L. Hn
GRCIVWALDT (Franz-Josef). De son vrai nom Grkin, naquit en 1708 à Wolfertshausen, étudia la médecine à IngoJstadt sous la direction de Morasch, puis en i 732 s'établit à Altdorf. De là il passa à Munich, oiî il publia : Album jatricum Bavariae (1735), devint médecin de l'évèque, etc., enfin membre de l'Académie des Curieux de la Nature dans les actes de laquelle il inséra : Nova febris miliaris sub exituni anni 1733, et initus a. 1734 in celsissimo Alpium Penninarum Bavariae jugo epidemice grassantis. Il publia encore divers opuscules sur la peste bovine, les eaux minérales, de nombreuses biographies. Étant encore étudiant, il défendit dans un écrit intitulé Medicus novititis scrupulosus les doctrines atomostiques de son maître; cet opuscule lui attira
556 GUACIIARO.
beaucoup d'inimitiés el souleva d'ardenles polémiques; il dut quitter [ngolstadt pour ce motif et, lorsqu'il était déjà à Munich, il fut encore en butte à toutes sortes de tribulations à ce sujet jusqu'au jour où l'autorité eut confisqué tous les exemplaires de l'écrit de Grûnwaldt et les écrits de ses adversaires. Notre savant médecin mourut des suites d'un accident de voiture en 1743. L. I/n.
GRUTER (Pierre). Né dans le Palatinat ou dans la Zélande, vivait au début du dix-septième siècle. Il exerça la médecine à Dixmuiiden, à Oslende, puis en 1G20 à Middlebourg, enfin à Amsterdam, où il mourut en 1654. 11 a laissé deux Centuries de lettres publiées la première à Leyde en 1609, la seconde à Amsterdam en 1629. L. Hin.
GRYPOSE (de y/juTTôî, recourbé). État pathologique des ongles dans lequel leur extrémité est recourbée en dedans. C'est V ongle hlppocratique [voy. O.ngles, p. 416). D.
GUABICOBAIBA. Nom donné au Brésil au Cassia brasUiana Lam., qui est employé dans le pays comme la Casse ordinaire [Camci Fistuln L.]. Pl.
BiDLiOGRAPiiiE. — MiÎRAT et DE Lens. Dict. Mat. mdcl., III, 436. Pl.
GUABIRABA. Pisou désigne sous ce nom un arbre du Brésil, qu'on a rapproche des Sebestiers ou Cordia, de la famille des Borraginées. Cet arbre est fort utilisé au Brésil: avec son bois, on fait un charbon dont la poudre insufflée dans les yeux dissipe les taies ; ses feuilles odorantes servent à préfiarer des bains aromatiques ; enfin ses fruits, qui ressemblent à des prunes, ont une chair comestible et agréable. Pl.
Bibliographie. — Pison. Brasil., 73, — Mérat et de Lens. Dictionnaire matière médicale, III, 429. Pl.
GUACATÈME. D'après Monardès, on donne ce nom à une plante de la Nouvelle Espagne qui a de l'affinité avec le Teucrium Follum L., et que l'on emploie contre les hémorrhoïdes. Pl.
Bibliographie. — Monardès. Drogues, 151. — Mérat et de Lens. Dict. Mat. me'dic., IV, 430. Pl.
GUACIIARO. Le Guacharo, ou Câcas des Indiens de la Colombie, ou Stealornis caripensis des ornithologistes modernes, appartient à la Amiille des Engoulevents [voy. ce rriot), mais constitue, dans ce groupe naturel, le type d'un o-enre (Steatornis Humb.), et même d'une tribu [Steatornithinse, Bp.). Cet oiseau en effet se distingue des Engoulevents ordinaires {Calprimulginœ) par plusieurs caractères faciles à saisir : sa bouche est fendue jusqu'en arrière de l'œil et son bec, comme celui de la plupart des Engoulevents, s'élargit fortement à la base, qui est masquée en partie par de longues soies raides, au nombre de 10 à 12 de chaque côté; mais la mandibule supérieure, toujours plus longue et plus robuste que la mandibule inférieure, est comprimée dans sa portion médiane où les narines s'ouvrent à découvert, et se termine, comme dans le bec d'un Rapace, par un crochet précédé de deux dents émoussées. Les pattes du Guacharo sont aussi courtes que celles de l'Engoulevent d'Europe, mais elles ne
GUACHÂUO. 357
sont pas emplumées dans la portion correspondant au tarse et présentent seulement quelques poils clairsemés ; leurs doigts ne se trouvent pas réunis à la base par une courte membrane, mais restent indépendants les uns des autres, et les ongles dont ils sont armés sont semblables entre eux, le médian n'étant ni élargi ni dentelé comme dans l'espèce européenne. La queue est allongée et les ailes, bien développées, paraissent un peu moins aiguës que chez notre Engoulevent.
Le plumage présente aussi chez le Guacharo des teintes particulières : il est d'un beau roux sur les parties supérieures du corps et d'un ton plus pâle sur la poitrine et sur le ventre avec des taches blanches cerclées de noir et en forme de cœur disséminées sur la région des flancs. Le bec et les pattes offrent une teinte cornée; la gorge est légèrement dénudée et les yeux, très-gros, comme ceux de tous les oiseaux nocturnes, sont protégés par des paupières arrondies, garnies de quelques poils soyeux.
Enfin, en disséquant un individu adulte de cette espèce, on trouve sous la peau et autour de tous les viscères des dépôts adipeux considérables qui ont fait donner au Guacharo son nom générique de Steatornis, ainsi que les noms vulgaires de Fat-Blrd et de Fettvogel (littéralement Oiseau gras), par lesquels il se trouve désigné dans les ouvrages anglais ou allemands. On constate également que l'œsophage est dépourvu de jabot, que le gésier a des parois très-musculeuses et que l'intestin atteint une longueur presque double de celle de l'oiseau. Ces dernières particularités anatomiques sont en rapport avec le régime particulier du Guacharo. En effet, tandis que les autres Engoulevents sont des insectivores par excellence qui font la chasse aux Coléoptères et aux Papillons de nuit, le Steatornis caripensis se nounil exclusivement de fruits, dont les graines et les noyaux sont éliminés avec ses excréments. Ces fruits, il va les récolter après le coucher du soleil, car il a des habitudes nocturnes comme tous les autres Caprimulgidés, et pendant le jour il se tient cache dans les cavernes et les ravins obscurs si fréquents dans la Colombie. Par ses cris rauques et lugubres il augmente encore la terreur superstitieuse que les peuplades indiennes éprouvent pour ces réduits mystérieux, à l'entrée desquels les magiciens font des sacrifices au Mauvais-Esprit et aux âmes des trépassés.
A la nuit close, les Guacharos sortent de leurs retraites en piaillant et en claquant du bec et ils se répandent dans les forêts d'alentour. Leur vol est rapide et ils planent sans effort, la queue et les ailes largement étalées ; au contraire, sur le sol leur allure est singulièrement embarrassée et, pour avancer, ils sont obhgés de ramper en imprimant à leur cou des mouvements onduleux fort singuliers. Perchés sur une branche, ils semblent aussi mal à l'aise et tiennent fréquemment la tête inclinée vers le sol.
On a soutenu jadis que ces oiseaux étranges faisaient leurs nids avec de la terre gâchée et des substances végétales, et l'on a même rapporté au Muséum des spécimens de ces prétendus nids ; mais on sait positivement aujourd'hui que les Guacharos pondent sur le sol ou dans une fente de rocher, sans aucune préparation, leurs œufs qui sont blancs comme ceux des autres Engoulevents. Les excréments des parents et des jeunes s'accumulent peu à peu autour de la place où se trouvaient les œufs ; ils se durcissent à l'air à la manière d'un ciment dans lequel seraient disséminés des noyaux et des graines, et c'est ainsi que se forment ces sortes de galettes dures, un peu excavées au centre, que l'on a prises pour des nids. Les jeunes naissent très-débiles, mais ils sont doués d'une extraordi-
558 GUÀCHARO.
naire vivacité et, grâce à la nourriture abondante que leur apportent leurs parents, ils deviennent bientôt extrêmement gras. Aussi sont-ils très-recherchés par les indigènes qui se servent de leur graisse pour différents usages. La chasse aux Guacharos se pratique surtout dans les immenses cavernes de Caripe, où le Steatornis fut découvert à la fin du siècle dernier par Alexandre de Humboldt et par Bonpland. « Les Indiens, dit M. de Humboldt, entrent dans la Cueva « (grotte) del Guacharo une fois par an, vers la fête de Saint-Jean, armés de (( perches au moyen desquelles ils détruisent la majeure partie des nids. On « tue, à cette époque, plusieurs milliers d'oiseaux, et les vieux, comme pour « défendre leurs couvées, planent autour de la tête des Indiens, en poussant des « cris horribles. Les jeunes qui tombent à terre sont éventrés sur-le-champ. Leur « péritoine est fortement chargé de graisse, et une couche adipeuse se prolonge « depuis l'abdomen jusqu'à l'anus, en formant une espèce de pelote entre les
« jambes de l'oiseau A l'époque que l'on appelle vulgairement, à Caripe,
« la récolte de l'huile {la cosecha de la manteca), les Indiens construisent des « cases en feuilles de palmier près de l'entrée et dans le vestibule même de la « caverne. Nous en vîmes encore quelques restes. C'est là qu'avec un feu de ;; broussailles on fait fondre et découler, dans ues pots d'argile, la graisse des « jeunes oiseaux récemment tués. Cette graisse est connue sous le nom de beurre « ou d'huile [manteca ou aceile) de Guacharo ; elle est à demi-liquide, transpa- « rente et inodore. Sa pureté est telle qu'on la conserve au delà d'un an sans « qu'elle devienne rance. Au couvent de Caripe et dans la cuisine des moines, « on n'employait d'autre huile que celle de la caverne, et jamais nous n'avons « observé qu'elle donnât aux mets un goût ou une odeur désagréable.
(( La quanlité récoltée de cette huile ne répond guère au carnage que les « Indiens font annuellement dans la grotte. 11 paraît que l'on ne recueille pas « au delà de 150 à 160 bouteilles (de 60 pouces cube chacune) de manteca a bien pure ; le reste, moins transparent, est conservé dans de grands vases de « terre. Cette branche de l'industrie des indigènes rappelle la récolte de l'huile « de Pigeon {votj. ce mot), dont on retirait autrefois, en Caroline, quelques « milliers de barriques. A Caripe l'usage de l'huile de Guacharo est très-ancien, « et les missionnaires n'ont fait que régulariser la méthode de l'extraire ».
