GRIMPEURS
Hoccos. lis ont les ailes et la queue des Hoccosetse tiennent comme eux sur les^ arbres ; leur bec est court et la mandibule supérieure bombée ; leurs pieds ont une courte membrane entre les doigts de devant; mais il est vrai que le doigt externe se dirige souvent en arrière comme celui des Chouettes. Leurs narines sont aussi simplement percées dans la corne du bec, les bords des mandibules sont dentelés et le sternum (au moins celui du Touraco) n'a pas ces grandes échancrures ordinaires chez les Ciallinacés. »
Les deux genres auxquels G. Guvier faisait allusion et que personne aujourd'hui ne songe plus à rapprocher des Gallinacés sont les genres Touraco {Corythaix Illig.) et Musopliage (Miisophaga Isert.). A côté d'eux R. P. Lesson,^ dans le système de classification qu'il proposa en 1851, plaça au troisième genre le genre Sasa ou Opisthocomin^, qu'il considéra comme le type de la lamille des Dysodes {voy. ce mot). Mais les recherches récentes ont prouvé que le genre OpisthocomuSj qui ne renferme qu'une seule espèce américaine, l'Hoazin {Opisthocomns cristatiis), appartenait à l'ordre des Gallinacés dans lequel il devrait constituer un groupe distinct de celui des Hoccos.
Lesson fit du reste des Grimpeurs non plus un ordre, mais un simple sousordre, dépendant des Passereaux et renfermant, outre les Dysodes et les Musophagées (Touracos et Musophages), les Trogoncés ou Couroucous, les Cuculées (Scythrops, Anis, Malcohas, Coucous et genres voisins), les Barbus, les Toucans, les Perroquets, les Picées (Pics et Torcols) et les Galbulées (Jacaraars), en un mot, les mêmes groupes, à très-peu près, que ceux dont Georges Guvier avait donné l'énumération.
Dans son Conspectus generum avium le prince Ch.-L. Bonaparte introduisit dans la classification des Oiseaux des modifications profondes et changea nonseulement les limites, mais encore la distribution intérieure de la plupart des groupes admis par Lesson et par G. Guvier. Ainsi il fit disparaître l'ordre des Grimpeurs, constitua pour les Perroquets un ordre spécial {Psittaci} qu'il mit en tête de la classe, et rangea à titre de simples familles, parmi les Volucres, les Toucans (Rhamphastidœ), les Le\)tosomes{Leptosomidœ), les Coucous {Ciiculidœ), les Pics [Picidce), les Barbus {Biicconidœ et Capitonidœ), les Trogons (Trogonidce) et les Jacamars [GalbuUdœ), qu'il lit suivre immédiatement des Martins-Pècheui's [Alcedinidœ), des Guêpiers [Meropidœ), c'est-à-dire des Passereaux syndactyles de G. Guvier.
Quelques années plus tard, en 1854, dans son Conspectm systématique, le même ornithologiste, laissant toujours en tète de la classe des Oiseaux les Perroquets ou Psittaci, et dans l'ordre des Volucres tous les autres Grimpeurs, rangea les Toucans, les Coucous, les Pics, les Barbus, les Leptosomes, les Jacamars et les Couroucous, dans la cohorte des Zygodactyli, et les Calaos, les Musophages, les Opisthocomes, les Colious et les Phytotomes, dans celle des AnisO' dactyli, qui comprenait encore beaucoup d'autres oiseaux et entre autres les Fourmiliers. D'autre part, il distingua dans chacune de ces cohortes un certain nombre de groupes secondaires (stirpes) comprenant chacun quelques familles, et parmi ces stirpes il cita celle des Scansores renfermant seulement les Pics et les Torcols.
Dans un autre mémoire publié presque en même temps et intitulé Tableau synoptique des Zygodactyles [Conspectus vohicrum zygodactylorum), Ch.-L. Bonaparte suivit exactement la même classification qui, en dépit de quelques défauts, offrait de grands avantages sur les systèmes précédemment adoptés. En
GRINDÊLIA (botanique). 707
effet, si l'auteur associait, d'une façon peu naturelle, l'Hoazin aux Colious et aux Musopbages, s'il rompait les affinités qui rattachent les Calaos aux Martins- Pêcheurs et aux Guêpiers, s'il donnait enfin au nom de Scansores, synonyme de Grimpeurs, une signification trop restreinte, en revanche, l'un des premiers, sinon le premier, il distinguait nettement des autres oiseaux les Perroquets, qui constituent un groupe des plus naturels, et il indiquait parfaitement les relations mutuelles des Rhamphastidés, des Cuculidcs, des Picidés, des Bucconidés, des Capitonidés, des Leptosomidés et desTrogonidés. Les recherches plus récentes de divers naturalistes et notamment les études de M. E. Blanchard sur l'ostéologie des oiseaux sont venues sur plusieurs points confirmer l'opinion du prince Ch.-L. Bonaparte. Aussi ne comprend-on pas qu'un ornithologiste anglais, M. G. R. Gray, dans son catalogue ornithologique, bien postérieur en date aux travaux de Ch.-L. Bonaparte, ait cru devoir réintégrer les Perroquets, à titre de simples familles (Psittacidés, Cacatuidés et Strigopidés), entre les Rhamphastidés et les Capitonidés, dans l'ordre des Scansores ou Grimpeurs d'où se trouvaient d'ailleurs exclus les Calaos aussi bien que les Musopbages.
En résumé, il vaut mieux, croyons-nous, retirer, comme l'a fait Ch.-L. Bonaparte, les Perroquets {voy. ce mot) des Grimpeurs de G. Cuvier et constituer, avec le groupe ainsi restreint, un ordre auquel on pourra donner le nom de Zygodaclyles (de ^1370?, paire, et 5âx.Tu)>oç, doigt). La plupart des représentants de cet ordre sont l'objet d'articles spéciaux [voy. les mots Pic, Coucou, Muso- PHAGE, TouRAco, Trogon, Jacamar et Sy.ndactïles). e. Oustalet.
Bibliographie. — G. Cuvier. Tableau élémentaire d'histoire naturelle, 1797. — Dd même. Ix règne animal distribué d'après son organisation, \^' édit., in-8°. Paris, 11^17, t. I, p. 419. — Pi.-P. Lessos. Traité d'ornithologie, in-8°. Paris, 1831, p. 24. — Ch.-L. Bonaparte. Conspectus genentin aviiim, in-8°. Leyde, I80O, p. 1 et O'i. — Du même. Conspeclits sijslematis ornithologiœ. In Annal, d. se. nat., 1854. — Du même. Conspectus volucrum zygodactylorum. In Ateneo italiano, n° 8, mai 1854. — E. Blanchard. Recherehes sur les caractères osléologiques des oiseaux. In Annal, d. se. nat., i" sér., t. XI, p. 07 et suiv., 1869. — G.-R. Gray. Handlist of the Gênera and Species of Birds, in-8°. London, 1870, part. II, p. 132.
'GRIl^DELr (David-Hiero^ymus). Né à Riga le 27 septembre 1776, se livra à la pharmacie et devint en 1804 professeur de pharmacie et de chimie à l'université de Dorpat, puis en 1814 reprit la direction d'une pharmacie à Riga; il étudia ensuite la médecine à Dorpat, et en 1823 se fixa à Riga, où il devint médecin du cercle. 11 mourut à Riga le 8 janvier 1836. On cite de lui :
I. Allgemeine Uebersicht der neuern Chemie, Aur Einleitung fur Anfânger dargestellt. Rio-a, 1799, in-8°. — II. Pharmaceutische Botanik zitm Selbstunterrichte. Ibid., 1802,
iii-S". III. Ueber die verschiedenen Mittel, die atmospharische Luft zu reinigen. Paris,
1802, in-8\ — IV. Botanisches Taschenbuch fur Lief- Kur- und Esthland. Riga, 1805, in-8'\ — V. Russisches Jahrbuch der Pharmacie. Riga, 1803-1806, 4 vol. in-S". — VI. Fasslich dargestellte Anleitwuj zu Pflanzenkenntniss. Ibid., 1804, in-8°. — Yll. Versuch ûber die Nafur der Blausâure. Riga, 1804, in-8°. — VIII. Grundriss der Pharmacie zu Vorlesungen. Ibid., 1806, ia-S". — IX. Der organische Kôrper chemisch betrachtet. Ibid., 1818, in-8«. A. D.
GRIIVDEL (Eau PHAGÉDÉNiguE de). Médicament dont la base était le sublimé. D.
GRIXDÉLIA. § I. Botanique. Grindelia\^\\\à. Genre de plantes Dicotylédones appartenant à la famille des Composées, à la tribu des Astéroïdées Ce
708 GRINDÊLIA (emploi).
sont des espèces herbacées ou sous-frulescentes qui croissent en Amérique, dans les plaines qui s'étendent à l'ouest du Mississipi, jusque vers les côtes du Pacifique, et surtout dans le Texas et le Mexique ; deux ou trois espèces se trouvent dans l'Amérique du Sud.
Leurs caractères génériques sont : un capitule multiflore, à fleurs ligulées à la circonférence, tubuleuses à 5 dents au centre, implantées dans de petites fossettes du réceptacle; un involucre liémisphérique à la base, formée de plusieui's séries de bractées imbrifjuées; des achaines obovés ou subanguJeux, glabres, surmontés d'une aigrette, à poils épais, rigides, tombant au moindre contact.
Les feuilles sont alternes, entières ou dentées; les capitules solitaires à l'extrémité des rameaux portent dans la plupart des espèces une résine qui les rend glutlneux, et à laquelle on attribue généralement les propriétés médicales qui ont fait employer diverses espèces de Grindelia. L'espèce qu'on indique généralement comme médicinale est le Grindelia robusta Mitt. Cependant il résulte des observations de M. Maisch, confirmées par celles de M. Holmes, que ce qui domine dans la substance médicinale est le Grindelia fquarrosa Dun. Du reste, on trouve généralement un mélange de diverses espèces, parmi lesquelles M. Holmes a spécialement signalé les suivantes :
Le Grindelia squarrosa Dun., plante herbacée, à feuilles semi-amplexicaules, obloiigues, atténuées vers la base, cordiformes, plus larges vers le sommet. Les bractées de l'involucre sont subulées et fortement recourbées vers le bas : l'aigrette est formée de deux à quatre soies rigides. On la trouve le long de la rivière du Missouri.
Le Grindelia robiistn Mitt. a des feuilles oblongues, plus élargies à la base qu'au sommet, qui est obtus : elles sont deux fois plus larges que celles du G. squarrosa. Les bractées de l'involucre sont semblables à celles de cette dernière espèce, un peu moins squarreuses. La plante habite la Californie.
Le Grindelia integrifolia D. C. a les feuilles entières ou très-faiblement dentées en scie, plus longues et plus pointues que celles du Gr. robusta.
Le Grindelia inuloides Willd. est bien caractérisé par ces grosses bractées foliacées qui enveloppent les capitules. Les feuilles sont presque aussi larges que dans le Gr. robusta, oblongues, beaucoup plus larges à la base, brièvement dentées.
Le Grindelia glutinosa Dun. a des feuilles lancéolées, de la même largeur que celles du Gr. squarrosa, atténuées à la base. Les bractées de l'involucre sont linéaires avec une courte pointe non recourbée. C'est une espèce du Mexique.
Le Grindelia i-ubricaulis D. C. a la tige rougeàtre et les involucres couvert de poils et glutineux. On l'a préconisée, sous le nom de G. hirsutula, comme contre-poison du Rhus Toxicodendron L.
Dans toutes ces espèces, la résine, qui se trouve surtout sur les capitules et les involucres, parait augmenter quand la plante croît dans les lieux secs.
Bibliographie. — Willdenow. Magaz. Nalurforsch. Berolini, 1807, p. 261. — Duxal. Métn.
Muséum hist. natur. Paris, V, p. 48. — De Candolle. Prodromus, V, p. 514. E.nducher.
Gênera... Maisch. Report of tlie PharmaceiUical Meeting at Philadelphia., janv. 1878.— Holmes. Note on Grindelia Robusta. fn Pharm. Journ., 3' série, YIII, 787. Pl.
g H. Emploi. Aux États-Unis, les médecips se servent depuis quelques
années de la Grindelia robusta dans le traitement des maladies respiratoires. Ils considèrent cette plante comme nn expectorant stimulant et antispasmodique Ses propriétés ont été spécialement publiées par le docteur Egan dans ihe Therapeutic Gazette de l'année 1880.
Elles doivent être attribuées surtout à la résine balsamique contenue dans les sommités fleuries.
La bronchite aignë cède assez facilement sous l'influence du remède. Bans les cas chroniques le succès est plus difficile ; en général, il amène une amélioration rapide, mais, pour éviter les rechutes, les malades sont obligés d'avoir constamment recours au médicament; son administration amène un sommeil réparateur.
Dans l'asthme, il produit un soulagement notable tant que dure son ingestion ; dès qu'on le cesse, les accès reparaissent avec la même intensité. 11 semble guérir les complications respiratoires de l'asthme, telles que la bronchite, par exemple.
L'action de ce médicament est assez importante pour que l'on comprenne qu'il soit apprécié en Amérique et que son usage tende à s'y généraliser peu à peu.
Le docteur Egan reconinvande surtout l'extrait fluide de Grindelia qu'il associe à l'extrait fluide de solutés de stramoiiie et de Yerba santa, plante populaire aux Etats-Unis. On prescrit cette mixture à la dose d'une cueillérée à café toutes les heures durant les paroxysmes dyspnéiques; en dehors des accès, on en donne trois ou quatre par jour. B. Péris.
GRIA'GOIV. Synonyme de Fragon ou Petit Houx [Ruscus aculeatus L.).
Pl.
GRIOT. Nom vulgaire du Genista purgans Lam. Pl.
GRIOTTE. Fruit du Griottier, espèce de Cerasus {voy. Cerisier). Pl.
GRIPPE. Synonymie: coqueluche (de Thon, Mézeray), horion, tac, dando (Pasquier); catarrhus febrilis, febris catarrhosa, febris suffocativa, catarrhus epidemicHS, tussis epidemica, cephalalgia contagiosa (Sennert, Wierus, Sydenham) ; febris catarrhalis epidemica (Huxham, Buckner, Zuch) ; rheiima epidemicum, grippe (Sauvages) ; catarrhus a contagio (Cullen) ; morbus catarrhalis (Ehrmann) ; fluxio catarrhalis (Young) ; synochus catarrhalis (F. Hoffmann) ; influença (Huxham) ; grippette, baraquette, petite poste, petit courrier, follette (Razoux) ; coquette, grenade, générale (Saillant) ; maladie russe, catarrhe russe, allure, cocote, fièvre catarrhale épidémique, catarrhe épidémique, bronchite épidémique.
Dans l'article Catarrhe, considérant les affections épidémiques désignées depuis plus d'un siècle sous le nom de grippe ou d'influenza comme faisant partie, au titre de forme spéciale, du groupe des affections catarrhales, nous avons énuméré quelques-unes des grandes épidémies catarrhales rapportées sous diverses dénominations par les auteurs, et nous avons esquissé à grands traits l'histoire des principales épidémies de grippe contemporaines. Mais les considérations générales que nous avons émises sur la grippe, dans cet article, ne devaient point nous dispenser de faire ici l'histoire descriptive de cette affection.
Pour bien définir notre sujet, il faut d'abord le dégager de tout ce qui pourrait l'obscurcir par sa confusion avec des états similaires. De même qu'au
milieu des indications vogues ou insuffisantes que nous fournissait l'histoire nous avons dû chercher, dans l'article précité, à dégager des épidémies catarrhales les affections indûment confondues avec elles et qui ne nous ont point paru en présenter les traits caractéristiques, de même devons-nous ici, avant d'entreprendre l'histoire de la grippe, commencer par en éliminer des états que l'on confond trop souvent avec elle. Par une extension abusive, très-commune dans le langage médical, qui se fait trop souvent à cet égard l'écho du langage vulgaire, la dénomination de grippe a fini par devenir presque synonyme de rhume ou de fièvre catarrhale simple, et on l'emploie généralement aujourd'hui pour désigner ces petites endémies de fièvres catarrhales vulgaires, annuelles, qui régnent généralement dans nos climats aux époques équinoxiales. Bien que, nous le répétons ici, la grippe ne soit en réalité qu'une espèce dans la grande classe des alYeclions catarrhales, elle se distingue de la fièvre catarrhale vulgaire, non-seulement par sa plus grande intensité, mais encore par des caractères qui lui sont propres et qui la constituent à l'état de véritable entité morbide. Indépendamment, en effet, de la phénoménalité commune qui rappelle dans ses caractères principaux les phlegmasies superficielles des organes des voies respiratoires, la grippe, qu'elle soit sporadiqne ou qu'elle règne épidémiquement, présente toujours un ensemble d'éléments morbides beaucoup plus complexe, au premier rang desquels il faut placer une atteinte profonde de l'état général des forces, un état nerveux très-accentué et, ceci est plus hypothétique, une altération du sang, qui lui ont fait assigner sa place parmi les maladies zymotiques.
Cette complexité même, et surtout le caractère d'épidémicité, entraînent dans la description de la grippe des difficultés et imposent la nécessité d'en dédoubler en quelque sorte l'histoire, c'est-à-tlire de décrire d'abord la maladie chez l'individu, avec ses diversités de formes, de degrés et de complications, puis dans la collectivité, avec les modifications et les modalités diverses qu'imprime souvent à la maladie la circonstance même de l'épidémicité. Ce n'est point, en effet, une maladie toujours identique à elle-même que nous avons à décrire, mais une affection à éléments mobiles, changeant souvent d'une épidémie à une autre, sinon dans le fond, du moins dans la forme, les degrés et l'enchaînement des phénomènes ; si bien que la description de l'une ne s'adapterait jamais complètement à l'autre, et que le type abstrait que l'on pourrait en concevoir en réunissant en un groupe unique l'ensemble des caractères principaux que l'on trouve dans chacune d'elles ferait grandement courir le risque de faire un tableau qui ne ressemblerait à aucune, .\ussi, tout en cédant à la nécessité d'esquisser d'abord en un cadre unique les traits généraux les plus saillants et les plus communs à la fois de la grippe considérée d'une manière abstraite, nous ferons suivre cette esquisse de la relation de quelques faits cliniques empruntés à quelques-unes des épidémies les plus récentes, afin de représenter la maladie d'après nature et d'en faire saillir à la fois les traits les plus caractéristiques, ainsi que les nuances par lesquelles se différencient les unes des autres les diverses épidémies.
