‹ Dictionnaire encyclopedique des sciences medicales V.55Chapitre 33 sur 65 · LUZERNE · texte numérisé non relu

LUZERNE

agissant sur la périphérie du corps, eu révulsant et en combattant une manifestation rhumatismale depuis longtemps fixée sur les muscles ou sur les articulations.

Ce qui vient d'être dit des différentes sources de la station de Luxeuil, dont les unes sont amétallites et hyperihermales, manganésiennes et hyperthermalcs encore, ferrugineuses et hypothermales, nous dispense de signaler en détail les contre-indications de ces eaux. En effet, la diversité de composition et de température des sources de Luxeuil permet de choisir celle qui convient à telle ou telle maladie, à tel tempérament ; elle permet surtout d'éviter les eaux dont les effets physiologiques sont à craindre pour les personnes prédisposées aux accidents qu'un emploi irréfléchi ou intempestif peut occasionner. Les bains hyperthermaux et une cure interne à la buvette de la source Ferrugineuse manganésienne sont donc interdits aux personnes pléthoriques ou menacées d'une congestion ou d'une hémorrhagie pulmonaire ou cérébrale. Cet exemple suffit pour faire comprendre les cas où les eaux de Luxeuil ne doivent pas être appliquées et iiou'î trouvons inutile d'entrer dans plus de détails.

La durée de la cure est de 20 à 25 jours.

On n'exporte pas les eaux des sources de Luxeuil.

A ROTIIREAU.

Bibliographie. — Dunod. Histoire du second royaume de Bourgogtie. Dijon, 1737, 'm-i\

— DoM Calmet. Traité historique des eaux et bains de Plombières, de Bourbonne, de Luxeuil et de Bains. Nancy, 1748, in-8°. — Morand. Ijsttres sur les antiquités trouvées à Luxeuil, et sur les eaux thermales de cette ville. In Journal de Verdun, mai 1756, p. 197.

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LUZERIVE {Medicago). Genre de plantes, de la famille des Légumineuses et du groupe des Papilionacées-Trifoliées. Leurs caractères sont en effet presque tous ceux des Trèfles, dont elles ont la fleur et les feuilles. Mais leur fruit est caractéristique : c'est une gousse à surface lisse ou hérissée d'aiguillons, arquée, ou plus ou moins enroulée en spirale sur elle-même. Les Luzernes sont des herbes ou des sous-arbrisseaux communs dans les régions tempérées, plus rares dans les pays chauds. La Luzerne commune {Medicago saliva L.) a été appelée autrefois Herba medicinalis ; on l'employait comme amer léger, tonique, stomachique. La L. en arbre (M arhorea L.), originaire de la région méditerranéenne, est, dit-on, le xO-t^oç d'Hippocrate, ou Cytisus des Latins. Il est purgatif, diurétique.

Sa racine a, à ce qu'on pense, une certaine action sur l'activité de la sécrétion lactique. Est-ce bien cette plante qui, assure-t-on, se prescrit à la Guyane comme laxatif? La Lupuline {Medicago Lupulina L.), petite espèce à fleurs jaunes, cultivée communément dans nos pays, a des graines qui servent à faire une farine, bonne à préparer des cataplasmes maturatifs, émollients ; on l'emploie à cet usage dans quelques campagnes. H. Bn,

L., Gen., n. 1214. — Serixge, in DC, Prodr. II, 171. — Endl., Gen., n. 6507. — DncH., Répert., 275. — Be\-th. et Hoor., Gen., 487, n. 72. — Rosenth., Syn. plant: diaphor , 988. — H. Bâillon, Histoire des plantes, II, 214,294.

LYCAIVTHROPIE (de >vy.o;, loup, et av9pw7roç, homme). La lycanthropie constitue une espèce d'aliénation mentale partielle ou de monomanie. Les sujets qui en sont affectés se figurent qu'ils ont été transformés en loups. Cette vésanie, qui a pris naissance chez les peuples orientaux, a été appelée aussi, à une certaine époque, morbns hipmtts; les malades portent le nom de lycanthropes et, parmi Je peuple, le nom de loup-garous.

L'observation nous enseigne que certains aliénés se sont crus transformés en chiens, en bœufs, en chevaux, en chats, en hèvres, en oiseaux; cette remarque a porté quelques médecins à créer le mot zoanthropie pour servir de t^'pe générique à ces états maladifs, et à réunir dans ce groupe, sous des noms spécifiques particuliers, toutes les formes de délire où les aliénés soutiennent qu'ils ont perdu leur ancienne personnalité et qu'ils existent maintenant sous la forme ^l'un animal quelconque : nous nous rangeons à la manière de voir de ces pathologistes.

Au premier abord, il peut paraître étrange qu'un individu puisse s'arrêter à croire qu'il a changé de nature, qu'il est condamné à parcourir les forêts sous la forme d'un animal féroce, à brouter comme un bœuf l'herbe des prairies, à porter la charge comme une bête de somme; mais toutes ces conceptions maladives paraissent moins extraordinaires et moins incroyables lorsqu'on les compare aux idées fixes qui troublent l'imagination et le jugement, chez quelques-uns des mouomaniaques que nous avons chaque jour sous les yeux et que nous pouvons nous-mêmes étudier à loisir. Nous sommes habitues à entendre dire à certains hommes qu'ils ont changé de sexe, à les voir prendre des précautions inouïes pour mener à bonne fin une grossesse destinée à leur procurer toutes les joies de la maternité. Xous sommes habitués à entendre répéter mdéfiniment à certains mélancoliques qu'ils sont indignes de vivre parce qu'ils ont commis des assassinats, des empoisonnements , des crimes atroces , et qu'on devrait les exterminer sans aucune pitié : de pareilles idées , un pareil langage exciteraient bien davantage notre surprise si nous les entendions exprimer plus rarement; mais nous nous empressons de reconnaître aussi que la manifestation du délire lycanthropique a dû être favorisée, à certaines époques sociales, par la popularisation des idées théologiques qui avaient cours dans le public et dans certaines contrées.