M. Funk qui a visité, à une date plus récente, les grottes de Caripe, confirme le récit de Humboldt, et M. Roulin nous apprend que dans une autre localité de la Colombie, dans la paroisse de Zuebrada-Ilouda (arrondissement de Guadas), on fait aussi annuellement une grande destruction de Guacharos. Au contraire, dans le ravin d'Icononzo, vaste crevasse de 4 kilomètres de long, de 9 à 13 mètres de large et de 90 mètres de profondeur environ, ces Engoulevents se trouvent, suivant M. Gross, complètement à l'abri des attaques de l'homme.
Les Indiens recueillent aussi les graines sèches que contient l'estomac des jeunes Guacharos, et qu'ils considèrent comme un fébrifuge très-énergique. Cette Semilla de Guacharo (graine de Guacharo) est envoyée à Caricao et dans les autres localités où régnent des fièvres intermittentes. E. Oustalet.
Bibliographie. — Al. de Humboldt et A. Bonpland. Voyage aux régions équinoxiales . Relation historique. Paris, 1814, f. I, p. 409. — Al. de IIujiboldt. Recueil d'observations de zoologie et d'anatomie comparée. Paris, 1811, t. II, p. 159, et Aimai, du Muséum, t. XV, 1834. — Graï et MiTCHELL. Gênera of Birds, t. I, p. 44, pi. 16, fig. 2, 1844. — Schlegel. Handleid. tôt de Beoef de Dierk. Buda, 1857, p. 116. — G.-R. Gray. Handlist of Gênera and Species of Birds, 1. 1, p. 55, n" 177, 1869. — Breiim. Vie des animaux, Oiseaux, édit. franc., t. I, p. 571. E. 0.
GUACO. § I. Botanique. On donne ce nom dans l'Amérique méridionale, à la Nouvelle-Grenade, dans l'Equateur et au Pérou, à un certain nombre d'espèces réputées utiles contre la morsure des serpents.
Guibourt a montré, dans une étude consciencieuse des plantes qui portent le nom de Guaco, que les espèces qui dominent dans le Guaco du commerce sont des Aristoloches: Aristolochia cymbifera Mart., Arisl. maxima L-, Arisl. geminiftora Kunth. Ce sont, dit-il, les plantes vraiment actives.
Quant au Guaco que de Humboldt et Bonpland ont surtout préconisé et fait connaître à l'Europe, il est produit par une Composée du groupe des Eupatoriacées, [c Mikanla Guaco (voij. Mikania).
Enfin on donne aussi ce nom dans les mêmes pays au Spilanthes ciliata Kunth. Le nom de Guaco vient du reste à ces plantes de celui d'une sorte de faucon que l'on nomme ainsi dans l'Amérique du Sud, et qui est supposé se garantir de la morsure des serpents, en se nourrissant des plantes auxquelles il a transmis son nom. Pi,.
Bibliographie. — Guibourt. Recherches sur les 2)lantes nommées Guaco. In Journ. de pkarm, et de chimie, ¥ série, VI, 81. — Mérat et de Lens. Dict. Mal. méd., III, 430. Pl.
§ 11. Emploi. Indépendamment de son emploi contre la morsure des serpents venimeux, qui est de pratique courante dans l'Amérique méridionale, le guaco a été introduit dans la thérapeutique européenne, comme anlhelminthique, antirhumatismal, antidiarrhéique, anticholérique, antirabique, antisyphilitique, fébrifuge. Le guaco ne possède en propre aucune de ces propriétés surtout à titre de préventif. 11 agit comme beaucoup d'autres plantes amères et aromatiques. On prescrit le Mikania en infusion (20 grammes pour 1000 grammes d'eau bouillante) ; en décoction (8 à 10 grammes); en teinture (2 à 3 grammes. On administre aussi le suc frais de la plante.
Il est bon de savoir que la plante perd une partie de ses propriétés par la dessiccation. D.
GUADELOUPE. La Guadeloupe est l'une des îles les plus importantes du groupe américain qu'on désigne sous le nom de Petites Antilles. A ce titre, elle se trouve comprise dans le travail consacré, dès les premiers volumes de ce Dictionnaire, à l'étude d'ensemble des grandes et des petites Antilles, par le regretté Dutroulau. Mais, en s'appliquant à des îles séparées les unes des autres et disséminées sur une étendue qui dépasse 12 degrés en latitude et plus de 26 en longitude, isolées par leur position géographique et leur histoire, différentes entre elles à beaucoup de titres et habitées par des populations diverses et d'origine variée, le travail dont il s'agit ne devait eu signaler que les caractères communs et ne pouvait en accuser qu'un petit nombre de traits caractéristiques. Sans inconvénient pour les grandes Antilles, qui devaient être et ont été plus tard, en effet, l'objet d'articles séparés (yoy. Cuba, Haïti, Jamaïque, PoRTO-Rico), ce plan menaçait de laisser dans l'oubli un grand nombre de terres intéressantes : c'est pourquoi l'éminent auteur de l'article Antilles, négligeant ces grandes îles que je viens de nommer, s'est plus particulièrement étendu sur le groupe des petites Antilles, auquel appartient précisément la Guadeloupe. Cependant cette étude elle-même avait trop d'extension et, sans parler du besoin de précision qui s'accentue de plus en plus avec les années dans l'esprit de, notre génération, il est certaines questions pour l'étude desquelles l'auteur ne
pouvait avoir les éléments que nous possédons aujourd'hui et que le temps a accumulés pour nous depuis le jour où il écrivait. C'est donc uniquement pour compléter son œuvre, préciser davantage, en concentrant notre attention sur une île particulière, quelques-uns des raits qu'il ne pouvait qu'indiquer, pour reclierclier enfin si nous n'avons pas dès à présent les éléments au moyen desquels on peut tenter d'arriver à la solution de problèmes qu'il ne pouvait qu'énoncer, c'est pour cela seulement que nous avons entrepris l'élude spéciale de la Guadeloupe.
Le choix que nous faisons n'est pas un pur caprice. Si la Guadeloupe n'est pas la plus importante des îles du Vent, c'en est à coup sûr, à bien des points de vue, l'une des plus intéressantes par sa position et sa forme géographiques, sa constitution et son histoire géologiques. De plus, et c'est là le plus puissant motif de notre détermination, c'est de toutes ces terres celle dont la population a été l'objet des travaux démographiques les plus importants, si incomplets que soient les documents publiés. Or, il n'est pas sans intérêt de chercher à constater aujourd'hui l'état dans lequel se trouvent des populations dont l'avenir va subir sans aucun doute l'influence du grand œuvre qui s'accomplit en ce moment dans l'isthme de Panama, et qui fera passer au milieu d'elles l'une des grandes routes du monde. Enfin, à un moment où l'on selforce de réveiller dans notre pays l'esprit colonisateur, il n'est peut-être pas non plus hors de propos de se demander à quoi ont abouti les efforts plus ou moins bien dirigés, mais persévérants, quoi qu'on en dise, qui ont été tentés par notre nation, depuis plus de quatre cents ans, pour coloniser nos possessions intertro[)icales. 11 a doue paru bon de faire j)orter Texamen sur l'une de celles oîi beaucoup de personnes estiment que nous avons réussi. En étudiant le passé et l'état présent de ces populations, nous pourrons peut-être nous faire quelque idée du sort qui les attend, apprécier, du moins, daus leurs résultats, les tentatives et les procédés de colonisation auxquels elles doivent l'existence. Etranger par devoir à toute question politique, n'ayant jamais pris aucune part aux discussions qui divisent là-bas les esprits et n'ayant en vue que la solution d'une question scientifique pure, nous ne saurions être suspect d'aucun parti pris, d'aucun autre sentiment que le respect de la vérité.
Les documents administratifs désignent sous le nom de Guadeloupe et dépendances un certain nombre d'ilcs dont les unes forment un groupe géographique naturel qui compiend la Guadeloupe, les Saintes, la Désirade, Marie- Galante, la Petite-Terre et quelques autres îlots sans importance, et dont les autres n'ont pas de lien naturel avec l'île principale et ne lui sont unies que par une connection purement administrative : ce sont Saint-Martin et Saint-Barthélémy, qui n'offrent d'ailleurs que peu d'intérêt et dont nous ne nous occuperons pas. Dans le premier groupe la Guadeloupe seule mérite une étude spéciale, non-seulement parce que son importance comme sa superficie sont de beaucoup supérieures même à l'ensemble de toutes les autres îles qui en dépendent, mais parce que sa population est beaucoup plus considérable, que les mouvements en sont à peine influencés par ceux de la population minime des autres, et que d'ailleurs les communications incessantes et une longue vie politique commune ont mélangé et assimilé toutes les populations comme tous les intérêts. Le groupe tout entier fut découvert par Christophe Colomb au mois de novembre 1495, à son second voyage. Il atterrit sur la Désirade, à laquelle ce hasard valut son nom, puis il vit Marie-Galante, la Guadeloupe et les Saintes.
Mais il était sans doute trop pressé d'atteindre les grandes îles qu'il avait déjà reconnues à son premier voyage pour s'arrêter à des terres aussi peu importantes. 11 y revint pourtant en 1496, mais il n'y fit aucune tentative d'occupation. La Guadeloupe est située entre 15°, 59' et 16°, 51' de latitude nord, entre 63°, 32' et 64°, 9' de longitude ouest. C'est une île double dont les deux parties sont réunies par un isthme étroit coupé d'un canal peu profond dont la plus grande largeur atteint à peine 120 mètres. Les deux îles forment un contraste des plus accusés : la partie occidentale, la Guadeloupe proprement dite, est une terre haute qui s'élève brusquement du sein des eaux jusqu'à une altitude de près de 1500 mètres; la partie orientale ou Grande-Terre est au contraire une île basse (son point culminant n'atteint pas 130 mètres), presque plane, et qui le parait d'autant plus qu'elle semble comme écrasée par la majesté imposante des sommets de la terre voisine.
Ce n'est pas seulement par la hauteur des terres que les deux portions de la Guadeloupe contrastent entre elles, aux yeux du navigateur qui arrive du large et qui voit se di'esser devant lui par-dessus les falaises blanches ou les bords marécageux de la Grande-Terre la masse altière et perdue dans les airs de la vraie Guadeloupe, c'est encore par la différence d'aspect que leur donne la végétation. A l'encontre de la riche verdure des forêts qui couvrent les flancs abrupts de l'île volcanique, tranchant sur le vert plus pâle et plus doux des cultures qu'étalent les dernières pentes, on n'aperçoit de l'île calcaire que les palétuviers qui en cachent les rives, partout où les falaises n'en accusent pas la structure. Ici les riches champs de cannes se dissimulent au fond des vallées et dans lu vaste plaine qu'enserrent les deux massifs de mornes peu élevés et couverts d'une végétation rabougrie qui en constituent l'ossature.
Le contraste n'est pas moins frappant lorqu'on arrive à l'étude détaillée des deux îles , au point de vue géologique.
