un grand lac d'eau salée oiî trempent les péninsules ibérique, italique, thracogrecque et anatolique. Plus massive est la côte africaine, moins découpée que celle d'Asie, bien moins que celle d'Europe aux nombreuses dentelures qui se baignent dans le flot bleu de l'Hellespont aux colonnes d'Hercule. Immense est l'aire des terres qui s'égoutlent dans la mer intérieure : celle-ci emprunte ses eaux aux sources du Dnieper près Moscou, par le 55« degré de latitude nord, et d'un autre côté aux régions des grands lacs africains par le 3^ ouïe 5^ de>^ié de latitude sud, d'où sort le Nil égyptien : des Pyrénées et de l'Atlas, du Saint-Gothard, de
DICT. ENC. 4" S. Vin. (J
la Forêt-Noire et du Caucase, du Mont-Blanc, du mont Argée et du Liban, descendent des ruisseaux sans nombre devenus fleuves au moment où ils mélangent leurs (lots dans le grand lac.
Le plateau des Espagnes, avec sa capitale madrilène sise sur un sol aride et rocailleux, n'envoie à la Méditerranée que les rivières peu généreuses de son littoral du sud, sauf la grande vallée transversale de l'Èbre qui y verse son tribut pyrénéen. Le Rhône suisse et français y amène l'eau des glaciers purifiée dans le lac de Genève, celle de la Saône et de la vallée comprise entre Lyon, Nîmes et Marseille. La capitale provençale avec Toulon, Cannes et Nice, y baignent leurs vastes quais de pierres : Gênes, Florence, Rome et Naples au golfe merveilleux, reposent délicieusement à l'embouchure ou sur le rebord des vallées qui regardent la mer Tyrrhénienne. La Sicile, la Sardaigne et la Corse y plongent leurs bases volcaniques au-dessous de leurs coteaux montagneux couverts de vignobles. Au fond de l'Adriatique, le Pô et l'Adige y épanchent les ondes qui ont fertilisé la plaine lombardo-vénitienne. Apennins, Alpes du Tyrol et d'illyrie, monts d'Albanie, jettent à l'Adriatique une foule de rivières à travers des gorges et d'étroites, mais fertiles vallées.
Voici venir les vallées helléniques pleines de souvenirs poétiques, mais aujourd'hui presque vides de ces eaux jadis si vantées, la vallée de l'Aspros-Potamos avec legolfe deCorinthe, de l'Alphée, de l'Eurotas, du Sperchius, du Pénée, la Peneia-Tempe avec sa plaine si riche encore de Thessalie que couronne l'Olympe ; la vallée de l'Indje-Karassou, celle du Vardar macédonien avec ses sources tressées en commun avec le Driri, avec la Silnitza-Morava, la haute Maritza et l'Isker danubien. Puis viennent les vallées du Strymon et de la Mesta rhodopiens, de la puissante Maritza descendant des Balkans, etc.
Plus loin le bleu « Donau », après avoir drainé plus de 800 000 kilomètres carrés le long de son cours de 2800 kilomètres, jette à la mer Noire ses eaux fangeuses qui offrent entre l'Europe et l'Asie une voie parallèle à celle de la Méditerranée, dont elles deviennent tributaires par une route détournée. Au delà des fleuves russes déjà cités, la mer Noire reçoit les eaux des vallées d'Arménie et du Pont, celles du Tcharouk, près du Phase, de l'Halys à la vallée pleine de richesse, voisin de l'Euphrate à ses sources, celle du Sangarius, etc. Le Bosphore thracique roule dans son lit profond et rapide une partie de ces eaux mi-salées, entre les collines de Stamboul et de Scutari et les rives d'Europe et d'Asie.
Les principales vallées du littoral d'Asie Mineure appartenant au bassin méditerranéen sont celles de Brousse, de l'Antique Troade, de l'Hermus avec la rade de Smyrne, du Méandre, des fleuves Ciliciens (Pyranias et Cydnus).
Le Liban envoie quelques cours d'eau (l'Orontes et le Léontes) tombant du haut de vallées abruptes, mais fertiles, dans la Méditerranée Syriaque. Sur une longueur mesurant de 36 à 37 degrés de latitude, le Nil amène les eaux d'au delà des lacs Nyanza au Delta égyptien qui se confond avec les sables sous-marins de la Méditerranée. Il égoutte plus de 3 millions de kilomètres carrés : vers ses sources il arrose de vastes prairies aux hautes herbes ; vers son milieu il irrif^ue des plaines fécondes ; il donne à boire en maint endroit au désert de Libye : il nourrit 30 à 40 millions d'êtres humains de race variée, mais en majorité de couleur plus ou moins foncée. L'onde jadis sacrée du Nil fut l'unique mamelle de cette forte race de Sémites qui inventa et perfectionna la plus ancienne civilisation que connaisse l'antiquité.
Le reste de la côte africaine de l'Egypte à rAlgérie est un littoral aride, monotone. Le Tel tunisien et algérien offre des vallées fertiles et boisées aux trop rares cours d'eau. On n'y trouve que des oueds, sauf le Cliéliff, l'artère algérienne, la Loire de Berbérie.
Le bassin de la Méditerranée est remarquable par son sol, par son aspect pbysique, son climat, sa flore et sa faune, et par l'ensemble de ses mille rapports qui en font un monde harmonieux à part; sorte d'oasis moitié liquide et moitié solide à la rencontre des trois segments du Vieux-Monde. Et pourtant chaque partie conserve une individualité propre — F acies non omnibus iina, nec divcrsa tamen — dans le concert commun. La vallée méditerranéenne se spécialise surtout par la beauté attractive de son climat. C'est le pays « où l'orange dorée brille à travers le feuillage » ; c'est le miroir des couleurs merveilleuses du ciel et de la mer.
On sait que le climat dit océanique, c'est-à-dire tempéré et humide, pluvieux, règne sur les vallées d'Europe de l'Elbe à l'Adour et même au Guadalquivir : sur cette vaste plaine littorale demi-circulaire, interrompue seulement par les Pyrénées et les monts Cantabres, plane une atmosphère tiède, égalisée par l'humide haleine des vents de sud-ouest de l'Atlantique. Il en résulte un contraste saillant entre le climat de ces régions et celui de l'Europe intérieure, qui est franchement continental. Le climat méditerranéen est l'intermédiaire, le terme moyen entre les deux premiers. L'été y est plus chaud, d'crdinaire sans pluie, l'hiver, plus doux que dans le reste de l'Europe. Cependant le climat mériditeri^anéen devient un peu continental à mesure que l'on s'ayance vers l'Orient ; on remarque une grande ressemblance entre celui de la Syrie et celui de l'Afrique nord.
L'Espagne n'appartient au bassin méditerranéen que par son littoral sud, par les Baléares, par les jardins de Murcie et de Valence aux bois d'orano^ers et de dattiei's, les antiques jardins des Hespérides. La France s'y appuie par un triangle dont le sommet est à Orange et dont la large base, comprise entre Perpignan et Nice, baigne dans le flot pur du golfe du Lion et delà mer ligurienne: c'est l'heureux domaine où prospèrent l'olivier, la vigne, les mûriers, les plus variés d'entre les arbres fruitiers, splendides vergers de la Gaule méridionale. La flore méditerranéenne ne possède qu'une lisière assez mince sur la côte italienne, car la riche vallée du Pô appartient à la flore de l'Europe centrale. Les côtes illyrique, albanaise et hellénique, reviennent à la flore de la mer Intérieure ; mais la rigueur des hivers, surtout la sécheresse des étés et le déboisement (l'Attique ne reçoit annuellement que 0°i,27 d'eau), ont tari les mamelles jadis si fécondes, dit-on, de la péninsule hellénique. L'Anatolie est le pendant oriental des plateaux hispaniques : seule la bordure littorale de la mer E^ée, avec ses îles appartient au climat et à la végétation de la Méditerranée.
La Syrie, la Tunisie, l'Algérie et le Maroc, quoique séparés par l'Egypte et la côte tripolitaine, offrent presque même climat et même végétation. Ce sont des types de terres méditerranéennes à sécheresses prolongées estivales, à température hivernale élevée ; mais derrière le littoral Syriaque est le désert, comme le Sahara derrière la côte d'Algérie et du Maroc. Déjà ces dernières côtes participent du climat océanique par les vents d'ouest aux pluies abondantes. Le régime de la vie végétale du domaine méditerranéen est déterminé non pas seulement par la chaleur plus élevée que dans le nord de l'Europe, mais surtout par l'absence de pluies estivales.
Ce domaine est avant tout caractérisé par les plantes à feuillage toujours vert. Les types en sont : le laurier, l'olivier, le Rhododendrum ponticim, les Citrus, le Zizyphus vulgaris ou jujubier, Vllex afjiiifoUum, les Chênes verts, les Cupressus aux formes de pyramides élancées, les Pinus picea et halepensis, qui forment des groupes élégants à la manière de parasols. Les premiers étalent dans le ciel bleu leurs larges dômes de sombre verdure : c'est l'élément décoratif, cher aux peintres du littoral méditerranéen. Avec les cyprès et les cèdres ils caractérisent la grande végétation aciculaii-e du bassin de notre mer Intérieure. h'Olea europœa croît à l'état indigène et inculte sur la côte de la mer Egée et de l'Anatolie. Citons enfin parmi les végétaux toujours verts les Cistus, les Nerium oleander, les Myrtes, les Daphne, les Éricées {Erica arborea), les Rosniarinus^ les Spartium, les Ephedra, le Pistacia terebinthus, les Juniperus,k Chamœrops huniUis, le Phœnix dactylifera, etc.
La culture de presque toutes les céréales (le blé, le riz des plaines lombardes, le maïs, le millet, etc.) s'y joint à la viticulture, à la sériciculture : on y exploite le chênê-liége. Les orangers, les figuiers, les mûriers, les pêchers, les dattiers, le cotonnier, prospèrent sur les rives heureuses de la vallée méditerranéenne. L'irri"ation y crée des merveilles de végétation et de prospérité; mais en maint* endroit la défaillance des populations a amené la ruine de l'agriculture, et la steppe a pris la place des cultures : le délabrement, l'aridité, l'infertilité, ont succédé, comme autant d'odieux fléaux, au déboisement et à la
solitude.
On a souvent répété que la Méditerranée fut le berceau véritable de notre civilisation aryane et sémite. En effet les rayons lumineux de l'Egypte et de la Ghaldée se croisèrent sur les côtes de Syrie et d'Anatolie : il en résulta un foyer ardent que propagèrent les Phéniciens, que cultivèrent les Grecs avant d'en répandre aussi les divines étincelles. Voilà les vrais Promélhées; mais ce fut la Méditerranée qui permit de distribuer le feu sacré aux peuples nombreux qui bordaient ses rivages. Après les Phéniciens et les Grecs, Rome domina dans les vallées méditerranéennes et porta le flambeau vers l'Occident. Tyr et Carthage couvrirent de leurs flottes le bassin de la mer Intérieure : l'Odyssée avait chanté les voyages de la Grèce aux rivages inconnus des Hespérides. Rome établit ses colonies dans les Gaules à côté de celles des Ioniens.
Tous les antiques voyageurs avaient été frappés de la beauté des côtes frangées de la Méditerranée. Strabon vante cette configuration articulée des péninsules comme favorable à la diffusion du commerce et de la civilisation. 11 regarde la Méditerranée comme l'ombilic attractif du monde. Cléomède, dit-on, creusait la surface de la terre à sa partie centrale pour y faire tenir la coupe méditerranéenne. « ?Jous tous, dit Platon, qui remplissons l'espace compris entre le Phase et les colonnes d'Hercule, nous ne possédons qu'une partie de la terre, groupés autour de la Méditerranée comme des fourmis ou comme des grenouilles autour d'un marais » (Phédon).
Un seuil de moins de 200 mètres de profondeur sépare entre la Sicile et la Tunisie le bassin méditerranéen en deux bassins secondaires. Celui de l'est, la mer de Phénicie ou de Grèce, est le plus profond. Au milieu de la ronde des Cyclades on y trouve des fossés de 500 à 1000 mètres : dans la mer Syrienne la sonde a constaté des gouffres de plus de 5 kilomètres, et à l'orient de Malte il y a plus de 4 kilomètres d'épaisseur dans la couche liquide. Le bassin occidental ou Méditerranée romaine est moins profond, il mesure 3 kilomè-
très près des Baléares, 2 kilomètres dans la mer Tyrrhénienne et 900 mètres au seuil hispano-africain.
La Méditerranée fut jadis le pôle presque unique du commerce et de la navigation ; le génie intrépide des Vasco de Gama et des Colomb détourna brus- (juement l'axe commercial du monde du bassin de l'Orient pour le reporter au loin dans l'Atlantique. Mais depuis trente ans le courant des grandes communications avec l'Asie centrale, l'Inde et la Chine se rapproche rapidement du fond de la Méditerranée. Aujourd'hui c'est une révolution accomplie et opérée par la main de l'homme, grâce au percement d'une langue de sable, qui fait communiquer la Méditerranée avec la mer des Indes. Demain ce seront des rubans de fer qui sillonneront la Mésopotamie ou mieux les plages basses de la dépression Ouralo-Caspienne et relieront le fond de la mer Noire aux frontières de l'Hindoustan et du Céleste-Empire. En tout cas la péninsule Anatolique et l'Asie Antérieure vont redevenir la grande route entre l'Europe et l'Asie; la Méditerranée et ses annexes de l'Orient serviront de première étape aux chemins de fer d'Asie et d'intermédiaires entre ceux-ci et les péninsules européennes. D'ailleurs tel qu'il est aujourd'hui le commerce maritime de la Méditerranée comprend encore un lot magnifique : le quart environ du tonnage de tous les ports d'Europe. Non-seulement la Méditerranée a son histoire et ses légendes antiques, ses peuples riverains si divers, son trafic ancien et moderne : elle a aussi sa faune et sa flore, comme nous l'avons dit. Elle pourrait encore avoir sa pathologie presque propre. Trop souvent elle a servi de voie de propagation aux maladies épidémiques venues de l'Orient, à la peste jadis, actuellement au choléra. Son climat se prête en quelque sorte à un cadre nosologique particulier. Ses hivers rigoureux, ses étés torrides, ses vicissitudes ciimatologiques brusques et violentes, en ont fait le type du climat antique, dit Hipp.ocratique, dont les climats de la péninsule Hellénique et de l'Anatolie sont des exemples amplifiés.
L'expression pathologique de ce climat se reflète, a-t-on dit, exactement dans le livre des épidémies observées à Thasos et dans les autres îles de la mer Egée. L'hiver méditerranéen amène le cortège subit des maladies à frigore, le printemps, les fièvres multiples, l'été et l'automne sont remarquablement fertiles en manifestations graves de la Malaria. Nulle part peut-être sur le globe un littoral relativement tempéré n'occasionne plus d'accidents paludéens que la bordure de la Méditerranée. Quelques auteurs Anglais ont même baptisé une fièvre du nom de fièvre méditerranéenne : mais cette dénomination demeure à justifierjj^en tant qu'espèce nosologique.
Les grandes vallées de l'Afrique sont peu connues. Déjà nous avons parlé de celle du Nil. A l'occident du sombre continent se déroulent en sens opposé et avec une courbe d'inégale longueur les bassins du Sénégal, de la Gambie, et celui du Niger, dont les cours d'eau prennent naissance, par des sources voisines, dans les Alpes du Fouta-Djallon. C'est là et sur leur parcours que les deux fleuves recueillent les eaux solsticiales si abondantes dans ces contrées pour les porter à l'Atlantique, l'un au nord, près de Saint-Louis, l'autre vers le golfe de Guinée au milieu d'un delta fangeux à limites indécises. Le Sénégal a des crues estivales de 15 mètres en moyenne à Backel ; il a des cascades, des déversements lacunaires comme l'ancien Nil. Ses rives donnent V Avachis îujpogœa, les Acacias gomniifères, l'Indigotier, le coton, lebéraf; on y trouve le gigantesque Baobab; elles nourrissent aussi des troupeaux. Il sert de limites
aux populations de race mauresque au nord, aux Djolofs et aux Nègres par sa rive gauche ou méridionale.
Au sud du Sénégal et de son annexe, la Gambie, se voient une multitude de petites vallées formant un littoral bas et marécageux presque ininterrompu depuis les monts de Sierra-Leone jusqu'au golfe du Gabon : vallées peu profondes, riches en produits d'exportation, ivoire, huile de palme {Elais guineensis), mais horriblement infestées de malaria. Le Niger, surnommé l'Amazone africain, coule dans une immense vallée qui fournit de l'huile de palme, du coton, de l'arrow-root, du cacao, du café, de la canne à sucre, du riz, des épices, etc. Ce grand fleuve décrit une vaste courbe de près de 3/4 de circonférence, au cœur du Soudan, dont le sommet dépasse Tombouctou vers le iS"^ degré de latitude nord, et après un cours d'environ 3500 kilomètres il débouche dans le golfe du Bénin vers le A^ degré de latitude noid, après avoir laissé sur sa gauche le lac Tscliad qui boit des rivières grandes comme le Sénégal. Jadis le Niger pouvait s'enorgueillir de Tombouctou, cette sorte d'Alexandrie continentale, située au débouché du Sahara et du Soudan, au point de conflit des deux grandes races humaines, les Berbères et les Nègres, Aujourd'hui déchue et solitaire, elle n'offre plus, dit-on, que des masures.
Les vallées du Gabon et de l'Ogowaï sont encore peu connues, mais promettent un avenir considérable. Le Congo draine une vallée qui paraît être la deuxième de l'Afrique pour la superficie et la longueur. 11 a probablement des sources entrelacées avec celles du Nil et duZambèze, vers les 5^ et 10"^ degrés de latitude sud : il reçoit aussi une branche importante venant du massif de Jlossamba. Le bassin du Congo, après avoir dépassé la ligne équatoriale vers le nord, dans une sorte de boucle immense, revient dans les plaines et les forêts de l'ouest de l'Afrique et projette ses flots impétueux au-dessous du port ruiné de Porta da Legna, dans l'Atlantique qu'il refoule au loin par ses masses d'eau douce, entre le G'' et le 7'" degré de latitude sud. Presque tout est encore inconnu sur cette vallée centrale de l'Afrique, malgré les récentes découvertes.
De l'autre côté et à l'opposite du Congo, quoique plus au sud, se déroule le puissant Zambèze vers l'Océan des Indes : d'oîi il résulte que les deux grandes vallées de l'Afrique australe sont presque opposées l'ime à l'autre. Comme les autres rivières majeures de l'Afrique, le Zambèze a des crues de 15 à 18 mètres; il a aussi une chute sans égale de 106 mètres de hauteur; sa vallée sert de principale ligne de séparation entre les Calres du sud et les Nègres du nord.
Au sud du Congo et d'Angola on trouve les vallées secondaires du Couenza et du Cunene ; puis on tombe dans la vallée de l'Orange, formée par l'abouchement des hautes vallées des deux Gariep venant des massifs montagneux de l'est. Nous connaissons déjà en partie le bassin de l'Orange au sud du Kalahari : le fleuve coule au fond d'un lit de 18 000 mètres de large, presque à sec, cinquante fois plus grand que la lame de ses eaux, non navigable, torrentueux, quoique susceptible de transformer ses déserts par l'irrigation. Il sert de limite générale entre les Hottenlots et la colonie anglaise du Cap. Presque en face de l'Orange s'allonge vers la mer des Indes la vallée du Limpopo, presque diamétralement opposée à l'Orange, comme celle du Congo au Zambèze, comme celle du Sénégal au Niger.
Le climat des grandes vallées de l'Afrique est, en général, torride; de plus il est extrême. Les pluies solsticiales, dues au passage du soleil au zénith, sont la
cause do la fécondité des vallées du Soudan. Il n'y a qu'une saison de pluies à l'hivernage parce que la prédominance des alizés du nord-est limite les précipitations à cette saison. Cependant il pleut presque constamment aux environs des grands lacs de l'est, cause possible, suivant Livingstone, de la situation dans leurs environs des sources qui alimentent les trois grandes rivières du continent. Une différence capitale entre les climats de l'Inde, de l'Amérique du Sud et celui de l'Afrique, est le refroidissement nocturne exceptionnellement intense de celle-ci. Suivant tous les voyageurs les rosées du Soudan sont tennbles : elles proviennent de l'écart des températures du jour et de la nuit. Si entre le Zambèze et le Limpopo la sécheresse extraordinaire a empêché de pouvoir écrire ou peindre, on y a constaté des oscillations thermiques si subites que le matin du même jour marquant 0° la température s'élevait à 25" G. à l'ombre à midi.
Serait-ce à ces vicissitudes soudaines d'excitation et de répression de la transpiration cutanée que l'on doit attribuer ce fait que la plupart des voyageurs européens ont péri en traversant le Soudan? Serait-ce là le bouclier naturel de la race noire acclimatée contre les envahissements de la race blanche qui semble ne pouvoir s'adapter, en dehors de la malaria, au régime climatologique du Soudan et du centre de l'Afrique?
Si l'examen le plus sommaire des grandes vallées de l'Asie et de l'Europe suffit pour révéler la richesse et la grandeur passées ou présentes de leurs habitants, il n'en est plus de même des vallées africaines. Ici aucun monument du passé ni du présent : aucune trace de civilisation durable. Parfois le nègre est un peu agricole, mais l'agriculture en grand n'a pu réagir sur lui par ses habitudes et ses bienfaits. Les bassins du Soudan sont couverts de Graminées gigantesques : l'Adar (Andropogonée) caractérise les hautes clairières du Nil par son chaume aux feuilles largement ondulées qui atteint 4 à 8 mètres de taille. Dans le N'ganye, le pays des Niam-Niam , existent d'immenses prairies de grandes herbes dont l'une, un Panicum, a plus de deux mètres de haut.
Les naturels souvent ensevelissent les Éléphants dans les incendies de ces herbes pour eux inutiles. « Quand on se demande cui hono, on ne peut répondre à cette question qu'en exhibant nos manches de bâton, nos boules de billard, nos clefs de piano, nos peignes et autres menus ustensiles de toilette « (Schweinfurt, the Heart of Africa). Nous verrons que les plaines et les vallées de l'Afrique ne sont pas dépourvues de céréales : mais les céréales africaines ne se prêtent guères à la panification, non pas faute de gluten (elles en ont plus que les nôtres), mais par manque d'amidon soluble (id.).
Le système des bassins et des grandes vallées de l'Amérique est simple dans son ensemble et peut se résumer en quelques brèves considérations.
Vers le t^'i^ et 55'^ degré de latitude nord les montagnes situées près du Murchison-Peak donnent naissance aux sources du Fraser et de la branche nord de rOrégon, à celles du Saskatchewan et du Mackensie. De l'Union-Peak vers le AZ^ et Ai'' degré de latitude nord, sur le territoire d'Idaho, naissent plusieurs rivières qui coulent, le Rio-Colorado au sud, le Missouri à l'est, une br.-.iiche de rOrégon vers l'ouest; le Rio-Grande del Norte commence plus bas vers le sudest. Nous connaissons déjà la topographie générale des bassins de ces cours d'eau qui appartiennent presque en entier au domaine des déserts de glace, des steppes salées ou des prairies.
Il existe à l'ouest du lac Supérieur un chapelet de lagunes qui ne sont autres que les sources tressées du Mississipi, du Saint-Laurent et du Red-River, tributaire du lac Winnipeg. La vallée du Saint-Laurent est un bassin lacustre, c'est une chaîne de cinq grands lacs contenant environ les deux tiers de toute l'eau douce du globe. Le Mississipi devrait mettre un siècle pour écouler à l'océan la somme d'eau de ces cinq lacs (M. F. Maury). Les trois grandes méditerranées d'eau douce (lacs Supérieur, Michigan et Huron) sont étalées comme une feuille de trèfle gigantesque entre les rives du Canada et les États du nord de l'Union. Ces lacs sont des mers, sillonnés et couverts de flottes commerciales, bordés de millions d'hectares de terre fertile qui appelle la charrue, de villages qui surgissent tout à coup des forêts, de mines métalliques inépuisables. Le fleuve est solennel : ses canaux, ses chutes, son estuaire, sont parmi les plus grandioses du monde : de Québec à Anticosli, sur une longueur de 700 kilomètres, c'est plus qu'un fleuve, c'est une mer. L'ne colonie naissantevers l'ouest de cette vallée laurentine, le Maniloba, promet de devenir peut-être un Far-West canadien considérable.
Entre les AUeghanysetles Rocky-Mountains se déroulent plus de 2 500 000 kilomètres carrés de champs plats, de prairies, de bois, d'espaces encore intacts et déserts : c'est le bassin du Mississipi. Y compris l'apport du Missouri (plus grand que le premier), le Mississipi a près de 7C00 kilomètres de parcours : sans rival pour la longueur, il vient en second ou troisième lieu pour le volume de ses eaux. Il sinue à travers les prairies herbeuses, restes du lac Michigan retiré, jadis mers d'herbes, aujourd'hui nettoyées par l'incendie et transformées par la charrue en une Beauce monotone et humide, qui est devenue le grenier du monde par l'entremise de Gbicago et des grands lacs. Le Meschacebé (nom indigène) descend majestueusement vers les Gyprières de la Louisiane où il engouffre dans le golfe du Mexique les eaux égouttées sur plus de 3 500 000 kilomètres carrés.
Des Alleghanys vers l'Atlantique descendent quantité de vallées plus modestes, non moins fertiles, foyers d'agriculture, d'industrie et de commerce : c'est encore le cœur le plus énergique de la civilisation néo-américane. Au bas et sur de larges estuaires on voit de splendides cités, toutes jeunes, mais déjà fort populeuses, baignant leurs quais si animés dans les eaux saumâtres de la côte orientale.
De l'autre côté, bien loin au delà du Far-West, du Grand-Bassin, et adossées à la Sierra-Nevada, brillent en face du Pacifique les vallées uniques du Sacramento et du San-Joachim. Ge sont les vallées aux merveilles de la nature, aux Big-Trec (grands arbres), aux sources jaillissantes, aux cascades écumantes comme de la mousseline de cristal, comme dans la vallée de Yesomiti sur la Merced, déhcieux ruisseau affluent du San-Joachim. C'est une nouvelle terre promise, la « great attraction » du présent: ce sera peut-être l'un des plus grands centres de la civilisation de l'avenir. Mais ce paradis est borné au nord-ouest par le désert d'Utah et vers le sud l'enchantement se heurte aux steppes du Colorado.
Les vallées du Nord-Amérique présentent, à latitude égale, de grandes différences climatologiques avec celles de l'Europe. New- York (41^ degré de latitude nord) et Bruxelles (51'' degré de latitude nord) ont la même moyenne thermique, 10%4 à 10°,5 centigrade. San-Francisco (oS-^ degré de latitude nord) et Venise (45 degrés de latitude nord) donnent une moyenne annuelle de 1 5 degréscentigrades. La
différence diminue en remontant vers le nord du Continent Américain. Cependant les parages de la mer d'Hudson sont l'un des pôles de froid de notre hémisphère septentrional. Malgré ces conditions de froid caractéristiques du climat nordaméricain, on y voit le maïs remonter plus haut qu'en Europe, jusqu'au 50'' degré et même au 55" degré de latitude nord près du Red-lUver. C'est que le maïs paraît être une céréale essentiellement américaine. D'un autre côté la vigne n'a pu s'acclimater dans les districts orientaux du Nord-Amérique, malgj'é des tentatives réitérées et les vignes indigènes [Vitis vulpina et labrusca) n'ont pu s'y perfectionner. De même la vigne d'Europe, transportée en Californie, a produit beaucoup de raisins, mais ceux-ci n'ont donné que des produits médiocres en vins. Au demeurant les plaines et les vallées de Californie sont parmi les plus belles et les plus riches de la terre {voy. Californie).
Les trois-quarts de l'Amérique du Sud ne sont qu'une vaste plaine composée de trois vallées dont deux dirigées dans le sens du grand axe continental, celles de l'Orénoque et du Rio de la Plata sont perpendicuLiires à la troisième, celle de l'Amazone qui s'étale des Andes orientales à l'Atlantique sous l'équatcur. Nous connaissons déjà les bassins de l'Orénoque aux llanos superbes, et celui de l'Amazone, l'Hylsea de Humboldt, moitié terre, moitié eau, dans sa partie inférieure, et comme enseveli sous d'immenses forêts inexplorées. L'Amazone est long de plus de 5 000 kilomètres, il marne jusqu'à Abydos : il est le plus grand des fleuves, mais le climat de son bassin est très-malsain, quoique rafraîchi par de nombreux orages. C'est un désert d'eau, de forêts et de tenes mal consolidées, qui n'alimente que quelques groupes de peuples blancs et quelques centaines de mille sauvages. C'est la contrée des Strychnos toxiques qui donnent le célèbre curare,
La vallée du Rio de la l'iata, formée par celles du Paraguay, du Parana, et par celle de l'Uruguay, qui s'y ajoute près de son embouchure dans l'estuaire platéen, oflre des terres fertiles comme celles de sa Mésopotamie, qui renferme les riches provinces de Entre-Rios et Corrientes, où affluent les émigrants d'Europe, et qui sont appelées au plus grand avenir, sous un climat tempéré et salubre. Les pampas mêmes peuvent devenir des greniers d'abondance comme les vallées mississipiennes, par la culture et par l'irrigation. Quoi qu'il en soit, l'ensemble des vallées platéennes avec ses annexes des pampas et des déserts, malgré sa superficie de près de 5 550 000 kilomètres carrés, compte à peine deux millions et demi d'habitants. Au sud se déroulent jusqu'à la Terre-de-Feu les infertiles plaines de Patagonie.