Zoroastre avait peuplé l'espace d'intelligences actives destinées à jouer le rôle <le causes occasionnelles dans l'accomplissement des phénomènes terrestres. Ces conceptions avaient été à peine modifiées par les Phjniciens, par les Égj'ptiens, par 1rs Israélites, qui les avaient recueillies, et chez lesquels elles avaient fini par s'élahlir. Tout le monde connaît la théogonie des anciens Grecs, ^ulgarisée par les poésies d'Hésiode et d'Homère, par les récits d'Hérodote, et rendue tout à fait

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populaire par les poésies d'Ovide. 11 doit nous paraître tout simple que la folie ait pris la forme de la zoanthropie et de la lycantliropie dans des pays oii les génies, les magiciens, les dieux et les demi-dieux n'avaient qu'une parole à prononcer, qu'un geste à accomplir pour opérer la transformation d'un être humain en loup, en cerf, en cavale, en ourse. .

Une tradition, répandue plus de douze cents ans avant le commencement de notre ère, enseignait que Lycaon, roi d'Arcadie, avait été changé en loup par Jupiter, dont il s'était attiré le courroux en égorgeant des victimes humaines sur l'autel de ce dieu. On assurait, à la même époque, qu'un autre Arcadien nommé Antonius Démétus avait partagé le sort de Lycaon parce qu'il s'était permis de goûter aux entrailles d'un enfant. Enfin, on croyait, dans le même pays, qu'un membre de la postérité d'Antée était condamné à la lycanthropie et qu'il existait toujours quelque part un antide vivant sous la forme d'un loup : cette transformation ne durait pas moins de dix années.

Hérodote fit remarquer que les Neuriens possédaient le secret de se transformer en loups ; les peuples de la Livonie ont toujours été accusés de se livrer à la lycanthropie. Virgile raconta que Méris avait l'art de se métamorphoser en loup et qu'il prenait souvent la forme de cet animal pour se cacher dans l'épaisseur des forets. Ovide dépeignit Lycaon couvert de longs poils, troublant le silence des bois par ses hurlements, cherchant à exercer son avide férocité sur les troupeaux, dont lacliair et le sang devaient servir à assouvir sa faim. Pline le natnraliste railla la simplicité crédule des Grecs, qui avaient accepté et pris au sérieux les fables et les contes les plus puérds ; mais il rapporta à son tour les traditions qui s'appliquaient à Démétus et à la race d'Antée : ces récits, tant de lois reproduits, et bien qu'envisagés à des points de vue plus ou moins opposés, avaient fini par exercer une influence funeste sur des imaginations crédules et faciles à impressionner. Un peu plus tard, la peur des machinations du diable, la crainte des anges déchus vinrent prendre la place de la colère des dieux et des génies dans les convictions des peuples d'Occident. L'ignorance, qui devait répandre ses ténèbres et ses voiles sur la civilisation, n'admettra même plus la possibilité d'un doute en matière de superstition : préparons-nous donc à voir les fictions qui concernent la lycanthropie dégénérer en véritables folies, corroborées par les hallucinations les plus actives.

Marcellus de Seïde ou Sida, en Pamphilie, commença du temps de Marc Aurèle à esquisser les principaux phénomènes de la folie lycauthropique. Il nota que les lycantbropes recherchaient les sépulcres et les lieux solitaires; qu'ils aimaient à errer pendîint l'obscurité de la nuit, et qu'il leur arrivait de pousser des hurlements à la manière des loups. Il ajoute que les symptômes de la lycan- ! thropie s'aggravaient quelquefois à l'approche du printemps ; et que cette espèce de mélancolie régnait comme épidémiquenient dans certains pays. Par la suite, cette description fut reproduite d'abord parOribase, puis par ^Etius, d'Amide, sur le Tigre. Elle a été insérée depuis dans une foule d'ouvrages sur la médecine, notamment dans ceux de Daniel Sennërt qui classe la vraie lycanthropie parmi les manies. Il n'hésite pas à reconnaitre que la folie lupine, comme il la désigne, est uns maladie de l'imagination, que les sujets qui en sont affectés contractent les habitudes, les goûts, les appétits sanguinaires des loups; mais il ajoute que malgré toutes leurs assertions, ils ne perdent jamais les formes humaines, et que la magie n'est pour rien dans la manifestation de leur délire. Par malheur, il reconnaît aussi une lycanthropie magique, qui est provoquée par les artifices du

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diable, et qui ne doit pas être confondue avec la folie lupine spontanée.

Les BNemples de lycanthroj ie, qu'on les qualifie de magiques ou de non magiques, peu nous importe, se sont beaucoup multipliés pendant les siècles qui ont précédé le rétablissement des lettres en Europe, et le retour du bon sens ei de la raison en Occident. Le dépouillement des laits qui nous ont passé sous les yeux nous oblige à admettre différentes formes de lycantbropie.

On doit placer dans une première catégorie les malades qui sont encore assez raisonnables pour ne pas renoncer entièrement à la vie active, et pour se laisser gouverner [ ar ceux qui les surveillent. Ces lycanthropes sont tristes et déprimés, à la manière des lypémaniaques ordinaires. Ils sont enclins à l'isolemeut, se complaisent dans la solitude, l'obscurité, et le silence. Us n'ont plus de goût pour les occupations qui les faisaient vivre, se montrent indiflcrents à leurs intérêts, à leurs affections de famille, et négligent plus ou moins le soin de leur persoune. La plupart laissent croître leurs cheveux, leur barbe et leurs ongles, négligence qui contribue avec leur malpropreté et leur puanteur à leur imprimer cet extérieur, cet air repoussant sur lesquels les démonographes ont tant insisté. Comme ils ne mangent pas régulièrement, leur langue se montre sabuirale, et leur haleine devient infecte. Leurs yeux sont souvent creux, plus ou moins hagards, leurs traits altérés, la peau de leur corps est rugueuse, et leur teint hâve. Souvent ils soupirent, et lorsqu'on fait des ofiorts pour les tirer de leur rêverie, ils s'écrient qu'ils sont sous l'empire du démon, qu'ils n'appartiennent plus à l'humanité, qu'ils sont maintenant changés en loups. Parfois, ils se mettent à hurler, à marcher sur les mains et sur les pieds, et ils menacent de dévorer tous ceux qui auraient l'audace de s'approcher d'eux. Leur sommeil est en général très-court, et ils sont beaucoup plus tourmentés par leurs idées fixes la nuit que le jour. Lorsqu'on les aborde à leur réveil, ils accusent une grande fatigue dans les bras et dans les jambes, soutiennent qu'ils ne sont point restés couches dans leurs hts, qu'ils ont même fait beaucoup de chemin. Ils ajoutent presque toujours qu'ils ont couimis depuis la veille toutes sortes d'actes de cruauté, commis des homicides, déterré des cadavres, couru dans la compagnie des loups, dévoré des chiens et des chèvres. Tout le monde aurait dû corapi endre que les sujets qui appurtiennent à ce groupe étaient demeurés inoffensils ; aux yeux de beaucoup de juges, ils étaient pourtant passibles de la peine du feu, et cette peine leur était apphquée parce que la théologie avait décidé qu'on ne devenait jamais lycanthrope qu'après avoir invoqué la puissance du diable, et qu'un pareil crime entraînait la peine de mort.