La Guadeloupe proprement dite est un massif volcanique dominé par la Soufrière, dont le cratère présente encore des traces d'activité. La Grande-Terre est constituée par des collines calcaires, séparées par des ravines et des ruisseaux sans pente, dont le cours incertain va se perdre dans la mer ou dans l'immense plaine marécageuse qui la réunit à l'île volcanique.
On pourrait dire cependant que cette étude est encore à faire, puisque les résultats des travaux de Ch. Sainte-Claire Deville n'ont jamais été publiés. Son Voyage aux Antilles, souvent cité, est resté incomplet, et la partie qui manque est précisément celle qui devait comprendre les observations faites à la Guadeloupe. Sans doute le Mémoire sur les roches volcaniques des Antilles, consacré au cône de la Soufrière, l'étude très -détaillée du tremblement de terre du 8 février 1843, et le Mémoire sur Vhypsométrie des Antilles, permettent de se faire quelque idée générale de ce que ses excursions et ses études ultérieures lui avaient enseigné ; mais il n'en faut |)as moins constater qu'en dehors des études de détail qui viennent d'être mentionnées il n'existe rien, et que Ch. Deville n'a pas réuni dans un travail d'ensemble les nombreux éléments d'information qu'il avait recueillis dans les petites Antilles, à la Trinidad, à Saint- Thomas, et surtout à la Guadeloupe, dont il a pourtant dressé une carte partielle et qu'il avait étudiée avec prédilection. Son ouvrage inachevé devrait donc s'appeler Voyage géologique à Téncriffe et à Fogo, et météorologique aux Antilles. 11 faut le regretter hautement, car l'étude de la Guadeloupe par un savant de cette autorité n'eût pas manqué de jeter une vive lumière sur les origines géo-
gnostiques de cette chaîne d'îles si curieuses, qui prolongent le rameau des Andes, parallèle à la côte nord de l'Amérique méridionale, le relient par les grandes Antilles et le cap Catoche aux montagnes du Centre-Amérique, et qui forment ainsi la partie orientale de cette chaîne circulaire remarquable qui entoure la mer des Antilles, constituant ainsi les limites du bassin de cette mer comme celles de la région pliysique à laquelle appartiennent les terres dont nous nous occupons.
La mer des Caraïbes ou des Antilles, partagée en deux ba.sins inégaux par la ligne qui joint le cap Gracias à Deo à la côte sud-ouest de la Jamaïque, sur laquelle les J'aibles profondeurs d'eau ainsi que de nombreux écueils révèlent un exhaussement sensible du sol marin, est entièrement fermée au sud et à l'ouest par le continent Américain ; mais au nord et à l'est les bords de ce double bassin sont uni(juement dessinés par des îles d'étendue variable, qui se subdivisent en deux bandes : celle du nord, qui comprend les grandes Antilles ; celle de l'est, qui renferme la plupart des petites. La première commence à Saint- Martin et à Saint-Barthélémy, se poursuit par les îles Vierges, Sainte-Croix et Porto-Rico, jusqu'au nœud central de Saint-Domingue où elle se bifurque, l'une de ses branches se continuant par le cap Tiburon jusqu'à la Jamaïque, l'autre passant à Cuba par le cap La Môle. Les îles qui la composent sont toutes constituées par dos roches éruptives anciennes ayant relevé sur leur flanc nord-est, ou accompagné des dépôts sédimentaires d'âges différents, depuis le terrain schisteux ou siliceux jusqu'aux calcaires coquilliers et madréporiques d'époque récente qui se continuent par les récifs plus nouveaux encore des îles Bahama. La bande de l'est a un tout autre caractère, elle comprend une douzaine de petites îles volcaniques formant deux alignements qui viennent se couper à la Martinique sous un angle très-obtus, ce qui donne à leur ensemble l'aspect d'une courbe dont la convexité regarde l'Atlantique. Une seconde rangée d'îles moins régulièrement espacées, presque exclusivement composées de calcaire moderne et au nombre desquelles on doit compter la Trinidad, qui marque la liaison des îles calcaires au continent sud-américain, et la Barbade, jetée à 60 milles des autres, en plein Atlantique, constitue une chaîne extérieure qui au premier coup d'œil ne semble affecter aucune relation avec la précédente. Un examen plus attentif montre que ces deux chaînes se tangentent une seule fois. C'est à la Guadeloupe que se trouve le point de rencontre.
La Guadeloupe e:st en effet la seule de toutes ces îles où l'on trouve une île calcaire accolée à une île volcanique. Toutes celles qui la précèdent en allant du sud au nord, la Grenade, Saint-Vincent, Sainte-Lucie, la Martinique, la Dominique, sont exclusivement volcaniques sans traces importantes de dépôts calcaires. Après elle, la chaîne se dédouble et se continue, d'un côté par les îles volcaniques de Saint-Christophe, Montserrat, Santa-Cruz, avec les Grandes- Antilles, et de l'autre par les îles planes et calcaires d'Anligoa, de Nieves, etc., se rattache aux Bahama, aux Lucayes et au continent de la Floride. C'est donc à la Guadeloupe que se trouve le contact du calcaire et du sol volcanique ou, du moins, le point oii l'on peut espérer de découvrir leur position respective dans toute la chaîne. Mais c'est ce qui n'a pas encore été fait.
Le Voyage aux Antilles de Ch. Sainte-Claire Deville permet au moins de connaître la constitution géologique de la portion volcanique de la Guadeloupe, D'après ce savant, l'île semble être composée d'un massif ancien, dont le nœud orographique est au massif du Sans-Touché (1484 mètres). De ce centre se dota-
chent trois chaînes qui dessinent, ainsi qu'on l'a justement remarqué, les trois brandies d'un Y. Les deux chaînes qui courent vers le nord ne tardent pas à devenir presque parallèles, elles enserrent une vallée profonde, ouverte au nord, dans laquelle roule et se précipite le [ilus grand cours d'eau de la Guadeloupe désigné sous le nom de la Grande-Rivière. Les pentes qui regardent à l'ouest sont les plus escarpées et les contreforts du rameau occidental plongent presque verticalement dans la mer des Antilles. Sur cette branche occidentale se trouvent disséminés les anciens centres d'activité volcanique, éteints depuis des siècles, qui ont contribué à donner naissance à la Guadeloupe. Ce sont, du sud au nord, les Deux-Mamelles (775 et 719 mètres), et plus loin la Grosse-Montagne (720 mètres), qui s'élèvent isolément au-dessus du reste de la chaîne, terminée au nord par les montagnes de Deshays et le Dos-d'Ane mort, centre d'où rayonnent dans toutes les directions, à l'ouest, au nord et à l'est, de nombreux contreforts aboutissant au Grand-Cul-de-sac marin. Le prolongement sous-marin de ces montagnes, accusé par les îles Kahouane et Tète-à-l'Anglais, se dirige vers Montserrat et forme un banc que les pécheurs du pays appellent le Grand-Sec, mais sur lequel il reste plus d'eau qu'il n'en faut aux plus grands navires. Le rameau oriental est moins élevé; les pentes occidentales, qui forment le flanc est de la vallée de la Grande-Rivière, sont, comme dans l'autre branche, les plus escarpées, mais les pentes orientales descendent plus doucement et s'inclinent jusqu'au niveau de la pleine basse et marécageuse qui unit les deux parties de l'île par un isthme de H kilomètres coupé par l'étroit canal de la Rivière-Salée.
La chaîne qui se dét;)che du massif en se dirigeant vers le sud présente plus d'intérêt que les deux autres. C'est que, sur son arête, qui se continue jusqu'à la mer par le morne de la Madeleine (1050 mètres), s'est soulevée, à une époque relativement récente, une masse volcanique dont le centre d'éruption, la Soufrière, forme le point culminant de l'île (1484 mètres). A celte chaîne se rattache par le col de Gourbeyre un massif moins élevé (698 mètres) quasi-indépendant, celui du Caraïbe, sur le llauc duquel on trouve le Houelmont (424 mètres), un des anciens centres d'activité volcanique. Sur les pentes du Caraïbe, on a découvert un faible lambeau calcaire, le seul qui puisse être observé sur la Guadeloupe proprement dite, soulevé par les terrains volcaniques qui constituent l'île entière. C'est principalement sur cette portion du massif montagneux que se sont concentrées les études de Cli. Sainte-Claire Deville. Il n'est pas sans intérêt de remarquer que le tremblement de terre de 1843, qui épi'ouva si fortement la colonie, ne se fit pas sentir dans cette partie de l'île, mais que le mouvement s'exerça le plus violemment sur la moitié nord de la Guadeloupe et sur la Grande-Terre, en sorte que la portion de lîle la moins éprouvée fut précisément celle où s'observent encore aujourd'hui des phénomènes d'activité volcanique.
Le cône de la Soufrière est entièrement formé par une masse de roches solides à pentes très-abruptes ; il occupe le centre d'une cavité légèrement elliptique dominée par des crêtes qui forment autour de lui un cratère de soulèvement parfaitement dessiné. Les roches qui constituent le cône et le cratère sont très-distinctes. La dernière est une dolérite basaltoïde dont la couleur, à l'état normal, est le gris foncé ou noirâtre, mais qui devient rougeâtre par décomposition superficielle. La roche qui constitue le cône présente une double singularité : elle doit être rangée parmi les trachytes, tant par ses caractères exté-
rieurs que par son passage visible à la pierre ponce, et elle a cependant pour base le labrador, qui est le feldspath caractéristique des roches doléritiques, et en même temps que ce feldspath, le moins silicate de la série, elle contient du quartz en excès. C'est ce fait remarquable qui a servi de point de départ à Ch. Sainte-Claire-Deville dans les idées qu'il a exprimées sur le rôle de la silice dans la composition des roches volcaniques, et qui se trouvent développées dans son mémoire sur le Trachytlsme des roches.
La dernière éruption est de 1791). En j858, cependant, la Soufrière projeta sur le Camp-Jacob et la Basse-Terre une pluie de cendres grises assez forte pour que des navires arrivés le lendemain n'aient pas aperçu du large la moindre trace de verdure. Pareille éruption ne s'est pas reproduite depuis lors, mais les forces volcaniques et météorologiques n'en ont pas moins modifié les orifices par lesquels s'échappe la vapeur, ouveil quelques issues nouvelles, comblé d'anciens cratères et fait tomber quelques rochers. En i8G9, lorsque M. l'ingénieur hydrograj)he Caspari la visita, la montagne fumait par trois cratères principaux et la vapeur d'eau mêlée de gaz sulfureux sortait bruyamment par ces évents. C'est ce qu'on observe encore aujourd'hui. Parfois l'odeur de soufre se perçoit jusqu'à la Basse-Terre. Sur le bord des orifices le soufre se dépose en cristaux octaédriques très-petits qui s'effritent à la longue et tombent en poussière. Les manifestations volcaniques ne sont pas limitées au cône de la Soufrière ; elles se révèlent en plusieurs localités par les sources thermales qu'on y rencontre. Au point de vue qui nous occupe, on peut les répartir en trois groupes ; 1° celles qui paraissent dépendre de la Soufrière : les eaux sulfureuses du Matouba, de Saint-Charles, les eaux salines de Beauvallon, du Mont-Goyavier, les Bains- Jaunes et l'eau du Dolé ; 2" celles qui sont groupées aux environs de Bouillante, au pied du vieux volcan éteint des Deux-Mamelles, où se trouve un marais couvert de débris végétaux qui cache au niveau de la mer une nappe d'eau à 100 degrés, le Bain-du-Curé, les trois sources de Bouillante, l'eau du Palétuvier, l'eau de Bellevue, toutes salines ; o" enfin, deux sources très-éloignées l'une de l'autre autant que des deux groupes précédents, l'eau sulfureuse de Sophaia, dans l.i commune septentrionale de Sainte-Rose, et la Ravine chaude du Lamentin.