Comme dans presque toutes les maladies pyrétiques aiguës, nous devrons considérer dans la grippe une période prodroraique, une période d'état, une période de déclin et une période de convalescence.
Prodromes. Les prodromes de la grippe sont à peu de chose près ceux de la plupart des maladies aiguës : malaise généi-al indéfinissable, frisson initial plus ou moins intense, inappétence, nausées, lassitudes spontanées, sentiment
de courbature générale ; troubles nerveux encore vagues, mal définis, consistant principalement en une céphalalgie sus-orbitaire, quelques troubles des sens, quelquefois même des douleurs le long de l'épine dorsale, avec frissons erratiques se manifestant surtout le soir. Mais ce qui semble être le caractère prodromique propre de la grippe et ce qui la distingue à cet égard des autres maladies aiguës analogues et notamment de la bronchite ordinaire, avec laquelle elle a, d'ailleurs, tant d'autres points communs, c'est une sensation de faiblesse profonde, avec une paresse et une gêne des mouvements allant quelquefois jusqu'à la douleur, une sorte de prostration accompagnée d'inquiétude ou d'anxiété, phénomènes qui sont en disproportion manifeste avec le peu de gravité réelle de la maladie, mais qui semblent révéler à la fois, dès le début, une influence pathogénique générale portant, non sur un seul organe ou système d'organes, mais sur l'organisme tout entier; c'est, en un mot, le caractère asthénique de l'affection qui va se développer. A ces prodromes se joint parfois une sorte d'effort ou de molimen hémorrhagique vers les membranes muqueuses, se terminant soit par une épistaxis ou par une hémoptysie, qui semble ajouter encore à la signification caractéristique de ces prodromes. L'état moral des sujets, pendant cette période, répond à cet ensemble de signes plus ou moins sérieux en apparence. Ils sont en proie à une vague inquiétude, comme s'ils avaient le pressentiment qu'ils vont subir une affection grave.
La durée de la période prodromique est variable, mais en général très-courte, dépassant rarement quarante-huit heures, le plus souvent bornée à un jour.
Cette période prodromique n'est pas constante, elle manque quelquefois et la maladie débute alors d'emblée, soit comme un simple rhume ordinaire, par de l'enchifrènement, une sensation vive de picotement à la gorge, de la toux, auxquels se joindront bientôt les autres phénomènes, particulièrement les phénomènes gastriques ou nerveux, soit, comme on le voit assez souvent, à la période de maximum d'intensité des grandes épidémies, en entrant en quelque sorte d'emblée en pleine manifestation de tous les symptômes.
La grippe confirmée ou à la période d'état, qu'elle ait été précédée ou non de
cette période prodromique, se manifeste, en général, par un violent coryza,
mais qui diffère du coryza commun par l'extension de la phlegmasie catar-
rhale aux sinus maxillaires et frontaux, souvent même aux voies lacrymales et
jusqu'à la conjonctive oculo-palpébrale, par l'abondance' souvent extrême de
l'écoulement séreux et parfois séro-sanguinolent qui se fait par les fosses nasales
et surtout par la céphalalgie intense qui l'accompagne, céphalalgie sus-orbitaire
principalement, s'étendant quelquefois au vertex, avec sentiment de plénitude
et de tension, d'autres fois avec sensation de déchirement et d'éclatement. Mais
l'affection phlegmasique catarrhale reste rarement bornée aux fosses nasales et
aux sinus ; le plus souvent, soit simultanément, soit d'une manière successive,
la phlegmasie, essentiellement diffuse de sa nature, gagne l'arrière-gorge, d'oiî
elle s'étend à la trompe d'Eustache et de là à la cavité tympanique, puis au
larynx, à la trachée et aux bronches, se généralisant ainsi rapidement à presque
tout l'appareil muqueux des voies aériennes, à celui des organes des sens, et
même aux muqueuses des voies gastriques. Un embarras gastrique avec nausées
et vomituritions même quelquefois s'ajoute presque toujours, en effet, à la
phlegmasie laryngo-trachéo-bronchique.
La laryngo-trachéo-bronchite, avec ou sans embarras gastrique, pas plus que le coryza, ne suffit pour constituer la grippe, ils n'en sont que le groupe sympto-
malique le plus constant et la localisation principale. Les phénomènes nerveux que nous avons vus se dessiner déjà d'une manière nettement accusée dans les prodromes acquièrent avec le développement et l'extension de la plileymasie catarrhale une intensité croissante, au point même de devenir quelquefois tout à fait prédominants. Dès le début, en effet, on a vu se produire de l'anxiété précordiale, des tremblements musculaires, des soubresauts, des vertiges et des altérations des sens, particulièrement des troubles de la vision et de l'ouïe. Quelques malades semblent avoir constamment un voile devant les yeux, d'autres ont des éblouissemenls, et même dans quelques cas on constate une amaurose passagère; ils éprouvent en même temps des bourdonnements, des tintements d'oreille, parfois des douleurs vives, une véritable otalgie. Le goût et l'odorat sont souvent altérés, diminués ou pervertis. La sensibilité générale est également atteinte, il y a des liyperestbésies partielles, circonscrites, et dans quelques cas une hyperesthésie générale. Les malades éprouvent des douleurs lombaires, quelquefois de véritables douleurs arthralgiques simulant le rhumatisme et des névralgies. Enfin les facultés intellectuelles sont elles-mêmes déprimées, obscurcies; le sommeil est troublé, agité, coupé de rêvasseries; quelques malades ont un léger mhdelirium ; la plupart tombent passagèrement dans un véritable état mélancolique.
Cet état de trouble profond du système nerveux et de prostration générale se traduit dans la physionomie du malade par un air de souffrance et de stupeur et une altération sensible des traits qui sont grippés (d'où le nom même de la maladie) comme le sont les traits d'un malade parvenu aux dernières limites d'une longue maladie.
Le mouvement fébrile a un caractère qu'il n'est pas indifférent de signaler, d'autant qu'il a sou importance, comme on le verra plus loin, au point de vue du diagnostic et des indications thérapeutiques. Ce caractère est l'inconstance et l'irrégularité. La fièvre manque tout à fait quelquefois; le plus souvent elle affecte le type continu rémittent avec rémissions le matin et exacerbations vespérales; parfois elle est franchement rémittente; elle est quelquefois intermittente, à accès quotidiens le plus souvent, plus rarement avec le type double tierce; enfin, dans quelques cas il y a plusieurs petits accès dans la même joui-née. En un mot, elle n'a rien de régulier. Les relevés thermiques n'ont fait que confirmer à cet égard les simples appréciations du rhythme du pouls et de la chaleur à la main. D'après les recherches thermométriques de ^Yunderlich, le début de l'élévation thermique est rarement rapide ; la température s'élève comme dans la péiiode initiale de la fièvre typhoïde, mais d'une manière moins régulière et moins constante, tantôt plus rapidement, tantôt plus lentement. Elle atteint rarement la même élévation que dans cette dernière affection. M. Jaccoud, pendant l'épidémie de 1876-1877, a vu bon nombre de courbes thermométriques dans lesquelles le seul trait dominant était l'irrégularité; irrégularité telle parfois qu'elle allait jusqu'à la cessation momentanée de la lièvre et jusqu'au type inverse de la température, moins élevée le soir que le matin. On peut dire qu'en général, quand il y a élévation de la température dans la grippe, elle oscille entre 58 et 39 degrés; elle s'élève rarement à plus de 40 le soir. Cependant M. Huchard dit avoir vu deux cas de grippe survenus chez des enfants, avec complication thoracique très-légère, un peu de congestion pulmonaire, où la température s'est élevée jusqu'à 41", 2. Les malades ont guéri.
Tel est l'ensemble des phénomènes morbides du début de la giippe. Mais, comme dans toute maladie à évolution, des changements surviennent qui caractérisent ses différentes pliases. A cette période de début dans laquelle dominent les phénomènes nerveux et où se dessine l'état catarrhal avec son caractère initial hyperémique ou congestif, succède la deuxième période ou période d'état, dans laquelle le catarrhe passe de sa phase de crudité à la phase de coction en prenant dès ce moment le rôle prédominant. Une sensation presque incessante de chatouillement et de picotement à la gorge et au larynx provoque des quintes répétées, fatigantes. Chaque quinte de toux redouble la céphalalgie et donne lieu à un ébranlement douloureux de toute la tête. De sèche qu'elle était au début, la toux devient Itumide, elle est suivie d'une expectoration séreuse, mousseuse, parfois un peu striée de sang.
Si à cette période on ausculte les malades, on commence à entendre des ronchus sibilants et ronflants disséminés dans la poitrine, si la localisation du catarrhe a gagné les bronches; mais, lorsqu'elle est restée confinée dans le larynx et la trachée, ces râles font défaut, La respiration presque toujours un peu accélérée, inégale, moins toutefois que dans la période d'invasion, est rude, un peu bruyante et accompagnée d'un sifflement laryngé. La percussion, à moins de complications pneumoniques dont nous aurons à parler plus tard, donne en général la sonorité normale.
Les voies gastriques qui, dans la période prodromique et celle de début, ont plus ou moins participé aux perturbations nerveuses qui semblent avoir envahi tous les viscères, se traduisant presque toujours par un état spasmodique, dysphagie, spasmes nerveux de l'estomac et des intestins, deviennent le siège de phénomènes congestifs et participent à leur tour à la phlegmasie catarrhale des muqueuses. C'est dans cette période, en effet, qu'on voit presque toujours survenir un état gastrique simple ou bilieux, avec anorexie, état nauséeux, vomiturilions, vomissements même quelquefois. La langue épaissie se recouvre d'un enduit jaunâtre; la bouche est pâteuse, amère ; les malades trouvent un mauvais goût à tout ce qu'ils prennent. La soif est généralement assez modérée et quelquefois même nulle. 11 y a inappétence presque constante. Les vomissements fréquents ont été observés dans quelques épidémies, notamment dans celles de 1773 et 1775 décrites par Stoll et Haberden. Dans la même épidémie de 1775, Stoll a signalé la sensibilité de la région épigastrique à la pression et la tension douloureuse des hypochondres. La diarrhée ne se manifeste généralement que vers la fin de la maladie. Dans quelques circonstances cependant on a signalé chez les grippés des coliques vives, suivies de diarrhée muqueuse, séreuse et bilieuse, dans quelques cas plus rares sanguinolente. Dans les premières périodes de la maladie, il est plus ordinaire de voir les malades se plaindre d'une constipation opiniâtre ; elle coïncide habituellement avec une céphalalgie intense.
t-j '^Formes. On a distingué plusieurs formes dans la grippe. La distinction de ces formes est basée sur la prédominance marquée d'un certain groupe de symptômes, qui imprime à la maladie une physionomie particulière. Suivant diverses conditions ou prédisposiliiîns individuelles, suivant telle circonstance de milieu ou tel caractère de l'épidémie elle-même, ou voit les congestions hyperémiques affecter de préféience tel ou tel appareil, revêtir telle ou telle expression. Il n'est pas rare, en outre, de voir dans le cours de la même épidémie les symptômes qui étaient prédominants au début subir graduelle-
ment des modifications, telles qu'un accroissement ou une diminution, ou même être remplacés par des symptômes d'un autre ordre, donnant à la maladie une tout autre physionomie extérieure, bien qu'au fond rien ne soit changé dans sa nature, ni dans ses manifestations les plus générales. C'est ainsi qu'on a établi, en se fondant sur les phénomènes les plus apparents et les localisations les plus accusées, une forme thoracique, une forme encéphalique, une forme abdominale.
La forme thoracique, qu'il ne faut pas confondre avec les complications pneumoniques dont nous aurons à parler tout à l'heure, pourrait à la rigueur n'être considérée que comme la forme commune, la forme type ou la grippe simple, dégagée de toute complication, les phénomènes thoraciques étant en quelque sorte les caractères les plus saillants de la maladie. Aussi n'auronsnous pas à insister ici sur cette forme, nous bornant à faire remarquer qu'elle a comme les autres formes ses degrés divers d'intensité, depuis l'hyperémie simple des membranes muqueuses nasales et trachéo-bronchiques jusqu'à l'hyperémie des bronches capillaires et des vésicules pulmonaires, dont on a vu plus haut la description.
Voici un exemple de celte forme simple ou commune de la grippe, à son minimum d'intensité, que nous empruntons à l'excellente relation clinique de l'épidémie de grippe observée à l'hôpital Beaujon, en 1867, par M. Moutard- Martin, publiée à cette époque dans la Gazette des Hôpitaux.
Un homme de cinquante-cinq ans entre à l'hôpital Beaujon, ayant été pris huit jours avant de frissons, d'un état fébrile assez intense, de toux avec point de côté, coryza, essoufflement, enrouement, courbature générale, céphalalgie. A son entrée on constate la persistance de ces symptômes, avec une expectoration muqueuse presque purulente, un peu de suffocation et des signes d'embarras gastrique.
A la percussion de la poitrine il y a une résonnance complète et parfaite ; à l'auscultation, on entend des deux côtés des râles sibilants et muqueux trèsabondants, surtout du côté gauche, et une expiration prolongée assez notable. Sous l'influence d'un émélo-cathartique les symptômes d'embarras gastrique s'amendèrent, en même temps que les phénomènes d'oppression et la fièvre disparurent.
Le fait suivant est un exemple de la même forme de grippe simple, thoracique, mais plus intense, plus rebelle à l'influence de la médication et surtout d'une persistance et d'une durée beaucoup plus grandes.
Un homme à peu près du même âge que le précédent, cinquante-six ans, s'enrhumant facilement tous les hivers, fut pris le l*"^ janvier de frissons avec douleur du côté gauche, coryza, céphalalgie, anxiété, oppression, fièvre, qui l'obligèrent à s'aliter. Mais la fièvre augmentant et la toux devenant de plus en plus fréquente, il se détermina à entier à l'hôpital. Il avait alors 104 pulsations, le pouls fort, résistant, la face vultueuse, la toux fréquente, rauque et très- fatigante. 11 y avait, en outre, une vive anxiété, du coryza, de l'enrouement, de la céphalalgie et un état saburral très-prononcé. A la percussion la résonnance est complète des deux côtés, même à gauche où le malade accusait un point de côté. A l'auscultation on entendait des râles muqueux à grosses bulles du sommet à la base des deux poumons et mélangés de quelques râles sibilants. Chez ce malade, M. Moutard-Martin a agi comme chez l'autre. L'éméto-cathartique a amené un peu de détente, mais néanmoins, malgré les vomitifs, les
narcotiques, les sinapismes, les symptômes ont persisté avec la même intensité. Le malaise était tout aussi prononcé au bout de plusieurs semaines, le coryza et l'enrouement persistaient, la toux était aussi fréquente, l'expectoration aussi abondante, la langue était toujours saburrale et tous les râles se retrouvaient aussi abondants que le premier jour. En un mot, il n'y avait pas eu d'amélioration. Ce malade présentait exactement les mêmes symptômes que le précédent, mais à un degré beaucoup plus élevé d'intensité et surtout de persistance.
La forme encéphalique n'est en réalité que la prédominance ou l'exagératiou des phénomènes d'ordre nerveux qui font toujours essentiellement partie de la grippe. On a observé dans quelques épidémies des cas de grippe dans lesquels prédominaient d'une manière notable et presque exclusive les troubles de l'innervation, portés au point de donner quelquefois le cbange sur des affections cérébrales. Dans ces cas-là, en même temps que des troubles nerveux intenses se traduisant par une grande céphalalgie, par des névralgies, de l'agitation, de l'insomnie, du délire, des convulsions ou des lypolhimies, ou encore de véritables symptômes congestifs ou apoplectiformes, on voit les symptômes de l'hyperémie des membranes muqueuses céphaliques, le coryza porté au degré le plus extrême, avec flux abondant par les narines, épistaxis, injection vive et épaississement des muqueuses nasale et buccale, et de la conjonctive oculo-palpébrale, larmoiement, etc. Pendant l'épidémie de grippe de 1857, la rêvasserie et même le délire ont été constatés dans un grand nombre de localités, notamment à Paris, à Bordeaux, à Limoges, à Corbeil, à Munster, à Bologne, etc. Des cas d'aliénation mentale ont été signalés, comme on en avait déjà observé dans l'épidémie de 1790. C'est probablement à des phénomènes congestifs du même genre qu'il faut attribuer quelques-uns des cas de suicides accomplis ou tentés dans les hôpitaux de Paris, en 1857. Cette disposition congestive a donné lieu chez les enfants à un état comateux, comme Gintrac père en a vu des exemples à Bordeaux, et, chez les vieillards, à des attaques apoplectiformes, comme Récamier en a cité des exemples; d'autres ont signalé des cas de paralysie. Tout en reconnaissant qu'il a pu se glisser plus d'une fois, sans doute, des erreurs dans les faits cités, on ne peut méconnaître, pour la plupart du moins, une parfaite authenticité.
La forme abdominale est beaucoup plus rare que les deux formes précédentes. On peut même dire qu'elle s'en distingue beaucoup plus par l'absence des symptômes qui les caractérisent que par l'existence de symptômes qui lui soient propres. La forme abdominale se réduit en quelque sorte, en effet, à l'expression devenue prédominante des phénomènes gastriques, tels que les nausées, les vomissements, l'amertume et l'état pâteux de la langue et de k bouche, la sensation de tension des hypochondres, les coliques, les crampes abdominales, la diarrhée le plus souvent, la constipation quelquefois. Rien ne la différencierait de l'embarras gastrique commun, n'était l'état général de courbature et de prostration et l'altération spéciale des traits, inséparables de toute forme, quelle qu'elle soit, de la grippe.
La grippe abdominale affecte quelquefois une ressemblance avec la dysenterie ou même avec le choléi'a. L'histoire d'une grippe cholériforme a été esquissée dans un article de la Ga:ielte médicale de 1833. Priou (de Nantes), Pétrequin, Nérat, Bourgogne, en ont cité des exemples.
En 1867, M. Champouillon constatait que la forme abdominale avec état muqueux de l'appareil digestif était la forme prédominante. Les cas graves
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s'accompagnaient de céphalalgie intense, de courbature fébrile et d'embarras gastrique avec inappétence al)solue.
