‹ Dictionnaire encyclopedique des sciences medicales V.56Chapitre 52 sur 80 · MA^IE · texte numérisé non relu

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sous de l'arachnoïde; l'injection et la turgei?cence des vaisseaux de la pie mère ; de larges plaques violacées ou rougeàtres dans la trame de cette membrane; des adhi'rences entre la pie-mère et la couche péripliérique du cerveau; la tuméfaction, le gonflement des circonvolutions cérébrales, leur teinte rouge ou violacée, tatouée çà et là d'orifices vasculaires saignants et de taches ecchymotiques; la diminution de consistance de la substance cervicale ; la vascularisation excessive de la substance blanche; la coloration framboisée des corps striés et des couches optiques; l'état vésiculeux, et comme chagriné de l'épendyme des ventricules ; et au microscope, des cellules pioïdes, des corpuscules granuleux et des globules sanguins dans la sérosité de l'arachnoïde et daus le réseau de la pie-mère; une dilatation remarquable et comme un état anévrysmal ou variqueux des vaisseaux capillaires, et l'infiltration de leurs parois par de fins granules moléculaires.

La présence constante de ces lésions a déterminé Calmeil à regarder aujourd'hui le délire vésanique aigu, non plus comme un trouble dynamique des fonctions cérébrales, mais comme une maladie mQammatoire des méninges et de la substance corticale de l'encéphale. Dans son Traité des maladies inflammatoires du cerveau (Paris, 1859), il le décrit sous le nom de périencéplialite diffuse aiguë, le dislingue formellement du délire maniaque franc et le rattache nosologiquement à la paralysie générale des aliénés (périencéplialite diffuse chronique), dont il en fait la forme aiguë. C'est cette manière de voir, si magistralement développée dans son bel ouvrage, que nous avons soutenue nous-mème dans notre thèse inaugurale sur les questions les plus controversées de la paralysie générale (Paris, 1857). Ach. Foville, dans l'article Délire du Nouveau dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques (t. XI, 1869), se rattache également à l'opinion de Calmeil : « A notre avis, dit-il, le déhre aigu est une forme de méningopériencéphalite ; il offre les plus grandes analogies avec les états morbides, Irèsditférents les uns des autres, que l'on distingue sous les noms de méningite, d'encéphahte, de délire fébrile, de manie avec fièvre, et il se confond entièrement avec toutes ces affections quand elles sont parvenues à leur summum d'intensité. 1)

Baillarger professe sur le délire aigu une opinion mixte, qui pourrait concilier ou du moins expliquer les opinions divergentes de Marcé et de Dagonet, de Calmeil et de Foville. Suivant lui, le délire aigu n'est pas un état pathologique simple et unique; sous ce nom on a décrit des faits d'une nature très-différente, qu'il distingue en deux classes : ceux qui appartiennent à la manie simple et ceux qui se rapportent à une autre variété de manie qu'il nomme manie congestive. Voici les traits distinctifs de ces deux états, suivant Baillarger. Le déhre aigu simple. ou manie suraiguë, est caractérisé par les symptômes habituels de l'accès maniaque portés à leur dernière violence et accompagnés de fièvre. Le délire aigu congestif ou manie congestive est caractérisé par une agitation musculaire trèsgrande, et qui devient comme convulsive, le tremblement des lèvres, des paroles tronquées, un délire général dans lequel prédominent des idées de grandeur. En outre, on constate des signes de congestion, l'injection des conjonctives, la rougeur de la face, etc. La peau est chaude, le pouls lort et fréquent. A mesure que la maladie s'aggrave, on observe des soubresauts des tendons, des grincements de dents. Bientôt arrive la période de prostration et la mort. A l'autopsie on découvre des marques d'une congestion beaucoup plus forte que dans le délire aigu simple. Baillarger rattache la manie congestive à la paralysie gêné-

raie des, aliénés. On l'observe, dit-il, au début de la période maniaque tir 1» paralysie générale; elle est donc précédée des prodromes et des premif^.rs symptômes de cette affection. H est aisé de voir que la forme de délire ai^u (\6signée par Bailiarper sous le nom de mauie congeslive est exactement la même que nous avons décrite avec Calmeil sous le nom de périencéphaiite ou méniiigoencéphalite diffuse aiguë. Nous ne croyons pas devoir insister ici plus longuement sur cette question, qui reviendra naturellement et sera traitée avec plus de détails, à l'occasion de la paralysie générale.

En résumé, il nous parait difficile de faire du délire vésanique aigu une maladie à part. Sans doute, comme le fait remarquer justement Baillarger, si on l'oppose à la simple excitation maniaque, on trouve des différences assez notables ; mais si on le compare au délire maniaque, aux violents accès de manie, les différences tendent déjà à disparaître; elles n'existent pour ainsi dire plus entre la manie fébrile et le délire aigu. Il y a, de l'avis de tous les manigrapbes, de tels rapports de succession, de mélange et souvent d'identité entre ces deux états, qu'il est impossible de saisir leurs caractères différentiels. Si l'on ajoute à ces motifs de rapprochement déjà si importants que l'étiologie, et notamment l'influence de l'hérédité, sont les mêmes, que les prodromes sont exactement semblables, et surtout que le délire aigu éclate (iresijue toujours ;'i la manière d'un accès, soit au début, soit dans le cours d'une manie ordinaire, on est porté à ne point séparer nosologiquement le délire aigu de la manie aiguë, mais à le regarder comme l'expression la plus intense de la manie aiguë, comme une manie .suraiguë.

Reste alors la question posée par Baillarger, de savoir s'il convient de distinguer deux formes de délire aigu : l'une se rapprochant de la manie franche ; l'autre appartenant plus spécialement à la paralysie générale. Cette distinction est, en effet, justifiée par l'observation clinique et par l'anatomie pathologique. Sous le nom de délire aigu, on a certainement confondu jusqu'à présent deux états morbides qui n'ont entre eux de commun que la violence des troubles cérébraux et certaines apparences symptomatologiques, mais qui diffèrent l'un de l'autre par la nature même de l'affection et par les lésions cadavériques. L'une de ces variétés de délire, celle que Calmeil appelle méningo-encéphalite diffuse aiguë, et que Baillarger nomme manie congestive, présente d'abord pendant la vie tous les symptômes d'une hypéréniie inflammatoire des méninges et du cerveau, avec prédominance de l'agitation musculaire et des idées de grandeur, et un appareil fébrile intense, plénitude, force et fî-équence du pouls, élévation considérable de la température; puis, à l'autopsie, toutes les altérations caractéristiques d'une inflammation récente des organes encéphaliques. L'autre variété, au contraire, offre tous les caractères d'un délire purement nerveux, comparable au délire des opérés ou mieux encore, suivant la juste remarque de Thulié, au délire famélique ou d'inanition. Ici, au lieu de phénomènes inflammatoires et réactionnels, on observe des signes d'anémie; point d'élévation de température, point de fièvre. Le pouls est petit et dépressible, quelquefois accéléré; mais cette accélération, loin d'être l'indice d'un état fébrile, est le résultat de la diminution des globules sanguins, du relâchement des capillaires et de l'abaissement de la tension artérielle, propres à l'état anémique. 11 y a donc, en définitive, deux espèces de délire aigu vésanique : l'une liée à une congestion inflammatoire du cerveau et de ses membranes, s'accompagnant toujours de fièvre, se terminant souvent par une mort rapide ou aboutissant tôt ou tard à la paralysie générale; l'autre, au cou-

tra) = s j;]us toisine de la manie, toujours apyrétique, susceptible de guérison, nreinc.jt luneste, et paraissant, d'après les dernières recherches de Tliulié, résulter d'une anémie cérébrale.

Vétat chronique est celui qu'Esquirol a eu principalement en vue dans sa définition de la manie et dans l'incomparable descriplion qu'il en a tracée. Dans cet état, la manie ne présente plus ni phases, ni périodes, et sa durée se prolonge au delà du terme habituel. L'excitation intellectuelle va en déclinant; l'eNubérance des idées fait phce à l'uniformité des conceptions; à la véhémence du langage succède peu à peu un babil monotone et continu ; les fausses sensations et les hallucinations s'émoussent ou se dissipent ; les mouvements, sans cesser d'être désordonnés, sont moins vifs, moins in'pétueux, les impulsions moins déréglées; l'impressionnabilité diminue ; les transports de joie ou de colère, les sentiments de crainte ou de haine qui animaient autrefois le malade se changent en une apathie profonde, une indifférence complète ou une insouciance absolue; l'appétit, les fonctions digestives reprennent leur régularité ; le sommeil seul veste imparfait. Les maniaques chroniques passent leur vie au milieu d'alternatives incessantes de calme et d'excitation, ayant leurs affections, leurs antipathies, leurs habitudes et- conservant des idées délirantes qui donnent à chacun d'eux sa physionomie spéciale.

Plus rarement on observe, dans la manie chronique, au lieu de ce calme relatif, une agitation permanente, des cris incessants, de l'insomnie, des mouvements tumultueux et violents, comme dans l'état aigu. Ce délire continuel amène un amaigrissement et une apparence de cachexie auxquels les sujets même les plus délicats résistent avec une extraordinaire énergie. On rencontre aussi, dans les asiles, des maniaques qui vivent durant de longues années au milieu d'une excitation dont la violence, suivant la juste expression de Marcé, semble dépasser les limites des forces humaines.

La manie chronique apparaît quelquefois primiiivement et d'emblée; mais le plus souvent elle succède à un ou plusieurs accès de manie aiguë. Elle aboutit généralement à la démence par l'affaiblissement graduel des facultés mentales.

II. Mames mixtes, hybrides. 1" Manie raisonnayite. Il n'y a certainement pas, en pathologie mentale, de question plus obscure, plus confuse et plus controversée, que celle de la manie raisonnante. Depuis soixante-dix ans, elle a été l'objet de recherches persévérantes et de discussions nombreuses, sans avoir encore reçu de solution satisfaisante. Nous en sommes donc réduit, à défaut d'une opinion décisive, à exposer sur ce sujet l'état antérieur et l'état actuel de la science, et l'avis des manigraphes les plus autorisés.

La manie raisonnante a été signalée pour la première fois par Pinel, eu 1802, dans la première édition de son Traité médico-philosophique sur l'aliénation mentale. 11 la nomme encore manie sans délire, par opposition à la manie délirante ou manie franche, dont nous avons tracé le tableau. Pinel assigne pour caractères à la manie raisonnante : la perversion des fonctions effectives, des impulsions aveugles à des actes de violence ou même d'une fureur sanguinaire, sans altération sensible dans les fonctions de l'entendement, la perception, le jugement, l'imagination, la mémoire, etc. « L'aliéné, dit-il, peut alors lire, écrire, réfléchir, comme s'il jouissait d'une raison saine, et cependant, par un contraste singulier, il met en pièce ses vêtements, déchire quelquefois ses couvertures ou la paille de

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sa couche, et controuve quelqties raisons plausibles pour justifier ses écarts et . ses emportements. »

L'opinion de Pinel a été reproduite et développée par Jaccjuelin Dubuisson et par Fodéré.

La manie sans délire fut admise aussi par Reil, Heinrolb, Iloffbaûer.

Le docteur Prichard, tout en critiquant la dénomination de manie sans délire et même celle de manie raisonnante, rapporte des observations semblables à celles de Pinel, c'est-à-dire des cas d'aliénation portant principalement sur le caractère, les affections, les habitudes. Aux noms de manie sans déhre et de manie raisonnante, il substitue celui de folie morale, « moral insanity. »

Pour Esquirol, « cette variété de folie, que Pinel a nommée manie raisonnante, que le docteur Prichard appelle folie morale, est une véritable monomanie... Les signes de la monomanie raisonnante sont, ajoute-t-il, le changement, la perversion des habitudes, du caractère, des affections.

Marc rattache aussi la manie raisonnante à la monomanie, mais il en distingue deux variétés : l'une instinctive, l'autre raisonnante. « La première porte le monomaniaque, par l'effet de sa volonté primitivement malade , à des actes instinctifs, automatiques, qu'aucun raisonnement ne précède ; la seconde détermine des actes qui sont la conséquence dune association d'idées. »

De 1820 à 1822, Falret père, en France, Henke, en Allemagne, commencèrent à réagir contre la doctrine de Pinel, et à nier l'existence de la manie sans délire.

Scipion Pinel considère la manie raisonnante comme une perversion des instincts et des aflections, et propose de l'appeler manie de caractère.

D'après Brierre de Boismont, le déhre des actes est le signe caractéristique de la manie raisonnante, et il la décrit sous le nom de folie d'action.

Pour Trélat, la manie raisonnante est une variété de la folie lucide.

Calnieil, au lieu de voir dans la manie sans délire de Piuel un ensemble de faits simples et identiques, y distingue deux catégories de cas, les uns qu'il rattache à la monomanie, les autres à la manie raisonnante. « La plupart de ces malades, dit-il, considérés de près, présentent des lésions prédominantes des penchants, des facultés affectives ; ou bien ils obéissent à des hallucinations, ij des fausses sensations ; ce sont des monomaniaques . Mais il existe aussi un certain nombre d'aliénés que l'on qualifie de maniaques, et que le mode de dérangement de leurs facultés mentales ou affectives ne permet point de rapporter aux classifications adoptées par les nosograpbes. Ces aliénés possèdent des idées nombreuses qu'ils expriment avec une rare facilité ; doués d'une activité intellectuelle incroyable, d'une perspicacité d'esprit qui ne se dément dans aucune occasion, ils opposent sans se déconcerter des raisonnements subtils, adroitement combinés, aux observations de leurs proches, des médecins, des juges qui les interrogent. Les sens ne sont point lésés; un enchaînement parfait règne dans la rédaction de leurs écrits. Ces individus ne sont véritablement ni maniaques, ni mononianiaqucs ; ils ont cessé d'être ce qu ils étaient auparavant : éprouvant un degré d'excitation cérébrale qui les prive en partie du sommeil , qui les porte à parier, à agir continuellement, qui les entraîne à une foule d'écarts de régime et de conduite, ils peuvent tomber également dans des accès de fureur, sans cesser pour cela de raisonner juste : le déhre maniaque ne se présente pas avec cet en^ semble de caractères. L'on peut, si Ton veut, cons'^rvLr pour la classe d'aliénés que nous venons de signaler, la dénomination da manie sans délire; mais l'on ne peut oublier qu'à part la surexcitation générale des organes de l'innervation

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nouveaux maniaques ne ressemblent point aux maniaques ordinaires. » ]NoU« avons rapporté ce passage in extenso parce qu'il jette déjà un trait de lumière que le problème obscur delà manie sans délire, en séparant deux ordres de faits Pinel avait confondus à tort dans un même groupe.

Guislain partage les idées de Pinel sur la manie sans délire, et s'attache à en séparer la manie raisonnante ; mais le diagnostic différentiel de ces deux états ne repose que sur l'intensité de l'exaltation.

Dagonet admet la manie raisonnante et lui assigne pour caractère essentiel « une tendance irrésistible vers toute espèce de mouvement, et surtout vers des actions bizarres, désordonnées ou nuisibles. » (

Marcé, dans son excellent Traité des maladies mentales, établit une distinction entre la manie raisonnante (de Pinel) et la monomanie raisonnante ou instinctive (d'Esquirol). Pour lui, la manie raisonnante se confond avec l'excitation ou l'exaltation maniaque. C'est « un état caractérisé par une simple suractivité de toutes les facultés intellectuelles, sans incohérence, sans idées délirantes. » Quant aux faits de monomanie raisonnante, ce sont, dit-il, ou des états congénitaux, dont on retrouve des traces dès la première enfance et qui peuvent légitimement être rattachés à de l'imbécillité, ou des états anormaux de l'intelligence consécutifs à des accès antérieurs de folie et se rapprochant de l'excitation maniaque.

Griesinger déplore et critique vivement la manie sans délire, « espèce pathologique, dit il, que Pinel a créée pour le malheur de la science... » Si l'on recherche attentivement, poursuit ce savant aliéniste, quels sont les états maniaques auxquels le nom de manie sans déhre pourrait convenir, on reconnaît tout d'abord qu'il n'y a pas un seul cas de manie dans lequel l'intelligence soit absolument intacte. Même dans les degrés les plus légers de la manie, l'intelligence participe à l'exaltation générale ; elle acquiert tout au moins une activité et une promptitude exagérées, et par cela même devient le plus souvent confuse... On ne peut pas dire non plus qu'il n'y a pas de délire dans ces impulsions morbides qui portent les malades à commettre des actions de violence. En effet, ces pensées de meurtre, qui ne sont pas le résultat de circonstances morales antérieures, et qui sont uniquement provoquées par une disposition morbide de l'esprit, sont déjà en elles-mêmes des idées délirantes. » Mais, tout en rejetant « la dénomination vague et obscure de manie sans délire, « Griesinger accepte volontiers l'expression de manie raisonnante pour désigner « les étals dans lesquels la confusion des idées est le moins accusée, oii il y a le moins de conceptions délirantes, où l'on peut encore reconnaître une cohérence logique formelle dans la pensée, en un mot les états d'exaltation légère, qui le plus souvent ne font que précéder le début de la manie confirmée. » C'est l'opinion déjà exprimée par Marcé.

Un discussion engagée, en 1866 et 18G7, au sein de la Société médico-psychologique, n'a servi qu'à mieux faire ressortir les dissidences qui divisent encore les manigraphes sur cet important sujet.

M. Brierre de Boismont a reproduit les idées qu'il avait exposées en 1849 dans la Bibliothèque des médecins praticiens. Pour lui, la manie raisonnante est une des variétés de la folie d'action. Elle est « une manifestation, exagérée par la maladie, d'un germe existant chez l'homme sain, dans son organisation, ses passions, mais qu'il maintient à l'état latent par l'influence de sa volonté... Elle se montre ordinairement av^c les conceptions délirantes, les hallucinations, les illusions ; elle peut aussi se manifester sans ces symptômes. . . Le délire des actes.

dons la folie raisonnante, a un cachet spécial; il est essentiellement nuisible... Les (léhitioiis calomniatrices, anonymes, les faussetés dans les écrits, le mensonge sous toutes les formes, le déshonneur, la ruiue, le suicide, le meurtre, les accusations de violences corporelles, de vols, d'attentats aux mœurs, les procèf €n détention arbitraire, etc., tels sont les actes ordinaires des fous raisonnant^.

Delasiauve comprend sous le vocable àe pseudo-monomanie tous les faits rangés communément dans la manie sans délire, dans la manie raisonnante et dans la monomanie instinctive. Ces faits, qui n'ont, suivant lui, de la monomanie que l'apparence, « sont, dit-il, reliés entre eux par un concours de signes communs : l'aperception plus ou moins complète du canictère morbide des accidents, l'évolution des phénomènes subordonnée au hasard des mouvemeiits nerveux, les efforts du patient plus ou moins victorieusement opposé aux propensions malfaisantes. ))Delasiauve nomme encore la pseudo monomanie délire partiel diffus , et voici dans quels ternies il commente et justifie ce sous-titre: « Le délire est partiel, car respectant le pouvoir des opérations de l'entendement, il se diïjlingue des délires généraux où ce pouvoir est compromis ; il est diffus, car, tandis que les conceptions fausses de la vraie monomanie, fortifiées par une action morale, sont circonscrites, opiniâtres, invincibles, ici, au contraire, les symptômes sont instables, erratiques, confus, rarement isolés et uniformes ; ils augmentent, diminuent, disparaissent, reviennent, varient de forme, au gré de l'influence nerveuse dont ils déjiendent, laissant dans une douloureuse incertitude l'esprit qui sent, discerne et apprécie. »

Billod regarde le délire comme une condition nécessaire, essentielle de la folie; pour lui il n'y a pas d'aliénation mentale sans une compromission de l'intelligence. Il rejette donc comme « inexactes et malheureuses » les appellations de manie sans délire et de manie raisonnante.

Ces expressions sont reponssées également par Morel , qui leur a substitué la dénomination de folie des actes, en ajoutant que cette folie n'existe jamais sans un trouble concomitant des facultés intellectuelles. « La lucidité d'esprit dont font preuve, dit-il, quelques aliénés chez lesquels prédomine la mallaisance des actes ne justifie pas les termes de manie sans délire, de manie raisonnante, vu que la folie ne peut pas exi^^ter s;ms lésion de l'entendement, et que, d'après les lois qui président au fonctionnement de l'intelligence, les aliénés ne peuvent pas ne pas raisonner. » Et afin de ne point laisser d'équivoque dans sa manière devoir, Morel ajoute : « Il ne faut pas attacher au terme folie des actes l'idée d'une situation mentale où l'intelligence ne soit pas ou soit à peine compromise, d'une situation enfin où l'on n'ait autre chose à enregistrer que la perversité maladive des actes moraux s.uis trouble des idées. Lorsque la perversité des actes existe en dehors d'un trouble intellectuel, il y a crime et non folie.» Selon Morel, la folie des actes serait le plus souvent héréditaire ; elle procéderait de l'état névropathique des ascendants, de sorte que « le délire plus ou moins généralisé du fils ne serait souvent que le complément de l'état d'excentricité ou de délire très-restreint du père ou de la mère. »

Jules Falret adopte l'opinion de Morel sur l'origine hériditaire de la folie raisonnante. Il croit aussi qu'elle prend habituellement sa source chez les ascendants, ■qu'elle est ordinairement liée à la con^titution primitive des malades, qu'elle ne se montre guère que chez des individus prédisposés originellement à la fohe «t qui, dès les premiers âges de leur existence , manifestent dans leurs idées, dans leurs sentiments ou dans leurs penchants, des particularités tellement no*

tables, des bizarreries tclleiueiit prononcées, qu'ils se distingnent déjà de tous les autres enfants du même âge et sont marqués, dès leur enfance, du stigmate de la folie. Suivant lui, la manie raisonnante n'est pas une espèce distincte de maladie mentale ; elle n'est qu'une réunion arbitraire et artificielle de faits disparates, appartenant à des catégories différentes. Ces faits sont placés sur la limite de la raison et de la folie, entre les bizarreries nalives du caractère, encore compatibles avec l'état pbysiologique, et les troubles plus prononcés de l'intelligence o;i du moral dont la nature patbologique ne peut être contestée. Cela posé, J. Falret établit dans « le groupe informe des folies raisonnantes » les sept di\isions qui suivent: \°ïexallation maniaque; 2" \a période d' exaltation pr odromique delà paralysie générale; 3" la folie hystérique ; 4° YJiypochondrie morale, avec conscience de son état ; 5° la folie du doute ; %° certains délires de persécution^ encore mal systématisés ou en voie d'évolution ; 7° les étals de trouble mental liés vlus spécialement à l'influence héréditaire ; 8" les accès très-courts de folie transitoire, à forme raisonnante.

Ce qui ressort avant tout de cette nomenclature, c'est que la folie raisonnante n'est pas spéciale à la manie, et qu'on l'observe dans tous les types connus d'aliénation mentale. Nous n'avons donc pas à nous occuper des 4% h^ et 6* catégories qui se rapportent à l'bypochondrie, à la mélancolie et au délire partiel ; les seules formes dont nous ayons à parler ici, pour ne pas sortir des limites de notre sujet» sont celles qui appartiennent proprement à la manie, savoir: l'exaltation maniaque ; l'exaltatiun prodromique de la paralysie générale; la manie raisonnante des hystériques; les états de manie d'origine lu'réditaire ; les accès de folie transitoire. Nous croyons même devoir distraire de la manie raisonnante les faits de cette dernière catégorie pour les ranger dans la manie impulsive, qui forme, dans notre classification, la troisième variété de la manie.

a. Exaltation ou excitation maniaque. Ce qui caractérise essentiellement cet état mental, dit J. Falret, c'est la surexcitation générale de toutes les facultés, ainsi que le désordre des actes, sans trouble considérable de l'intelligence et sans incohérence du langage. Les malades de cette catégorie, examinés superficiellement, ne semblent pas présenter de délire : leur conversation paraît suivie et raisonnable : ils étonnent même par l'originalité et la fécondité de leurs idées, par leur esprit et par leur imagination pleine de ressources; mais ils frappent également par la violence de leurs sentiments et leurs impulsions instinctives, par la bizarrerie de leurs actions et l'extravagance de leur conduite.