L'Australie, derrière un rideau littoral de splendide verdure, cache l'intérieur nu et répulsif de ses plaines saumàtres. Là dorment des chapelets de flaques d'eau stagnante. Pourtant, telle qu'elle est, la plaine australienne est la terre des éleveurs de bétail, le réceptacle des abondants pâturages. Il est possible que la prospérité hâtive de l'Australie, due aux découvertes de l'or, subira de longs et pénibles ralentissements. Mais, en nous limitant à notre point de vue exclusif, qu'adviendra-t-il de cette grande surface de plaines fort peu boisées et si ingrates, <|ui portent seulement quelques centaines de mille sauvages faméliques et des plus déshérités ?
D'après cet aperçu on peut juger de la disposition générale, de la configuration et de l'étendue du domaine des plaines et des vallées sur la superficie de la terre. En Asie elles n'occupent que la périphérie du continent qui à son centre est surmonté d'un vaste bombement creusé lui-même d'une dépression de
steppes et de déserts. Autour de ce centre rayonnent les sources innombrables des grands fleuves asiatiques sur lesquels se sont implantées des civilisations diverses. Vers le nord c'est une plaine inclinée doucement vers l'Océan Arctique et stérilisée par son climat impraticable. Mais dans les autres directions les eaux ont fécondé le sol de leurs alluvions : là sont les régions heureuses qui doivent une prospérité sans égale aux irrigations de leurs vallées et de leurs plaines.
A l'occident de l'Asie à laquelle elle sert de vraie limite s'allonge du nord à la mer Noire et à la Caspienne la grande vallée russe inclinée dans un sens opposé à la plaine sibérienne, à laquelle elle se relie par la dépression aralocaspienne ainsi que par quelques coulées ou passages abaissés à travers les monts Oural. Le système des vallées subalpines de l'Europe est un exemple réduit à de modestes proportions de la disposition en rayonnement ou en éventail. Les vallées de l'Afrique sont disposées différemment, leur grand centre paraît être reporté sensiblement vers l'est, près de. i'équateur, à la base du massif principal du continent et d'où sortent les sources du Nil, du Congo et du Zambcze eu partie. D'ailleurs on peut remarquer la pauvreté relative en cours d'eau de l'Afrique par rapport aux autres parties des continents, l'Australie exceptée. L'Amérique n'est, à vrai dire, qu'un ensemble de vallées et de plaines tournées vers l'Atlantique ou vers la mer Arctique.
Outre cette configuration générale les bassins et les plaines se caractérisent encore par la disposition spéciale de leurs cours d'eau, principale cause de la vie et de l'animation de ces domaines privilégiés. Certains grands cours d'eau demeurent isolés constamment, quoique assez voisins et coulant dans la même direction, comme des lignes parallèles : les rivières sibériennes, celles de l'indo- Chine, celles du sud de la Russie. D'autres sont accouplés ou bijugués, assemblés par trois, par cinq. Les deux grandes rivières de Chine, le Gange et le Brahmapoutre, le Syr et l'Amou-Daria, le Tigre et l'Euphrate, le Parana et l'Uruguay, forment des Mésopotamies ou Dipotamies, D'ordinaii-e les plaines comprises entre les rivières (entrerios) sont de riches et fortunées péninsules. L'Indus avec ses affluents dans les plaines du Penjab forme une Pentapotamie : c'est le Pantschanada des Kig-Védas, la terre classique des premiers Aryas-Orientaux. Le Rio des Amazones est la plus vaste polypotamie qui existe.
Envisagée comme plaine submergée, comme une grande vallée unique, la Méditerranée offre la disposition rayonnante des vallées secondaires qui lui amènent les eaux venues des montagnes voisines ou lointaines. C'est probablement la raison qui a fait du bassin méditerranéen le plus beau centre des civilisations antiques qui vinrent y aboutir fatalement comme leurs rivières.
Il semble que les vallées et leurs rivières offrent surtout l'opposition en Afrique, à la place de l'association plus particulière à l'Asie. C'est ce qu'on peut voir en comparant le Sénégal au Niger, ce fleuve recourbé sur lui-même eu trois-quarts de cercle, le Zambèze au Congo, le Limpopo à l'Orange : seul le long Nd n'a pas d'équivalent, sauf peut-être le Zambèze ou mieux le Congo. En Amérique, autre configuration. Au nord il n'existe qu'un rayonnement incomplet des eaux qui stagnent en lacs interminables avant d'atteindre la Mer Glaciale. On y remarque deux grandes vallées presque perpendiculaires l'une à 1 autre : le bassin du Saint-Laurent avec ses Méditerranées douces et celui du Méchascebé avec ses affluents grands comme lui et plus que lui.
L'Amérique du Sud est le siège d'un phénomène qui exprime bien la configu-
ittll
GÉOGryAPHIE MÉDICALE. 91
ration eu plaines uniformes à peine séparées par quelques collines. Elle est par excellence la région des sources tressées et communicantes. Ce système comme celui des portages du Saint-Laurent et du Mississipi permet de passer aisément, à la faveur des hautes eaux, d'un bassin dans un autre avec la même pirogue. Ainsi la même pirogue peut arriver de Québec à la Nouvelle-Orléans, et du golfe des Antilles par la bouche du Dragon de l'Orénoque jusqu'à Buenos - Ayres ou Montevideo dans l'estuaire Argentin.
La montagne fait la vallée : c'est de la masse saline et cristalline des monts que descend par le véhicule des eaux la terre féconde de la plaine : l'humus limoneux est un dépôt venu des hauteurs, même celui qui est amené sur les sols plans par les remous des vents (lœss de la Chine, du Mexique, des Pampas). Parfois pourtant le terreau des plaines semble avoir été produit sur place, comme celui de la Tchernosjom russe. Chaque jour les deltas fluviaux gagnent sur les mers par l'apport continu des grands cours d'eau. Il résulte de là que la structure tellurique des plaines et des vallées dépend beaucoup de la composition géologique des hauteurs d'où elles proviennent.
Nous avons vu que nombre de cours d'eau n'arrivent point à la mer, soit à cause du manque de déclivité naturelle, soit par suite de leur épuisement au moyen des irrigations ou des sables arides. L'Asie et l'Afrique, plus que l'Amérique, présentent des exemples amplifiés de cp phénomène. Le Tarim et les rivières mongoles, celles du sud de la Sibérie comme l'Ili et le Tschou, avec vingt autres, le Syr et l'Amou-Daria, la Sérafcliâne, l'IIilmend afghan, le Volga, l'Oural avec plusieurs autres, de même que de grands cours d'eau de l'Afrique centrale et quelques rivières des Pampas sud-américaines, se trouvent dans ce cas.
En géographie on nomme Wad, Wadt, même Guadi, parfois Oued, des rivières avec leurs vallées dont les cours d'eau sont temporaires. Comme exemple on peut citer : le wadi Rumem, etc., en Arabie, les wadi Igerghar, Mya, Djedi, etc., qui descendent de l'Atlas et du massif saharien du Hoggar pour mourir dans les sables ou finir dans des lagunes salées.
Les vallées i^econnaissent des origines diverses : les unes résultent du plissement des strates terrestres, d'autres de la formation de failles immenses dans les roches ; d'autres sont le produit de déchirures des entrailles de la terre par ii; les eaux, vallées dites d'érosion, des excavations opérées par les neiges et les s: glaciers, enfin des bouleversements divers causés par la série des siècles dans l'écorce superficielle du globe. Les vallées primitives sont celles qui affectent une direction longitudinale entre deux chaînes de montagnes, sortes de plis naturels formés par le redressement de chaque côté et dont le fond même a subi un exhaussement. D'autres vallées, coupant transversalement les chaînes de montagnes, sont appelées Cluses (dans le Jura) ou Canons (Colorado, Amazone, etc.).
Si les montagnes ont leur personnalité caractéristique, les vallées sous plus d'un rapport ont aussi leur physionomie propre. On connaît les dissemblances qui distinguent la vallée volcanique aux sombres couleurs des vallées calcaires dont la riante blancheur contraste avec la sévère tristesse de la première. D'ordinaire chaque grande vallée se fait remarquer par son aspect physique, sa composition géognostique, son climat, ses fleuves, ses productions végétales et animales. C'est un monde spécial, c'est une miniature de la terre et de ses habitants dont elle reflète l'état de stérilité ou de culture, de sauvagerie ou de
civilisation. En général on peut diviser les grandes vallées ou les bassins en trois sections : 1° la partie supérieure avec ses cirques, ses lignes de partage sur les crêtes, ses torrents, ses cascades, etc. ; 2" la vallée moyenne caractérisée par une plus grande régularité de pente, par son élargissement, par les méandres de ses rivières, par la rencontre et la fusion des vallées collatérales apportanl leurs tributaires au fleuve principal, par la beauté de ses plaines, le nombre des villages et des cités; 3" la vallée basse ou la plaine terminale, déformation plus ou moins récente, alluvionnaire, et s'avançant à la conquête de la mer par les bras de ses deltas, presque toujours inféconds et insalubres. Cette dernière partie des vallées est le perpétuel laboratoire géologique des fleuves charoés de changer de place et de forme les matériaux enlevés au sommet des monts.
Vue du sommet des montagnes qui la concourrent la vallée offre à l'œil 1« succession des accidents précédents qui forment comme la trame de ses parties haute et moyenne, c'est-à-dire des gorges ruisselantes d'eaux écumeuses, des sources jaillissantes s'engouffrant dans des précipices, puis dans des vallons qui les conduisent, en les réunissant, comme les plis d'un éventail, dans la vallée moyenne élargie et déjà grandiose. Souvent les plaines et les vallées, contemplées de haut, donnent l image de la mer unie comme une glace : l'œil peut y compter les îles et les promontoires, les découpures variées des terres, qui ne sont autres d'ailleurs que les reliefs anciens laissés par l'Océan en abondonnant ces fonds maintenant émergés. C'est de ces aspects lointains que le tableau des bassins fluviaux a quelques traits vraiment personnels. Parfois la vue est éblouie par la mer de verdure qui s'étend au pied de la montagne. Ici ce sont d'immenses rubans qui se déroulent comme des serpents d'azur : telle l'oasis égyptienne si nue parmi les sables horribles qui l'étreignent : là c'est un labyrinthe de vallées graduées en amphithéâtre, enchevêtrées les unes dans les autres, ou figurant les rayons d'une roue, et toujours abouchées à la maîtresse vallée : telle du haut des gradins alpestres, comme d'un cirque colossal, on voit s'arrondir et se diriger au loin la plaine lombarde. Enfin il arrive que la montagne est assiégée de toutes parts, sauf à son pédicule d'attache, par l'horizon des plaines : ainsi le mont Ventoux s'avance au loin, comme le soc d'une charrue immense au cœur des plaines provençales.
Bien souvent la lutte sanglante des peuples et des races n'a eu d'autre but que la compétition des vallées et des riches plaines de la terre. C'est aussi sur ce sol disputé et teint de sang fécond que se sont assises les cités les plus populeuses où brille maintenant la Heur de la civilisation. Presque toutes les capitales des grands Etats sont situées près de grands cours d'eau, souvent en amont des embouchures, comme pour éviter de compromettre leurs larges fondements dans le sol limoneux des deltas. Une exception en Europe, Madrid n'a qu'un maigre affluent du Tage.
Quelques grandes villes commerciales, capitales ou non, ne baignent leurs pieds que dans l'eau salée ou saumâtre, mais toujours près d'un fleuve : telle Constantinople rentre dans la règle générale avec son fleuve, le Bosphore, qui lave la vieille Byzance avec des flots empruntés à l'Anatolie, à l'Arménie, au Caucase, et à la moitié de l'Europe, depuis les steppes russes jusqu'à la Forêt-Noire et aux Alpes.
D'ailleurs, et c'est un fait de remarque vulgaire, l'assiette des principales cités a changé de place avec le cours de l'histoire et le progrès de la civilisation.
La nécessité de la défense, la peur du pillage et de la dévastation, avaient autrefois relégué les grandes villes sur le flanc des hauteurs abruptes ou dans les îles escarpées. Plus tard une sécurité relative et les besoins du commerce firent des- "^ cendre les grandes agglomérations humaines dans les plaines, près des fleuves I. et non loin des côtes marines sous le souffle salutaire des mers.
D'un autre côté on peut, pour obtenir la caractéristique d'une vallée, compter tous les hameaux, les villages, les villes, les grandes cités, qui sont assis sur les bords de son cours d'eau, comme autant de membres épars ou de faubourgs et de quartiers d'ime ville unique baignant çà et là ses pieds d'argile, de craie, de marbre ou de granit, dans les eaux de la même rivière qui coule dans la même vallée. En un mot, un seul fleuve à l'embouchure, une seule grande cité riveraine, composée d'anneaux divers, telle est la conception rationnelle et idéale des vallées et de leurs villes considérées dans leur totalité.
Toutes les considérations précédentes offrent le plus grand intérêt pour la géographie médicale en tant qu'ils se rapportent à l'influence considérable exercée par les vallées et les plaines sur les hommes, sur les peuples, sur les moyens de communications, sur le régime du commerce, et partant sur la vie et sur la santé dont les intérêts, aujourd'hui plus que jamais, sont solidaires des autres intérêts généraux des sociétés et des races. En effet, les relations intérieures et extérieures des peuples tiennent de près à la configuration des régions qu'ils occupent. Les plaines, les thalwegs ou chemins des vallées ne sont plus seulement la voie des cours d'eau. Ils sont aussi devenus les routes du commerce et des relations internationales. Si jadis c'est par là que passaient et repassaient les armées et les migrations, aujourd'hui des bandes et des réseaux de fer ont pénétré de tout côté par les dépressions et les surfaces planes jusqu'aux pieds des montagnes et au delà des cols, en supprimant les murs naturels et les barrières de toute sorte. Les locomotives décrivent leurs courbes et leurs flexuosités rapides presque parallèlement au fil des eaux et dessinent des labyrinthes ou des éventails qui rayonnent vers les grands centres communs, lesquels ne sont autres que les confluents des vallées où sont situées les villes principales.
La direction générale des grands bassins de la terre n'est pas sans influence sur l'avenir qui leur est réservé dans le grand conflit des intérêts du commerce, de l'agriculture, de l'industrie et du développement de leurs habitants. C'est ainsi qu'on a fait remarquer que la vallée du Mississipi, qui est dirigée du nord au sud et qui compte ainsi des climats et des productions fort divers, est appelée à devenir la grande artère et le rendez-vous d'un vaste système de voies de communications et de transport, quand ses innombrables vallées affluentes seront peuplées. Au contraire celle de l'Amazone, malgré son étendue, se ressentira toujours de l'uniformité de son sol, de son climat, de ses produits, à cause de sa situation sous des parallèles relativement peu distants (Maury).
C'est par centaines de millions qu'il faudrait compter les habitants des plaines et des vallées, puisque les 9/10 du milliard et demi des peuples du globe ont dans ces domaines privilégiés leurs habitats et leurs moyens de subsistance. Par conséquent vouloir parler des habitants des grands bassins du globe, c'est parler de presque tout le genre humain La population des plaines et des vallées est d'ordinaire vigoureuse, bien constituée, c'est à elle que reviennent les rudes labeurs, la tâche de retourner la glèbe féconde des cultures d'organiser et de renouveler sans cesse les irrigations, de faire les o-randes
semailles et les grandes moissons. Elle reflète d'ailleurs les infinies variétés de la santé, suivant les lieux, les climats, les races, les vicissitudes des saisons et les conditions si variées de l'existence collective et individuelle.
Sous le rapport de la morbidité et de la géographie nosologique le domaine des surfaces planes par rapport aux montagnes n'offre que quelques conditions propres de maladie. D'abord il présente à peu près toutes les maladies qui affligent notre espèce. De plus les hautes vallées encaissées et couvertes d'ombre et d'humidité, mal aérées, pourvues d'eaux défectueuses, récèlent un quid ignotiim qui produit une graduelle dégénérescence, le goitre et le crétinisme. La verruga, maladie encore plus spéciale, est aussi limitée à l'habitat de quelques hautes vallées des Andes. Le poison de la malaria n'est pas rare, même dans les vallées élevées : mais l'on ne connaît que trop sa funeste ubiquité dans la partie basse des vallées, dans les plaines, surtout dans les régions des deltas où il acquiert une violence toute particulière au conflit des eaux douces et marines imprégnées de matières organiques.
Le rôle prédominant que remplit la vallée dans le mécanisme du commerce et des communications internationales, soit par les voies de son cours d'eau, soit par ses routes, doit comporter certains inconvénients inhérents à ce genre de fonction, vis-à-vis de la transmission des maladies. De tout temps les grandes épidémies ont suivi les chemins de relations entre les peuples. De nos jours le choléra, la fièvre jaune, voire la peste, prennent de telles directions. Cependant on a dû revenir, devant l'évidence des faits, de la fameuse théorie des deltas regardés comme les foyers des épidémies. La peste a disparu du delta du Nil, mais elle demeure cantonnée dans les hautes plaines Kourdistanes, les plateaux africains et arabiques. Il est vrai qu'elle descend parfois les rivières qui mènent en Mésopotamie et que récemment elle a remonté le Volga, comme on voit le choléra et la fièvre jaune remonter d'autres cours d'eau. La fièvre jaune surtout aime à se mouvoir le long des vallées : elle a remonté l'Amazone jusqu'à Abidos, le Mississipi jusqu'à Saint-Louis ; les vallées européennes du Tage et du Guadalquivir. Cette marche s'explique naturellement par la situation exotique des lieux d'importation.
Cependant les vallées et les plaines ont d'autres fonctions plus favorables à l'homme et quelques droits à sa reconnaissance. Quand elles sont exemptes de malaria, elles sont les lieux les plus naturels de ces stations d'été ou d'hiver qui ont le privilège de soulager, parfois de guérir nos longues souffrances. Les stations balnéaires thermales, les sanatorium d'hiver, sont des ressources appartenant aux vallées et que la civilisation et l'hygiène ont multipliées dans l'intérêt des malades et des valétudinaires. Car les plus célèbres lieux de convalescence, les plus fréquentés à juste titre, sont encore, sans conteste, les vallées et les rives des régions chaudes de notre Méditerranée. C'est là, au bord du flot marin aux émanations stimulantes, quelquefois un peu plus loin ou un peu plus haut, mais toujours dans le voisinage des lieux où le mercure ne s'écarte guère de 76 centimètres, toujours sous le souffle bienfaisant de la tiède vallée, que l'organisme humain épuisé retrouve un peu de cette atmosphère vivifiante qui le ranime.
Comme appendice à la géographie des bassins et des cours d'eau nous ajouterons quelques considérations succinctes sur l'embouchure des fleuves (estuaires et deltas], ainsi que sur les lacs.
Nous avons vu que les phénomènes géographiques les plus saillants des fleuves
se passent à leur embouchure dans les mers ou dans les lacs. Sous ce point de vue on ajustement divisé les cours d'eau en trois catégories suivant qu'ils se terminent par des estuaires, des barres ou de vastes atterrissements nommés deltas. La plupart des fleuves de l'Europe occidentale, mais surtout ceux de la Grande-Bretagne, se font remarquer par la profondeur de leurs estuaires. La Gironde en France est le type des estuaires. Mais des exemples bien plus amplifiés nous en sont fournis par les estuaires du Saint-Laurent, des Amazones, surtout par celui du Rio de la Plata, qui n'occupe pas moins de 40 000 kilomètres carrés de superficie et qui jadis embrassait l'étendue entière des pampas qu'il a fini par combler.
Les estuaires sont ordinairement remarquables et précieux par la profondeur et l'abondance de leurs eaux : ils proviennent de l'action combinée du fleuve et de la mer poussée en sens contraire. Les eaux marines luttant sans cesse, sous la pression des fortes marées et des tempêtes, contre le courant fluvial, agrandissent les bouches de celui-ci et brassent incessamment les parois du lit qui tend ainsi à se creuser et à se nettoyer sans cesse. En général les estuaires sont aussi propices à la navigation qu'ils sont dans de bonnes conditions de salubrité et indemnes d'émanations paludéennes.
Quand l'impulsion des flots marins rencontre obliquement et faiblement l'embouchure des fleuves, il y a tendance à s'y former des barres. Quand la pression océanique est parallèle au rivage, on assiste alors à la formation de véritables cordons littoraux, de flèches de sable qui s'allongent en suivant les côtes et protègent celles-ci ainsi que les embouchures des rivières contre l'action des eaux de la mer. Alors aussi on voit les fleuves changer la direction de leurs cours qui, de perpendiculaire au rivage, devient oblique ou même parallèle par rapport à celui-ci. Cette disposition se remarque au maximum à l'embouchure de certains fleuves d'Afrique et de l'Amérique du Nord près du golfe du Mexique. Le Sénégal en offre un exemple des plus complets. Déjà les embouchures caractérisées par des barres, par des amas de dunes, des flèches de sable, etc., sont d'ordinaire dans de fâcheuses conditions de salubrité : elles ne respirent que trop souvent le paludisme. Mais nous savons que sous le rapport de l'insalubrité rien n'égale la disposition en delta.
Le delta est un ancien estuaire comblé successivement par des barres et des atterrissements résultant de l'apport des eaux fluviales. A cet effet deux conditions sont nécessaires dont le concours suffit à réaliser les deltas : l'absence de vents et de marées au lieu d'embouchure, comme dans certaines mers intérieures ou certains golfes aux eaux tranquilles, puis l'existence de ces cours d'eau que l'on a désignés sous le nom assez explicite de fleuves charrîeurs ou travailleurs, dont les eaux sont chargées d'une quantité massive de matières en suspension. Le delta se forme donc en vertu de phénomènes tout à fait contraires à ceux qui président au maintien des estuaires dont le lit est constamment balayé par les flots prédominants de l'Océan.
Les deltas les plus célèbres sont ceux du Rhône, du Pô, du Nil, du Danube du Térek, du Kouban, du Volga, qui s'ouvrent dans des mers intérieures et sans marée ; ou bien encore les deltas du Hoang-Ho, du Yang-tse-Kiang, du Jlékono-, de l'Indus, duNiger, duMississipi, de l'Orénoque, etc., qui débouchent dans des golfes bien abrités des vents et à marées faibles. Une exception apparente à la rè^le nous est offerte par le delta du Gange-Brahmapoutre : cependant il faut réfléchir que ce delta est comme comprimé, écrasé, et qu'il n'est nullement déve-
loppé en raison de la prodigieuse masse de particules solides apportées chaque jour et disparaissant en partie dans les gouffres du golfe bengahque.
Quel est l'âge approximatif des deltas, quel est leur avenir, leur rôle dans le travail incessant de remaniement du globe, etc., ce sont là des questions non encore absolument résolues de géographie physique. Mais les faits les plus patents qui intéressent la géographie médicale, c'est la fréquence et l'intensité des foyers de malaria qui prennent naissance dans les terres à moitié submergées et semi-liquides des deltas {voy. Marais). Quant à la théorie pathogénétique qui plaçait l'origine des grandes endémo-épidémies de la peste, de la lièvre jaune et du choléra asiatique, aux grands deltas du Nil, de l'Amazone ou du Mississipi et du Gange, elle n'est manilestement que le fruit de l'imagination et de l'ignorance des principales conditions de genèse et d'existence des maladies en question : elle ne mérite aucune discussion sérieuse de nos jours.
Les grandes collections d'eau dormante au milieu des terres font les lacs. Ceux-ci sont fermés ou ouverts, salés ou non, suivant une loi exactement connue. La disposition générale des lacs sur la terre échappe à un groupement systématique. Cependant on peut les rapporter à trois grandes zones. La première, ou zone des lacs septentrionaux, comprend les lacs innombrables et les eaux dormantes de l'Amérique du Nord, depuis l'embouchure du Mackenzie jusqu'au Labrador, du ôô*^ au SO--' latitude nord. En Europe cette zone embrasse les lacs d'Irlande et d'Ecosse, de Scandinavie, de Finlande, de la Bothnie et de la Russie septentrionale, autre immense lacis de lacs dont le fond est, comme celui des lacs américains, composé par des tables imperméables de granit. Cette chaîne d'eaux stagnantes se continue à travers le nord de la Sibérie jusqu'à l'Asie orientale. Ces lacs incomptables de la zone froide et glaciale sont gelés une grande partie de l'année ; ils sont tous ou presque tous exempts de salure ; ils sont généralement fort limpides et leur pureté n'est égalée que par leur salubrité.
La seconde zone en allant vers l'équateur est située dans les climats tempérés de l'hémisphère nord. Elle se compose des lacs de l'Orégon et du Far- West américain, puis de l'immense Méditerranée d'eau douce qui écoule par l'estuaire du Saint-Laurent la plus grande masse connue d'eaux douces, contenue dans 5 grands lacs communiquant entre eux et affectant une superficie d'environ 300000 kilomètres carrés. En Europe les miroirs d'eau azurée des Alpes et des régions subalpines, les lacs de Hongrie et de la Russie sud, appartiennent à cette zone, ainsi que ceux de l'Asie Mineure et de la Syrie, salés pour la plupart, les grands réservoirs de l'Arménie et de la Perse, les mers Caspienne et d'Aral. Ici la chaîne des lacs se scinde en traversant l'Asie : l'une des b ranches passe au nord du Gobi et l'autre au sud. La première compte les nombreux lacs des environs des Alatau, des Altaï et des Jablonoï-Stanovoï, au rang et à la tête desquels il faut placer le grand Baïkal, qui a des tempêtes comme une mer et des phoques comme l'Océan. La seconde ligne lacustre asiatique comprend les cratères remplis d'eau du plateau de Pamyr et des Thiang-Chan, ainsi que les miroirs si limpides et si élégants du vaste plateau thibétain. « La mer sans eau )) elle-même compte une multitude de lacs salés qui boivent avidement des rivières grandes comme le Danube, le lac Lob et tant d'autres presque inconnus.
Il faut arriver à la région subéquatoriale ou intertropicale pour rencontrer la troisième grande ceinture lacustre. Commençant en Amérique par les lacs des
régions volcani(iues du Mexique, du Centre-Amérique et des Andes voisines de l'équateur, elle comprend la série des immenses lacs d'Afrique : le Tchad et les lacs Abyssiniens, au nord, les vastes bassins des sources du Nil, du Congo et du Zambèze, sous la ligne et au sud. La pointe sud de rACriquc ne compte que quelques flaques peu abondantes comme le lac iN'gami. L'Asie tropicale et la Malaisie n'ont que des lacs de dimension restreinte. L'Australie n'offre que des flaques saumâtres sans profondeur et l'Amérique du Sud est également pauvre en collections d'eau de quelque importance.
Ainsi c'est la zone froide et glaciale, pluvieuse et humide, qui l'emporte probablement par la masse de ses réservoirs liquides : la zone tempérée vient ensuite : elle comprend plusieurs lacs ou mers d'eau salée, surtout en Asie; puis vient la ceinture placée sous les pluies tropicales. Celle-ci reçoit le maximum d'eau, mais l'abondance de l'évaporation y contre-balance celle des pluies. Quant à la zone australe, c'est la plus dépourvue de lacs, peut-être à cause de la rareté des pluies et de l'énergie de l'évaporation.
Les eaux dormantes et courantes, les lacs et les fleuves ont joué, de tout temps, un rôle actif dans l'économie de la terre. Bien qu'appartenajit à une époque relativement juvénile du globe, l'existence des fleuves a beaucoup chani-é, et ceux de nos jours ne sont plus que les vestiges de ceux des premiers temps géologiques. Eux-mêmes sont devenus les agents principaux des icvolutions des continents. Ces infatigables travailleurs (no-ra/^toî ipyocTUoi, Hérodote) tendent à niveler la surface terrestre, contrairement à ces énergies souterraines qui la plissent et la rident.
Leur activité se déploie surtout dans leur cours supérieur et moyen : là leur pente fait leur force. Jadis dans cette partie de leur trajet la plupart des fleuves présentaient de grandes cavités lacustres aux eaux retenues par de puissants barrages ; mais la force de la gravité plus puissante encore a rongé, par un mécanisme bien connu, ces digues éphémères dont il ne nous reste plus que quelques exemples: cataractes du Zambèze, du Saint-Laurent, chutes, saltos, portes-del'er, rapides, etc.).