Dans la même année, M. Moissenet notait un assez grand nombre de cas de grippe présentant d'abord la l'orme pectorale et qui à leur fin revêtaient le type fébrile intermittent et tendaient, pour la plupart, à se juger définitivement pai" des symptômes gastro-intestinaux, vomissement et diarrhée.
Mais c'est surtout dans l'épidémie de 1875 qu'on a plus particulièrement observé la localisation des principaux phénomènes fluxionnaires de la grippe sur le canal digestif, les organes thoraciques restant le plus souvent indemnes. Les diarrhées séreuses ou séro-bilieuses abondantes, ainsi que des vomissements répétés de même nature, s'y manifestaient très-souvent dès le début. Le docteur Lapie, dans sa thèse inaugurale de 1876, a rapporté plusieurs exemples de cette forme alidominale de la grippe, qu'il a eu l'occasion d'observer, soit chez des enfants, soit chez des adultes, pendant les mois d'avril et mai 1875.
ISous citerons, entre autres, les observations suivantes :
Première observation. Une jeune fille de onze ans est prise le 17 avril de fièvre violente (120 pulsations), chaleur considérable de la peau, ballonnement du ventre, suivi le lendemain de diarrhée et de vomissements bilieux trèscopieux. Délire, coma, et pouls à lo6 dans la nuit qui suit. Point d'accidents thoraciques. La diarrhée et les vomissements continuent jusqu'au 22, jour oà ils cessent ainsi que la fièvre, persistance de la sensibilité du ventre, qui cesse à son tour à la suite d'un purgatif. Guérison le 28, après une courte convalescence.
2'= observation. Une petite fille de neuf ans est prise de fièvre intense le 18 avril (pouls 125), chaleur à la peau, un peu de moiteur; elle a plusieurs selles bilieuses et des vomissements dans la nuit, accompagnés d'insomnie et de délire. Cet état se maintient pendant sept jours, sans aucun symptôme du côté de la poitrine. A dater du septième jour tous ces phénomènes vont diminuant, pour cesser complètement le 3 mai suivant.
S"* observation. Un enfant de deux ans est pris le 50 avril d'une fièvre intense (140 pulsations), chaleur très-vive, ballonnement du ventre, face comateuse, selles fétides et vomissements. Cet état durait depuis plusieurs jours, quand tout à coup les symptômes abdominaux disparurent pour faire place à de la toux, avec des râles humides à grosses bulles dans les deux poumons, avec dyspnée assez prononcée, suivie au bout de quatre jours d'une expectoration considérable qui se continua pendant six à sept jours. La guérison ne survint que le 25 du mois suivant, après une médication qui consista principalement dans l'administration de l'ipécacuanha et l'application de vésicatoires.
A" observation. Une femme de quarante-six ans est prise le 27 avril de douleurs rachidiennes, avec endolorissement général et violentes coliques, nausées, fièvre (pouls 92). Cet état persistait depuis quelques jours, sans amélioration, malgré l'emploi du calomel, des fomentations émollientes et des lavements purgatifs, lorsque survinrent de nouveaux symptômes thoraciques, toux, râles sibilants et ronflants, expectoration, sentiment de constriction à la base de la poitrine, dyspnée, augmentation de la fièvre (pouls 115), agitation et délire. Cet état, après avoir duré quelques jours, commença à s'amender le 4 mai, sous l'inlluence des vomitifs et des vésicatoires; mais l'expectoration continua pendant une quarantaine de jours, avec une faiblesse qui diminua graduellement, grâce au sulfate de quinine.
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En juin de l'année suivante, celte femme fut de nouveau atteinte de la grippe, qui pre'senta encore cette fois la même forme et la même marche, mais avec une intensité et une durée moindres.
Enfin le mari de cette malade, qui avait eu en même temps qu'elle une grippe de forme pectorale, compliquée de broncho-pneumonie, eut aussi, comme elle, une deuxième atteinte, en 1876.
Si, à la lecture des deux premières observations, il était peut-être permis de se demander si c'était bien à des cas de grippe que l'on avait eu affaire, il suffirait, pour lever tous les doutes, de les rapprocher des trois observations suivantes, identiques quant à leur première période, et qui ont présenté dans la deuxième période les phénomènes thoraciqvies types qui impriment un cachet indéniable à la maladie.
Pendant la petite épidémie de grippe qui a régné à Paris en 1880, à la suite d'un grand dégel, quelques faits du même genre se sont présentés, notamment dans le service clinique de M. Potain, à l'hôpital Necker. Dans les faits de M. Potain, c'est surtout l'aspect cholériforme qui a prédominé. Ainsi, à côté de cas caractérisés par la blancheur de la langue, l'inappétence, la diarrhée, accompagnée de courbature générale et de troubles nerveux, précèdes ou suivis de tous les symptômes ordinaires de la grippe thoracique commune, avec exagération des phénomènes gastriques qui imprimaient à la maladie un caractère particulier, on voyait chez quelques malades ces mêmes symptômes gastrointestinaux en quelque sorte isolés, comme si l'affection s'était localisée tout entière dans le tube digestif. Tel malade semblait avoir une dysenterie, tel autre une affection cholériforme, qui avaient en réalité la grippe, ce que démontrait leur parfaite ressemblance avec des cas où la présence simultanée des phénomènes thoraciques ne pouvait laisser subsister de doute sur la nature et l'origine commune de ces affections. L'un des faits les plus remarquables de ce genre est celui d'un homme âgé de trente et un ans, qui après un travail fatigant, exposé à toutes les intempéries d'une saison rigoureuse, et pendant que la grippe régnait d'une manière très-générale à Paris, fut pris de diarrhée sérobilicuse abondante (de 15 à 20 selles dans la journée), accompagnée de crampes violentes avec contracture des jumeaux et des Uéchisseurs des orteils, mais sans cyanose de la face ni réfrigération des extrémités, sans toux, ni céphalalgie, ni fièvre; langue sèche sans enduit, soif constante; ventre peu ballonné, mais douloureux. Un traitement approprié fit cesser la diarrhée et les accidents tétaniformes qui l'accompagnaient et le malade sortit guéri quelques semaines après.
Il y avait à la même époque, dans la salle des femmes du même service, une jeune fille qui, sous la même influence de la constitution régnante, avait eu également un catarrhe intestinal cholériforme, avec tétanie ou contracture idiopathique des extrémités, et qui eut une beaucoup plus longue durée avant d'arriver à une complète guérison.
Chez un troisième malade, jeune homme de vingt-huit ans, à la suite d'un refroidissement, il est survenu une grande faiblesse et de la diarrhée, sans douleur abdominale, accompagnée de courbature fébrile, de bourdonnements d'oreilles, d'éblouissements, langue blanche, perte d'appétit. Sous l'influence d'un vomitif, ce malade s'est remis peu à peu.
Dans quelques épidémies les phénomènes abdominaux se sont élevés à un tel degré d'intensité que, joints à la stupeur, à l'insomnie, à l'agitation et au
délire, ils ont pu en imposer parfois pour la fièvre typhoïde. Telle a été, en particulier, l'épidémie de Liège en 1848, rapportée par Lombard.
Voici un exemple de grippe à forme typhoïde observé par M. Moutard -Martin, pendant le cours de l'épidémie de 1867, à l'hôpital Beaujon.
Un jeune garçon de dix-huit ans entre à l'hôpital Beaujon, souffrant depuis quinze jours. Sa maladie avait débuté par un frissonnement qui avait duré environ vingt-quatre heures ; en même temps il a eu de la toux, de l'enrouement, de la courbature et un sentiment de faiblesse dans les jambes.
Au moment de son entrée à l'hôpital, il présentait toutes les apparences d'un sujet atteint de fièvre typhoïde; le faciès exprimait la stupeur, l'œil était abattu, la voix enrouée, les réponses étaient lentes; il avait des étourdissements et de l'insomnie ; le pouls était à 100 degrés; Le malade se plaignait d'avoir des étouffements pendant la nuit et l'haleine courte pendant le jour. Du côté des organes digestifs, on trouvait la langue blanche, saburrale, la bouche pâteuse, amère, de la diarrhée, des gargouillements et de la douleur dans la fosse iliaque droite, mais sans ballonnement ni tâches sur le ventre. A l'auscultation on entendait des deux côtés de la poitrine des râles sibilants et ronflants trèsforts, des râles muqueux, et le malade rejetait des crachats de brouchite.
N'eût été dans ce cas la manière dont jla maladie avait débuté d'une part, et, d'autre part, l'absence de quelques-uns des symptômes caractéristiques de la fièvre typhoïde, tels que le ballonnement du ventre et les taches rosées lenticulaires, on aurait pu hésiter dans le diagnostic. Le résultat du traitement institué et les suites devaient d'ailleurs le confirmer.
En 1868, M. Hérard a observé plusieurs cas de grippe simulant la fièvre typhoïde. 11 a vu chez un malade tous les symptômes d'une fièvre continue, synoque ou typhoïde, pendant une huitaine de jours, et à ce moment seulement se manilestaient des déterminations locales de la grippe, coryza violent, angine, traehéo-bronchite, suivies plus tard de douleurs temporo-frontales, comme névralgiques, particulières aux grippes avec coryza intense.
En 1870-1871 les grippes, suivant M. Moissenet, présentaient la plus grande ressemblance avec la fièvre typhoïde. Ce médecin a vu souvent à cette époque la fièvre typhoïde succéder à la grippe et se dessiner avec tous ses traits irrécusables du huitième au quinzième jour de la manifestation des symptômes bronchiques. Dans tous ces cas c'était la forme adynamique qui dominait, l'ataxie se développait à la suite, vers le douzième jour, et marchait avec l'adynamie jusqu'au vingt-cinquième et au trente-sixième jour.
A la même époque M. Ilérard signalait aussi, comme il l'avait fait en 1868, l'état catarrhal secondaire des muqueuses digestives, caractérisé par d'abondantes évacuations avec douleur abdominale, épistaxis, céphalalgie, fièvre, ce qui faisait hésiter entre le diagnostic d'une fièvre catarrhale et celui d'une fièvre typhoïde; c'était comme un état mixte entre ces deux maladies.
En 1875, l'épidémie de grippe étant restreinte comme étendue et comme nombre, mais ayant néanmoins un degré d'intensité assez accentué, symptômes généraux très-prononcés, céphalalgie très-violente, insomnie, redoublements fébriles à plusieurs moments de la journée, particulièrement le soir, les malades étaient dans un état de prostration atteignant parfois le degré de l'adynamie de la fièvre typhoïde. Dans ces derniers cas, il se manifestait presque toujours des symptômes abdominaux et notamment des complications bilieuses.
On a voulu considérer encore comme l'expression d'autant de formes ou de
variétés de la grippe certains groupes de symptômes, tels que des liémorrhagies, des phénomènes rhumatismaux, des douleurs néphrétiques, des exantlièmes, etc. Mais ce ne sont en réalité que des épiphénomènes ou des complications qui ne sauraient justifier cette multiplicité infinie des formes de la maladie. Nous en reparlerons plus bas à l'occasion des épiphénomènes de la grippe.
Accidents, épiphénomènes, complications et maladies intercurrentes. Nous avons dit qu'en général les phénomènes locaux dont les membranes muqueuses sont principalement le siège dans la grippe dépassent rarement les proportions d'une simple hyperémie irritative; mais dans quelques cas plus graves ce sont des congestions bronchiques et pulmonaires et même de véritables bronchopneumonies qui se manifestent au cours de la grippe et constituent dans ce cas une complication grave.
On voit survenir alors un redoublement fébrile, avec point de côté et expectoration difficile et sanguinolente. L'auscultation et la percussion, qui n'avaient donné que des signes presque négatifs jusque-là, donnent à ce moment tous les signes de la broncho-pneumonie ou pneumonie catarrhale.
La phlegmasie pulmonaire qui survient dans le cours de la grippe a été considérée par quelques auteurs comme une affection purement concomitante, une véritable complication de pneumonie franche inflammatoire, tandis que pour d'autres, pour le professeur Lombard (de Liège), entre autres, elle constitue un état pathologique provoqué par l'influence épidémique et faisant partie intégrante en quelque sorte de la maladie elle-même : c'est l'extension aux vésicules pulmonaires du mode d'irritation spéciale de la muqueuse laryngo-bronchique : aussi ce médecin lui a-t-il donné le nom de pneumonie grippale. Enfin M. Malcorps, auteur d'une bonne monographie de la grippe, couronnée par l'Académie de médecine de Belgique, admet qu'il peut se développer dans les poumons pendant une épidémie de grippe deux états pathologiques différents : l'un naissant sous l'influence épidémique et qui ne serait autre chose que l'extension de l'hyperémie de la membrane muqueuse bronchique à celle des vésicules pulmonaires, la pneumonie grippale de M. Lombard; l'autre la pneumonie franche, ordinaire, naissant pendant le règne d'une épidémie de grippe, sous l'influence des causes diverses communes, comme complication incidente.
La pneumonie grippale ou l'hyperémie grippale a, en effet, ses caractères propres que presque tous les observateurs ont constatés et dont M. Malcorps a fait une description exacte. Elle se distingue de la pneumonie inflammatoire par son mode d'invasion, par ses symptômes, par son siège, par sa marche, par sa terminaison, enfin par ses lésions anatomiques.
La pneumonie grippale, au lieu de débuter brusquement comme la pneumonie franche, se développe lentement et d'une manière insidieuse au milieu de la maladie ou à son déclin, quelquefois même pendant la convalescence. Ainsi, pendant que le malade est encore sous l'influence du malaise, de l'état de courbature, qu'il conserve encore toute son impressionnabilité au froid, que son inappétence persiste, qu'il a encore un petit mouvement fébrile at de légers frissonnements, que ses nuits sont encore tourmentées par l'insomnie et par des quintes de toux, il survient un frisson plus accentué que les petits frissons quotidiens, de la dyspnée, un redoublement de toux quinteuse avec expectoralion aérée et sanguinolente. Cette pneumonie grippale se distingue de la pneumonie inflammatoire franche par plusieurs caractères, notamment par l'absence de point de côté, à moins qu'il n'y ait complication simultanée de pleurésie ou
de névralgies intercostales ; par le caractère de la dyspnée qui, au lieu d'être en rapport avec l'intensité et l'étendue de rinflauimation, est d'une intensité disproportionnée avec le peu de profondeur de la lésion; par la toux qui est quinteuse, proionde, quelquefois sèche, plus souvent suivie d'expectoration séreuse ou séro-muqueuse striée de sang, mais jamais de ces crachats opaques, adhérents, rouilles, de la pneumonie commune.
Enfin la percussion et l'auscultation n'ont pas une égale valeur entre elles et donnent des résultats un peu différents de ceux qu'elles donnent dans la pneumonie franche. A la percussion on trouve presque toujours une résistance au doigt et une matité au niveau des points du poumon hyperémiés. Les résultats de l'auscultation sont beaucoup moins nets et moins caractéristiques. Au lieu du râle crépitant du premier degré et du souffle tubaire du deuxième degré de la pneumonie, elle ne fait entendre tout au plus que quelques râles humides, souscrépitants, ou même l'absence de tout bruit respiratoire. La langue, au lieu d'être sèche et rouge comme dans la pneumonie inflammatoire, est ordinairement large, humide, épaisse et recouverte d'un enduit jaunâtre plus ou moins épais. La céphalalgie, plus intense que dans la période correspondante de la grippe simple, s'accompagne souvent de délire ou de subdélire et de rêvasseries dans la nuit.
La marche de la pneumonie grippale est lente et insidieuse.
Dans l'épidémie de 1837, tous les observateurs ont été frappés de l'état latent de ces pneumonies dans leur origine et de l'anormalité de leur marche. On ne constatait d'abord que la faiblesse, puis l'absence de la respiration, qui par la suite devenait proraptement tubaire, sans avoir été précédée d'aucun râle. Quelquefois on percevait des bruits qu'on ne savait à quel type rapporter.
Un des phénomènes les plus constants et les plus pénibles était une toux opiniâtre, déchirante, irrégulière, parfois suffocante, qui revenait par quintes comme dans la coqueluche, ébranlait douloureusement toute l'économie, provoquait un spasme très-fatigant des bronches et augmentait les douleurs sternales ou pleurodyniques, et cette névralgie si remarquable des attaches du diaphragme qui entourait la poitrine comme d'une ceinture de douleurs (Pétrequin).
Voici, entre autres, un des exemples de la complication ou plutôt de la forme pneumonique de la grippe, observé à Paris.
Un malade entre à l'hôpital Beaujon le 8 février, souffrant déjà depuis quinze jours. 11 avait eu, au début, un frisson, ou plutôt un frissonnement, puis de la courbature, de l'inappétence et une toux fréquente. Au bout de quatre jours, il eut un second frisson, mais cette fois très-intense, avec claquement des dents. A la suite de ce frisson, il fut pris d'un point de côté à droite, sa toux devint plus pénible, sa courbature augmenta, et ses crachats changèrent de nature : au lieu d'être blancs, muqueux, ils devinrent jaunâtres, couleur d'abricots. Ce malade a donc été atteint, vers le quatrième jour de la grippe, d'une pneumonie suffisamment caractérisée par le frisson, le point de côté, la toux, les crachats visqueux et. sanguinolents. Mais cette pneumonie a été peu grave, car c'est seulement dix jours après son début que cet homme vint à l'hôpital. A son arrivée, il avait encore de la fièvre, delà chaleur à la peau, de l'inappétence, de la soif; il toussait encore, et ses crachats, quoique non sanguinolents, étaient encore visqueux, aérés, abondants, et présentaient, en un mot, les caractères des crachats d'une pneumonie en voie de résolution. On a pu, en outre, constater, à la percussion, de la matité au sommet droit, et à l'auscultation du
souflle mélangé de râles crépitants bien caractérisée dans la fosse sus-épineuse. Dans la partie inlérieure du poumon, il y avait des râles sibilants.
Ce malade à son entrée à l'hôpital était donc convalescent d'une pneumonie compliquant une grippe. Sa convalescence a fait des progrès rapides, et après avoir présenté encore pendant quelques jours un peu de respiration soufflante et du point de côté, la guérison s'est établie.