Les lycanthropes de la seconde catégorie sont en proie aux mêmes conceptions maladives que ceux dont nous venons de dépeindre l'état mental, mais ils sont plus exaltés et incapables de ré.-ister à l'entraînement de leurs impulsions délirantes ; de sorte que pendant leurs paroxysmes nocturnes, il leur arrive de s'échapper nus ou à demi nus de leurs habitations pour aller ensuite vaguer on vagabonder au milieu des champs, ou sur les grands chemins. Lorsque lejoiirconnncnce à luire, ou que la lassitude les force à se reposer, ils choisissent de préférence pour se cacher des masures abandonnées, le fourré des buissons ou des meules de loin, où les gens de la campagne finissent la plupart du temps par les découvrir. Lej lycanlhrope dont parle Sabinus ne conservait aucun vêtement ; des paysans l'a-, valent trouvé blotti dans un tas de foin ; comme il leur enjoignait de ne pas ' approcher parce qu'il était devenu loup, et qu'il s'élancerait sur eux pour les dévorer s'ils ne tenaient pas compte de ses avertissements, ils se rendirent maîtres

de sa personne, et ils se préparaient à l'écorcher tout vif, pour voir s'il portait comme les loups-garous son poil au-dessous de la peau. Pomponace qui intervint à temps pour conjurer cet acte de barbarie, l'ut assez beureux par la suite pour rendre ce raonomaniaque à la raison. Tel était probablement encore le lyatnthvope Roulet, qui, après avoir été condamné à mort par le lieutenant criminel d'Angers, fut reconnu comme imbécile par le parlement de Paris, qui réforma la sentence du premier juge, et ordonna que Pioulet serait placé pendant deux ans à l'hôpital deSaint-Germain-des-Prés, oùl'onsoignnit déjà des fous. Ce malheureux avait été trouvé couché dans un champ de genêts oîi on l'arrêta. Il déclara dans ses interrogatoires qu'il avait l'habitude de se transformer en loup, qu'il avait tué sous cette dernière forme plusieurs petits enfants pour les dévorer. Par malheur, un onflint avait été trouvé mort et à demi rongé dans les bois, le jour où on s'empara de Roulet ; il s'empressa de confesser que c'était lui qui avait terrassé, tué et dévoré en partie ce jeune garçon. On sait que les loups dévorent de teiîips en temps des enfants dans les pays à demi sauvages ; on ne tint pas compte d'abord de cette circonstance, et les meurtres confessés par Fioulet furent considérés comme avérés. Il n'était donc pas toujours facile de s'assurer si les lycantlno[ies de notre seconde catégorie avaient commis ou non commis des meurtres.

On a des raisons pour croire que Jean Grenier qui fut condamné à un simple em- •jrisonnement parle parlement de Bordeaux en 1603, et qui se vanta avec une sorte de jactance cynique d'avoir mis à mort, dans ses excursions nocturnes, au moins trois victimes humaines, n'était, en réalité, jamais sorti de son lit et de sa demeure pendant la nuit, et, que ses prétendus homicides devaient être considérés comme autant de créations de son cerveau et de son imagination. Grenier fut arrêté à domicile après une première information du procureur d'office de la Roche- Clialais. Personne jusque-là, excepté une bergère, ne l'avait soupçonné de passer ses nuits à vaguer dans la campagne pour se procurer de la chair humaine. Il soutint néanmoins qu'une fois, en allant de Contras à Saint-Aulaye, il entra dans une maison où il ne se trouvait personne, qu'il y vit dans un berceau un enfant d'un an, qu'il le prit à la gorge à belles dents, et qu'il en emporta une partie derrière une palisse de jardin pour en manger jusqu'à ce qu'il fût repu. Il ajoute que vers la paroisse de Saint-Antoine-du-Pizin, il se rua sur une fille qui gardait des brebis, la tua et en mangea, ainsi que de l'autre victime, autant qu'il voulut. Il assure de même qu'il n'y avait pas plus de six semaines, il avait terrassé une seconde fille auprès d'une pierrière, qu'il l'avait ensuite traînée dans une bruyère où il la dévora. Il maintint que son père allait quelquefois en course avec lui, et qu'une fois ils prirent ensemble une fille qui gardait des oies, et qu'ils allèrent se cacher dans un champ de blé oîi ils la mangèrent.

La cour prenant en considération le jeune cage de Grenier, qui n'avait pas attemt sa quatorzième année, et son état d'imbécillité, qui le faisait paraître si stupide et si idiot, que les enfants de sept à huit ans témoignent ordinairement plus de jugement que lui, se contenta de le condamner à une séquestration perpétuelle.

Dans les premiers temps de son incarcération, ce petit imbécile, dont le corps n'était pas encore bien développé, se plaisait à marcher à quatre pattes ; il lui arrivait aussi de dévorer tout sanglants et tout crus les intestins des poissons qu'on apprêtait au couvent des Cordeliers où il était en surveillance.