Leur intelligence est comme en fermentation et enfante mille entreprises, mille projets, souvent aussitôt abandonnés que conçus. Les conceptions pullulent dans • leur esprit, et de cette production rapide des pensées résulte naturellement un certain désordre qui n'est pas comparable sans doute à l'incohérence, mais qui représente cependant une succession plus irrégalière d'idées qu'à l'état normal. Les souvenirs anciens se présentent en foule à l'esprit des malades. Ils se rappellent de longues ùrades des auteurs classiques qu'ils avaient apprises dans leur enfance et dont ils n'auraient pu retrouver que des iragments isolés avant leur maladie. Ils composent des discours, des poésies. Us parlent et écrivent sans cesse et souvent avec une variété de termes et un bonheur d'expressions qu'ils n'auraient pas eus à l'état normal. Ils causent aussi sans interruption et racontent des histoires interminables. Ces ahénés sont sans cesse en mouvement et ont une activité physique correspondante à leur activité iutellecluelle et morale. Ils dorment peu, se lèvent la nuit pour se promener dans la campagne ; ils entre-

prennent de longues courses, des promenades, des voyages. Ils font des visites inutiles, s'installent pendant des heures entières chez des parents, chez des amis, ou même cliez des personnes qu'ils connaissent à peine, et s'imposent à elles, sans aucune gène et sans aucun respect des convenances ni des usages sociaux.

Sous l'influence de l'exiiltation qui les domine, ils se montrent téméraireset entreprenants, souvent même insolents et grossiers. Ils prennent avec les personnes qui les entourent des libertés ou des familiarités qui leur étaient inconnues autrefois. Rien ne les choque ni ne les révolte dans leur propre conduite, dans leur manière d'être envers les autres hommes, et d'un autre côté, ils se blessent, avec une extrême facilité, pour les plus simples observations qu'on leur adresse. Us veulent tout se permettre à l'égard des autres personnes et ne peuvent rien supporter d'elles. Ils sont, en un mot, susceptibles, irritables, colères, disposés à la discussion, aux contestations et même aux querelles pour les motifs les plus tutiles. Leurs sentiments et leurs instincts S3 trouvent ainsi métamorphosés en même temps que leur intelligence est surexcitée. Ils sont devenus méchants, difficiles à vivre, disposés à nuire, à taquiner, à faire des niches, ou même à faire le mal. Leur langage reflète ces dispositions nouvelles de leur caractère; ils sont mordants, et ils ont souvent des reparties vives et spirituelles m;iis ordinairement trèscaustiques. Ils saisissent avec une extrême facilite les ridicules, les travers ou les défauts de ceux avec lesquels ils sont en relation et choisissent toujours les paroles qu'ils savent leur être les plus pénibles pour les leur jeter à la face. Ils inventent ainsi mille histoiics, mille mensonges; ils collectionnent tous les faits qu'ils entendent raconter autour d'eux, et passant avec habileté de la médisance à la calomnie, ils dépeignent les persoiines avec lesquelles ils vivent sous les couleurs les plus fausses et les plus malveillantes, donnant à leurs récits perfides ou singu- Hèrement travestis, toutes les apparences de la vraisemblance. Us parviennent ninsi à semer dans leur entour.ige la guerre, le désordre, les luttes intestines, et à rendre toute vie de société impossible avec eux.

J. Falret ajoute que cet état d'exaltation maniaque n'est presque toujours que l'une des phases, un stade de la folie circulaire, auquel succède un état mental précisément inverse, c'est-à-dire une période de tristesse et de mélancolie. Cependant il admet aussi que l'exaltation maniaque peut, dans quelques cas rares, exister seule pondant de longues années, sans être un stade pi'odromique de la manie franche ou sans alterner d'une manière régulière avec la dépression mélancolique. Or cet état d'exaltation maniaque simple, qui se prolonge quelquefois pendiint toute la vie des aliénés, constitue un des types les mieux accusés de la manie raisonnante.

b. Exaltation maniaque prodromique de la paralysie générale. L'explosion évidente de la paralysie générale est très-souvent précédée, tantôt pendant quelques années, tantôt pendant quelques mois seulement, d'une période d'excitation maniaque qui, suivant J. Falret, mérite aussi de figurer dans le cadre de la manie raisonnante. Les travaux les plus récents sur la paralysie générale des aliénés ayant prouvé que cette variété de manie se rattache toujours à une lésion inflammatoire des méninges et de la couche corticale du cerveau, nous avons pensé qu'elle trouverait plus naturellement sa place dans notre troisième groupe de manies, dans la classe des manies symptomatiqncs ou secondaires (p. 544).

c. Manie raisonnante des hystériques. J. Falret décrit sous ce nom un état mental, intimement lié à l'hystérie, état intermédiaire qui participe à la fois du caractère habituel des hystériques et des accès de manie hystérique proprement

dite , avec délire général , trouble considérable de rintelligence et désordre extrême des actes. Les manifestations de cette maladie sont très-souvent difficiles ;t saisir; elles ne sont pas toujours appréciables pour le puitlic, mais elles ne sont qi e trop évidentes dans la vie intime, au centre du foyer domestique. Là les aliénées lijstériques donnent libre carrière aux idées absurdes qui germent dans leur iulelligence, aux monstruosités qu'elles présentent dans leurs sentiments, aux énormités dont elles sont capables dans leurs actes, tout en conservant publiquement les apparences de la raison et en jouant leur rôle de femmes réservées,. douces et bienveillantes, de manière à induire complètement en erreur les observateurs les plus exercés. Cliez elles, la perversion du caractère, les mauvais sentiments, les penclianfs violents, les méchantes passions sont exaltés jusqu'au délire et parvenus à un degré d'intensité qui dépasse les limites de l'état normal. De plus, et c'est là ce qui rend leur dérangement mental incontestable, leur esprit est travaillé par des idées extraordinaires, par des conceptions absurdes, des désirs bizarres, des goûts déjiravés, des instincts pervers. Enfin ces malades se livrent à des actes étranges, excenlriques, insolites ou malpropres, profondément déraisonnables et marqués du sceau de la folie.

(L i. Falret place enfin parmi les fous raisonnants ces aliénés que Morel a fait figurer, sous le nom de dégénérés, dans l'une de ses subdivisions de la folie héréditaire. Ces individus, mal nés au physique comme au moral, sont prédisposés dès leur naissance à la folie et passent, pour ainsi dire, toute leur existence dans un état permanent de manie raisonnante à divers degrés. Si l'on remonte dans l'histoire de leurs ascendants, on y découvre de nombreux exemples d'aliénation mentale et de maladies nerveuses : l'hérédité morbide est eu quelque sorte accumulée dans la famille de ces aliénés, qui résument en eux la plupart des caractères maladifs de leur race. Dès leur enfance, ils montrent ordinairement des facultés intellectuelles Irès-inégalement pondérées, faibles dans leur ensemble et remarquables seulement par certahies aptitudes spéciales... Au moral, on constate chez eux les mêmes contrastes et les mêmes bizarreries. A côlé de facultés affectives normalement développées, ils présentent des instincts pervers, des sentiments dépravés, des penchants violents et incoercibles ; ils se livrent à des actes tout à fait étranges, dénotant une mauvaise nature ou une absence complète de sens moral.

Arrivés à l'âge de la puberté, ils se font remarquer par l'excentricité de leurcaractère et les désordres de leur conduite. Susceptibles, initablcs, fantasques, prenant tout avec passion, passant rapidement par les sentiments et les délerminalioiis les plus opposés, ils entreprennent les travaux les plus difléreiils, adoptent une profession avec ardeur pour la délaisser bientôt sans motif, se jettent dans tous les excès avec une sorte de frénésie, et étonnent ensuite leurs amis par la solennité de leur conversion oii par l'éclat de leur repentir. Les uns s'engagent comme soldats, les autres entrent dans des maisons religieuses. Mais ils en sortent bientôt pour leur insubordination et leur indisciphne. Us mettent l'anarchie et la discorde partout où ils se trouvent ; en révolte ouverte avec leurs familles et la société tout entière, ils soulèvent partout la répulsion et la haine. Sont-ils mariés, ils font de la vie conjugale un véritable enfer, provoquant sans cesse autour d'eux des querelles intestines, des luttes cachées et d'horribles souffrances morales. Séquestrés dans les asiles, ils deviennent le fléau de ces établissements et y suscitent les désordres les plus multi()liés. Paraissant raisonnables, malgré la profonde alléralion de leur nature intellectuelle et .morale, ils parviennent à con-

vaincre de leur raison quelques amis, quelques parents, quelques serviteurs. Ils écrivent des leltres, des réclamations aux autorités, et souvent après bien des discussions et malgré l'avis contraire des médecins de l'établissement, ils sont remis en liberté par la justice, et recommencent bientôt le même genre de vie vagabonde et irrégulière, qui les fait passer successivement, et souvent un grand nombre de fois, soit devant les tribunaux, soit dans les asiles d'aliénés.

La plupart des auteurs dont nous venons de mentionner l'opinion s'accordent pour recoimaître que la manie raisonnante ne représente pas une variété spéciale d'aliénation mentale, mais qu'elle est un groupe artificiel de symptômes, un état symptomatique, pouvant se rencontrer dajis des formes ou dans des périodes très-différentes. Comme on vient de le voir, J. Falret s'est fait l'interprète le plus formel de cette manière de voir. Mais il nous reste à faire connaître une dernière opinion, corapléleraent opposée, celle du docteur Campagne, qui a publié récemment sur la manie raisonnante un traité fort étendu, dans lequel il cbercbe à prouver que c'est là « une maladie mentale simple, essentielle, primitive, idiopathique, pour le moins aussi nettement et aussi fortement caractérisée que toutes les autres maladies du moral; ou, en d'autres termes, que la manie raisonnante n'est qu'une espèce du genre manie.

Campagne distingue trois types de manie raisonnante : le type orgueilleux ; le type égoïste et le type envieux. Voici les principaux caractères qu'il assigne à chacun de ces types :

a. Type orgueilleux. Les maniaques raisonnants ont tous une sensibilité morale, vive, exagérée et très-mobile. La moindre chose, la plus légère émotion, la plus petite discussion, les anime, les passionne, les exalte, les surexcite outre mesure. Passant, sans transition aucune, d'un extrême à l'extrême opposé, ilschangent rapidement d'avis sur les personnes et sur les choses. Susceptibles, irritables, emportés, violents, pleins d'un andour-propre mal placé, ils sont excessivement chatouilleux et querelleurs : un rien les exaspère et les met en colère. Indisciphnés et indisciplinables, ils ne connaissent que leur volonté et ne se conforment à aucune règle gênante. Leur bonheur suprême consiste à se croire des types de perfection et de vertu. Ils sont cancaniers, menteurs, soupçonneux, malveillants, paresseux, dissipateurs, imprévoyants, sans conduite, ).résomptueux, moqueurs, vantards, lâches, poltrons et supeislilieux. L'obstination poussée jusqu'à l'entêtement aveugle, le despotisme, l'impudence, la fourberie, l'intrigue, l'hypocrisie, sont leurs défauts ianiiliers. Us sont insociables, fermés aux sentiments généreux, inaccessibles à l'amitié, indifférents pour leurs parents, mauvais tils, mauvais maris, mauvais pères, et ils n'apportent dans la vie de famille que le désagrément et le désordre.

Un point sur lequel Campagne insiste très-particulièrement, c'est que, chez les maniaques raisonnants, la sensibilité morale, toujours mobile, fantasque, irrégulière, tantôt affaissée, tantôt exaltée, n'est jamais pervertie. Suivant lui, Pinel, Esquirol et la plupart des manigraphes sont tombés dans une regrettable erreur lorsqu'ils ont prétendu que la manie raisonnante est caractérisée par le changement de caractère et par la perversion des afiections. « Les sentiments affectifs ne sont jamais pervertis chez nos malades, écrit Campagne. L'observation la plus attentive, la plus minutieuse, ne parvient, dans aucun cas, à constater dans la manie raisonnante ces goûts dépravés, ces perversions instinctives si caractéristiques de certaines aliénations mentales. Les penchants au meurtre, au suicide, les

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appétits genésiques contre nature, n'existent pas chez ces malheureux, quoi qu'on en ait dit. Leurs actes, toujours motivés, ne sont, dans aucune circonstance, sous la dépendance directe d'une impulsion aveugle, irrésistible ; ils sont largement, sillon parfaitement raisonnes. Les fausses sensations ne sont pour rien dans les motifs de leurs détermiuations ; celles-ci, peu mûries sans doute, sont fréquemment contradictoires, mais nullement étrangères au contrôle intellectuel.

La portée intellectuelle des maniaques raisonnants est hraitée. Bavards, étourdis, utopistes, prolixes, bizarres, persifleurs, ils ont des qualités plus brillantes que solides. H y a dans leur entendement plus d'agitation que d'activité réglée, plus d'apparence que de puissance. Doués d'une imagination vive, d'une compréhension facile, d'une mémoire sûre, brillante, ils donnent pendant, leur jeune âge les plus belles espérances; plus tard, ils s'arrêtent, ils s'étiolent; et loin d'acquérir de l'instruction, ils finissent par tomber dans un état d'exaltation stérile, permanent, qui les conduit tôt ou tard dans les asiles d'aliénés. Leur esprit, inconstant et léger, est incapable de fixer pendant quelque temps son attention sur le même sujet. Ils se plaisent à ergoter à outrance, à contredire tout le monde. Toutes leurs opinions, toutes leurs appréciations portent l'empreinte d'un jugement laux. Leurs écrits, verbeux et diffus, sont encombrés de digressions et d'idées secondaires, qui obscurcissent la pensée principale, ensevelie dans des phrases sonores et vides de style.

Plus violents qu'énergiques, les maniaques raisonnants ne possèdent pas une grande force de caractère. Pour se convaincre de la faiblesse morale de ces aliénés, il suffit de voir leur poltronnerie, leur découragement, leur abattement, quand ils sont pris en flagrant délit d'évasion, d'escroquerie, ou de tout autre acte grave.

b. Type égoïste. Acariâtres, hargneux, difficiles, exigeants, intolérants, et d'une susceptibilité dont rien n'approche, les aliénés raisonnants, appartenant à cette variété, se font détester parlent. Bien différents des maniaques orgueilleux, les mnniaques égoïstes ne posent guère ni pour la grandeur, ni pour les talents. Leurs manières ont quelque chose d'inculte, de brutal, de matériel. Constamment disposés à trouver parfait ce qui vient d'eux, ils sont naturellement portés à médire de tout ce qvii vient d' autrui. Leur intolérance n'a point de bornes; la moindre chose suffit pour les exaspérer, pour les mettre en colère, et alors ils se disputent avec tout le monde.

L'intelligence de ces malades ne fonctionne que dans le sens de leur passion; jeurs idées, petites, étroites, minutieuses, ne les empêchent pas de se croire des hommes capables et bons à tout. Les maniaques raisonnants égoïstes n'ont rien de grand, pas môme dans leur délire. Ils sont sujets à des idées hypovhondriaquos, se manifestant par accès, mais avec moins de force que chez le5 maniaques orgueilleux.

c. Type enviexLX. On l'observe plus souvent chez la femme que chez l'homme. Toujours l'œil au guet, le maniaque envieux et jaloux ne jierd pas un mot, un

geste des personnes qui l'environnent, afin d'y trouver un sujet de critique, de plainte ou de moqu; rie. Poussé par son caractère hargneux, il sent un besoin incessant de contrarier ou d'att;iquer quehiu'nn. La méchanceté, la haine, viennent favoriser les effets de l'envie, et reuilnt les maniaques de cette catégorie sinon redoutables, du moins excessivement d.'Scigroables. Prononcer un mot indiscret, humiliant ou blessant au dernier point, est pour eux un attrait irrésistible et un bonheur ineffable... La maniaque envieux est expansif quand il faut

réagir; autrement il reste tranquille dans un coin, afin d'observer tout ce qui se passe autour de lui. Ses facultés intellectuelles sont harnioniquement a|ipropriées aux besoins de son cacractère; très-reniarqaables quand elles opèrent pour le compte de la jalousie et de l'égoïsme, elles manquent de vigueur, de sûreté, d'étendue dans toute autre circonstance. Les maniaques envieux sont les véritables représentants de V espèce venimeuse des aliénés.

Un trait que Cam['agne regarde comme essentiel et caractéristique de la manie raisonnante, et qu'il donne pour commua à ses trois variétés, c'est l'absence de toute hallucination et de toute aberration sensorielle. Mais il ajoute que le délire intellectuel, chez les maniaques raisonnants, est aussi réel que le délire affectif; car en observant minutieusement ces malades, on parvient aisément à reconnaître qu'ils déraisonnent en tout, partout et toujours, quoique d'une manière vague, peu sensible parfois, et diflicile à saisir.

Au demeurant, la manie raisonnante, telle que le docteur Campagne l'entend et la décrit, repose plut't sur rinsuffisance de certaines facultés que sur leur désordre. C'est une maladie par défaut plutôt que par excès et par perversion des fonctions psychiques ; c'est une anomalie, une dilformité mentale, une monstruosité, plutôt qu'une perturbation morbide; c'est un vice d'organisation première, une lacune native dans les facultés, en un mot, une dégénérescencr-, une <( idiotie partielle. )^ Elle prend sa source dans les ascendants, remonte même quelquefois à plusieurs générations, existe dès l'enfance, évolue progressivement avec l'âge, se trouve intimement liée avec la nature intellectuelle et morale de l'individu, se développe, se perpétue et meurt avec lui, en présentant des oscillations et des degrés divers d'intensité dans ses manifestations pendant la vie.

D'après Campagne, ce n'est pas seulement dans l'enquête étiologique et dans l'observation clinique qu'on acquiert la preuve que les maniaques raisonnants sont des êtres mal nés, incomplets, défectueux, dégénérés; on en trouve encore un témoignage matériel et irrécusable dans la conformation vicieuse de leur tète. Il résulte, en effet, des recherches de l'auteur, que le crâne des maniaques raisonnants est plus petit que celui des aliénés, en général; qu'il égale à peu près en volume celui des imbéciles, mais que les dimensions des courbes anléro-postérieure et postérieure sont moindres que chez tous les autres aliénés et même les idiots.

En définitive, du sein des opinions divergentes qui viennent d'être énoncées, ressort une vérité sur laquelle s'accordent tous les auteurs dissidents, et que nous formulerons comme la conclusion de ce long exposé, à savoir, que la manie raisonnante consiste dans une perturbation générale des facultés psychiques, avec un trouble peu sensible des fonctions intellectuelles proprement dites, et, au contraire, avec une prédominance marquée de la lésion des facultés affectives et morales, et delà malfaisance des actes. Il convient d'ajouter que cette vésanie tire souvent son origine d'une prédisposition native, d'un état héréditaire et constitutionnel, et qu'elle pourrait être alors considérée à bon droit comme une véritable folie diathésique.

Manie impulsive ou instinctive. Nous connaissons déjà deux grandes variétés de la manie : l'une, caractérisée par les lésions prédominantes de l'intelligence, manie intellectuelle ; et l'autre, par les lésions prédominantes de la sensibilité affective et morale, manie raisonnante. 11 nous reste à parler maintenant d'une troisième variété, dans laquelle [irédominent les lésions de la volonté, c'est la manie impulsive.

Elle a été signalée pour la première fois, mais d'une manière encore vague, par Pinel, cjui cite comme type du genre uu maniaque de Ricèlre, sujet à des accès périodiques d'une « fureur forcenée, qui le portait avec un penchant irrésistible à verser le sang de la première personne venue. » Ce malade, ajoute Pinel, ne présentait aucune marque de lésion dans la mémoire, l'imagination ou le jugement.

Esquirol range les laits de cette nature dans une variété de monomanie qu'il nomme instinctive. La volonté, dit-il, est lésée : le malade, liors des voies ordinaires, est entraîné à des actes que la raison et le sentiment ne déterminent pas, que la conscience réprouve, que îa volonté n"a plus la force de réprimer; les actions sont in\olontaires, instinctives, irrésistibles. Lt, suivimt la nature du penchant, de l'impulsion, L'squirol décrit des monomanies erotique, d'ivresse, incendiaire et homicide,

La doctrine d'Esquirol sur ce sujet a été adoptée par Marc, par Gèorgct, et reproduite de nos jours par Marcé. Elle a été combattue d'abord par Falret père, puis );ar Jules Falret et par Morel.

Tout on reconnaissant, avec les premiers de ces manigraphes, que le délire impulsif peut se présenter et se présente quelquefois sous la forme d'un penchant défini, fi.ve et même exclusif, ce qui lui donne toutes les apparences d'un délire partiel, il faut convenir aussi, avec Falret et Morel, que très-souvent l'impulsion est mal déterminée, variable chez le même malade, et subordonnée à des conditions intrinsèques ou à des circonstances extérieures fortuites. De nombreuses observations prouvent, en effet, que le fou impulsif peut être à la fois erotique, incendiaire et homicide, et qu'il peut commettre isolément des attentais de nature diverse, suivant la mobilité de ses impressions, les influences qu'il subit, les lieux où il se trouve, et ks occasions qui s'offrent à lui au moment où sa volonté fléchit. En outre, la lésion de la volonté, quelque prédominante qu'elle soit, s'accompagne presque toujours d'autres phénomènes morbides dans la sphère de l'intelligence et du moral; et il n'est pas douteux qu'au moment où l'aliéné cède aux suggestions délirantes, ce n'est plus seulement sa volonté qui succombe, ce sont aussi toutes ses autres facultés qui sont troublées, obscurcies et paralysées du même coup. En d'autres termes, il y a bien là tous les caractères d'un délire général ; et c'est pour ce motif que nous lui conservons, avec d'autres aliénistes, la dénomination de manie imimlsive.

La manie impulsive est donc essentiellement caractérisée par un entraînement toujours violent et souvent irrésistible à commettre des actes dangereux ou nui- . sibles, ou à satisfaire certains besoins généraux de l'organisme, la faim, la soil et surtout l'appétit sexuel. Notons encore une fois que cet entraînement n'est pas toute la maladie, il n'en estquele symptôme prédominant. L'impulsion maniaque se rattache, en effet, à un ensemble pathologique souvent difficile à distinguer, mais qui n'en existe pas moins, et dont la connaissance est d'une importance majeure pour le diagnostic et pour la médecine légale. Cet ensemble pathologique se résume principalement dans des alternatives de dépression morale et de vive excitation, une impressionnabiliié particulière et anormale, un état névro patliique, tantôt défini, tantôt affectant un caractère complexe.

Prichard regarde la manie impulsive comme une perversion des instincts. Cette opinion peut être soutenue pour celte variété de délire impulsif qui n'est que l'expression exagérée et maladive d'un penchant naturel; mais elle n'est pas applicable aux impulsions contre nature, homicides, suicides, incendiaires, qui

sont les plus communes, .\lors l'impulsion, comme l'a i'ort bien dit Jacoby, apparaît à l'iadividu comme quelque chose d'étrange, ne lui appartenant pas, ne faisant pas partie de son être; comme une force intérieure, une influence occulte «'imposant avec une implacable énergie,

La manie impulsive, comme la manie raisonnante, puise le plus souvent son origine dans un principe héréditaire et dans une prédisposition native; elle trouve son aliment principal dans une constitution névropathique ou dans une organisation cérébrale défectueuse et mal pondérée.

Elle se maiiileste d une manière intermittente, par accès, à intervalles irréguliers.

Tantôt l'accès fait explosion d'emblée, sans cause occasionnelle appréciable; tantôt aussi il est provoqué [lar des influences diverses, subjectives ou objectives, morales ou matérielles, telles qu'une contrariété, une émotion vive, une surexcitation nerveuse, une illusion des sens, une hallucination, l'abus des liqueurs alcooliques, l'aspect de telle ou telle personne, la vue ou le contact d'un objet brillant, du feu, d'une lumière éclatante, d'un instrument vulnérant.

La manie impulsive est quelquefois liée au-si par les connexions les plus étroites à certaines névroses oonvulsives, telles que la chorée, l'hyslérie et lepilepsie. Enfin elle rencontre encore des conditions éliologiques favorables dans la grossesse, l'état puerpéral et l'allaitement.

L'accès i;n;^.!^iipeut éclater brusquement ou se développer, au contraire, graduellement.

Dans le premier cas, qui est assez fréquent chez les épileptiques, le malade est pris soudain d'un besoin irrésistible de commettre des actes violents et nuisibles. Incapable de lutter contre l'impulsion morbide, il y cède instantanément ; il se jette sur les objets qui l'entourent, les met en pièces ou les livre aux flammes ; ou bien il s'empare d'un instrument vulnérant dont il frappe sans pitié la première personne qui s'ofire à ses coups. Ici l'entraînement est aveugle, non motive, et pour ainsi dire automatique.