Les cours d'eau sont les veines des continents dépouillant sans merci les hautes-terres au profit de la plaine qu'ils fécondent. Essentiellement niveleurs les fleuves bienfaisants sont parfois perturbateurs : ils inondent {voy. Déboisemekt). Mais n'oublions pas qu'ils servent à l'irrigation et à la navigation. Ils sont les grands chemins qui ont permis à l'homme de pénétrer au cœur des continents. Sous ce rapport ils sont l'un des plus grands facteurs du commerce du progrès, de la civilisation, et leur volume n'est rien à côté de leur profondeur et des autres heureuses dispositions qui mettent si haut l'humble Tamise et la placent bien au-dessus des grandes artères de l'Afrique et même de l'Asie. Nous connaissons déjà l'importance en géographie médicale de ces ve'hicules incessants qui importent et exportent tout à la fois les maladies transmissibles comme les produits du commerce, de l'agriculture et de l'industrie
Qu'il nous soit permis de considérer une dernière fois la grande /io-ure des continents. Les principaux éléments de la surface solide : 1° les terres hautes (plateaux et monts) ; 2" les terres basses (plaines et bas-fonds) ; 3o les terres intermédiaires (pays à gradins, en terrasses, Stufenland, C. Ritter), constitnenf avec les cours d'eau le canevas continental. La haute Mongolie, le Gobi le Pa myr, le Thibet, les plateaux de l'Iran, du Dekkan, de l'Arménie, de la Grimée du Waldaï russe, de la Bavière, de la Morée, de l'Auvergne, de l'Espao-ne d' DICT. ENC. i' s. MIL 7
l'Atlas, du haut Nil et de l'Abyssinie, du Kalahari et du Cap de Bonnc-Espé- '■ance, voilà pour le vieux Monde. Le nouveau compte ceux de Quito, de Titicaca, de Potosi, situés à une hauteur exceptionnelle, puis ceux du Mexique, de Sant;i-Fé, les hautes Prairies, le grand Bassin.
Un bourrelet de montagnes va des Canaries au détroit de Behring par l'Atlas, les Pyrénées, les Alpes, les Carpathes, le Caucase, l'Helborouz, l'Hindou-Kouch, l'Himalaya, le Kouen-lûn, le Thiang-Chan, les Altaï, les Jablonoï-Stanovoï, sur près de la moitié de la circonlerence du globe. La côte occidentale d'Afrique, mais surtout l'orientale près de l'équateur et \ers le sud, offrent le complément des hautes intumescences du vieux continent. L'Amérique n'a vraiment qu'une chaîne colossale : monts Rocheux au nord et Cordillières des Andes au sud.
Malgré le volume des parties précédentes, ce sont les plaines qui font la masse des continents. Après les pays-bas qui sont les embouchures des fleuves, les dépressions situées au-deesous de la nier comme la Caspienne, la mer Morte, les lacs amers d'Egypte, quelques parties du Sahara, viennent les plaines sises à quelques centaines de mètres au-dessus du miroir des océans. Le pôle nord est couronné d'une vraie ceinture de plaines ininterrompues depuis la France et l'Angleterre jusqu'au cap Est, et limitées au sud par les monts susmentionnés. En Amérique la plaine arctique va des Etats-Unis du nord et du Canada à l'Océan glacial. Les autres plaines du vieux Monde ne sont que des accidents légers ou des bassins fluviaux. L'Amérique n'est dans ses deux tiers qu'une seule plaine alluvionnaire : au nord s'arrondit en coquille la plaine du Mississipi; l'Amérique du Sud offre une surface presque unie de 2000 milles de longueur, qui porte au nord des palmiers et des fougères arborescentes et plonge au sud sous les glaces presque éternelles du détroit de Magellan.
Les terres en gradins sont les berceaux des fleuves et des vallées ; elles servent de trait d'union entre les deux autres. Leur inclinaison varie de 7 à 8 degrés, pente maximum pour les voitures, et 40 à 45 degrés au delà desquels les buissons et le gazon ont de la peine à prospérer.
Bref, l'Asie est composée de trois parties : 1° un centre allant du Volga à la mer Jaune, composé de bassins tertiaires sans écoulement ; 2° une zone périphérique inondée de grandes rivières ; 5° une zone intermédiaire neutre. L'Afrique offre un manque de proportion entre ses plateaux, ses plaines sahariennes et ses fleuves trop rares. L'Europe présente un harmonieux tempérament entre ses plaines, ses plateaux et ses monts, dont l'ensemble concourt à la beauté et à la fécondité. L'Amérique est remarquable par ses monts, par ses plaines et par ses fleuves aux proportions les plus grandioses. L'Australie est plutôt une ébauche qu'un continent achevé. Ainsi la structure intérieure des continents s'harmonise avec l'extérieure, la configuration littorale. De là l'importance de ces données pour la géographie médicale.
5'= liSFLUENCE LES VOLCANS, TREMBLEMENTS DE TERRE, OSCILLATIONS LENTES, EX- HAUSSEMENTS ET DÉPRESSIONS DE LA SUPERFICIE DE LA TERRE SUR LA GÉOGRAPHIE
MÉDICALE. Outre ses grands mouvements rhythmiques, la terre est encore animée de phénomènes d'ébranlement, sortes de vacillations qui sont dues aux forces intéiieures de la planète. Les tremblements de terre, les phénomènes volcaniques, ne doivent nous occuper que fort brièvement en tant qu'ils constituent un mode d'influence considérable sur la configuration du sol et sur les perturbations qu'ils apportent nécessairement dans l'existence et la santé de l'homme.
Quand on examine la distribution des volcans sur le globe, on est tout d abord trappe de leur disposition circulaire le long des côtes et des Océans. C'est ce qui a motivé la dénomination de « cercle de feu » appliquée à la caractérisation tles volcans situés autour du Pacifique. Il s'agit des volcans actuellement en activité. Sur le littoral de ce grand Océan et sur une étendue de 35 000 kilomètres s'arrondit et se déroule un amphithéâtre de bouches ignivomes, semblables à des phares de dimensions colossales.
Du côté de l'ouest la courbe des volcans commence à la Nouvelle-Zélande et finit aux îles Aléoutiennes. D'abord le demi-anneau parti de la Nouvelle- Zélande remonte, au travers du Pacifique, par les îles Viti, les Nouvelles- Hébrides, l'Archipel de Santa-Gruz, les îles Salomon et la Nouvelle-Guinée jusqu'à l'Archipel des îles de la Sonde ou Indo-Malais aux bouches fumantes d'une célébrité proverbiale. L'anneau passe des Gélèbes aux Philippines, puis s'avance par Formose, les îles Liou-kieou, le Japon, les Kouriles japonaises et la presqu'île du Kamtchatka jusqu'aux îles Aléoutiennes oiî il se réunit à la presqu'île d'Alaska. De là lu ligne de feu descend le long de la grande arête occidentale de l'Amérique par les volcans de l'Amérique du Nord, de l'Orégon, de Californie, du Mexique, du Centre-Amérique, l'un des foyers les plus intenses de l'activité volcanique actuelle. Elle n'est interrompue que par la dépression isthmique de Panama et de Darien pour reprendre la chaîne des Cordillières Andines oîi elle s'accuse par des cratères ignivomes de 5000 à 7000 mètres (l'élévation. Interrompue de nouveau au sud du fameux Sangay (Equateur), elle reparaît dans le Pérou méridional et le Chili jusqu'à la pointe de la Terre-de- Feu.
De plus, on remarque que les terres australes, les îles Shetland et les terres de Victoria, sont également volcaniques . L'Erebus et le Terror semblent compléter le cercle de feu qu'ils relient ainsi à la Nouvelle-Zélande. Au sein du Pacifique flambent encore quelques grands volcans comme aux Sandwich, aux Marianes, aux Gallapagos, etc.
L'Océan des Indes est pauvre en volcans : son littoral n'en possède que dans les îles de Java, de Sumatra, de l'Archipel d'Andaman ; quelques-uns existent peut-être sur la côte arabique; le plus remarquable est celui du Kenia sur la côte orientale d'Afrique.
L'Atlantique compte aussi quelques bouches encore en activité ; sur l'île de Jean Mayen et l'Islande dix-sept montagnes d'éruption séparent ses eaux de celles de l'Océan polaire. Quelques cratères actifs existent aux Açores, aux Canaries, aux îles du Cap Vert. On n'en connaît aucun vers le sud, mais en se repliant vers l'ouest on tombe sur le groupe si remarquable des Antilles. On a signalé la ressemblance de ce groupe avec celui des îles de la Sonde situées exactement aux antipodes des Antilles. On connaît les volcans célèbres de la Méditerranée : Etna, Vésuve, StromboU, Volcano, Epomeo, Santorin; ceux de la Caspienne, la presqu'île d'Apchéron et le sublime cratère du Deraavend situé à 4400 mètres. On ne connaît qu'imparfaitement les bouches encore actives des Thiang-Clian ou Monts-Célestes.
On porte à 270 le nombre des volcans aujourd'hui en activité, dont plus de 190 pour l'Océan Pacifique. On remarquera qu'ils sont à peu près tous situés non loin de la mer, dans laquelle plusieurs baignent leurs bases. Quant aux milliers de volcans éteints de l'intérieur des continents, la géologie démontre que des mers s'étendaient anciennement à leurs bases (E. Reclus).
Nous n'envisagerons les phénomènes volcaniques que relulivemeut aux troubles qu'ils produisent dans les milieux habités par l'homme et aux inlluences directes ou indirectes qu'ils exercent sur la vie et la saute des populations.
En première ligne nous mentionnerons les matières des éruptions, les gaz, les liquides et les solides vomis par la houche volcanique. Les vapeurs volcaniques, composées de vapeur aqueuse dans la proportion de 99 sur JOO (Fouqué), sont rejetées parfois avec une extrême abondance (2 160 000 mètres cubes d'eau vomis par l'Etna en 1865). Quelquefois les nuages se convertissent en pluies diluviennes. C'est ce qui a permis de qualifier les volcans de « sources intermittentes » (Krug,,
L'analyse des matières vomies a révélé du chlorure de sodium qui se dépose en efflorescence à la bouche des cratères et sur les laves; des gaz chlorhydrique, sulfureux; de l'acide carbonique; de l'azote; surtout de l'hydrogène et de l'ammoniaque. C'est ce qui a fait supposer, non sans raison , que les matières gazeuses des volcans provenaient principalement de la décomposition de l'eau de mer sous des pressions et à des températures fort élevées. On pense que les eaux marines s'infiltrent lentement par d'immenses failles dans les profondeurs du sol, jusqu'à 10 et 15 kilomètres, et qu'alors elles sont forcées de se frayer \m passage de retour vers la surface de la terre, par des éruptions qui ne sont autres que les forces volcaniques. Cette théorie, aujourd'imi en crédit, est-elle plus généralement probable que celle qui regarde les volcans comme des soupapes de sûreté, des évents mis à la disposition du noyau incandescent du globe pour en empêcher les trop grandes explosions? Oui, sans doute, mais elle ne suffit point pour dissiper notre ignorance sur l'origine essentielle des éruptions volcaniques.
Les phénomènes volcaniques s'accompagnent de météores explosifs tels que: flammes, aujourd'hui mises hors de doute, éclairs, tonnerres, bombes volcaniques décrivant de splendides courbes pendant la nuit, etc. Ces vastes panaches de gaz, de vapeurs, mêlés parfois de cendres, constituent d'immenses ombelles que Phne a comparées aux cimes verdoyantes du pin parasol des côtes de la Jléditerranée.
Quelle est l'influence exercée sur le milieu atmosphérique et hydro-tcllurique par les matières éruptives? On a signalé une augmentation de chaleur quelquefois excessive, une accumulation d'électricité énorme, des troubles nuisibles de l'air et des eaux par la diffusion des matières gazeuses des volcans, l'eut-être même en est-il résulté la formation directe ou indirecte de miasmes morbicrènes qui ont donné lieu à des épidémies consécutives aux explosions volcaniques. Mais, si tous ces dommages causés à la santé et à la vie de l'homme sont réels, ils sont légers à côté des redoutables dangers dus à l'expulsion des matières liquides ou solides. Quelques exemples en donneront une idée.
On cite le mont Baker (Californie) et le volcan Unsen (Japon) comme ayant comblé de leur masse de cendres éruptives toutes les vallées voisines sur un grand espace de terrain, d'où la destruction d'une foule d'hommes. En 1815, le Timboro (Sumbava), en sautant en grande partie, lança dans les airs plus 'de 1800 milliards de mètres cubes de débris (trois fois le volume du Mont-Blanc), avec lesquels il couvrit un espace plus grand que l'Allemagne et tua plus de monde que le feu des armées en présence sur le champ de carnage de Waterloo. On vit la pierre ponce flotter sur les mers voisines avec une épaisseur de plus d'unmètre pendant quelques jours. Déjà, en 1638, à Java, avait éclaté le volcan
Timor qui fut remplacé par un lac. En 1792 la même île vit sauter en l'air celui de Papandayang, dont les débris ensevelirent plus de quarante villages sous l'eau et sous la boue. On sait que les babitants de Guatemala d'abord, située auprès des deux volcans voisins, I'h Agua » et le « Fuego », n'ont eu de ressource contre les éruptions également dangereuses de ces deux fléaux qu'un éloignement de plus de 50 kilomètres. En 1795, quelque temps après la terrible explosion de rUnsen, le Miyi-Yama (île Kiousiou) vomit de l'eau et de la boue sur les campagnes voisines assez pour noyer et asphyxier plus de 53 000 personnes d'un seul (,oiip. En 1797, l'éruption du Tunguragua (au sud de Quito), qui coïncida avec le terrible tremblement de terre de lUobamba, produisit, avec ses flots de boue et ses bouleversements du sol et des forêts, des ravages encore plus considérables.
Mais ce ne sont là que quelques échantillons de ces immenses destructions d'hommes, d'animaux et de végétaux, de ces désastres formidables de villes foudroyées, noyées sous des flots de boue, de neige, d'eau, eusevelies sous des poussières de cendres ou figées sous des ondes de laves incandescentes. Nonseulement la vie organique est brutalement éteinte par ces fléaux, mais la nature inorganique est bouleversée au point d'être rendue méconnaissable. Les monts fendus et décapités, les rivières changeant de lit ou emprisonnées sous forme de lacs, les parois des lacs crevées et produisant des inondations subites, le sol au loin profondément enseveli sous la masse des décombres, la putréfaction consécutive des matières organiques susceptible d'engendrer des maladies graves, la stérilité du sol dans l'avenir, la misère, la famine dans le présent, souvent les épidémies meurtrières, tel est le cortège de maux qu'amène avec lui le vulcanisme de nos jours.
A ces volcans proprement dits on peut encore ajouter les volcans de boue en miniature, les salses des environs du Caucase et de la Caspienne, du Mékran, etc., dont l'un des graves inconvénients est de stériliser le sol dans un large espace de leur dangereux voisinage.
Les vapeurs exhalées par les volcans iuactifs, les émanations sulfureuses, carboniques, les fumeroles, les solfatares, etc., ne sont nuisibles que par la viciation de l'atmosphère dans leur sphère d'action ou leur voisinage que l'on doit éviter dans certaines conditions, peut-être même rechercher comme moyen curatif dans d'autres circonstances. Les volcans qui donnent des vapeurs d'eau chaude, des eaux minérales, des geysers, etc., peuvent servir, au contraire, à certains usages bienfaisants. Quant aux volcans marins, par exemple, ceux de Santorin , qui surgissent dans l'enceinte de l'ancien cratère de ce massif, ils peuvent, quoique à un moindre degré, devenir une source de dangers redoutables pour les marins et les habitants des côtes voisines, par leurs irruptions, par leurs soulèvements, par l'émission de gaz et de vapeiu's trèsnuisibles.
Les tremblements de terre se placent naturellement à côté des éruptions volcaniques auxquelles ils se relient et par l'analogie des phénomènes et par la similitude des désastres qu'ils produisent dans la nature physique et organisée. Pas plus que sur la cause probable des volcans on n'est d'accord sur celle des tremblements de terre. Sans doute, ces ébranlements dépendent de m la réaction que l'intérieur d'une planète exerce contre ses couches extérieures » (de Humboldt) : mais est-ce un phénomène de contraction, d'affaissement de la croûte du globe, ou bien est-ce un soulèvement de cette écorce pour dégager la tension excessive
du noyau central? Il est possible que les deux causes agissent séparément ou conjointement. En tout cas, ces phénomènes témoignent, trop énergiqueraent parfois, de l'intense vitalité de notre planète.
Y a-t-il des contrées sujettes à ces vibrations comme des régions à volcans? En Europe, les régions volcaniques ne sont pas les seules à recevoir des succussions: celles-ci existent loin des centres volcaniques, comme dans l'Italie méridionale, les îles de Rhodes et de Chypre, les massifs de Carniole et H'Istrie, du Valais, sur les plateaux d'Espagne et les collines de l'embouchure du Tage, dans les monts d'Ecosse et dans les îles Britanniques. En Afrique, on cite les rivages du Nil et l'Algérie. En Asie, la péninsule de Katsch loin des grands volcans fait exception, car les grandes îles de l'Asie et de l'Océanie sont à la fois célèbres par leurs volcans et leurs tremblements de terre. Le littoral de la Syrie et quelques points de l'Asie Mineure ont été des plus cruellement ravagés par les secousses du sol. Mais de tous les pays connus, c'est l'Amérique du Sud avec le Centre-Amérique et l'archipel des Antilles, qui a été le siège des écroulements et des bouleversements les plus destructeurs transmis par l'histoire même incomplète.
Ce simple aperçu, surtout si l'on y joint le fait habituel des coïncidences phénoménales si fréquentes entre les éruptions volcaniques et les secousses du sol, fait aisément saisir les rapports intimes qui relient les deux ordres de phénomènes également destructeurs et perturbateurs.
La fréquence des vibrations de la terre est bien autrement grande que nous ne le croyons, s'il est vrai que divers instruments séismologiques récemment inventes ou perfectionnés ont fait voir que la planète est dans un état oscillatoire tellement constant que les intervalles d'immobilité ne dépassent jamais trente heures (d'Abbadie). Heureusement que les frisonnements de « la mère bienfaisante » ne sont pas tous dangereux pour ses enfants. Mais d'abord quel est le genre de danger que leur font courir les grands frémissements, les vrais tremblements?
Lucrèce avançait que les tremblements du globe sont occasionnés par l'écroulement d'énormes cavernes que le temps vient à bout de démolir, et il en comparait les secousses aux vibrations qu'un chariot léger produit à son passage sur les édifices voisins, ou encore aux ondulations produites dans un verre d'eau. Les tremblements de terre, dit Hnmboldt, se manifestent par des oscillations verticales, horizontales ou circulaires, qui se suivent et se répètent à de courts intervalles. C'est encore l'effet de la pierre projetée dans l'eau. L'étendue des espaces où se font sentir les ondulations est parfois très-vaste. Celles du tremblement de terre qui détruisit Lisbonne (1755) s'accusèrent sur 40 millions de kilomètres carrés, soit la douzième partie de la surface terrestre. D'autres fois, la trémulation est à peine marquée sur un très-petit espace seulement. Il va sans dire que la vitesse de propagation de la vague terrestre dépend de la composition des roches traversées, de la quantité d'air et d'eau contenues dans les couches du sol en mouvement, de la compacité ou des vides que présentent les terrains, etc. Cette vitesse peut être de 872 à 256 mètres à la seconde.
Les tremblements de terre n'ont pas été suffisamment étudiés dans leurs conséquences pathogénétiques. Vaguement on les a accusés d'avoir occasionné des endémies et même des épidémies, d'avoir changé la constitution médicale des localités. Des irruptions de fièvre jaune comme aux Antilles, de peste dans le Levant, des endémies de paludisme, etc., ont souvent succédé à ces grands
désastres. Mais il nous manque une histoire pathologique exacte des commotions souterraines qui cependant intéressent au plus haut point non-seulement la vie, mais encore la santé de l'homme. C'est une lacune à combler.
Si la croûte terrestre ne frémit qu'à de rares intervalles, elle semble encore être agitée d'imperceptibles mouvements qui y produisent lentement des ondulations, des gonflements et des dépressions. Ces inégalités séculaires du sol s'accusent par l'envahissement oii par le retrait des mers sur plusieurs points. On a noté le soulèvement de la péninsule Scandinave, du Spitzberg, de la Sibérie, de l'Ecosse et du pays de Galles , des côtes de la Tunisie, de la Sardaigne, de la Corse, de l'Italie et de la France méridionale et des terres du bassin oriental de la Bléditerranée. Par contre on admet l'affaissement du littoral de la Manche, de la Hollande, du Slesvig et de la Prusse. Les rivages du Chili, du Pérou, s'exhaussent pendant que s'abaissent ceux de la Plata et du Brésil. Sans doute, ces oscillations séculaires du niveau de la surface terrestre sont de nature à influer notablement sur les milieux oii nous vivons. Ils rentrent d'ailleurs dans le plan de cette magique ouvrière, dont les œuvres ne sont jamais si belles et si utiles que lorsqu'elles sont lentes et silencieuses.
6° Principes de géobotanique et de gkozoologie, ou lois générales de distribution DES VÉGÉTAUX ET DES ANIMAUX. Les notious de Botanique {voy. ce mot) et de Zoologie médicales sont l'objet d'articles importants distribués suivant l'ordre alphabétique dans ce Dictionnaire, soit comme sujets d'histoire naturelle proprement dite, soit comme éléments de la géographie médicale particulière des différents pays où ils trouvent leur place. D'ailleurs, nous n'avons point à tracer ici h distribution de la flore et de la faune générales de la terre. Nous rappellerons seulement les principes fondamentaux de cette distribution, par la raison qu'ils ont ou peuvent avoir des relations et des points de comparaison avec la distribution géographique de nos maladies. Nous y ajouterons un aperçu sommaire sur les plantes les plus utiles comme substances alimentaires, celles dont l'usage ou l'abstention peuvent influencer plus ou moins l'existence et la santé des populations du globe.
Dans les revues succinctes que nous avons faites des grandes sections de la géographie physique il nous est arrivé plus d'une fois d'esquisser quelques tableaux de géographie botanique, parce que ces esquisses constituaient l'un des traits originaux de la [)hysionomie des régions ou des domaines de la nature que nous voulions peindre brièvement. Ces notions éparses et incomplètes trouveront une sorte de lien et un complément dans les lignes qui vont suivre.
Â. Géobotanique. 1" Ce qui frappe en premier lieu l'observateur, c'est la différence de la flore du pôle et de l'équateur; c'est la pauvreté relative de la première et la richesse variée de la seconde. D'oui les lois d'arithmétique tracées par Humboldt : le nombre proportionnel des plantes acotylédones va en diminuant des pôles à l'équateur ; de même les monocotylédones i^ont plus nombreuses vers les pôles que vers l'équateur ; le nombre des dicotylédones va en croissant des pôles vers l'équateur; même proportion pour les espèces arborescentes.
2» L'altitude agit en quelque sorte dans le même sens que la latitude sur la distribution des planètes. C'est ce qu'exprime élégamment et correctement la comparaison de Mirbel qui assimilait, sous ce rapport, le globe terrestre à deux immenses montagnes accolées base à base et réunies par l'équateur. En France, Ch. Martins a matérialisé la démonstration de ce fait dans la description de la ilore
\Qi GEOGRAPHIE MEDICALE,
étagée du mont Yentoux, dont la base offre les plantes de la Provence, et le sommet celles du voisinage des neiges perpétuelles ou des bords de la mer en Laponie. C'est ce qui a élc brillamment exposé par un savant botaniste dans le passage suivant :
« Placé au fond d'une des profondes vallées des Alpes, le botaniste se voit entouré de végétaux qu'il a pu observer dans les plaines environnantes; de belles cultures de maïs, de froment, de seigle, d'orge, d'avoine, de vignes et de rizières, au milieu d'elles des plantes propres à la zone tempérée. Mais si, quittant la vallée, il gravit les premiers échelons de la montagne, il voit apparaître, au milieu des mêmes espèces que celles qu'on rencontre dans !a vallée, quelques autres, caractéristiques de la région alpestre qu'il vient d'atteindre, des Astrantia, des Aconits, des Potentilles, des Achillées, des Prenanthes, des Labiées. Pénétrant ensuite dans la région des forêts, il y voit des Noyers, des Châtaigniers, des Chênes, des Hêtres, des Bouleaux, qui auront complètement disparu à 1000 mètres d'élévation au-dessus du niveau de l'Océan ; les arbres verts viennent ensuite remplacer les arbres à feuilles caduques : ce sont les Pins Cembro et quelques Bouleaux rabougris qui s'arrêteront eux-mêmes vers 2000 mètres pour faire place aux Rhododendrons, ces jolis arbrisseaux aux fleurs rouges disposées en grappes, qui caractérisent si bien cette région des Alpes. Plus haut l'aspect de la végétation change entièrement; il vient d'arriver dans les hauts pâturages, dans la région alpine proprement dite. Là, plus d'arbres, plus de plantes annuelles, mais quelques petits arbrisseaux s'élevant au plus à quelques centimètres audessus du sol, des plantes vivaces formant d'immenses tapis de verdure. Le faciès particulier à chaque famille dispar;iU dans ces régions élevées, pour faire place à cette physionomie spéciale des végétaux alpins. Ces pâturages montent jusqu'à 2600 mètres et plus; on y observe des Saules nains, des Androsace, le Silène acaulis, formant de belles touffes roses; les nombreuses espèces de Saxifrages et de Gentianes, des Cérastiiim^ des Alchcmilla, le Ranuncuius glacialis. La dernière phanérogame ramassée par de Saussure dans sa célèbre ascension du JIont-Blanc, étuit le Silène acaulis à 3469 mètres. Çà et là encore quelques lichens cramponnés sur la surface nue des rochers, puis toute trace de végétation disparaît; on est arrivé à la limite des neiges éternelles » (A. Richard, Nouv. élém. de Botanique, 1852),
Cependant la neige éternelle n'est pas la limite de la cessation de la vie végétale, car nous savons que l'on voit souvent pulluler les myriades de monocellules du Protococcus nivalis qui, sans compter les autres productions cryptogamiques microscopiques, donne des teintes rouges ou variées aux champs de glace étendus sous le ciel des monts les plus sublimes. D'ailleurs, nous verrous que la justesse de la comparaison de Mirbel n'est qu'approximative et qu'elle comporte beaucoup d'exceptions.
S" Quoiqu'il soit impossible d'isoler chacun des éléments du dilficile problème de la géographie botanique, voici quelques valeurs dont l'influence est incontestable sur la vie et la distribution des végétaux.
a. L'influence du sol peut être physique ou chimique, ou encore tenant à une simple configuration topographique. On accorda, à l'origine, une action exagérée à l'influence chimique ; les critiques judicieuses de A. De Candolle ont démontré que l'influence physique prime celle de la composition chimique. En effet, ce sont la densité, la porosité, l'aptitude à l'absorption des gaz et des liquides, la cohésion, etc., qui décident souvent des qualités d'un sol propices ou nuisibles
à telle ou telle végétation. Parmi les modes de configuration plastique on topographique qui agissent sur la vie de la plante, Grisebach signale la conformation en bombement du sol, qui diminue la réception de la quantité de chaleur envoyée par le soleil, les surfaces accidentées recueillant moins de calorique solaire que les surfaces uniformes des plaines. Ainsi les formes variées du sol, les sables, les marais, les déserts, les forêts, agissent chacun à sa façon sur la dissémination des plantes. Il en est de même de l'exposition topographique des localités.
b. L'influence de la température est prépondérante sur le sort et l'expansion des espèces végétales. Nous renvoyons le lecteur à l'article Climatologie, oii ce sujet a été déjà traité. Sans doute, ajouterons-nous, la distribution de la chaleur solaire gouverne et entraîne à sa suite celle des plantes; cela est vrai d'une façon générale. Oui, sans doute, il faut une dose ou une somme de chaleur convenable à chaque espèce pour évoluer et mûrir ses graines. Mais cette loi paraît parfois en défaut, et nous en avons cité maint exemple, au cours de cet article, d'après les renseignements fournis par Grisebach. Cette valeur, quoique prépondérante, n'est donc pas la seule qui décide de la présence ou de la dissémination des végétaux, dont les conditions d'existence, encore bien plus complexes que nous ne le supposons, nous sont souvent inconnues ou mal connues. L'un des plus singuliers phénomènes, sous ce rapport, c'est la prospérité, parfois la luxuriance de la végétation au milieu des neiges perpétuelles, au sein de la glace même. H y a encore là, nonobstant les explications que l'on a données du fait, plus d'une inconnue à éclairer.
c. L'influence de l'humidité est capitale aussi sur la végétation; nous en avons rapporté mille exemples ; nous savons que c'est ordinairement la sécheresse qui fait le désert et que la vallée ou le plateau fertile et plantureux sont tributaires de l'humidité du ciel ou des cours d'eau venus de lointaines contrées.
d. Nous ne ferons que mentionner le transport et la dissémination des végétaux par l'homme, par les animaux, par les divers moyens mis en usage par la nature elle-même. La part des animaux et de l'homme sera examinée à propos du rôle et de la réaction réciproque de l'homme sur la nature et sur la géographie.