Une épidémie de grippe, remarquable par ses complications pneumoniques, a été observée à Toulouse en 1874 par M. le docteur Bonnemaison. Non-seulement presque tous les cas de grippe se compliquaient de pneumonie, mais à côté de ces cas de grippe et en même temps on observait un grand nombre de pneumonies d'une gravité insolite, se distinguant par la marche envahissante des lésions, la tendance à la gangrène, l'adynamie profonde et la mort rapide. On remarquait aussi à la même époque un grand nombre de fièvres typhoïdes, d'érysipèles et de fièvres puerpérales. Toutes ces maladies semblaient participer du même caractère commun de malignité; ce qui faisait dire à M. Bonnemaison que la constitution médicale de cette époque était septlcémique.
On a signalé dans la grippe l'existence de l'hémoptysie. Léard en a rapporté plusieurs exemples ; nous citerons entre autres le suivant : une jeune femme enceinte et qui, auscultée à plusieurs reprises, n'avait présenté aucun signe de phthisie, fut atteinte dans les premiers jours de janvier des symptômes de la grippe: toux violente, faiblesse, céphalalgie frontale, douleur au sternum et entre les épaules, trouble des fonctions digestives, pouls fréquent et faible. Elle cracha à plusieurs reprises, pendant trois ou quatre jours, une certaine quantité de sang. Rien n'indiquait une pneumonie.
Nous ferons remarquer, à cette occasion, que les liémorrhagies diverses qui ont été observées dans la grippe ; épistaxis, hémoptysie, hémalémèse, entérorrhagies, hématuries, ménorrhagies, bien que constituant en généial plutôt des accidents ou des épiphénomènes que des symptômes propres de la maladie peuvent être considérées comme se rattachant au grand groupe symptomatique du phénomène congestion.
On a vu quelquefois la grippe s'accompagner d'éruptions érythémateuses de diverses espèces, tantôt des rougeurs diffuses analogues à celles de la roufreole ou de la scarlatine, tantôt des sudamina accompagnant des sueurs abondantes ce qui a donné l'idée d'une assimilation de la grippe à la suette. Le zona a été constaté assez fréquemment, s'accompagnant en général de névralgies rebelles et persistantes,
M. Siredey a observé à Lariboisière plusieurs exemples d'érythème polymorphe.
Le premier cas a été observé chez une femme enceinte de sept mois, entrée à l'hôpital souffrant, depuis une dizaine de jours environ, de douleurs abdominales et lombaires très-vives, ainsi que de douleurs dans la poitrine, en même temps que d'une toux opiniâtre. Les accidents avaient débuté par un frisson violent. A son entrée on constate tous les signes d'une grippe bien caractérisée ; coryza enchifrènement, laryngo-broncho-pneumonie en résolution, fièvre rémittente avec exacerbations vespérales, La malade entrait en convalescence lorsque apparut une éruption qui se généralisa au bout de trois jours après avoir débuté par la figure et les mains. Cette éruption présentait un aspect différent suivant les régions. Au début, elle était caractérisée par des macules irrégulières^d'un rouge vif disparaissant sous la pression du doigt, laissant entre elles des îlots de peau saine. Bientôt elles se réunirent par place et formèrent des plaques dont DICT, ENd. A" s. X. 46
l'aspect vénérai était celui d'un érythème circiué. Mais cet aspect ne tarda pas à se modifier à son tour ; dans certains points se produisirent des vésicules, et les c^roupes vésiculeux, en se fusionnant, formèrent de larges plaques blanchâtres dans lesquelles l'épidémie était soulevé par de la sérosité lactescente. En quelques endroits aussi survinrent quelques pustules d'impétigo. A une période plus avancée enfin, toutes ces parties lésées devinrent le siège d'un suintement abondant auquel succédèrent la dessiccation et la desquamation. Au même moment aussi se produisirent au niveau des ongles, sur quatre ou cinq doigts, de petits panaris superficiels. C'est surtout au niveau des membres supérieurs que l'éruption se montra avec ces caractères ; mais une éruption analogue se montra aux genoux, à la face antérieure des cuisses et des jambes.
M. Riclict a eu l'occasion d'observer dans son service à l'IIôtel-Dieu un cas rare et très-curieux de complication de la grippe. Une femme de trente ans, prise à la fin de décembre 1879 d'une bronchite généralisée, était depuis six ou sept jours dans son lit, lorsqu'elle éprouva tout à coup une douleur des plus violentes diins la cuisse, accompagnée bientôt d'un gonllement considérable du membre survenu presque tout à coup. Entrée douze jours après à l'hôpital, on constate chez elle un gonflement sans rougeur, occupant le tiers inférieur de la cuisse gauche jusqu'au cul-de-sac de la synoviale du genou, avec fluctuation au-dessous du triceps et un léger épanchement dans l'articulation, signes d'une de ces périostiles diffuses telles qu'on en voit se produire quelquefois dans le cours de fièvres graves, fièvre typhoïde ou fièvres éruptives, variole, scarlatine, et survenue ici sous l'influence de la grippe. Tel fut du moins le diagnostic de M. Richet. Ce diagnostic fut vérifié par l'incision pratiquée à l'aide du tiiermocautère qui donna issue à du pus collecté entre une large surface du périoste décollé et le fémur. Cinq jours après l'opération, la malade allait bien du côté de la plaie, lorsqu'il se déclara de nouveaux accidents graves du côté des orf^anes thoraciques : toux avec expectoration abondante, mousseuse et visqueuse, puis environ trois semaines plus tard un érysipèle gangreneux qui enleva la malade. L'autopsie permit de constater l'existence d'une rougeur très-vive de la muqueuse de la trachée et des bronches, seule trace de la bronchite grippale qui avait constitué chez cette femme la maladie principale et une dénudation du fémur au niveau de l'abcès, avec épaississement du périoste décollé dans tout le tiers intérieur de l'os. On voit qu'il s'agissait bien là, en résumé, d'un cas de suppuration diffuse sous-périostique de l'extrémité inférieure du fémur, survenue dans le cours d'une grippe, s'étant comportée dans cette circonstance à la manière des fièvres graves.
On a signalé aussi plus d'une fois l'action de la grippe sur le cœur et sur les gros vaisseaux. Jamais, disait M. Bucquoy dans une leçon clinique sur la grippe, en 1875, je n'ai vu survenir aussi facilement les symptômes de l'asystolie sous l'influence de la gêne de la respiration. Il a rapporté à ce sujet le cas d'un homme chez lequel un emphysème déjà ancien s'était compliqué, sous l'influence de la constitution régnante, d'une grippe avec bronchite généralisée assez intense pour entraver la circulation du cœur et qui avait succombé aux phénomènes d'une asphyxie progressive et rapide. A l'autopsie, on trouva une dilatation énorme du cœur droit ; la distension de l'orifice tricuspide avait été telle qu'il mesurait 16 à 17 centimètres de diamètre.
On a vu plus haut que la grippe présentait parfois un ensemble symptomatique de nature à lui imprimer une certaine ressemblance avec la fièvre typhoïde
et à la faire confondre même avec elle, à ce point que le diagnostic différentiel des deux affections a plus d'une fois présenté des difficultés assez sérieuses, comme on le verra plus loin. Mais il existe entre la grippe et la fièvre typhoïde d'autres points d'affinité. 11 n'est pas rare, surtout si ces deux affections régnent simultanément à l'état épidémique, de les voir se succéder Tune à l'autre, soit que la fièvre typhoïde vienne à se développer intercurremment en pleine évolution de la grippe, comme si celle-ci lui avait en quelque sorte préparé et ouvert les voies, à titre de prédisposition, soit que, les deux maladies ayant été contractées en même temps, la période d'incubation de la fièvre typhoïde étant beaucoup plus longue généralement que celle de la grippe, la première de ces affections n'accuse sa présence que lorsque l'autre a déjà parcouru une partie de son cycle. Nous avons eu l'occasion de voir récemment, en 1880 et en 1881, plusieurs exemples de cette intercurrence. Voici, entre autres, quelques faits de ce genre qui se sont passés, le premier à l'hôpital de la Charité, dans le service de clinique de M. Hardy, et les autres à Necker, dans le service de clinique de M. Potain.
Une jeune fille de dix-sept ans était entrée à l'hôpital de la Charité pour une grippe caractérisée par de la fièvre, avec de la toux, des râles sibilants dans la poitrine et un état général d'adynamie qui avait laissé pendant quelque temps le diagnostic incertain entre une grippe et une fièvre typlioïde. Après quelque temps d'hésitation, on avait fini par se prononcer pour la grippe et la malade était soignée en conséquence, lorsque le 10 janvier, trois semaines après le début de la maladie, et neuf jours après l'entrée de la malade à l'hôpital, il se fit un changement soudain dans son état, le mouvement fébrile s'accentua davantage, le pouls s'éleva au-dessus de iOO pulsations, la température à 40 degrés, la langue devint sèche, la malade éprouva des bourdonnements d'oreilles, un commencement de surdité, et elle eut dans la même journée des épistaxis ; le ventre se ballonna légèrement; il survint de la diarrhée. Ces symptômes se sont accrus les jours suivants, la température s'est élevée jusqu'à 42; il s'y est joint du gargouillement dans la fosse iliaque droite, de l'hébétude de la face, avec de l'anxiété et un peu de délire loquace, et enfin des taches rosées lenticulaires. A mesure que les symptômes typhoïdes se sont de plus en plus nettement accusés, les symptômes de la grippe se sont en quelque sorte effacés, cette affection avait d'ailleurs presque atteint la période terminale, elle était à son vingt et unième jour, lors de l'explosion manifeste de la fièvre typhoïde. Celle-ci s'est d'ailleurs terminée heureusement.
L'un des faits qui se sont passés à la même époque dans le service de M. Potain a présenté la plus grande ressemblance avec le précédent. 11 s'agit aussi d'une jeune fille de seize ans qui était atteinte d'une grippe, laquelle avait commencé trois semaines auparavant par des douleurs lombaires, de la toux, de la céphalalgie, un malaise général, lorsque les symptômes d'une fièvre typhoïde bien caractérisée se sont successivement manifestés. Les faits de ce genre semblent s'être multipliés d'une manière insolite pendant le cours de la petite épidémie de grippe de l'hiver 1880-1881.
Enfin il faut rapprocher de ces faits, à cause de la ressemblance qu'ils présentent avec eux et des difficultés qui en résultent souvent pour le diagnostic et pour le pronostic, les cas de phthisie galopante ou de granulie tuberculeuse aiguë, qui surviennent aussi quelquefois brusquement au cours d'une grippe.
Marche, durée et terminaison de la maladie. La marche de la maladie
ressort assez naturellement de tout ce qui a élé dit plus haut, à l'occasion de la description de ses symptômes et de ses périodes, pour qu'il n'y ait pas lieu d'y insister longuement. Tout ce que nous pourrions en dire se résumerait en ceci : une très-grande variabilité dans la marche comme dans le degré. Continue, en frénéral, mais avec des rémittences diurnes et des exacerbations vespérales et nocturnes, on la voit quelquefois revêtir le type rémittent, sauf dans les cas de très-léger degré et de durée éphémère, ne consistant en quelque sorte qu'en un rhume accompagné d'un malaise général avec un peu de céphalalgie et une légère courbature durant trois ou quatre jours à peine, et dans lesquels il serait difficile d'établir des périodes. Nous avons vu qu'on pouvait le plus souvent V distinguer trois périodes : la preuiière marquée par les phénomènes de début décrits plus haut, sans réaction générale, ne durant que un ou deux jours et manquant même quelquefois; la deuxième caractérisée par la fièvre et par l'accroissement des symptômes et surtout des phénomènes catarrhaux, d'une durée de deux à trois jours, se prolongeant davantage dans les cas graves; la troisième caractérisée par la chute de la fièvre, tous les autres symptômes persistant, et par l'accession habituelle ou l'augmentation, s'ils existaient déjà, de troubles fonctionnels de l'estomac, celle-ci pouvant ne durer également que de deux à trois jours, mais se prolongeant quelquefois pendant un temps beaucoup plus long. On pourrait ajouter que chez certains sujets la maladie ne conserve pas toujours d'un bout à l'autre la même forme. On voit quelquefois la forme thoracique succéder à la forme encéphalique ou être remplacée par la forme abdominale.
La durée de la maladie est aussi variable que sa marche. Elle varie de deux ou trois jours dans les cas les plus simples à trois semaines et même davantage dans les cas plus sérieux et surtout dans ceux qui présentent des complications ou qui donnent lieu à des affections consécutives, comme on le verra plus loin. Elle varie suivant les âges ; elle est moins longue en général chez l'enfant que chez l'adulte, et chez l'adulte que chez le vieillard; elle varie aussi suivant l'intensité et la forme prédominante de la maladie ; elle varie enfin suivant les épidémies. Voici le tableau qui a été dressé pour la durée suivant les âges. Nous le donnons sans en garantir absolument l'exactitude.
Ages. Durée.
De 20 à 50 ans 7 jours.
La grippe se termine le plus souvent par la guérison. Celle-ci survient, soit graduellement par le fait de l'amendement successif des symptômes, soit par la manifestation de phénomènes critiques, tels qu'une expectoration abondante, une crise sudorale, une diarrhée ou une diurèse. Dans quelques cas, c'est une hémorrhagie ou une éruption cutanée. Il n'est pas rare de voir la grippe se transformer et faire place à une autre affection. On en verra des exemples plua bas à l'occasion des phénomènes secondaires de la grippe.
La terminaison par la mort, qui le plus souvent est amenée par la pneumonie grippale, a eu lieu quelquefois, mais beaucoup fins rarement, en dehors de cette complication.
Convalescence. Suites et phénomènes secondaires de la grippe. On vient de voir comment se termine dans le plus grand nombre des cas la grippe. A
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moins de terminaison par crise, auquel cas le rétablisssment a lieu rapidement, le malade a en général à passer par une période réelle de convalescence, qui est, le plus souvent, de plus longue durée que la maladie elle-même et qui est loin d'être toujouis simple et exempte d'accidents. Elle est même assez fréquemment insidieuse. Chez la plupart des individus qui en ont été atteints, on voit persister, après la cessation des principaux symptômes d'état, une toux fatigante, un reste de courbature, une grande impressionnabilité au froid et aux variations de la température, une disposition facile au frissonnement, d<^ l'anorexie, quelquefois avec persistance de dérangement des fonctions digestives •et quelques douleurs vagues dans les membres, enfin de la faiblesse allant jusqu'à l'abattement à l'occasion du moindre exercice. Quelques-unes des complications qui surviennent habituellement dans le cours même de la maladie se manifestent quelquefois dans la convalescence. Il en est assez souvent ainsi de la plus fréquente et de la plus redoutable de toutes, de la pneumonie, qui la compromet gravement dans ce cas.
La grippe est aussi une des affections les plus sujettes à rechutes. Enfin elle entrame assez souvent à sa suite des affections secondaires plus ou moins graves.
Les affections secondaires de la grippe sont de deux ordres, elles peuvent être ramenées presque toutes, sinon toutes, aux deux groupes des phénomènes nerveux et des phénomènes fluxionnaires dont l'association constitue, comme on l'a vu plus haut, le caractère même de la grippe.
Parmi les phénomènes nerveux de la grippe, on a déjà vu figurer dans la description générale divers troubles des sens, éblouissements, vertiges, obnubilalion de la vue, tintement ou bourdonnements d'oreille, otalgie, surdité passagère, iiltérations diverses du goût et de l'odorat, troubles de la sensibilité tactile, hyperesthéïies générales ou partielles, enfin troubles de l'intelligence. On a vu quelquefois ces divers troubles nerveux se produire encore pendant la convalescence. On a vu aussi pendant cette période se réveiller en quelque sorte des accidents hystériques, des chorées, des troubles divers de la sensibilité et de la motilité, dont les malades avaient été atteints précédemment. Il faut rapprocher des phénomènes de cet ordre certains troubles cardiaques. Dans quelques épidémies, dans celles de 1855 et de 1857 notamment, on a constaté fréquemment des spasmes du cœur, des palpitations, des lypothymies, des syncopes. Le pouls, clevé et fréquent pendant la période d'exacerbation félirile, n'avait ni la force ni la plénitude qu'il a dans les pyrexies, il tombait souvent après quatre ou cinq jours au-dessous de son rhythme normal. On a vu plus haut les faits signalés par M. Bucquoy relativement à l'action de la grippe sur le cœur.
Plusieurs praticiens et particulièrement des accoucheurs ont constaté l'influence de la grippe sur la grossesse dont la durée a été souvent abrégée et l'issue compromise par les quintes de toux répétées. M. Fauconnet (de Lyon), dans un travail que nous avons eu sous les yeux et que nous croyons resté inédit, a traité de l'influence de la grippe sur la fièvre puerpérale.
Mais ce sont surtout les mouvements fluxionnaires répétés sur les organes respiratoires qui laissent le plus souvent à leur suite de longues trauiées, des laryngites ou des bronchites chroniques, de l'emphysème pulmonaire, ou qui donnent chez les sujets déjà tuberculisés une impulsion nouvelle et fatale à la maladie, si même la grippe ne la détermine pas directement. On a vu quelquefois, en effet, survenir des pneumonies caséeuses et de véritables phthisies chez des individus qui n'y semblaient pas jusque-là prédisposés. Ainsi que
M. Peter en a fait très-justement la remarque, ce n'est pas toujours en tant que voies respiratoires que la grippe provoque l'éclosion des tubercules ; c'est en qualité d'affection générale, de fièvre catarrhale avec élément nerveux, de maladie qui déprime l'organisme, qu'elle peut appeler la tuberculisation.
Nous renverrons, du reste, pour le complément et les développements que
comporterait cette partie de notre article, à ce que nous en avons dit déjà dans
'article Catarrhe, sous les divers chefs d'influence de la fièvre catarrhale sur
les affections chroniques concomitantes, de maladies secondaires ou reliquats
et de maladies congénères de la grippe ou fièvre catarrhale épidémique.