Lorsque, au contraire, l'accès de manie impulsive se développe progressivement, l'acte de violence est presque toujours motivé et en rapport avec la nature même des conceptions délirantes et des convictions erronées qui dominent l'esprit. De plus, il est précédé de symptômes caractéristiques de résistance et de lutte. .\insi, le malade est inquiet et agité; ses yeux égarés, ses traits altérés expriment les angoisses qui agitent son esprit ; il devient sombre et taciturne ; il est incapable d'application; il perd l'appétit et le sommeil; il fuit la société de ses amis, de ses proches, des personnes qui lui sont le plus chères. L'impulsion morbide le poursuit et l'obsède sans relâche ; il en a conscience; il la combat avec énergie; il la repousse avec horreur, et quelquefois avec avantage. Dans ces cas, mallieureuseraent assez rares, l'accès est pour ainsi dire avorté, il s'arrête à sa période prodromique; mais le plus souvent l'impulsion est la plus forte ; elle triomphe de la résistance de la raison ; alors les facultés sont dominées et vaincues par l'instinct, la volonté cède comme entraînée par une puissance implacable, et le malade, ainsi privé de son libre arbitre, se livre tout entier aux funestes incitations de son délire.

Ainsi qu'on vient de le voir, l'impulsion n'est pas toujours et fatalement irrésistible; quelques malades parviennent à la dompter. Mais, en général, le triomphe de la volonté est de courte durée ; ï-a résistance s'émousse peu à peu, tandis que l'énergie de l'impulsion va sans cesse croissant : de sorte que tel aliéné qui a

résisté dans les premiers accès finit presque toujours par succomber à un dernier assaut.

Les uns sont transportés d'une sorte de fureur maniaque au moment de l'action. Les autres accomplissent avec toutes les apparences du calme et du sangfroid les attentats les plus liorribles.

Une fois l'acte consommé et le désir morbide assouvi, l'impulsion tombe tout à l'instant. L'accès peut se terminer ainsi brusquement par le retour subit de la raison. Alors les malades deviennent inofieiisifs et s'abandonnent sans résistance aux perïionnes qui les entourent; ils ont conscience de l'acte qu'ils viennent de commettre, mais tous n'en témoignent pas le nicme sentiment. Tandis que les uns ne montrent que de l'indifférence, d'autres manifestent des regrets et même de l'borreur pour leur attentat. Mais tous répondent invariablement qu'il n'y a point de leur faute, qu'ils ont agi sans savoir pourquoi, qu'ils n'ont pas pu faire autrement, qu'ils ont été poussés par une force irrésistible, par une puissance invincible. Quelques-uns même avouent qu'il leur sera impossible de ne pas recommencer si la liberté leur est rendue.

D'autres fois, l'accès de manie impulsive se termine d'une manière tlilférente. Après raccouiplissement de l'acte, la raison ne recouvre pas sa netteté habituelle, et les facultés restent obscurcies pendant quelque temps. Le malade n'a pas conscience de ce qu'il vient de faire , il en perd le souvenir ou il n'en garde qu'un souvenir confus ; parfois aussi il éprouve les symptômes d'une faible excitation maniaque. Ce mode de terminaison de l'accès impulsif s'observe particulièrement chez les épileptiques.

En résumé, ce qui caractérise les actes impulsifs et ce qui les distingue essentiellemenl des actes passionnels, c'est qu'ils ne sont déterminés par aucun mobile, par aucun intérêt, par aucun sentiment de haine ni de vengeance ; c'est surtout parce qu'ils sout le produit d'un état pathologique et qu'ds s'accompagnent infailliblement d'une lésion intellectuelle, quelquefois obscure, il est vrai, mais qu'une rigoureuse analyse parvient toujours à discerner.

m. Manies secondaires, symptomatiqces. Cette troisième classe comprend les manies dites alcoolique, puerpérale, hystérique, épUeptique, choréique et paralytique. Mais la description complète de ces variétés du délire maniaque ayant déjà trouvé sa place ou devant la trouver dans les articles Alcoolisme (t. 11, p. 654), Pcerpéralité, Hystérie, Épilepsie, Cuorée, Paralysie générale, nous nous bornerons à en donner ici le signalement et les principaux caractères.

a. La manie alcoolique est une des formes de la folie alcoolique aiguë ou delirium tremens. Elle survient à la suite d'un ou de plusieurs excès alcooliques, 1 1 le plus souvent chez des ivrognes de profession atteints depuis longtemps des symptômes de l'alcoohsme chronique. Elle pré-ente les phénomènes ordinaires d'excitation de la manie aiguë simple. Mais, ce qui la caractérise d'une manière spéciale, ce sor.t certaines hallucinations delà vue. Les malades voient courir sur leur lit, sur le plancher, sur les murs, des rats, des souris, des grenouilles, des reptiles, des oiseaux, des animaux de toute sorte, des spectres, qui dispanissent brusquement et reparaissent de même. La langue est tremblante, la parole incertaine et emliarrassée, les muscles de la face sont le siège de tressailL^ments fibrillaires ; les membres supéric^urs et surtout les doigts sont agités de tremblements involontaires et incessants. Dans une iorme plus grave, aucune partie du corps n'est exemple d'agitation, la soif est vive, la respiration anxieuse ; les traits sont profou -

dément altérés, les paroles saccadées et inintelligibles, les mouvements incessants et incoercibles.

Dans les cas les plus simples, l'accès se termine par la guérison. Dans la forme grave, les malades succombent, tantôt d'épuissment, dans un état adynaniique; tantôt subitement, au milieu d'une agitation violente et d'accidents convulsifs.

b. A l'exemple deMarcé, il convient de comprendre sous le litre de manie puerpérale, non-seulement les cas de délire maniaque qui se manifestent sous l'influence de l'état puerpéral proprement dit, mais encore ceux qui se rattachent par des liens étiologiques à la grossesse ou à l'aliaitement.

Pendant la grossesse, la manie est moins fréquente que la mélancolie; sur 16 faits relevés par Marco, on note 11 mélancoliques et 5 maniaques seulement.

Dans la moitié des cas environ, la manie débute dès les premiers temps de la conception, assez souvent dans le cours des trois premiers mois de la grossesse, plus rarement après le troisième mois.

Les symptômes sont les mêmes que ceux de Ja manie ordinaire, sauf peut-être une plus grande tendance aux impulsions nuisibles, qui n'est que l'exagération de ce phénomène psychique auquel on donne vulgairement le nom d'envie.

I.a terminaison de la manie de gestation est très-variable. Rarement la guérison a lieu pendant la grossesse même; plus rarement encore l'accouchement exaspère le délire; le plus souvent la parturition devient le point de départ de la guérison ; qiiclcpiefois, enfin, la manie reste incurable ou ne disparaît que longtemps après la délivrance.

Tandis que la mélancolie est plus fréquente que la manie chez les femmes enceintes, la manie, au contraire, est la plus commune des maladies mentales chez les nouvelles accouchées. Sur 79 observations -de folie puei oérale, Marcé a trouvé 44 cas de délire maniaque, c'est-à-dire un peu plus de la moitié.

La manie peut éclater inopinément, et sous forme de délire transitoire, pendant le travail de l'enfantement. Les faits de cette nature peuvent être rangés en trois catégories. Dans les uns, les actions et les paroles sont d'une égale incohé- . rence. Dans les autres, les actes délirants, molivés par les vives douleurs de la parturition, se rattachent logiquement à leur point de départ : ainsi, certaines temnies, au milieu d'un véritable accès de fureur, saisissant un couteau, s'ouvrent le ventre et pratiquent violemment l'extraction du fœtus. Enfin, dans une troisième variété de cas, le trouble intellectuel est plus général et revêt tous les caractères de la manie suraiguë : l'incohérence est complète, les malades n'ont nullement conscience de leur état, et rien dans les manifestations morbides ne trahit les causes physiriucs et morales qui ont donné naissance au délire.

La manie transitoire, qui survient pendant l'accouchement, cède, en général, spontanément lorsque le travail se termine; dans le cas où elle se prolonge au delà de la délivrance, sa durée ne dépasse presque jamais un petit nombre de jours, et bien rarement elle se transforme en manie persistante.

La manie puerpérale proprement dite, c'est-à-ilire ci lie qui se développe immédiatement après l'accouchement, offre, suivant la judicieuse remarque deMarcé, quelques connexions pathologiques avec le délire nerveux trauniatique.

Elle se montre, soit dans les premiers jours qui suivent l'accouchement, surtout au niomeut de la fièvre de lait; soit à l'époque du retour des couches. Son début est quelquefois subit. Mais, dans la grande majorité des cas, les accidents viennent progressivement et après une période prodromique i|ui varie de quelques heures à cinq ou six jours. Les malades sont tristes, moroses, mais plus souvent

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encore excitées ; leur loquacité est intarissable ; elles pleurent on elles rient sans motif. L'insomnie devient complète, h langue est ciiargée, la bouche fuligineuse, la céphalalgie mtense; des iiallucinations de la vue et de l'ouïe augmentent la violence eiragilalion et portent les accouchées à commettre des actes dangereux pour elles-mêmes, pour ceux qui les entourent et surtout pour leur enfant.

Quelques manigraphes ont assigné comme symptômes spéciaux et pathognomoniques à la manie puerpérale l'aspect particulier de la face, l'odeur de souris que les malades exhalent, la présence de l'albumine dans leurs urines et la nature erotique de leurs conceptions d Tirantes. Après une sérieuse analyse et une sévère discussion des faits sur lesquels sont basées ces assertions, Marcé conclut que la manie des nouvelles accouchéos n'a, ni dans son délire, ni dans ses sym)tômes 1 hysiqiics, rien qui lui soit spécial, el que les phénomènes précités tiennent uniquement à l'état puer[jéral concomitant.

La guérison est la terminaison la plus fréquente de la manie puerpérale; on l'observe environ dans les deux tiers des cas. Elle survient quelquefois rapidement, au bout de trois jours; le plus souvent elle ne s'opère qu'après un ou plusieurs mois de durée. Dans le cinquième des cas, la manie puerpérale se termine par la mort, au bout d'un temps qui varie entre un et quatre septénaires. Lorsque la mort est prompte, les malades présentent généralement les signes du délire aigu vésanique, précédemment décrit (p. 524).

Chez les nourrices, la manie et la mélancolie se montrent en proportions à p;'U près égales. Les malades de cette catégorie comprennent celles chez lesquelles le délire maniaque éclate après la phase puerpérale, c'est-à-dire à dater de la sixième ou de la septième semaine qui suit l'accouchement jusqu'au sevrage inclusivement.

Suivant Marcé, la manie, à la suite de la lactation et du sevrage, reconnaît pour cause principale un état d'anémie et de débilitation ; elle survient, dans l'immense majorité des cas, chez les femmes profondément épuisées, que la moindre perluibalion fonctionnelle jette dans un trouble nerveux complet.

La maladie débute tantôt brusquement, à la suite d'un refroidissement ou d'une «motion morale; tantôt lentement et par gradation insensible. Une fois développée, elle ne se ressent en aucune façon de sou origine spéciale. Les accès présentent toutes les nuances et tous les degrés, depuis l'excitation la plus légère jusqu'à cette agitation violente qui vajusqu'à la fureur ou au délire aigu. Quelquefois la manie revêt une forme intermittente et revient à chaque menstruation.

La manie des nourrices se termine le plus souvent parla guérison. L'incurabilité et la mort sont l'exception.

c. La manie hystérique, à côté des symptômes fondamentaux qui constituent l'état maniaque, offre quelques nuances spéciales résultant de l'association de la manie à l'hys'érie. 11 faut ajouter que la manie hystérique affecte souvent la forme raisonnante et la forme impulsive. Ce que nous avons déjà dit de la manie raisonnante des hystériques (p. 535) nous dispense d'entrer ici dans de longs développements. L'agitation des malades est caractérisée par des actes excentriques, par des paroles extr.ivagantes, par un besoin incessant de mouvement et d'activité, par une tendance très-marquée à nuire, à briser, à détruire, à déchirer, à déplacer les objets qui se trouvent à leur portée, enfin par une impulsion irrésistible à injurier, à quereller, à taquiner, à exciter l'impatience et la colère, à frapper, à mordre, quelquefois même à blesser et à tuer. L'impressionnabilité est portée au plus haut degré; mais, d'après Moreau (de Tours), les penchants éro-

tiques ne seraient pas plus fréquents dans la manie hystérique que dans les autres variétés de manie. « Un des traits les plus saillants de cette vésanie, ajoute le même auteur, c'est la conscience parfois très-nette, parfois très-obscure, qu'ont les malades de leur trouble intellectuel. Les plus g;raves perturbations s'observent dans la parlie affective de l'être moral. Le naufiage des facultés n'est complet que dans des cas exce[)tionnels et essentiellement transitoires. »

La manie liys'érique a le plus souvent une explosion soudaine, instantanée. Dans la période d'élat, elle est comme entrecoupée d'tîclairs de lucidité qui contrastent avec le désordre antérieur des paroles et des actes. L'accès se termine assez généralement comme il avait commencé, c'est-à-dire d'une manière rapide, ou même subite. C'est, dit Moreau, un véritable réveil; la malade a toutes les apparences d'une personne qui se débarrasse brusquement ou peu à peu par des efforts successifs d'un sommeil lourd et profond. La guérison s'obtient dans la moitié des cas environ.

d. La manie épileptique est la forme la plus fréquente des complications vésaniques de l'épilcpsie.

Comme toutes les folies d'origine névrosique, elle éclate inopinément ou bien elle est précédée, pendant quelques heures, de tristesse, d'irritabilité, de céphalalgie, de légers mouvements convulsifs de la face ou des membres. Elle atteint en peu d'instants son paroxysme de violence, et elle présente un degré extraordinaire de fureur. Poursuivis par des hallucinations terrifiantes, les sujets s'arment du premier objet qui se trouve sous leur main, frappent autour d'eux à coups redoublés et épuisent leur rage sur les corps animés ou inanimés qui se rencontrent sur leur passage.

D'autres caractères bien signalés par J. Falret permettent encore de distinguer la manie épileptique de la manie simple : ainsi tous les accès, chez le même malade, présentent une ressemblance absolue ; malgré le désordre des actes, l'incohérence des idées et du langage est, en général, moins prononcée chez les maniaques épileptiques que chez la plupart des maniaques ordinaires; enfin, après l'accès, les épileptiques ne conservent qu'un souvenir vague et confus des faits qui se sont passés, tandis que dans la manie Iranche les sujets se rappellent fort bien toutes les circonstances de leur délire.

La manie impulsive s'observe fréquemment chez les épileptiques; elle survient quelquefois après une grande attaque, mais plus souvent encore à la suite d'un simple vertige; et elle se traduit par des actes graves, tels que le vol, l'incendie, le suicide et l'homicide surtout. L'acte, une fois exécuté, amène une sorte de détente, et sert, pour ainsi dire, de crise à l'accès. Les malades ne se souviennent que confusément, et même souvent ne se souviennent plus du tout des scènes les plus horribles de leur délire.

e. La manie semianifeste aussi dans la chorée, mais beaucoup moins fréquemment que dans l'hystérie et dans l'épilepsie. Le délire maniaque apparaît parfois dès le début delà chorée; mais dans d'autres cas, beaucoup plus nombreux, il ne se montre que huit, dix, quinze jours après les accidents convulsifs.

Marcé distingue deux formes dans la manie des choréiques : tantôt c'est un délire incohérent, avec une agitation extrême, des paroles sans suite, des cria rauques e' inarticulés; tantôt, au contraire, ce déh're se rattache d'une manière intime à des hallucinations et à des impressions maladives.

La manie choréique prend le plus ordinairement les caractères graves du déiira aigu; l'agitation convulsive atteint une violence effrayante, et les malades suo-

combenl au milieu d'accidents ataxiques ou d'un coma profond. On peut consi» dérer la guérison comme exceptionnelle.

f. La manie, i\\\\ est souvent le prélude d'inie paralysie générale, consiste en une exaltation extraordinaire de toutes les fatuités, une activité démesurée de corps et d'esjiiit, qui se manifeste non-seulement dans le langage et dans les écrits, mais plus particulièrement encore dans la conduite. Ces malades montrent des aptitutles imprévues : ils conçoivent les idées les pins variées et les plus étranges; ils forment les projets les plus divers et les plus surprenants. Q;:elques-uns se lancent dans des entreprises considérables, dans des spéculations iasardées ou dans des témérités aventureuses, qui les mènent promptement à la . fortune ou à la ruine. Mais, au milieu de cette surexcitation et de cette fécoudite intellectuelles, on remarque de temps en temps des absences momentanées de mémoiic, des bizarreries, dos défaillances, des lacunes dans les conceptions qui trahissent une démence comuicnçante et constituent la marque caractéristique de l'exaltation maniaque [-rodromique de la paralysie générale. Quelquefois aussi, dès cette période, une observation attentive pernset de découvrir une dilatation inégale des papilles, quelques tressaillements fibrillaires des muscles de la face et un très-léger ombarriis de la prononciation, qui constituent des signes d'une valeur caractéristique.

Les futurs paralytiques offrent les plus grands contrastes dans leur humeur et les plus singulières inégalités dans leurs sentiments et dans leur caractère. Ils passent rapidement de la joie à la tristesse, de la sympathie à l'antipathie, de l'amour à la haine, de la bienveillance à la colère, de la douceur à la violence. \jn rien les irrite elles contrarie. Us sont sujets à des emportements subits et passagers; ils provoquent quelquefois inojiinénient des scènes publiques, font des sorties ridicules et inattendues, querellent et frappent le premier venu pour des prétextes futiles, manifestent en un mot une susceptibilité maladive à l'occasion d'un fait insignifiant.

Ces malades sont entreprenants, audacieux, pleins de présomption et de confiance en eux-mêmes. Doués d'une activité physique exubérante et comme agités d'un besoin de mouvement fébrile, ils ne peuvent rester en place, ni s'astreindre à aucune occupation sédentaire; ils font des visites, entreprennent des voyages et se hvrent simultanément à plusieurs genres de travaux. Ils abaudonuent leur vie régulière pour une existence vagabonde et aventureuse ; ils se livrent à toutes sortes d'excès ; ils deviennent prodigues, dissipateurs, vaniteux, fanfarons; ils exaltent leurs forces physiques et morales ; ils croient même avoir acquis des talents nouveaux, et se disent poêles, artistes, musiciens. Ils forment mille rêves ambitieux et ne connaissent aucun obstacle à leur réahsalion.

Leur sens moral étant émoussé, amoindri, ces maniaques s'abandonnent sans aucune retenue à toutes leurs impulsions, et ne respectent plus ni usages, ni décence, ni convenances sociales. Ils sont négligés dans leur mise, ils tiennent des propos inconvenants et grossiers; ils jm'ent; ils brutalisent leurs femmes, leurs enfants et leurs serviteurs ; ils commettent des actes réputés déhclueux ou criminels, des vols, des faux, des attentats à la pudeur, qui les conduisent quelquefois devant la justice alors qu'aucun fait n'avait encore trahi chez eux l'existence d'une perversion des sentinîents et des pcucliants.

Une des particu'arilés les plus importantes de la manie paralytique, c'est la fréquente apparition de réniiltences qui peu\ent durer plusieurs mois ou même plusieurs années et en imposer pour une guérison à des yeux inexpérimentés.

Les caractères propres et les signes distinctifs de toutes les variétés du délire ma- ' niaque ont été tracés d'une manière si complète, dans le cours de cet article, que revenir sur leur diagnostic différentiel serait nous exposer à des longueurs inutiles et à des redites superllues. Il suffira donc d'exposer, en peu de mots, la diagnose de la manie en général avec divers états morbides qui peuvent prêter à la confusion.

La manie se distingue de la folie circulaire ou à double forme en ce que^ dans cette dernière variété d'aliénation mentale, le délire maniaque alterne toujours et d'une manière régulière avec le délire mélancolique. Il importe donc, pour établir le diagnostic, de constater expi'essément celte succession de la manie et de la mélancolie, cette alternance de l'excitation et de la dépression.

La surexcitation des facultés psychiques, l'exaltation des idées, la loquacité, l'incohérence du langage, l'exubérance et le désordre des mouvements qu'on observe chez les maniaques, forment un contraste si frappant avec la tristesse, l'abattement et la taciturnité des mélancoliques, qu'il n'est guère possible de confondre ces deux espèces d'aliénés. Cependant, sous l'empire des frayeurs qui les obsèdent, les jypémaniaques s'agitent quelquefois et poussent jour et nuit des cris horribles. Les accès de panopliobie aiguë, de lypémanie anxieuse, de mélancolie avec agitation [mclancholia agitans), pourraient en imposer pour de véritables accès de manie, si l'on ne prônait pas en suffisante considération les commémoraliis, le début de la maladie, le caractère des phénomènes initiaux, la nature des symptômes actuels, le fond même des conceptions délirantes, l'habitude extérieure du malade. Quelijue violtute ([ue soit l'agitation mélancolique, elle diffère toujours de l'agitation maniaque par les idées et les manifestations de défiance et de terreur qui dominent la scène, par des gestes et des propos significatifs, par l'égarement des traits et l'altération profonde de la phjsionomie, par des craintes d'empoisonnement, par un refus opiniâtre de boire et de manger, souvent enfin par des tentatives de suicide.

La généralisation du trouble mental, la diffusion et la généralité du délire, l'incohérence des idéts, établissent une ligne de démarcation nettement tranchée entre la manie et la monomanie, dans laquelle le délire est systématisé, partiel ou circonscrit dans un petit c vrcle de conceptions ou de sentiments. Néanmoins, on ne doit pas perdre de vue qu'au milieu du bouleversement de tous les phénomènes psychiques l'altention du maniaque s'arrête quelquefois sur une idée dont le retour est involontaire; de sorte que la manie peut ofirir quelques-uns des traits de la monomanie.

L'affaiblissement acquis et progressif des tacultés psychiques dans la démence, leur imperfection et leur insuffisance originelles dans Vimbécillité, leur oblitération native et organique dans Yidiotie, étabhssent des différences fondamentales, essentielles, entre ces trois variétés de maladies mentales et la manie. Cependant, il ne faut pas oublier que les déments, les imbéciles et même les idiots, sont sujets à des mouvements d'emportement et de violence qui peuvent simuler le délire maniaque. Mais les antécédents du sujet et l'étude attentive de l'accès, dans lequel on voit toujours percer la faiblesse ou l'infirmité intellectuelle, ne tarderaient pas, au besoin, à dissiper les doutes.

Assez souvent le délire violent, qui se montre parfois dans la première période des ]iyrexics, notamment de la pneumonie, delà fièvre typhoïde et àcs fièvres éruptives, est confondu avec un accès de manie aiguë.

iùi ce qui concerne la pneumonie et les fièvres éruptives, l'erreur ne peut pas DICT. ENC, 2' s. IV. 35

être de longue durée ; car elle est promptement dissipée par l'apparition des signes pathognomoniques, qui se montrent du deuxième au cinquième jour : toux, expectoration caractéristique, dyspnée, râles, souffle, broncliophonic, pour la pneumonie; éruptions cutanées spéciales, pour les fièvres exauthéma tiques.

Quant au délire initial delà fièvre typhoïde, lorsqu'il revêt un caractère de violence, son diagnostic avec la manie aiguë présente plus de difficultés. Cependant nn examen attentif ne tarde pas à triompher de ces difficultés, en permettant de constater la manifestation des signes pathognomoniques de la dolhiénentérie, à savoir : le gargouillement iliaque, les taches rosées lenticulaires, le dicrotisme du pouls, la sibilance bronchique, et par-dessus tout la marche tout à lait caractéristique de la température fébrile. Ce dernier signe, si bien étudié dans ces derniers temps, suffit à lui seul pour donner au diagnostic la plus grande certitude. On connaît notamment la valeur toute particulière de la première période du cycle thermique typhoïde. Cette période initiale, qui s'étend du premier au cinquième jour, consiste dans une ascension graduelle régulière (de 37", 5 à ^O^S), interrompue chaque matin par une chute également régulière de cinq dixièmes de degré. Les deux autres périodes Ihermiques, la période stationnaire et la période descendante, s'effectuent aussi par oscillations matulinales et vespérales, mais suivant un mode un peu moins régulier. Dans la manie aiguë franche, le thermomètre n'atteint jamais 40",5, et la marche de la température n'offre ni la régularité, ni les variations diurnes qu'on observe dans la fièvre typhoïde.