4° Il est une série de causes beaucoup plus obscures encore, parce qu'elles sont plus lointaines dans le temps, primordiales même : ces causes-là sont l'objet d'une constante dissension entre les naturalistes, et il n'est point possible actuellement d'en résoudre toutes les difficultés, tout en étant forcé d'admettre leur puissante influence sur la géographie botanique. Ces difficultés se rattachent surtout à lu station, à l'habitat et à la patrie des végétaux, au cantonnement ou au cosmopolitisme de certaines espèces végétales. Nous avons souvent parlé des formes végétales admises par Ilumboldt et Grisebach et qui sont plus ou moins spéciales à une contrée. L'ensemble de ces formes et leurs rapports avec les conditions mésologiques de la contrée constituent ce qu'on a appelé du nom synthétique de formations végétales (Grisebach). Les formations végétales dépendent de la nature du sol et de la quantité d'eau qu'il offre aux plantes. Ce sont elles qui donnent le plus souvent au pays sa physionomie caractéristique; elles constituent en dernier terme les flores naturelles de chaque contrée du globe. Quant aux formes végétales, elles caractérisent chaque plante par une organisation spéciale, laquelle s'adapte aux conditions du milieu imposées d'avance à la plante elle-même. La plante n'est, en effet, que l'expression de mouvements
divers et compliqués de la nature inorganique à laquelle elle est forcée de s'accommoder. La loi suprême qui sert de base à la permanence des flores naturelles doit être placée précisément dans les obstacles qui en ont enrayé ou complètement empêché le mélange (Grisebacb).
Mais la végétation d'un pays n'est pas seulement la conséquence de conditions vitales physiques, c'est encore un fait dans^Fhistoire du globe. Chaque espèce végétale a une patrie déterminée ; son existence actuelle est due à sa propagation et à son extension. Tout cela fait supposer la nécessité de l'existence de certains centres de création ou mieux de végétation, pour ne pas préjuger une question insoluble. C'est donc dans des localités spéciales que la nature répandit les premiers germes, mais ces localités furent innombrables et disposées sans symétrie, comme les étoiles du firmament; chaque localité eut la propriété de produire une forme organique déterminée. « Toute flore naturelle est une création particulière qui s'est développée en un ensemble de régions à la suite de centres de végétation, et qui est douée d'une existence indépendante » (Grisebach).
Dans le sens de l'espace les flores naturelles ont entre elles les mêmes rapports que dans le sens du temps les créations primitives ont entre elles en se succédant les unes aux autres. C'est ainsi que les changements dans les conditions de la vie organique produisent des variétés climatologiques que l'on a prises à tort pour des espèces. La théorie Darwinienne ne peut pas aller au delà (Grisebach). Les barrières les plus efficaces contre la dissémination des végétaux et la confusion des flores naturelles sont les mers, les déserts, les vastes plaines noyées comme celles de l'Amérique du Sud, les chaînes des montagnes. Mais le plus souvent aussi c'est le climat qui isole les fleurs naturelles. La théorie de la disparition de continents nombreux et entiers pour expliquer la coïncidence des mêmes plantes à de très-grandes distances (Forbes et les Darwinistes) est indubitablement trop hypothétique et trop fantaisiste pour qu'elle puisse être adoptée sans un contrôle sévère.
Outre l'analogie des plantes qui résulte de celle des climats proprement dits, par proximité, il existe aussi d'autres sortes d'analogies qui constituent ce que l'on appelle des formes équivalentes, c'est-à-dire des ressemblances entre plantes situées à des distances extrêmes. Exemples : les hêtres du Japon et du détroit de Magellan ; les platanes de l'Orient et du Nord-Amérique ; les Éricées du cap de Bonne-Espérance et celles du littoral occidental de l'Europe, etc. Toutes ces données font supposer l'idée que la constitution ou l'organisation d'une plante est surtout la résultante des conditions mésologiques ou du milieu physique qui ont présidé à sa naissance.
Mais d'autres données tirées de la géographie contrarient cette manière de voir trop absolue. « La nature n'a engendré que ce qui répond à sa situation géographique, et elle ne l'a engendré que là où la conservation de ses créations était assurée jusqu'à ce qu'un changement dans les conditions vitales vienne à se produire » (Grisebach). C'est de cette manière d'envisager la nature végétale et inorganique qu'est parti Humboldt en donnant la prépondérance aux organes de la végétation ou conservation des plantes sur ceux de leur reproduction, dans sa magnifique exposition de « la Physionomie des végétaux ». Cette méthode a le mérite de nous expliquer, bien mieux que la classification systématique tirée des organes de la génération, les raisons de la configuration, de la structure et dii développement des plantes , conformément aux conditions climatologiques et géographiques auxquelles elles sont obligées de s'adapter. En résumé, les for-
mes et les formations végétales du globe dépendent surtout du climat : les centres de végétation se rapportent à leur origine géologique.
En dehors de ces lois fondamentales qui régissent la dissémination des 500 000 espèces botaniques (dont 250 000 phanérogames au moins) existe la tendance de chaque espèce à se propager au maximum et à envahir le plus d'espace possible. Mais en face se dresse la loi de la « concurrence vitale ou du combat pour l'existence », qui tend à limiter l'aire des espèces. S'il n'en était pas ainsi, l'équilibre serait vite détruit, puisque la seule « Orchh maculata » avec les 186 000 qu'elle mûrit chaque année couvrirait la terre d'un tapis uniforme de verdure en quatre générations à peine, si elle ne rencontrait des espèces rivales.
L'aire géographique {area, étendue en surface sur le globe) des espèces végétales est, en général, d autant plus grande que leur durée moyenne est plus petite, du moins pour les phanérogames. Elle est encore d'autant plus grande ({ue leur taille moyenne est plus petite. Le nombre des plantes qui occupent la moitié aréale de la terre est fort limité : il ne serait que de 18 espèces. On compte 117 espèces dont l'aire occupe le tiers du globe. Les espèces à aire trèsvaste sont : Erigeron canadense, Gnaphallum luteo-albion, Douais carota, Anagalis arvensis, etc. Aucune espèce végétale n'est cosmopolite, c'est-à-dire n'est étendue à toute la surface de la terre. Les espèces à aire très-petite sont plus particulièrement les insulaires, situées dans les îles à grande distance des continents, comme Sainte-Hélène, et l'île de Kerguelen, qui ne renferme guère que quelques espèces qui lui sont propres.
L'aire fort étendue d'une espèce cryptogame, le c Lycopodium clavatum », comprend les stations suivantes : dans l'Europe méridionale les Pyrénées, les monts de Sicile, le nord de l'Espagne, les monts d'Auvergne vers 1700 mètres d'altitude, les Alpes dans leurs grandes altitudes, puis l'Europe centrale et septentrionale, la Scandinavie, l'Angleterre, l'Irlande, l'Islande et la Laponie; à l'est l'Italie, la Hongrie, la Transylvanie, la Croatie, la Russie, la Sibérie et les îles Aléoii tiennes; à l'ouest Terre-Neuve, le Canada, la Colombie, les monts Rocheux et le nord-ouest de l'Amérique ; enfin vers le sud on la retrouve aux terres Magellaniques, à Port-Famine, aux Malouines, à la terre de Kerguelen, aux îles Auckland et Campbell, etc.
D'une façon fort générale on peut conclure avec Linné {Flora laponica, 1752) : « La dynastie des Palmiers règne sur les parties les plus chaudes du globe ; les zones tropicales sont habitées par des peuplades d'arbustes et d'abrisseaux; une riche couronne de plantes entoure les plages de l'Europe méridionale; des troupes de vertes graminées occupent la Hollande et le Danemark ; de nombreuses tribus de mousses sont cantonnées dans la Suède, mais les Algues blafardes et les blancs lichens végètent seuls dans la froide Laponie, la plus reculée des terres habitables : les derniers des végétaux couvrent la dernière des terres ».
L'influence de la main de l'homme, secondée par l'action du sol et du climat, a produit des changements importants et considérables dans la flore du globe entier et de chaque contrée en particulier. Cette influence de l'homme sur la distribution des végétaux s'est opérée d'abord par la culture des plantes alimentaires, puis par celle des plantes d'une utilité plus secondaire. Parfois même la propagation s'est faite à l'insu et contre fe gré de l'homme lui-même.
Les plantes alimentaiies comprennent quelques catégories distinctes qui sont :
es céréales proprement dites, les racines, les tubercules, les graines, les fruits elles autres parties ou produits dos végétaux utilisés pour les besoins variés de la nutrition.
a. Céréales. Ce sont d'abord : le blé, le seigle, l'orge, l'avoine et le sarrasin ou blé noir, que nous allons examiner d'un rapide coup d'œil. En Europe le blé (froment, Triticum) prédomine entre les 60^ et 50' degré de latitude, ainsi que le seigle [Secale céréale), dans une zone étendue de l'Angleterre à l'Ukraine. Les terrains calcaires sont spécialement favorables au froment. Au sud du 50*" parallèle la prédominance de ce terrain augmente celle du froment. Exceptionnellement la culturedu blé peut remonter plus haut, comme aux environs de Dronllieim, par 04 doigrés, grâce à l'augmentation de la chaleur estivale. La limite nord redescend vers la Finlande, passe par la Russie et traverse l'Asie pour atteindre le Japon vers le 50* degré. En Amérique, elle traverse le sud de la Colombie anglaise et le Canada. Dans le même hémisphère septentrional, la limite inférieure passe par le nord du Mexique, par le sud du Maroc et de l'Algérie, de Tunis et de Tripoli, descend le long de l'Egypte jusrju'en Abyssinie, comprend une petite partie de l'Arabie (notamment l'Yémen), pour remonter au sud de la Syrie, par la Mésopotamie, l'Iran, le nord de l'Inde, et traverser l'Asie en suivant à peu près le 50" degré parallèle.
Dans cette vaste zone qui va se rétrécissant vers l'orient de l'Asie, il existe des greniers d'abondance dont les principaux sont : en Europe, les provinces danubiennes et le sud de la Russie (les Terres-Noires) ; dans le Nouveau-Monde, les régions des Grands-Lacs, le Canada, les prairies des Etats-Unis converties en champs de blés illimités et la Californie. Le nord de l'Afrique a aussi conserve' un peu de son antique réputation.
Dans l'hémisphère austral la zone fort restreinte du froment n'est représentée que par les extrémités des deux continents d'Afrique et d'Amérique, par l'Australie du sud, par la Tasvnanieet par la Nouvelle-Zélande. Les blés de l'Australie méridionale et de la Tasmanie sont très-abondants et de première qualité, comme ceux de la Nouvelle-Zélande. La province du Cap, le Chili, la Plata, une portion du Paraguay et l'Uruguay, donnent de bonnes récoltes. Blême les régions de Minas Geraes, du Brésil, sont [iropices à la culture du froment, tandis que celuici manque souvent dans les contrées de l'Asie Centrale et dans l'Extrême-Orient asiatique où il n'existe d'ailleurs qu'exceptionnellement. Il y a donc là des éléments inconnus, en dehors de la latitude, qui prédomine pourtant sur la production du blé par son facteur principal, la chaleur. Le terrain exerce une action souvent décisive sur la culture du blé. Ainsi, en Chine, le pays du lœss est celui du blé et le reste de cette vaste contrée est le pays du riz.
Ici, comme pour le reste delà flore, l'altitude remplace la latitude. Ainsi le blé cesse de mûrir vers II 00 mètres dans les Alpes de Suisse, à 2500 mètres dans la Sierra-Nevada d'Espagne, entre 1800 et 2400 mètres dans le Caucase, à 3500 mètres dans les Andes Chiliennes et Péruviennes. Au Brésil, par le 20" degré latitude sud, il mûrit sur une altitude de 1200 à 1500 mètres; en Abyssinie par 12 degrés latitude nord, il ne prospère que par des hauteurs de 1600 à 2500 et 5000 mètres. C'est pour la même raison qu'il donne jusqu'à 40 et 60 pour un, vers le 2I« degré sur le plateau de l'Anahuac. — Par contre, on sait que c'est l'excès de calorique qui l'empêche de donner des grains dans les régions subéquatoriales.
Le seigle et l'orge remontent vers le nord plus haut que le blé ; le premier
cepeiulaut moins que le second. En Scandinavie le seigle ne dépasse qu'un peu le GO'' degré pour redescendre un peu moins que le fionient à travers le nord de l'Europe el de l'Asie. L'orge, en Scandinavie, flotte entre le 60'' et le 70*^ degré : elle atteint une fois ce dernier degré à Allen. Sur le golfe Baltique elle mùril entre 65-C6'' degré, va jusqu'à 67 degrés près de la mer Blanche, puis oscille autour du cercle polaire jusqu'à l'Oural. De l'Obi à la Lena elle s'abaisse de 4 degrés entre 61 -62'^ degré; elle passe enfin, avec la chaîne montagneuse d'Okhotsk, dans le domaine de l'Amour, sans atteindre tout à fait la côte orientale, sur laquelle l'agriculture ne semble devenir possible que beaucoup plus bas, vers le 50° degré; suivant Middendorff, l'abaissement de la culture des céréales en Sibérie tiendrait à la congélation du sol contre laquelle ne peut suffisamment réagir la chaleur estivale. D'ailleurs l'orge de Laponie, comme aussi le blé du Canada, diton, arrive à donner, en vertu de la loi de sélection naturelle, des variétés qui mûrissent plus vite, comme celles d'Allen (Norvège), qui accomplissent leur maturation en cinquante-cinq jours. Les limites inférieures de l'orge ne dépassent guère les climats tempérés et chauds. Elle a suivi la culture du blé dans l'hémisphère sud ainsi qu'en Amérique.
Le seigle et l'avoine descendent un peu plus bas que l'orge, jusqu'aux régions péritropicales de l'Asie: ils occupent une partie de l'Europe et les régions inférieures de la Sibérie. Ces céréales sont peu cultivées dans l'hémisphère austral.
Le sarrasin ou blé noir {Fagopyrum) s'étend sur une grande parlie des terres maigres du nord de l'Europe, et en Asie il occupe à peu près la même aire que le seigle, l'orge et l'avoine. Une variété (F. tatariciim) remonte encore plus au nord et croît bien dans les solitudes de la Tatarie et de la Sibérie.
En résumé, les céréales qui se groupent autour du froment, le seigle, l'orge, l'avoine et le sarrasin, ne sont que ses succédanés, eu le remplaçant dans les terres maigres où celui-là ne saurait prospérer. On a avancé que le blé {Korn en allemand, comprenant l'ensemble des céréales sus-nommées) nourrit presque la moitié de l'espèce humaine. C'est une exagération : il n'en nourrit guère que le tiers. Cependant le froment constitue la base alimentaire de beaucoup la plus nutritive et la moins infidèle pour l'homme : son extension ne peut d'ailleurs que s'accroître, au grand avantage de l'humanité.
b. Le Ri:i {Onjza saliva), le maïs {Zea maïs) et les diverses sortes de millet, composent la nourriture fondamentale des populations de la zone tropicale, de l'Extiême-Orient asiatique et de la Malaisie. Le véritable centre de culture ou la patrie du riz est le sud et l'orient de l'Asie, l'Inde, l'Indo-Chine, la Malaisie et la Chine, ainsi que le Japon. Dans ces régions il sert de céréale commune à cmq ou six cents millions d'habitants. Il ne remonte pas haut vers le nord : il passe par le sud du Thibet, le Turkestan, el s'arrête à la frontière persane. Cependant il est encore cultivé par îlots dans les endroits humides et marécageux de l'Asie, en Arménie, en Syrie, en Asie Mineure, ainsi que dans l'Europe méditerranéenne, principalement en Italie, dans les plaines Lombardes. Sa limite occidentale est l'Espagne et le Portugal. En Afrique le riz est éparpillé au milieu des cultures de millet et de maïs, presque partout où il y a des terres inondées et que les habitants se donnent la peine de le cultiver. Dans le Baghirmi, à l'est du lac Tschad, il croît à l'état sauvage, tandis que le blé y est un objet de grand luxe. Le sud du continent en est presque totalement dépourvu. 11 existe à Madagascar.
En Amérique le riz apparaît au Canada et dans les États-Unis : il y prédo-
ilO GÉOGRAPHIE MÉDICALE.
mine clans la moitié méridionale : le riz des Carolines est devenn célèbre. Il devient extrêmement rare dans l'Amérique du Sud, sauf dans quelques points de l'empire du Brésil et du Chili. En Océanie, outre la Malaisie et les Philippines, on le retrouve aux Moluques, dans le sud de l'Australie et dans quelques îles de la Polynésie. En résumé, le riz aime particulièrement les zones chaudes, tropicales et subéquatoriales de l'hémisphère nord, principalement de l'Asie et de l'Amérique. Il n'a que quelques stations rares dans l'hémisphère austral.
Le maïs affecte une distribution encore plus considérable. Sa patrie, probablement originaire la plus étendue, est l'Amérique. Depuis les régions tempérées du Canada où sa culture remonte beaucoup plus haut qu'en Europe, il s'étend jusqu'aux dernières cultures de la Plata et du Chili. C'est la céréale américaine par excellence; en 1860, à lui seul il donnait aux Etats-Unis le double du riz et du froment. Ce fut le levier de la colonisation des vastes solitudes des prairies. Au Mexique, le maïs donne 150 pour 1 à côté du blé donnant de 30 à 40. Il réussit bien dans l'Australie et la Tasmanie à côté du froment ; il existe à Java et dans plusieuis îles de Malaisie et de l'Océanie. On trouve le maïs au sud de l'Afrique, dans la colonie du Cap, au Zambèze, à Zanzibar, sur de nombreux points de la côte occidentale depuis les possessions portugaises de Benguela et du Congo, en passant par les côtes de Guinée, jusqu'à la Sénégambie. Il est encore cultivé dans plusieurs districts de l'intérieur où il fait partie de l'alimentation des nègres. Au nord du Continent il est cultivé depuis l'Abyssinie jusque dans presque toute la Barbarie.
En Europe, le mais est l'objet d'une culture lucrative seulement dans les provinces méridionales et centrales ; ou le trouve depuis l'Espagne et la France jusqu'aux steppes de la Russie, à travers l'Allemagne et la Hongrie. Cependant il mûrit mal dans l'Allemagne du nord, tandis qu'il prospère à pareille latitude dans le Canada. On pense que dans ce dernier pays il s'est produit, comme pour d'autres céréales, des variétés climatologiques qui expliquent ces anomalies en partie du moins. En Asie, le maïs est relativement restreiut aux régions de l'Asie Antérieure, Arabie, Syrie, Asie Mineure, à quelques parties de l'Iran et du Turkeslan, ainsi que de l'Asie centrale. On ne le rencontre que rarement dans l'Orient extrême, en Chine et au Japon.
Comme cela se voit d'après le précédent exposé, si le blé est la nourriture habituelle des peuples européens et en général des races les plus avancées dans la civilisation, en un mot, de la race blanche, le riz est l'alimentation des peuples jaunes et des populations hindoues et malaises, tandis que le maïs est plutôt propre aux races et aux habitants de l'Amérique, quoiqu'il soit aussi utilisé par les peuples du Vieux-Monde, notamment sur les côtes de l'Afrique. L'aire ou le domaine de culture de ces trois Graminées alimentaires fondamentales est suffisamment accentuée : le blé a la moins étendue, le maïs la plus vaste, quoique étant bien inférieur en importance au premier ; quant au riz, il tient le premier rang pour le nombre des existences qui en dépendent, car il sustente la moitié presque de notre espèce.
Le millet est une céréale de provenance quelque peu diverse. Ce nom est appliqué classiquement au Panicum miliaceum; de plus, on comprend aussi sous les noms de millets les graines des Holcus (houlque) ou sorgho, encore appelé Andropogon sorghum, dit gros millet ou blé de Guinée, ou doura (dourrah) en arabe, depuis le centre de l'Afrique jusque dans l'Asie centrale- Le couscou ou couscousso de certaines régions de l'Afrique paraît être fourni par le
Holcus spicatus. Quoi qu'il en soit, le gros millet ou doura et les autres sortes sont répandues dans les pays de la zone chaude. A peu près inconnus en Amérique et en Europe (quelques points exceptés), ils sont cultivés dans l'Asie Antéi'ieure, l'Arabie, la Syrie, l'Iran, le Turkestan, l'Inde, la Chine même et Java, ainsi que dans quelques îles de l'Océanie.
Mais c'est l'Afrique, surtout dans sa région équatoriale, qui est la vraie patrie des millets, qui y couvrent les trois quarts du continent cultivé. On les rencontre principalement dans la Berbérie méridionale, dans la Nubie, l'Abyssinie, le Darfour, le Bournou (millet du Pennisetum lyphoideum), dans le Zambèze, en Sénégambie, aux Guinées, dans l'Afrique australe et centrale jusqu'au nord du cap de Bonne-Espérance.
Enfin on cultive encore comme plantes alimentaires parfois usitées les Graminées suivantes : le Poa ou Teff d'Abyssinie, VEleuslne tocusso du même pays, l'Eleusine coracana de l'Inde, le Phalaris canariensis ou alpiste des Canaries, graine de canaris; le Zizania aquatica, dit riz du Canada, les Sitaria germanica et italica, sétaires ou millet des oiseaux, ou korakang de l'Inde; plusieurs espèces d'HoIcus ou sorghos, V Holcus saccharatus, Halepensis, etc., la pénicillaire en épi [Penicillaria spicata) de l'Inde, etc. A côté de ces espèces plus ou moins nutritives, on peut placer les plantes saccharifères suivantes : le Saccharum officinarum ou canne à sucre ordinaire, le Zea mais avant sa maturité, le Gynerium saccharoïdes du Brésil, le Holcus ou Andropogon saccharatus, etc.
Les millets sont des graminées de qualité inférieure comme subsistances relativement aux autres céréales. 3Iais ils croissent presque naturellement et conviennent à l'indolence de la race nègre ou arabe par le côté peu exigeant de leur culture. Du reste, ils donnent un rendement de 100 à 200 pour 1 en Afrique équatoriale, ce que ne peut faire aucune autre culture. Le blé donnait jadis, dit-on, parfois la même quantité; mais, en moyenne et malgré tous les soins qu'il exige, il rend ibeaucoup moins, parfois seulement 20, 50 ou 50 pour 1. Le seigle et le sarrazin ne rendent que 15 à 20 pour 1 en Sibérie, mais le riz et le maïs rendent beaucoup plus. Le riz nécessite des irrigations pénibles, parfois onéreuses ou même devenant impossibles à réaliser, tandis que le maïs est la seule graminée vraiment alimentaire qui ne demande que de la chaleur et de l'humus. Le millet est à l'Afrique ce que le maïs est au Nouveau- Monde.
Au demeurant, l'avantage sans pareil du blé (Triticum), c'est de donner une farine susceptible de fermenter et de se convertir en pain, ce que ne peut faire aucune autre céréale au même point. C'est pourquoi cette graminée restera toujours la reine des céréales et le principal élément de nourriture chez les peuples civilisés. D'ailleurs, sa culture, quoique donnant des résultats variables, est encore celle qui expose le moins aux famines et aux disettes. II serait oiseux de vouloir rechercher la patrie première des céréales, car elle est à peu près mconnue, quoique la plupart se retrouvent à l'état inculte ou sauvage.
c. A côté de la famille nourricière par excellence du genre humain il convient de placer le groupe des Palmiers et la catégorie des Légumineuses, puis certains tubercules amylacés qui sont des sortes de succédanés des Graminées.
Le groupe des tubercules principaux, assez disparates au point de vue botanique, comprend : la pomme de terre, l'igname, la patate douce, le manioc, le taro; l'arachide ou pistache de terre est un fruit hypogée. La pomme de terre
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[Solamim tuberosvm), originaire des Andes pe'ruviennes, et cultivée depuis longtemps en Amérique, a progressé en extension, non-seulement sur ce continent où elle s'est généralisée surtout dans le nord, mais principalement en Europe. Ses limites supérieures vers le Nord sont celles des céréales les plus avancées; vers le Sud elle ne dépasse point le tropique : elle n'aime pas les sols trop chauffés. Elle n'a pas reçu non plus une grande extension vers l'Orient. Elle ne prospère guère en Afrique, même au cap de Bonne-Espérance où elle vient assez bien, mais dégénère promptement. Elle a fort bien réussi en Tasmanie et dans quelques points de l'Océanie.
L'igname (Dioscorées : Dioscorea alata, etc.), qui semble originaire de l'Inde, est actuellement répandu dans presque toute la zone intertropicale ; il est de plus robjet d'une culture fort étendue eu Chine et au Japon où il a formé des variétés ou espèces particulières l(D. sinica, japonica). Sa culture s'est peu étendue dans l'Europe, qui lui a justement préféré la pomme de terre, mais elle a gagné plusieurs localités de l'Océanie, de l'Afrique et de l'Âméritjue.
La patate douce {Batatas ou Convolvulus batatas. Convolvulacées) est un tubercule furinifère analogue au précédent ou mieux encore à la pomme de terre, quoique moins nourrissant d'un tiers que cette dernière. La patate douce est cultivée dans les pays chauds, surtout en Amérique, dans le sud de l'Europe, en quelques endroits, en Afrique, dans le sud de l'Asie et dans plusieurs îles de l'Océanie. Le manioc (Euphorbiacces : Jatropha manihot), long tubercule amylacé, originaire peut-être d'Afrique, est excessivement répandu sur tout ce continent intertropical. Il aime les terres très-chaudes et un peu humides. H est aujourd'hui généralisé à l'Amérique tropicale; il a réussi dans quelques points de l'Océanie. Il semble presque étranger à l'Asie, surtout à l'Asie orientale.
La racine de taro (Aroïdées : Arum esculentum ou Colocasia, etc.) n'acquiert une véiitable importance comme matière de subsistance que dans quelques îles de l'Océanie, comme à la Nouvelle-Calédonie, à Tahiti, etc., etc.), où elle fait la base de l'alimentation avec l'arbi'e à pain ou sans celui-ci. Elle a été transportée cependant, elle ou le tubercule d'une espèce voisine, aux Antilles et sur quelques points de l'Amérique où l'on mange également ses feuilles (chou caraïbe). Comme le manioc, le taro contient un ou plusieurs principes acres ou même toxiques que l'on enlève par divers moyens. La racine d'une Oxalidée, l'oca de la Colombie andique, sert aux mêmes usages que la pomme de terre.
Le fruit savoureux et huileux de VAracJiis hypogea (Légumineuses) est abondamment cultivé dans l'Afrique et dans quelques parties de l'Amérique tropicale. 11 sert de nourriture amylacée et donne de l'huile de bonne qualité. Dans nos climats on mange aussi, surtout dans les temps de disette, les petits bulbes des Bunium (Onibellifères) et notamment du B. bulhocaslanum ou noix de terre, sorte de petite châtaigne amylacée et aromatique. Une autre Légumineuse à fruit hypogée, le Voandzée ( Foaut/^ea subterranea), fort analogue à l'Arachide africaine, donne un bon ahment aux habitants de JLidagascar, etc.
La grande section des Légumineuses offre aux besoins alimentaires une foule de fruits ou de légumes (botaniquement parlant) qui subviennent à la nourriture de presque tous les peuples. Il suffit de citer les genres suivants : Phaseolus (haricotj, Faba (fève), Lens (lentille, Ervum lens) ou Ervum, Cicer
(pois -chiche), LatJnjnis (gesse), Dolicum (dolic cultivé en Egypte), etc., pour rappeler aux souvenirs des botanistes l'immense variété d'espèces alimentaires dont nous tirons des substances à la fois amylacées et protéiques renfermant une albumine ou gluten spécial, la légumine. Fort nutritives, ces substances n'ont qu'un inconvénient qui les rend inférieures au blé, c'est qu'elles ne sont pas aptes à la panification, cette fermentation préparatoire si utile à la facile digestion. Mais, en raison de leur valeur nutritive, les Légumineuses précédentes sont cultivées dans presque toutes les parties tempérées et chaudes de la terre ; elles ne sont exclues, en partie d'ailleurs, que des zones torrides et froides.
d. Trois grandes sortes de fruits amylacés remplissent les zones chaudes : les dattes, les cocos et autres fruits des palmiers, les amas féculents des Artocarpées et les bananes. Le Bananier qui, pour le rendement en matière amylacée et sucrée, offre la quantité massive la plus considérable de tous les végétaux connus (133 fois comme le blé, 44 fois comme la pomme de terre), ne prospère que sous les rayons presque verticaux du soleil. Cependant il s'avance par pointes assez haut vers le nord, du côté de l'Asie orientale où l'on voit ses pesants régimes se mêler aux fruits plus disséminés de nos climats, à ceux des Rosacées en Chine, par exemple. C'est dans les contrées du sud de l'Asie que jaunissent ces superbes fruits du Musa sapientum , la plus délicieuse des bananes. Les Musacées lécondes croissent dans presque toute la zone torride, en Afrique, en Amérique et dims l'Océanie. Le bananier est le riz et le froment tout à la fois de la zone torride. Partout où la chaleur moyenne de l'année excède 24 degrés centigrades le fruit du bananier est un objet de culture du plus grand intérêt pour la subsistance de l'homme. C'est, en somme, l'arbre le plus providentiellement fécond des pays chauds.