Les lycanthropes que nous classons dans notre troisième catégorie, sont réelle-

LYCANTHROPIE. 3(lî

ment enclins à une sorte de férocité maladive, et ils cherchent à imiter les loups en copiant jusqu'à leurs instincts, jusqu'à leurs appétits sanguinaires. Aussitôt que la nuit est close, ils éprouvent un malaise moral indéfinissable, un paroxysme d'exaltation, de surexcitation qui les maîtrise, qui les pousse violemment, et qui finit par les faire entrer en action. En effet, il vient un moment où leur volonté raisonnable se trouve complètement subjuguée; et ils s'échappent alors de leurs demeures, des repaires où ils s'étaient tenus cachés pendant la journée pour courir au hasard, pour battre les hameaux et les villages, pour engager des luttes avecles chiens; pour tuer des brebis ou des chèvres, pour terrasser les enfants et les petites filles sans défense, et même pour attaquer des adultes assez vigoureux pour leur opposer une rude défense. Quelquefois, ils ont pris des peaux de loup pour se couvTjr les épaules ; et ils poussent des hurlements en marchant à quatre pattes, et en cherchant à effrayer les villageois timorés. Quelques-uns fréquentent aussi les cimetières, et il leur est arrivé de déterrer des cadavres pour ronger des débris de cartilages. Le possédé cité par Saint-Marc, qui courait tout nu eu poussant des cris effrayants, qui hantait de préférence les tombeaux et les sépultures, présentait quelques traits de ressemblance avec ces derniers lycanthropes. Les monomaniaques que nous décrivons inspirent la terreur ajuste titre. Lorsqu'ils sont encore à peu près vêtus, leurs habits tombent par lambeaux ; lorsqu'ils ne conservent plus aucun vêtement, leurs cheveux et leur barbe sont souillés par la boue, par la poussière, quelquefois par du sang. Leurs téguments, meurtris par les coups qu'ils ont reçus, déchirés par les morsures des chiens, par les ronces et par les épines, sont couverts de plaies. J'ai remarqué, dit Boguet, « qu'ils étaient tous égratignés par le visage, par les mams, par les jambes, et jusque-là que Pierre Gandillon était tellement défiguré qu'il n'avait comme point de semblance humaine, et faisait horreur à ceux qui le regardaient. » [Discours des sorciers, p. 365, 5* édition.)

Ce n'est point légèrement et sans preuves que nous avons avancé à l'instant que certains lycanthropes étaient en proie à des impulsions sanguinaires, et nous allons exposer ici, quoique très-brièvement, les molifs de nos assertions.

Vers la fin de 1574, le parlement de Dole rendit un arrêt qui autorisait les villageois à faire la chasse aux loups-garous, à s'assembler avec épieux, hallebardes, piques, arquebuses et bâtons pour les poursuivre partout où ils pourront les trouver et les prendre, les lier elles occiie sans encourir aucune peine ni amende. Quel avait été le motif qui avait engagé la cour à entrer dans \ine voie aussi exceptionnelle? c'est qu'on avait constaté depuis quelque temps qu'un lycantluope rôdait dans les communes des environs deDôle, qu'il avait pris et emporté «juelques petits enfants, et qu'il avait cherché à terrasser jusqu'à des clievaiichiers .

Quelques mois s'étaient à peine écoulés depuis la publication de l'arrêt d;i parlement, que celui-ci condanmait au feu le nommé Gilles Garnier, surnommi' l'ermite de Saint-Bonnot. Celui-ci déclara, par réponses et confessions réitérées, spontanément faites, qu'il avait contracté l'habitude de prendre la forme d'un loup-garou pour tuer ceux qu'il rencontrait, et de dévorer leur chair lorsqu'il avait réussi à les tuer. Les meurtres qu'on parvint à constater se trouvèrent au nombre de quatre. Sa première victim? avait été une petite fille âgée de 10 ou 12 ans; il l'avait terrassée dans une vigne près du bois de la Serre, tuée avec ses mains, ressemblant à des pattes , traiiiés avec ces mômes pattes et avec ses dents, et après l'avoir dépouillée de ses vêtements, il s'était repu de la chair de ses bras et de ses cuisses.

î)64 LYCAiNÏIIUOPlE.

A une lieue deDôle, entre Grébisaiits et Mcnots, il étrangla de même un jeune garçon, environ quinze jours après la fête de la Toussaint, et il mangea delà chair des cuisses, des jambes et du bas- ventre : il était encore en forme de loup lorsqu'il perpétra ce second meurtre.

Au territoire d'Athume et Chastenay, il étrangla une seconde fille un peu avant midi ; il lui avait fait cinq plaies avec ses mains et avec ses dents, et il se préparait à la manger, mais il en fut empêché par les ciis à la recousse (à Yenlèvement) !

Enfin, un vendredi, il entraîna dans le bois de Cromari un garçon de 12 à 13 ans, lui donna la mort en l'étranglant dans l'intention de dévorer ses chairs; mais il dut encore renoncer à son dessein, parce que son méfait fut découvert et qu'on se porta vers le lieu de la scène pour secourir sa victime.

Les homicides commis par Gilles Garnier ne peuvent pas être révoqués en doute. D'un autre côté, toutes les apparences semblent réunies pour attester que cet homme était bien réellement attemt de lycanthropie ; car il ne se lasse pas de répéter qu'il présentait la forme d'un loup lorsqu'il étranglait les malheureux qui devaient lui servir de pâture, et on ne peut pas se laisser aller à croire qu'un homme exempt de folie eût pu se décider à tuer tant d'enfants uniquement pour se donner le dégoûtant plaisir de dévorer leurs muscles tout sanglants. Nous rangeons donc ce cas parmi les exemples de monomanie homicide.

Cinquante-trois ans auparavant on avait encore instruit dans une ville du Jura, à Pohgny, un procès de lycanthropie qui avait eu beaucoup de retentissement. Les détails qui tendent à démontrer que Burgot, le principal accusé, délirait sur la lycanthropie surabondent dans la procédure; au dire de Burgot, il se transformait en loup ainsi que Michel Verdun, son coaccusé, et, lorsqu'ils vaguaient, sous la forme de cet animal, ils cherchaient à commettre des homicides pour assouvir leur faim. Par deux fois ils échouèrent dans leurs desseins, parce que les individus qu'ils se proposaient de terrasser furent promptement secourus. Mais dans quatre autres cas, ajoute-t-il, leurs attaques furent suivies d'un plein succès, et dans un laps de temps assez court ils eurent à leur disposition les cadavres de quatre petites filles dont le sang, les entrailles ou les chairs servirent à leur nourriture. Burgot et Michel avaient subi le supplice du feu. Wier répugne à croire à la réalité de leurs homicides, parce qu'ils racontèrent une foule de choses impossibles à admettre ou invraisemblables ; les raisons mises en avant par Wier sont peut-être fondées, mais la confession de Burgot démontre tout au moins que les idées qui ont rapport à l'homicide occupaient souvent l'imagination des lycanthropes, et que ces idées étaient de nature à entraîner leur perte.