Un autre signe différentiel a été indiqué par Dumesnd (de Rouen) : c'est la présence de l'albumine dans l'urine chez les dothiénentériques. Ce signe doit être pris en sérieuse considération ; mais il est trop fugace et il n'est pas assez constant pour qu'on lui accorde une valeur absolue, et pour que son absence autorise à conclure nécessairement et toujours à l'existence d'un délire maniaque.

Il ne nous paraît pas possible d'établir un diagnostic différentiel entre le délire méningitique proprement dit et le délire aigu vésanique. D'ailleurs ces deux affections présentent les mêmes lésions et les mêmes symptômes ; la seule différence est dans le degré. Les altérations inflammatoires sont plus étendues et plus profondes, les phénomènes pathologiques sont plus prononcés et plus intenses dans le délire vésanique que dans la méningite.

Quant à la manie aiguë bénigne, elle offre avec la méningite des nuances différentielles assez notables. Ainsi, dans la méningite, le pouls est fort, plein, et trèsfébrile longtemps avant que le délire ait toute son acuité; il y a une céphalalgie vive et persistante, souvent des vomissements, et bientôt du strabisme, des soubresauts tendineux, des contractions musculaires, des paralysies, du coma. Dans la manie, le pouls offre, il est vrai, au début un peu d'accélération, mais cette accélération tombe bientôt malgré la gravité croissante du délire ; la céphalalgie est modérée ou nulle ; les vomissements manquent, et il n'y a ni. soubresauts, ni contractures, ni coma.

Les délires toxiques, provoqués par l'ingestion des solanées vireuses, sont remarquables par leur début subit, par la multiplicité des illusions et par la nature spéciale et toujours la même des hallucinations. En outre, ces délires sont accompagnés le plus souvent de mouvements convulsifs, de dysurie, de vomissements, de superpurgations et de divers accidents du côté des voies digestives.

La manie, dit Esquirol, est, de toutes les aliénations mentales, celle qui guérit !e plus sîirement si elle est simple, si les prédispositions ne sont pas trop nom-

breuses et n'ont point une influence trop énergique. Guislain compte 7 guerisons sur 10 malades; Calmeil 263 guerisons sur 545 cas: Marcé admet la curabilità ■de la manie dans la proportion des deux tiers si l'on a soin d'éliminer tous les faits appartenant au délire maniaque symptomatique de la paralysie générale, et qui autrefois étaient confondus avec la manie franche.

Suivant Calmeil, les chances de guérison sont plus favorables aux femmes qu'aux hommes; les premières guérissent dans le rapport de 3 sur 5, et les seconds dans la proportion de 2 sur 5.

Les guerisons sont plus nombreuses et plus rapides dans la jeunesse que dans l'âge adulte et dans l'âge mùr.

Un premier et un second accès guérissent fréquemment, tandis que la guérison <îevient infiniment plus douteuse passé le troisième accès. Sur 269 maniaques guéris, Esquirol en compte 152 à leur premier accès, 79 au second, 52 au troisième, 18 au quatrième, 10 au delà.

D'après la même statistique, 27 malades guérirent dans le premier mois, 32 dans le deuxième, 18 dans le troisième, 30 dans le quatrième, 24 dans le cinquième, 20 dans le sixième, 20 dans le septième, 19 dans le huitième, 12 dans le neuvième, 13 dans le dixième, 23 dans le douzième. 18 guerisons furent obtenues dans la deuxième année, et l3 seulement dans les années suivantes. Sur 25 guerisons, Marcé en a noté 14 dans le premier mois, 6 dans le deuxième et le troisième mois, 3 dans le quatrième et 2 dans le cinquième. Il résulte de ces données que le chiffre des guerisons, assez élevé pendant la première année, baisse d'une manière notable pendant la deuxième, et qu'au delà de ce terme les chances de curabilité deviennent de plus en plus rares.

La saison influe aussi sur le nombre des guerisons. Dans sa statistique, Esquirol constate 45 guerisons eu mars, avril et mai, 61 en juin, juillet et août, 67 en septembre, octobre et novembre, et 32 seulement en décembre, janvier et février; d'où il suit que les maniaques guérissent peu en hiver, que le chiffre des guérisons s'élève au printemps et s'accroît pendant l'été, saison où s'achèvent les convalescences de mai, pour atteindre son maximum à l'automne. La manie qui résiste à l'influence favorable du printemps, cesse presque toujours au retour de l'automne ; celle qui débute pendant l'été, et qui se prolonge au delà du mois de novembre, se calme jjour l'ordinaire et disparaît vers le printemps suivant (Calmeil).

L'hérédité aggrave le pronostic de la manie. Sans exclure la guérison une première fois, elle est une condition très-défavoiable après un certain nombre de rechutes.

La manie intermittente est la forme la plus opiniâtre ; elle est généralement regardée comme incurable.

La violence des accès n'aggrave en rien le pronostic de la manie. Les véritables cu'cons tances aggravantes de ce pronostic sont dans les prédispositions ou les conditions organiques qui président au développement du délire maniaque, et dans les complications qui l'entretiennent et le perpétuent. Pour ce motif, la manie raisonnante et la manie impulsive sont plus difficiles à guérir que la manie franche, le plus souvent même elles sont absolument incurables. La manie hystérique guérit rarement ; la manie des épileptiques n'offre que des intermittences. La manie avec paralysie générale peut présenter de longues et trompeuses rémissions, mais elle ne guérit point.

Dans chaque fait en particuher, dit le professeur Griesinger, le pronostic se

règle principalenieut sur les syniplômes d'une affection organique plus ou moins présumable du cerveau. On doit regarder comme absolument incurables les mam'aques chez qui l'on a trouvé les premiers signes, si légers qu'ils soient, de paralysie générale. Tous les symptômes de convulsion ou de paralysie persistante du côté des membres, du nerf facial ou des pupilles sont également très-suspects. Ces symptômes, à moins qu'ds ne soient tout à fait passagers, semblent indiquer une extension permanente du travail morbide aux parties situées à la base ou au centre du cerveau.

La guérison spontanée de l'accès maniaque s'opère de différentes manières : tantôt par une solution rapide, soudaine, comme dans la manie transitoire et dans quelques cas de manie impulsive; tantôt lentement et par une diminution progressive des symptômes. Quelquefois la maladie se termine comme elle a commencé, par un état d'affaissement profond, par une courte période de mélancolie. D'autres fois encore le déclin de la manie est annoncé par le rétablissement de la menstruation, par le retour d'un coryza, d'un épistaxis, du flux hémorrlioidal, par l'expulsion de vers intestinaux, par un ptyalisme abondant; ou bien il coïncide avec l'apparition d'une maladie nouvelle, notamment de la diarl'hée, d'une affection cutanée, d'une éruption furonculeuse, etc. Rousseau rapporte le cas d'un accès maniaque guéri presque immédiatement après l'évacuation d'une hématocèle rétro-utérine. Laliitte a vu un cr.s de manie aiguë guérie brusquement par une brûlure accidentelle. Lagardelle cite l'observation d'un maniaque chez lequel la manifestation de troubles gastriques provenant d'un cancer du pylore amena rapidement un calme profond. Lafontaine, Zuccari, Daudebertières , relatent des exemples de gucrisons de la manie survenues à la suite de l'extirpation de tumeurs hydatiques ou carciiiomateuses.

En 1848, Koster (de Bonn) signala l'influence favorable que la fièvre intermittente exerce sur toutes les formes de la folie, particulièrement sur la manie. Ce fait a été révoqué en doute par Dagonet ; mais plus récemment le docteur W. Nasse l'a étayé sur de nouvelles observations recueillies dans l'asile de Sachsenberg. Dans quatre cas de manie, l'apparition de la fièvre intermittente aurait amené trois terminaisons heureuses. Suivant l'auteur allemand, les améliorations et les gucrisons se remarquent surtout dans les formes aiguës. La manie épileptique est aggravée plutôt qu'amendée par la fièvre intermittente.

Faut-il, à l'exemple d'Esquirol, attribuer à ces phénomènes la valeur de véritables crises? Il nous paraît préférable d'adopter à cet égard la réserve de Calmeil et de Giiesinger. En définitive, dit Calmeii, le rétablissement des évacuations naturelles, l'apparition de certaines excrétions morbides est de bon augure pour la guérison de la manie: mais, d'un autre côté, on observe des phénomènes en apparence critiques, qui n'ont point modifié l'expression et l'intensité du délire. Quant à Griesiuger, il s'exprime ainsi : <( Dans quelques cas nous avons constaté ce que l'on appelle des phénomènes critiques; mais le plus souvent on ne voit rien de semblable ; aussi ro|)inion d'Esquirol, pour qui la guérison n'était pas réelle là où il n'y a\ait pas de crises appréciables, nous paraît-elle dénuée de fondement. »

Assez souvent la convalescence de la manie n'est point franche, la guérison n'est qu'apparente, et la rechute est prochaine. Selon la très-juste remarque de Jessen, le calme est trompeur et le retour de l'accès est imminent lorsque le malade se sent exlraordinairement bien et parle de sa guérison avec une joie bruyante et

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une satisfaction excessive. Le meilleur signe d'une gnérison sûre, c'est quand le sujet revient à ses anciennes habitudes et à ses anciens penchants, quand il se tient bien, avoue qu'il a été réellement malade, reconnaît les erreurs de son délire et témoigne de l'affection et de la reconnaissance pour ceux qui l'ont soigné.

Outre la gnérison, la manie pout offrir, trois autres modes de terminaison : elle peut aboutir à la démence; se transformer en une autre maladie mentale ; se terminer par la mort.

La manie n'aboutit à la démence qu'en passant par l'état chronique. La surexcitation permanente des fonctions psychiques amène leur affaiblissement graduel.

La forme primitive de la maladie mentale s'altère, se modifie, et l'on voit disparaître le fonds d'expansion sur lequel s'étaient développées les conceptions délirantes.

La sensibilité s'émousse, la mémoire s'oblitère, les idées perdent de plus en plus de leur activité et de leur cohérence, jusqu'à l'entière décadence des facultés intellectuelles.

La transformation de la manie en monomanie est assez commune, et elle est loin d'être toujours favorable. L'excitation tombe peu à peu, les idées reprennent de l'ordre et de la suite; on croit marcher vers la convalescence; mais au milieu de cette intelligence dont l'équilibre tend à se rétablir, il reste soit une idée déhranle isolée, soit des hallucinations qui font entrer la maladie dans la sphère des délires partiels et systématisés (Marcé).

Quant à la transformation de la manie en mélancolie, elle se montre généralement avec le caractère d'une succession régulière de deux périodes dont l'association constitue la folie circulaire ou à double forme.

Le délire aigu vésanique, qui peut être regardé comme la plus haute et la plus violente expression de la manie aiguë se termine presque toujours par la mort, ainsi que nous l'avons dit plus haut (p. 525), et la mort, dans ce cas, est le résultat de l'excès d'hypérémie ou de l'inflammation de l'appareil cérébral.

La manie subaiguë et la mauie chronique occasionnent très-rarement par elles-mêmes une terminaison funeste. Sur plus de 1,200 maniaques, observés par Esquirol, 50 seulement succombèrent à une manie simple, 26 moururent dans le premier accès, 4 dans le deuxième. Un tiers succomb". dans les trois premiers mois; un second tiers, du quatrième au douzième mois; et le troisième tiers, entre la deuxième et la sixième année.

Quelques maniaques meurent par l'épuisement nerveux, résultant de l'excès de leur agitation et de l'exaltation du délire (Esquirol). Les aliénistes anglais et américains désignent ce mode de terminaison par les expressions de exaustion, graduai loos, gênerai decay. Le docteur Buckndl propose la dénomination plus significative de « syncope asthénique. » Il arrive parfois, et dans les temps froids particulièrement, que les maniaques sont frappés de mort subite, qu'Esquirol attribue, faute d'une meilleure explication, à une apoplexie nerveuse. Rarement, ajoute cet auteur, les maniaques sont foudroyés par l'hémorrhagie cérébrale; mais ils ont des congestions, des ramollissements partiels du cerveau, qui provoquent des convulsions épileptiformes, et amènent la mort en quelques jours. Le plus souvent la mort est causéo par des affections intercurrentes aig'iës ou chroniques : pneumonie, pleurésie, fièvre typhoïde, anthrax, diarrhée, phtliisie pulmonaire, etc. Enfin, la mort peut être le résultat d'accidents ou d'événe-

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ments malheureux, produits par la violence même du délire, tels qu'une blessure, une chute d'un he\i élevé, etc.

Personne, aujourd'hui, ne met en doute que la manie n'ait son siège dans le cerveau et sa raison an^tomique dans une altération de texture de cet organe. Bien que les recherches nécropsiques ne donnent pas toujours, à cet égard, de résultats évidents, il ne faut pas en conclure que la lésion n'existe pas ; elle écha|ipe seulement à nos moyens d'investigation. Du reste, jusqu'à présent, mèmej dans les cas où l'autopsie a iourni des résultats positifs, on n'est pas parvenu à découvrir une altération caractéristique, qui puisse être considérée comme spéciale au délire maniaque, et comme servant de point de départ aux symptômes observés pendant la vie. Cependant on peut ajouter qu'au milieu de la variété des lésions constatées dans l'appareil encéphalique des maniaques, les altérations dominantes appartiennent, pour l'ordinaire, aux produits d'un travail hypérémique ou inflammatoire plus ou moins ancien.

Dans les cas aigus, la pie-mère est injectée, traversée par d'innombrables vaisseaux tuméfiés. Le tissu cellulaire sous-arachnoïdien est infiltré de sang ou de sérosité sanguinolente, formant des taches ecchymotiques plus ou moins étendues, les unes rosées, les autres jaunâtres, d'autres violacées. Les mémnges, au lieu de se laisser isoler facilement de la masse cérébrale, y semblent agglutinées, et ne s'en détachent qu'avec peine. On aperçoit alors très-distinctement des tractus ou filaments vasculaires, qui vont de la face interne de la piemère à la substance corticale du cerveau.

Le cerveau paraît plus volumineux qu'à l'état normal; les circonvolutions sont comme gonflées et turgescentes. La substance grise est diminuée dans sa consistance, hypérémiée, d'une teinte tantôt rosée, tantôt jaunâtre, d'autres fois ardoisée. La substance blanche est ferme, criblée de vaisseaux distendus par le sang, et marbrée de teintes rougeàtres. Ces teintes et ces marbrures se remarquent aussi dans l'épaisseur des circonvolutions, dans les corps striés, dans les cornes d'Ammon et dans les couches optiques.

Le cervelet et la moelle épimère participent généralement à l'état fluxionnaire de l'encéphale.

Dans la manie chronique, on ne trouve assez souvent aucune lésion apparence des centres nerveux. Dans un certain nombre de cas, cependant, on peut constater les stigmates d'altérations anciennes, congestives ou inflammatoires : oblitération fibrineuse des sinus de la dure-mère, épaississement et opacité de l'arachnoïde, épanchement séreux sous-arachnoïdien, excrétion pseudo-membraneuse, dépôts fibrineux, traînées laiteuses ou opalines sur le feuillet pariétal de cette méninge; aspect variqueux ou anévrysmatiqiie des vaisseaux intracràniens et du réseau de la pie-mère ; masse cérébrale diminuée de volume ; circonvolutions amincies et comme revenues sur elles-mêmes; substance grise anémiée et ramollie ; substance blanche endurcie, principalement au centre de chaque hémisphère; atrophie de la voûte à trois piliers et de la cloison transparente; aspect granuleux de la surface; des ventricules.

Il n'est pas rare de rencontrer dans le cerveau des maniaques des foyers apoplectiques anciens ou récents, diffus ou enkystés.

A l'autopsie d'une malade, morte d'une manie aiguë, Baillarger a trouvé une vésicule d'acéphalocyste, enchâssée dans l.i substance blanche du lobe postérieur dioit.

Sans vouloir ni atténuer, ni exagérer l'importance de ces diverses altérations, il ressort de leur exposé que dans la manie les grands centres nerveux sont généralement le foyer d'une fluxion sanguine très-active; et cette affluence du sang vers des organes dont la délicatesse est extrême, doit certainement jouer un grand rôle dans la production des désordres fonctionnels.

La séquestration et l'isolement sont des moyens thérapeutiques de premièn' nécessité dans la période aiguë de la manie, et généralement pour tous les maniaques agités et violents. La séquestration les met hors d'état de nuire; elle est une garantie pour leur sûreté personnelle et pour la sécurité publique; elle est une condition fondamentale de l'efficacité du traitement. Il n'est pas moins utile d'enlever les maniaques au milieu dans lequel leur déhre a pris naissance, de les séparer de leur entourage habituel, et d'éloigner d'eux toutes les circonstances capables de multiplier leurs impressions, de donner plus de vivacité à leurs idées délirantes, et d'accroître l'intensité de leur agitation. Il importe même, dans l'intérêt bien entendu des malades, que ces mesures soient prises dès le début de la manie. En effet, les maniaques qui restent livrés à eux-mêmes, qui peuvent obéir aux impulsions du délire pendant l'acuité de la maladie, et que l'on soumet tardivement à la réclusion, offrent le plus de résistance aux moyens de guérison.

Les maniaques doivent être placés dans un vaste local, bien aéré, pourvu de bonnes conditions hygiéniques, donnant sur une grande cour, et mieux encore sur un parc ou un jardin. Le logis doit être simple, dépourvu de meubles inutiles, d'objets encombrants ou nuisibles. Si les malades ne sont que bruyants, il faut les laisser au grand air se livrer à toute leur mobilité, s'abandonner à toutes leurs extravagances, jouir, en un mot, de toute la liberté compatible avec leur propre sûreté. On n'a recours aux moyens de contention que dans les cas de violence extrême, lorsque les maniaques sont dangereux pour eux-mêmes ou pour autrui. Alors on maîtrise leurs emportements avec la camisole; on modère leurs mouvements avec les entraves; ou bien, à la dernière extrémité, on les fixe sur un iauteuil ou sur un lit. Encore la coercition doit-elle être momentanée, et cesser dès que le calme est rétabh. Dans un grand nombre d'asiles, eu Angleterre et en Amérique, les aliénistes ont renoncé systématiquement, d'une manière radicale et absolue, à l'emploi de tous les moyens mécaniques de répression. Ces moyens sont remplacés parla survedlance assidue et l'active intervention des gens de service, qui se réunissent en grand nombre pour s'opposer aux actes nuisibles des maniaques agités. L'excitation dépasset-elle les limites ordinaires, l'aliéné est introduit par force dans une cellule matelassée, oiî on le laisse se débattre jusqu'à ce que la violence de l'accès soit tombée. Le no-restraint a été préconisé d'abord par le docteur Conolly, puis par le docteur Mundy. Dans un mémoire récent, le docteur Stolz (de Hall en Tyrol) constate que la tranquilhté de l'asile a augmenté sous l'influence du non-restreint, que les actes de brutalité et de violence y sont devenus plus rares. Néanmoins cette méthode n'a pas prévalu en France, mais elle a donné lieu à des discussions lono^ues et animées, d'oii est ressortie cette vérité pratique, que les moyens coercitifs doivent êi.re employés avec une grande réserve , et seulement à la dernière extrémité.

Les bains tièdes sont considérés à juste litre comme la base du traitement de la manie. « On doit en user avec sobriété, dit Marcé, chez les individus à^és, affaiblis par la misire et les privations, et présentant une tendance au délire

chronique plutôt qu'une excitation nette et franche ; mais chez les sujets jeunes et vigoureux, quand la manie est récente et a fait brusquement explosion, quand l'insomnie est très-marquée, on insislera sur l'emploi de ce moyen, qui diminue l'érélhiime général, ramène le calme et le bien-être, rétablit le sommeil, rafraîchit la peau inondée de sueur. » La température de l'tau doit être, en moyenne, de 28 à 50 degrés centigrades ; pendant toute la durée du bain, on maintient sur la tète du malade une compresse ou une éponge imbibée d'eau froide. La surveillance la plus active est nécessaire pour prévenir les congestions, pour remédier aux syncopes ou pour contenir un sujet indocile.

La durée du bain peut être d'une heure, de deux heures et plus. Brierre de Boismont a préconisé l'usage des bains prolongés pendant dix, douze et même quinze et dix-huit heures, associés à des irrigations continues d'eau froide sur la tète. Tout en reconnaissant son incontestable efficacité, Marcé a porté sur ce moyen thérapeutique un très-sage jugement, auquel nous ne pouvons que souscrire : (c La méthode, dit il , employée dans toute sa rigueur est loin d'être exempte de danger. En donnant à des malades fort agités des bains de dix-huit heures, on détermine quelquefois un tel état de faiblesse et de prostration, que de grands accidents peuvent en résulter, et que les sujets épuises peuvent mourir sans que leur surexcitation se soit un seul instant calmée. A moins de circonstances exceptionnelles, je n'oserais donc pas conseiller un bain d'une journée ou d'une journée et demie; au bout de trois ou quatre heures de durée, même dans les cas graves, un bain tiède a épuisé son action sédative, le reste est inutile ou dangereux. »

Le bain tiède peut être répété tous les jours, tous les deux jours, ou même à intervalles plus éloignés, selon les résultats obtenus et les indications du moment, par exemple, chaque ibis que dans la journée le délire éclate avec plus de violence.

Les douches froides peuvent être employées soit comme moyen de répression, soit dans un but thérapeutique. Comme moyen de répression, elles sont dirigées pendimt quelques secondes ou quelques minutes sur la tête des maniaques, et administrées en présence d'un médecin, qui profite d'un éclair de raison pour adresser à l'aliéné les avertissements ou le blâme que méritent sa conduite et ses actes. Plusieurs aliénés sont contenus par la crainte de la douche. Ce procédé d'intimidation convient surtout dans la manie raisonnante. Quelques maniaques guérissent subitement par l'impression morale, la surpiise, la secousse douloureuse et inattendue que leur cause l'écoulement rapide et abondant de l'eau sur les yeux, la bouche, les narines, en menaçant de les asphyxier. La douche, dit Calmeil, devient inutile lorsque son effeî moral est nul et qu'elle ne calme même pas momentanément la violence du délire. Elle peut devenir nuisible par la réaction qu'elle suscite après coup vers les <;entres nerveux, funeste par l'abus qu'en peut faire un sur\'eillant dur ou maliulentionné.

ViQS af fusions froides, administrées pendant deux à cinq minutes, à l'aide d'un vase rempli d'eau qui sert à inonder à grands flots la tête el le corps du maniaque, agissent quelquefois efficacement en provoquant une réaction favorable; mais d'autres fois elles ne font que stimuler et surexciter le malade, ou bien elles l'exposent, s'il est faible, à des maladies incidentes dangereuses. Les affusions ne doivent donc être employées qu'avec beaucoup de discernement.

On est encore peu fixé sur l'utUité de Vhijdrothérapie appliquée d'une manière méthodique et rationnelle au traitement de la manie. La plupart des aliénistes la repoussent même, mais plutôt par une répugnance systématique ou instinc-

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tive que par des raisons plausibles et valables. Cependant les procédés hydrothérapiques paraissent avoir été employés avec succès dans certains nianicomes, notamment dans l'asile Saint-Athanase, de Quimper, par les docteurs Follet, Baume et Rcverchou. Sur 49 aliénés, dont 17 maniaques, régulièrement soumis aux pratiques de l'hydrolliérapie, Baume et Reverchon ont obtenu 9 guérisons et 23 améliorations. Ces résultats sont encourageants et font désirer que l'hydrothérapie soit désormais appliquée dans les asiles plus largement qu elle ne l'a été jusqu'à ce jour.

Les émissions sanguines générales et locales ne conviennent que dans la manie suraiguë et dans la forme congestive du délire aigu vésanique, chez des sujets jeunes, pléthoriques, dont l'agitation s'accompagne d'une grande plénitude du pouls, d'une vive injection de la face et de tous les signes d'une forte hypcrémie cérébrale.

Les appHcations de sangsues à l'anus, à la vulve, aux malléoles, sont indiquées quelquefois pour prévenir ou pour combattre des accès intermittents ou des exacerbations mensuelles, survenant soit à l'âge de la ménopause, soit à la suite d'une suppression momentanée de la menstruation ou d'une hémorrhagie périodique.