Ainsi qu'il a été dit plus haut, les pentes de la Guadeloupe qui regardent la mer des Antilles sont abruptes et les profondeurs d'eau considérables sur toute la côte, à une très-petite distance du rivage. Au contraire, les pentes orientales s'inclinent plus doucement, celles surtout qui appartiennent au rameau du nordest, qui se perdent peu à peu dans la plaine marécageuse unissant la Guadeloupe à la Grande-Terre.
Cette dernière île jirésente, ainsi que le fait prévoir son aspect, une constitution géologique absolument différente de celle à laquelle elle est comme accolée. Le sol y est uniformément calcaire et les mornes peu élevés (130 mètres au plus) qui en caractérisent le relief ne se groupent point orographiquement par chaînes. Aussi l'île ne présente-t elle à proprement parler ni vallées, ni cours d'eau. L'eau s'accumule dans les bas-fonds, formant ainsi des marécages dans lesquels se développe une végétation inextricable quand on ne les utilise pas pour la culture. Sur les mornes eux-mêmes la végétation est loin d'atteindre la vigueur et l'exubérance qu'on admire sur les sommets nuageux de l'île voisine. Les mornes les plus élevés se trouvent dans le sud de la Grande-Terre, ils s'étendent de la Pointe-à-Pitre à Sainte-Anne. Au nord, ils s'abaissent vers une belle plaine couverte de cultures. Dans la même portion de l'île, une autre série de collines
isolées et moins élevées encore se dirigent, vers l'est, jusqu'au Moule, au sudest jusqu'à Saint-François et à la Pointe-des-Chàtcaux. D'autres morues de môme caractère occupent le nord de l'ile jusqu'aux hauteurs de l'Anse Bertrand. Plus escarpés au sud, ils forment un plateau d'euvirou 15 mètres d'élévation dont les pentes s'abaissent insensiblement vers le nord, mais f[ui aboutit aux escarpements pittoresques de la Falaise-Blanche, de la Grande-Vigie, des Anses Portland et du Pistolet. L'intervalle que laissent entre elles ces deux séries de mornes forme ce qu'on appelle la vallée des Grands-Fonds, large d'environ 5 lieues, plaine marécageuse arrosée par deux ruisseaux et dont le sol n'est pas assez élevé pour que l'eau de la mer ne puisse parfois y pénétrer. Sur tout le littoral d'ailleurs, l'eau de mer filtre à travers le sous-sol calcaire et constitue des marais quelquefois très-élondus comme autour de la Pointe-à-Pitre et en bien d'autres quartiers ; les puits creusés dans le calcaire donnent souvent une eau saumàtrc dues à de pareilles infiltrations. Ces marais s'avancent jusqu'à la mer, formant des plages où la côte basse est bordée de palétuviers. Les mornes de la Grande- Terre sont des mamelons plus ou moins isolés les uns des autres et formés de strates calcaires d'âges peu différents. L'étude géologique ne paraît pas en avoir été faite ; la collection qu'avait formée dans ce but M. Ch. Deville a été perdue dans le tremblement de terre de la Pointe-à-Pitro. On pent cependant s'en faire une idée probablement assez exacte d'après diverses descriptions dignes de confiance, car, en divers points de la côte, des falaises abruptes permettent d'étudier aisément les stratifications au massif calcaire qui constitue la Grande-Terre : ce sont surtout les escarpements signalés tout à l'heure au nord de l'ile, à la Poinle-des-Chàteaux et en quelques points de la côte sud. Partout on constate que les assises calcaires, généralement horizontales, ne suivent pas la concavité des vallées : les inégalités du sol ne sont donc pas le résultat d'un plissement. Quant à la nature même des roches qui constituent ces assises, elle paraît identique à celles des caycs ou bancs de coraux qu'on observe au fond des mers voisines. On y distingue facilement les mêmes espèces de polypiers et, emprisonnées dans la pâte madréporique, de nombreuses coquilles identiques à celles des mollusques qu'on pêche encore sur les bancs qui bordent la côte. Ainsi, dans certaines roches de la Pointe-des-Ghàteaux, on trouve empâté dans des roches soulevées à plusieurs mètres au-dessus du niveau des mers, un Strombiis gigas, qni est exactement le même que celui qu'on pêche en grande quantité sur toute la côte et que dans le pays les nègres appellent lambic.
La Grande-Terre se termine à l'est par la Pointe-des-Châteaux, pittoresque amas de roches qui ressemblent de loin à de vieilles fortifications et sur lesquelles vient se briser la houle de l'Atlantique. Elles forment l'extrémité d'une bande de terre longue de 5 kilomètres et dont la largeur varie de 900 à 1400 mètres. La falaise la plus haute se prolonge dans la mer par deux pointes étroites formées de roches taillées à angles droits et qu'on dit être magnétiques.
Les deux portions de la Guadeloupe, ou plutôt les deux îles si distinctes qui la constituent, sont unies l'une à l'autre par une vaste plaine marécageuse qui appartient pour la plus grande partie à la Grande-Terre, et qui forme entre elles un isthme étroit large de 11 kilomètres coupé par un canal sinueux, vaseux, peu profond (o mètres au plus), d'une largeur qui varie de 50 à 120 mètres, communiquant par ses deux extrémités avec la mer et bordé de palétuviers sur ses deux rives. Au nord et au sud de cet isthme deux grandes baies
semées de récifs remplissent l'intervalle des deux îles. L'ensemble des terres dessine ainsi, comme on l'a fait remarquer, la silhouette d'un papillon étalé sur la carte. D'après leurs dimensions respectives, les deux baies dont il vient d'être question ont reçu les noms de Grand et Petit-Cul-de-SacMarin.
Les autres îles du groupe se trouvent toutes réunies dans le sud et le sud-est des deux précédentes. Du liant des falaises de la Pointe-des-Châteaux, on les découvre toutes par un temps clair. Si le regard se porte d'abord vers la gauche, on aperçoit, dans le nord-est, l'île de la Désirade, jadis couverte de forêts où croissaient de magnifiques essences de gaïac, aujourd'hui nue et aride, par suite d'un déboisement inintelligent. La Désirade est une île calcaire divisée, dans le sens de la longueur, par une chaîne de collines, qui ne dépassent pas ^80 mètres d'altitude, en deux vcrsanls dont l'un est abrupt et taillé à pics, tandis que l'autre, qui regarde le nord-ouest, s'abaisse graduellement vers la mer. Le plateau seul est encore boisé.
Sur la gauche, au sud de la Pointe-des-Chàteaux el à une distance de 14 milles marins, on découvre Marie-Galante, qui, vue ainsi, figure un plateau élevé, mais qui, en réalité, présente le même aspect topographique que la Grande- Terre, dont elle a d'ailleurs la constitution géologique. On y retrouve les mêmes mornes arrondis, formés d'assises calcaires et séparés par des ravines profondes ou par des fonds marécageux et fertiles, les mêmes falaises au vent de l'île, tandis qu'à l'ouest le terrain s'incline doucement vers la mer, en une plaine insalubre, mais ricbe et fertile, qui borde le littoral. Marie-Galante n'a pas non plus, à proprement parler, de l'ivières, mais deux petites ravines qui charrient l'eau des pluies et çà et là quelques mares stagnantes. Les mornes les plus élevés en se réunissant forment une chaîne qui traverse l'île dans toute sa longneur et dont les sommets couverts de bois ne dépassent pas 200 mètres.
Entre Marie-Galante et la Désirade existe un groupe de deux îles, séparées l'une de l'autre par un bras de mer de 200 mètres de largeur et entourées d'une ceinture presque continue de coraux. Leur ensemble constitue ce qu'on appelle la Petite-Terre. Ces deux îlots sont bas, couverts d'arbres ; l'île du sud, la plus grande, renferme une lagune intérieure qui fait penser aux lagons des atolls de l'Océanie. La Petite-Terre n'est séparée de la Grande-Terre que par des profondeurs d'eau relativement faibles, qui ne dépassent pas 50 mètres. Les sondages démontrent d'ailleurs que la Grande-Terre se prolonge sous les eaux par un vaste plateau qui, sur les méridiens de Saint-François et de Sainte- Anne, s'étend jusqu'à mi-distance de Marie-Galante, mais qui se rétrécit en allant vers l'ouest, c'est-à-dire vers le Petit- Cul-de-Sac-Marin. La sonde révèle sur ce plateau des inégalités qui rappellent le relief de la surface émergée de la Grande-Terre ; les profondeurs y varient de 20 à 50 mètres et accusent, par conséquent, l'existence de sillons assez profonds. La Petite-Terre constitue le point culminant de ce plateau ; un autre sommet, qui reste à 11 mètres audessous des eaux, est formé par ce que les marins appellent le Banc-des-Yaisseaux, situé tout près de l'accore sud du relief, puisque après lui en allant vers Marie-Galante on perd le fond par 500 mètres de profondeur. On pourrait peut-être dire que la Désirade est un autre sommet de ce massif sous-marin, puisque, entre cette île et la Petite-Terre, les fonds ne dépassent jamais 50 mètres. Il est vrai que, entre la Désirade et la Pointe-des-Châteaux, le fond croît jusqu'à 500 mètres : cette île se trouve donc tout au moins placée sur le prolongement du plateau.
Les Saintes, au contraire, qu'on découvre au sud-ouest de la Pointe-des- Châteaux, à une distance de onze lieues marines, forment un groupe distinct à tous les points de vue, et c'est plutôt à la Guadeloupe proprement dite qu'on pourrait le mieux les rattacher. Elles se composent de sept îlots, dont les deux plus grands s'appellent la Terre-de-Haut et la Terre-de-Bas, dénominations motivées par leur situation respective par rapport à la direction des alizés. Autrefois couvertes de forêts, ces îles sont moins boisées aujourd'hui et présentent quelques cultures; elles n'ont point d'eau, sauf quelque torrents. Les autres îles du groupe sont des îlots insignifiants, l'îlet à Cabris, l'îlet Blanc ou Grand-Ilet, l'ilet de la Coche, etc. Toutes ces îles sont constituées par des roches volcaniques anciennes ou même par des terrains primitifs, s'il est vrai que le Pain-dc-Sucre, dans la Terre-de-Haut, est formé de syénite. Les sommets des Saintes ont des formes arrondies; le plus élevé, le Chameau, ne dépasse pas 514; mètres.