De 1598 à 1600, 'a lycanthropie se manifesta de nouveau dans une localité du Jura, à Saint-Claude, et elle y prit des proportions effrayantes. La description de cette sorte d'épidémie lycanthropique ne serait pas ici à sa place; je ne puis cependant pas me dispenser de rappeler que quatre de ces lycanthropes, tout au moins, s'obstinèrent à soutenir qu'ils avaient commis beaucoup de meurtres, et à citer les noms de cinq jeunes enfants qu'ils prétendaient avoir mis à mort et dévorés en partie. Ils confessèrent qu'ils s'étaient mis en loups, et qu'en cette forme ils avaient tué : 1° un enfant d'Anatole Cocliet; 2° un autre appartenant à un nommé Martin, âgé de 4 ou 5 ans; 3° un troisième apjjartenant à Claude Godard; 4" un autre appartenant à un nommé Antoine; enfin ils ajoutèrent qu'en 4597 ils rencontrèrent deux enfants de Claude Baut, un fils et une fille: qu'ils tuèrent la fille tandis que le garçon échappait par la fuite. En outre, ils

reconnurent qu'ils avaient mangé une partie de leurs victimes. Ces meurtres furent vérifiés, tant par le rapport des pères et mères que par celui de plusieurs autres villageois, qui déposèrent que leurs enfants avaient été pris et tués par des loups en tel temps et eu tel lieu. (Boquet, Discours des sorciers, 3^ édit., p. 536. — Voij. notre Histoire de la folie, t. I, p. 522.)

Les interrogatoires de tous ces lycanthropes contiennent des détails d'un grand intérêt pour l'étude de la démonopalhie et de la lycanthropie. Il est évident que beaucoup de ces détails ont pris naissance dans leur imagination, et on serait heureux de penser que la cruauté de ces monomaniaques n'aurait été de même qu'imaginaire : à la rigueur cette dernière opinion pourrait être soutenue ; mais il ne faut pas oublier, d'ua autre côté," qu'une femme lycanthrope du même hameau se jeta en plein jour sur une petite fille dont le frère, âgé de 14 ans, tenait un couteau à la main, et qu'elle se servit de cette arme pour couper la gorge à ce jeune garçon. Cette fenmie fut mise en pièces par le peuple.

Nous ajouterons, pour terminer cette étude, qu'il a dû exister, en dehors de la lycanthropie spontanée, un état de lycantbropie éphémère qu'on pourrait qualifier de paraplirosyne lycanthropique. Cet état de délire spécial, qui ne se prolongeait pas au delà de quelques heures, était vraisemblablement provoqué par l'ingestion ou par l'absorption de substances narcotiques. Les anciens hôtehers, les anciennes logeuses servaient quelquefois à leurs hôtes, dans le but de troubler leur raison, du vin coupé avec des infusions de jusquiame, de belladone ou de stranioine. Ils abusaient ensuite, pour les voler, des conditions de délire on ils les avaient jetés. Les conlessions d'un certain nombre de lycanthropes tendraient à prouver que les gens de la campagne, mus par un sentiment de curiosité ou par d'autres motifs que nous r.e pouvons pas deviner, se frottaient quelquefois les tempes, les aisselles, la paume des mains et la plante des pieds avec des hniments; introduisaient certaines pommades jusque dans leur rectum, avalaient des poudres dont on ne leur révélait pas la composition; grâce à l'efficacité de ces moyens, ils et lient presque certains de se procurer, au moins pendant une partie de la nuit, toutes les illusions du sabbat ou de la lycantbropie. Comme ils se partageaient quelquefois leurs graisses, leurs poudres et leurs autres ingrédients, on s'explique par cette coutume la manifestation de la paraphrosyne lycanthropique chez les individus d'une même famille ou d'un même hameau. La sensation du froid et de la rosée du matin suffisait presque toujours d après le récit des lycanthropes, dont il est maintenant question, pour mettre un terme à leur espèce d'enivrement et à leurs hallucinations.

Dans un certain nombre de cas, les conceptions maladives propres à la lycanthropie ne se manifestent dans l'imagination que pendant le sommeil, et elles ne s'éloignent guère des rêves ordinaires que par la gravité de leur nature. Mais, elles présentent presque toujours celte particularité que les émotions qui les accompagnent restent profondément gravées dans l'imagination et dans la mémoire après le réveil ; de sorte que quelques-uns des individus qui sont restés pendant plusieurs heures en proie à de pareils rêves finissent par soutenir, en se réveillant le matin, parmi leurs proches, qu'ils n'ont point seulement rêvé, mais qu'ils ont réellement employé une partie de la nuit à courir au dehors avec des loups. Pendant le jour, leurs convictions finissent par se dissiper, mais ils sont sur les limites d'un délire qui tend à devenir persistant. Et c est ce qui finit par arriver lorsque les conceptions nocturnes se reproduisent avec obstination. Quelques anciens lycanthropes tombaient dans un état voisin de l'extase et de la cata-

lepsie avant de manifester aux autres leurs premières idées délirantes. On était tout étonné de les trouver froids et immobiles, plongés dans la torpeur soit au fond d'une caverne, soit dans les enfoncements d'un rocher; lorsqu'on était parvenu après beaucoup d'eiforts à les rappeler à la vie active, plusieurs d'entre eux se prenaient à dire qu'ils n'entendaient pas, qu'ils n'agissaient pas l'instant d'auparavant parce que leur âme était absente de leur corps, qu'elle avait passé dans la forme d'un loup, et qu'elle se trouvait à une grande distance de leur vrai corps qui était resté seul et insensible dans le lieu où on l'avait rencontré. Les juges ecclésiastiques connaissaient bien toutes les variétés de lycanlhropie que nous venons d'énumérer en dernier lieu ; mais ceux qui en étaient affectés n'étaient pas traités par eux avec plus d'indulgence que les lycanthropes homicides, car ils étaient censés tous avoir agi de concert avec des démons, crime punissable de mort.