Même dans ces circonstances spéciales, les émissions sanguines doivent être employées avec une grande réserve. Pinel avait remarqué, et ce fuit a été confirmé par l'expérience générale, que les saignées trop abondantes ou trop répétées affaiblissent rapidement les malades, diminuent les chances de guérisou et hâtent l'arrivée de la démence.

Les vomitifs et les purgatifs sont indiqués au début de la manie contre l'état saburral et l'embarras gastrique qui accompagnent souvent la période d'invasion.

Plus tard, les purgatifs aident puissamment à la guérison en combattant la constipation et en exerçant sur le tube intestinal une révulsion utile. On prescrit de préférence les agents résineux et aloétiques, qui ont ra\antage de congestionner la muqueuse rectale, de favoriser le développement des hémorrhoïdes et de s'associer efficacement aux applications de sangsues à l'anus et à la vulve.

Outre leur action directe sur les voies digestives, les vomitifs exercent encore sur les phénomènes circulatoires et sur le système nerveux une influence sédative souvent très-salutaire dans les accès de manie aiguë. Le tarlre stibié à dose rasorienne a été préconisé par Weisener, Elssner et Guislain. Marcé, qui l'a expérimenté un grand nombre de fois à Bicêtre sur des malades violemment agités et n'offrant aucune complication gastro-intestinale, rend compte en ces termes des résultats obtenus : « Quelquefois il a échoué, mais aussi, à diverses reprises, quand la tolérance s'établissait, quand les malades continuaient à se nourrir, j'ai vu, sous l'influence de doses qui n'ont jamais dépassé 50 centigrammes, l'agita- ' tion tomber en deu.\ on trois jours, et la convalescence s'établir avec une grande rapidité. Le tartre stibié agit ainsi par ses propriétés hyposthénisantes, il déprime directement le système nerveux sans déterminer dans l'organisme une spoliation aussi énergique que les émissions sanguines. Employé en lavage, le tartre stibié est encore un médicament utile. Il est pris sans difficulté à cause de son peu de saveur, et détermine du côté du tube digestif une révulsion modérée, mais permanente, que quelques médecins allemands ont singuhèrement préconisée. »

L'opium rend d'incontestables services dans le traitement de la manie, mais il faut savoir choisir et le mode d'emploi et les indications. Marcé le regarde comme nuisible, quand l'agitation est violente, quuid le pouls est fort, développé, la lace

congestionnée et vultueiise; il le considère, au contrnire, comme très-utile, au déeliude l'élat maniaque, quand il rc>te seulement tui;' gmiido n;i)l)ilitiJ i^erveuse, de l'insomnie et une incohérence d'idées indépendante de toute excitation et semblant indiquer une sorte d'atonie des fonctions nerveuses. Legrand du SauUe et Foville expriment une opinion différente. D'après eux, l'usage exclusif et méthodique de l'extrait thébaique, à doses progressivement croissantesjusqu'à l'apparition des premiers symptômes d'intoxication , constituerait une médication toujours puissante et souvent efticace, même dans les accès de manie aiffuë. Dans la manie alcoolique, l'opium agit à la manière d'un véritable spécifique ; il peut être administré d'emblée à des doses assez élevées.

Plusieurs maiiigraphes ont proposé de remplacer l'opium par hjusquiame dans le traitement de la manie. Suivant ces observateurs, la jusquiame pourrait être prescrite à haute dose sans jamais produire vers la tête les mouvements congestifs que déterminent les préparations opiacées. Nous avons vu souvent employer la jus(|(iiame chez les maniaques dans le service de Ca'mcil, à Chareiiton, saus que les résultats obtenus aient justifié les espérances de ceux qui avaient préconisé spécialement cet agent.

Il y a déjà longtemps, le docteur Locher (de Vienne) a eu l'idée d'utiliser les propriétés sédatives de la digitale contre le délire maniaque. Son exemple a été suivi parles médecins anglais et par Guislain. En 1864, le docteur Robertson a publié dans le Méritai Science une série de cas de manie aiguë ou chronique» récente ou ancienne, modifiés avantageusement par ce médicament, qu'il donne sous forme de teinture à la dose de I à 2 grammes par jour. Isambert a rapporté un cas de délire maniaque très-intense sensiblement amélioré sous l'influence de la teinture de digitale.

Suivant Dumesnil (de Rouen), l'efficacité de la digitale dans le traitement de la manie est singulièrement accrue par l'association do cet agent avec l'opiunu Il administre la teinture alcoolique à la dose de 50 centigiammcs à 1 gramme, et concurremment l'extrait gommeux thébaïque à la dose de 25 milligrammes à 5 centigrammes. Sous l'influence de ces deux médicaments combinés, l'excitation maniaque diminue promptement et ne tarde pas à céder.

Deux aliénistes autrichiens, Leidesdorf et Bresslauer, ont essayé avec succès le chlorhydrate de papavérine sur dix-sept maniaques eu proie à une excitation' considérable, privés de sommeil et sujets à des aceès de fureur. La papavérine n'exerce pas d'actiou directe sur le trouble intellectml ou pUuôt sur le processus organique qui lui donne naissance ; mais elle diminue le nombre des pulsations cardiaques, elle modère l'activité musculaire, elle calme l'excitation et ramène le sommeil. Leidesdorf et Bresslauer administrent la papavérine, soit par les voiesdigestives, soit par des injections sous-cutanées.

L'emploi des sels de morphine parla méthode hijpoderiniquedi été précomsé-^aT quelques manigraphes. Le docteur Silva Beirao (de Lisbonne) a guéri par ce moyen une manie avec agitation et penchant à la violence, qui était réfractaire depuis cinq mois aux médications les plus diverses. Le docteur Yix cite un cas analogue. Suivant le docteur Reissner (de Ilorhcim), la morphine administrée par injectioa sous-cutanée produit généralement peu d'effet dans la manie aiguë. Pour obtenir le narcotisme, il faut arriver à des doses élevées ; même alors le calme obtenu ne dure que peu de temps. C'est dans la manie chronique que l'emploi de la morphine semble trouver le plus d'indications, non pas, bien entendu, au point de vue du traitement curatif, mais pour attéimer certaines conséquences de l'affeclion, l'in-

somnic et l'agitation. Mais encore ici l'action du médicament est très-variable ; certains mahdes se calment pour des semaines ou des mois ; chez d'autres, des doses Ircs-élevées de morphine ne donnent aucun résultat ; chez d'autres enfin, ou n'observe que les suites fâcheuses de l'intoxication. Jamais les injeclions n'ont prévenu, ni même retardé les accès delà manie inlenniltente. lien est de même pour les malades chez lesquels l'agitation est le résultat d'hallucinations de la vue et de l'ouïe. Enfin nous citerons comme très-importante sur ce sujet l'opinion du docteur Krafft-Ebing, de l'asile d'Illenau, oiî l'on pratique de dix à seize mille injections par an sur les aliénés. L'action de la morphine, introduite par la méthode hypodermique, diffère beaucoup, dit cet observateur, de celle que pro duit le même médicament absorbé par les voies digestives ; cette action est presque toujours sédative; le contraire n'a été observé cpie dans des cas très-rares de manie compliquée d'anémie du cerveau. Les effets produits persistent rarement plus de six à sept heures après l'injection , et il faut [ilusieurs fois par jour renouveler l'opération. On commence par un ou deux centigrammes d'acétate. Le médicament produit assez souvent, au début, des vertiges et des vomissements, mais il est bientôt toléré et ne donne plus lieu qu'à des effets sédatifs. On accroît les doses progressivement, et on peut aller parfois jusqu'à 1 gramme saas déterminer d'accidents. Les injections de morphine donnent surtout de bons résultats dans les variétés de manie où le délire se compliqne de sensations névralgiques. Krafft-Ebing considère enfin que c'est le moyen le plus efficace pour combattre l'agitation et les insomnies si communes chez les maniaques.

Malgré les témoignages favorables que nous venons de citer, on ne doit recourir aux injections sous-cutanées de morphine, chez les maniaques, qu'avec une grande circonspection; car il résulte d'un rapport adressé à la Société médicochirurgicale de Londres par une commission spécialement chargée de l'étude de cette question que l'emploi de la méthode hypodermique dans le traitement des maladies mentales est loin d'être dépourvue de dangers.

Le bromure de potassium peut rendre des services réels, notamment dans les cas de manie accompagnés d'excitation erotique.

Le camphre, la valériane, ïéther et tous les antispasmodiques, sont desmoyens acceîsoires qui ne répondent qu'à des indications tout à fait passagères.

Le cliloral est un médicament nouveau, que les docteurs \Yestphal et Jastrowitz ont expérimenté récemment sur tiente-quatre ahénés présentant tous un état d'excitation de diverse nature et en proie pour la plupart à des accès de manie grave. Les doses ont varié depuis 50 centigrammes par heure jusqu'à 2, 4, 6, 7 et même 8 grammes par lienre et en une fois. Les fortes doses amènent le sommeil, les petites doses produisent de l'excitation; mais, même les fortes doses, prolongées longtemps, ne modifient en rien la forme, ni la marche ultérieure de la manie. L'action hypnotique du chloral est accrue par son association aux injections sous-cutanées de chlorhydrate de morphine. Dans la manie alcoolique, le cliloral s'est montré un remède souverain. 11 diminue généralement la durée du délire et par conséquent le danger que l'agitation tait courir aux malades et à leur entourage.

Le sulfate de quinine réussit quelquefois contre la manie intermittente, surtout lorsque les accès sont récents et rapprochés. Il doit être administré pendant les périodes d'ii;tcrmission.

La diète lactée, seule ou associée aux bains tièdes, aux: purgatifs, aux narcotiques, a été conseillée par Bail'ar-er dans L Iraitcmcnt de la manie aiguë et sur-

tout de la manie puerpérale. On donne à un maniaque de 1 à 2 litres de lait par jour. C'est une médication, à la fois spoliative et sédative, qui, sans être toujours efficace, mérite de rester dans la pratique.

On a renoncé aujourd'hui très-sagement aux applications inutiles et barbares de moxas, de sétons et de cautères à la nuque, d'huile de croton tiglium et de pommades stibiées sur le cuir chevelu.

Les maniaques sont peu accessibles à un traitement moral. Us ne peuvent assez maîtriser leur attention pour écouter et pour suivre les raisonnements qu'on leur fait. Cependant ils se laissent facilement intimider, et la crainte est le seul argument qui ait prise sur eux, mais elle ne doit jamais aller jusqu'à la terreur. C'est un instrument de guérison difficile à manier habilement, qui ne doit jamais être abandonné à des gens ignorants et grossiers, et dont l'application ne convient pas à tous les sujets. Il faut ménager la susceptibilité des maniaques; et, si la répression est nécessaire, l'exercer sans emportement et sans brutalité. On réussit quelquefois à captiver l'attention de ces malades en excitant leur admiration, leur surprise. Un phénomène curieux, inattendu, qui frappe vivement leurs sens, peut les ramener à la raison. Mais on doit surtout s'appliquer, par un extérieur imposant, par des paroles graves, par des avertissements ou des conseils énergiques, à leur inspirer delà confiance et du respect (Esquirol).

Lorsque le calme est rétabli, lorsque les maniaques commencent à reconnaître leur état, quoiqu'il reste encore des traces de délire, il faut les déplacer, les retirer des lieux témoins de leurs extravagances, les entourer d'objets nouveaux propres à les distraire, les exciter à l'exercice, les ramener au travail. Enfin, pendant la convalescence, les maniaques ont besoin de consolations, d'encouragements, de conversations agréables, de sensations douces, de promenades et de distractions varices. C'est alors que les voyages peuvent avoir une influence utile et confirmer la guérison.

Médecine légale. Nous avons longuement développé dans le tome III de ce dictionnaire (p. 118-160) les diverses questions relatives à la médecine légale des aliénés. Les principes que nous avons posés, les solutions que nous avons données, s'appliquent de la manière la plus rigoureuse à la manie franche, qui est la plus évidente et la moins contestable des maladies mentales, le type même de la folie. En conséquence, nous pouvons nous borner ici à de courtes considérations touchant quelques points spéciaux, particulièrement délicats et obscurs, de l'étude médico-légale de la manie. Ces considérations auront pour objet la manie transitoire, la manie impulsive et la manie raisonnante.

11 est clair que les actes nuisibles et les attentats contre les personnes ou contre les propriétés, commis sous l'influence d'un accès de manie transitoire ou de manie impulsive, doivent bénéficier de l 'immunité légale consacrée par l'article 64 du code pénal. Toute la difficulté consiste à fournir la preuve de la folie, et à démontrer que l'agent a cédé à des incitations maladives et irrésistibles, et non point aux suggestions de ses intérêts ou de ses passions.

Pour dissiper les obscurités du problème et porter la conviction dans l'esprit des juges, il faut établir la nature morbide du fait incriminé non-seuiement d'après l'analyse même de l'acte, mais encore d'après l'étude clinique de l'agent. Il faut, à l'aide d'une observation attentive du sujet, d'une investigation rigoureuse sur ses antécédents, sur ses prédispositions organiques et sur ses conditions héréditaires et natives, d'une enquête scrupuleuse sur les circonstances au milieu

desquelles le fait s'est accompli et sur les influences prochaines qui l'ont provoqué, il faut, à l'aide de tous ces éléments bien coordonnés, remonter à la cause n-énératrice de l'acte, montrer ses rapports nécessaires et pour ainsi dire fatals avec l'état pathologique de l'inculpé, pi'ouver, en un mot, que l'attentat est un phénomène morbide et non un phénomène passionnel. Le criminel est poussé au vol, à l'incendie, au meurtre, au carnage, par un mobile, la cupidité, l'ambition, la débauche, la jalousie, la haine, la vengeance; chez lui, l'impulsion est le résultat d'un coupable calcul et d'une odieuse perversité. Mais on chercherait vainement un mobile de cette nature pour expliquer les actes de violence ou de férocité d'un maniaque. Chez ce dernier, l'impulsion procède toujours d'une influence maladive antérieure ou actuelle, d'un état névropathique, d'un trouble mental ancien ou récent, d'une hallucination, etc. Ce qu'il importe alors au médecin expert, c'est de démontrer l'existence du substratum pathologique non-seulement par les caractères propres aux souffrances du système nerveux, mais aussi par la manière dont l'acte a été perpétré. Là est le critérium du diagnostic médicolégal.

La manie raisonnante soulève, en médecine légale, plus de difficultés encore que la manie transitoire et la manie impulsive proprement dite. Comment, en effet, se résoudre sans scrupule à exonérer de toute responsabihté, soit civile, soit criminelle, des individus qm' en imposent par des dehors de raison, qui mettent, souvent avec une habileté prodigieuse, toutes les ressources de leur intelligence au service de leurs instincts mauvais et pervers, qui raisonnent leurs projets et en calculent tous les moyens d'exécution avec le sang-froid et le calme apparent d'hommes sains d'esprit? Comment discerner clairercent s'ils conservent assez de liberté d'esprit pour contracter des actes civils, pour tester, pour signer une procuration, pour donner leur consentement au mariage de leurs enfants ? A quels signes reconnaître si, en accomplissant un acte réputé crime ou délit, ils ont eu une conscience suflisante de la valeur de cet acte, de sa nature criminelle ou délictueuse, du préjudice qu'ils causaient à autrui ou des conséquences qui en résulteraient pour eux-mêmes? En un mot, comment établir le caractère pathologique des actes accomplis par ces maniaques, souvent doués de tant de facultés qu'on serait tenté, à première vue, de leur accorder le droit de disposer d'euxmêmes, de leur personne et de leurs biens? Ici encore, le meilleur moyen d'éviter l'équivoque et de sortir d'embarras consiste à sien tenir au diagnostic médical et à demander la solution du problème, non pas à la psychologie normale, mais à l'observation cliniqce. Eu appliquant rigoureusement à l'expertise médico-légale de la manie raisonnante les uioyens généraux du diagnostic et les procédés ordinaires d'investigation clinique, on parviendra à réunir tous les éléments d'un jugement exact sur l'acte et sur l'agent.

Dans cette recherche, on ne doit pas perdre de vue que la manie raisonnante, comme les autres formes de Ibhe, présente fréquemment dans son cours des périodes de rémiltence très-prononcée, et même de véritables intermittences, pendant lesquelles le malade peut recouvrer momentanément la raison et la liberté morale. Dans ce cas, un maniaque déclaré absolument irresponsable dans un moment donné de son existence peut être reconnu responsable dans un autre moment, quelquefois même assez rapproché. La seule difficulté que l'on puisse rencontrer alors consiste à discerner si l'intermittence est réellement complète et à distinguer une simple rémission, plus ou moins marquée, d'une véritable intermittence ou d'une guérison momentanée. Mais ici encore, c'est à la clinique qu'il

558 MANIE (bibliographie).

appartient d'éclairer la médecine légale, qui, suivant les judicieux préceptes de J. Falret, de More), de Moreau (de Tours), se résume, en définitive, dans une simple question de diagnostic médical. A. Lixas.

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MAXBfiïJETTE, IWAÏ..\Gl]ETTE , MELEGUETTA , OU encore Gr.MNES de Paradis, Pouhe de Guinée. On donne ces divers noms aux gniines d'une espèce d'Amomum qui croît sur les côtes occidentales d'Afrique, surtout dans les parties de la Guinée qui portent le nom de côte des Graines. Ces semences sont rondes ou ovales, anguleuses, quelquefois cunéiformes; leur couleur est rouge brun; elles sont finement verruqueuses à la surface, et ont une amande de coidcur blanche, d'une saveur acre et brûlante. Leur odeur est faiblement aromatique.

La synonymie des Amomiim au.xqnels on a attribué les graines de Paradis est extrêmement compliquée. Sur ce point diificile, nous nous bornerons à rapjiortor l'opinion de M. Damell, qui a rassemblé sur les lieux des éléments très-nombreux de discussion.

Afzemus, dans ses Remédia guineensia, avait indiqué, après Linné, un Amomum Grana Paradisi, auquel il rapportait la véritable origine de la maniguetlc. Plus tard, en 1828, Roscoe avait cru trouver des différences spécifiques entre cette plante et celle qu'il avait obtenue de graines de Paradis envoyées des colonies anglaises de la Guyane, où les nègres avaient transporté la plante alricaine. Aussi avait-il décrit une nouvelle espèce sous le nom d'Amomum Meleguelta. Pereira reconnut qu'en réalité ces deux plantes n'étaient que deux formes différentes d'un même type spécifique, mais il eut le tort de les confondre avec VAmomian exscapum Sims. M. Daniell, tâchant de débrouiller ce sujet, pense qu'une seule espèce [Amomum Grana Paradisi Afz., Amomum Meleguetta Roscoe), susceptible de varier beaucoup suivant les conditions d'existence, produit la véritable maniguette. Toutes les autres espèces donnent des graines de moindre valeur, qui n'ont ni la surface finement tuberculeuse, ni la saveur agréable, quoique très-piquante, des graines de Paradis.

h' Amomum Grana Paradisi a été transporté, comme nous l'avons dit, dans la Guyane, h Demerari,et une sorte de maniguette, récoltée dans ce pays, y sert à la consommation habituelle des nègres, mais n'arrive pas dans le commerce. Les graines, qu'on transporte, viennent toutes de la côte occidentale d'Afrique ; on les distingue en :

1° Maniguette du cap des Palmes et de Sierra Leone. C'est la maniguette la pins commune, à grains plus petits, à testa moins verruqueux que dans la seconde variété. Elle est fournie par la forme de l'espèce décrite par Afzelius sous le nom A' Amomum Grana Paradisi.

2" La maniguette d'Acra. C'est la plus estimée; les grains sont plus gros, plus verruqueux, d'un goût plus agréable; ils portent à l'ombilic une sorte de petite touffe conique de fibres jaunes pâles. Elles proviennent de la forme de l'espèce qui répond à Y Amomum Meleguetta Roscoe.

Il est inutile de décrire ici toutes les graines à' Amomum qui peuvent être des succédanées de la maniguette, et que les indigènes emploient à son défaut. Contentons-nous d'indiquer rapidement les plantes qui peuvent les produire ;

MAN'IOC (botanique). lUi

i" Amomum exscapum Sim<. {A. GratmmParadisiUoOKER fil., AmomumAfzclii Smith), très-voi>in de Y Amomum Grana Paradisi d'Afzelius.

2° Amomum loncjiscapian Hooker fil.

5° Amomum latifolium Afzel.

4° Amomum DanieUi Hooker fil., qui donne le Bastard Meleguetta dePereira.

5" Amomum palustre Afzel.

6" Amomum cereum Hooker fil.

On trouvera des détails nombreux sur toutes ces espèces dans le mémoire de M. Daniell sur les Amomum de l'Afrique occidentale {voy. aussi le mot Amome).

Le nom de maniguette ou malaguetta a été donné aussi à un fruit d'Anonacée, le Xijlopia œthiopica, qui présente des caractères tout différents de ceux des Amomum {voy. Xvlopu). On l'a également apj.Iiqué à un certain nombre d'autres fruits plus ou moins poivrés. Les Italiens le donnaient, dn temps de Matliiole, aux graines du grand Cardamome {voy. Cardamome). D'après Gomes, les Portugais désignent sous ce nom les Piments {Capsicumfruclescens).

Ortega donne le même nom à la tleur non développée du Myrtus pimenta^

Enlin on l'applique quelquefois au Piment couronné {voy. ce mot).

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MAXBOr {Manihot Plum.). § L Botanique. Genre de plantes, de la famille des Euphorbiacées, établi par le P. Plumier, pour le Jatropha Manihot de Linné et les espèces voisines. Les fleurs y sont monoïques, apétales et régulières. Dans les fleurs mules, on observe, sur un réceptacle convexe, un calice gamosépale, campanule, souvent pétaloïde, à cinq divisions peu profondes, imbriquées ou presque valvaires dans la préfloraison. L'androcée est formé de dix étamines, disposées sur deux vertl(-illes. Cinq sont plus courtes, alternes avec les divisions du périanthe. Cinq, plus longues, leur sont superposées. Les fdets sont grêles, libres; ils s'insèrent autour d'une sorte de disque central, à cinq ou dix lobes plus ou moins marqués. Leurs anthères sont biloculaires, introrses, déhiscentes par deux fentes longitudinales. Les fleurs femelles ont un périanthe caduc, analogue à celui des fleurs màles, et dix étamines stériles, réduites à des languettes, insérées aussi autour d'un disque hypogyne à dix lobes. Le gynécée se compose d'un ovaire à trois loges, surmonté d'un style court, trapu, se terminant par une masse stigmatifère trilobée, plissée, lobulée, parcourue de sillons irréguliers. Dans chaque loge ovarienne se trouve un ovule descendant, anatrope, à micropyle extérieur et supérieur, coiffé d'un obturateur épais. Le fruit est capsulaire et tricoque. Le mésocarpe se sépare souvent des coques monospermes et bivalves. La graine, analogue à celle des Ricins, souvent bigarrée, est surmontée d'un arille caronculaire. Les Maniocs sont des arbres ou des arbustes, voisins, comme on vient de le voir, des Médiciniers. Leur racine est souvent tuberculeuse, charnue, féculente; elle renferme aussi, comme toutes les parties de la plante, un latex blanc et opaque. Les rameaux sont chargés de feuilles alternes, simples ou palmées, souvent glauques, accompagnées de deux stipules latérales, caduques. Les fleurs sont groupées en grappes simples

DICT. ENC. 2* S. lY. Zb

552 MANIOC (bOTANiotE).

ou ramifiées, dont les fleurs femelles occupent la base, ou sont tout à fait isolées. Le Manioc commun est probablement le Manihot edulis de Plumier, etle3/anihot iitilissima Pohl, que Linné appelait Jatropha Manihot. Ces noms ont pour synonymes : Janipha Manihot K., Manihot edule A. Rica., et Jatropha stipu. lata Velloz. C'est une plante dont les racines, épaisses, charnues, tubéreuses atteignent jusqu'à 1 mètre de longueur sur 20 à 30 centimètres de diamètre. Ces racines sont remplies de fécule contenue dans les cellules, et de suc laiteux dont les vaisseaux propres sont gorgés. Plantée dans tous les pays chauds et réussissant parfaitement de boutures, de tronçons, cette espèce émet des tiges hautes de 2 à 3 mètres, glabres, glauques, chargées d'une fleur farineuse blanchâtre, souvent teintées de rougeàtre. Les fouilles sont accompagnées de stipules lancéolées-subulées, caduques. Au sommet d'un long pétiole, se trouve le limbe qui est profondément palmatipartite, à 3-7 divisions entières, lancéolées ou linéaires-lancéolées, subspatulées, glauipies à la face inférieure, d'un vert plus ou moins brunâtre en dessus. Les fleurs sont glabres dans la plupart de leurs parties ; elles forment des grappes terminales ramifiées, à longues divisions, à fleurs mâles pourvues d'un périanlbe quinquéfide, tondis qu'il est quinquépartite dans les fleurs femelles. Cette espèce, depuis longtemps cultivée, a formé beaucoup de variétés, les unes à pétiole vert, rouge ou violacé; d'autres à nervures rougtàtres, à limbe crispé, à racine noirâtre, grisâtre ou blanche ; il y en a même dont les feuilles sont presque entières. C'est ordinairement à cette plante qu'on donne les noms vulgaires de Mandiocca, Mandijba, Manioc amer ou Juca amarija.