Les Palmiers fournissent le dattier {Pliœnix dactijUfera) , la céréale des oasis sahariennes, qui prospère en Egypte et au sud, dans la Mésopotamie et dans quelques districts de l'Asie subtropicale, dans l'Inde, et çàetlà dans quelques lieux des régions chaudes. Les dattes mûrissent encore sur deux ou trois points de la lisière méditerranéenne d'Europe, dans la province de Murcie et dans le sud de la Provence française. Le cocotier est beaucoup plus répandu que le dattier, et à côté du bananier c'est l'arbre qui nourrit le plus d'habitants des régions tropicales. Le Cocos mucifera est aussi une providence des populations indolentes de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique subéquatoriales. Il constitue parfois la presque unique nourriture des insulaires de quelques îlots du Pacifique. Toutes ses parties composantes d'ailleurs, depuis la racine jusqu'au bel éventail de feuilles qui le couronnent, sont utilisées par les fortunés mortels qu'il nourrit.
Les Palmiers donnent encore le sagou {Sayu seu Phœnix farinifera), le chou palmiste {Areca oleracea), le Ceroxijlon andicola du Pérou, ÏElais guinensis, le palmier à huile de palme dit beurre de galam, etc., etc. Enfin il suffit de citer les deux Artocarpées nutritives : VArtocarpus incisa des îles de l'Océanie et YArt. integrifolia de l'Inde et de l'Indo-Chine. Le second n'est guère usité que dans les famines ; le premier fournit aux insulaires océaniens un e nourriture féculente abondante, sinon substantielle.
Les Crucifères de nos climats ainsi que les Synanthérées et les Ombellifères, quelques bulbes des Liliacées, etc., nous donnent des légumes dans le sens vulgairement usité du mot : ces plantes utiles pour une alimentation complète sont l'objet d'une culture aussi avantageuse que répandue.
DIGT. EUC. 4« S. VIII. ' g
Les fruits de uos climats, principalement ceux des Rosacées, ceux des pays tropicaux, notamment ceux des Aurantiace'es, entrent pour une partie e'galement importante et dans l'agriciiltm'e et dans l'alimentation publique. Enfin le Cacaotier [Theobroma Cacao : Théohcomées-MaUacêes) du Nouveau-Monde, le café (Coffea officinalis) des bords ardents de la mer Rouge, actuellement disséminés sur plusieurs points du globe tropical, le thé [Thea sinensis : Théacées), qui occupe une si large place dans la culture de la Chine et du Japon, ainsi que le maté du Paraguay {Ilex paraguayensis), etc., complètent la liste des principaux végétaux alimentaires : ils font une catégorie à part, une sorte de section de luxe de l'alimentation.
En dernier lieu il serait injuste de ne pas saluer, en finissant cette honérique énumération, l'arbrisseau délicieux qui nous donne le raisin savoureux et le vin délectable, la vigne {Vitis viniféra), probablement originaire de l'Asie Antérieure, mais aujoud'hui cultivée avec succès en Europe et même en Amérique.
Ce n'est pas encore tout : l'homme a disséminé quantité de plantes moins nécessaires à sa subsistance, seulement utiles ou agréables, souvent sans le savoir, parfois sans pouvoir en empêcher la diffusion nuisible. Quoi qu'il en soit, voici quelques exemples de l'efficacité de la présence de l'homme sur la diffusion des végétaux. Il existe près de Montpellier, au port Juvénalsur le Lez, une petite flore qui, il y a trente à quarante ans, comptait 550 espèces exotiques {Flora juvenalis, Godron). Aujourd'hui le professeur Martin s en compte 458 espèces. A Marseille Grenier a décrit une florule exotique de 250 espèces. Ces florules ont leur origine dans le commerce des laines provenant de presque toutes les parties du monde, de l'Amérique du Sud, de l'Australie, de l'Afrique, des bords du bassin de la Méditerranée, etc. En résumé, il s'agit de la naturalisation d'environ 708 espèces de plantes exotiques de toute provenance sur deux points du sol du midi de la France.
Beaucoup d'autres plantes ont été apportées en France de l'Algérie, de l'Allemagne, pendant la dernière guerre, mais ces florules accidentelles qu'on pourrait appeler militaires et obsidionales par opposition avec les florules commerciales, seront peut-être ti'ès-éphémères et ne laisseront peut-être ainsi que quelques espèces définitivement sur notre sol. Césati à fait de curieuses recherches analogues sur les plantes introduites dans les environs de Vienne (Autriche) par les armées turques pendant les sièges de 1529 et de 1683. Récemment le même territoire viennois à subi des changements tels qu'il a perdu 76 espèces botaniques en vingt ans, pendant qu'il en gagnait seulement 20 qui lui étaient étrangères.
Par le seul fait des importations et des exportations de céréales entre le Nord- Amérique et la France les deux pays se sont enrichis de leurs plantes réciproques. Plus de 64 espèces américaines se sont naturalisées chez nous, et l'Amérique a reçu environ 172 plantes nouvelles du Continent européen. La France a vu apparaître dans ses moissons YErigeron canadense, etc., pendant que l'Amérique recevait les Capsella hursa pastoris, Medicago, Chrysanthemum albim, Senecio vulgaris, etc. Pareil échange a eu lieu entre l'Europe et l'Amérique du Sud. Celle-ci a reçu de celle-là, entre autres cadeaux désagréables, les chardons {Cardims) qui hérissent de leurs broussailles épineuses les pampas argentines. Plus de 86 espèces d'Asie, d'Afrique ou d'Amérique, se sont naturalisées dans le seul jardin botanique de Montpellier. Sur 8Ô espèces exotiques en Angleterre 10 sont d'origine américaine.
Ce ne sont là que quelques échantillons des espèces introduites par l'homme ou exportées par lui, par suite du commerce, de l'industrie, de l'agriculture, du hasard ou du caprice. Les plantes d'ornement, les fleurs recherchées ou à la mode font aujourd'hui une catégorie fort nombreuse. Quant aux arbres fruitiers, ils sont devenus depuis une haute antiquité l'objet de transplantations fort importantes. Jadis ce furent l'Asie et l'Afrique qui furent spécialement chargées de procurer à l'Europe la naturalisation de leurs meilleures espèces fructifères ou granifères. Depuis l'Europe a transmis au Nouveau-Monde et à ses colonies exotiques une foule de ses arbres fruitiers, en empruntant un peu partout les plantes susceptibles de s'acclimater chez elle, à l'Australie, au cap de Bonne-Espérance, à la Chine, au Japon, etc. Plus civilisée et vraiment dominatrice au point de vue du commerce, l'Europe s'est approprié dans ses possessions étrangères ce qu'elle n'a pu acclimater sur son propre territoire. C'est ainsi que le café, la canne à sucre et quantité de végétaux utiles, le coton, etc., ont été transportés de leur domaine naturel dans tous les pays exotiques où ils ont pu prospérer. Le quinquina des Andes a donné les meilleurs résultats dans les Neilgheirryes, au pied de l'Himalaya, dans les îles Malaises de la Hollande, à la Réunion, etc. ; le thé de la Chine va peut-être se naturaliser au fond du golfe du Bengale.
Il est inutile de faire ressortir l'extension et l'importance des transmutations qu'ont reçues de l'agriculture les céréales et les plantes alimentaires : l'esquisse géographique que nous avons tracée de l'aire actuelle des principales espèces en fournit la preuve convaincante. Rien que dans la seule Europe on cultive aujourd'hui 2500 espèces végétales utiles, dont près de 800 servant à l'alimentation de l'homme. Beaucoup servent à la nourriture des animaux domestiques ou à des usages divers. La révolution produite dans les habitats du règne végétal par la main de l'homme est telle que, sur plus de 300 000 espèces connues, 40 céréales seulement (le 7500") occupent environ la 50" partie de la surface de la terre. Nous avons vu que le froment, le riz, le maïs, l'orge, le seigle, le caféier, le cotonnier, la canne à sucre, prennent, chacun, plusieurs millions d'hectares.
Mais la prospérité et l'intégrité de ces espèces cultivées ne peuvent s'obtenir qu'au prix des plus constants sacrifices et des efforts les plus soutenus : labor improhus. Encore souvent le labeur humain est-il mal rétribué ou complètement frustré. Car les plantes, surtout les céréales, ont d'implacables ennemis qui s'abattent par millions sur ces riches proies : légions destructrices, invisibles et ténébreuses, insectes, animaux infiniment petits, microzoaires et microphytes, sans compter les catastrophes ruineuses provenant de la nature physique, surtout des agents de l'atmosphère et du sol. Il semble que la production forcée et trop abondante ou trop active obtenue par des moyens artificiels se prête plus aisément à cette déprédation par la main même de la nature qui sans doute, en combattant l'œuvre de l'homme en ce qu'elle a d'excessif, semble obéir à une loi de fatale compensation ici comme dans le reste de ses créations.
Uuoi qu'il en soit, on peut dire que l'homme a singulièrement modifié et discipliné la nature végétale pour la faire tourner à son grand profit. Mais il n'a pas fait qu'augmenter et transmuter la culture de plantes : il en a détruit et restreint plusieurs espèces. Cependant il n'a pu détruire toutes les plantes nuisibles ou vénéneuses qui pullulent avec une désolante fécondité sur plusieurs points de la terre. Mais de ces poisons végétaux l'homme a souvent su tirer
parti : après en avoir analysé les sucs puissants, il en a tiré des substances dont la dangereuse énergie, réglée et atténuée, lui fournit les agents salutaires et médicamenteux d'une valeur égale à cette énergie même.
B. Géozoologie. Presque autant que sur les plantes le milieu agit sur les animaux quant à leur existence et surtout pour les distributions. Les influences mésologiques sont principalement représentées par le degré d'élévation vers les pôles ou la latitude, par l'altitude, le relief des montagnes, des continents et (iu fond des mers, par la chaleur, la lumière, l'humidité, la sécheresse de l'atmosphère, l'abondance ou la rareté des végétaux et leurs circonstances variées qui agissent sur les qualités essentielles de l'animal, sur sa configuration somatique, sur l'énergie de son existence, sur sa proportion et sa puissance de dissémination.
La géozoologie cependant diffère sur plusieurs points de la géobotanique, quoique ses méthodes soient semblables. La grandeur et la physionomie des plantes, leur nombre, leur masse, donnent un cachet caractéristique à une contrée, tandis que celle-ci reçoit une empreinte bien plus faible de la part des animaux. L'immobilité plastique des végétaux est faite pour nous attirer et nous faire atteindre le but de nos recherches : par leur fugace et gênante mobilité les animaux échappent facilement à notre observation, parfois même, par leur exiguïté, à notre œil impuissant. Même les géants du règne animal s'évanouissent à côté de la masse imposante et solennelle des forêts. Les animaux forment une chaîne indéfinie où prédominent les formes petites et réduites : sur 8000 espèces d'oiseaux, par exemple, plus de 5000 sont les passereaux à taille exiguë. Les insectes, dont les espèces conimes dépassent 150 000, figurent aussi parmi les plus petits animaux. Un millimètre cube du fond de l'Océan rapporté par la sonde de Brooke contient des milliers de foraminifères et d'infusoires. Et ces filigranes plus fines que les plus minces aiguilles ne nous semblent que du sable et de la boue invisibles. C'est seulement là où manquent les forêts et où les plaines illimitées se couvrent de gazon et de légumineuses qu'apparaissent et bondissent les immenses troupeaux de ruminants et de phachydermes qui donnent à la région une imposante physionomie.
L'étude des modes et des causes de la dissémination est encore rendue plus difficile par le perfectionnement de la structure et du développement des animaux, par leur complexité relativement aux mêmes pi'opriétés des végétaux. D'abord les classifications systématiques, la confusion des races, des variétés et des espèces, dans laquelle on est souvent tombé, grâce à l'élasticité de ce qu'on appelle « propriétés essentielles des animaux » , puis les limites indécises entre les deux règnes, ont créé une première difficulté. D'un autre côté, la compréhension de l'espèce animale devient difficile par la mobilité et la variation des qualités des animaux, par les changements dus à la couleur, à l'âge, au sexe, à la forme, à la croissance, aux saisons d'été et d'hiver, aux retards dans l'évolution, à la parure de luxe de la période nuptiale, etc. Joignez à cela les états ou phases successives de larve, le dimorphisme, le polymorphisme, les métamorphoses delà génération, les alternances, les monstruosités relatives au climat, les variélés relatives au milieu, etc., et vous aurez l'idée des difficultés accumulées sur ce point de l'étude de la géozoologie.
En tête des influences agissant sur la dissémination des animaux se place la chaleur. Premier stimulus delà vie, compagnon de tout procès chimique et organique, pi'oducteur des sources thermales, le calorique du soleil est l'agent qni
dirige la diffusion des animaux. Nous n'avons pas, comme pour les plantes (nous savons que la loi souffre beaucoup d'exceptions), une sorte d'échelle thermique : cependant chaque espèce a besoin d'une certaine somme de chaleur pour vivre, prospérer et se reproduire. La chaleur demandée est celle qui est nécessaire au développement de l'animal en dehors de l'œuf, celle du sol pour les animaux hibernants qui s'y enfouissent. Bert a tenté une distribution des mammifères en huit zones coïncidentes, en grande partie du moins, avec les principales zones thermiques du globe. Forbes déjà avait divisé les animaux marins en trois régions ou provinces appelées homœozoïques. Ces régions répondent à peu près, 1° aux zones isothermiques équatoriales, fertiles surtout en mollusques ; 2" aux régions tempérées ; 5" aux régions glaciales ou polaires où vivent surtout les grands Cétacés et les Mollusques avec la foule des animaux réfugiés dans les profondeurs des mers. En général les gros animaux marins (les Mammifères pisciformes exceptés) diminuent de l'équateur aux pôles.
Mais les animaux, même les plus élevés de l'échelle, se plient difficilement à une pareille systématisation. Parfois d'ailleurs ils s'en affranchissent, cédant à d'autres incitations plus urgentes, telles que celle de la nourriture, et on voit des régions froides, même glaciales, habitées par des animaux qui d'ordinaire et pris en masse vivent dans les climats torrides. Exemples : le lion du Sou dan et du cœur de l'Afrique habite l'Atlas oiî il subit les rigueurs de l'hiver et de la neige; même sort encore plus dur pour celui qui hante les monts Taurus dans l'Asie Mineure : on trouve le tigre du Bengale et de l' Indo-Chine très-haut dans le nord de la Chine, dans la Mantchourie et jusque sur les rives de l'Amour.
D'un auti'e côté, la différence de calorique peut être très-grande suivant les espèces du règne animal. On sait que des animalcules microscopiques, des Podures, vivent sur la neige, dans les fissures des glaciers, tandis que d'autres espèces prospèrent dans les eaux thermales à plus de 50 degrés centigrades. L'Hydrobius orbicularis (scarabée) vit dans les eaux de Hammam-Meskoutine par 55 degrés de température. Le cachalot et le lamentin nagent dans les eaux tièdes de l'équateur, tandis que les Ilots du Gulf-Stream sont des barrières de flamme pour la baleine polaire. Il est prouvé que les Bactéries supportent facilement des températures de plus de 120 degrés, sans perdre les aptitudes à la révivification. 11 y a lieu de tenir compte aussi des lignes Isochimènes en géozoologie : cependant beaucoup d'animaux peuvent s'y soustraire, les uns par hibernation au sein de la terre, les autres par l'émigration. Enfin à la chaleur et à son action sur les eaux de la mer nous devons l'humidité atmosphérique, les précipitations pluvieuses et l'eau tellurique, trois facteurs également importants relativement à l'habitat des animaux.
Les courants atmosphériques, issus de la même source du calorique solaire, exercent une puissante action non-seulement sur l'existence, mais encore sur la dissémination et le transport de certains animaux. Nous avons longuement parlé des pluies d'animalcules microscopiques qui sont le résultat de ces mouvements aspiratifs et transvecteurs de l'atmosphère {voy. Poussières atmosphériques). On sait que les poussières d'êtres microscopiques qui tombent au cap Vert, par exemple, et même sur diverses parties de l'Europe, sont originaires des llanos de l'Orénoque et des bouches du Maranon, L'influence des courants de la mer agit dans le même sens. Les côtes baignées par des flots tièdes, qui y entretiennent une température constante, attirent et fixent sur le littoral un c^rand
nombre fFanimaux. On a signalé depuis longtemps la différence des animaux qui habitent les côtés occidentales et orientales de l'Amérique du Sud, comme tenant à des différences de température. Ainsi les Coralliens font défaut à la côte ouest où le courant dit de Humboldt n'a que 11 degrés vers le 50^ degré parallèle sud, et atteint à peine 17 degrés Ivéaumur à Peita. Du côté de l'est de l'Amérique, au contraire, dans l'Atlantique, les coraux remontent jusqu'aux Bermudes, et ils atteignent le détroit de Bab-el-Mandeb, dans la mer-Rouge, par 30 degrés latitude nord, grâce aux courants du Gulf-Stream et aux eaux tièdes de l'Océan des Indes. D'un autre côté les œufs de plusieurs Salmonidés se développent dans l'eau à peine supérieure au point de congélation, tandis que les embryons des oiseaux ont besoin de 28 à 32 degrés Réaumur. Si les œufs des animaux séjournent dans un milieu inférieur à leur température normale, ils ne se développent pas, mais ils peuvent se conserver ainsi pendant longtemps, grâce à leur résistance contre le froid, par une sorte d'hibernation.
Toutes choses égales d'ailleurs, le nombre des animaux qui recherchent la chaleur est, prépondérant : de là la prédominance corrélative des animaux entre les tropiques où règne la chaleur massive et où aussi le climat se caractérise par le minimum d'écart entre les températures extrêmes. Contre l'abaissement de la température les animaux réagissent de façon diverse : d'abord par leur chaleur propre (cnlor innatns), c'est-à-dire par la chaleur dégagée de la respiration et des procès biochimiques intimes de la vie et par les mouvements musculaires. La merveilleuse activité du froid développe l'énergie des fonctions de la peau qui, chez certains mammifères et oiseaux, se couvre d'un vêtement d'hiver plus riche que dans les autres saisons. D'autres animaux se pressent les uns contre les autres pour économiser leur chaleur réciproque ; d'antres émigrent dans les localités protégées contre le froid; un nombre considérable s'enfouit dans le sol pour y subir l'hibernation. Cette sorte de léthargie physiologique se rencontre parmi les animaux à sang chaud, comme aussi parmi les reptiles, les poissons, les insectes, les limaçons de terre, etc. Il semble que les fluides albumineux se conservent mieux dans cette sorte d'immobilité hivernale. D'un autre côté, quand l'albumine organique est complètement desséchée, elle résiste à une haute chaleur sans subir d'altérations : exemple, les animaux ressuscitants.
Un phénomène analogue à l'hibernation, quoique cependant inverse, est le sommeil d'été par suite d'une chalelu- élevée constante, sorte d'estivation, et cela en dehors de la dessiccation. On l'observe d'abord dans nos climats chez les Rotateurs et les Tardigrades des égouts, chez une foule d'infusoires qui s'enveloppent d'une coque et chez quelques poissons. Entre les tropiques le même phénomène se remarque chez les mollusques, les grands serpents, les crocodiles, les tortues, etc. Enfin un dernier mode d'éluder l'action du froid ou du chaud c'est l'abandon des lieux habituels : le secret des migrations gît dans la recherche de la température et de l'alimentation.
En résumé, l'on doit conclure à la diminution de la richesse du rè»ne animal corrélative de la diminution de la chaleur, soit en latitude, soit en altitude. La même loi régit la distribution des animaux au sein des mers, dans le vaste domaine des eaux oiî la chaleur est dispensée avec plus d'égalité que sur terre. C'est pourquoi près des pôles la vie marine est beaucoup plus animée que la vie rterrestre; plus chaude que les couches inférieures la superficie des mers est plu jclie en vies animales dont la proportion diminue avec la profondeur, nons
toutefois par suite de l'abaissement unique de la chaleur, mais encore par manque de lumière et par augmentation excessive de la pression.
L'action de la lumière sur la géozoologie se déduit de ce fait que tous les animaux ont besoin de lumière, sauf les embryons et les lai'ves. Suivant l'urgence de ce besoin on a divisé les animaux en animaux de jour, de crépuscule, de nuit, de cavernes, etc. Les premiers sont sans conteste les plus nombreux, tandis que les animaux des cavernes, des sources souterraines, du fond des mers, des entrailles de la terre, sont en proportion beaucoup plus restreinte. Parmi les derniers, quelques-uns n'ont pas d'appureil de la vision : tous ont une couleur sale et mate : des recherches récentes nous ont appris que les espèces de la faune des grottes du Keutuckyet de la Carniolesont photopliobes. Chose curieuse, toutes les espèces connues des grottes du Portugal ont des yeux bien marqués. Cela tiendrait-il à la date récente de ces cavernes? Si l'on veut avoir une idée de l'importance de la faune du monde des ténèbres, il faut savoir que les grottes du Kentucky renferment au moins 14 espèces, et celles de la Ganiiole au moins 23. La faune des ombres compte plus de représentants que la flore.
Parmi les couleurs brillantes des animaux développées pai' l'éclat lumineux des tropiques dominent le rouge, le gns, le bleu, le doré, Yorange; puis vient le contraste des couleurs complémentaires. Dans le nord, les couleurs des animaux sont mates et peuvent atteindre même L blancheur des neiges en hiver. En somme, comme on l'a dit, le soleil se peint dans la faune d'une contrée. Au fond de la mer la variété des couleurs répond à la dispersion et à la réfraction des rayons lumineux. A la surface prédominent le violet et le bleu, la couleur des algues : les rayons rouges pénètrent le plus prolondément, mais le rouge est moins énergique, comme excitant de la vie, de même que comme excitant de certains procédés chimiques. Par exception et dans une eau parfaitement limpide les rayons rouges, à en juger par les animaux colorés en rouge, descendent à une profondeur de 1000 pieds dans la mer. Mais ordinairement les animaux qui vivent à ces profondeurs sont plus ou moins blanchâtres. Cependant les explorateurs du Challenger ont retiré des profonds abîmes de l'Océan bon nombre d'animaux, de caractère élevé, ayant des couleurs au moins aussi vives que celles de leurs congénères des eaux du littoral. Us ont des yeux complètement développés. D'ailleurs ils ne vivent pas, même à des milliers de mètres de protondeur, dans des ténèbres complètes. Il y existe des poissons dont les glandes émettent une lumière phorphorescente : « lustres errants dans des régions o\x jamais ne pénètrent les rayons solaires. »
Nous n'avons pas à insister à cette place sur la différence du mécanisme respiratoire pour les animaux qui vivent dans les eaux respectivement à ceux qui vivent dans les airs : les Hydrobies et les Aérobies. Nous ferons seulement remarquer que l'eau des mers est plus riche en oxygène que l'eau douce et même que l'air atmosphérique, puisqu'elle contient jusqu'à 52 et 33 pour 100 d'oxygène en volume. La diminution dépression de l'air est pour quelques animaux supérieurs une cause d'obstacle à la dissémination dans le sens vertical ; mais la diminution de la chaleur et celle des végétaux qui se fait sentir encore plus tôt sont le premier obstacle.
Le climat, cette expression générale et combinée des agents météoriques et des ageuts impondérables, est loin d'être sans influence sur la dissémination du règne animal. Ici, comme pour les végétaux, l'on peut distinguer parmi les animaux des deux hémis^Dhères nord et sud, oriental et occidental, des formes
non pas semblables, mais équivalentes^ dans lesquelles se reflètent les climats. Mais il faudrait se garder de généraliser cette règle, car les mêmes isothermes, par exemple, ne nous donnent pas toujours la répétition rhythmique des mêmes formes ou des formes équivalentes : au contraire, nous voyons des variétés nombreuses de formes animales faire contraste avec celles des isothermes d'une autre région. Ainsi dans le nord, dans la zone glaciale on voit se correspondre les formes du monde animal, puis on les voit ensuite diverger dans le reste des trois parties du monde. La diversité s'accuse déjà dans la région tempérée et dans l'équinoxiale pour atteindre son maximum de différence sous les latitudes australes.
Le second groupe des facteurs de la géozoologie comprend les éléments de l'alimentation ou nourriture des animaux. En première ligne se présente l'eau, indispensable à toute vie comme à la composition de tout organisme vivant. Les déserts, les régions dépourvues d'eau, sont en même temps vides d'animaux, surtout s'ils manquent en même temps totalement de plantes. Au contraire en est-il des contrées sèches, mais riches en plantes qui, comme les Cactus, les Grassulacées, les Euphorbiacées, recueillent l'humidité de l'air et emmagasinent l'eau du sol, dans leurs sucs parenchymateux ou dans leurs racines, bulbes, tubercules, etc., et deviennent ainsi des fontaines permanentes d'eau de végétation remplaçant avec avantage l'eau de source tellurique. Telles sont les llanos oii les Cactées font vivre les animaux pendant la saison aride; tel est le cap de Bonne-Espérance où les porcs-épics, les antilopes et autres animaux se maintiennent par les racines, les bulbes et les tubercules aqueux qui foisonnent dans le sol. Par contre l'habitat des buffles, des rhinocéros, des gazelles, des girafes et des zèbres est un indice certain de l'existence de sources d'eau à la distance de quelques milles.
L'utilité pour le règne animal de la présence des sels en solution dans l'eau, notamment du chlorure de sodium, est évidente. Même la nature du mélange aqueux est également fort importante pour les animaux inférieurs. Les liquides à réaction acide conviennent aux germes végétaux : ceux dont la réaction est alcaline aux animaux, et les liquides neutres aux organismes qui sont sur la limite des deux règnes. Les Polypes veulent des sels de chaux, les Échinodermes et les Mollusques puisent aussi dans la mer les sels dont ils ont besoin. Les eaux de celle-ci contiennent enfln en solution une masse de matières organiques provenant de la destruction des animaux et qui deviennent des éléments de nourriture pour les animalcules microscopiques tels que les Infusoires.
L'alimentation, solide comme la précédente, rend le règne animal tout entier esclave du ventre. Elle se compose d'éléments tirés du règne végétal et du règne animal ; mais ceux-ci font toujours supposer ceux-là, en sorte que c'est le règne végétal qui est l'aliment définitif des animaux. C'est ce qui, à un autre point de vue, a fait justement dire que, dans l'échelle des êtres, ce sont les supérieurs qui dépendent des inférieurs.
Grande est la vaiiété de l'aliment solide pour l'animal, en qualité, en quantité, suivant chaque étape de la vie, suivant les espèces, les localités, etc. Les plus massives doses sont demandées par les animaux qui vivent de gazon et de feuilles, graminivores et foliivores, par ceux qui sont jeunes et traversent la période de croissance. Ceux qui se nourrissent de substances animales ont besoin de peu, relativement à la masse, et ils peuvent jeûner longtemps. Il n'y a pas de plantes
ni de parties de plantes qui ne puissent servir à l'alimentation animale, fussentelles sèches, rudes, coriaces, même toxiques; exemple : l'insecte de la galle du chêne et la noix de galle. Quand les plantes se décomposent, leurs détritus morbides servent de pâture aux animaux saprophytophages. Dans les régions tempérées, mais surtout dans les zones torrides, la masse résultant de la décomposition des végétaux est énorme; dans les zones glaciales, elle se réduit à fort peu de chose et elle y est remplacée par des marais tourbeux, faule de chaleur décomposante. La saprophagie est encore en corrélation avec l'un des plus grands phénomènes naturels, avec la fermentation et la putréfaction qui ont pour conséquence, sinon toujours pour principe, la formation et la multiplication prodigieuse d'organismes microscopiques.