C'est surtout dans les pays montagneux, escarpés, à demi sauvages, et dans les contrées couvertes de forets vastes et impénétrables que le déhre lycanthropique a commencé à se manifester. Les traditions historiques nous ont déjà prouvé que la partie montagneuse du Péloponèse, les solitudes de la Livonie passaient aux yeux des anciens pour être le berceau delà lycanthropie. A des époques moins éloignées de notre temps, c'est surtout dans les vallées de la Savoie et du Jura que les cas de lycanthropie se sont montrés en plus grand nombre. Les peuples qui se vouent à la garde des troupeaux, les bûcherons ignorants, les villageois condamnés à toutes les privations de l'indigence, de la misère, et dont l'imagination est sans cesse en garde contre les pièges des démons ont principalement à redouter ce genre de folie.

La plupart des lycanthropes connus appartenaient au sexe masculin. Plusieurs étaient jeunes et robustes: quelques-uns étaient dans un état intellectuel trèsvoisin de la véritable imbécillité, et condamnés à mendier pour vivre; ils avaient manqué plus d'une fois du nécessan^e et enduré le supphce de la faim.

Les faits de lycanthropie recueillis par Boquet démontrent que les femmes ne sont pas toujours exemptes de cette espèce de monomanie. L'une d'elles, vieille et infirme, assurait qu'elle n'en courait pas moins vite, attendu que le démon lui servait de monture : et il est sûr, néanmoins, que les symptômes de la lycanthropie sont bien plus rares chee les personnes du sexe féminin que chez les hommes.

Plusieurs écrivains ont cru ou répété que la manifestation de la lycanthropie avait surtout heu au commencement du printemps. Les procès qui ont été intentés à un certain nombre de lycanthropes prouvent que leur affreux délire peut éclater dans toutes les saisons de l'année. Quelques-uns de ces malheureux avaient été arrêtés au milieu de la campagne tantôt dans le mois de septembre, tantôt au commencement de l'hiver et de la saison froide, tantôt en plein été : il est donc à peu près avéré qu'on ne doit point accuser uniquement l'influence du printemps de favoriser le début du délire lycanthropique.

Un certain nombre de lycanthropes avaient eu des parents condamnés et souvent exécutés pour cause de lycanthropie et de sorcellerie : on peut inférer de cette constatation que les influences héréditaires n'étaient pas toujours étrangères à la maladie que nous nous apphquons à étudier et à faire connaître.

Lorsque la lycanthropie avait tait invasion dans un hameau, elle y devenait presque toujours comme épidémique et bientôt le nombre des malades tendait à s'y multiplier. Elle ne tardait pas, généralement, à se déclarer dans les villages

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voisins d'où il était difficile de extirper, et elle devenait une véritable affliction pour certaines contrées.

La terreur qu'inspiraient les lycanthropes, la publicité qu'on donnait à leurs interrogatoires et à leurs procès, la fréquence des exécutions par les flammes, le rôle qu'on faisait jouer au prince des dénions dans la manifestation des phénomènes cérébraux, ébranlaient les imaginations faibles, et contribuaient à reproduire le type de la lycanlliropie.

Il semble avéré que la lycauthropie présentait le plus habituellement des rémittences pendant le jour et des exacerbations nocturnes. La plupart des malades s'accordaient à confesser que c'était principalement pendant les ténèbres delà nuit qu'ils se sentaient poussés à faire leurs excursions ; mais tous ne pensaient pas à rentrer à leur domicile au lever de l'aurore, et quelques-uns vaguaient certainement pendant le milieu de la journée, car il leur arrivait d'engager des luttes corps à corps avec les personnes qui se livraient aux travaux de la campagne.

Il est difficile de fixer une durée certaine à la folie lycanthropique ; on croyait très-anciennement qu'elle ne guérissait qu'au bout de dix années. Si cette croyance reposait sur quelque fondement admissible, la lycauthropie serait encore plus difficile à guérir que les autres monomanies. Dans les temps modernes, on s'est bien plus occupé d'exterminer les lycanthropes que de les soigner et de chercher à les rétablir; personne donc n'a été à même de constater ou de calculer la durée des idées maladives qui entretenaient le trouble dans 1 intelligence des lycanthropes. Quant à la paraphrosyne provoquée par l'emploi des agents narcotiques, elle devait s'échpser au bout de cinq à six heures.

Les documents qui concernent les autres espèces de folie zoanlhropique ont été recueilhs, pour la plupart, à des époques sociales très-éloignées de nous. On s'apercevra tout de suite qu'ils laissent beaucoup à désirer au point de vue médical ; mais tels qu'ils nous ont été transmis ils ne sont pas entièrement dénués d'intérêt, puisqu'ds nous mettent à même d'ajouter quelques traits au tableau déjà si affligeant des vésanies humaines.

La moiiomaiiie des filles de Prétus, roi d'Argos, et contemporain de Moïse, a eu beaucoup de retentissement dans les anciens livres historiques : ces jeunes princesses nommées Lysippe, Iphinoë et Iphianasse avaient la tète couverte dune sorte de lèpre qui leur causait de cruelles démangeaisons, leurs cheveux ne tardèrent pas à tomber, leur peau se couvrit de taches lenticulaires, et, comme cela arrivait souvent aux lépreux, leur raison s'ébranla, et elles crurent, dans leur délire, qu'elles avaient été métamorphosées en vaches ; leur agitation devint extrême; elles quittèrent bientôt leur demeure pour aller errer dans des vallons sauvages qu'elles faisaient retentir de leurs mugissements. Leur folie devenue contagieuse se communiqua à plusieurs autres femmes d'.\rgos, et toutes ensemble elles se mirent à errer sans vêtements dans l'épaisseur des forêts.