Les fécules dites Tapioca, Cassave, Moussaclie, Manioc, etc., sont encore fournies dans les pays chauds, notamment dans l'Amérique tropicale, par le Manioc dotixou. Camagnoc, Aipi, Juca dulce. Pohl l'a parfaitement reconnu comme une espèce distincte, en lui appliquant les noms de Manihot Aipi, diffusa, etc. M. Millier (d'Argovie) a substitué à ces noms (in DC. Prodr., XV, p. II, n. 16) celui de M. palmata, et n'a pas adopté les noms spécifiques autrefois donnés à cette plante, en 177'2-78, dans l'ouvrage de Gmehn iOnomat. bot., V, 7), et, en 1776, dans l'ouvrage de Rotlbœll [Surin., 21), oii elle est décrite ou représentée comme Jatropha dulcis et mitis; et cela, parce que ce nom pourrait produire quelque confusion avec d'autres espèces, comme le M. utilissima, dont les produits sont également comestibles. Mais, si l'on veut changer les noms de plantes le plus généralement acceptés, ce q\u n'est pas toujours sans inconvénient, en vertu d'une loi de priorité historique dont on abuse quelquefois, on ne peut ensuite se soustraire à cette loi une fois posée, par suite de je ne sais quel caprice inexpliqué ou mal expliqué, dont personne n'a à tenir compte; comme si le nom spécifique de palmata du Flora fluminensis (10, t. 81), qui date de 4827, ne présentait pas beaucoup plus d'inconvénients encore dans un genre où la plupart des espèces sont pourvues de feuilles ])almées, et surtout le M. idilissima. Les noms de mitis ou de dulcis ont au moins cet avantage, qu'ils rraduisent bien l'expression vulgaire de Manioc doux. Si doue l'on s'attache, avant tout, aux lois de la priorité, cette espèce, si bien connue cependant sous le nom de Manihot Aipi, devra prendre les noms de M. dulcis ou de M. mitis. Cette plante se distingue de la précédente en ce que ses inflorescences sont très-divisées dès la base en longues ramifications; ses bractées, petites et lancéolées; son calice, glabre eu dehors; ses anthères, bien plus longues que larges, taudis qu'elles sont à peine plus longues que larges dans le M. amer ; et ses fruits, subglobuleux, non ailés, légèrement anguleux dans la portion supérieure, tandis

MAMGc; (emploi médical). 5t;,5

qu'ils sont, dans l'autre espèce, étroitement ailés, avec les ailes ondulées, subcrénelées. On pourrait bien, dans la pratique, désigner spécialement ce Manioc ' sous le nom de M. d'Amérique, car je ne l'ai guère vu provenant des cultures de l'ancien monde, et presque tous les échantillons qui sont dans les herbiers vien- ,nent de l'Amérique tropicale, du Brésil, du Pérou, du Mexique, de la Guvane.

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§11. Emploi médical. A. Bromatologie. La racine de manioc fournit Une fécule d'une blancheur éblouissante, d'un goût agréable, qui joue un rôle considérable dans l'alimentation des indigènes du Brésil, des Antilles, d'une partie de l'Afrique, et qui forme dans les colonies européennes d'Amérique la base de la nourriture delà population esclave.

Dans le manioc amer la fécule est associée à un principe amer, à une substance volatile très-to\ique, que 0. Henry et Boutron-Charlard ont cru être de l'acide cyanhydrique; opinion qui a été confirmée par les expériences faites par Christian sur du suc de manioc amer qui lui avait été envoyé de Démérari, et qui était dans de bonnes conditions de conservation. Ce principe toxique passe dans le suc de la racine; il s'élimine par expression et se décompose par l'action de la chaleur. La cassa ve douce est plus fibreuse que la cassave amère. Elle est comestible et ne contient aucun principe vénéneux.

u La farine de cassave, dit Pereira, s'obtient en râpant la racine de cassave et en la lavant, et -en soumettant la pulpe à une pression qui en sépare le suc vénéneux. La pulpe qu'on obtient est séchée au four, et en la remuant constamment. C'est ce qu'on appelle la farine de manioc ou de cassave : c'est un mélange de fécule de manioc, de fibre végétale, de substances protéiques, etc. Le docteur Sliier a trouvé dans les racines coupées en tranches et séehées, 0,78 d'azote, et dans la farine débarrassée du suc 0,36 seulement de ce principe, ce qui porte à 5,00 pour la racine sèche, et à 2,34 pour la farine de manioc les quantités de matière azotée. La farine de manioc un peu grossière s'appelle couaque ou coac; celle qui est fine reçoit sur les marchés anglais le nom de cassava flour ; elle ressemble à de la farine de froment. Cette farine sert aux colonies à la préparation du pain de cassave, sorte de galette que l"on fait en chauffant sur des plaques la farine de manioc. J'ai goûté de ce pain de manioc ; il a une saveur douceâtre, fraîche, légèrement aigrelette, peu agréable en somme, et il faut une certaine habitude pour en user avec plaisir. La farine gonfle beaucoup dans les liquides chauds et peut être employé à tous les usages alimentaires auxquels nous soumettons le tapioka » {voy. Pereira, vol. II, part, i, p. 450).

La fécule de manioc, séparée des autres substances auxquelles elle est réunie dans la farine, se présente sous l'aspect de petits grains souvent agglomérés par groupes de trois ou quatre dans les cellules de la plante vivante ; le hile est circulaire, entouré d'anneaux, et le grain éclate en étoiles. Le grain de fécule de manioc est le même, quelle que soit la variété, douce ou amère, de cassave d'où on la retire {ihid).

MM. J.-L. Soubeiran et A. Delondre ont signalé parmi les produits végétaux du Brésil qui ont figuré à l'exposition universelle de 1867, quatorze quahtés de manioc, les unes blanches, les autres jaunes; la fécule qui en est retirée paraît

564 MAiS'IOC {emploi médical).

dans toutes identique à elle-même {La production végétale et animale. Études faites à l'exposition universelle de 1867, p. 269).

On prépare avec le jus de manioc qui a ttc bouilli et exposé au soleil une sauce qui sert au Brésil et sous le nom de pichuna tucupi à assaisoimer le poisson. Dans d'autres pays cette sauce prend le nom de casareep ou de cassireepe. On fait grand usage de ce condiment dans les Indes occidentales sous le nom de pepperpot. C'est le cabiou ou cahion de la Guyane française. Dans le tucupi du Brésil, le jus de manioc est mélangé de piment.

On prépare à Cayenne, avec la forine de manioc, une liqueur rafraîchissante nommée vicou, et une liqueur enivrante nommée cachiri, qui est de consommation exclusivement locale.

On a exagéré quelque peu les propriétés nutritives du manioc, et on a cru que sa flirine pouvait à elle seule entretenir pendant longtemps la santé et les forces. L'enthousiasme un peu naïf des voyageurs lui a fait cette réputation. Le manioc est de la fécule et ne peut rien de plus que cet aliment en général {voy. Tapioca).

B. Toxicologie. La farine de manioc et sa fécule sont utiles et inoffensives; les propriétés toxiques de celte racine exotique résident exclusivement dans son suc. Le manioc, on l'a vu plus liaut, appartient à une famille suspecte, les Euphorbiacées, et à un genre encore plus suspect, le Jatropha, dont presque toutes les espèces sont plus ou moins malfaisantes. Les propriétés vénéneuses du manioc nt de notoriété et d'expérience vulgaires d;uis le pays oij se cultive cette plante. Fermin, Ricord, Madiana, 0. Henry et Boutron-Cbarlard ont étudié et expérimenté ce poison. J'ai déjà dit qu'il est rapproché de l'acide prussique par beaucoup d'observateurs. Le prussi;ite jaune de potasse y détermine en effet la formation de bleu de Prusse. L'enlèvement mécanique de ce poison par l'exj ression et le lavage, et sa destruction par l'action de la chaleur sont les deux points les plus saillants de son histoire.

Les premières expériences faites à l'aide de ce poison sont celles de Fermin, qui en conmiuniqua les résultats à l'Académie de Berlin en 176i. Loiseleur- Deslongchamps et Marquis les ont résumées dans leur article Mamoc du Dict. en 60 vol. (t. XXX, p. 475). 11 se servit du suc obtenu par expression ou du produit de la distillation de ce suc. Avec le premier de ces poisons il expérimenta sur des chats; la mort survint en peu de temps ; elle fut précédée de troubles \iolents des fonctions digesti-ves, de vomissements, de selles, de convulsions, etc. On se servit du produit de la distillation de 50 livres de jus de manioc pour uîie expérience dramatique, mais d'une légitimité morale plus que contestable. Trentecinq gouttes provenant des deux premières livres de liquide qui passèrent à la distillation (le reste était inerte) furent administrées à un nègre empoisonneur qui mourut au bout de six minutes, après des évacuations répétées et des convulsions horribles. L'absence de toute lésion de l'estomac permit à Fermin de soutenir l'opinion, fort avancée pour cette époque, que le poison concentrait toute son action sur le système nerveux {lac. cit.), Ricord-Madiana a également tué des chiens en dix minutes avec ce suc. Barham, en 1794, a signalé aussi, avec l'extrême toxicité de ce produit, la présence constante des vomissements et des évacuations, la faiblesse de la vue, l'affaissement, les convulsions, l'état s\ncopal, etc. Pereira, se basant sur la constance des troubles digestifs, suppose qu'au principe \olatil, source des symptômes nerveux, se joint quelque résine éméto-catbartique de nature irritante.

La tl)éra|ieuti(iue de cet empoisonnement est peu connue. On croit, aux colonies, que le suc de roucou [Bixaorleana L.) est l'antidote du manioc ; mais cette opinion ne repose sur rien de scientifique. Eu l'absence de données expérinienlales, on peut avancer par analogie que quand les quantités de suc sont peu considérables, les vomissements par cause mécanique et la pompe stomacale sont les moyens auxquels il faut recourir. Les symptômes nerveux se sont-ils produits, les affusions froides sur la tète et le racliis, et la respiration artificielle sont les moyens qui semblent devoir le mieux réussir.

G. Thérapeutique. La fécule de manioc est susceptible de remplir, intus et extra toutes les indications émoUientes et diététiques des lecideiUs, cata|)lasmes, tisanes, articles de diète légère, etc. Rien de particulier à en dire sous ce rapport. La pulpe fraîche obteime c\\ râpant la racine a reçu dans la médecine exotique quelques applications qu'il n'est pas inutile de rappeler ici. Wright, cité par l'ereira (vol. II, part, i, p. 450), a employé avec succès ce topique comme modificnleur des ulcères de mauvais-J nature. Au dire du même auteur, le docteur Hamilton a observé sur lui-aième l'action sédative immédiate d'un cataplasme de pulpe de manioc fraîche et non exprimée, après l'avulsion de la chique ou pulex penetrans. Le suc de manioc est un médicament cyanique et qui pourrait sans doute jouer le même rôle thérapeutique que ses congénères; mais il a été jusqu'ici mal étudié et peu appliqué. Fonss.vgfuves.

MA^iPlXATioiv.^ TnÉESAPEiiaïQL'ES. Les manipulations thérapeutiques constituent une partie importante de la chirurgie, qui, elle-même, ne désignait primitivement que l'ensemble des ouvrages de la main appliquée à la guérison des maladies, ou, comme le dit Ambroise Paré, « une habileté et industrieux mouvement d'une main assurée avec expérience, ou une action de main industrieuse, tendante à quelque bonne opération de médecine. »

Par manipulations, il faut donc entendre toute action thérapeutique de la main désarmée, fi.ve ou mobile, depuis les frictions calorifiques instinctives jusqu'aux savantes pratiques du taxis herniaire, et des réductions dans les luxations.

Les nouibreuses variétés comprises entre ces Ibrn^es ont un mode opératoire particulier et, toutes choses égales, des résultats sensiblement différents. Il était difficile de choisir l'un de ces modes pour type de tous les autres, et c'est ce qui nous a déterminé à les comprendre tous sous la dénomination la plus générale, c'est-à-dire eu nous servant, à cet effet, de ce qu'ils ont de commun, l'emploi de la main. Sans doute, on s'est fréquemment servi d'instruments spéciaux : gants, strigilles, roulette, palette, verges, etc., pour pratiquer des mouvements sur la surface, mais nous pensons que de tous ces instruments il n'en est que deux, le gant et les verges plus ou moins modifiés qui soient de quelque utilité, et nous renverrons pour ce qui les concerne aux articles Frictions et Flagella- TiOi\. Le terme massarje, qui a servi de litre à un grand nombre de travaux estimables, a cet inconvénient capital de désigner une pratique grossière, composée d'une foule de mouvements élémentaires distincts qu'elle confond, ce qui rend impossible la détermination du rôle qui revient à chacun d'eux dans les effets généraux. A proprement parler, le massage désigne cette forme de manipulation plus convenablement dénommée malaxation, pincement et pétrissaqe, et qui consiste à presser les parties molles d'une manière intermittente entre le pouce, les doigts et la paume; or il est évident que ni la pression mobild coq-

tinue, ni l'écrasement, ni la vibration digitale, ni la pression simple, ne rentrent dans cette forme de manipulations. En sorte que, quand on dit masser une région, on n'a rien déterminé de la forme, de l'intensité, ni de la portée de la prescription. C'est pourquoi il conviendrait même, si la raison pouvait prévaloir sur l'usage, de retrancher ce terme du vocabulaire médical, et de lui substituer, selon les indications, les divers modes de manipulations. Enfin, c'est sous cette dernière désignation que nous trouvons, décrites dans toutes les langues de l'Europe, les pratiques de cette nature dont l'orthopédie lait un si fréquent usage.

Les manipulations thérapeutiques s'adressent à tous les systèmes organiques, et trouvent leurs indications plus ou moins urgentes dans presque toutes les maladies chroniques; elles constituent une partie importante du système de thérapeutique fonctionnelle, dans lequel on se propose de rétablir, en modifiant directement le jeu des lonclions, l'intégrité des actes physiologiques, et, par suite, la forme et la composition normale des tissus.

D'un autre côté, et au point de vue purement empirique, elles ont une place considérable dans l'histoire de la médecine populaire, et principalement dans celle de la gymnastique médicale de l'antiquité et des temps modernes. Mais nous négligerons à dessein dans ce travail le côté historique, qui trouvera mieux sa place ailleurs {voy. Gymnastique, FRicTioiss). A vrai dire, si la pratique des manipulations a, de tout temps, donné à l'art de guérir des résultats précieux, ce n'est guère que de nos jours que la science a pu les expliquer, s'en emparer, et leur fournir une théorie et une mélhode. Les pages qui suivent sont donc un essai de systématisation dans lequel nous étudierons d'abord les diverses formes de manipulations; en second lieu, nous examinerons leurs eftets physiologiques; enfin, nous exposerons les applications qui en ont été faites, et les résultats qui en ont été obtenus.

1. Des formes diverses de manipulations. Quoique dans la pratique les diflérentes formes de manipulations scient généralement combinées en vue d'un but physiologique, il importe pour l'étude expérimentale de les appliquer isolément, et la meilleure méthode de classement est, à coup sûr, la forme même du mouvement et son degré de simplicité. Nous distinguerons donc : 1" \ application simple de la main ou de l'extrémité des doigts sur la peau ; 2° les frôlements ou effleurements des extrémités digitales (passes en contact des magnétiseurs) ; 3" les frictions plus ou moins fortes, mais sans pression ; 4° les nombreuses variétés dépressions^ continues ou mtermittentes fixes ou mobiles, lentes ou rapides, unitormes ou variables, et quant à la main de l'opérateur, digitales ou palmaires, à main ouverte fermée ou demi-fermée, mais conservant toujours la même altitude ; 5' les pétrissages, malaxations , pincements , c'est-àdire les manipulations qui résultent des pressions successives dans le mouvement d'o])position de la main et du pouce; 6° les percussions; 7" les vibratiovs ; 8" les mouvements articulaires communiqués ou artificiels.

1° Uapplication simple de la main sur une région jdonnée de la surface cutanée produit de remarquables eil'ets, dont l'étude a été trop négligée, et qui peuvent être systématiquement utilisés dans la médecine palliative. Chacun sait que bien des malades trouvent un soulagement considérable à poser leur propie main sur le front, sur la nuque, au creux de l'estomac, sur le trajet des nerfs, sur la poitrine ou sur l'abdomen ; quelquefois c'est l'index ou le médius que l'on pose au point d'émergence d'un nerf de la face, avec ou sans pression ; mais les résultats de ces applications sont loin d'être constants, et il arrive que le contact

de la main sur le front ou sur la nuque, au lieu de soulager, exaspère la douleur. Ce résultat ne se produit jamais que pour la tète, et il est rare que dans les gastralgies, dans les entéralgies, dans les diarrhées douloureuses, l'application de .a main pendant quinze ou vingt minutes n'amène pas un apaisement, souvent immédiat et quelquelois définitif.

Mais ces faits prennent un caractère mieux accusé, quand c'est une main étrangère au malade qui les produit ; toutefois les résultats deviennent encore plus complexes, et il arrivera, sans que l'on puisse en donner de raison générale, que la même main, appliquée sur un sujet donné, produira, dans des conditions semblables, des el'fets fort différents. Il reste vrai néanmoins que d'ordinaire la main appliquée pendant un temps suffisamment long sur des surfaces, dont les plans profonds sont douloureux, l'intestin, le foie, l'estomac, les reius, la vessie, etc., détermine un soulagement rapide et marqué.

Les pratiques du magnétisme animal reposent en partie sur ces actions de contact; c'est en vain, cependant, que" nous avons cherché dans les auteurs qui se sont occupés de cette question, des renseignements précis sur les phénomènes qui accompagnent les contacts prolongés. Absorbés dans la recherche et la contemplation du prétendu fluide, les magnétiseurs ont lâché la proie pour l'ombre, et « l'imposition des mains » est resté pour eux une pratique routinière, qui a sa raison d'être dans l'écoulement du « fluide. » Mesmer enseignait que le toucher à une petite distance de la partie (malade) est plus fort, parce qu'il existe un courant entre la main ou le conducteur et le malade! » Quant au contact, il l'établissait en posant pouce sur pouce, en opposition, c'est-à-dire le pouce et l'indicateur droit de l'opérateur sur le pouce et l'indicateur gauche du sujet {Aph. CCXCI). Mais le contact étant rapidement suivi de passes, dont nous nous occuperons plus loin. Les écrits du temps ne mentionnent pas souvent l'application continue des mains, el cependant l'aphorisme CCXCIU indique un procédé opératoire, qu'il est utile de relever. « Il est bon aussi, dit-il, d'opposer un pôle à l'autre, c'est-à-dire que si on touche la tète, la poitrine, le ■ventre, etc., avec la main droite, il faut opposer la gauche dans la partie postérieure, etc. »

Mesmer partait de cette hypothèse, reprise expérimentalement par Reichenbach, que le corps est polarisé, et que ses extrémités jouissent de propriétés distinctes, opinion qui, en dehors du prétendu fluide magnétique, a peut-être quelque fondement, puisque chaque individu peut être très-rigoureusement comparé à une pile, au sein de laquelle des courants variables s'établissent et se polarisent.

Laissant maintenant de côté les pratiques mesmériennes, l'applicaLioa continue de la main se présente sous deux formes distinctes : 1° le sujet agit sur luimême ; ou, 2°, c'est une main étrangère qui agit. Nous avons patiemment observé les deux ordres de phénomènes, et tout en croyant fermement que l'on peut obtenir, à l'aide de ces procédés, des résultats très-importants, nous pensons que ces lésultats ne diffèrent pas dans l'une et l'autre forme. Avant tout, il y a là une question de mains. Telles mains provoquent un développement énorme de calorique sur le lieu où elles sont posées, telles autres mains ne déterminent aucun phénomène appréciable, qu'elles appartiennent ou non au sujet observé. Mais il n'est pas douteux que quand les deux mains sont appliquées sur deux points voisins, l'action calorifique ne soit plus intense. Peut-être n'y a-t-il là en jeu que l'étendue de la surface recouverte. Les régions où l'application de la main semble produire le plus d'effet sont l'abdomen, la poitrine, la nuqui

568 MA^'I^ULATIO^S THÉRAPEUTIQUES.

et le ffonf. J'ai vu souvent des gastralgies passagères, princij;a]eme[it celles qui sont associées à la production abondante de gaz dans le tube digestif, se dissiper au bout de quinze ou vingt minutes sous l'influence de la chaleur développée ou ccmmuniquce par la main. Dans les bronchites, si fréquenles chez les emphysém;iteu\', on favorise singulièrement l'expulsion des mucosités par le même procédé, et les cracliats se détachent avec une facilité tout à tait comparable à celle que donnent les excitants des muscles bronchiques. Quelques formes de céphalalgies se trouvent très-améliorées par l'application de la main sur le front et sur la nuque; aussi trouve-t-on fré|uemment les patients avec la main étendue sur l'une de ces régions; quelquefois c'est l'index seul qui presse un point d'émergence des nerfs de la face ou du cou. La main est du plus grand usage dans la médecine maternelle, et c'est très-souvent l'application simple sur quelque viscère ou sur le front, qui produit le plus de résultats. Beaucoup de petits malades s'endorment facilement lorsque, leur mère leur prend la main, ce qui devient fréquemment l'origine d'une iiabitude fâcheuse.

Les effets du contact de deux surlaces vivantes méritent d'être étudiés. Quelque détavcur que le souvenir des pratiques mesmériennes donne tout d'abord à ce genre d'études, j'ai la conviction ({ue le praticien trouvera les plus grands avantages à prescrire méthodiquement l'application prolongée des mains dans une foule d'affections douloureuses, qui ne sont pas liées à des altérations de structure. A mes yeux, la chaleur développée par la main se développe rapidement au contact d'une autre surface, et -la propagation de calorique sur certains points de la profondeur peut amener, par voie de transformation, des mouvements moléculaires qui déterminent quelque restauration fonctionnelle; mais, en outre, il est probable que les courants voltaïques développés dans la pile vivante reçoivent des actions de contact des modilîcations importantes, quant à l'intensité, à la quantité, à la direction. Il est en tout cas très-probable que le contact joue en biologie, un r3le au moins aussi important que dans les phénomènes inorg iniques. Aux faits d'application déjà cités, j'ajouterai cette remarque, que j'ai eu maintes lois l'occasion de vérifier, qu'un grand nombre de personnes s'endorment en joignant les mains. J'ai cru pouvoir en conclure que le contact des deux mains avait une c(!rtaine influence ^ur la production du sommeil, et en conseillant cette attitude dans certaines conditions d insomnie, j'ai fréquemment obtenu de bons résultats. Il est certain que les conditions physiques de l'organisme doivent plus ou moins varier, selon qu'un principal ciicuit est ouvert ou fermé par la jonction ou la disjonction des mains.

2° Les frôlements, frictions douces avec les extrémités des doigts, passes en contact, etc., se pratiquent avec l'une ou l'autre main, ou avec les deux. Elles sont centripètes ou centrifuges par rapport à l'axe vertical; mais je n'ai, jusqu'à ce jour, reconnu un effet bien déterminé qu'aux frôlements centripètes. On doit les pratiquer en dirigeant la pointe des doigts en avant des doigts ou des orteils, vers le tronc des épaules, vers la nuque et dans la région spinale de bas en haut. Le mouvement doit être assez rapide et excessivement léger.