Parmi les phytophages, on distingue encore les polypliages et les monophages. Ceux-ci ne se nourrissent que d'une plante ou d'une seule famille» parfois d'une partie spéciale de ces plantes. De là découle ce fait que plusieurs animaux trouvent leur nourriture diverse sur une même plante et que du feuillage mélangé nourrit plus d'animaux que du feuillage simple. La larve se nourrit souvent de feuilles autres que l'insecte lui-même. Il existe enfin entre les animaux et leurs aliments végétaux un rapport qui s'exprime par l'analogie qui existe entre les animaux des contrées fort distantes et les plantes analogues ou équivalentes dont ils se nourrissent. L'ensemble de la flore et les phases de la végétation influent largement sur la dissémination des animaux. Le nombre des plantes d'été, des plantes pérennes, la chute périodique des feuilles, la quantité d'arbres toujours verts, la limite des arbres et de la végétation, l'uniformité ou la variété du feuillage, l'apparition nouvelle ou la diminution des autres plantes, la quantité de fleurs volumineuses, la masse des fruits, leur nature huileuse on amylacée, sont autant de causes ou de conditions les plus importantes pour l'existence du monde animal dont ainsi la diversité et la prospérité coïncident et sont liées avec celle du règne végétal.
Parmi les phytophages se placent les insectes qui entraînent à leur suite les oiseaux insectivores; puis les Mammifères après lesquels courent les carnassiers. La dépopulation des forêts et les progrès de la culture ont amené de grands changements dans la distribution du règne animal. Le chêne à lui seul nourrit plus de 184 espèces animales, plus que l'Europe ne nourrit de Mammifères. En résumé, on peut dire que les périodes et les zones d'apparition des animaux sont isochrones et isotopiques avec les manifestations cycliques de la vie végétale. Ainsi l'apparition du feuillage, de la floraison, de la fructification, amène sans cesse de nou\ elles formes d'animaux sur la scène si éminemment mobile de la vie ; les animaux disparaissent presque aussitôt après la cessation de leur source d'alimentation, qui par l'émigration, qui par le retour au sommeil hibernal, la plupart par la mort. Quand toutefois, principalement dans les régions polaires et les zones élevées des Alpes, la nourriture demeure plus abondante et plus variée que la nourriture exclusivement végétale, les animaux survivent.
Outre cette dépendance qui relie les animaux au règne végétal envisagé comme source d'alimentation, il faut encore considérer les végétaux comme servant d'abri, de protection et d'habitat au règne animal. Sous ce rapport on distingue des animaux des forêts, des steppes, du sol, des arbres, des animaux grimpeurs, à griffes, à queue prenante, etc. De même dans le domaine marin les zostères
sous-marines et les grandioses forêts de fucus sont à la fois le rendez-vous et le cliamp de bataille d'une foule d'animaux aquatiques, de Bryozoaires et d'Ascidies qui s'y établissent.
La diversité d'alimentation correspond à la diversité corrélative de structure et de fonctionnalité chez les animaux. En premier lieu viennent les Parasites qui vivent sur les autres animaux ou dedans : Épizoaires et Entozoaires, puis les demi-parasites ou pseudo-parasites qui, au fond des mers, vivent aux dépens des autres sans demeurer dessus : les Pagures, Pontoniens, Gonchodytes, etc. ; on les nomme encore des Commensaux. Il en est de même de certains parasites des oiseaux. Il y a encore des animaux dépourvus d'organes de locomotion , qui s'attachent aux autres pour jouir de la locomobilité d'emprunt. On connaît maintenant plus de 8000 espèces de parasites, plus du centième des animaux connus, dont 5000 Ichneuraonidés et 2000 Vers.
Les animaux venimeux sont également fort nombreux; leur nombre augmente avec la chaleur terrestre comme aussi l'intensité et l'énergie de leurs venins. L'alimentation des grands Zoopliages exige un grand déploiement de travail de la nature et le concours de puissants moyens d'activité vitale. Ils consomment et détruisent en un instant l'œuvre de plusieurs années. Les Parasites habituellement ne détruisent pas : le parasitisme est conservateur, par principe, de l'animal qui le nourrit: c'est un instinct providentiel. Le zoophage, lui, anéantit immédiatement l'animal qui doit lui servir de nourriture. Aussi a-t-on justement considéré le zoophage comme le grand policier judiciaire et sanitaire de la vaste maison de la nature. A côté des zoophages il y a les mangeurs d'immondices, les Coprophages, les Saprophages et les Nécrophages ou mangeurs d'animaux morts. La flore marine "étant beaucoup moins riche que celle des continents, il y a beaucoup moins de phytophages marins; ici presque toutes les catégories vivent d'aliments animaux. Même les Gastéropodes marins carnivores sont aux autres comme 2,5 est à 1. Les formes des zoophages sont disséminées plus largement que celles des phytophages, parce que les premiers sont plus indépendants au point de vue de leur nourriture, qui est plus répandue. D'ailleurs c'est avec le nombre des autres animaux que l'on voit augmenter parallèlement celui des Carnivores.
Une source puissante d'influence sur la dissémination des animaux est l'espace ou l'aire dans laquelle ils se meuvent. De bonne heure, accordant une importance efficace à la grandeur du domaine, on crut que les grandes formes animales se rencontraient sur les grands continents et dans les grandes mers. La plasticité et la configuration du sol est d'une incontestable influence. La richesse d'articulation des continents en formes d'îles et de presqu'îles, le développement des côtes, l'étendue et le degré de rapidité dans la pente des monts, leur réunion en massifs ou chaînes, en terrasses ou plateaux monlueux, la position prochaine ou la disjonction par les mers, la hauteur ou la profondeur des plaines, leur isolement ou leur communication facile, la largeur et la profondeur des vallées, la direction et la proportion des systèmes des cours d'eau et leurs accidents, tous ces facteurs créent pour les animaux des conditions variées d'apparition, de séjour ou de migration.
L'élévation du sol, à cause de l'abaissement de la chaleur et du manque d'aliments, ainsi que la limite des neiges et des glaces perpétuelles, sont des obstacles à la dissémination animale. Les grandes lignes des montagnes, même celles qui sont dirigées dans le sens des méridiens, constituent des bornes in-
franchissables pour les Gastéropodes et les Reptiles : plus élevées, elles servent de barrières même pour les Articulés, les Mammifères et jusque pour les Oiseaux chanteurs, aux mouvements pourtant si faciles.
Les conditions d'agrégation physique du sol entrent aussi en ligne de compte, pour les animaux hypogées, pour ceux qui ont leur repaire sous roche comme pour ceux qui cachent leur nourriture sous terre. Même les propriétés chimiques et géologiques des terrains ne sont pas indifférentes ici : ainsi de petits groupes d'animaux vivent seulement dans le sable, d'autres dans le calcaire. Les coquilles des Mollusques dominent sur le dernier ainsi que sur le gneiss, le granit et les terrains ardoisiers. Les terres salées des côtes de la mer, les salines du littoral, closes par des digues, portent une faune d'insectes exiguë, mais analogue dans tous les lieux du globe.
La mer a son genre d'action sur la répartition des animaux. L'orographie des bassins océaniques, trop peu connue du reste, sauf sur les côtes, est ua élément prépondérant. On sait parfaitement aujourd'hui que l'Océan dans ses profondeurs n'est pas un désert d'eau privé d'animaux. On distingue plus de 30000 espèces marines, c'est-à-dire environ 12 pour 100 de ce que nous connaissons. La sonde du plateau télégraphique de l'Atlantique a rapporté une anguillule {Ophiocœna granulata) de 1260 brasses de profondeur, et des Globigérines vivantes à 3000 pieds ; dans l'Océan Glacial austral, sous le 70^ degré, à 1620 pieds, le fond de la mer est riche en Bryozoaires et autres Brachiopodes. Grâce à un système de vaisseaux ouverts au dehors, les Mollusques et les Echinodermes peuvent supporter de grandes pressions au fond des mers. Les sondages plus récents ont rapporté des animalcules vivant à des profondeurs de plus de 4 à 5000 mètres.
Les grosses espèces marines vivent toujours à des niveaux plus superficiels près des côtes. Enfin moins nombreux que ceux du littoral, mais plus que ceux des bas-fonds de l'Océan, apparaissent les habitants de la haute mer, munis d'armes de toute espèce, de nageoires, d'avirons, aux formes bien prononcées et nettement délimitées. D'après la nature du fond des mers on distingue des animaux marins de roc, de sable, de boue ou de vase. Les Mollusques accusent sur la formation de leurs coquilles cette action diverse du fond des mers : quelques espèces seulement peuvent vivre sur tout terrain. Sur le roc les coquilles sont âpres, sur le sable elles sont lisses, éclatantes, très-dures ; sur le calcaire, la vase et la boue, elles sont souvent sombres. Les animaux de fond se divisent, d'après leurs organes de locomotion, en rampants, en ceux qui fouillent le sable et la vase, qui perforent le roc ou le bois, en animaux sous forme d'araignées qui se consolident au moyen de byssus, et enfin en animaux d'ordre plus élevé.
Les animaux du littoral des mers sont représentés par une plus grande variété sur les côtes à grand développement, riches en rivages rocheux, en petites baies fort nombreuses, tranquilles et couvertes de végétation. On trouve moins de variétés d'espèces marines sur les côtes limitées, brèves et sablonneuses : ou ne voit que fort peu d'espèces sur les côtes fermes des îles très-isolées et surtout très-éloignées de toute terre. Le plus petit nombre des animaux marins supporte bien l'eau dulcifiée et s'y développe même mieux ; mais la majeure partie aime l'eau saumâtre. Quelques'espèces sortent même de l'eau de mer périodiquement, à l'époque de la ponte du frai. L'accroissement de la salure de l'eau influe sur la vie animale : peu d'animaux peuvent supporter une salure de 5 pour 100,
comme dans les salines, les lacs de Natron et la mer Morte. Les calcaires marins sont chargés de fournir la matière des coquilles des moules, des huîtres, des Gastéropodes, des Mollusques, etc. Il y a longtemps que l'on a nolé l'influence sous ce rapport défavorable de toutes les côtes et îles de la mer Egée dont les terrains, riches en serpentine, sont pauvres en Mollusques ; il en est de même de la Caspienne, qui est remplie de sulfates et de terres talqueuses. Il n'y a pas jusqu'au choc des flots qui n'ait son importance : c'est dans les violentes agitations que se font les coquilles dures, résistantes, ces retraites vraiment inattaquables. Dans les mers de riches bancs sont formés par des espèces semblables qui y sont limitées dans des aires déterminées. Elles cessent de prospérer ou elles meurent, si la multiplication d'un trop grand nombre d'individus vient à changer la nature et les propriétés du terrain.
Aucun animal n'est cosmopolite. C'est dans la mer que l'expansion des espèces est la phis étendue. La règle qui régit la dissémination des animaux est leur expansion dans des espaces limités appelés aires, cercles, cantons, districts d'expansion. Les localités oii dominent le développement prononcé et la multitude des individus sont des centres de création. Ces centres ont été diversement localisés et appréciés par les zoologistes. Pour Buffon c'était du pôle nord que les animaux avaient rayonné vers le Sud. Pour Linné c'était des contrées chaudes et des îles montagneuses qu'étaient partis les animaux pour aller peupler le globe. Pour Lamarck et Darwin il a existé primitivement un point central, un milieu, qui a été le centre de création d'une espèce unique, laquelle, par suite de ses métamorphoses, s'est étendue et, d'espace en espace, a fini par envahir tout le globe. Et c'est ainsi que celui-ci s'est trouvé peuplé d'animaux aujourd'hui divers et multiples, quoique descendant tous d'une souche unique.
Comme pour les plantes, quand il y a concordance entre les latitudes et les altitudes dans des conditions favorables à la vie, nous trouvons alors des formes animales équivalentes d'après le climat. Ainsi trouvons-nous des formes identiques ou analogues dans les zones polaires et dans celle des Hautes-Alpes, dans les faunes des basses plaines tempérées et dans celles des contre-forts des terres chaudes, dans les créations animales des grandes profondeurs des mers tropicales et celles des plages du Nord. La quote-part des formes boréales augmente avec l'altitude, quoique le nombre total des espèces diminue. L'altitude en direction verticale influe aussi sur le développement de l'organisation des animaux. Ceux des terres basses et de la superficie des mers ont un développement graduellement plus complet et plus élevé que ceux des montagnes et du fond de la mer ; les conditions de vie des premiers sont ordinairement plus énergiques et plus nombreuses que celle des seconds.
Les grands contrastes dans les conditions de l'existence sont peu favorables à la dissémination des animaux. Aussi nous ne trouvons qu'un très-petit nombre d'espèces qui prennent une grande extension en latitude et en altitude, dans le sens horizontal et dans le sens vertical. Cependant quelques espèces vont jusqu aux pôles et se glissent dans ces petits espaces libres de neige des mers polaires. Le développement de ces animaux est si lent que les métamorphoses des insectes niveaux ou nivicoles demandent pour s'effectuer plus d'années que n'ont besoin de mois ceux des terres basses. Les animaux qui habitent le littoral des zones tempérées sont susceptibles d'une large dissémination, autant que le permettent les viscissitudes de la température diurne et annuelle.
Les espèces qui ont une grande puissance de dissémination à travers les zones verticales affectent les mêmes facultés dans le sens horizontal : il y a plus, c'est que ces mêmes espèces sont celles qui ont joui d'une grande expansion dans le temps, c'est-à-dire géologiquement, à travers les périodes successives de la terre. Les animaux les plus répandus au loin sont également les plus nombreux en individus : plus leurs espèces sont variées, plus ils ont de chance de permanence. Par contre les animaux répartis parcimonieusement sur de petites aires sont peu nombreux; ce sont les habitants des îles ou des grandes profondeurs de l'Océan. Ce sont ceux qui appartiennent aux types pauvres en espèces, tandis (jue ceux qui appartiennent aux groupes riches en espèces sont répandus sur de larges espaces. Les êtres qui peuplent les profondeurs des mers sont surtout des restes de groupes actuellement disparus. L'isolement est un signe d'infériorité cliez l'espèce et la raréfaction des espèces est le prélude de leur extinction,
Souvent on voit les animaux s'avancer jusque sur les confins extrêmes de leurs aires, et alors ils apparaissent comme des hôtes à l'étranger. La faim et le froid poussent les uns ; les autres sont entraînés par les courants des eaux ou de l'air, par les pluies, les fleuves et les rivières. Les algues de la mer, les bois flottants, peuvent les entraîner à des distances énormes. Les uns dans ces pérégrinations lointaines s'attachent à d'autres animaux, d'autres vaguent comme des maraudeurs ou des voyageurs égarés. Un grand nombre suit l'homme comme compagnon sur ses navires, dans ses demeures, avec ses plantes d'ornement, ses fourrages ou ses végétaux usuels. La culture en attire de nombreux et de variés : mais de pareils acclimatements sont difficiles, souvent infructueux. Toutes choses égales d'ailleurs, les chances de réussite sont d'autant plus grandes que les nouvelles conditions ressemblent plus aux premières, que la puissance de résistance est plus grande et qu'enfin est plus large la sphère de dissémination des animaux émigrants. Parmi les animaux il en est plusieurs qui traversent des espaces immenses dans leurs migrations : les autres se déplacent pour nourrir leur couvée. 11 se fait aussi assez souvent un déplacement du groupe vers la périphérie des aires : plus rarement c'est une oscillation du centre du cercle, sans que l'ensemble même soit sensiblement dérangé. Quelques animaux se cantonnent dans un cercle étroit ; d'autres s'emprisonnent comme dans des sortes de mailles intervallaires. Au total, quand ces déviations à la règle de l'habitat surviennent graduellement et parfois brusquement, ce qui est rare, et cela sur une vaste échelle, c'est qu'il y a une harmonie primordiale entre la région et ses habitants, c'est qu'il y a concordance entre les limites réciproques des groupes d'animaux qui vivent les uns à côté des autres.
La prolifération ou faculté de multiplication des animaux est un agent actif d'expansion et de dissémination. En soi elle est naturellement si puissante que la descendance croît régulièrement en progression géométrique, mais toutefois avec des résultats numériques divers. Le nombre des œufs et des jeunes est d'autant plus considérable que l'alimentation des animaux est plus incertaine et plus sujette aux fluctuations, que les espèces offrent moins de résistance, plus de fragilité et de faiblesse, et sont abandonnées davantage aux attaques de leurs ennemis, et principalement enfin dans des conditions où la mère ne peut veiller sur ses œufs ni pourvoir à leur nourriture. C'est surtout dans les eaux et chez les animaux agricoles que cette faculté de multiplication est vraiment extraordinaire. La Doris tuberculata donne au delà de 600000 œufs; XliuUre,
de 100000 à 200000 œufs; la morue, 9000000, et le Mugil chelo (Salmonidés) produit plus de 13000000 d'œufs.
Parmi les animaux terrestres, les Phytophages sont les plus proliférants : la femelle des papillons donne de 200 à 400 œufs. Sans un amoindrissement correspondant à cette luxuriante fécondité, quelques espèces très-exiguës d'ailleurs rempliraient mathématiquement la terre et les mei's au bout de peu de temps. La troisième génération de certains petits animalcules marins densifierait complètement la vaste étendue des océans en les encombrant des milliards de milliards de leurs innombrables formes; quelques espèces de mangeurs de plantes anéantiraient toute végétation dans l'espace de quelques années.
Nous avons vu ailleurs (Sol, Poussière, Atmosphère, etc.), que ce sont les êtres microscopiques marins qui sont les plus formidablement nombreux. Chaque millimèti'e cube d'eau marine en contient parfois plusieurs millions ; un gramme de sable du fond des mers renferme quelquefois plus de 8000 Foraminiferes (d'Orbigny). Les Globigérines se rencontrent sous toutes les latitudes et à des profondeurs variant de 100 à 6000 mètres, et leurs débris recouvrent, au fond des mers, des milliers de kilomètres carrés de superficie. Des colliers de Diatomées siliceuses ayant en moyenne un sixième de millimètre de diamètre, renfermés par centaines dans chaque centimètre cube d'eau, sont engloutis par centaines de milliers à chaque bouchée d'une baleine ; mais ces légions se réforment incessamment et une seule diatomée pourrait en produire 140 billions dans l'espace de quatre jours, si les circonstances étaient également favorables à chaque nouveau produit (Oswald Heer). Mais, comme on le sait, la mer est un vaste champ de carnage où les mangeurs insatiables détruisent à chaque heure l'œuvre d'effrayante prolifération, de la nature. L'eau est le principe de toute vie, le commencement de tout, enseignait Thaïes de Milet. En effet, l'Océan n'est qu'une immense coupe pleine d'existences qui ne vivent que d'autres existences. Là la substance animale passe rapidement d'un organisme dans un autre. Le combat de la vie y est universel ; la lutte sans peur et sans trêve n'y connaît pas de bornes. De là la réduction du nombre des espèces et des individus à des proportions fatales.
C'est qu'en effet dans la série animale il existe des espèces qui sont opposées les unes aux autres, et qui réciproquement neutralisent leur faculté envahissante. Règle générale, plus une espèce est prolifique et plus grand est le nombre de ses adversaires ou de ses ennemis. Cette loi fondamentale règle le mouvement de la population animale : les exterminateurs ne sont que les exécuteurs de la loi. De là naît une délimitation forcée et réciproque des espèces, qui résulte d'une vaste destruction et d'une lutte active et permanente pour le maintien de l'existence individuelle et de l'espèce. C'est dans ce conflit que gît l'équilibre numérique des formes et la possibilité de toute existence qui s'offre à nous sous forme de vie animale solidement organisée.
La limitation des espèces animales ou des individus s'opère par l'intermédiaire des Parasites, des Rapaces et des Carnassiers. Les premiers parfois s'abattent sur leur hôte en si prodigieuse quantité qu'ils finissent par l'opprimer et l'accabler sous le poids de leur prolifération. Les maraudeurs actifs et puissants peuvent aussi en peu de temps amoindrir et même empêcher l'établissement des grands animaux. Ainsi, dans le sud de l'Afrique, le redoutable Tsé-Tsé, sur une étendue de 7 degrés en latitude, rend impossible l'élevage des chevaux, des bœufs et des chiens, et dans le Paraguay une petite mouche qui cherche sa
nourriture dans le nombril des jeunes veaux empêche l'élève des Ruminants en liberté. Un rôle de cette nature est rempli par les Ichneumonidés qui gardent nos forêts, nos champs et nos jardins potagers, mieux que toutes les réglementations humaines. Les parasites végétaux conspirent avec les parasites animaux pour la destruction du règne animal. Des milliers de mouches et de chenilles (parmi celles-ci est notre ver à soie) sont détruites par des champignons microscopiques; même les larves des insectes cachées dans le sol deviennent aussi la proie de quelques gros champignons. La concurrence vitale s'effectue encore par l'apparition subite d'autres espèces, des sauterelles, par exemple, qui privent brusquement de nourriture les animaux herbivores de la contrée. Un changement de temps soudain, anormal, extraordinaire, le froid, la sécheresse, les inondations, amènent les épidémies et la mort soit immédiatement, soit par le fait de la destruction des moyens d'alimentation.
L'un des plus grands destructeurs d'animaux est l'homme, comme pêcheur et chasseur il dépeuple les forêts et les eaux ; par sa multiplication sur le globe, par son industrie, l'agriculture, il détruit les bois et les habitations des animaux, leurs repaires; il les fait enfin servir à sa nourriture en les dépouillant de la leur qu'il réduit. Sans doute cette déprédation de l'homme n'a pas pris les proportions d'une destruction générale; elle a porté sur quelques animaux qui lui sont spécialement utiles ou bien qui sont les ennemis héréditaires de son existence. Du temps des Romains, les forêts du centre de l'Europe, du Rhin et du Danube, fourmillaient de fauves : ours, lynx, rennes, cerfs ou élans, cerfs géants, quatre ou cinq espèces de bœuf sauvage, dont une seule a survécu, le Bison. Au cap de Bonne-Espérance, plusieurs noms de localités gardent le souvenir des buffles, élans, rhinocéros, et des éléphants qui, depuis la découverte de ces contrées, s'en sont retirés à la distance de plusieurs centaines de milles. Devant la civilisation avancée, surtout devant la culture perfectionnée, on a remarqué la tendance des animaux à disparaître : exemple, la Chine. L'anéantissement débute par les grandes espèces qui ont plus de difficulté à pourvoir à leur nourriture et à se soustraire aux coups de l'homme. Mais, si la main de l'homme a détruit beaucoup d'animaux, elle en a aussi répandu beaucoup sur des continents et sous des climats inconnus pour eux jusque-là. Presque tous les animaux domestiques et une foule d'animaux utiles sont dans ce cas. Comme la flore, la faune est destinée à être sensiblement modifiée par l'homme dans la suite des temps. Au total, on connaît aujourd'hui près de 500 000 espèces animales, dont à peine 1400 Mammifères. L'Europe possède à peine 121 espèces de quadrupèdes terrestres. Mais on est loin de connaître toutes les espèces d'infusoires et tous les êtres microscopiques.
La dépendance des animaux du milieu et de l'influence climatologique est si grande, que certains districts géographiques possèdent un monde animal qui leur est propre et que nous nommons leur faune. La connaissance des diverses faunes est l'objet même de la géozoologie. Mais les faunes basées sur les grandes divisions du globe, sur les zones climatologiques, sur les divisions politiques surtout, n'ont que peu de valeur scientifique, parce qu'elles tendent à amalgamer des éléments hétérogènes et à détruire l'unité des grandes lignes géographiques. Les faunes locales et générales n'ont de valeur réelle que quand elles offrent de grands caractères d'uniformité appartenant à une grande région. De même que des régions géographiques analogues présentent un concours de conditions physiques semblables, par exemple, les régions de la Méditerranée et les hauts
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plateaux de l'Asie centrale, de même certaines faunes se réunissent et se fondent en une masse considérable pour former une région zoologique.
Pour les continents et les grands centres il faut aussi distinguer la faune autochthone de celle qui y a été amenée soit par la multiplication artificielle, soit à la suite des immigrations, et dont l'importance est plus grande qu'on ne croit. Le premier fait à rechercher, c'est l'e-xistence d'animaux vraiment caractéristiques d'une contrée à laquelle ils sont exclusifs. D'ordinaire il n'y a qu'un petit nombre d'espèces et de groupes qui offrent de la parenté entre eux ou appartenant à la même famille. Ces groupes sont facilement apparents dans les grandes régions, mais ils sont souvent masqués dans les petits districts. Il est indispensable, dans l'étude des faunes, de trouver les animaux qui y prédominent soit par leur importance numérique, soit par leur extension, soit par quelque autre particularité des espèces et des genres.
il faut encore porter l'attention sur les espèces dites vicariantes dans diverses régions oii elles prédominent. Et ici il faut tenir compte du vicariat, non-seulement quant aux caractères anatomiques, mais même sous le rapport des mœurs ou de la manière générale et spéciale de vivre. D'ailleurs le vicariat s'étend aux espèces, aux genres et même aux familles des animaux. Les formes équivalentes sont évidentes sur certains points des continents. Ainsi les chameaux de l'Ancien- Monde sont remplacés dans l'Amérique du Nord par les lamas et les vigognes; les chevaux d'Asie ont les zèbres pour parents dans l'Afrique méridionale ; les autruches du Sahara sont représentées en Australie par les émeus, et dans les pampas argentines par les rhéas. A cet égard le monde animal offre les mêmes harmonies que le règne végétal.
Malgré des recherches ardemment poursuivies pour atteindre le but, il s'en faut que l'on connaisse même approximativement les aires ou domaines occupés par les grandes faunes du globe. D'ailleurs les frontières sont souvent indécises; les animaux se mêlent et s'y entre-croisent ; il en est qui appartiennent à plusieurs domaines : de là la difficulté pour les zoologistes de s'entendre sur la fixation précise des zones zoologiques. Schmarda, l'éminent géozoologiste de Vienne, compte vingt et une grandes faunes terrestres en y comprenant celle de Madagascar, de l'archipel de la Sonde et des îles de l'Océanie. Agassiz admet seulement huit faunes principales : l'arctique, la mongole, l'européenne, l'américaine, l'africaine, la hottentote, la malaise et l'australienne. L'avenir du reste pourra peut-être fixer d'une façon définitive les limites de chacune de ces provinces zoologiques, quand l'inventaire des animaux sera plus complet. D'après Forbes, il existe aussi des régions ou des provinces maritimes qui sont caractérisées par des espèces servant de types pour les autres habitants de la province. Des deux côtés de la zone centrale où. la faune propre à la provine maritime se montre dans toute sa richesse, les espèces-types vont en diminuant par degrés vers les autres régions, et disparaissant enfin, étouffées par les espèces dominantes qui, dans cette partie des eaux, constituent la foule de la population maritime. Suivant Forbes, ces faunes marines rappellent les nébuleuses célestes où les amas brillants dominent au centre, tandis que les masses obscures se remarquent vers la périphérie. Les diverses provinces ont été désignées par Forbes sous le nom de zones homœozoïques (zones de vie semblable), qui sont au nombre de cinq pour chaque hémisphère de l'équateur aux pôles. Toutes ces données fort intéressantes laissent à combler de bien nombreuses lacunes et ne constituent encore que des jalons dans l'étude de la zoologie.
Un autre ordre de desiderata concerne les moyens de déterminer et de préciser les animaux constituant une faune. Pour atteindre le but il faudra trouver des méthodes plus rigoureuses, employer des mesures géométriques et stéréométriques, telles que la craniométrie. l'hélico-pélio-ichtliyométrie, qui réussiront avec plus ou moins de succès. Mais là aussi on se heurtera à de grandes difficultés. La statistique appliquée à la matière ne peut fructifier dès maintenant. Cette statistique embrassant les régions zoologiques par classes, par ordres, par proportion des animaux relativement à celle des plantes dans la contrée, comprenant la quantité des animaux voyageurs ou slationnaires, celle des phytophages et des zoophages, le mouvement de la population animale dans toutes les parties du globe ou dans quelques localités, une telle statistique ne pourratt aujourd'hui donner que des résultats des plus provisoires.
Telle est l'esquisse de géozoologie générale que nous avons empruntée, en grande partie, parfois textuellement, au remarquable travail de Lud. K. Schmarda {Geograph. Jahrbuch, 1866). Si l'habileté et l'industrie de l'homme ont pu neutraliser et utiliser dans une certaine mesure les propriétés malfaisantes et toxiques des végétaux, il n'en a pas été de même des propriétés et des besoins des animaux nuisibles.