Si, comme il a été dit plus haut, les côtes de la Guadeloupe qui font face à la mer des Antilles sont remarquablement accores et plongent verticalement dans les flots, il en est tout autrement sur la plus grande partie du reste du pourtour des îles. Au nord et au sud de la Guadeloupe même, dans les canaux qui la séparent des îles voisines de Montserrat et de la Dominique, mais particulièrement dans le premier, on constate des fonds notablement plus élevés que dans la portion de mer voisine, soit à l'est, soit à l'ouest, et l'on reconnaît que ces fonds rehaussés font partie de la chaîne des îles du Vent. La Grande-Terre, la Désirade, la Petite-Terre et Marie-Galante, présentent en divers points des falaises qui plongent verticalement dans la mer, mais offrent aussi des plages oià le fond s'élève progressivement vers la côte. C'est précisément en ces points que se rencontrent les bancs madréporiques qui forment à ces îles une ceinture plus ou moins continue. Le plus grand développement de ces coraux se voit dans le Grand-Cul-de-Sac-Marin fermé, depuis Tête-à-l'Auglais jusqu'à Port-Louis, par une ligne d'ilôts ou de bancs madréporiques, coupée d'un petit nombre de passes. Le Petit-Cul-de-Sac-Marin en présente également. On en trouve encore près du Moule, à la pointe Tarare, devant Saint-François et Sainte-Anne, autour de la Désirade, de la Petite-Terre et même de Marie-Galante. Autour de la Guadeloupe, comme dans toute la mer des Antilles et comme autour de la Floride, ces bancs sont désignés sous le nom générique de cayes, mot dérivé de l'espagnol et qui s'applique aussi bien aux récifs en voie de formation sous les eaux qu'aux îlots constitués par le soulèvement de ces écueils au-dessus du niveau des mers et par l'accumulation de leurs propres débris. Une observation quelque peu attentive de ce qui se passe à la Guadeloupe montre que ces bancs ne font défaut qu'en face des falaises à pics, où se rencontrent les grandes profondeurs d'eau, et au droit des rivières et des courants d'eau douce où les polypes ne peuvent pas vivre. Au contraire, la ceinture existe partout où le fond plus ou moins inégal s'élève graduellement vers la rive. Ainsi, devant le Moule, le banc madréporique ({ui ferme le port est interrompu en face de la rivière, bien que celle-ci ne communique guère avec la mer que par infiltration, si ce n'est à la suite des grandes pluies où les eaux dépassent ou emportent la digue de sable qui les retient d'ordinaire; mais il suffit du faible courant continu pour créer un mélange d'eau douce et d'eau salée défavorable au développement des polypes et, par conséquent, du polypier. C'est surtout dans le Grand-Cul-de-Sac que l'étude des coraux paraît facile et intéressante. Dans cette immense baie, les profondeurs sont peu considérables, c'est là d'ailleurs que la Graudc-Rivière,
le plus imporlant cours d'eau de la Guadeloupe, accumule tous les débris qu'elle arrache aux flaucs de l'itroite vallée où elle roule en torreut. Ces dépôts, qui s'avancent chaque année de iO à 15 mètres, forment un vaste delta sous marin où l'œil n'aperçoit d'abord que le fond d'alluvion, mais, à mesure qu'on s'éloigne et qu'on gagne des eaux plus salées, les profondeurs se peuplent progressivement. Ce sont d'abord des algues du genre Zoster, puis on découvre entremêlés de petits polypiers roses, d'abord grêles et délicats, arborescents [dendrophyllées) , qui deviennent de plus en plus robustes à mesure qu'on avance vers le large. Plus loin, lorsqu'on arrive aux eaux plus agitées, ces espèces frêles sont remplacées par des polypiers de formes plus capables de résister aux lames, les millépores, les mirées, les méandrines, les fîingi, dont les vives couleurs et les formes divei-ses ornent le fond des mers d'une parure inattendue. On arrive enfin aux cayes qui défendent le Cul-de-Sac contre la houle du large. Là, les polypiers enchevêtrés, encroûtés de calcaire, consolidés par leurs propres débris, couverts d'innombrables spongiaires, forment une muraille capable de résister aux vagues les plus furieuses.
S'il est démontré que les polypes qui ont érigé ces récifs ne peuvent vivre ni dans les grandes profondeurs, ni en présence des eaux douces, il est également établi qu'ils ne peuvent subsister qu'au-dessous de la surface des mers, à mie distance du niveau qu'ils ne sauraient dépasser sans périr, mais jusqu'à laquelle la tendance naturelle de leur développement les pousse incessamment à s'élever. On possède donc, grâce à eux, un point de répère qui permet, dans certaines conditions, de comparer les reliefs du fond des mers à diverses époques. C'est ce qu'a fait pour la Guadeloupe, et avec beaucoup de discernement, M. l'ingénieur hydrographe Caspari. Après avoir remarqué, en rapprochant les indications des anciennes cartes des données recueillies par la mission dont il faisait partie, que ces profondeurs semblaient avoir augmenté dans l'un et l'autre Cul-de-Sac, depuis 1857, il a constaté en outre que certains îlots de la rade de la Pointe- à -Pitre, autrefois marqués sur les cartes, ont disparu et sont aujourd'hui couverts de 1 mètre d'eau; qu'il eu est de même dans le Grand-Cul-de-Sac, où l'îlot à Fajou, autrefois à sec, se trouve maintenant envahi et balayé par les lames. En revanche, quand on suit la côte sud de la Grande-Terre et qu'on se dirige vers l'est, on trouve à l'îlot de Gozier des cayes à fleur d'eau ; les têtes des bancs madréporiques commencent à émerger un peu plus loin. A Sainte-Anne, les portions émergées prennent plus d'étendue et découvrent de 0'",50 à basse mer; elles augmentent encore en surface et en hauteur devant Saint-François, enfin à la Petite-Terre, à la Pointe-des-Chàteaux, au Moule, au vent de la Désirade, à la Capesterre de Marie-Galante, on trouve des plateaux considérables qui ne couvrent plus qu'à la lame et dont la hauteur au-dessus des basses mers atteint et dépasse 1 mètre. Quelle que puisse être sur l'élévation comparée du niveau supérieur des récifs l'influence des conditions différentes du vent et de la mer, il n'en faut pas moins reconnaître une progression constante de l'est à l'ouest. Or les polypes auxquels sont dus ces récifs ne pouvant vivre au-dessus du niveau des mers et l'accumulation des débris ne pouvant expliquer cette élévation des écueils, il en faut évidemment conclure que le niveau du sol sous-marin tend à se soulever à mesure qu'on va de l'est à l'ouest. Ce mouvement d'élévation rapproché du mouvement d'abaissement signalé tout à l'heure pour ces îlots des deux Culs-de-Sac conduirait donc à admettre que la Grande-Terre et le plateau qui la supporte tournent lentement autour d'un axe plus ou moins exactement
GUADELOUPE. 3Gf)
parallèle à la direction nord-sud. Les choses paraissent se passer comme s'il s'opérait là un plissement à peu près parallèle aux deux plis du terrain volcanique de la Guadeloupe.
Cette étude de la formation des récifs de la Guadeloupe et de leur soulèvement nous fait assister, pour ainsi dire, à la genèse de toutes les cayes de la mer des Antilles. Récifs ou îlots, plages de sable blanc dépassant à peine le niveau des mers, îles planes couvertes d'une végétation plus ou moins florissante, toutes ces formations calcaires ont pour base un banc madréporique lentement construit, plus lentement soulevé du sein des eaux. A mesure que la crête a dépassé le niveau où peuvent exister les polypes ces animaux sont morts et les flots ont brisé leurs enveloppes calcaires ; les débris ont formé le sable blanc et lin qui comble les interstices et qui constitue les plages. Une l'ois émergées, ces îles nouvelles ont reçu des vents les semences des végétaux qui les couvrent désormais de leur verdure. Cette histoire est celle de toutes les cayes des Antilles comme elle est celle des atolls de l'Océanie; elle est aussi sans doute celle de toutes les îles calcaires dont il a été question plus haut, à en juger du moins par l'aspect des roches qui composent leurs assises, où les coquilles marines et les débris des polypiers empâtés d'une gangue commune se laissent sans difficulté reconnaître aux yeux les moins expérimentés.
Météorologie. Le climat de la Guadeloupe est celui de toute la région physique à laquelle cette île appartient, et les détails fournis dans l'article Antilles nous dispensent, par conséquent, de le décrire minutieusement. Les caractères généraux de ce climat sont ceux de la zone tropicale de l'hémisphère nord, avec cette simple différence qu'ils se trouvent atténués par la position insulaire. Il est donc vrai, d'une manière générale, de dire, comme on le fait d'ordinaire, que l'année s'y partage en deux saisons tranchées : la saison fraîche ou sèche et la saison chaude ou sahon des pluies. La première, qui va du mois de novembre au mois de juillet, correspond chronologiquement à la seconde moitié de l'automne de notre climat, à l'hiver et au printemps dans notre zone tempérée. Pendant toute cette durée, il règne à la Guadeloupe une sécheresse plus ou moins prononcée et continue, ainsi qu'une température relativement basse; c'est la saison fraîche, la saison sèche, Vhiver. La seconde saison, qui va de juillet à octobre inclus et qui comprend, par suite, dans sa durée, toute la période qui correspond à notre été ainsi qu'à la première portion de notre automne, est marquée par l'élévation de la température, des pluies abondantes, des orages : c'est la saison chaude, la saison pluvieuse, Vhivernage des marins et des créoles. Dans le même ordre d'idées, on peut ajouter que deux époques de transition séparent ces deux saisons fondamentales et participent plus ou moins des caractères de la saison qui finit et de celle qui se prépare. Mais cette division absolue, qui correspond assez bien d'ailleurs à l'ensemble des phénomènes météorologiques et aux influences diverses qu'ils exercent sur la pathologie des Européens et des indigènes, ne représente cependant pas d'une manière exacte la réalité des faits et ne porte pas avec elle son explication naturelle. Les choses se passent réellement de la manière suivante.