Cette forme de manipulation produit des effets physiologiques réflexes trèscurieux à étudier, qui, selon les régions où elles sont pratiquées, se traduisent en frissons, horripilations, turgescence des lissus érectiles, etc. Les mouvements convulsifs qui succèdent au chatouillement de la plante des pieds sont une preuve de la puissance de ces frôlements, dont l'action est d'autant plus vive qu'ils sont apphqués sur un point plus éloigné du centre nerveux et qu'ils sont plus super-

ficiels. Il est extrêmement probable que l'inlensilé de l'action du chatouillement tient à ce que le contact sur les corpuscules des extrémités terminales des nerfs, et que les impressions réflexogènes sont, en fait, d'autant plus puissantes que la distance parcourue est plus grande et que le nombre des éléments qui entrent en fonctions est jilus considérable.

Les frôlements ou passes sont assez fréquemment employés par les gens du monde, par les magnétiseurs et par les malades eux-mêmes, parfois avec des succès qui perdent leur caractère de merveilleux, tout en restant obscurs, si l'on tient compte de la puissance des impressions périphériques et de leurs conséquences physiologiques. Toutefois, il est regrettable que le défaut d'observations sérieuses ne permette de se rendre compte ni des procédés employés, ni de la nature des algies traitées, ni de la durée des résultats obtenus ; mais il n'est pas douteux que des impressions cutanées périphériques telles qu'en produisent les frôle ments légers dans les centres ou dans la continuité des nerfs eux-mêmes, des modifications importantes et parfois même curatives. Le cas le plus remarquable que j'en puisse citer est celui d'un fonctionnaire très-connu, qui est affecté depuis une vingtaine d'années de névralgie convulsive des nerfs thoraciques du plexus brachial; la névralgie ne lui laisse, durant le jour, presque aucun répit; d'habitude, on le voit serrer convulsivement le bras sur la poitrine ou saisir à pleine main la masse musculaire des pectoraux pour comprimer la douleur. Or les seuls moyens qui aient réussi à calmer temporairement celte névralgie sont ceux qui ont été appliqués sur la main, et spécialement les frôlements centripètes depuis l'extrémité des doigts jusqu'au poignet. J'ai vu constamment ces manipulations amener presque nnmédiatement un calmé complet, qu'elles fussent appliquées par moi ou par les personnes de la famille du malade. J'ajouterai d'ailleurs que l'immersion de la main dans l'eau glacée ou chaude, la compression soutenue de la main, et en général toutes les impressions périphériques sur le côté malade, produisaient des résultais analogues, mais moins durables et moins complets. L'emploi méthodique de ce procédé et de quelques autres avait amené une amélioration notable et soutenue ; le mariage de la iille du malade amena la [irivation des soins habituels et le retour des douleurs convulsives qui, toujours modifiées par ces manipulations, reprennent au bout de peu de temps toute leur intensité. J'ai depuis jirofité de l'expérience acquise en cette circonstance, et je puis donner comme règle que des frôlemenls centripètes sur les extrémités, pratiqués avec la pulpe des doigts dirigi'e en avant, déterminent constamment une sédation plus ou moins complète, plus ou moins durable, des affections douloureuses du plexus ou des centres nerveux correspondants, lorsque les communications ne sont pas interrompues pas compression, destruction ou prolifération cellulaire, etc. C'est conformément à cette règle que j'ai obtenu assez fréquemment la diminution temporaire de névralgies dont les muscles de la face, ceux du plexus lombaire, cervical et brachial, paraissent être le siège. 11 va de soi que ce n'est pas là un moyen curatif; mais, associé à d'autres procédés, il peut rendre des services considéiables. La belle pensée de Bouchut, qui fait de la tbérapeutique Vart de provoquer des impressions curatives susceptibles de neutraliser les impressions morbides, n'est vraie qu'à la condition de déterminer des impressions curatives d'une intensité proportionnelle aux impressions morbides. Or les frôlements n'ont, en soi, une action soutenue qu'en les pratiquant méthodiquement et pendant plusieurs mois. Encore est-il douteux que, sauf dans ces cas fort légers où le soulagement se confond avec la guérison, les frictions douces

^70 MAMPULATIOMS THÉRAPEUTIQUES.

{Streichung, des Allemands) puissent, à elles seules, constituer un procédé assez puissant. Néanmoins, le rôle des aitions périphériques est tellement considérable, soit qu'il s'agisse de la circulation capillaire ou de l'innervation, qu'il serait fort utile d'étudier l'effet de ce mode de manipulation que les magnétiseurs n'ont pas compris et que les masseurs ne connaisîent pas. Je donnerai comme exemple de modus operandi les frôlements circulaires sur la tète. Si l'opérateur, les doigs étendus, une main sur la nuque, l'antre sur les arcades sourcilières, les ramène l'une vers l'autre au sinciput, en effleurant le derme et la racine des cheveux avec la pulpe des doigts, il produira des effets physiologiques qui varieront sensiblement si l'on change le lieu, la direction et le mode de frôlement ; ces effets seront plus intenses s'ils ont été précédés du même mode d'effleurement de bas en haut tout le long de l'épine. Mais je dois dire que, dans les nombreuses expériences auxquelles je me suis livré pour déterminer l'action précise de ces manipulations, j'ai obtenu des résultats extrêmement variables, et en apparence contradictoires, qui me laissent penser qu'ici, de même que dans les applications des courants galvamques, la condition actuelle du sujet fait varier les résultats piiysiologiques. Parla s'expliqueraient les contradictions que l'on relève dans les écrits des électriciens et des gymnastes allemands qui ont pubhédes observations, et parmi lesquels il faut citer le professeur Richter(de Dresde), qui, dans sou Organon der physiologischen Thérapie, a consacré un chapitre important aux mouvements curatifs (Bewegungskuren) . « Il n'est pas douteux, dit-il, que celte action légère de la main n'agisse comme sédatif sur les centres nerveux et n'exerce une grande influence; on a pu l'observer sur les animaux, et l'on peut par là expliquer quel(|ues-uns des effets surprenants du mesmérisme... Il n'est pas indifférent de passer la main dans un sens ou dans l'autre ; lorsqu'on la passe légèrement, en allant de la tète vers l'extrémité des membres, on diminue, paraît-il, l'excitation du cerveau, on combat les spasmes généraux et l'on produit le sommeil (comme chez les chiens et les chats). Le mouvement centripète est au contraire excitant, chez les animau.v surtout, ce qui tient à la direction des poils. Lorsqu'on promène le pouce légèrement, en allant du milieu du front \ers les tempes, on produit une excitation qui réveille, ou diminue la fatigue cérébrale et l'on dissipe les douleurs du front [Op. cit., p. 215). On trouvera dans Neumann {Die Heilgymnaslik. Berlin, 1852, p. 262) des renseignements plus étendus, mais encore très-obscurs, sur ce mode de manipulation, qui, au point de vue du mesmérisme, n'a été traité expérimentalement , à ma connaissance, que par Klage ( Ferswc/i einev Darstellung des animaliscken Magneiismus. Berlin, 1819). 3" Les frictions avec la main constituent une forme très-commune et populaire de moyens curatifs. Nous parlerons ici des frictions simples sans emploi des substances médicamenteuses sous forme d'onguents, de hniments, alcoolats, savons, etc. Dans ce dernier cas, en effet l'action du mouvement se complique de ces effets topiques ou généraux de la substance employée ; il est difficile de faire la part du mouvement et celle des agents pharmaceutiques; la friction n'est, en ce cas, qu'un moyen, soit de favoriser l'absorption cutanée, soit de développer dans ces agents des propriétés nouvelles et sous l'influence du calorique et de l'électricité qui résultent de la transformation du mouvement. 11 est certain, en effet, que les onguents, pommades, liniments apphqués sur l'épiderme ont une action fort différente, selon qu'ils sont appliqués à l'état d'emplâtres, ou que la friction leur vient en aide. Le meilleur mode de friction, en ce cas, est la friction circulaire : les quatre doigts étendus décrivent sur la peau des circonférences

MANIPULATIONS THÉRAPEITIOUES. 571

plus ou moins larges, et ramèneut incessamment vers le centre l'axonge qui sert d' excipient. D'ailleurs l'axonge simple est souvent nécessaire quand la friction doit se prolonger pendant un certain temps; elle vaut mieux que l'huile ou la glycérine et permet aux doigts, mieux que tout autre corps, de glisser uniformément sur la peau. Cependant M. Laisné donne la préférence à l'huile Une, mais |iour une raison de pénétration qui est erronée. Un mode de friction fréquemment employée en ce cas, à l'étranger, est la friction circulaire avec les pouces. Elle ne s'applique guère que sur de petites surfaces, quand il s'agit de faire l'ésorber des engori^ements glandulaires, des dépôts plastiques, thromhus péri-capillaires, hypertrophie des éléments connectifs ; en un mot cette masse d'états analomo-pathologiques plus ou moins graves que la palpation nous révèle soit qu'elle provoque de la douleur, soit qu'elle permette de constater du gonllement, des épaississements des petites tumeurs mobiles, etc. Ces productions, selon leur origine, leur siège, leur étendue, compriment les vaisseaux et les nerfs, gênent les mouvements et deviennent souvent le point de départ d'une succession physiologique de phénomènes qui aboutissent à des infarctus viscéraux, à des ramollissements, à des tumeurs articulaires, etc. Or ces frictions circulaires prolongées et fréquemment répétées déterminent avec lenteur mais avec sûreté, quand le mal n'est pas lié à une cause générale, la résorption des produits néoplasiqiies que nous venons d'indiquer. Voici comment on les pratique : saisissant à pleines mains le membre ou la région du corps sur laquelle on veut pratiquer les friciions circulaires avec les pouces, on fait en sorte que les deux doigts se retrouvent ■en opposition ; puis alternativemenL de chaque pouce on décrit un cercle plus ou moins grand (jui coupe le cercle du pouce opposé. Ce double mouvement ne devient uniforme, constant et facile qu'après une certaine pratique. Four en obtenir les effets, il faut prolonger la friction durant une demi-heure au moins et souvent deux heures, et ce plusieurs jours de suite. C'est, on le voit, une œuvre de patience que les médecins ne peuvent pas exécuter eux-mêmes; mais qu'ils peuvent toujours enseigner à l'une des personnes de la famille des malades. •C'est en Angleterre surtout que ce mode de traitement se pratique; j'ai vu à Edimbourg, sous la direction de Beveridge, une maison où dix rubbers (friclioimeurs) des deux sexes étaient employés à ce genre de frictions, et j'ai pu no u-seulement interroger les malades, mais suivre quelques cas de très-près, et je suis resté vivement frappé des résultats que l'on peut obtenir d'un moyen aussi simple appliqué avec régularité, uniformité et durée. Beveridge avait pour théorie générale que toutes les affections chroniques étaient causées par des obstructions, et qu'en dissipant ces obstructions les maladies guérissaient spontanément ; la palpation habilement pratiquée lui faisait reconnaître un peu partout des anomalies de consistance et de forme, des « boules, » des « nœuds, » des glandes, des ganglions, des kystes, des névromes, en un mot des altérations organiques dont les troubles nutritifs de cause locale ou générale sont si souvent la cause. De tous les moyens mis en œuvre pour amener la résolution de ces productions accidentelles, les manipulations sont les plus sûres, et parmi les manipulations les frictions dont nous parlons se piéseutent avec l'avantage de pou\ oir être exécutées par toutes les personnes à main un peu forte, à pulpe digitale et à émineuce hypothénar musculeuses. L'action répétée du pouce amène en effet une fatigue énorme de cette région, et ce n'est qu'après un entraînement de quelques semaines que l'on arrive à pouvoir exécuter pendant quelques heures chaque jour ce mode de manipulations dont, je le répète, il ne faut attendre d'effets qu'après un certain temps.

û72 MANIPULATIONS THÉRAPEUTIQUES.

Il n'est p;is douteux que l'on puisse arriver à des résultats meilleurs au point de vue de la résolution des infarctus par la combinaison de diverses formes de manipulalions: mais les procédés de Beveiidge ont cela de bon, qu'ils n'exposent à aucune fausse route, et qu'en multipliant les points sur lesquels la friction doit èlre appliquée, ils arrivent très-bien, quoique par un chemin plus long, à dégager de tout embarras circulatoire les lieux frictionnés. Les inconvénients du « massage » brutal de Paris sont tels, pour les cas délicats, que du moment oti il faut employer des aides ignorants et forts, les frictions valent infiniment mieux parce qu'elles sont plus régulières, plus constantes, [jIus unifornits. J'ai vu, par exemple, plusieurs cas de tuméfaction douloureuse de l'articulation coxo-fémorale, du genou ou du pied, ramenés à la consistance, à la sensibilité normale, sans autre influence que celle de ces manipulations, alors que les traitements les mieux combinés, le repos, l'immobilisation, la compression, l'air, la nourriture n'avaient pas sufli; j'ai vu des états congestils et catarrhaux de l'œil et des bronches, sur lesquels les médications ordinaires n'avaient aucune prise, très-lieureusement modifiées par les mêmes frictions qui, en France, ne m'ont pas donné d'aussi beaux résultats, soit que les aides dont je me suis servi fussent moins bien dressés, soit que l'impatience française s'accommodât mal d'un traitement très-unilorme et très-prolongé ; mais j'appris qu'un assez grand nombre d'établissements analogues à celui de Beveridge à Edimbourg se sont fondés et prospèrent sur plusieurs points de l'Angleterre et de l'Ecosse, depuis la mort du patient et ingénieux rubber écossais.

La friction gén''rale ou locale à main pleine est pratiquée empiriquement dans dans tous les cas où il s'agit de ranimer les fonctions de la peau ou de provoquer des réactions fonctionnelles dans l'asphyxie, la syncope, le choléra, etc. Aucune règle spéciale n'a été donnée pour cette pratique qui répond à des indications urgentes, et qui est généralement associée à des claquements, à des pressions respiratoires ou à des moyens pharmaceutiques ; souvent même sans y attacher plus d'importance, on la pratique avec des gants de crin, des linges grossiers ou fins, des brosses, et même, comme Ambroise Paré les recommande dans sa relation de la cure du duc de Croy « avec couure-chefs, de haut en bas et de bas en haut, à dextre et à seneslre, et en rond et fort longuement; car les briefues, c est-à-dire faictes en peu de temps, font attraction sans aucunement résoudre » (édit. Malgaigne, II, 171).

Décidé à éviter toute digression historique, nous nous bornerons à rapporter ici quelques opinions des modernes sur les dilférents genres de frictions manuelles. Estradère, dans son importante thèse inaugurale {Du massage, etc., Paris, 1863, p. 68) distingue simplement les moavemenls de va-et -vient en ligne droite, Iriclions rectilignes ; puis les anguleuses, les spirales et enfin les courbes concentriques et excentriques. Plielippeaux, qui a récemment publié dans Y Abeille médicale de très-nombreuses observations sur les frictions et le massage (réunies eu un fascicule, 1870) ne paraît pas s'être occupé de cette forme de frictions sa7is pression, il ne parle que des frictions douces, passes, frôlements, des frictions fortes ou massage proprement dit, et des m,alaxations ou pétrissages. Il va de soi cepeutlant qu'entre les irôlements et les pressions, il y a la friction, dont les effets sont fort différents. En peu de mots nous dirons que les frôlements agissent sur le système nerveux par action réfle.xe; les pressions sur le système vasculaire; les frictions sur les e.xpansions périphériques du derme et sur la production locale du calorique; nous aurons d'ailleurs à revenir sur ces ei-

MANIPULATIONS THÉ-RAPEUTÎQDES. 573

fets. Blundell {Medicina mechanica, Londres, 1852, p. 54) distingue les frictions linéaires, circulaires, cycloïdes, et attribuent à chacune de ces formes, combinées ou non avec la pression, des efl'ets qui nous paraissent plutôt résulter de la pression même que de la friction. Roth [Eandhook of the mouvement Cure, Londres, 1856, p. 210) semble repousser la friction comme non scientifique, et ne lui consacre que quelques lignes dans lesquelles il dit que la friction n'est qu'une passe faile sur des surfaces plus petites et sans direction. Ribes a donné un excellent chapitre sur la question, mais en s'en tenant aux généralités des anciens, et sans indiquer aucun modiis operandi {Hygiène thérapeutique, 1860, p. 332). Quant aux gymnastes allemands et suédoir, ils ont confondu, en général, sous le nom de frictions douces et fortes, les frôlements et les frictions ; cependant on trouvera dans Neumann, sous le titre de Reibung {loc. cit., 277), un passage curieux sur les frictions très-fortes ; mais nous recommandons aux médecins les très-intéressantes généralités du pi'ofesseur Richter sur ces frictions {Organum, etc., p. 213) ; on consultera aussi le mémoire de J. hacoi sur Vusage et l'abus des frictions (Londres, 1827).

La forme des frictions, qui avait complètement échappé aux anciens ainsi que le lieu de leur application {voy. sur ce point Galien, De sanitate tuenda, 1. III; Celse, liv. II, sect. xiv, et Paul d'Égine, liv. Il, sect. xvni) sont surtout les points qui, dans l'application expérimentale de ce mode de manipulations, doivent nous préoccuper. Ce n'est pas que les frictions puissent à elles seules, plus que les lisaues, par exemple, constituer un agent très-puissant; mais, associées à d'autres pratiques, aux mouvements, aux attitudes prolongées, elles rendent d'importants services. Voici comment nous en comprenons le classement, en supposant toujours qu'elles sont faites sans pression, avec la main entièrement ouverte : 1" frictions reclilignes : a) dans un sens uniforme ; b) dans les deux sens; 2" frictions circulaires concentriques ou excentriques, division admise par Eslradère. Les premières sont surtout applicables sur les membres et sur la tète, les secondes sur l'intestin.

Le mouvement de la main peut être rapide ou lent. Rapide, la friction détermine une augmentation de la chaleur locale qui peut s'élever jusqu'à 10" au sein d'une tempéi ature moyenne ; lente, l'élévation est quelquefois nulle. Enfin il faut distinguer, surtout quant à l'abdomen, l'état de tension ou de relâchement des muscles. Si, par exemple, on pratique une friction circulaire sur labdomen pendant que les deux mains sont fixées à une barre, les bras étendus au-dessus de la tète, et l'abdomen repoussé en avant à l'aide d'un coussin fivé sur les lombes, on produira toujours une sensation de chaleur profonde et prolongée dans la masse mlestmale, soit que le calorique superficiellement développé se propage de proche en proche, soit que la transmission du mouvement aux tissus et aux vaisseaux, eux-mêmes en mouvement, favoiise les réactions chiraico-organiques, sources de la chaleur animale. Pratiquez la même friction quand le sujet sera couché, les genoux fléchis, et vous n'obtiendrez rien ou presque rien de comparable. Le premier mouvement a été appliqué avec succès au traitement de la constipation hée à l'inertie intestinale; le second est plutôt favorable dans les cas de diarrhée que les malades appellent relâchement, et qui est souvent due à l'irritation ou à la congestion de la tunique muqueuse.

La direction de la friction paraît avoir une influence notable sur ses effets actuels ; on pourra en juger par l'expérience suivante : que, dans la piemière position que nous avons décrite, on pratique avec les deux mains une friction centri-

pète (du sternum au rachis), de chaque côté du tronc, en suivant avec les doigts, les espaces intercostaux, on obtiendra une ampliation énorme de la cavité thoracique, et, dans les cas de dyspnée asthmatique, un soulagement considérable; la friction eu sens contraire sera désagréable et n'amènera aucune amélioration immédiate; elle diminuera plutôt celle qui résulte de la seule attitude indiquée. Mais c'est surtout dans les céphalalgies que l'influence de la direction des trictions est évidente ; telle direction ou telle autre amèneront souvent Ja diminution ou l'augmentation de la douleur, sans qu'il soit possible de tracer à cet égard une règle constante pour les mêmes individus et pour les mêmes causes.

Quant aux frictions rectilignes dans les deux sens que le peuple applique aux contusions légères, aux cram|jes, au choléra, au refroidissement, il me paraît inutile d'insister. Le développement de calorique et la stimulation des centres nerveux par voie centripète sont cependant des effets qu'il est curieux de constater et de rapprocher des autres moyens physiques de traitement (électricité, douches, calorique, etc.). Ce qui est certain, c'est que la chaleur provoquée au sein des tissus est autrement efficace que la chaleur communiquée par des substances à température plus élevée.

A" Les pressions se pmtiquent avec les doigts ou avec la main; la main peut être ouverte, fermée ou demi-fermée. Quant à leur forme, les pressions sont continues, exemple : la compression digitale dans les anévrysmes, ou du sus-oibltaire dans la migraine; intermittente ; mobiles, exemple : pression centripète suivant le trajet des veines variqueuses ; ou fixes : compression de l'aorte abdominale. Si elles sont mobiles, elles peuvent être lentes ou rapides, uniformes ou variables d'intensité et de direction.

Les pressions constituent le mode le plus employé de manipulation, principalement sous ses deux formes fondamentales, l'écrasement et la pression mobile centripète. L'écrasement est une pratique cliirurgicale populaire que Velpeau a rendue classique dans les collections sanguines, suites de contusions ainsi que dans les kystes séreux et syno\iaux (voy. Compendium de chirurgie, 1, p. 599). Associée aux pressions prolongées mobiles le long des gaines tendineuses, elle joue dans le traitement des entorses un rôle plus considérable que les malaxations et pétrissages dont nous parlerons plus loin et qui seuls constituent le véritable massage oriental. Il n'est pas nécessaire d'entrer dans de longs détails sur l'art de pratiquer les pressions; tantôt l'on se sert de la pulpe des doigts, tantôt des pouces, tantôt de la paume ou de la main entière; quelquefois on s'arrête sur un point tuméfié pendant quelques secondes et l'on continue la pression plus loin, ou bien l'on s'arrête suivant les indications; ici la pression mobile sera uniforme, tantôt elle sera ondulée; le plus souvent la main glissera sur un corps gras qui permettra de prolonger les séances et rend les pressions plus uniformes. Enfin, les pressions seront associées ou non au\ frôlements, aux frictions, aux malaxations et aux mouvements communiqués. Le grand avantage de la nomenclature que nous proposons est ici très-sensible, puisqu'elle nous permettra, quand nous parlerons des applications de formuler avec concision le manuel opératoire.

Les pressions sont souvent associées à la compression préalable à l'aide de la bande roulée, soit avant, soit après l'opération. Je n'ai trouvé à cette pratique, (juand elle a été possible, que des avantages; mais je n'en puis dire autant des appareils fixes en tissus élastiques qui sont loin d'avoir le mérite dei bandes de toile posées méthodiquement.

Les pressions fixes s'appliquent sur les émergences des nerfs, sur certains points du crâne, sur les vaisseaux, quelquefois sur les collections enkystées; isolées, elles ont peu d'action. Quant auv pressions mobiles, l'important est leur direction; sans contester que dans certains cas elles ne puissent être dirigées avec avantage du cœur vers les extrémités, je n'ai jamais eu l'occasion d'en apprécier l'effet, et il me paraît douteux que l'on puisse par ce procédé retarder l'absorption veineuse aussi bien que par la compression fixe.

j A cette réserve près, on peut dire que les pressions mobiles doivent toujours être dirigées de la région manipulée vers le cœur, ou tout au moins dans la direction du cours du sang veineux et des lympbatiques. Ainsi que nous le verrons, en effet, le résultat primitif le plus clair des pressions est d'accroître la résorption locale, et, par là, de i établir l'intégrité des tissus et des fonctions.

Toutes les pressions s'exécutent dans l état de relâchement. Sur la région abdominale, elles n'ont quelque elfet qu'à la condition d'être faites dans l'attitude que l'on fait prendre pour pratiquer la palpation prolonde ; dans cette situation, on peut exécuter un grand nombre de mouvements, d'abord des pressions mobiles continues, qui suivent le trajet du gros intestin; puis des pressions alternatives à main demi-feniiée sur une région quelconque; une pression générale progressivement augmentée et brusquement interrompue, des malaxations, des vibrations. On voit que la main de l'opérateur n'est pas prise au dépourvu, si l'on suppose que ces différentes formes de pression répondent à autant d'indications distinctes. Dans tous les cas, il faut reconnaître que dans l'état de relâchement musculaire de l'abdomen la main peut exercer sur tous les viscères inférieurs une action directe ou indirecte dont nous étudierons plus loin les différentes indications. Esiradère, dans l'excellente thèse que nous avons déjà citée, a parfaitement reconnu dans les manoeuvres en question une catégorie naturelle de pressions. Mais on y trouve côte à côte les chatouillements, qui ne doivent rien à la pression, le sciage, qui est une forme de friction avec le bord ulnaire de la main; le pétrissage, qui est autre chose qu'une pression.