Le rappel de certains faits bien connus, le nombre des victimes, la grandeur des hécatombes humaines exigées par la voracité ou la vénénosité des animaux, sont suffisamment éloquents par eux-mêmes. Ce que coûte à l'humanité la dent des carnassiers, le crochet du reptile, l'arme aussi variée que meurtrière d'une foule d'animaux, nous le verrons plus loin, au sujet de la géopathologie ou distribution des maladies et de leurs causes sur la surface du globe. Mais dès maintenant nous pouvons affirmer que le tribut du Minotaure actuel ne s'élève pas à moins de plusieurs centaines de mille existences humaines chaque année. Mais d'autre part l'homme a trouvé une large compensation dans la domestication de plusieurs animaux qui deviennent des serviteurs précieux et souvent des moyens de sa subsistance. Car il ne faut pas oublier que vis-à-vis des herbivores surtout nous sommes des destructeurs bien plus exigeants que le tigre et le serpent ne le sont envers nous. Le bénéfice et les secours que l'homme tire des animaux domestiques sont incalculables. Plusieurs d'eutre eux ont été associé^ à sa fortune, à ses travaux, aux pt'ripéties mêmes de son existence. Ce sont des compagnons, des serviteurs, des esclaves qui conspirent à l'accomplissement de ses volontés et de ses moindres besoins. La main de l'homme a eu la puissance de façonner et de pétrir une foule d'existences et de formes animales suivant une destination variée et propice à son usage. Les animaux ont été disséminés sur la terre par l'homme tout autrement que ne l'avait fait la nature, lia croisé, enchevêtré, amélioré leurs races, et singulièrement perfectionné l'œuvre de la sélection naturelle. Les pampas et les pfairies de l'Amérique se sont vues peuplées des herbivores du vieux monde. L'art de l'acclimatation ou mieux de l'adaptation des animaux à notre usage fait chaque jour de nouveaux proo^rès qui tendent à grouper autour de nous les espèces les plus utiles et les plus douces.
Probablement un jour l'homme aura exterminé jusqu'à la dernière de ces bêtes malfaisantes dont nous parlions ; il ne sera plus environné que de paisibles et douces créatures. Mais d'ici là le fleuve du temps coulera de lono-s siècles : le sang humain sera versé ou corrompu par les dents des carnassiers et°des serpents bien des fois encore avant que l'homme puisse sans conteste se proclamer a roi
DICT. ENC, 4' S. VIII. n
des animaux ». N'oublions pas enfin que nos animaux domestiques nous communiquent quelques maladies dangereuses pour notre espèce-
7" Esquisse de géographie ethinique et démographique. Influences re'ciproques des milieux géographiques et des hommes les uns sur les autres.
Ici plus encore qu'ailleurs, notre champ est limité, car nous ne devons pas empiéter sur le domaine de l'anthropologie {voy. ce mot) tel qu'il a été tracé primitivement et tel qu'il est ou sera développé ailleurs. Aussi ne prendronsnous qu'un espace très-borné pour tracer brièvement la répartition générale des l'aces sur le globe, en donner le dénombrement approximatif et terminé par quelques considérations sommaires qui résument la somme des influences de la géographie sur le physique et le moral de l'homme. Ces dernières notions nous ont paru indispensables au moment d'entrer dans l'étude de la géographie nosologique, à laquelle elles servent de transition naturelle.
Pour si court que soit notre précis ethnologique, force est bien d'adopter une division, un ordre, une classification enfin. Or toutes les classifications ethniques impliquent plus ou moins une théorie sur l'origine ou du moins sur l'alfinité des groupes ou des races d'hommes. Sans nous préoccuper beaucoup de ce côté de la question, nous suivrons la classification dont les principaux traits ont été déjà exposés dans ce Dictionnaire {voy. Races humaiives), par un spécialiste des plus compétents.
En supposant avec Quatrefages que la série des temps préhistoriques ait enseveli sous les couches du sol le type primitif (les types primitifs suivant d'autres) de l'homme actuel, et qu'aujourd'hui nous ne voyons plus que des troncs épars de la grande souche, il suffira d'admettre, pour notre rapide compte-rendu, avec presque tous les anthropologistes d'ailleurs, trois troncs ou types principaux ; le Blanc, le Jaune et le Nègre. Quelques ethnographes admettent comme types secondaires le Hottentot, l'Américain, même le Polynésien. Seul le type américain nous paraît devoir figurer à côté des trois premiers comme tronc autonome.
1° On a distingué le tronc ou type hlanc en branches aryane, sémitique et mixte ou allophyle.
a. La branche aryane a fourni à l'ouest de l'Europe les peuples celtiques dont il ne reste plus que deux groupes, l'un occupant l'Auvergne et la Bretagne françaises, l'autre, le pays de Galles et l'Irlande. Les groupes latins ou latinisés habitent actuellement la France, l'Espagne et le Portugal, l'Italie et la Roumanie; dans maint endroit ils sont mélangés. Leur nombre est d'environ 97 millions 1/2 en Europe; ils sont aussi représentés à l'extérieur par plusieurs colonies, notamment en Amérique, principalement dans le centre et dans le sud.
La famille germaine occupe presque exclusivement] l'Allemagne, l'Autriche (en partie), la Bavière, la Prusse orientale, le Hanovre, la Hollande, le Danemark, la Scandinavie méridionale et même l'Islande; elle compte aussi des groupes épars en Pologne, en Hongrie, en Russie. Elle est d'environ 95 millions 1/2 de représentants en Europe; elle a aussi émigré en grand nombre dans le Nord-Amérique. L'histoire et la linguistique ont fait trois groupes de Germains, ceux du sud, ceux du nord ou vrais Germains et les Scandinaves. Gomme les Latins, les Germains sont mélangés avec leurs voisins.
Les Anglais tiennent à la fois des Celtes et des Germains par les Angles, les Saxons et les Normands. Le type anglais est très-largement représenté dans
l'Amérique du Nord par le Yankee, ou type nord-américain, aux membres allongés, à la stature élevée et nerveuse, aux clieveux roides et plats, suivant les variations imprimées par le climat américain. L'Australie contient plus d'un million et demi d'Anglais devenus Océaniens.
La famille slave que quelques-uns ne regardent pas comme afférente au lype aryan pur, est cependant celle qui paraît le moins altérée par les croisements et les mélanges. Sous le rapport de la linguistique on a divisé les Slaves en deux groupes : ceux du sud-est comprenant la Serbie, l'Herzégovine et la Bosnie, le Monténégro, la Croatie, la Bulgarie et la Russie ; ceux de l'ouest comprenant les Polonais, les Bohèmes, les Slovaques de la Carynthie et de Ja Garniole et les Ruthènes qui sont la transition entre les Russes et les Polonais, etc. Le nombre des Slaves atteint actuellement 80 000 liommes en Etu'ope. Mais outre que les Slaves de l'ouest sont mêlés aux Germains, ceux de l'est se sont croisés avec les Mongols ; les Bulgares résulteraient de ce dernier croisement.
Peut-être les Hongrois ou Magyars sont-ils le produit de croisements entre des populations venues des bords du Volga et d'autres de race ougro-turque ou ougrofinnoise (Touraniens). D'ailleurs le pays de Hongrie est une sorte de nœud d'entre-croisenients de plusieurs races.
Les Grecs et les Albanais qui peuplent le sud-ouest de la péninsule des Balkans, descendent probablement des anciens Pelages, mélangés d'Indo-Européens venus d'Asie; plus tard les Albanais se sont mélangés avec les Serbes et même avec les Bulgares.
Le groupe iranien embrasse les Persans modernes, les Afghans, les Arméniens, même les Kourdes, et ces peuples qui constituent la principale population des villes de l'Asie centrale et qui se nomment Tadjiks ou Persans. Avec les quelques groupes de Galtchas du haut bassin de la Sérafcbàne et du plateau de Pamvr, ils demeurent les derniers représentants des antiques Aryans de la Bactriane et des pays circonvoisins. Les Kourdes, moitié agriculteurs, moitié nomades occupent principalement les Alpes comprises dans la chaîne des Za^ros, d'où ils rayonnent du côté de la Perse, de l'Arménie et de la Haute-Mésopotamie.
La grande famille hindoue résulte actuellement du croisement des Ayas orientaux avec la race probablement jaune des Dravidiens qui eux-mêmes s'étaient déjà croisés avec la population négroïde primitive. Plus tard d'ailleurs les Hindous reçurent de fortes infusions de sang mongol. Aux Hindous Aryans il faut ajouter les Kaffirs ou Aryans du massif du Hindou-Kouch, appelés aussi Siapocks et qui sont à demi-sauvages. On pense que c'est aussi des contrées de l'Inde ou du voisinage que proviennent les nomades de race blanche appelés Bohèmes, Tsighanes, Zingares, Gitanes, Gypsies, Tcliinganesses, etc., que l'on trouve depuis l'Himalaya, l'Asie antérieure et l'Europe jusqu'en Amérique (au BrésH) et en Afrique.
b. La branche sémitique comprend les rameaux lybien et sémitique proprement dit. Le premier se compose des Égyptiens et des Berbères. L'Égyptien actuel est un mélange des anciens peuples d'Egypte, d'Arabes et autres. La famille berbère occupe le nord de l'Afrique depuis l'Atlantique à Ti-ipoli" de Barbarie, et depuis la Méditerrannée au sud du Sahara du côté du sud-ouest Elle comprend les Kabyles de l'Atlas (dont les blonds types de l'Aurès), les Shellas du versant occidental, les Chaouias au pied de l'Aurès, les Mozabites les Imouchags ou Touaregs, etc., du massif médian du Sahara, jusqu'aux Métil ou Maures de la rive droite du Bas-Sénégal.
J.e rameau sémite se compose des Abyssins, des Arabes, des Yéméniens et des Juifs. La famille amaia ou abyssinienne, qui semble le résultat d'un croisement primitif de Sémites asiatiques et d'une race aborigène, est aujourd'hui composée d'éléments éthiopiens, égyptiens, arabes et nègres plus ou moins mélangés. La famille arabique comprend les Arabes et les Yéméniens qui en offrent le type pur ; elle s'étend avec les Arabes depuis l'Egypte jusqu'au Maroc, et depuis l'Abyssinie jusqu'au pays des Fouis ou Pouls, du golfe d'Aden à laCafrerie; de la mer Rouge et de la Méditerranée jusqu'au Pamyr, aux sources du Gange, même jusqu'au Cambodge (Topinard). L'aire de la fimille arabe est donc immense, mais elle n'est occupée que par îlots disséminés; et le mot de Bédouin qui signifie nomade, caractérise exactement cette société de la tente et de la tribu, cette population raréfiée et constamment mobile. Cet homme de « la tribu qui chasse et qui pêche » est rarement agriculteur, mais il est à la fois guerrier, pasteur et pillard; il erre dans les lits desséchés des mers tertiaires, arides et stériles.
La famille juive ou hébraïque est disséminée elle aussi sur une aire des plu? vastes, en Europe, en Asie jusqu'au Malabar et aux frontières de Chine, en Afrique sur tout le littoral méditeriMnéen, et jusqu'en Amérique.
c. La branche allophyle {'fv'X-ri, tribu) comprend les rameaux euscarien, caucasien et tchoude. Les Euscariens sont les Basques confinés entre les sources de l'Ebre et le golfe de Biscaye avec leur idiome absolument propre. Le ramean caucasien comprend ces populations de type blanc étendues de la mer Noire à la Caspienne, Géorgiens au sud-est, Circassiens ou Tcherkesses au nord, etc. On appelle Tchoudes un ramassis de blancs composés de Galoutches de l'Amérique ci-devant russe, les Tchouktchis près du détroit de Behring en Sibérie, les Aïnos du Kamtchatka sud, de Saghalien et de l'île d'Yesso, les Miaos-tse des massifs montagneux du sud-ouest de la Chine, tous peuples à demi-sauvages et comme autant d'épaves des races blanclies perdues au milieu des jaunes.
2" Le tronc jaune ou type moyujolique renferme aussi des races pures et des races mélangées. Le tronc jaune pur fournit deux branches : la méridionale et la boréale.
a. La branche méridionale ou mongole proprement dite se subdivise en rameaux comme suit. Le rameau sinique (peuples à langues monosyllabiques) comprend : la famille chinoise proprement dite qui, avec ses annexes, compte près de 400 millions d'habitants. Mais aujourd'hui, obéissant à un besoin d'expansion extraordinaire, les Chinois se trouvent par raillions dans l'Indo- Chine et dans les îles Malaises, et par centaines de mille peut-être en Australie et en Californie. D'ailleurs les populations de l'Indo-Chine sont un mélange compliqué d'Annamites, de Siamois, de Birmans, de Malais, de Chinois, de sauvages appelés Moi, Laotiens, Chams, etc.
La famille thibétaine se résume surtout dans les groupes Botiah et Newar : elle couvre les grandioses vallées situées entre l'Himalaya, les chaînes du Karakorum et du Kouen-Liin, depuis les Hindou-Kouch jusqu'aux frontières de la Birmanie et de la Chine, et ses populations semblent prospérer à des altitudes variant entre 3000 à 4000 mètres, sur un sol assez ingrat et sous un dur climat. L'Hassa est la capitale du Boudhisme personnifié dans le Grand-Lama.
Le rameau touranien se compose de peuples qui originairement, parlaient aussi des langues monosyllabiques qui sont devenues agglutinatives, appelées
touraniennes, du mot de Touran appliqué au pays de ces populations par les Aryans de l'Asie centrale. Le rameau touranicn comprend les familles suivantes.
La famille turque, issue probablement des environs des monts Altaï, habita jadis un grand espace situé entre la Chine et la Caspienne; elle se croisa plus tard avec les Mongols. Elle comprend les IJsbeks et les Turkomans (Tekké, Yomoutes, etc.), du Turkestan ; les premiers habitent les villes et les seconds vaguent dans les déserts comme pasteurs et pillards, vivant sous la kibitka de feutre, souvent à cheval pour la guerre ou la rapine. Le groupe Osmanli (descendants d'Uttman ou Osman) constitue les Turcs Ottomans actuels, produits de nombreux mélanges de plusieurs sangs. Ceux-ci sont répandus au nombre de 1 à 2 millions dans la Thrace et dans quelques rai es localités des Balkhans ; le reste (environ 10 à 15 millions peut-être) occupe l'Asie Mineure. l'Arménie, la Mésopotamie; il n'en reste que bien peu en Egypte et en Afrique, en Arabie.
Le groupe Nogaïs ne comprend que les Talares Nogaïs de Ciimée, jadis puissants, maintenant réduits, décimés et errant entre le Bas-Volga et le Caucase. On en retrouve quelques restes dans l'Asie moyenne, en Turquie, en Russie, où il n'y en a plus que 400 000. Le groupe appelé Yakoute habite une grande zone de steppes allant de la Caspienne à l'est-nord-est de la Sibérie ; il comprend les Yakoutes des bassins de la Lena et de la Kholyma (200 000 environ), les Kirghises, produits probables du croisement des Scylhes-Massagèles avec les Turcs, agglomérations d'un million d'Iionmies éparpillés en trois hordes, du pied de l'Oural aux Thiang-Ghanget aux sources de l'irtisch noir. Ils se nomment Kaïsacks ou Kasacks (Cavaliers, d'où vient Cosaques), le mot turc Kirghise signifie Nomade, car ce sont les Bédouins du désert Ouralo-Caspien. Les Bachkirs habitent la Russie nord-orientale au nombre de plusieurs centaines de mille.
La famille mongole proprement dite comprend les Mongols, les Kalmouks, les Bouriates; c'est le type pur de la race jaune. Toutes les sections de la famille mongole sont composées de pasteurs, de pillards nomades occupant la mer sans eau de la Mongolie, vaste bassin salé sen)é çà et là sur les boids d'oasis gazonnées et de pâturages. Le Mongol est le Bédouin de l'Asie centrale. Les Kalmouks vivent à cheval ou sous des tentes déchirées, les Bouriates sont plus aptes à la civilisation.
La famille tongouse se compose de Tongouses, vrais habitants de la Sibérie, de la mer d'Okhotsk à l'Yénisséi et des Jablonoi à l'Océan Arctique; puis des Mantchoux répandus maintenant jusque dans le nord de la Chine.
b. La branche jaune boréale ou oiigrienne, bien moins importante que la méridionale, comprend le rameau ougrien occupant le nord de la Sibéiie et la Russie orientale et se composant des familles Samoyèdes, Vogoules, Ostiaques, réparties dans le nord de la Sibérie, sur les rives de l'Obi et de l'irtisch. A cette branche appartiennent les Lapons du nord de l'Europe au nombre de 9000 à 1 0 000 au plus. Cette bi\mche jaune arctique a été aussi appelée finnoise ; les Finnois comprennent en effet les Finlandais, les Lapons, les EsLhoniens, les Permiens, les VoUiaks, les Tchonvaches, etc. Mais toutes ces populations ont été fort mélangées.
c. Aux Allophyles de race jaune on peut rapporter les populations japonaises et peut-être les Malayo-polynésicnnes.
La branche japonaise se résume dans les populations de ce nom qui peuplent la Corée, le Japon et les îles Liou-Kiéou. On dit que l'élément noir prédomine dans le sud de la Corée, le jaune au Japon et le blanc aux îles Liou-Kiéou. Les Japonais ont-ils reçu du sang blanc des Aïnos qui probablement les ont précédés dans les îles du Japon ?
La branche malayo-polynésienne comprend en première ligne les Malais. Serait-il vrai que ce groupe résulterait du croisement de peuples jaunes venus des bords de Brahmapoutre avec des Chinois et des Hindous dans la presqu'île deMalacca, d'où il aurait passé dans l'Archipel? Maintenant la race malaise occupe la grande majorité des îles de cet archipel, Timor, Célèbes, Bornéo, les Moluques, les Philippines, Formose, Sumatra, Java, etc. {voy. Malaisie).
Mais il existe à côté des hommes de race malaise un certain nombre de peuples que leur caractère rapproche singulièrement de la race blanche, venus aussi peut-être du haut plateau d'Asie, mais avant les Malais : tels sont les Battas de Sumatra, les Bugis et les Macassars de Célèbes, puis les Dayaks de Bornéo et les Tagals des Philippines.
Quant au groupe polynésien ou famille polynésienne, il n'est pas facile de les rattacher à l'un des trois grands troncs humains, encore moins aux races américaines. Sont-ce des descendants de Malais croisés avec des négritos? Seraient-ce plutôt des immigrations des groupes semi-bhmcs, Dayacks et Battas de la Malaisie? On ne peut se prononcer. Aussi est-il prudent de regarder les Polynésiens comme faisant un type à part.
Ce groupe est d'ailleurs parfaitement caractérisé par les particularités suivantes : teint basané, d'un jaune lavé de bistre, très-clair chez quelques individus, brun, couleur de cannelle pour d'autres ; cheveux noirs, gros et hsses, rarement frisés (système pileux général peu développé sur le corps); yeux noirs, nullement obliques, quoique peu ouverts ; nez droit, parfois bosselé ; narines larges et ouvertes ; lèvres un peu grosses, renversées, un peu proéminentes ; dents très-belles ; pommettes un peu larges, mais non saillantes ; visage plus long que large, menton avançant ; capacité crânienne moyenne de 1488 centimètres cubes. En somme la figure est souvent belle, tonjours expressive (Dumont d'Urville, Jouan).
Telle est la masse des populations que réunissent en un même groupe ethnique de quelques centaines de mille habitants les mêmes cfiractères zoologiques, des usages, des mœurs, des traditions, des religions et des idiomes identiques depuis les Sandwich jusqu'à la Nouvelle-Zélande (1580 lieues marines) et de l'ile de Pâques à celle de celle de Tikopia (1750 lieues). Leurs grandes migrations de l'ouest à l'est ne semblent dater que des environs de l'ère chrétienne. Les Micronésiens se rapprochent sans doute des Polynésiens, quoique leur étant inférieurs au physique et sous le rapport intellectuel. Sont-ce des Polynésiens croisés avec des négritos, avec des Malais ou autres? On ne peut répondre à ces questions.
5° Aujourd'hui le tronc vraiment et strictement yiègre tend à être de plus en plus restreint en Afrique par suite d'une analyse ethnologique plus avancée. Il n'y a pas longtemps on lui concédait presque toute la population comprise entre une ligne tirée du Sénégal au cap Gardafui, du sud du bassin saharien à la pointe de l'Afrique australe. Aujourd'hui on est porté à en retrancher de gros groupes, tels que les Hottentots, les Cafres au sud et les Pouls avec les Nubiens, les Gallas au nord et près de l'équateur. Quoi qu'il en soit, voici les principales
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branches de la grande agglomération polymorphe d'Afrique plus ou moms afférentes au type noir.
a. Branche africaine. Aux embouchures du Sénégal, nous trouvons les Yolofs qui descendent jusqu'à la Sénégambie et au-delà; la famille Mahnkié {Mandiiigues, Barabarras), étendue du Fouta-Djallon au pays des Achantis; le groupe Poul ou Foulah occupant aussi la Sénégambie, Sierra-Leone et pénétrant au loin dans le Soudan. Les Pouls sont vraisemblablement un mélange résultant du croisement des races arabes venues de l'est avec les nègres du Soudan. Puis sur la côte occidentale viennent les nègres dits de Guinée; Achantis, Dahomiens, peuples du Bénin et du Gabon, désignés sous les noms de Sequianis etOronghons, hommes des bois, Akalais, Mpongowé, les Fans ou Pahouins, antropophages venus peut-être du nord-est du continent. Plus au sud senties peuplades nègres du Congo, du Loango, d'Angola et de Benguela.
Du côté de la côte orientale les Bas-Abyssins, les Somalis, les Barabras, les Gallas nous offrent des types mixtes, assez éloignés cependant des nègres, plus près des Arabes, résultat probable du croisement prolongé des deux. Les nègres du Zanguebar composent le groupe dit des Souahilis (habitants de la côte ou arabe), autre mélange d'Arabes, d'Hindous peut-être et de nègres. Au centre en connaît à peine quelques populations visitées récemment : les Akkas, race naine et qui paraît l'une des plus anciennes du noir continent, les Niams-Niams et les Mombottous (|ui ont sans doute aussi reçu quelques infusions de sang arabe qui a si largement imprégné les peuples du nord de l'Afrique.
Le sud de l'Afrique est occupé par trois grands groupes principaux : les Hottentots, les Boschimans et les Cafres. Les Boschimans qui occupent le sudouest de l'Afrique australe paraissent le dernier degré de l'échelle ethnologique de ce continent : ce sont de vrais pygmées, dont la moyenne est encore plus petite que celle des Akkas de l'Afrique. Us se caractérisent par leur taille naine, par une couleur de vieux cuir, par des cheveux implantés en touffe et surtout par la stéatopygie des femmes, à peine accusée chez les hoaunes.
Les Hottentots occupent les régions situées au-dessus des précédents auquels ils ressemblent ou plutôt dont ils paraissent le type perfectionné. Ils sont pasteurs, parfois chasseurs, rarement agriculteurs, tandis que les Boschimans, habitant les pays à buissons (homme des buissons) sont exclusivement chasseurs et pêcheurs. Les Hottentots (ainsi appelés par les Hollandais) sont les Vaqueiras (vachers) des Portugais; ils se nomment eux-mêmes Koïn-Koïn.
Les Cafres ou Bantous, habitent le sud-est de l'Afrique, entre le Zambèze et le pays des Hottentots qu'ils ont refoulés de l'est vers l'ouest. Ils ont la taille élevée, la peau d'un brun jaune, un bel aspect physique. Leur langue s'étend au loin vers le nord-est, qui est leur patrie première, jusqu'aux grands lacs : ils sont représentés par les Bétchuanas du centre. Ce sont des pasteurs et des guerriers libres, laissant un peu d'agriculture aux femmes, avides de leur liberté et même disciplinés pour la conquête (par exemple les Zoulous et les Basoutos).
b. Branche nègre asiatico-malaise et polynésienne ou extra-africaine. Elle comprend les groupes suivants. Le rameau négrito, qui passe pour la population première de l'Hindoustan, aujourd'hui fort réduit n'occupe plus que les îles Andaman (Mincopies), l'intérieur de la péninsule de Malacca, plusieurs îlots de la presqu'île du Dekkan et de l'Afghanistan, quelques points des Philippines Uétas), quelques localités des îles de la Chine, des Liou-Kiéou, deFormose, etc.
Ce sont des restes de négroïdes plus ou moins croisés. Le rameau Papua de la Nouvelle-Guinée est l'un des plus importants des nègres mélanésiens. A ce groupe si nettement caractérisé par les cheveux ébouriffés et implantés en houppe appartiennent les Néo-Calédoniens qui, pourtant, semblent mitigés par un type jaune plus perfectionné, les sauvages habitants des îles Salomon et les Néo-Hébridais peu connus, les Fidjiens, etc.
Enfm le rameau australien offre les caractères négritiques les plus accentués, quoique avec des cheveux à peu près lisses. Il constitue l'ensemble de ces sauvages misérables et souvent faméliques qui vaguent dans les steppes de l'Australie, au nombre de quelques centaines de mille et qui disparaîtront peut-être un jour devant l'extension des populations européennes [voy. Acstralik).
Il est temps de jeter un coup d'oeil sur les aires respectives occupées par chacun des trois grands groupes humains ci-dessus mentionnés. Nous avons vu que le domaine des races blanches comprend l'Europe, l'Asie antérieure, partiellement, l'Asie méridionale et plusieurs parties de l'Amérique, avec le nord de l'Afrique. Au total elles comptent environ 300 millions de représentants en Europe, 25 à 30 millions dans l'Asie antérieure et 150 millions dans l'Hiudoustan, total 180 millions; environ 20 millions dans le nord de l'Afrique, 50 à 60 millions en Amérique et 3 millions en Océanie; soit une somme de 550 à 563 millions d'individus, au bas mot. Là-dessus les Indo-Européens comptent plus des trois quarts.
Les races jaunes occupent l'orient, le centre, le nord de l'Asie et une partie de l'Asie antérieure où ils s'entre-croisent avec les blancs. Ils n'existent point en Afrique, ils ne comptent que 3 à 4 millions de vrais Mongoliques en Europe; mais ils couvrent l'Asie d'une massive population de 600 millions d'individus. Ils paraissent encore les plus nombreux, bien que chaque jour menace de leur faire perdre le pas en nombre sur les blancs qui marclient en ce moment de beaucoup à la tête de tous les autres groupes humains. Sans doute les jaunes occupent une aire plus étendue que les blancs sur le vieux continent; mais ceux-ci se sont répandus au loin au sud et au nord de l'Amérique depuis quelques siècles et leur domination ne tardera point à y effacer complètement celle des autres races, ainsi que sur plusieurs points de l'Océanie, où la race jaune a aussi commencé à s'infiltrer par le nord au moyen des immigrations chinoises. Quoi qu'il en soit, le blanc personnifié principalement par l'Européen va rapidement à la conquête de la terre habitable; mais il semble poussé d'un mouvement irrésistible vers les contrées de l'extrême Orient asiatique où il ne tardera pas à régner en maître sur la plupart des populations asiatiques, pour peu que l'impulsion continue à se faire sentir comme à l'heure actuelle.
Quant au type nègre, nous avons vu qu'il est limité à l'Afrique équatoriale et australe ainsi qu'à quelques localités de l'Asie. Mais son aire d'occupation est immense si on la considère dans son entier. Si l'on tire une ligne idéale partant de la côte du Malabar le long de la côte occidentale de l'Australie et de la Tasmanie, puis une deuxième allant de la côte orientale des Philippines et aboutissant aux îles Fidji; que l'on relie les deux points terminaux de ces lignes par d'autres lignes transversales en les arrondissant un peu; on obtient un immense ovale dont la pointe forme le Dekkan et aboutit à la vallée du (iange, dont la grosse extrémité atteint presque la Nouvelle-Zélande laissée un peu en dehors. L'intérieur de l'ovale contient les Négritos, les Négroïdes et les nègres
vrais de l'Océanie, la races des Andaman et de la Nouvelle-Guinée, les peuplades exterminées de la Tasmanie, celles de la Nouvelle-Hollande, des Nouvelles- Hébrides, etc. En dehors de la ligne orientale vivent encore quelques négroïdes comme ceux des îles Cliatam, des Pomotou, les nègres qui occupaient la Nouvelle-Zélande avant l'arrivée des Maoris, quelques îlots situés plus haut vers les mers de Chine et du Japon.
Cet immense habitat, plus grand que la patrie des vrais nègres d'Afrique, est devenu, dans la nuit des âges préhistoriques, le champ de bataille où se sont rencontrés, heurtés et entremêlés des groupes de races diverses. Les Malais et Malayo-Polynésiens tiennent depuis longtemps l'Orient de celte aire négroïde ; ils ont envahis au loin l'Océanie dont ils sont devenus le peuple dominateur par l'intelligence, en même temps que l'élément civilisateur, administratif et aristocratique. Au sud de l'Hindoustan on retrouve des restes de la race négroïde primitive de l'Asie, comme les Konds, comme les Thakours du pays des Mahrattes, etc. On rencontre quelques groupes isolés de Négroïdes dans le Béloutchistan, comme les Brahouis; il en existe jusque sur les côtes de l'Arabie, à Mascate, comme les Gabas (Burlon).