On sait que la zone des calmes équatoriaux et l'anneau de nuages qui l'accompagne suivent les mouvements annuels du soleil allant de l'un à l'autre tropique, et passent, comme lui, deux fois par an au zénith des lieux situés à une certaine distance de l'équateur. Les deux zones des vents alizés suivent le même mouvement. Mais comme ces déplacements, qui résultent du mouvemcT. ENc A' s. XI. 24
ment solaire et de l'action qu'exerce l'astre du jour sur la surface terrestre et par elle sur l'air environnant, ne s'opèrent nécessairement qu'avec un certain retard siu- la marclie de l'astre qui les conduit, il en résulte que tous les lieux situés entre les tropiques ne sont pas atteints par la zone des calmes dans son mouvement; en d'autres termes, que la course de l'anneau des nuages est plus limitée que celle du soleil. Ainsi dans l'hémisphère nord, par exemple, les lieux suffisamment rapprochés de l'équateur entrent dans les calmes lorsque, depuis quelque temps déjà, le soleil a passé au nord de l'équateur; puis, les calmes suivant à distance le déplacement du soleil, ces mêmes points se trouvent bientôt dans la zone des alizés de sud-est qui ont dépassé la ligne. Quand, plus tard, le soleil revient vers l'équateur, la zone des calmes passe une deuxième fois au-dessus des points considérés, les dépasse en sens inverse et les livre au souffle de l'alizé de nord-est. Or, les caractères de la zone des calmes sont bien connus; l'air y est chaud, humide et élouifant, le ciel couvert, les venls variai)les, les orages fréquents, les pluies répétées et abondantes. Ce sont précisément ceux de l'hivernage. Il y a, par conséquent, au nord comme au sud de l'équateur, des lieux où l'on subit deux hivernages, séparés par une courte saison intermédiaire d'autant plus brève que la localité considérée est située à une plus grande distance de l'équateur. Les points au zénith desquels s'anèle l'anneau nuageux avant de reprendre sa marche rétrograde ne connaissent pas celte saison intermédiaire; pour eux, la saison humide est continue et ininterrompue. On conçoit d'ailleurs que, suivant les circonstances qui viennent modifier sa marche, la zone des calmes atteint des points plus ou moins distants de l'équateur et que, sur la limite, certains lieux peuvent avoir, tantôt une saison pluvieuse dédoublée, tantôt une longue saison pluvieuse continue. C'est précisément ce qui se passe pour la Guadeloupe. Ainsi, tandis qu'à Saint- Vincent (lat. 13 degrés nord) six années d'observations montrent un premier maximum de pluie en mai, un deuxième en octobre et novembre, avec un minimum trèsmarqué en septembre, à la Guadeloupe, la saison des pluies est presque continue de juillet à novembre. Mais souvent aussi septembre amène des temps clairs et secs, tandis que juillet et août d'un côté, octobre et novembre de l'autre, sont également pluvieux. Quand la zone des calmes est ainsi passée au nord de la Guadeloupe, elle cède la place à l'alizé du sud-est, qui devient du sud ou même du sud-ouest à cette dislance de l'équateur. Les vents de cette dernière direction sont ceux qu'à la Basse-Terre on appelle les voits du large. Fiéquents dans certains hivernages, ils manquent presque complètement dans d'autres, ainsi qu'il est aisé de le comprendre d'après ce qui précède. Ils coïncident souvent avec la fièvre jaune. Saturés d'humidité, ils n'élèvent pas la température mesurée au thermomètre, mais ils produisent sur l'organisme des efiets analogues à ceux du sirocco de l'Adriatique : ils gênent la transpiration et amènent une sensation d'abattement et de torpeur. Plus faibles d'ordinaire que les alizés, ils peuvent cependant souftler en coups de vent, mais cela est assez rare. Lorsque, suivant le mouvement du solei,! dans sa marche rétrograde vers l'équateur, la zone des calmes a repassé au-dessus de la colonie, elle cède la place à l'alizé du nord-est, qui règne alors sans partage durant tout le l'este de l'année, pendant que le soleil redescend vers l'équateur ou chemine dans l'hémisphère sud.
Tel est l'aspect général de la météorologie de la Guadeloupe. II nous reste à en passer en revue les divers éléments, sans toutefois entrer dans des détails
superflus et déjà d'ailleurs énuraérés partout. Eu dehors du grand travail de Cil. Sainte-Claire Devijle sur la météorologie des Anlilles, nous n'avons que peu de données numériques sur le climat de la Guadeloupe. Les renseignements plus modernes que nous avons pu réunir confirment d'ailleurs pleinement les résultats obtenus par le savant observateur. Le climat des Antilles présente d'ailleurs, sous certains rapports, une régularité assez grande pour que le petit nombre d'observations dont nous disposons puisse permettre de donner des résultats sultisanmient exacts. Ainsi, pour la température et la pression barométrique, on peut affirmer que de plus longues observations ne modifieraient pas d'une manière sensible les moyennes que l'on connaît déjà. A la Guadeloupe, ainsi que dans toute la zone tropicale, le baromètre éprouve chaque jour des oscillations d'une régularité remarquable. Il monte depuis la pointe du jour jusqu'à 9'', oO, heure du maximum ; il descend ensuite jusqu'à i^JjÙ, époque du minimum, pour remonter ensuite et atteindre un second maximum à 10 heures du soir et redescendre ensuite jusqu'au second minimum à 4'', 50 du matin. De ces deux mouvements, l'oscillation du jour est la plus forte, elle est en moyenne de 1™",9, taudis que celle de la nuit n'est que de l'""',-i. Les variations annuelles ne sont ni moins régulières ni moins remarquables. Les moyennes mensuelles comparées entre elles montrent un premier maximum vers le mois de mars et un second en juillet ; le minimum intermédiaire a lieu dans le cours du mois de mai. C'est en octobre que s'observe le deuxième minimum annuel. Mais, tandis que les deux maxima dilïèrcnt à peine l'un de l'autre (0""^,l), les deux minima présentent un écart beaucoup plus considérable (5 millimètres). Le fait le plus intéressant de cette marche annuelle du baromètre, c'est le minimum d'octobre qui coïncide avec la fin de l'hivernage. Le [iremier maximum a lieu vers l'équinoxe du printemps. Le second minimum, celui de mai, ne s'observe pas toujours : souvent la courbe annuelle est uniformément tendue de mars à juillet. On n'en peut pas moins dire que la marche annuelle du baromètre est, comme la marche diurne, soumise à une double oscillation, mais la régularité de la courbe est beaucoup moins uniforme. Cette marée atmosphérique si remarquable est toujours peu considérable, et il est bien vrai que la colonne mercurielle présente à la Guadeloupe une très-grande stabilité : ainsi l'écart entre les moyennes diurnes des trois années d'observation de Ch. Deville ne dépassse pas 5""",42. Cette stabilité barométrique est d'autant plus marquée que l'on se rapproche davantage de la ligne équatoriale; elle; diminue, au contraire, à mesure qu'on s'en éloigne. C'est ainsi que l'oscillation diurne est beaucoup moins profonde à la Trinidad qu'à la Guadeloupe, et à la Guadeloupe qu'à Saint-Thomas. Si l'on compare maintenant les mouvements de la colonne barométrique, sous une même latitude, en deux localités placées à des hauteurs différentes dans l'atmosphère, on constate que, dans la plus élevée, la colonne mercurielle, moins haute, éprouve des oscillations moyennes tout aussi régulières, mais moindres que dans la plus basse. C'est ainsi qu'au Camp-Jacob l'oscillation diurne est moindre qu'à la Basse-Terre et qu'à la Guadeloupe, d'une manière générale, elle diminue de 0"^'",^ pour des différences de 5 à 600 mètres d'altitude. Toutefois, les heures tropiques sont à peu de chose près les mêmes, soit qu'on étudie les variations barométriques à des latitudes ou à des altitudes différentes. Mais si, au lieu de considérer les amplitudes niovenues d'une série d'observations, on compare les écarts moyens des hauteurs dans un même jour, on s'aperçoit que ces écu-ts augmentent à mesure qu'on s'i'Ièvc on
altitude, absolument comme il arrive lorsqu'on s'éloigne de l'e'quateur, c'està-dire qu'on monte en latitude.
Celte régularité des mouvements atmosphériques n'est que rarement troublée, mais, lorsque les variations anomales se présentent, elles sont si fréquemment accompagnées de perturbations météorologiques d'intensité extrême, qu'on a le droit de les rattacher toutes, celles mêmes qui se présentent isolément, à ces phénomènes violents. Aussi toute anomalie dans la marche du baromètre est-elle, à bon droit, considérée comme l'annonce de l'approche, ou du passage à courte distance, d'une de ces perturbations qui, aux Antilles, s'appellent des ouragans et, dans la mer des Indes, des cydunes. Mais ces anomalies barométriques ni les mouvements brusques et imprévus de l'atmosphère dont elles sont le signe ne se présentent jamais en dehors de la saison des pluies ou de riiivernage, au passage de la zone des calmes au zénith du lieu considéré.
Sans olTrir une unilbrmilé aussi absolue dans leur marche, les variations du thermomètre n'en présentent pas moins une régularité digne d'attention. Toutes choses égales d'ailleurs, le thermomètre monte pendant les quatre heures qui précèdent midi ; à partir de ce moment jusqu'à 2 heures, la colonne thermométrique est presque stationnaire, bien que la température observée à 1 heure soit toujours un peu supérieure à celles de midi et de 2 heures ; pendant les quatre heures qui suivent 2 heures, la marche décroissante du thermomètre est sensiblement la même que sa marche croissante pendant les heures qui ont précédé midi. Pour les onze heures considérées, la température moyenne de chacune d'elles est supérieure à la moyenne diurne. Durant les treize autres heures du nycthémère, le }ihénomènc se passe tout autrement : de 10 heures du soir à 6 heures du matin, heure du minimum, la température décroît lentement et ne s'abaisse guère que d'un degré, mais de 6 heures à 8 heures du matin elle se relève vivement et monte de plus de trois degrés. Ces mouvements sont tellement réguliers, qu'il suffît d'un très-petit nombre de jours d'observation pour les mettre en évidence. Les heures tropiques ont été déjà indiquées et restent toujours les mêmes, sauf variations accidentelles ; les deux instants du jour où la température observée correspond à la moyenne sont 7'', 50 du matin et 7 heures du soir. Les moyennes sont les suivantes à la Basse-Terre, pour la saison dite froide : de novembre à avril, 25°, 1 ; pour la saison chaude, de mai à octobje, 27", 1. La moyenne annuelle du même lieu au niveau de la mer est de 26", 55 ; a 20 mètres plus haut elle est de 20°, 6. A mesure qu"on s'élève dans l'atmosphère sur le liane de la montagne, elle décroît d'environ 1 degré pour 100 mètres; elle est de 21°,5 au Camp-Jacob, à 500 mètres d'altitude au-dessus de la Basse-Terre.