Anatomie pathologique. On a déjà vu parce que nous en avons dit à l'article Catarrhe que les lésions anatomiques sont peu importantes et, à vrai dire, presque nulles dans la grippe, si ce n'est dans les cas de pneumonie ou de broncho-pneumonie grippale, oii elles acquièrent de l'importance. Nous avons déjà rappelé dans cet article les résultats des recherches anatomo-pathologiques faites par Gaudet, Piorry, Nouât, llourmann, Georges Greene et Maximin Legrand. Nous pourrions y ajouter celles que fit en 1854 M. Dechamhre à la Salpêtrière et qui le conduisirent, en se fondant sur les résultats cadavériques aussi bien que sur les symptômes, à reconnaître trois variétés de la grippe : une bornée au système nerveux, une deuxième s'attaquant spécialement au système respiratoire, et une troisième qui s'attaque aux viscères abdominaux, ces deux dernières ordinairement précédées de la première. Nous ne reviendrons ici sur ce sujet que pour présenter un résumé des études les plus récentes sur les lésions propres à la grippe, faites par M. Malcorps dans l'ouvrage déjà cité.
M. Malcorps décrit comme lésions propres de la grippe des lésions des liquides et des lésions des solides.
Lésions des liquides. Le sang tiré de la veine conserve, dans les cas légers de grippe, sa consistance et sa couleur ordinaires. Sa coloration est foncée et même noirâtre dans les cas graves et particulièrement dans la forme adynamique. Le caillot, dit M. Malcorps, alors adhérent en grande partie au vase, est large et peu ou point rétracté ; sa consistance est faible, sa cassure moins nette que d'habitude. Sa coagulation est incomplète dans certains cas ; les globules rouges se détachent de sa face inférieure et, se mélangeant au sérum, lui donnent une coloration foncée rougeàtre. D'autres fois le sang est diffluent ou ne forme plus qu'un magma noirâtre. La surface du caillot est d'abord d'un rouge foncé; elle devient vermeille au contact de l'air; elle ne présente ordinairement aucune trace de couenne; d'autres fois elle se recouvre d'une pellicule grisâtre, molle, peu épaisse et transparente. Celle-ci peut être dans quelques cas assez épaisse, blanchâtre et dense, mais n'offre jamais les caractères de la vraie couenne inflammatoire.
Lésions des solides. Les lésions des solides consistent en congestion des membranes muqueuses des paupières, des fosses nasales, du voile du palais, du pharynx, du larynx et des bronches; rougeur générale ou par places, teinte foncée, brunâtre, parsemée d'ecchymoses ; tuméfaction avec conservation de la consistance normale; vaisseaux dilatés et remplis de sang noirâtre. Dans la bronchite capillaire et la pneumonie grippale, on trouve des ramuscules bronchiques dilatés, contenant un mucus visqueux rosé, quelquefois des concrétions cylindriques pseudo-membraneuses.
Les lésions pulmonaires, dans les cas de pneumonie grippale, se présentent
sous les ti'ois degrés de l'engouement pulmonaire, de la splénisation et du ramollissement gris.
Dans l'engouement au premier degré d'hyperémie pulmonaire, le poumon est plus volumineux et plus dense qu'à l'état normal; son tissu d'un rouge foncé, résistant, crépitant sous le doigt, est augmenté de poids ; il laisse écouler par la pression une sérosité sanguinolente à peine aérée; le lavage le décolore et une injection d'eau poussée dans l'artère pulmonaire revient en partie par les veines du même nom.
Dans le deuxième degré, splénisation, la sérosité sanguine ne transsude plus seule à travers les parois vasculaires, du sang en substance les traverse, remplit les cellules et donne au tissu du poumon l'aspect du tissu de la rate, comme il en a la consistance et la densité. Le tissu pulmonaire ne crépite [dus sous le doigt et à l'incision il laisse écouler un sang d'un rouge foncé, parfois noirâtre, non aéré et poisseux, l'injection d'eau poussée dans l'artère pulmonaire ne revient plus par les veines.
Enfin, dans le troisième degré, l'hépatisation grise, qu'on n'a d'ailleurs que rarement l'occasion d'observer dans la pneumonie grippale, le tissu pulmonaire compacte, non crépitant, a perdu sa texture alvéolaire, il est mou, friable, s'écrase facilement entre les doigts et laisse suinter à la pression un liquide séro-purulent.
Diagnostic. Bien que le diagnostic de la grippe soit en général des plus faciles, surtout lorsque l'attention est déjà éveillée sur l'existence d'une épidémie ou d'une constitution médicale grippale, il y a lieu cependant de se défier un peu de la tendance à attribuer, dans ces circonstances, à l'épidémie régnante, toutes les affections qui ont quelque analogie ou quelque ressemblance avec elle, telles que le coryza ou le rhume commun, la bronchite ou même la broncho-pneumonie catarrhale. Ces diverses affections qui lui sont connexes par tant de points, puisqu'elles procèdent toutes du genre commun catarrhe, comme nous l'avons établi dans l'article de ce nom, peuvent parfaitement se manifester et évoluer pour leur propre compte, à côté de la grippe, sans être en rien modifiées dans leurs principaux caractères par l'induence de la constitution médicale régnante. 11 y a donc lieu de chercher à les distinguer. Or la grippe se distingue de ces divers états, auxquels elle emprunte quelques-uns de leurs symptômes et même une partie de leurphénoménalité, par ses prodromes, qnand elle en a, et par l'ensemble des phénomènes nerveux qui marquent dans tous les cas son début, soit qu'il ait lieu brusquement, soit qu'il ait été précédé par une période prodromique, qui caractérisent chacune de ses phases et s'accusent même jusque dans ses suites. Elle s'en distingue enfin par la simultanéité de la manifestation phlegmasique ou hyperémique catarrhale sur l'ensemble des muqueuses des voies aériennes et de la muqueuse gastro-intestinale.
Indépendamment de ce groupe d'affections catarrhales des voies aériennes qui ressemblent assez à la grippe pour pouvoir être confondues avec elles, si l'on ne portait à son diagnostic une certaine attention, il y a encore d'autres afiëctions avec lesquelles on pourrait également la confondre. Ainsi il est des cas où, au début, on peut hésiter entre une grippe et un catarrhe gastro-intestinal, un embarras gastrique fébrile ou même une fièvre typhoïde, une tuberculose.
Il suffit de rapprocher la description que nous avons faite de la forme abdominale ou gastro-intestinale de la grippe, et ses ressemblances assez grandes avec un catarrhe des voies digestives, pour concevoir que la méprise doit quel-
quefois être difficile à éviter. On a vu un exemple de ce genre de difficulté dans l'un des faits observés à la clinique de M. Potain, celui de celte jeune fille aux phénomènes gastro-intestinaux cholériformes avec contracture et parésie des membres inférieurs, ?. propos de laquelle on a hésité longtemps dans le diagnostic, n'admettant en définitive la grippe chez elle que par la ressemblance des phénomènes qu'elle présentait avec ceux qu'avaient présentés déjà d'autres malades chez qui l'existence de la grippe n'était pas douteuse.
L'embarras gastrique, qui fait partie dans un grand nombre de cas de la symptomatologie de la grippe, ne pourrait longtemps en imposer pour cette affection, en l'absence de tout autre signe.
La confusion a>fco ia première période de la fièvre typhoïde est plus facile et a été faite plus d une fois. La première période de ces maladies peut, en effet, présenter parfois d'assez grandes ressemblances. La prostration des forces est presque lu même dans les deux cas. L'état du pouls diffère peu. 11 y a dans l'un et l'autre cas des frissons répétés au début, et il n'est pas très-rare de voir survenir l'épislaxis dans la grippe. La température habituellement régulière dans
fièvre typhoïde, tandis qu'elle est au contraire très-variable dans la grippe, semblerait pouvoir servir de caractère dislinctif ; mais, ainsi que M. Brouardel en a fait la remarque dans l'une des leçons qu'il a faites sur ce sujet, la moindre anomalie dans ces deux cas suffit pour modifier complètement les tracés et maintenir la confusion an lieu de la dissiper.
C'est surtout dans certaines épidémies que la grippe en a pu imposer à ses débuts pour des fièvres graves. Ainsi dans ses études sur les épidémies de 1855 et de 1857 Pétrequin a signalé comme un fait très-commun l'apparition, avant la manifestation des phénomènes locaux, de troubles fonctionnels nerveux d'une telle gravité qu'on a pu croire, tantôt à une apoplexie, tantôt à une fièvre typhoïde ou à un accès de fièvre pernicieuse. La marche ultérieure des phénomènes et l'explosion des localisations catarrhales dissipent seules l'erreur et rendent le diagnostic évident.
On peut avoir à distinguer aussi quelquefois la grippe du rhumatisme, avec lequel les douleurs qu'éprouvent certains grippés dans les articulations et dans les membres pourraient passagèrement la faire confondre ; mais, comme dans les cas précédents, cette confusion ne peut être de longue durée et cesse naturellement dès que se manifestent quelques-uns des autres signes propres à la grippe et particulièrement les localisations thoraciques.
Enfin la période catarrhale initiale des fièvres éruptives ne pourrait être prise pour la grippe que jusqu'au moment de l'apparition de l'éruption.
La confusion de la grippe avec la tuberculose pulmonaire commençante est également possible; elle n'est pas sans exemple; en voici un notamment qui a été signalé tout récemment par M. G. Sée dans sa communication à l'Académie de médecine du 4 décembre 1885 : Sur le diagnostic des phthisies pulmonaires douteuses par la présence des bacilles dans les crachats. Un malade de son service à l'Hôtel-Dieu était entré pour une bronchite aiguë grippale (tel était le diagnostic formulé), datant de trois semaines et caractérisée par des râles muqueux disséminés, exactement comme dans la grippe; on constata la présence de bacilles dans les crachats ; quinze joui-s après, on trouva des craquements humides au sommet du poumon droit. C'est l'absence ou la présence de bacilles dans les produits de l'expectoration qui décidera dans les cas douteux entre la grippe et la tuberculose pulmonaire.
Pronostic. Dans l'immense majorité des cas, le pronostic de la grippe n'a pas de gravité, ce qui ne veut pas dire cependant que la grippe ne soit jamais mortelle par elle-même, comme quelques médecins l'ont prétendu en mettant les cas de mort qui ont eu lieu sur le compte des complications intervenues pendant le cours de la maladie ou des états pathologiques antécédents qu'elle serait venue compliquer elle-même. 11 est vrai que lorsque la mort survient c'est le plus souvent quand la grippe frappe des sujets déjà atteints d'une affection chronique des organes thoraciques, tels que la bronchite chronique, l'asthme, la phlhisie pulmonaire, d'une alfection du cœur, ou encore d'une affection des organes digestifs ou de tout autre étal cachectique ou dégradation organique. En dehors de ces cas de complications constituées pur des maladies antécédentes sérieuses ou même graves, la mort ne survient guère que par la pneumonie qui complique assez souvent la grippe aux deux extrêmes de l'existence, chez les très-jeunes enfants et chez les vieillards. A part ces circonstances et lorsque surtout la grippe règne à titre de maladie saisonnière, il est certain que la mort est très-exceptionnelle et par conséquent le pronostic sans gravité réelle.
Mais il n'en est plus ainsi dans les épidémies proprement dites. L'histoire des grandes épidémies nous apprend que la grippe de 1580 fit périr DOOO personnes à Rome et dépeupla plusieurs contrées de l'Europe; elle nous la montre faisant de grands ravages en France, en Italie et en Espagne, de 1750 à 1857; à Berlin, elle enlève en 1850 plus d'individus que ne le fait le choléra en 1852 ; enfin l'épidémie de 1857 s'est montrée très-meurtrière à Londres, et celle de 1848 a fait de grands ravages eu Belgique. En tenant compte des prédispositions, des antécédents morbides d'un certain nombre des individus qui ont succombé, de la faiblesse de résistance des enfants et des vieillards, des complications qui sont venues ajouter leur contingent de gravité à la maladie, enfin en faisant la part des exagérations probables et des erreurs qui ont pu faire mettre sur le compte de l'épidémie un certain nombre de décès dus à des causes qui lui sont étrangères, il ne ressort pas moins de ces témoignages que dans cette mortalité excessive une part est attribuable à la grippe elle-même, part qui est hors de toute proportion avec ce que nous voyons de nos jours. D'où cette nécessité d'être un peu moins confiant et plus réservé qu'on ne l'est généralement dans le pronostic de cette affection et de tenir compte, avant de le formuler, de la forme à laquelle on a affaire, de l'état présent et des états antécédents du malade, enfin et surtout du caractère général et de l'intensité de l'épidémie régnante.
Des diverses formes que nous avons étudiées, la forme thoracique type, celle dans laquelle toute l'étendue des voies aériennes est le siège d'une hyperéraie grippale généralisée est la plus sérieuse au point de vue du pronostic, comme disposant plus que toutes les autres à la broncho-pneumonie.
La forme céphalique, celle dont les localisations sont restreintes à la membrane pituitaire qui revêt les fosses nasales et les sinus frontaux et maxillaires, à l'arrière-gorge, et s'étendent tout au plus jusqu'au larynx, est, au contraire, la plus bénigne en général, quoiqu'elle soit peut-être la plus douloureuse par la céphalalgie intense et l'irritation vive qu'elle provoque : aussi est-ce celle qui entraîne le pronostic le plus favorable.
La forme abdominale, beaucoup moins fréquente que les deux précédentes, est, autant qu'il est possible d'en juger par le petit nombre de faits clmiques qui ont été recueillis, d'un pronostic assez sérieux.
Quant à la prédominance des phénomènes nerveux qui, sans constituer à proprement dire une forme spéciale, imprime à la maladie une physionomie souvent alarmante, elle est peut-être moins grave en réalité au point de vue de la léthalité possible, quoiqu'il y ait dans les annales de l'épidémiologie quelques exemples de mort par perturbation fonctionnelle du système nerveux poussée à l'extrême, qu'elle ne l'est au point de vue des conséquences et des reliquats qu'elle peut entraîner, tels, par exemple, que des névralgies rebelles, des accès d'hystérie ou de chorée, des paralysies, etc.
Enfin le pronostic variera suivant que l'on aura affaire à un adulte sain au moment de l'attaque ou déjà malade ou valétudinaire, à un enfant ou à un vieillard, et, ainsi que nous l'avons dit plus haut, suivant les caractères généraux de la constitution médicale, l'étendue et l'intensité de l'épidémie.
Étioloyie. La longue discussion à laquelle nous avons soumis la question de l'étiologie des fièvres catarrhales en général et de la fièvre catarrhale épidémique en particulier, dans l'article Catarrhe, pourrait à la rigueur nous dispenser d'y revenir ici. Si nous y revenons, c'est parce que nous nous croyons en mesure de confirmer par les faits observés depuis la rédaction de cet article les conclusions auxquelles cette discussion nous avait conduit. Nous aurons à ajouter d'ailleurs aux quelques considérations nouvelles que nous allons exposer sur l'étiologie de la grippe des considérations sur les origines, sur la marche et sur le mode de propagation des épidémies.
L'analogie d'abord, l'observation ensuite appuyée sur les relevés des nombreuses épidémies les mieux connues, nous ont conduit à formuler, avec quelques réserves toutefois, cette conclusion générale que : de même que les affections catai'rhalcs communes, la fièvre catarrhale épidémique, ou grippe, reconnaissait le plus souvent pour cause les grandes vicissitudes atmosphériques. L'histoire des épidémies nous montre en effet que le début de la plupart des grandes épidémies de grippe a coïncidé avec des variations brusques de température, surtout lorsque ces vainations brusques ont succédé à des intempéries prolongées ayant déjà préparé les organismes à en subir d'autant plus énergiquemcnt l'action. Nous ne reproduirons pas ici les exemples que nous avons déjà cités. D'ailleurs le fait est à peine contesté aujourd'hui ; il est proclamé comme fréquent par ceux-là mêmes qui ont combattu la doctrine étiologique que nous soutenons. Mais, ajoute-t-on, cette cause est insuffisante, les variations thermométriques, si étendues qu'elles soient, étant loin d'avoir toujours cet effet, et, d'autre part, la grippe n'ayant pas besoin de ces circonstances pour se développer. Nous n'aurions pas de peine à réduire à sa juste valeur la première partie de cette objection. L'étiologie médicale presque tout entière devrait être mise en suspicion, s'il fallait, pour admettre une cause, qu'elle produisît constamment et invariablement les mêmes effets. Ce serait d'ailleurs méconnaître cette grande loi de l'étiologie médicale que, sauf un petit nombre de causes suffisantes par elles-mêmes, comme le sont, par exemple, les poisons ou les agents traumatiques, la plupart des causes pathogéniques ne sont en réalité que des causes occasionnelles, n'agissant effectivement qu'à la condition de rencontrer un organisme en état d'opportunité, c'est-à-dire disposé et préparé à en recevoir l'influence. De ce que les profondes perturbations atmosphériques ne sont pas toujours nécessairement suivies de l'explosion d'une épidémie de grippe, ce n'est donc pas une raison, lorsque l'on voit ces épidémies précédées de ces perturbations, pour ne pas accorder à celles-ci au moins une part, si ce
n'est même la paît d'influence entière dans leur production. Si aux faits déjà cités des grandes épidémies devenues historiques nous ajoutons ce que nous apprennent à cet égard les petites épidémies de grippe saisonnières devenues presque annuelles dans ces derniers temps, nous verrons, autant par l'époque de l'année oii elles se manifestent que par les .circonstances météorologiques qui les ont précédées, qu'elles se développent absolument dans les mêmes conditions et sous les mêmes influences que les affections catarrhales communes. C'est ainsi qu'en 1808, en 1870, 1871, 1875, 1875, etc., nous voyons les grippes succéder à de grandes vicissitudes, et surtout à la transition brusque d'un froid excessif à une température relativement élevée, rappelant en petit l'événement si frappant et si souvent cité de la grippe de Saint-Pétersbourg de 1782.
Quant à la deuxième partie de l'objection, savoir que les épidémies de grippe n'ont besoin pour se développer ni de l'action du froid, ni de celle de l'humidité, ni des perturbations atmosphériques : témoin l'épidémie de 1762 qui s'est développée dans le mois de juin, celle qui a éclaté en plein été au cap de Bonne-Espérance, etc., nous répondrons que, si ces épidémies ont été constatées en dehors des conditions climatologiques et météorologiques auxquelles la plupart des autres ont pu être rapportées, il n'est pas démontré que ces épidémies, dues à une impulsion acquise et propagée de proche en proche d'un point d'origine resté le plus souvent inconnu, ne pussent en réalité avoir eu leur point de départ primitif dans des conditions semblables.
Ainsi disparaîtrait, au moins en partie, cette barrière qu'on a voulu élever entre la grippe et les affections catarrhales communes, tout en reconnaissant leurs analogies symptomatiques, en se fondant sur des différences fondamentales au point de vue de l'étiologie et du développement de ces deux ordres d'affections.