Ainsi cette vaste traînée de Négroïdes forme une sorte de pont parfois interrompu qui réunit les deux grandes patries de la race nègre, l'Afrique méridionale et l'ovale asiatique et océanien. Ces deux centres du règne de la race nègre sont peut-être les restes mal limités de continents submergés par le Pacifique et la mer des Indes et qui jadis reliaient directement l'Afrique à l'Australie (la Lémanie). C'est le domaine éparpillé d'une race très-dolichocéphale, trèsprognathe, abondamment colorée en Afrique, à cheveux crépus et laineux qui, cependant, dans le sud de l'Hindoustan et en Australie a les cheveux lisses. Tels sont les nègres, les nègres vrais et les négroïdes ou négritos, dont l'ensemble peut s'estimer à près de 200 millions, près de 180 en Afrique, une quinzaine de millions en Asie et en Océanie et quelque 5 à 7 millions transplantés en Amérique. Les groupes malais constituent de 25 à 30 millions d'habitants.
4» Tronc américain. Quelle que soit l'opinion que l'on adopte sur l'origine des peuples d'Amérique, qu'ils soient considérés comme des AUophyles des Jaunes (de Quatrefages) ou plutôt comme une race autochlhone (l'Homme Américain, A. d'Orbigny), ce qui paraît plus admissible, voici l'énumération des principaux groupes du nord au sud. La famille eskimale qui occupe la région arctique, n'est qu'un rudiment de notre espèce, rabougrie, famélique et misérable, en butte d'ailleurs aux attaques des Peaux-Rouges dont elle diffère essentiellement.
Au nord sont les Peaux-Rouges, chasseurs et pêcheurs, n'ayant pour animal domestique que le chien, parfois le cheval européen qu'ils montent mais qu'ils n'élèvent pas. Les familles Athabascane et Orégonienne occupent le nord de la Californie et les monts Rocheux. Mais tout différents des Peaux-Rouges, les Californiens offrent la coloration foncée des nègres, c'est un groupe à part. Les Peaux-Rouges proprement dits sont représentés par les Tinneh au nord (Algonkms, etc.), les Apalaches au sud et les Sioux vers l'ouest. Puis viennent les familles mexicaines du Mexique et du Guatemala provenant sans doute du croisement desToltèques, des Chicliimèques et des Aztèques avec les tribus primitives comme les Chulhuas. Les Aztèques furent les célèbres civilisateurs de Mexico, à la fois poètes, politiques avancés, de mœurs très-policées, bien qu'un peu cannibales.
Les Caraïbes ou Galibis, les anciens navigateurs et pirates des Antilles, ont encore de nombreux représentants dans les Guyanes et dans la vallée de rOrénoque. Dans le vaste Brésil et dans les régions fertiles de la Plata, on trouve les groupes des Toupis et des Guaranis; ceux-ci ont parfois adopté un peu l'agriculture; aux Guaranis on rapporte les Botoccudos ou Aymores qui sont ces 4 à 5000 négroïdes américains enclavés au milieu des Guaranis entre les ries Dolce et Pardo au Brésil. Les Moxos des sources de la Magdaléna ont le teint très-olivâtre.
La famille péruvienne, les Quichuas ou Incas, les Aymaras, Atacamas, Changas, etc., occupent une partie du Pérou, de la Bolivie et de la Plata. Ce sont les descendants de ces races privilégiées qui, comme les peuples du plateau de l'Anahuac, avaient élaboré une civilisation avancée dont la tendre fleur fut brutalement tranchée par le fer des Conquistadores espagnols. La famille Araucanienne, c'est-à-dire les Aucas et les Fuégiens, tient le versant occidental des Andes depuis le 30* degré latitude sud à la Terre-de-Feu. Enfin les familles pampéennes se composent des Patagons ou Téhuelches, des Puelches, des Tobas, des Mataguayos, des Abiponès et des Lenguas, étendus du détroit de Magellan aux collines de la province de Chiquilos. De forme athlétique, nomades parfois, d'une couleur sepia, ils se sont montrés indomptables. On pent y joindre les anciens Charmas de l'Uruguay.
Tel est le tableau sommaire des populations d'Amérique. Au nord on trouve au-dessous des dolichocéphales circumpolaires des peuples dolicho et brachycéphales ayant peut-être immigré d'Europe à travers l'Atlantique, à une époque très reculée. Vers l'occident, près des côtes californiennes du Pacifique sont des populations à part, de couleur très-foncée; au sud, en face de l'Afrique australe nous voyons les Botocoudos prognathes et eurygnathes, au nez épaté, aux cheveux lisses, mais à la peau fortement noire, au front et au crâne étroits comme les ïlollentots de vis-à-vis et offrant encore le bassin allongé des nègres. Ce sont d'ailleurs les nègres de l'Amérique du Sud, en dehors des vrais Africains importés récemment.
Ces populations américaines se sont, pour des causes diverses, terriblement raréfiées, depuis qu'ont péri les empires du Mexique et du Pérou, depuis surtout que l'Européen a commencé à labourer le champ et les prairies qui nourrissaient le gibier du sauvage américain, qui n'a guère connu l'agriculture, ni même le stade de pasteur. Les calculs et les relevés les plus probables et les plus récents (Behm 1866) donnent les chiffres suivants répartis d'après les grandes divisions politiques. Il y en aurait encore 155 000 dans le Dominion du Canada, 506 000 dans les États-Unis, 6 000000 au Mexique (y compris les métis), 126 000 en Colombie, 52 000 dans le Venezuela, 200 000 dans l'Equador, 400 000 au Pérou, 245 000 en Bolivie, 10 000 au ChiH, 40 000 dans la République Argentine, 25 000 au Paraguay, 30 000 au Patagonie, 300 000 au Brésil, et 10 000 dans les Guyanes; soit un total d'environ 8 millions. Ajoutons-y les 3 à 5 millions de nègres africains existant encore sur le sol américain, cela ne fait, même en les doublant, que 20 à 25 millions d'hommes étrangers à la Vace blanche dont les représentants purs ou les métis sont quatre fois plus nombreux au moins, environ 60 à 75 millions et dont le nombre s'accroît chaque jour avec une si grande rapidité.
En somme l'Amérique offre un terme moyen entre les domaines continentaux ou insulaires des peuples des autres parties du monde. Elle paraît manquer de
races vieilles et datant des premiers âges de l'homme, comme l'Afrique; elle manque aussi de races très-développées et perfectionnées comme l'Asie et l'Europe. Elle compte des types dolicho et brachycéphales ; elle a été habitée par l'homme depuis la période post-glaciaire, comme le pi-ouvent ses archives paléontologiques.
Tel est le résumé de la situation actuelle touchant la répartition générale de l'homme {Homo sapiens L.) sur la surface de la terre. Quant au problème de l'origine des races ou des types de peuples divers, il est insoluble aujourd'hui. La paléontologie humaine ne peut encore nous donner là-dessus que des renseignements insuffisants, elle n'a encore dit que son prcmcir mot en Europe et elle n'a été interrogée que dans un petit nombre d'endroits. Telles cependant qu'elles sont, nos archives géologiques témoignent de l'existence de l'homme à la période quaternaire, peut-être même vers la lin de la tertiaire; il s'agit d'un minimum d'un millier de siècles d'antiquité.
On a avancé que les types des nègres africains et océaniens sont les plus anciens des hommes, en s'appuyant sur la raison que la zone tropicale a dû être le premier habitat possible de l'homme, censé dépourvu de tout, peut-être même du feu, et par cet autre motif que les races d'hommes les plus imparfaites sont apparues les premières comme dans les autres règnes. Tout cela est possible et même probable d'après la loi d'évolution, mais pas prouvé. Même incertitude sur l'origine des races d'Amérique. Ce ne sont pas sans doute quelques colons Scandinaves passés dans le Nord-Amérique vers les dixième ou onzième siècles, qui y ont porté la civilisation telle qu'elle brillait à Mexico ou à Quito. L'Amérique était-elle déjà peuplée quand survint le grand cataclysme, d'ailleurs hypothétique, qui interposa entre elle et les autres continents des océans lointains? Est-elle un centre de création pour les races qui l'occupent, cela est plus probable, mais difficile à établir. Autant, sinon plus encore, est-il impossible de prouver le peuplement de cette partie du monde par des émigrations venues d'Asie, d'Afrique ou d'ailleurs, soit par le Groenland, soit par le détroit de Behring.
En ce qui concerne les races blanche et jaune, les incertitudes sont de même ordre, mais de degré un peu moindre. En se plaçant au point de vue des origines des plantes et des animaux en histoire naturelle, à savoir que les formes les plus complètes sont venues en dernier lieu, on devra convenir que VHomme blanc est, par rapport aux autres, un nouveau-venu, nous dirions presque un parvenu, puisqu'il est sans conteste le plus parfait ou mieux le moins incomplet. La légende des peuples blancs nous reporte au temps des déluges et des catastrophes qui entourèrent leur berceau. La géologie et la ])aIéontologie humame déposent dans le même sens et de tout cela ou peut tirer les présomptions suivantes.
Autour de la mer centrale d'Asie (le Gobi, la mer sans eau des Chinois), à l'époque tertiaire où elle séparait le nord et le sud du continent, en ne laissant qu'une sorte de pont solide vers le nord-est sur les plus hautes terres d'alors apparurent les races les plus développées de notre espèce. L'Asie fut ainsi le continent privilégié, éducateur et formateur des types d'homme les plus complets. La légende en effet fait descendre de là les hommes qui fondèrent la civilisation chinoise, ceux qui peuplèrent l'archipel Indo-Malais, les ancêtres probables des Battas et des Dayacks et dont le courant impétueux se fit sentir jusqu'au fond de l'Océanie; de là s'écoulèrent les flots humains qui s'épanchaient le lon^
des terrasses prolongées du nord et du sud-ouest du continent, vers la Caspienne et l'Asie antérieure à la recherche et à la suite des troupeaux de Mammouths qui faisaient sans doute le fond de leur nourriture. C'est à cette époque reculée que la légende et la géologie placent la période des diluvinms qui bouleversèrent la terre en changeant le lit du genre humain. Les glaciers du vieux monde s'étendaient au loin dans les vallées dont ils ont rayé les flancs ; les fleuves de glace comblaient d'ailuviums et de galets roulés le lit des cours d'eau. La poussière des anciennes terres continentales émiettées çà et là, avait formé des continents nouveaux. C'est à cette époque que l'on trouve les premiers débris de l'homme en Europe et dans le Nord-Amérique.
L'épo(|ue glaciaire eut pour résullat de rabattre l'habitat de l'homme vers le sud du vieux monde. Au milieu ou plutôt à la suite de ces changements, la légende fait apparaître à l'ouest de la mer centrale, sur les plateaux de Pamyr la race aux traits brillants des Aryas qui devaill lutter avec la race jaune des Touraniens en Bactriane, sur les plateaux de l'Iran et dans la péninsule hindoustanique. La lutte fut sans trêve, implacable comme tout combat de races et de couleurs ; les vaincus furent exterminés, et c'est de cette victoire que dut naître plus tard la civilisation hindoue et iranienne. Nous savons que les Indo- Européens, autre branche des Aryas, envahirent l'Europe et le bassin méditerranéen du côté du nord et que plus au sud les Sémites occupèrent le reste de l'Asie, le nord de l'Afrique et poussèrent, avec les Berbères, jusqu'aux Canaries. Cependant les Chinois avaient quitté les environs du bassin du Tarim, de l'autre côté du Pamyr, et étaient descendus dans les vallées de ce qui dût être plus tard la Fleur du milieu.
Ainsi s'était opérée dans le vieux monde la distribution des territoires entre chaque grande race. La ceinture des déserts et des steppes que nous avons étudiée plus haut avait servi de limite et de ligne de séparation entre ces races. Les nègres se trouvaient au sud; les jaunes et les colorés à l'est, et les vrais blancs avaient eu les domaines de l'ouest et du nord-ouest. Ces emplacements primitifs ont été assez lldèlement gardés jusqu'à nos jours.
Voilà tout ce que l'on peut conjecturer sur les premiers grands mouvements des premiers groupes de l'humanité. D'autres conjectures placent bien plus haut l'origine des hommes en établissant entre eux des communications directes au moyen de terres intercalées entre les trois grandes pointes australes des continents actuels. C'est une hypothèse à laquelle ont eu recours les zoologistes et les botanistes pour expliquer la dispersion des espèces (Wallace, Hooker). Mais outre qu'elle n'est pas acceptée par tous les naturalistes, cette hypothèse u'éclaircirait guère l'origine ni la distribution actuelle des races humaines. Quoi qu'il en soit des origines et des territoires que la tradition et l'induction permettent d'assigner aux principales races humaines avant l'aube de l'histoire, celle-ci nous a retracé les vicissitudes de leurs fortunes diverses à travers l'évolution qui les a conduites jusqu'à l'état où nous les voyons aujourd'hui. La race éthiopique ou nègre demeura fermée aux progrès et isolée comme un cercle d'immobile barbarie.
Le contaient africain, à cause de l'infériorité due à sa configuration plastique, de son climat torride, de ses déserts, de ses populations déshéritées, devint l'image de la stagnation et de l'invincible torpeur dans la confusion et l'obscurité. Seule l'Egypte, formant un monde à part au milieu de la massive Afrique, monde penché comme sa vallée sur la Méditerranée et sur les confins de l'Asie
et de l'Europe, fit fleurir une merveilleuse civilisation concentrée sur les bords du Nil, mais sans aucun rayonnement sur les noires populations du sombre continent.
Nous avons vu d'où partit l'œuvre grandiose de la dissémination des races blanches et jaunes, œuvre longue, âpre, interrompue et reprise mainte fois avant d'aboutir au peuplement du globe par les branches nombreuses issues de ces races. Enfermées dans le vaste cirque formé par les monts Thiang-Chan et Altaï, par le Pamyr, l'Himalaya, le Kouen-Lùn et les monts de la Chine, les hauts déserts de la Mongolie et la Mantchourie, les populations primitives et devenues trop denses du bassin infundibuliforme de l'Asie centrale durent longtemps se heurter, se broyer, s'accumuler jusqu'à ce que leurs ondes eussent acquis assez de force pour déborder ou se frayer une issue à travers les fissures du cercle des montagnes. Ainsi la géologie nous montre, en des temps peut-être encore plus reculés, les eaux de lacs immenses captives dans des cirques naturels jusqu'à ce que la pression de la masse liquide eût détruit les digues qui empêchaient leur écoulement vers la mer.
Suivant la remarque d'un sagace observateur, les migrations asiatiques ont rarement choisi la voie des cols élevés des montagnes, qui n'ont été d'ordinaire utilisés que par les armées ou par les caravanes du commerce. Dans ces occurrences les cohortes humaines ne durent s'écouler que par les passes donnant sur la Chine et par la dépression caractéristique de la Dzoungarie, située entre le Thiang-Chan et l'Altaï, vers les steppes sibériennes largement ouvertes ellesmêmes sur les plaines de l'Europe. Nous avons ce qu'il advint des races jaunes qui prirent la première route et s'épanchèrent à l'Orient de l'Asie, un peu au nord, et puis gagnèrent même en partie les archipels de l'Océanie.
Nous devons dire quelques mots de plus de la grande dissémination des populations blanches, car elle ne tend à rien moins qu'à changer la face du monde depuis quelques siècles. Pendant que se fondait dans la vallée de l'Indus la civilisation pleine de mythes et de chants sacrés de la branche des Aryas orientaux, pendant que brillaient la civilisation antique de l'Iran, celles de la Chaldée et de l'Egypte, cultivées par la branche Sémite, bien avant le splendide épanouissement de celle de la Grèce, s'avançait à bas bruit vers les plaines et les montagnes d'Europe la branche aryane appelée Indo-Européenne. C'est en réalité celle-ci qu'attendait le grand avenir des découvertes, des migrations et des colonisations lointaines, par delà les Océans. Mais de grands événements devaient s'accomplir qui retarderaient ces mouvements d'expansion. D'abord c'est le phare de la civilisation hellénique placé au fond de la Méditerranée, qui devait illuminer les premiers pas des Blancs dans le chemin des découvertes du nionde, car il est superflu de répéter que le bassin de la Méditerranée devait être la voie féconde de l'expansion des sciences et des arts vers l'Europe. Celle-ci commençait à en ressentir l'influence quand elle devint la proie d'une lono-ue série d'invasions ruineuses. Des peuples des plateaux asiatiques demeurés en arrière se ruèrent sur l'Europe méridionale et occidentale; il y eut alors comme une dislocation dans l'ancien monde où les houles humaines roulaient les unes sur les autres de tout côté. Cependant le désordre cessa et les relations commerciales reprirent un peu de la vogue que leur avait communiquée l'antiquité. Car plusieur siècles avant notre ère, la Chine expédiait ses produits, surtout ses soies précieuses, au monde romain par le bassin du Tamir, par le Lob-Nor, par les hauts cols du Pamyr, le long des sources de l'Oxus et de l'Yaxartes De
là les marchandises bifurquaient comme les routes, les mies vers le Caboul et l'Inde, les autres vers les défile's de l'Arme'nie pour gagner le monde romaiu et l'Europe. Samarkande fut pendant longtemps le rendez-vous des cai-avanes chinoises.
Le courant commercial de retour passait plus au sud, par Merv, puis Balkb, franchissait les monts, aboutissait à Kachgar dans le bassin du Tarim, pour marcher sur Khotan et gagner Cha-tcheou sur la frontière chinoise. Plus tard, le transit maritime remplaça ces voies de commerce qui persistèrent néanmoins pendant la plus grande partie du moyen âge.
Ainsi ces trois grands mouvements de l'humanité, les migrations, les expéditions guerrières, les transactions commerciales ont suivi, sur le vieux continent, des routes un peu différentes suivant la loi de leur but et de leurs besoins.
Plus récemment, il y a quatre siècles, un mouvement jusque-là inouï de propagation et d'expansion des races indo-européennes a porté le dépôt de la civilisation par de là les grandes mers jusque dans l'Amérique nouvellement découverte. Peuples néo-latins et anglo-saxons, Espagnols, Hollandais, Anglais et Français firent la conquête du monde nouveau et d'une partie de l'Asie méridionale avec les îles de l'Océanie. L'Amérique reçut principalement les races hispaniques au sud et anglo-saxonnes au nord. Le mouvement s'est continué, si bien que la branche Indo-Européenne, partie il y a sans doute plus de quatre à cinq milliers d'années des monts bactriens de l'Asie, est arrivée sur le rivage californien du Pacifique en face de la race jaune du versant oriental asiatique.
Ici les annales de la grande migration nous apprennent que l'envahissement du nouveau continent fut du à l'ardeur de la curiosité, mais surtout à l'àpre soif de l'or. Les légendes des pays de l'Eldorado, de la fontaine de Jouvence, emblèmes de cet enthousiasme poétique tempéré par l'envie des trésors éblouissants de l'Amérique, furent donc la cause principale de la colonisation. Plus tard, le peuplement de la Californie, de la terre australienne de Victoria et de la Tasmanie fut le résultat presque exclusif de l'appât des mines d'or.
Cette fois l'or porta bonheur au sol, heureusement fertile, qui le recelait dans ses fécondes entrailles, et les chercheurs de trésors s'implantèrent sur la terre remuée et vide de métal précieux, comme jadis leurs aines l'avaient fait sur le bord des rivières du Brésil devenues veuves de pierreries. Il est à remarquer toutefois que les Espagnols se croisèrent avec les indigènes, tandis que les colons du Nord-Amérique et de l'Australie se sont gardés de mêler leur sang à celui des races entochthones.
Dans ces derniers exemples de colonisation, la nature physique n'a eu que la plus petite part. Car ni les monts et les déserts du Far-West, ni les mers lointaines qui séparent l'Europe de la Tasmanie, aucun genre d'obstacles n'ont réfréné la passion dont l'élan a poussé tant de jeunes générations de nos jours des plages d'Europe jusqu'aux mines convoitées.
Une autre migration qui passe avant ces dernières par ordre de date et d'importance, est l'occupation et la colonisation des États-Unis d'Amérique. Ici l'éclat trompeur de l'or ne fut pour rien. L'Anglo-Saxon, débarqué sur les plages de la Nouvelle-Angleterre, escalada les monts Alleghanys et couvrit de ses rejetons l'immense domaine des prairies de l'est, en refoulant devant lui les sauvages ou en les exterminant sans pitié. La tâche était relativement facile; la nature avait presque tout préparé; climat tempéré, salubre, sol généreux, couvert d'herbes
faciles à faire dévorer par le feu; approvisionnements naturels de bois excellent et propice à l'édification des maisons; culture aisée et rapide du maïs, celle céréale providentielle qui a servi de levier à la conquête de ces régions. Cette fois l'homme était tombé encore sur un lot magnifique ; il n'eut qu'à l'exploiter. Les régions de l'équateur et du sud trop chaudes, trop malsaines, demandèrent mille fois plus d'efforts. Celles du nord, même le Canada, pèchent par des délauts inverses des qualités de celles du centre de l'Union. Voilà la cause de la prospérité des unes et de la pénible colonisation des autres.
Quoi qu'il en soit, la colonisation systématique des Etats-Unis, conçue avec hardiesse et bonheur, menée avec opiniâtreté et discipline, restera comme modèle à offrir aux entreprises futures de ce genre. Mais à côté de ces succès que d'autres revers à enregistrer; que de masses de migrations se sont englouties dans un sol réfractaire, simplement parce qu'elles n'étaient pas favorisées par la configuration du pays, le climat ou la stérilité du sol, parce qu'elles étaient vaincues d'avance dans la lutte inégale avec les obstacles que leur opposait la nature physique !
D'ailleurs , ces migrations heureuses , ces splendides colonisations de l'Amérique, ne sont-elles pas aussi bien une conséquence évidente de la situation de l'Europe vis-à-vis du nouveau monde dont elle n'est séparée que par la vallée atlantique, barrière facile à franchir depuis le progrès de la grande navigation. Sans doute il a fallu un Colomb et des milliers de marins intrépides et savants, ses humbles successeurs, pour opérer la grande transplantation de l'Indo-Européen dans les plaines du Mississipi et sur les rives des grands lacs canadiens. Mais c'est la nature physique, c'est la situation de la Grèce vis-à-vis de l'Asie, c'est le grand chemin de la Méditerranée qui avaient préparé la grande route de l'Océan. En un mot c'est la figure des continents qui a été la cause première de ces mouvements qui ont révolutionné le monde. Telle a été la puissance de réaction de la terre sur la destinée de l'homme, qu'elle l'a presque façonné à son image, qu'elle lui a tracé d'avance les voies par où il devait aller à l'apogée de sa grandeur et de sa prospérité.
On a répété que si l'Europe n'avait pas possédé la Grèce et la Méditerranée, le cours de l'histoire et le destin de l'homme eussent été changés. Cela est juste, et si l'Amérique n'eut dû être abordée que par le versant oriental de l'Asie, elle serait probablement encore occupée en majeure partie par ses Aborigènes dont la raréfaction actuelle annonce la prochaine destruction.
Celte marche, d'ailleurs, de l'Indo-Européen de l'ouest à l'est du vieux continent n'aurait probablement pas alors amené les mêmes conséquences que de nos jours où elle s'accentue de plus en plus, car il se produit maintenant un retour rapide de l'Europe vers l'Asie, qui devient de nouveau le champ de compétitions par excellence des peuples puissants de l'Occident.
L'Asie Centrale, l'Asie Mineure, l'Inde, l'Indo-Chine, l'archipel Indo-Malais sont déjà au pouvoir de l'Europe qui s'avance rapidement à la conquête de sa patrie première,, depuis la Méditerranée à l'Amour, depuis Ceylan aux glaces de la Sibérie. On peut présumer que l'Asie sera le futur champ de bataille des nations européennes. Dès aujourd'hui, les ingénieurs cherchent à percer les déserts et les monts, qui nous en séparent, pas des voies ferrées. Tous ces projets, qui sans doute se réaliseront un jour prochain, sont nécessairement basés sur la connaissance approfondie de la configuration physique des terrains, en rapport avec la facilité et l'utilité des voies de communication. Là encore la
sculpture de la terre joue le rôle prépondérant et imprime comme partout aux œuvres de l'tiomme son cachet de grandiose fatalité.
En résumé, les races humaines ont dû subir de notables changements et des croisements multipliés entre elles par le fait de ces mouvements en petit ou en grand effectués à des époques lointaines sur la surface de la terre. Le sang humain, grâce à tous ces échanges successifs dus aux grandes migrations dévastatrices de jadis et aux émigrations disciplinées d'aujourd'hui, s'est profondément et largement mêlé dans les veines des races les plus diverses et des peuples les plus distants. Depuis lors, et durant de longs siècles, que de courants sanguins se sont entre-croisés, confondus, adultérés ou purifiés réciproquement; d'individu à individu, de races, de tribus, de nations et d'empires à leurs réciproques ! Que de ruisseaux ou de fleuves de sang se sont perdus les uns dans les autres pour former cette immense mer qui alimente le genre humain ! En fixant le nombre des vivants à un milliard et demi, et estimant à deux litres en moyenne le sang poussé par le cœur de chaque créature humaine, on aurait une masse de trois milliards de litres, soit trois millions de mètres cubes de ce liquide vermeil si éminemment vivant. C'est le débit moyen de notre Seine à Paris, pendant près de trois heures et demie.
Et quand on songe que ces flots de sang (un peu moindres jadis) existent et circulent depuis des milliers d'années; le fer a eu beau en répandre, les poisons et les venins en corrompre, la maladie et la mort en détruire, il en a toujours survécu assez, et aujourd'hui il en reste plus que jamais. En effet, qu'il soit blanc ou azuré, de couleur jaune ou noire, pur ou mélangé, le sang de l'homme inonde et féconde les diverses parties de la terre; il bouillonne énergiquement dans les intenses foyers de la civilisation; par sa rénovation incessante il se rajeunit et se conserve intact malgré les injures impitoyables du temps, malgré toutes les causes de destruction ou d'adultération. C'est qu'en effet les fils de la « Mère bienfaisante » ont la vie dure et inattaquable, pris en masse : Unde hoynines nati, duriim geniis.
La statistique appliquée aux principales fonctions des races humaines, telles que le nombre absolu et relatif, la densité de ces races suivant les milieux géographiques, leur fécondité, les chiffres des naissances et des morts, la vie moyenne, etc., constitue un appoint fort important de géographie médicale. Mais ce sujet appartient de droit à d'autres spécialités de ce Dictionnaire {voy. Démographie, Morbidité, Moutalxté, Natalité, etc.) et nous n'en donnerons ici que le cadre dont la connaissance est indispensable avant d'aborder la géographie pathologique.
Les données suivantes sont empruntées à diverses publications, notamment aux Mittheilungen von Petermann [Geographisches Jahrbuch, 1. Band, 1866. — Die Bevôlkeriing der Erde, n°^ I, 11, 111, 1875 et seq.), ainsi qu'aux tables statistiques de Bagge (1877-1879).
L'Europe compte aujourd'hui 309 178 300 habitants sur une superficie de 9 902 149 kilomètres carrés, ce qui donne 51,2 habitants par kilomètre carré. En voici le détail dans le tableau ci-après :
ÉTATS POLITIQUES
Sl'ISSE ,
Pays-Bas ou Hollande.
Ll'XEMBOCIIG
LlCHTKNSTEIN
Allemagne
AurnicuE-HoNGRiË.
Russie d'EnnorE. .
Slède
NonwÉGE
Danemark Delgiqde .
France. .
GnAMDE-BKETAGSE et Ir lande ....,,.
Iles Féboë
Islande
Espagne
Andorre (RépubiiqiiL)
POPULATION
2,669,1 i7 dont :
Étrangers. . . . 150,907 Suisses 2,517,600
42,7o2,oo4 dont :
Allemands . . . 37,520,000 Polonais. . . . 2,430,000 Wendes .... 140.000 Tchèques, etc. . 50,000
37,700,000 dont :
Allemands . . . 7,800,000
Tclièques, Moraves 3,000,000
Mag:yares. . . . 5,680
Ruihènes, Polonais, etc. . . 5,100,000
71,435,980 L'empire entier compte
86,486,000 dont :
Chrétiens . . . 72,000,000
4,583,291 dont :
Finnois 6,000
Lapons 7.000
SUPERFICIE
EN KII.OU. CARRÉS
dont :
Finnois Lapons ,
36,102,000 20,000,000 il y a 50 ans.
52,689,237 dont :
Angleterre. . . 21,244,010 Ecosse 5,127,811
avec les Baléares et Canaries ;
540,631 dont : terres cultivées . 304,598 Forets. . 138,270
624,045 dont : terres ara blés. . 224,656 Fortes. . 205,933
444,814 dont terre ferme :
407,467 Culliv. , 25,729 Prairies . 99,000 Forêts. . 175,000
316,694 dont : terres cultivées . 2,393 Prairies.. 8,000 Forêts. . 67,000
528,570 dont : terres cultivées. 320,000 Forêts. . 89.000 Incultes. 119,570
514,931 dont : pour Angleterre.. 1 11,020 Ecosse. . 78,895 Irlande. . 84,252
DENSITE
rOPL'LAT.
parkil. c.
REMARQUES
Naiss. . 86,918 Mariiiges 22.663
Décès. .
Naiss..
Jlar. .
Décès .
Russie. 13 Pologne. 55 Finlande, 5