L'humidité relative de l'atmosphère à la Guadeloupe n'est en rapport direct, ni avec la quantité d'eau tombée, ni avec la température, mais avec la marche des saisons telle qu'elle a été indiquée plus haut. C'est le premier trimestre de l'année qui est le moins humide, c'est le quatrième qui l'est le plus. En moyenne, cette humidité relative est de 0,80. Il pleut beaucoup aux Antilles, \a quantité de pluie qui y tombe annuellement au niveau de la mer est cinq fois plus forte que celle recueillie en France pendant le même temps, mais la plus grande partie tombe pendant les trois mois d'hivernage; un seul jour verse quelquefois jusqu'à 60 centimètres d'eau. Toutefois, la quantité de pluie tombée et le nombre de jours pluvieux varient considérablement : ainsi, en 1854, il est tombé à la Basse-Terre 5'",24 d'eau pour cent soixante-quatre jours de pluie,
tandis qu'en 1855 il n'en est tombé que 2™, 608 pour deux cent onze jours. La quantité de pluie et le nombre des jours pluvieux augmentent à mesure que l'on considère des localités plus élevées au-dessus du niveau de la mer : au Matouba, la quantité d'eau tombée est double de celle qu'on recueille sur le littoral. Au Camp-Jacob, où l'humidité est considérable, plus forte en moyenne de 0,06 que sur la côte, la moyenne de 18oo à 1860 est de deux cent vingt-six jours pluvieux par an et de 5", 869 de pluie précipitée. A altitude égale, la précipitation est encore plus forte au vent des montagnes.
En dehors de la saison des calmes, des pluies et des orages, l'alizé souflle sur la Guadeloupe d'une manière assez régulière. Sa direction moyenne, assez dittîcile à déterminer à terre, en raison des déviations nombreuses qu'il y subit, est estimée par M. l'ingénieur hydrographe Caspari au N. 82 degrés E. Au moment où il commence à souffler régulièrement, en novembre, l'alizé vient du sud-ouest, puis il fraîchit en halant le nord; le ciel montre alors ces petits nuages qu'on a comparés à des balles de laine et qui caractérisent la région des alizés. En décembre et en janvier, le vent est N.-E. ou E.-N.-E., avec de fréquents grains de pluie. En février et mars, le vent faiblit et rallie l'E. et le S.-E. les pluies deviennent rares, l'atmosphère jouit d'une transparence extraordinaire, des séries de huit et quinze jours sans nuages permettent d'apercevoir la Soufrière du vent des îles. En mars et avril, les vents fraîchissent, se fixent à l'E. et à l'E. -S.-E., le temps devient nuageux, mais la pluie reste rare. En mai et juin, les vents repassent au S.-E., et juillet amène l'hivernage. Jusqu'en octobre, les vents soufiîont d'une manière variable et intermittente du sud ou de l'ouest avec des périodes de calmes plus ou moins longues ; le ciel est alors chargé de nuages, c'est la saison des grandes chaleurs généralement humides, des vents variables, des orages et. de temps à autre, des ouragans.
La végétation suit ces variations atmosphériques. En avril et mai, beaucoup d'arbres perdent leurs feuilles et reverdissent à la fin de ce dernier mois. Somme toute, dans ce beau climat, la plus belle saison de l'année, c'est, comme disent les créoles, le « carême », février et mars. Alors la Soufrière se découvre dégagée des nuages qui couronnent les neuf dixièmes de l'année le massif auquel elle appartient. C'est le meilleur moment pour en escalader les sommets. Pendant tout le reste du temps, les nuées se tiennent à 1000 mètres d'altitude et sont surtout épaisses du côté du vent. La surface inférieure de ces nuages, dus à la condensation sur les sommets des vapeurs apportées par les vents alizés, figure un plan incliné vers l'est : la montagne leur oppose un véritable barrage. Souvent la Soufrière est visible de la Basse-Terre, quand le versant opposé est couvert de nuages amoncelés.
Il manque bien des traits à ce tableau du climat de la Guadeloupe, que nous n'avons du reste pas cherché à rendre complet, mais il ne nous est pas permis de ne pas donner au moins une mention sommaire aux grandes perturbations météorologiques désignées sous l'appellation locale d'ouragan. Ces phénomènes, dont l'explication ne diffère pas de celle qui a été fournie pour les cyclones de la mer des Indes et les typhons des mers de Chine, ne sont pas très-fréquents aux Antilles. Il a déjà été dit plus haut cornb'en ils sont soudains et imprévus ; ils n'en sont que plus émouvants au milieu des autres phénomènes météorologiques si réguliers et dune marche si uniforme. On ne les a jamais observés que pendant la saison des calmes, jamais avant le 10 juillet, ni après le 25 octobre; on en ci'.e un du 15 juillet 16.j5, un autre des 22 et 23 octobre
574 CUADiiLOUrF.
lC(i4. Morcau de Joimès dit qu'on en avait observé 17 en vingt-cinq ans. Nous n'avons pas à les décrire ; leur influence sur la pathologie humaine est à peu près nulle en dehors des blessures ou des maladies accidentelles qu'ils peuvent {iroduire. Ils ont au contraire une action puissante sur la faune et la flore des pays qu'ils visitent et bouleversent en un moment; celui de 1865 a acclimaté à la Guadeloupe les pélicans, qui y étaient autrefois inconnus et qui abondent aujourd'hui autour du Grand Cukle-Sac-Marin. Le merle, qui ne dépassait pas à l'ouest les limites dos Trois-Rivières, s'est à la même date laissé transporter sur des terres qu'il n'avait jamais fréquentées.
Nous n'avons rien d'utile à relever dans les renseignements que nous possédons sur la physique de la mer qui entoure la Guadeloupe. Il nous suflit de savoir que le grand courant éqnatorial qui entre dans la mer des Antilles ])assc un peu plus au sud et que le phénomène des marées s'y fait sentir trèsfaiblement, La mer marne en moyenne de moins de 0'",40.
Pathologie. Nous n'avons que peu de choses à ajouter à ce qu'a dit Dutroulau sur la pathologie des Antilles, une étude de détail nous entraînerait trop loin, et trouvera mieux sa place dans les articles de ce Dictionnaire consacrés aux maladies ([u'il nous reste à énuraérer. Les maladies qui régnent sur les populations réparties sur les pentes volcaniques de la Guadeloupe, ou au [lied des mornes de la Grande-Teri'e, sont principalement les aflections paludéennes. C'est le paludisme (jui domine toute la pathologie des noirs et des blancs. Il serait sans doute intéressant de rechercher, soit les modifications, s'il y en a, qui s'observent suivant les races, dans les manifestations malariennes, soit les résistances diverses que ces races présentent à cette intoxication, mais les travaux publiés ne permettent ni l'une ni l'autre de ces discussions. Nous savons seulement qu'à la Guadeloupe comme ailleurs les blancs sont plus sensibles que les noirs à l'action du miasme paludéen, mais nous verrons plus loin la preuve que les noirs, même supposés acclimatés, en subissent rudement les atteintes. C'est surtout pendant la saison des pluies que les troubles causés par la malaria sont le plus fréquents, et les ravages qu'exercent les affections de ce groupe pathologique se font sentir bien plus sur la Grande-Terre, qui n'est qu'un immense marécage, qu'à la Guadeloupe proprement dite. Sur cette dernière île elle-même, les accidents paludéens sont plus souvent observés sur les pentes douces, du côté du vent, que sur les flancs escarpés de la côte ouest. A mesure qu'on s'élève, les manifestations paludéennes diminuent. Au Camp- Jacob (545 mètres), il n'en est pour ainsi dire plus question; à 700 mètres, elles ne sont connues que par ouï-dire.
La dysenterie s'observe souvent à la Gaudeloupe : on l'attribue généralement à la mauvaise qualité des eaux, chargées de matières organiques. Les affections du foie et l'hépatite sont également observées, elles ont souvent pour point de départ la dysenterie elle-même ou sont causées, comme dans beaucoup d'autres localités des pays chauds, par l'action lente d'une haute température continue. La Guadeloupe a été fréquemment visitée par la fièvre jaune. Nous ne voudrions pas discuter ici la question de savoir si elle y est née sur place, ou si elle y a toujours été importée. Les faits récents semblent, sinon donner entièrement raison à cette dernière hypothèse, du moins la corroborer dans le plus grand nombre des cas. Mais nous ne voyons rien à la Guadeloupe qui n'existe également dans les pays où la maladie semble avoir son foyer d'origine, et, au milieu des obscurités de la ([ue-tion, nous désirons réserver notre opinion en appelant les
GIADELUUI'E. 57o
recherches. Ce n'est pas tout que de se rejeter les uns aux autres le reproche d'avoir donné lieu à une épidémie ou de l'avoir transmise, il (aut en étudier les causes même secondaires pour les faire disparaître partout. S'opposer à la propagation, c'est déjà faire un pas vers la découverte du foyer originel, puisque c'est contribuer à y concentrer le mal. Quoi qu'il en soit, on dit assez généralement à la Guadeloupe que la fièvre jaune y paraît tous les dix ans ou à peu près, llirsch, dans son excellent ouvrage, a relevé, depuis 1635, seize épidémies mentionnées par les auteurs qui, pour la plupart, en ont été témoins. Elles ont été observées pendant les années 1655, 1640, 1648, 1705, 1802, 1805, 1816, 1821, 1825, 1826, 1844, 1852-1855, 1857, 1865, 1868-1870. Ajoutons-y celle de 1881.
La fièvre jaune, qui ne s'attaque guère qu'aux blancs Européens, au moins dans les épidémies d'intensité ordinaire, laisse les créoles de toutes couleurs assez indifférents; mais il n'en est plus ainsi du choléra. En octobre 1865, cette affection parut à la Pointe-à-Pitre et se propagea très-rapidement dans la colonie. M. le médecin-inspecteur ^yalther, qui était alors médecin en chef de la colonie, a raconté celte épidémie dans un très- intéressant mémoire qui a été couronné par l'Académie. Il a montré que les blancs ont été à peine effleurés, que les noirs, au contraire, ont payé un énorme tribut à répidémic Ce fait est à rapprocher de ceux que l'on constate chaque année dans l'Inde, en Cochinchine et dans tout l'extrême-Orient, oîi les races indigènes présentent une réceptivité beaucoup jdus grande que l'Européen aux coups du choléra. Il faut bien insister sur cette différence essentielle entre la fièvre jaune et le choléra, puisque, l'année dernière encore, un épidemiologiste éminent rapprocliait ces deux atfections épidémiques au point de vue que nous venons de traiter et attribuait aux races indigènes une égale résistance à leurs attaques.