« Pour guérir ces femmes, tiit Kurt-Sprengel, Mélampemiten usage des moyens conformes à la nature du mal dont elles étaient atteintes, et qui font beaucoup d'honneur à sa pénétration, quoiqu'il s'efforçât de les ensevehr dans l'ombre du mvstère. Hérodote dit qu'il employa l'ellébore blanc; mais d'autres assurent qu'il prit des jeunes garçons robustes, qui, en dansant et en poussant des cris, chassèrent ces femmes depuis les montagnes où elles se tenaient jusqu'à la ville de Sicyone, environ pendant dix lieues. Un exercice aussi violent dut contribuer très-efficacement à leur guérison en augmentant la transpiration cutanée et en favoriçunt l'apparition critique des éruptions croùteuses. Mélarape les fit ensuite

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baigner dans la source de l'Anigrus, célèbre longtemps même après cette époque par les propriétés qu'elle avait de guérir la lèpre. Ijibinoë, la plus âgée des trois sœurs guérit tout de suite; les autres recouvrèrent la santé avec la raison par des purifications mystérieuses et par des offrandes expiatoires à Diane... Pour récompenser les soins et l'habileté de Mélampe, Prétus lui donna sa fdle Ipliianasse en mariage et lui céda une grande partie de ses Etats. » {Hist. delà méd., t. I, p. 95, 96.)

Les conceptions maladives des trois prétides eurent pour pendant, environ 950 ans plus tard, les idées délirantes du grand Nabucbodonosor. Ce prince, qui avait fait longtemps mouvoir de nombreuses armées, livré avec succès un grand nombre de batailles, terrassé partout ses ennemis, rempli l'Asie du bruit de son nom et de ses exploits, converti la ville de Babylone en une cité merveilleuse, était pourtant enclin à la superstition et tourmenté quelquefois par la nature de ses rêves. Daniel lui ayant prédit qu'il serait un jour abattu, à l'instar d'un arbre extraordinaire qu'il avait vu en songe; qu'il devait s'attendre à être transformé en bêle, et se préparer à iuir la compagnie des humains, il fut impressionné i)ar cette prédiction; et un an plus tard, ayant cru entendre dans l'air une voix qui lui annonçait que la prophétie de Daniel allait s'accomplir, il perdit tout à fait la raison. Bientôt il se crut métamorphosé en bœuf, laissa croître ses ongles et ses cheveux, entreprit de marcher comme les herbivores et de vivre eii broutant l'herbe des prairies. Au bout de sept années, il fut débarrassé, dit-on, de sa triste mouomanie, et il put rentrer dans son palais et commencer à régir les affaires de l'État avec la même supériorité que par le passé. Le rétablissement de Nabucbodonosor nous semble pour le moins aussi surprenant que la guérison des filles de Prétus.

Les exemples de délire hippique qui sont parvenus à notre connaissance nous paraissent devoir être rapportés, pour la plupart, à des paraphrosynes causées par l'ingestion de substances ou de préparations narcotiques dans les voies alimentaires. 11 est à noter, au moins, que quelques-uns de ceux qui avaient prétendu se voir sous la forme d'âne ou de mulet, et auxquels on avait lait porter des fardeaux, déclaraient qu'ils avaient commencé par manger du fromage suspect et préparé avec des poudres qu'on avait servis sur leur table. Saint Augustin avait connu un nommé Prestantius dont le père prétendait avoir été changé en cheval, et avoir accompli sous cette forme des travaux fort durs. Mais l'hippanthropie est quelquefois spontanée. On présenta à saint Macaire une jeune femme qui se disait transformée en jument; il ne lui fut pas possible de constater la vérité de cette assertion, et il conclut en disant que la métamorphose n'avait de réalité que dans l'imagination de cette femme. J'ai vu un halluciné qui lançait des ruades en atteignant les murailles; il s'y disait forcé parce qu'il entrait dans son rôle d'imiter les habitudes des chevaux. Un autre aliéné qui prétendait avoir une tête de cheval, passait une partie de son temps à courir au galop, dans nos jardins : ces deux malades déliraient sur plusieurs autres sujets.

Sauvages rapporte, sur la foi du père Le Conte, qu'un Chinois auquel des bonzes avaient persuadé qu'il pourrait bien être transformé en coursier après sa mort, et être chargé dans les champs Élysées do porter les dépêches de son empereur, tut atteint de la folie hippanthro|iique. Comme on lui avr it recommandé de s'exercer sans cesse à la course, eu évitant de mordre et de ruer, il se tenait sans cesse en haleine, goûtait à peine quelques heures d'un sommeil agité, se figuruil sentir le poids de la selle, la gène du mors, et eatendre le claquement

Ju fouet manié par le postillon qui devait le lancer. Au moment du réveil, il st; trouvait inondé de sueur, et il se demandait s'il était homme ou cheval. {Sauvages, Nosologie, tome II.)

Ou pourrait supposer, au premier aperçu, que la galéanlhropie ou monomanie féline a été assez fréquente dans le cours du quinzième siècle. Aui.relois, le peuple juif accusait un mauvais esprit, nommé Lilith, de s'introduire jusque dans les berceaux des nouveau-nés, et de donner la mort à c^s petites créatures. ' Au moyen âge, on accusa des femmes transformées en chattes déjouer le rôle de Lilith et d'occire les jeunes enfants jusque sous les yeux de leurs pai'ents. Les livres des inquisiteurs sont remplis de faits qui tendent à prouver que des fenmies métamorphosées en chattes s'introduisaient fréquemment la nuit dans les maisons isolées, et que les nourrissons qu'elles avaient attaqués ne tardaient pas à périr misérablement. Les assertions des inquisiteurs étaient corroborées par la rumeur publique, par les dépositions des témoins qui avaient vu des chats s'échapper des chaumières dans les ténèbres de la nuit. Néanmoins, les femmes qu'on inculpait soutenaient qu'elles étaient accusées sans fondement, et leurs réponses attestent qu'elles n'avaient point l'esprit aliéné. On répète dans tous les livres écrits par les démonographes que vers le quiir/ièrae siècle les gens occupés aux travaux de la campagne étaient assaillis de temps en temps par d'énormes chats, et que c'étaient des femmes qui avaient pris la forme de ces animaux pour les effrayer ou les terrasser. On ajoutait que certains chasseurs avaient tiré quelquefois avec des escopettes sur ces chats suspects et que c'étaient des femmes qui s'étaient trouvées atteintes par la charge de leurs armes. Dans ces cas, encore, les personnes inculpées niaient énergiquement les faits, et elles ne paraissaient pas affectées de galéanthropie. On est fondé, sauf erreur de ma part, à nier l'existence de la véritable monoraanie féline sur les moinesses de Cambrai, qui, à la fin du quinzième siècle, furent prises en grand nombre d'une exaltation maniaque qui les portait à grimper sur les arbres et à imiter les miaulements des cliats ; en commettant toutes ces extravagances, ces filles n'étaient point mues par l'idée qu'elles avaient été métamorphosées en chattes ; elles obéissaient évidemment à une sorte d'impulsion maladive et nerveuse que leur volonté était impuissante à réprimer. Il paraît incontestable, néanmoins, que le délire de la galéanthropie n'est pas toujours une pure fiction. Sauvages affirme dans sa Nosologie qu'il a été à même d'observer un galéanthi'ope qui tremblait à la vue d'un chien. Le inème écrivain rappelle une citation de RauUn, qui rapporte dans son ouvrage sur les Maladies vaporeuses, que les filles d'une communauté religieuse s'imaginaient être transformées en chattes, et qu'elles faisaient entendre à certaines heures, qui coïncidaient avec les paroxysmes de leur monomanie, de véritables concerts miauliques : ces citations suffiront pour donner un aperçu des véritables caractères de la galéanthropie.