Du reste, de ce que les perturbations atmosphériques nous semblent être les conditions les plus ordinaires et les plus apparentes du développement des épidémies de grippe, il ne faudrait pas conclure que nous repoussions l'intervention d'autres éléments étiologiques plus ou moins problématiques, telles que la part qui peut revenir à l'ozone, aux infiniment petits organismes contenus dans l'air, aux émanations telluriques, aux produits malfaisants que peuvent renfermer les brouillards et les rosées. En ce qui concerne, en particulier, les brouillards auxquels nous avons déjà attribué une part d'influence probable sur certaines épidémies, nous tenons d'un de nos confrères, témoin oculaire et de plus victime du fait, victime survivante heureusement, que dans l'une des grandes villes du centre, Giermont-Ferrand, une épidémie de grippe d'une grande intensité a frappé la population presque tout entière et à plusieurs reprises pendant une grande partie de l'hiver et du printemps de 1880-1881, précédée et accompagnée pendant presque toute sa durée par des brouillards épais, infects et persistants, qui enveloppèrent constamment la ville et ses environs.
Nous avons d'ailleurs fait déjà nos réserves sur ces divers points, ainsi que sur la complexité probable de l'étiologie de la grippe. Nous n'y reviendrons pas.
Un mot maintenant sur les origines, sur la marche et la propagation des épidémies.
Origine, marche et moyens de propagation des épidémies. D'après les témoignages de de Thon et de Zacutus Lusitanus, les premières épidémies connues de grippe, qui, pour n'avoir pas alors ce nom, n'en étaient très-probablement pas moins, d'après les descriptions qui nous en ont été laissées, la même maladie
que celle dont nous nous occupons, auraient pris naissance en Orient, d'où elles se seraient étendues avec une grande rapidité dans tous les pays. Jusqu'à quel point cette origine constante d'un même point du globe est-elle conciliable avec l'idée d'une constitution médicale spéciale préalable et de l'étiologie atmosphérique? c'est ce qu'il y aurait lieu peut-être d'examiner ici. Pour le moment, nous nous bornons à rapporter les principales opinions des auteurs. Quoi qu'il en soit, à dater de l'épidémie de 1750 qui parcourut toutes les contrées de l'Europe, depuis la Russie jusqu'à l'Espagne, et celle de 1735, qui, ayant paru d'abord en Saxe et en Pologne^ gagna l'AUomagne, la Suisse, la Hollande et de là l'Ecosse, puis l'Angleterre et la France, l'Espagne et l'Italie, pour paraître ensuite dans le cours de la même année en Amérique, la plupart des autres épidémies, notamment celles qui ont sévi entre 1755 et 1757, celles de 1742, de 1762, 1775 et 1782, jusqu'à celles dont nous avons été témoins de 1S50 à 1867, ont suivi à peu près généralement la même direction du nord vers le midi et de l'est vers l'ouest.
Pétrequin, dans son enquête sur l'épidémie de 1857, constate qu'elle a commencé en 1856 en Suède et en Danemark; à la fin de décembre elle avait envahi Londres où. elle était à son summum d'intensité du 10 au 15 janvier 1857. A Paris elle débute du 15 au 20 janvier, se révèle au Bureiiu centra des hôpitaux le 25, se généralise le 50, est à son summum du l'"'' au 10 février, décline à dater du 11 et était presque entièrement éteinte le 1 1 mars. Le 5 février elle avait envahi les départements qui bordent l'Océan, Dunkerque, Calais, le Havre, Caen. Le 4 elle appiuait à Troyes, le 5 au Mans et à Genève, le 8 à Chàlons et à Lyon, le 9 à Bayonne, à Semur et à Màcon, le 11 à Nantes, le 12 à Marseille; à la fin de mars elle avait pénétré en Espagne et en Italie.
La réalité est qu'on ne connaît guère mieux la patrie primitive de ces épidémies que la date de leurs premières manifestations. Elles surgissent quelquefois smiultanément sur plusieurs points à la fois et souvent à des distances trèsgrandes. Exemple : l'épidémie de 1580, qui fit explosion à la fois en Hollande et en Espagne; celle de 1857, qui envahit brusquement tout le nord de l'Europe; celle de 1846-1847, qui fut signalée à la même époque, au mois de décembre 1846 à Londres, à Paris, à Genève et à Nancy. Leur direction géographique n'a non plus rien de constant. Sur les 92 épidémies relevées dans l'ouvrage de Fuster, c'est à peine si l'on en peut trouver une. celle de 1510, qui ait eu une marche régulière et une direction uniforme de l'est à l'ouest. La plupart des autres épidémies dont la marche a été connue ont procédé par sauts et par bonds. Le seul fait un peu constant est leur alunite plus prononcée pour les régions du nord, soit qu'elles y aient pris leur source, ce qui est le cas le plus fréquent, soit qu'étant nées dans d'autres régions elles aient une tendance à s'y porter, ce qui a fait dire à Fuster que le berceau de la grippe paraît renfermé, sous notre héuiisphère, entre le cercle polaire et le 48^ degré de latitude, limites qu'elle franchit, une fois développée, pour se répandre dans les régions les plus diverses, couvrant souvent à la fois de vastes espaces.
Quand la gripfie s'empare d'une contrée, elle y pénètre souvent de plusieurs côtés à la fois. C'est en général dans les grands centres de population qu'elle semble élire de préférence domicile et constituer ses foyers, d'où elle se répand plus tard dans les populations disséminées qu'elle n'atteint généralement que dans de moindres proportiims.
Nous avons vu en faisant l'histoire descriptive de la grippe que, comme presque
toutes les maladies aiguës pyn'tiques, elle avait sa période prodromique le plus souvent très-courte et que ses prodromes n'étaient pas toujours les mêmes dans toutes les épidémies, que parfois même ils manquaient complètement, la maladie débutant brusquement. Il nous reste à considérer ici la période prodromique, non plus au point de vue de la maladie individuelle, mais au point de vue collectif, comme nous avons aussi à faire l'histoire de la marche, de la durée et de la terminaison des épidémies.
Presque tous les auteurs ont signalé comme signes précurseurs d'une épidémie de grippe certains caractères insolites de la constitution médicale saisonnière, la diminution des maladies communes qui semblent faire place à des phénomènes morbides nouveaux, étrangers à la saison ou se présentant avec une fréquence et une prédominance insolites. Avant les deu\ épidémies de 1855 et de 1857, Lippich (de Padoue) avait remarqué que les fièvres intermittentes communes dans le pays disparurent en partie et que les maladies habituelles de la saison étaient devenues beaucoup plus rares. Grisolle a noté aussi à Paris la rareté des affections graves, ordinairement fréquentes dans les hôpitaux à l'époque oîi parut l'épidémie de 1837. Pélrequin a été frappé à la même époque de la lenteur de plusieurs convalescences quand ou était sous l'imminence de l'explosion de l'épidémie. Gouzéc et M. Malcorps ont fait la même remarque que Lippich pour les fièvres intermittentes et en général pour toutes les maladies graves de la saison, tandis que surgissaient de toutes parts à leur place, avec une fréquence insolite, des coryzas, des bronchites, des angines, des pneumonies calarrhales et des affections nerveuses, névralgies, rhumatismes, etc. Ce qui semblerait montrer que ces faits ne sont pas de simples coïncidences, c'est leur répétition en différents temps et en différents lieux. Ainsi J. Peschier avait constaté à Genève en 18'20, comme Lombard l'a vu en 1831 et en 1837, un grand nombre d'affections du système nerveux, pendant l'incubation épidémique. La même observation a été faite en 1837 par Brachet à Lyon, par Gintrac à Bordeaux.
Enfin quelques auteurs ont encore fait cette remarque que les épidémies de grippe qui surviennent pendant le règne d'une constitution catarrhale ont ordinairement un caractère bénin, tandis que celles qui succèdent à une constitution à prédominance d'affections nerveuses sont généralement plus graves. M. Malcorps, dans son étude sur la grippe, a consigné cette observation, que les épidémies de 1658, 1742, 1745, 1762 et 1780, qui s'étaient développées au printemps sous l'influence de constitutions médicales catarrhales, avaient été bénignes, tandis que les épidémies de 1380, 1676, 1730, 1731, 1737, 177& et 1837, qui ont régné en automne et en hiver, s'étaient annoncées par des prodromes nerveux et avaient eu un caractère adynamique et une gravité plus grande.
On trouve à peu près les mêmes similitudes et les mêmes différences, au point de vue de l'invasion, entre les diverses épidémies, qu'entre les individus dans une même épidémie. On a vu que chez les individus la maladie, qui le plus souvent était précédée de prodromes variables par leur durée, éclatait dans quelques cas d'emblée. Il en est de même des épidémies, si la plupart ont été annoncées par une période prodromique ou par certaines modifications dans l'état de la constitution médicale régnante, ou par une constitution spéciale, portant surtout le trouble dans les fonctions du système nerveux, quelques-unes ont eu une explosion brusque, soudaine. Telle a été en particulier l'invasion de
l'épidémie de 1837 à Paris, à Lyon, à Milan, à Florence et dans quelques autres localités, où elle a éclaté sans aucun signe avant-coureur.
Au débul d'une épidémie la maladie ne se présente pas chez tous les malades avec les mêmes caractères. Dans l'épidémie de 1803, elle attaquait dos systèmes orc^aniques différents. Chez la plupart des malades, elle consistait d'abord en une irritation légère des cryptes muqueux. des voies aériennes, avec fièvre et augmentation de l'excrétion muqueuse; chez d'autres les organes de la locomotion étaient les premiers atteints, les malades se plaignaient tout d'abord de douleurs rhumatismales ou rhumatoïdes. Ces deux formes d'invasion, d'après la relation qu'en a donnée à l'époque la Gazette médicale de Paris, ont été observées séparément dans beaucoup de cas, elles étaient réunies chez le même sujet le plus souvent. Dans ce dernier cas la maladie ne tardait pas à se compliquer de phénomènes de fièvre gastrique ou da fièvre adynamique.
D'autre part, les observations recueillies au début d'une épidémie ne reproduisent pas toute la physionomie de la maladis. Ainsi, d'après le même journal, l'épidémie de 1831, dont les caraclères étaient si nets, si précis, malgré la diffusion des symptômes sur divers appareils, ce qui était du reste un de ses caractères, tous les médecins observèrent au bout de quelques semaines que la première forme avait subi quelques modifications ou du moins que les choses étaient un peu différentes de ce qu'elles avaient été au début. Au lieu d'un léger catarrhe bronchique se reproduisant chez tous les individus avec les mêmes appareils de symptômes, on remarqua tantôt la forme primitive avec des accidents généraux plus redoutables, tantôt des pneumonies véritables, insidieuses, profondes, accompagnées de tendance à la prostration, quelquefois des symptômes occupant spécialement les voies digestives ou le système nerveux, avec un état plus ou moins grave de tout l'organisme. Au lieu de se terminer en peu de jours avec le secours des médications simples habituelles, ces manifestations morbides exigeaient l'intervention directe ou active de l'art.
On a dit de la grippe, comme de la plupart des autres maladies épidémiques, qu'à peine développée elle règne presque seule, comme si elle absorbait à son profit tous les éléments pathologiques, et qu'elle imprime aux autres maladies une physionomie insolite. Il y a dans cette proposition, qui a été souvent reproduite, une exagération à laquelle la plupart des épidémiologistes n'ont pas échappé. 11 est certain qu'une fois développée la maladie épidémique prime en quelque sorte toutes les autres par sa fréquence, si ce n'est par son intensité, et qu'elle intervient souvent comme complication ou comme suite dans les maladies courantes, mais il serait inexact de dire qu'elle se substitue à elles ou qu'elle les absorbe toutes dans sa sphère d'influence. Il n'est rien moins que rare de voir dans le cours des épidémies même les plus graves les maladies communes se développer à côté d'elles et parcourir toutes leurs évolutions sans en paraître en quoi que ce soit influencées.
La durée des épidémies est très-variable. Voici celle qui a été constatée pour quelques-unes des épidémies principales; épidémie de 1580 en Hollande quatre mois, en Italie deux mois; celle de 1676, un mois; celle de 1709, deux mois; celle de 1730, deux mois; celle de 1732, treize mois et demi; celle de 1757, quinze jours; celle de 1775 en Angleterre de trois semaines à un mois; celle de 1762 à Vienne, deux mois; celle de 1780, de 1782 et de 1803, à peu près six semaines; celle de 1830 et 1831, deux mois; de 1833 à Berlin, un mois;
à Moscou et à Saint-Péterslîourg, deux mois; à iVienne et à Londres, quarante jours; à Paris plus longtemps, celle de 1837, environ deux mois.
Quel est le mode de propagation des épidémies de grippe? La grippe est-elle contagieuse? Il y a à ce sujet beaucoup de divergences d'opinion, beaucoup d'assertions et d'interprétations différentes. Presque tous les faits qui ont été invoqués à l'appui de la contagion, tels que l'extension rapide de la maladie dès qu'elle pénètre dans une maison ou dans un établissement habile par un grand nombre d'individus, sa transmission dans un lieu isolé, dans une île, dans une maison éloignée des grands centres, par la visite d'une personne affectée, peuvent s'expliquer par l'action commune de l'inflnence épidémique, par la propagation dans certaines directions déterminées, «ans qu'aucune communication directe avec les sujets malades ait pu être invoquée.
On a invoqué en faveur de la contagion le fait d'une ville d'Irlande qui avait été épargnée jusque-là par la grippe, lorsqu'elle en fut atteinte tout à coup le lendemain du jour où le percepteur des impôts, qui en était affecté, y fut entré pour y opérer ses recouvrements.
En 1860, la grippe sévissant à Dijon, le docteur Blanc put faire les observations suivantes sur la contagion. Appelé le 26 mars dans une ferme isolée à 6 kilomètres de Dijon, il reconnut chez un enfant de douze ans les symptômes de la grippe. Il n'y avait eu jusque-là dans cette ferme aucun malade. L'enfant atteint était allé deux jours auparavant à Dijon auprès de parents dont les enfants avaient la grippe; cinq jours après M. Blanc fut rappelé à la ferme pour un auti'e enfant de la même famille présentant les mêmes symptômes. C'était le quatrième individu de la même maison atteint de la grippe depuis le 16 mars; deux serviteurs de la ferme avaient été pris en même temps.
En février 1867, M. Champouillon signalait la grippe comme affectant un caractère remarquable de contagiosité. « Quand la maladie, dit-il, s'introduit dans une famille, il est rare qu'elle n'envahisse pas successivement tous ses membres. »
En 1868, M. Hérard a observé un exemple de contagiosité très-accentuée dans une pension de jeunes filles.
Voici un des faits de contagion les plus remarquables qui aient été observés. Il a été rapporté par M. le docteur Bertholle dans VUnion médicale en 1876. Ce fait s'est passé dans Paris même.
Il s'agit d'une succession de maladies graves et insolites qui ont atteint coup sur coup tous les membres d'une même famille, habitant dans un des quartiers les plus sains de Paris, un hôtel situé dans d'excellentes conditions hygiéniques, alors qu'il régnait à Paris une constitution médicale dont la grippe était l'expression dominante. Le chef de la famille, homme de quarante-neuf ans, qui est tombé malade le premier, est pris, après un refroidissement, d'une diarrhée subite, suivie d'une violente réaction fébrile; cette fièvre s'accompagne même pendant quelques jours de délire et se termine par une poussée congestive à la base du poumon droit. Une accalmie se produit. Puis la maladie semble se réveiller, une nouvelle invasion subite d'état fluxionnaire se fait sur un organe lointain, sur un testicule qui devient le siège d'une épididymite; l'inflammation remontant le long du cordon gagne la protaste, la vessie et enfin le péritoine. A dater de ce moment, la congestion pulmonaire disparaît pour faire place à l'inflammation des organes du bas-ventre, qui finit par se dissiper à son tour, et le malade guérit.
Pendant que ce premier malade atteignait le terme de sa maladie, son beau-
père, âgé de soixante-six ans, est pris de fièvre de caractère adynamique, avec céphalalgie, mal de gorge, toux, tendance invincible à l'assoupissement avec un léger subdelirium, pouls au-dessous de 100. Cet état fébrile comateux persiste pendant trois jours; le quatrième jour le malade n'a plus de fièvre, mais il a une toux fréquente et bruyante (l'auscultation ne fournissant d'ailleurs aucun signe). Ce dernier état persiste pendant une quinzaine de jours.
Presque en même temps, à deux jours de distance, la fille du premier malade, âgée de quinze ans, se plaint de courbature et mal de tête; elle est prise dans, la nuit d'une épistaxis et d'un violent mal de gorge, s'accompagnant d'une sensation de constriction au devant du sternum; pouls de 104 à 108; point de toux; aucun signe stéthoscopique. Le jour suivant persistance des mêmes symptômes locaux avec tendance à la prostration. Le troisième jour, grande oppression, menaces d'asphyxie, lèvres bleuâtres, pupille fixe et contractée; ()ouls petit, à 120. L'auscultation fait percevoir alors une respiration soufflante à la base du poumon gauche; râles trachéaux, mort.
Le lendemain du jour où cette jeune tille s'était alitée sa grand-mère, âgée de cinquante-cinq ans, se met au lit, accusant de la céphalalgie, du mal de gorge et une tendance invincible au sommeil, grande prostration. Le jour suivant la toux se déclare avec expectoration abondante de crachats opaques et jaunâtres; râles sibilants et ronflants envahissant toute la poitrine. L'adynamie est de plus en plus profonde le troisième jour; la malade n'a qu'une conscience confuse de ce qui se passe autour d'elle; râles trachéaux s'entendant à distance.
Les jours suivants tous les symptômes s'aggravent, puis, Ja maladie revêtant la forme intermittente, des accès comateux alternent avec des rémissions. Malgré l'usage du sulfate de quinine, le pouls reste fréquent, le souffle persiste à la base du poumon gauche, la prostralion reparaît pour ne plus cesser, les crachats prennent une odeur fétide gangreneuse, une diarrhée abondante survient et la malade finit par succomber.