Démographik. Ce n'est pas ici le lieu de faire l'histoire de la Guadeloupe, mais, puisque nous avons besoin d'en étudier la population, il est absolument indispensable de rappeler en quelques mots la façon dont le groupement ethnique qui la constitue a pu se former. Ainsi qu'il a été dit plus haut, la Guadeloupe fut découverte par Christophe Colomb, au début de son second voyage. La première terre qu'il aperçut en arrivant d'Espagne, il l'appela la Désirade ; il vit ensuite Marie-Galante, les Saintes et la Guadeloupe proprement dite, mais il ne s'y arrêta nulle part. Les Français ne songèrent à s'y établir que sous Richelieu. Belain, sieur d'Esnambuc, gentilhomme de iVormandie, obtint du cardinal l'autorisation d'y créer une compagnie avec privilège. D'Esnambuc s'établit d'abord à Saint-Christophe et ne songea à la Guadeloupe qu'après avoir réussi à fonder un établissement dans cette première île ; mais il fut devancé par un de ses lieutenants, Charles Lyénard de l'Olive, qui se fit donner par le cardinal un privilège spécial et s'associa avec un Dieppois nommé Duplessis, sieur d'Ossonville. Ils vinrent débarquer, le 28 juin 1655, à la pointe N. de la Guadeloupe, près d'un lieu qui s'appelle encore le Vieux-Fort, avec 550 personnes dont 400 laboureurs qui, moyennant le passage gratuit, s'étaient engagés à travailler pendant trois ans pour le compte de la compagnie. Ils vécurent d'abord en assez bonne intelligence avec les Caraïbes, mais après la mort de Duplessis, survenue six mois après le débarquement, Lyénard commença contre eux une guerre d'extermination qui ne s'apaisa qu'en 1660, époque à laquelle un traité fut conclu. Les Caraïbes au nombre d'environ 6000 se retirèrent à la Dominique et à Saint - Vincent. 11 est à croire pourtant qu'ils ne partirent pas tous ou que quelques-
576 GUADKLUUPE.
uns des exilés revinrent plus tard, puisqu'on en signalait encore, il y a une cinquantaine d'années, une colonie composée de quelques familles qui vivait à la Grande-Terre, sur les hauteurs de l'Anse-Bertrand. On a beaucoup discuté sur l'origine de ces Caraïbes, et Dutroulau, clans l'article Antilles, a exposé les deux opinions qui expliquent de façons si différentes la provenance de ces populations. S'il nous fallait faire un choix, nous nous rangerions plus volontiers à Topinion des auteurs qui les ont connus, le P. Raymond, le P. Dutertre, qui, conformément à leurs propres traditions, les font provenir des Galibis du continent sud.
Faut-il regretter la disparition de celte race indigène si cruellement exterminée? Nous ressentons, autant que qui (jue ce soit, de la pitié pour leur misère et de l'horreur pour leurs bourreaux, mais on ne saurait se faire aucune illusion désormais sur ce qui leur fût arrivé. Au lieu de celte destruction brutale, une disparition progressive et lente dans la misère et la décadence est-elle un sort plus enviable? Tout ce qui se passe sous nos yeux, dans l'une et l'autre Amérique, démontre que les Indiens ne peuvent vivre au contact de notre civilisation ; les rares efforts qu'on a faits pour ménager la transition n'ont servi qu'à rendre plus évidente cette dure vérité. Les Caraïbes des Antilles d'ailleurs n'eussent probablement contribué en aucune façon au développement de l'activité humaine sur ces terres d"où ils ont élé chassés.
Ce sérail une curieuse et très-instruelive histoire que celle de la colonisation de la Guadeloupe, mais il est douteux qu'elle puisse être faite, tant sont rares les documents dont nous disposons. Les premiers travailleurs qu'on importa dans cette île furent des engagés européens amenés par les trois compagnies qui, de 1656 à 1642, te ruinèrent dans la colonie et qui, il faut en convenir, n'épargnaient pas plus les promesses mensongères pour les attirer que les rigueurs avides pour les exploiter, sans se préoccuper, même au débarquement, de leur épargner les privations les plus dures. En 1649, le marquis de Boisseret, agent de la dernière des trois compagnies, acquit pour lui-même et pour son beau-fière, Houël, la propriété de la Guadeloupe, de Marie-Galante, de la Désirade et des Saintes. C'est sous leur gouvernement que des Hollandais, chassés du Brésil par les Portugais, s'établirent dans l'île avec 1200 noirs esclaves et y créèrent les premières sucreries. Les successeurs de Boisseret suscitèrent de telles plaintes que Colberl dut racheter la Guadeloupe et la concéda à une nouvelle compagnie, qui renouvela les mêmes fautes et dont il fallut encore, en 1674, payer les dettes, avant de se décider à faire entrer la Guadeloupe et ses dépendances dans les domaines de la couronne. C'est à partir de ce moment que l'introduction des esclaves, tolérée avant 1673, fut activement poussée et favorisée par des concessions et des avantages ; mais l'apport des engagés européens ne cessa point pour cela. En 1716, il en entrait 1 pour 20 esclaves; à partir de 1719, on les prit parmi les vagabonds et les condamnés aux galères; la durée de leurs 'services, réduite à dix-huit mois en 1678, fut reportée à trois ans en 1728. Après 17oo, il n'en est plus question, et les capitaines jusque-là tenus d'amener un certain nombre d'engagés furent dès lors forcés d'y introduire le même nombre de soldats ou d'ouvriers. C'est ainsi que se constitua peu à peu la colonie. La population blanche s'y trouvait alors composée d'aventuriers de petite noblesse ou de leurs descendants, du clergé, d'une bourgeoisie de négociants, de capitalistes et de fonctionnaires, et, enfin, des anciens engagés, laboureurs, domestiques, etc. La population noire s'y subui-
GUAiiiainri:. 577
visait en deux classes, les gens de condition libre et les esclaves ; les premiers étaient pour la plupart dos me'tis, nés du commerce des blancs et des négresses esclaves, et e'mancipés, soit, avant 1085, par la loi qui leur attribuait la condition de leur père, soit, plus tard, par un acte gracieux de celui-ci, lorsque le roi eut décidé qu'ils suivraient au contraire la condition de leur mère; il faut y joindre leurs descendants et les rares esclaves qu'on affranchissait. On verra plus loin que ces actes de libération s'appliquaient surtout aux lemmes et l'on comprend aisément pourquoi. En 1759, la population de la Guadeloupe s'élevait à 0545 blancs et 41 000 esclaves. En 1789, on y comptait 15 938 blancs, 5149 affranchis et 90 159 esclaves. Les Anglais, à eux seuls, pendant leur occupation de 1759 à 1765, n'introduisirent pas moins de 19 000 esclaves. L'esclavage, aboli par le décret de la Convention (16 pluviôse an II "4 février 1794]), fut rétabli par le Consulat ("0 floréal an X :^0 mars 1802j). Sous l'Empire, malgré l'étut de guerre, sous la Restauration, comme sous la monarchie de Juillet, la traite continua d'imporler des noirs à la Guadeloupe, jusqu'au jour où elle fut définitivement supprimée; mais, dès 1849, ou commença l'introduction des travailleurs noirs engagés à la côte d'Afrique. Celte immigration se poursuivit jusqu'en 1861, époque où une convention, passée avec l'Anglelerre, permit l'introduction des coolis indiens, recrutés à Calcutta ou à Pondichéry, dans nos colonies sucrières. Telles sont les conditions historiques dans lesquelles s'o.4 formée la population qui habite aujourd'hui la Guadeloupe. Deux éléments ethniques Irès-dirierents se sont rencontrés sur ce sol, deux races d'aptitudes vitales très-opposées ont été appelées à s'y acclimater. Tâchons de voir dans quelle mesure elles y sont parvenues. Ainsi que l'a très-justement fait observer Dutroulau, cette recherche n'est pas facile et expose à bien des erreurs, car les documents sont rares, incomplets, les données irrégulièrement et incorrectement recueillies, au moins jiour une longue période historique ; beaucoup d'intérêts conflictifs ont pu en altérer la sincérité. Toutefois, à mesure qu'on avance vers la période actuelle, les renseignements gagnent en précision et en impartialité ; ils sont loin d'être excellents, ils devraient être beaucoup plus détaillés, mais ils méritent une discussion sérieuse. Un médecin très-distingué de la marine, aujourd'hui médecin en chef du corps expéditionnaire du Tonkiu, statisticien patient et rigoureux, M. Rev, a essaye d'en tirer parti et l'on peut dire qu'il y a réussi autant que cela était possible. Nous lui emprunterons donc son travail en tâchant de le compléter au moyen des documents pubhés ultérieurement.
Rey a partagé l'histoire de la population de la Guadeloupe en trois périodes distinctes correspondant aux trois sortes de documents dans lesquels il a puisé. La première période embrasse les seize années de la dernière moitié du dix-huitième siècle, de 1772 à 1788; la seconde comprend les dix-neuf années écoulées de 1851 à 1847 ; la troisième commence eu 1848 et se termine à l'année 1876. Cette division que la disparité des renseignements rendait obligatoire est loin d'être aussi artificielle qu'on serait tenté de le supposer tout d'abord. Elle se trouve, au contrsMre, correspondre d'une manière assez heureuse avec l'évolution historique de la colonie. La première période répond, en effet, à une époque de paix locale et de prospérité, où la colonie recueillait le fruit des travaux et des soins accumulés; où, depuis quelque temps déjà àevenue indépendante de la Martinique, elle était livrée à son évolution individuelle, avec un noyau de population qui ne devait plus guère changer. La
deuxième période nous monlie la colonie après la Restauration, ayant eu, par conséquent, tout le temps de se remettre des terribles secousses des guerres de la République et de l'Empire, des convulsions ruineuses causées par l'abolition et par le rétablissement de l'esclavage. La troisième est la période contemporaine, elle commence avec la suppression de l'esclavage, définitive cette fois; la colonie entre dans une phase toute nouvelle, les éléments ethniques qui en composent la population sont enfin abandonnés aux lois naturelles de l'évolution sociale et livrés, en tonte liberté, à la lutte pour la vie. A l'époque où Dutroulau écrivait, il y a vingt ans, on pouvait encore penser que le changement profond opéré en 1 848 par le décret d'abolition n'était pas encore entièrement achevé et que l'esclavage exerçait encore son influence lointaine sur le milieu social. On ne peut plus penser de même aujourd'hui après une période de près de ([uarante ans d'égalité.
TABLEAU A. — Ei.kments de i.a population de la Guadeloupe
PENDANT I.A PIIEMIÈUE EPOQUE '. 17"2-1788 LNCLUSH E.MEN 1
CATEGOniES.
1° DLANCS
Hommes
Garçons au-dessus de ii ans .
— au-dessous de 12 ans
Femmes
Filles au-dessus de 12 ans .
— au-dessous de 12 ans..
Veuves
Inlirmes cl surâgés
Totaux., . .
2° CENS DE COLLEUI»
A. Libres et affranckis.
Hommes
Garçons au-dessus de 12 ans.
— au-dessous de 12 ans.
Femmes
FiiJes au-dessus de 12 ans. .
— au-dessous de 12 ans..
Veuves
Infirmes et surâsés
TorALX.
B. Esclaves.
Hommes
Garçons
Femmes
Filles
Infirmes et surates
Ni'gre» et négresses marrons.
Totaux. . . .
Totaux cÉNÉnAux
MOYE.N.NE