Si l'on avait le loisir de compulser les recueils d'observations, les écrits qui se rapportent à la folie partielle, il est presque certain qu'on y découvrirait des exemples de cynanthropie qui échappent pour l'instant à notre mémoire. Pendant toute la durée de la foUe convulsive qui fut quaUûée de possession des nonnaim, maladie qui répandit l'épouvante et le désordre dans la plupart des couvents d'Allema'^ne, les religieuses aliénées ne pouvaient pas s'empêcher d'aboyer et de mordre ; elles couraient aussi avec précipitation, mais, sous beaucoup d'autres rapports, elles ne présentaient pas les symptômes de la véritable monomanie cynaiithropique. La maladie, qui fut surnommée mal d'aboi, qui atteignit vcrj

DICT. ENC. 2° S. m. 24

370 LYCAiNTHROPlE.

1615 un grand nombre de femmes dans la commune d'Âmou, ressemble bien

davantage à une sorte de délire spécial. « C'est chose monstrueuse, s'écrie le con-

* seiller Delancre, de voir parfois à l'église de cette petite paroisse plus de quarante

" personnes, lesquelles, toutes à la fois, aboient comme chiens, faisant dans la

■ maison de Dieu une musique si déplaisante qu'on ne peut même pas demeurer

en prière. Elles aboient comme les chiens font la nuit lorsque la lune est en son

plein Cette musique se renouvelle à l'entrée de chaque sorcière, qui a donné

quelquefois le mal à plusieurs , si bien que son entrée dans l'église en fait layra, qui veut dire aboyer, une infinité. »

On trouve de temps en temps dans les asiles d'aliénés des malades qui s'exercent à hurler, à aboyer, à marcher à quatre pattes; mais tous n'mdiquent pas la nature des idées qui les déterminent à se comporter de la sorte.

Nous avons lu dans une ancienne chronique le fait d'un zoanthrope qui se crovait transformé en cochon, et qui faisait des efforts pour dévorer sa propre chair. Quelques lycanthropes soutenaient quelquefois qu'ils possédaient aussi la foculté de se transformer en lièvres, et affirmaient que, quand ils étaient sous la forme de ces animaux, ils parcouraient l'espace avec la rapidité du vent. L'auteur de l'article Mélancolie de l'encyclopédie de Diderot cite le fait d'un malade raisonnable sous beaucoup de rapports, qui pouvait même vivre dans le monde ordinaire, mais qui se croyait changé en lapin; cet individu avait hâte de fuir et de se cacher aussitôt qu'il apercevait un chien : de pareils exemples sont rares.

Nous terminerons cette étude sur la zoauthropie par quelques faits qui concernent les ahénés qui se disent transformés en oiseaux. J'ai vu quelques mélancoliques qui se plaignaient d'entendre des voix qui les qualifiaient du nom d'oiseaux, et qui avaient fini par croire qu'ils devaient ressembler aux êtres de cette classe. Tout le monde a entendu raconter l'histoire bizarre d'un monomaniaqiie qui se disait changé en coq et qui imitait le chant de ce gallinacé ; le même malade agitant ses bras, croyait battre des ailes. Le délire des anciennes strijges ou sorcières, qui s'imaginaient être changées en chouettes, en hiboux, présenbiit un caractère plus sérieux. Ces malheureuses se vantaient aussi de hanter les sépulcres pour y dévorer quelques débris de chair humaine, d'entrer par les lucarnes des greniers pour aller ensuite humer le sang des nourrissons. De pareilles assertions les conduisaient au bûcher.

Nous ferons grâce à nos lecteurs des dissertations sans nombre qui ont été écrites pour établir qu'avec l'aide des démons la transformation de l'homme en bète ne présente aucune difficulté ; qu'on n'oublie pas combien il eût été dangereux à une époque encore peu éloignée de nous de s'inscrire en faux contre cette doctrine, mais il n'y a aucun mérite h dire aujourd'hui que la lycanthropie, la galéanthropie, l'hippanthropie et les autres variétés de folie zoanthropique prennent leur source dans un dérangement du cerveau.

On est fondé à espérer que la lycanthropie, que les autres formes du délire zoanthropique ne se présenteront plus dorénavant à l'observation des médecins qui exercent leur profession dans des cités éclairées et très-populeuses. Jiais la manifestation de ces bizarres espèces de monomanies pourrait très-bien se reproduire encore dans les solitudes de l'Anjou, dans les landes de la Bretagne, dans les vallées de la Savoie, dans les différents hameaux où les idées de civilisation n'ont pas encore pris la place des anciens [jréjugés. La lycanthropie mai'che presque toujours de froat avec la démonomanie, et elle tend généralement à se répandre d'une manière rapide ; le médecin qui constaterait un cas de lycantliropie

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