M. le docteur Desplats a consigné dans le Journal des sciences médicales de Lille le fait suivant qui vient également à l'appui de la contagion. Mme G..,, de trente-neuf ans, partie de Paris pour Parlhenay en 1875, présente quelques^ jours après tous les symptômes de la grippe, avec pneumonie grave; sa mère, qui la soignait, est prise de la même maladie. Deux parentes de Mme G. quittent Parthenay et sont prises toutes deux de la grippe à leur arrivée à Pariset l'une d'elles la communique à tous les siens.
On a encore invoqué en faveur de la contagiosité ce qui se passe chez les chevaux susceptibles aussi, comme on le sait, de contracter la grippe.
Enfin, en 1875, M. le docteur A. OUivier a rapporté dans la Gazette médicalede Paris un fait qui semblerait prouver péremptoirement que, sinon chez l'homme, au moins chez les animaux, la grippe peut être contagieuse par l'intermédiaire du mucus des fosses nasales et des bronches.
ISature de la grippe. Après avoir esquissé la physionomie et la marche de la grippe et analysé ses principaux symptômes, il nous resterait à reconstituer en quelque sorte synthétiquement la maladie à l'aide de ses principaux éléments, de manière à en déterminer la nature et à lui assigner sa place dans l'ordre nosologique. C'est ce que nous allons essayer de faire en reprenant un à un les principaux symptômes de la grippe et en assignant à chacun d'eux, avec leur valeur séméiologique, leur signification physiologique.
On a vu figurer parmi les principaux symptômes de la grippe^ la 'dépression-
lies forces et le brisement des membres ou h prostration, la céphalalgie et les troubles de la sensibilité générale et de la sensibilité spéciale, le grippement de la face, etc.
Le sentiment de brisement et de dépression des forces, de prostration musculaire, d'adynamie profonde, de lassitude spontanée, a été signalé par tous les auteurs, et il se trouve dans lu relation de toutes les épidémies de grippe. Il se manifeste dès le début de la maladie et fait même partie de ses prodromes ; il dure autant que la maladie elle-même, et on pourrait même dire qu'il subsiste encore alors que tous les autres symptômes ont cessé. C'est de tous les phénomènes morbides de la grippe le plus persistant et le plus durable. C'est là un des traits de la physionomie de la grippe, qui, s'il n'a rien de palhognomonique à proprement parler, en ce qu'il ne saurait sufiire à lui seul à caractériser la maladie, n'en est pas moins très-important par sa constance et son intensité.
Ce n'est pas tout : à cette prostration des forces se joint aussi une altération notable de la sensibilité générale et spéciale. Tandis que la motilité est déprimée, la sensibilité, au contraire, est souvent exaltée. D'où ces myalgies, ces douleurs contusives dans les muscles, ces névralgies si communes dont nous avons déjà parlé plus haut, ces douleurs articulaires, ces douleurs lombaires ou spinales ({ui ont été si souvent signalées dans certaines épidémies, dans celles de 1833 et 1857 notamment, ces pleurodynies simulant des points pleurétiques, cette hyperosthésie cutanée qui a élé signalée aussi assez souvent; d où, enfin, les convulsions et les mouvements choréiformes chez les enfants, les crampes des membres inférieurs rappelant celles du choléra, des spasmes toniques oucloniques de l'œsophage, de lestomac, les nausées et les vomissements nerveux, et les divers degrés de dyspnée pris plus d'une fois pour des accès d'asthme.
En un mot, tout accuse, dès le début, une perlurbalion profonde du système nerveux. C'est, à défaut de tout signe pathognomonique j)récis, cet ensemble de symptômes sans relation immédiate et surtout sans pro[)ortion aucune avec une lésion locale sans gravité et le plus souvent presque insignitiante, qui constitue la caractéristique principale de la grippe. Tous les observateurs qui ont étudié les épidémies de grippe sont d'un avis univuque sur ce point.
Voici comment s'exprime à cet égard Pétrequin, qui, après avoir observé et étudié avec un très-grand soin les épidémies de 1855 et 1857 à Paris, à Lyon et en Italie, a publié à la fin de celte dernière année dans la Gazette médicale de Paris un excellent résumé de tous les matériaux qui ont élé communiqués à ce Journal sur l'épidémie de grippe de 1857 en France et en Italie.
« Avant les désordres locaux, dit-il, on a noté partout dès l'invasion une altération fonctionnelle immédiate des centres nerveux. La maladie a débuté plus d'une fois avec un appareil effrayant, comme l'apoplexie, la fièvre typhoïde, les syncopes, les convulsions, l'ataxie. Souvent un moiimen hcmorrhagicum se manifestait vers les muqueuses, soit une épistaxis analogue à celle des fièvres
graves, soit une hémoptysie, ou même une hématurie La sensibilité, toujours
altérée, é'ait exallée d'ordinaire : de là ces céphalalgies violentes, obtuses, gravatives, accompagnées d'un sentiment de plénitude, bornées quelquefois à un seul côté, dégénérant dans quelques cas en névralgies externes occupant soit le cuir chevelu, soit la région temporo-faciale, soit la face elle-même.
« Mêmes troubles dans les fonctions des sens : la sensibilité tactile était exaltée et devenait facilement douloureuse. La vision était également lésée; il y avait des éblouissements, des amblyopies, même des amauroses passagères
DICT. EWfî. 1* « ^ 47
758 GUIl'PE.
et de vives douleurs dans les orbites. L'ouïe n'était pas e'pargnée : c'étaient des tintements d'oreille, des otalgies, ou même une surdité éphémère. «
Et cependant, malgré cette perturbation fonclionnelle nerveuse considérable, le système nerveux n'est anatomiquement dans aucune de ses parties le siège d'aucune altération spéciale appréciable, et rien n'autorise à classer la grippe dans les névroses proprement dites, les troubles nerveux qui jouent un si grand rôle dans sa symptomatologie différant de ceux qui caractérisent les névroses en général et se rapprochant beaucoup plus de ceux, qui accompagnent un certain nombre de pyrexies.
Si de la période initiale qui présente ce double caractère de la dépression des forces et d'une grande agitation du système nerveux nous passons à la période des manifestations locales, nous trouvons dans le coryza et dans la laryngotrachéo-bronchite, qui deviennent les phénomènes prédominants, des caractères qui les différencient également des affections phlegmasiques communes similaires.
Dans le coryza, par exemple, la formation du flux séreux nasal ne suit pas la marche habituelle aux phlegmasies conununes des muqueuses; elle ne présente pas ces degrés successifs qui commencent par la sécheresse de la muqueuse olfactive pour se terminer par l'excrétion catarrhale en passant par le flux séreux. Ici le flux séreux s'établit le plus souvent d'emblée et avec une extrême abondance. 11 n'est pas rare, en outre, indépendamment de la fluxion catarrhale, de voir la membrane muqueuse nasule être le siège d'une congestion sanguine très-intense, c'est probablement même à l'intensité de cette congestion qu'est due l'intensité du flux séreux; c'est à cette même congestion qu'il faut attribuer aussi les épistaxis observées chez les jeunes gens et chez les enfants. Cette congestion ne se borne pas à la membrane oliactive, elle s'étend le plus souvent aux sinus frontaux et contribue par là à la production de cette céphalalgie sus-orbitaire si fatigante; on la voit s'étendre quelquefois aussi à la conjonctive oculaire et palpébrale, qui s'injecte, s'épaissit, comme dans les fièvres éruptives, et devient même quelquefois le siège d'un boursouflement et d'un picotement incommode, accompagné d'épiphora. Pétrequin a vu ces conjonctivites donner lieu, dans quelques cas, à des tumeurs et des fistules lacrymales, quelquefois à des hémorrhagies. Elles persistent parfois après la guérison de la grippe.
Ce que nous venons de dire du coryza et de ses caractères particuliers, nous pourrions le dire de la laryngite, de la trachéo-bronchite, ainsi que de la pneumonie grippale, qui ont aussi comme le coryza des caractères propres qui les différencient de la laryngite, de la trachéo-bffonchite catarrhale commune et de la pneumonie franche. Pour la trachéo-bronchite, par exemple, on a vu plus haut qu'elle se distingue le plus ordinairement de la bronchite commune par l'intensité particulière de la douleur sternale se propageant souvent aux intervalles intercostaux et jusqu'aux hypochondres, par la dyspnée parfois hors de proportion avec Ihyperémie bronchique, par le caractère de l'expectoration consistant en mucosité visqueuse, souvent sanguinolente, dans laquelle on remarque surtout l'absence de bulles d'air, enfin par la rareté relative des râles bronchiques et des autres signes stéthoscopiques. Nous ne nous arrêterons pfts ici sur les différences encore plus sensibles qui existent entre les caractères de la pneumonie grippale et ceux de la pneumonie inflammatoire franche. Elles ont été déjà suffisamment indiquées.
Ces différences caractéristiques dans des phénomènes de localisation semblables
indiqueraient déjà suffisamment qu'il ne s'agit pas là de phlegmasies simples et communes des muqueuses des voies aériennes, si la différence de n;iture n'était bien plus nettement indiquée encore lorsque ces localisations manquent ou n'ont qu'une existence tout à fait éphémère, pour faire place aux localisations de la forme abdominale.
On ne saurait donc y voir une affection de nature pblegmasique, pas plus lorsque les congestions hyperémiques se font vers les organes abdominaux que lorsqu'elles affectent plus particulièrement ou exclusivement les voies aériennes. L'aspect noirâtre et l'état généralement diffluent du sang cbez les sujets atteints de la grippe contrastent trop d'ailleurs avec l'état couenneux du sang des phlegmasiqvies, pour ne pas voir encore dans cette circonstance une nouvelle démonstration de la nature non purement inflammatoire de la grippe.
Pourrait-on plus légitimement la rapprocher des maladies qui ont leur principe dans une altération du sang? Cette dernière circonstance de l'état habituellement diffluent du sang, que nous venons de rappeler, d'une part, et, de l'autre, la ressemblance à de certains égards de la grippe avec la fièvre typhoïde, porteraient à le penser. Cette opinion a déjà été débattue, elle est soutenue notamment par M. Malcorps dans le travail déjà cité. Il voit dans la grippe, comme dans la fièvre typhoïde avec laquelle il lui trouve de nombreuses et étroites analogies, les caractères d'une maladie par altération du sang. Il en voit les témoignages dans les exhalations et extravasations sanguines faciles qui se font dans les deux cas, soit au dehors, soit dans la profondeur des tissus : épistaxis, hémoptysies, hématémèses, éruptions cutanées, engouement et hépatisation pulmonaires différant des hépatisations inflammatoires. Il en voit encore dans les expériences physiologiques consistant à montrer que tandis qu'un liquide, de l'eau, injecté dans l'artère pulmonaire d'un poumon liépatisé chez un sujet mort de la grippe, ne reviendra pas par les veines pulmonaires, phénomène qui se produit également sur les poumons hépatisés des animaux morts par suite d'une modification artificielle apportée à la viscosité du sang, un phénomène inverse se présente lorsqu'on injecte de l'eau dans un poumon hépatisé par suite d'une pneumonie franchement inflammatoire, l'eau revenant eu partie dans ce dernier cas par les veines. Cette différence, on peut l'expliquer en disant que dans la pneumonie inflammatoire la cause de l'obstruction des vaisseaux capillaires des poumons est locale et partielle, tandis que dans la grippe elle tient à la masse du sang elle-même. Mais ce n'est encore là qu'une hypothèse qu'aucune recherche précise ni aucune expérience décisive n'autorisent à faire passer à l'état de fait démontré. Nous restons dans le même doute à l'égard de l'origine parasitaire possible de la grippe, son microbe n'ayant point encore, que nous sachions, été découvert.
En nous en tenant aux caractères cliniques dominants de la maladie ot aux circonstances étiologiques qui lui donnent le plus habituellement naissance, tout en continuant à rattacher, par ses caractères nosologiques principaux, la grippe au grand type des affections catarrhales, tout nous conduit à y reconnaître une affection générale spécifique, infectieuse, sinon contagieuse, ayant sa place légitime dans l'ordre des maladies dites zymotiques. C'est du reste le rang que lui a assigné le professeur A. Hirsch (de Berlin) dans son Manuel de pathologie historique et géographique. (Stuttgard, 1884).
Traitement. Ce qui a été dit dans l'article Catarrhe, au point de vue' des indications du traitement des affections catarrhales en général et du catarrhe
épidémique en particulier, nous permettra d'abréger ce que nous avons à dire ici. Nous ne pourrons cependant nous dispenser de revenir sur quelques-uns des points essentiels du traitement de cette affection, qui, bien qu'ils aient été déjà appréciés dans leur valeur actuelle, demandent, ne fiît-ce que dans l'intérêt de l'histoire, à être appréciés aussi au point de vue des indications différentes qu'a pu présenter la grippe suivant les temps et les lieux où elle a régné. Cette sorte de revue rétrospective des indications constatées et des moyens divers de traitement qui ont été institués en conséquence, à différentes époques et dans les principales épidémies de grippe, nous permettra, tout en faisant une histoire rapide de la thérapeutique de celte affection, de nous fixer chemin faisant sur la valeur absolue ou relative de quelques-uns des agents qu'elle a mis en œuvre.
La diversité des indications suivant les temps et les diverses épidémies se justifie par l'histoire, qui nous montre, en effet, qu'à de certaines époques la grippe s'est présentée avec un caractère sthénique qui réclamait l'usage d'un certain ordre de moyens thérapeutiques qu'on a dû condamner à d'autres époques. Telles ont été, par exemple, les épidémies de IG08, de 1675, de 1732, de 1743, de 1762, de 1769 et de 1775, que leurs historiens nous ont décrites comme ayant présenté le caractère général inflammatoire et sthénique, tandis que les épidémies de 1557, de 1580, de 1695, de 1709, de 1712, 1755, 1742, et la plupart de celles qui ont été observées depuis le commencement de ce siècle et de nos jours, ont été remarquables, au contraire, par leur caractère d'asthénie ou d'adynamie et par la prédominance marquée des phénomènes nerveux. On s'explique par cette différence dans le caractère fondamental même de k maladie en différents temps, et sous l'influence probable de constitutions médicales différentes elles-mêmes, les préférences ou les exclusions dont certaines ujéthodes de traitement uniformes ont été alternativement l'objet et les dissidences profondes, bien que plus a[)parenles que réelles, qui ont souvent divisé les médecins sur ce point de pratique. C'est surtout à propos de la saignée que ces dissidences se sont le plus énergiquement accusées. C'est ainsi que. pendant que les médecins, constatant les effets désastreux de la saignée à Rome en 1580, donnaient en quelque sorte le premier signal de la réaction contre cette pratique généralement usitéejusque-là, et que trois siècles plus tard, en 1800, en Russie, où la saignée était alors en grand crédit, il ne fallait pas moins que l'intervention du gouvernement pour l'interdire, en raison des résultats déplorables qu'elle donnait, les médecins d'Edimbourg en 1752, Macbride, pendant l'épidémie de Londres, en 1775, attribuaient à la négligence de ce moyen les résultats funestes dont ils étaient témoins.
Ce n'est pas seulement dans des épidémies différentes et à des époques éloignées les unes des autres qu'on a pu constater ces différences dans les effets de la même médication, c'est quelquefois aussi dans des temps très-rapprochés, dans le cours d'une même épidémie ou bien dans une même année, mais dans des périodes saisonnières différentes. C'est ainsi que Rush, à Philadelphie, dit avoir retiré de grands avantages de la saignée dans l'épidémie de l'automne de l'année 1789, tandis qu'elle lui parut moins opportune et même nuisible dans l'épidémie du printemps de 1790. Des observations analogues ont été faites par rapport aux individus et par rapport aux races. D'après un observateur anglais, au Bengale la saignée réussissait aux Anglais et se montrait contraire aux indigènes.
A propos des épidémies qui ont sévi en Europe dans les premières années de ce siècle, nous trouvons encore des dissentiments, moins profonds peut-être, mais assez accusés néanmoins, entre les médecins sur la valeur de la sai;^née, dissentiments basés en partie sur les mêmes circonstances de la variabilité des indications, mais aussi, il faut le dire, sur les doctrines régnantes de cette époque. Pendant l'épidémie de 1805, les avis restèrent partagés en Angleterre, comme en France et en Italie. Cependant, d'après le témoignage de Mojon (de Gênes), qui a observé cette épidémie à Paris, les saignées faisaient promptcment périr les malades, si on les pratiquait abondamment. Elles n'étaient utiles que si le mal était violent et compliqué d'esquinancie ou de pneumonie.
En 1830 et 1831, les émissions sanguines, locales et générales, furent mises en usage et parurent contribuer à la cessation de la maladie ou à l'abréviation de sa durée. Il y a lieu de se défier quelque peu des témoignages, nous ne dirons pas intéressés, mais suspects de partialité, des partisans nombreux alors de la doctrine de l'irritation.
En 1833, on fut plus modéré dans l'usage de la saignée, dont on avait commencé à reconnaître l'inutilité et même les inconvénients. Pour avoir subi moimême les effets de celte épidémie, je puis affirmer que rien ne m'a paru moins nécessaire que la saignée, et à partir de cette époque, dans toutes les épidémies dont j'ai été témoin et notamment dans la plus intense de toutes, celle de 1857, celle d'où datent plus spécialement mes études sur celte maladie, les émissions sanguines en général, comme moyen de traitement de la grippe, nonseulement ne m'ont pas paru utiles, mais elles m'ont paru le plus souvent nuisibles, sauf dans quelques cas particuliers très-exceptionnels qui seront spécifiés plus loin.
Mais poursuivons l'historique rapide des diverses autres méthodes de traitement qui ont élé le plus habituellement mises en œuvre dans les principales épidémies.
Après la saignée les moyens les plus généralement usités ont été les évacuants, les vomitifs et les purgatifs, les diaphorétiques et diurétiques et les expectorants, les anodins, les révulsifs cutanés, enfin les toniques fixes ou diffusibles à la fin de la maladie.
Les évacuants vomitifs n'ont en général été prescrits dans les premiers temps qu'avec une grande réserve. A peine si de loin en loin on les voit indiqués dans l'histoire des premières épidémies. Ce n'est guère que dans les épidémies du dix-huitième siècle, de 1732 à 1757, que l'on voit prescrire les vomitifs et les cathartiques, soit comme méthode générale, soit uniquement pour combattre les nausées et les vomissements. L'émétique était tantôt substitué à la saignée reconnue inefficace ou nuisible, comme dans l'épidémie de 1755, tantôt donné comme adjuvant de la saignée et alterné avec elle, comme dans l'épidémie de 1745, décrite par Sauvages, et celles de 1709 et de 1802 à Paris, où on le donnait au début. Depuis lors les vomitifs figurent souvent dans la médication de la grippe où ils semblent jusqu'à un certain point avoir pris la place de la saignée, de plus en plus abandonnée à mesure qu'on s'approche de notre époque. Ainsi dans les épidémies de 1850 et 1851, dans celles de 1855 et 1857, les vomitifs ont été fréquemment prescrits. Pendant l'épidémie de Genève en 1851, notamment. Lombard a constaté que sous l'influence de l'émétique le pouls tombait immédiatement, la céphalalgie disparaissait, la peau se couvrait de sueurs et les malades se considéraient comme guéris. En 1855, les
vomitifs ont été très-employés. En IS."?, ils ont également paru avantageux à peu près partout où a régné l'épidémie et à toutes ses périodes et à peu près dans toutes les formes, mais surtout dans celles où prédominaient les symptômes saburraux; ils agissaient à la fois comme évacuants et comme expectorants. On a remarqué surtout que l'angoisse et la céphalalgie cédaient avec l'embarras gastrique comme par enchantement aux vomissements provoqués.
Les évacuants purgatifs, quoique placés sur un plan un peu inférieur, ont été souvent usités. Nous les voyons figurer aussi dans le traitement de la plupart dos épidémies, mais en général c'est à des purgatifs légers qu'on a eu recours, tels que la casse, la manne, la rhubarbe, l'électuaire lénitif, le sirop de roses, le tartre soluble. Les purgatifs ont paru contre-indiqués dans plusieurs épidémies. D'après les observateurs de l'épidémie de 1557. Rivière, Mercatus, Valleriola, Schenck, les purgatifs ainsi que les saignées ont été funestes à plusieurs malades, ce qui tenait probablement à ce que la fièvre catarrhale de cette époque présentait le type fébrile double tierce. Dans la grande épidémie de 4580, la saignée et les purgatifs ont été mortels dans certaines parties de l'Italie, tandis que dans d'autres on commençait par la saignée que l'on faisait suivre de purgatifs doux et de cly^tères rafraîchissants. Dans l'épidémie de 1709, à Rome, l'usage des purgatifs était souvent suivi de convulsions et de délire. Eu 1712, à Tubingue, sous l'inHuence de la saignée et des purgatifs, la maladie empirait et elle dégénérait souvent en péripneumonie. En 1755, et dans les années suivantes, Huxham cherchait à provoquer les selles par les eccoprotiques ou laxatifs doux. En général ce n'est guère que vers la fin de la maladie que nous voyons prescrire les purgatifs, tandis que la saignée et l'émétique étaient surtout une médication du début.
Cependant, dans quelques-unes des épidémies de notre époque, notamment dans celle de 1857, nous voyons les purgatifs reparaître parmi les agents principaux de la médication. Pétrequin, dans son étude sur la grippe de 1857 en France et en Italie, constate que les purgatifs ont réussi à Paris, à Lyon, à Marseille, à Nantes, à Genève, à Rome, à Vienne, àPise, à Florence, à Padoue, à Milan, à Pavie, etc. On avait surtout recours aux minoratifs, tels que la manne, la casse, le tamarin, l'huile de ricin, la crème de tartre et l'eau de sedlitz; le sirop de chicorée et la manne grasse pour les enfants. Partout les purgatifs se sont montrés utiles au début comme à la fin, ils combattaient la constipation et la céphalalgie et ils ont presque toujours fait cesser ou ont amendé les symptômes, abrégé la durée de la maladie et celle de la convalescence.
L'un des ordres de moyens le plus généralement employés, on pourrait dire même universellement employés, dans toutes les épidémies, tant, comme nous le verrons tout à l'heure, il répond effectivement à l'une des principales et des plus générales indications, c'est la série des agents diaphorétiques et des diurétiques. En effet, depuis la première relation dans laquelle nous ont été transmis les moyens en usage jusqu'à la plus récente, on trouve constamment énoncée sous les formes les plus diverses toute la série des agents réputés diaphorétiques, depuis les plus vulgaires infusions qui ne doivent la plupart leur effet diaphorétique qu'à leur véhicule même, l'eau chaude, et les diapnoïques, jusqu'aux agents les plus activement doués d'une propriété sudorifique réelle. Aussi voit-on figurer à peu près invariablement dans toutes les relations les infusions de bourrache, de chardon bénit, de scabieuse, de sauge, de fleurs de
sureau et de coquelicot, de scordium, la corne de cerf, le sel ammoniac anisé, l'antimoine diapliorétiquc, Félixir parégorique, rcsprit de Mindererus, enfin les alexipharmaques, parmi lesquels figuraient au premier rang les bézoardiques depuis longtemps hors d'usage.
Les diurétiques, la bière, les boissons nitrées, les décoctions citronées de corne de cerf ou de racines de scorsonère nitrées, les poudres de cinnabre et de nitre, dites poudres tempérantes, ont également été très-fréquemment employés et se trouvent mentionnés dans la relation de la plupart des épidémies.
Nous en dirons autant des agents de la médication antispasmodique et narcotique. Outre que les préparations opiacées entrent dans la composition de la plupart des sirops destinés à sucrer les tisanes, les potions pectorales ou béchiques, les éclegmes, loocbs, juleps, etc., comme le sirop de pavot, le sirop diacode, etc., on a eu souvent recours à l'opium sous différentes formes, teintures anodines, opiats, thériaque, eau ihériacale, laudanum, infusion de Davots, etc., et à côté des opiacés, pour les suppléer en cas d'insuffisance d'action ou d'inconvénients constatés, la belladone, la ciguë, la jusquiame, le benjoin, isolément ou combinés.
Enfin viennent, dans l'ordre de fréquence de leur emploi, les stimulants, bqueurs spiritueuses, les toniques, quinquina, canipbre, vins généreux, remèdes volatils et cordiaux, potions analeptiques, et les agents de la méthode révulsive ou de la stimulation cutanée, vésicatoires, ventouses sèches ou scarifiées, épithèmes divers, frictions sèches, fomentations, etc.
A peine avons-nous besoin de mentionner la série des tisanes, des boissons dites rafraîchissantes, émoUieiites, tempérantes, béchiques, de toute sorte, ces dernières surtout, et les expectorants parmi lesquels figuraient en première ligne le kermès minéral, l'oxymel scillltique, etc.
U nous reste, non pas à faire, mais à compléter l'appréciatioû déjà faite ailleurs d'un agent de traitement qui a pris dans ces derniers temps et tend de plus en plus à prendre une importance considérable dans le traitement de la grippe, les sels de quinine. L'indication de la quinine, qui est surtout manifeste dans les cas où la grippe régnant dans des contrées maremmatiques semble s'imprégner du génie moi'bide endémique et qui ressort également, en dehors de ces conditions, du seul fait du type intermittent ou rémittent de la fièvre, cette indication, d'après quelques médecins, serait de beaucoup la plus générale et elle ressortirait de la nature même de la maladie. L'idée n'en est pas absolument nouvelle. Les préparations de quinquina avaient déjà été employées et préconisées en 1775 par Stoll, en 1782, dans l'Allemagne des bords du Rhin, en 1800, par Gilibert. Les préparations de quinine ont été données à Lyon par Pointe, à Marennes par Bouyer en 1857, par le docteur Liegey (de Rambervilliers) en 1848, en 1852 et 1855. Mais c'est surtout depuis que le docteur Ed. Carrière a expressément appelé l'attention des praticiens sur l'indication de la quinine, en 1864, que l'usage s'en est de plus en plus propagé. Dans la même année, les docteurs Goupil, Pidoux, Hérard, Moissenet, la donnaient à Paris, en 1867 M. Champouillon, en 1870 et 1871 M.\I. Moissenet, Hérard et Besnier, en 1872 M. Laboulbène, en 1875 M. Martineau, et enfin plus récemment, en 1880, M. Rendu, pour ne citer que des médecins des hôpitaux de Paris, car nous pourrions en ajouter beaucoup d'autres, sans nous compter nousmême, qui en ont constaté et signalé les bons effets.
Pour nous résumer, rappelons, ce que nous avons déjà dit à l'occasion des
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fièvres catarri aies en ge'néral et de la fièvre catarrhale épidémique en particulier, qu'il n'y a pour celle dernière, ni un traitement spécifique, ni un traitement qui lui soit uniformément et exclusivement applicable; ce qui ressort clairement de riiislorique rapide que nous venons de faire du traitement des principales épidémies, c'est qu'il n'y a comme guide du praticien dans le traitement de la grippe que des indications, qui peuvent varier elles-mêmes suivant les lieux et suivant les temps. Nous allons formuler en quelques mots ces indications et les principaux préceptes thérapeutiques qui s'y rattachent, en les adaptant aux divers degrés et aux diverses formes de la maladie.
La grippe dans sa forme bénigne simple et à son degré minimum d'intensité, ne consistant qu'en un sentiment général de courbature avec coryza et légère angine ou laryngo-trachcite, ne réclame en général aucun traitement particulier. Les médecins sont, d'ailleurs, rarement consultés pour une affection qui n'est aux yeux des malades eux-nirmcs qu'une simple indisposition qui ne les oblige même pas à interrompre leurs occupations habituelles. A peine suflit-il, dans ce cas, d'un séjour au lit un peu plus prolongé que de coutume et de quelques boissons chaudes aromatiques pour aider au rétablissement, qui s'opère le plus souvent spontanément en quelques jours. C'est ainsi que non-seulement pour tel ou tel cas sporadique. mais dans plusieurs épidémies même, on n'a pas eu recours à d'autres moyens.
La maladie alleint-elle un degré plus intense, il suffit souvent encore de faire garder la chambre au malade pour le soustraire aux influences atmosphériques dont il a dt-'jà subi les mauvais effets, de lui prescrire un régime alimentaire très-modéré et l'usage de quelques infusions théioformes légèrement diaphorétiques indiquées déjà plus haut, pour provoquer ou entretenir un léger mouvement de moiteur, de bains de pieds sinapisés pour combattre la céphalalgie et diminuer l'hyperémie irritative des fosses nasales, des yeux et de la gorge; enfin des potions calmantes ou hypnotiques, juleps gommeux, loochs diacodés ou morphines, pour combattre la toux et l'insomnie.
Mais la maladie atteint-elle le degré plus élevé qui commence à constituer un étal morbide sérieux, sans cependant être encore précisément grave, avec fièvre continue ou rémittente, grande prostration et localisations congestives ou inflammatoires d'une certaine intensité, c'est ici que commence à se poser la distinction des deux ordres d'indications, celles qui se tirent de l'état général, du caractère fondamental de la maladie, et celles qui répondent aux diverses localisations, aux symptômes prédominants les plus pénibles et aux perturbations fonctionnelles secondaires.
C'est au premier ordre d'indications, aux indications générales, que répondait la saignée si fréquemment mise en usage par nos devanciers, souvent avec avantage, lorsque la maladie se présentait avec ce caractère sthénique et irritatif, dont nous avons cité des exemples, quelquefois avec insuccès ou même avec des résultats funestes, lorsqu'elle était foncièrement adynamique avec mouvement fébrile, rémittent ou intermittent. Nous avons assez dit, pour n'avoir pas à y revenir, pourquoi la saignée a été généralement abandonnée aujourd'hui comme agent principal du traitement de la grippe. A peine en réserve-t-on l'usage d'une manière tout à fait exceptionnelle pour quelques sujets vigoureux pléthoriques, chez lesquels on pourrait avoir à craindre des mouvements fluxionnaires ou hyperémiques violents sur les principaux viscères. La médication qui répond mieux au caractère essentiellement spasmodique de la première période
de la maladie et qui est le plus généralement mise en pratique, consacrée qu'elle est par l'expérience, est celle qui figure au second rang dans notre historique, la médication vomitive aidée des diaphorétiques et des antispasmodiques. En même temps que le vomitif combat utilement l'état gastrique qui se manifeste presque toujours à un degré plus ou moins prononcé dès le début de la maladie, il imprime à l'ensemble de l'économie une secousse favorable, une sorte de détente et de tendance à la décentralisation des mouvements organiques, qui prépai'e les bons effets que produiront à la suite les boissons diaphorétiques, pendant que les antispasmodiques et les narcotiques amèneront une sédation de l'état nerveux et calmeront la toux si irritante des premiers jours.
Ainsi un vomitif, tartre stibiéou ipécacuanha, est en général le premier moyen à employer. L'émétique rend souvent de très-grands services au début, mais il arrive quelquefois, comme on l'a vu plus particulièrement dans ([uelques épidémies, qu'on est promptement obligé d'y renoncer, à cause de l'hyposthénisation exagérée dans laquelle il fait tomber les malades. On pourrait prévenir peut-être cet inconvénient en le donnant à petites doses fractionnées, d'après la formule suivante de M. Malcorps, qui l'a trouvée d'une grande utilité : 5 centigrammes de tartre stibié dans 150 grammes d'infusion de fleurs de tilleul, édulcorée par 30 grammes de sirop de sureau, à prendre par cuillerée à bouche d'heure en heure. Nous préférons, pour notre compte, à l'émétique l'ipécacuanha à la dose de 1 gramme à ls'',50 et en deux prises, qui n'a jamais aucun inconvénient et dont l'effet est le plus souvent suffisant.
L'administration du vomitif sera suivie de boissons diaphorétiques communes, infusions de bourrache ou de coquelicot auxquelles on ajoutera pour les rendre plus efficacement diaphorétiques quelques préparations ammoniacales, telles que le sel ammoniac, le carbonate d'ammoniaque ou l'espilt de Mindererus (sous-acétate d'ammoniaque) à la dose de quelques gouttes dans chaque tasse d'infusion. Nous nous sommes surtout souvent bien trouvé de ce moyen. La pilocarpine ou le jaborandi lui-même pourront trouver un utile emploi. L'alcoolature ou l'extrait alcoolique d'aconit, à cause de leur action spéciale sur les fonctions de la peau, trouvent ici aussi leur indication. Quelques potions calmantes pour la nuit, infusions de feuilles d'oranger ou de tilleul additionnées d'eau de laurier-cerise et édulcorées avec du sirop de codéine, ou bien une pilule ou deux d'extrait thébaïque ou encore une injection de morphine, complètent la médication générale de la première période de la grippe.
Les phénomènes de la première période conjurés ou du moins amoindris par les moyens que nous venons d'indiquer, reste l'état fébrile qui, si léger qu'il soit, ne consistât-il qu'en quelques frissons erratiques dans la journée avec une légère élévation de température la nuit, à plus forte raison lorsqu'il y a des redoublements marqués le soir ou des accès intermittents nettement accusés, réclame l'usage du sulfate de quinine dont nous avons déjà signalé plus haut, d'ailleurs, les services et l'indication formelle. Bien qu'en général on n'en conseille l'administration qu'en cas d'accès intermittents caractérisés, ou de rémittence bien prononcée, nous n'hésitons pas, pour nous, à le conseiller dans tous les cas, le considérant comme le moyen le mieux approprié à l'état nerveux spécial qui constitue le fond réel de la maladie. Nous verrions beaucoup moins d'inconvénients à le prescrire sans utilité bien démontrée qu'à en négliger l'emploi lorsque les conditions indiquées le réclament. Mais, si nous considérons
le sulfate de quinine comme utile toujours dans la grippe, nous n'hésitons pas à déclarer qu'il s'impose impérieusement lorsque la grippe sévit dans des contrées à fièvres.
Tel est, avec les toniques, particulièrement le quinquina et les vins généreux qu'indique en général le caractère adynamique de la maladie, surtout vers sa période terminale, l'ensemble des moyens destinés à remplir ce que nous avons appelé l'indication générale du traitement de la grippe.
Entre ces deux périodes, empiétant un peu sur l'une et sur l'autre, ou, pour mieux dire, durant presque tout le cours de la maladie, se présentent les indications secondaires, celles qui se tirent des localisations, des fluxions ou hyperémies catarrhales, des diverses formes qu'affecte la maladie suivant la prédominance de quelques-uns de ses symptômes et des complications.
Le coryza sera généralement soulagé par des fumigations émoUientes et aromati(|ues ou mieux encore par des solutions opiacées ou morphinées. L'angine grippale réclamera l'usage de gargarismes émoUients, acidulés d'abord, plus tard borates ou alumines. Les fomentations chaudes sur le devant du cou, préconisées par Graves, constituent un bon moyen. Lorsque le coryza a atteint une extrême intensité et s'accoziipaguc de conjonctivite et d'une céphalalgie susorbitaire intense, il est quelquefois utile de recourir à une petite émission sanguine locale ou de voisinage, en même temps que les sinapismes seront promenés derrière le cou, entre les épaules et aux extrémités.
La laryngo-lrachéite ou laryngo-bronchite sera traitée par les béchiques et les expectorants, le kermès minéral notamment, le polygala, le tartre stibié à petites doses fractionnées et des irritants cutanés ou des ventouses sur la poitrine.
La complication pneumonique, lorsqu'elle survient, ne réclame que rarement la saignée, dont le plus souvent les effets ont été fâcheux, dans les conditions communes du moins oîi nous observons les épidémies de grippe. Le tartre slibié à dose rasorienne ne nous inspire dans ce cas qu'une confiance très-relative; nous craindrions ses effets débilitants et surtout l'intolérance des malades. Le kermès à haute dose uni au quinquina lui est préférable. Mais la médication stimulante, la potion alcoolique (potion de Tood), vu le caractère le plus souvent adynamique de ces pneumonies, nous paraît encore plus souvent indiquée. S'il est jugé nécessaire d'opérer une révulsion sur la peau, les ventouses sèches multipliées sur la poitrine et les fomentations chaudes devraient être préférées aux vésicatoires, quelquefois mal supportés par les malades et souvent inefficaces dans cette forme de pneumonie. Nous renverrons du reste, pour complément d'informations, aux articles Bro.xchite, Coryza, Pneumonie et Rhume.
N'omettons pas de dire en terminant que les indications que nous venons de formuler et les moyens proposés pour les remplir, s'appliquent à la grippe épidémique telle que nous la voyons de nos jours. Gomme pour toutes les maladies épidémiques il y a toujours des réserves à faire pour d'autres temps.
Brochin.
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