5" En effet, les pétrissages, malaxations, ;;mcements, résultent non delà pression simple de la main sur une région donnée, mais de cette même action sur une masse de tissu détachée pour ainsi dire de ses rapports naturels. Ce mouvement n'atteint donc pas les couches profondes de la région malaxée, et semble, tout au contraire, n'agir que sur les parties les plus voisines de la périphérie. Ces manipulations ont toujours des effets excitants très-semblables à ceux du pincement entre le pouce et l'index ; on les pratique sur l'abdomen, et, en suivant une direction déterminée par les groupements musculaires, sur les muscles du tronc et des membres. Leur maximum d'action est sur les muscles du cou, où le pincement en masse peut comprendre des nerfs et des vaisgeaux importants. Neumann a décrit ces mouvements sous le nom de Knetimg. En général, ces pétrissages sont suivis ou mêlés de pressions mobiles qui en réalisent les effets topiques.

6° Les percussions se pratiquent, soit avec l'extrémité des doigts, leur face palmaire (tapotements de Laisné), ou avec le bord ulnaire de la main [hachures, Hackungen de Neumann). Les auteurs allemands et Estradère y ajoutent les claquements et les percussions à poings fermés qui me semblent avoir des indications qui ne rssortissent pas précisément à l'art de guérir.

La percussion en coups de hache, la plus employée, se pratique à l'aide des deux mains dont les bords internes viennent alternativement frapper une région donnée, soit, pr exemple, la colonne rachidienne. Le malade étant à cheval s'.ir

une chaise retournée, les bras appuyés sur le dossier, le dos légèrement voûié, l'opérateur se place par derrière, et avec le bord ulnaire des mains et du petit doigt, les doigts souples, frappe altornativement de chaque main tout le long de l'épine dorsale, de haut en bas ou de bas en haut. Le point important, dans cette manœuvre, est de frapper élastiquement ; on en fait souvent l'application sur le ventre, sur le thorax et sur les membres, dans différentes positions et en combinaison avec d'autres manipulations.

7° Les vibrations méritent d'être étudiées à part ; elles sont produites par un tremblement de la main de l'opérateur qui se communique aux parties avec lesquelles on la met en contact. En général, on la pratique, la main ou les mains ouvertes, les doigts écartés et apj>liqués par leurs extrémités sur la région à laquelle on veut communiquer le mouvement vibratoire. Quelquefois on n'emploie qu'un on deux doigis sur l'œil ou sur un tronc nerveux ; quelquefois on saisit entre le pouce et l'index la racine du nez, pour imprimer une vibration dans la direction des tissus. Neumann décrit une vibration de la mâchoire inférieure qui consiste à la saisir à pleine main, le pouce couché le long des lèvres. Il y a aussi la vibration du larynx et la vibration du corps entier (Allyemeine Kôrper- Erschutterung) , qui n'exige pas moins de huit aides et pour îa description de laquelle je renverrai à Neumann {UeiUjymnastik, p. 299).

On fait encore usage, en Allemagne et en Suède, de la vibration des membres {Arm. und Bein-Erschûtterungen) , qui consiste à saisir la main ou le pied et à imprimer à tout le membre une série d'oscillations extrêmement rapides. On trouvera sur l'emploi de celte forme de mani[)ulation de curieux renseignements dans les écrits de Hoidler {Die Erschutterung als Diagnosticum und aïs Heilmittel. Brunswick, 1853).

8° Les mouvements articulaires communiqués par les mains de l'opérateur sont ceux-là mêmes que la jointure exécute à l'état normal, flexions et extensions, rotations, circumductions, torsions; il faut ajouter à cette liste les trac, tions et contre-tractions , termes plus exacts, quand il s'agit de luxations, que ceux que l'on emploie d'ordinaire. Nous croyons inutile d'entrer ici dans la description du manuel opératoire des mouvements communiqués , quoiqu'il soit soumis à des règles fort importantes, il est facile de les trouver, si l'on apporte dans la pratique une instruction suffisante et des qualités personnelles de force et de patience indispensables.

Mais il importe de signaler ici les formes générales des mouvements articulaires communiqués, formes qui constituent la partie la plus nouvelle et la plus remarquable de la gymnastique dite suédoise. Etant donné que l'on veuille faire exécuter au pied des mouvements communiqués de lîexion et d'extension, par exemple, le sujet peut se trouver dans trois conditions diflérentes : ou il laisse faire lopérateur; ou il s'oppose au mouvement que l'opérateur exécute; ou il exécute activement le mouvement auquel l'opérateur résiste. De là trois sortes de mouvements artificiels : i° ceux dans lesquels le sujet est passif; 2" ceux dans lesquels ses muscles sont allongés, tout en se contractant (mouvements excentriques), et 3° ceux dans lesquels ils se raccourcissent en se contractant (mouvements co/zcentriques). Supposez le pied fortement fléchi sur la jambe : le jambier antérieur et les deux extenseurs des orteils sont raccourcis ; leurs antagonistes, le triceps sural et péronier latéral sont au contraire allongés. Si, à ce moment, saisissant le pied à pleine main, au niveau des métatarsiens, vous vous elforcez d'étendre le çitid par une action uniforme et lente, tandis que le sujet résiste doucement, les

fléchisseurs du pied s'allongent peu à peu tout en restant à l'état de contraction ; les extenseurs du pied, au contraire, se raccourciront peu à peu, mais sans contraction. Le mouvement ou plutôt Yeffort aura donc été localisé exclusivement dans le jambier antérieur, et dans les extenseurs des orteils qui sont, comme le muscle précédent, fléchisseurs du pied.

Au niomcnl où le pied est dans l'extension complète, dites au sujet de changer brusquement la direction de sa résistance, et eflorcez-vous de llécliir son pied malgré lui ; il se produira dans l'état des muscles un changement soudain : la tension des fléchisseurs du pied fera place au relâchement ; le relâchement des extenseurs fera place à une tension dont le premier effet sera de donner une vigoureuse impulsion aux humeurs des éléments vasculaires et cellulaires. Ainsi, quand l'opérateur exécute un mouvement malgré la volonté du sujet, il place les muscles en état de contraction extensive [excentrique, Neumann) ; on voit sur-le-champ que si dans l'exemple précédent le sujet fléchit le pied sur la jambe malgré la résistance de l'opérateur, le jambier antérieur sera en état de contractiou concentrique. La même forme extérieure de mouvement peut avoir pour siège deux groupes musculaires fort différents.

En résumé, il y a à étudier deux sortes de mouvements communiqués, l'une non contractile {passive), l'autre contractile, et celle-ci peut être, quant au muscle, excentrique ou concentrique. Disons tout de suite que les gymnastes suédois, mais surtout le très-savant et très-perspicace docteur Neumann (de Berlin), ont attribué à ces deux formes de contraction des propriétés physiologiques dilférentes : la contraction concentrique amènerait un accroissement des phénomènes vasculaires centripète; la contraction extensive, au contraire, favoriserait surtout la fonction artérielle et la plasticité organique. Nous reviendrons ailleurs sur les effets de la contraction musculaire, qui n'a été étudiée par les physiologistes que sous la forme de raccourcissement.

On voit que les mouvements articulaires ont de très-nombreuses apphcations, qu'il s'agisse de maladie des articles et des muscles, ou qu'il y ait indication à produire à l'aide des mouvements des modifications circulatoires centripètes ou centrifuges.

De la combinaison des différentes formes de manipulations. Nous avons eu souvent l'occasion de dire, en jetant un coup d'oeil sur les huit formes principales de manipulations, qu'il y avait rarement indication de les employer isolées. J'en donnerai cependant un exemple : étant supposé une hypotrophie musculaire partielle, il y a lieu de faire exécuter à un ou plusieurs muscles des mouvements qui mettent ces muscles en état de contractiou extensive, c'est-à-dire exécutés avec résistance du sujet. Si cette indication est unique, on obviera aisément au mal par la pratique répétée d'un même exercice. De même, s'il y a lieu de pratiquer des pressions mobiles, uniformes dans un cas de contusion suivi d'épanchement sanguin sous-cutané, par exemple, et que l'on ne puisse employer pour cette manipulation qu'une personne inexpérimentée, il sera utile de borner le traitement à une seule forme de pression, afin d'être sûr qu'elle sera bien appliquée; mais si l'aide est expérimenté ou que l'on puisse soi-même agir mélhodiquenieat, on associera à cette pression mobile des pressions ondulées régulières, des passes centripètes superficielles, des mouvements de contraction concentrique des muscles de la région affectée, etc.

Une autre considération des plus importantes se rapporte à l'attitude du malade pendant ou après les manipulations. En général, quand on veut obtenir des

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effets de résorption veineuse, il importe de placer les parties dans le relâchement le plus complet, et le résultat s'obtient à l'aide de positions dont l'influence a été fort bien étudiée par les cbirurgiens et en particulier par Nélaton. Si l'on veut, au contraire, favoriser l'artérialisation, c'est-à-dire augmenter la quantité de sang artériel qui, dans un temps donné, afflue dans une régian déterminée, la tension musculaire est indiquée et s'obtient par différentes attitudes prises et conservées volontairement. Nous ne pouvons entrer ici dans la description des positions; c'est un point de pratique qui est à déterminer dans chaque cas iudividuel, plutôt que soumis à des règles générales.. Les résultats obtenus par des attitudes forcées, dans -les anévrysmes popMté's par Spence, Hart, Richet, et les trèscurie\ises expériences de Verneuil sur l'état de la circulation dans l'extension forcée {Journal de physiologie, t. 1, p. 506) prouvent le cas qu'il faut faire de ces attitudes dans les manipulations.

C'est ici le lieu de dire que'lques mots dû massage, qu'il est difficile de définir, puisque chaque masseur a une façon à lui de le pratiquer, et que quand un médecin ordonne le massage sans autre indication, le hasard peut faire tomber son client sur les tapotements de toi masseur, les compressions de tel autre, les frictions de celui-ci, les claquements de celui-là, etc. En général, dans les bains, les garçons font une friction énergique sur le dos, suivie de claquements plus ou moins retentissants. Le massage d'Aix est un pincement désordonné d'une région; celui de Luohon est associé à des mouvements. Le massagele plus connu, celui que pratiquent avec succès Ranson Saint-Maigrin, Lebàtard, Girard, Magne, et beaucoup d'autres chirurgiens, consiste dans les pressions mobiles centripètes associées à la flexion forcée du pied, et appliquées uniformément le long du tendon d'Achille jusqu'au mollet. Lebàtard veut que l'on n'emploie que les doigts ; Girard agit avec la paume de la main ; mais il prélude aux pressions fortes par des effleurements centripètes du bout des doigts, qui sont également recommandés par 'Phetippeaux [op. cit., p. 56) ; mais aux pratiques de Lebàtard, de Girard, de Ranson, il ajoute des pressions circulaires, centripètes, fortes et continues, en'ce sens que la main droite disposée en collier, embrasse étroitement le cou-de-pied, prolonge la pression jusqu'au tiers moyen de la jambe,, et, avant d'être arrivée au terme moyen de sa course, est remplacée par la gauche sur la convexité du pied. En outre, ce praticien décrit un troisième temps où des pressions intermittentes avec les pouces sont suivies d'un pétrissage centripète dont 'les mouvements « rappellent exactemerit ceux que l'on exécute en exprimant une éponge imbibée d'eau. »

'On voit à quelles variétés de mouvements le praticien a recours dans les manipulations thérapeutiques de l'entorse, et nous dirons plus loin ce que l'expérience nous a enseigné sur ce point. La nécessité de la -suppression de ce vdain mot de massage, bon tout au plus à rappeler la pratique des Orientaux, pour liii substituer des désignations précises est encore plus évidente si l'on a en vue les manipulations qui doivent précéder la réduction des luxations anciennes, celles du taxis dans les hernies, celles du sclérème (Legroux), celle des scolioses (Bouv'cr), de la goutte, des hydarthroses (Bonnet), etc. D'ailleurs, il faut bien k dire, les manipulations n'acquièrent leur maximum d'intensité que lorsqu'elles sont combinées de manière à intéresser les fonctions générales après le fonctions locales. Souvent même il est inutile ou dangereux d'agir localement; dans le traitement de l'accès aigu de goutte articulaire, tarsienne par exemple, il y a un moment où l'on n'obtient de bons résultats ^u'en agissant sur le genou, les

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cuisses, l'abdomen et les reins. Les pressions intermittentes sur l'abdomen {voy. Magendie, Influence des pressions abdominales sur le mouvement du chyle dans le canal thoracique, in Béraud, Physiologie, p. 341), ou sur le foie, les pressions continues mobiles, sur les veines crurales, associées à des mouvements d'inspiration profonde qui agrandissent le vide virtuel de la cavité tboracique, augmentent dans une proportion énorme l'effet des manipulations centripètes appliquées aux extrémités inférieures. 11 va de soi qu'en vain on chercherait à favoriser les résorptions locales, si des infarctus viscéraux opposent un obstacle, situés sur un j oint supérieur au cours du sang veineux ou de la lymphe.

En résumé, le praticien doit tenir compte, dans la combinaison des manipulations, de la position initiale et des mouvements consécutifs, le tout en vue du but physiologique qu'il se propose d'atteindre.

Effets généraux des manipulations. La théorie de l'action thérapeutique des mouvements communiqués aux tissus organiques, ou déterminés par la mise en activité des éléments anatomiques, est, en théra])eutique, celle qui repose le plus immédiatement sur ce que nous savons de positif en biologie; en effet, le phénomène le plus général de la vie, c'est le mouvement, et toutes nos études physiologiques abouîissent finalement à reconnaître la série des mouvements, sous l'influence desquels les fonctions s'accomplissent. Je n'entends pas seulement parler ici des mouvements musculaires intérieurs ou extérieurs, dont J. Béclard a donné, dans sa Physiologie, une description d'ensen)b]e si remarquable, mais encore des mouvements moléculaires intimes d'assimilation et de désassimilation, sous l'influence desquels s'accomplit la rénovation des éléments anatomiques. Quelque opinion que l'on entretienne sur la source de ces mouvements organiques, dont l'étude a reçu, en France, une impulsion si vive des belles leçons de Gavarret, sur les phénomènes physiques de la vie, et quelques liens qu'ils aient d'ailleurs avec l'électricité et la chaleur, il est certain que nous ne pouvons concevoir une fonction quelconque, sans la rapporter à un mouvement; aussi Claude Bernard a-t-il pu dire que « le mouvement musculaire constitue la principale fonction animale, et, par suite, que ie système musculaire est le centre des phénomènes manifestés par les êtres vivants. » Marey, dans ses leçons du Collège de France {Du mouvement dans les fonctions d<' la vie, p. 205; 1868), tout en constatant que nous ne connaissons la sensibilité que par le mouvement qui l'accompagne, semble faire de la sensibilité un attribut opécial à l'animal, et distinguer ainsi fondamentalement deux grandes propriétés; mais il est évident que la sensibilité elle-même est subordonnée au mouvement d'assimilation et de désassimilation ; et, ainsi que l'a démontré Gavarret, « le système nerveux ne s'adresse pas directement aux activités des, éléments histologiques, il se contente de modifier les conditions d'exercice de ces activités » {Phénomènes physiques, p. 158). Or les activités propres dont il est ici question sont des mouvements d'échange moléculaire, de transformation chimique, d'élasticité, de contractililé, etc., qui proviennent par voie de conversion de la force dynamique répandue en quantité invariable dans runi\ers, et dont la chaleur, l'électricité, le mouvement, ne sont que des modalités.

L'action des manipulations ou, si l'on veut, des mouvements artificiellement imprimés aux organes est donc conforme à la modalité dynamique de la vie, puisqu'il est incontestable que tout ce que nous en savons se réduit à des appréciations de mouvements d'électricité et de chaleur. Il reste à savoir comment et dans quelle mesure le mouvement artitîciel peut modifier le mouvement spon-

tané des fonctions et, par suite, les- éléments histologiques eux-mêrees. Or, si, dans la pratique, il y a lieu, pour analyser ce problème, de distinguer le cas où le mouvement est le résultat de l'action du système nerveux \olitif, la distinction n'est pas aussi nécessaire dans l'étude générale des effets du mouvement, puisque c«s effets se réduisent à des modifications organiques, qui s'effectuent naturellement dans l'état de santé, sous l'influence des mouvements spontanés normaux.

En restant à ce point de vue philosophique, on peut dire, en effet, que de même que la physiologie n'est autre chose que l'étude des mouvements fonctionnels, la pathologie est l'étude des mouvements morbides qui se produisent dans les actes intimes de la nutrition, de l'innervation, des circulations, des ^^écrétions, de la locomotion, etc.; ainsi comprise, en tenant compte des grands faits de conversion réciproque du mouvement en chaleur, la pathologie se rattacherait directement à la physiologie, et la thérapeutique aux deux sciences précédentes.

Quels grands laits observons-nous, en réalité, dans les maladies aiguës : des altérations de rhythme, de durée, d'intensité des mouvements du cœur, des mouvements respiratoires et des mouvements de sécrétion ; des états congestifs, inflammatoires ou non ; des variations de température liées à des transformations de mouvements moléculaires, etc.; et, dans les maladies chroniques, des altérations de composition, de densité, de texture des éléments histologiques, lesquelles dépendent nécessairement de troubles actuels ou antérieurs dans les mouvements d'endosmose et d'exosmose, d'assimilation et de désassimilation, en un mot, dans les actes de la vie cellulaire de l'organisation.

Or les manipulations ont une action directe plus ou moins profonde, plus ou moins définitive sur chacun de ces mouvements; elles peuvent favoriser l'abord du sang artériel, accélérer le cours du sang veineux, bâter la destruction des éléments frappés de mort, rétablir la nutrition dans les points où elle est interrompue par une compression quelconque ; dissiper ce que les micrographes appellent la tuméfaction, le trouble des cellules ; chasser les granulations graisseuses qui se déposent dans le protoplasme des cellules ; détacher les concrétions calcaires qui se forment dans tous les tissus, dans les infarctus de quelque durée, dans les ganglions lymphatiques, dans les glandes, dans les cryptes folliculaires des articulations et des gaines synoviales, sur les parois des vaisseaux, sur les membranes; comme aussi les concrétions d'acide urique et d'urates des tendons, de la peau, du névrilemme; peut-être même les manipulations pourraient-elles s'opposer, enfin, aux proliférations hjperplasiques ou hétéroplasiques, qui ont de la tendance à persister ou à s'accroître, et qui portent les noms de sarcomes, fibroEes, chondromes, névromes, etc.

Malheureusement, il s'en faut de beaucoup que la pratique se soit étendue à toutes ces altérations, et que l'on puisse s'attendre à des lésultats constants dans des lésions uniformes. Toutes les conditions pathogéniques sont loin d'être connues, et ce n'est pas seulement la chronicité qui détermine la différence des mêmes états anatonio-palhologiques. 11 semblerait que, par exemple, rien n'est plus facile, à l'aide des manipulations, que de dissiper tout état congestif des tissus ; mais l'expérience vient prouver que tantôt on réussit aisément, et que tantôt, au contraire, on n'obtient aucun résultat appréciable dans un état pathologique, qui peut se modifier spontanément quelques heures après.

Il y a donc lieu, en pareil cas, de diriger la médication vers le point de départ piiysiologique du désordre qui s'est produit dans la vascularisation, et l'igiio-

rance où nous sommes, en général, de l'origine pjiysiologique des organopathies, laisse aux manipulations un caractère empirique qu'elles ont, au reste, en commun avec la pharmacie. Toutefois, la simplicité d'action des manipulations permet de supposer que leurs effets pourront être scientifiquement expliqués beaucoup plus tôt que celui des substances pharmaceutiques. Je n'en veux d'autres preuves que les théories absolument hypothétiques auxquelles se livrent actuellement deux maîtres reconnus de la science, pour rattacher l'action de l'arsenic, l'un à la classe des (( médicaments d'épargne, » l'autre à celle des « dynamophores. »

Avant que l'on ne se rende bien compte de ce que peut être un médicament qui, tout en empêchant de se « dénourrir, » est tonique, ou un médicament qui, de lui-même, introduit dans l'organisme une certaine dose de « force, » il y a lieu de croire que l'on connaîtra nettement la succession des effets d'un agent primitivement mécanique, qui, par voie de transformation successive dans ses résultats, arrive à produire des phénomènes vitaux. L'action d'un coup qui, sans véritable traumatisme, détermine de la chaleur, de la rougeur, de la tuméfaction et des proliférations, peut servir d'exemple à cette pensée. En effet, bien que l'analyse actuellement possible des phénomènes consécutifs au coup ne puisse satisfaire que des esprits peu exigeants, il n'est pas un seul médicament pharmaceutique, dont les effets soient, à beaucoup près, aussi expliqués. S'il faut donc, à l'égard des manipulations, se résigner, dans bien des cas, ou à l'empirisme ou à l'hypothèse, au moins est-on, de même qu'avec les agents physiques, l'électricité, le calorique, plus voisin des explications rationnelles, que ne l'est la médecine pharmaceutique.

Applications thérapeutiques des manipulatio?is. De ce qui précède on peut conclure que dans presque toutes les maladies les manipulations seront utiles, si l'ijidication peut être atteinte, réalisée ou facilitée par ce mode de traitement. C'est ainsi que des frictions rectilignes lentes de haut en bas, pratiquées par le malade lui-même le long des vaisseaux du cou auront pour effet, dans l'amygdalite, de diminuer la congestion de ces organes, surtout pendant la période de résolution. Dans le coryza aigu, des pressions intermittentes, faites sur les os propres du nez, entre le pouce et les doigts, et suivies de pressions mobiles, dégagent momentanément le cerveau et peuvent, si les malades les répètent fréquemment, abréger la durée de cette période congestive, si pénible souvent pendant plusieurs jours ; des frictions circulaires à main pleine sur le thorax, l'application simple et prolongée de la main du malade sur la trachée, donnent un soulagement considérable dans certains cas de trachéite douloureuse. De même, dans les coliques venteuses, la chaleur de la main, aidée de quelques pressions bien dirigées, détermine souvent des évacuations que les lavements n'obtiennent pas, etc. Mais nous n'avons pas l'intention de passer en revue ces « petits moyens » que les malades découvrent souvent eux-mêmes, et nous limiterons nos descriptions aux maladies de l'appareil locomoteur, des viscères, de la moelle et des nerfs.

Appareil locomoteur. A. Articulations. Le traitement de l'entorse récente du pied par les manipulations est aujourd'hui devenu classique, et nous avons donné plus haut quelques descriptions du manuel opératoire. J'ai pu expérimenter la plupart des procédés décrits par les auteurs, et je crois qu'ils sont tous bons en ce qu'ils ont de commun, à savoir : des pressions mobiles prolongées centripètes de l'extrémité des orteils jusqu'au genou, et même jusqu'au pli de l'aine. Quant

aux différents temps de l'opération, voici, selon moi, comment ils doivent se succéder : le malade étant couché et les mains de l'opérateur enduites d'axonge, 1" on pratique des passes très-légères de bas en haut, avec une certaine lenteur, avec l'extrémité des doigts qui doivent être tournés en avant, depuis le bout des orteils jusqu'au mollet. On vérifie, dans ce temps de l'opération, l'état des ligaments et des tendons, de façon à ne pas agir, par la suite, sur les points les plus douloureux. 2° On passe insensiblement de ces frôlements à des pressions ondulées, c'est-à-dire avec des alternatives régulières de pressions fortes et de relâchement sans cesser de presser légèrement ; ces pressions se pratiquent avec les pouces, les deux mains embrassant le pied du malade, pouces en dessus, en contournant les malléoles, selon le siège de l'entorse ; on a soin d'éviter pendant ce temps de presser les endroits douloureux ou gonflés. 3" Dans un troisième temps, les mains étant dans la même position et si l'articulation est moins susceptible, on fera entre le pouce et les doigts une sorte de malaxation régulière, intermittente, de tout le membre. 4" Enfin, on exécutera une série de pressions fortes, mobiles, prolongées jusqu'au tiers inférieur du mollet, en embrassant dans les deux mains toute la surface cutanée, de laçon à refouler vers le haut tous les liquides du pied. A ce moment, on examinera avec les pouces l'état des articulations du métatarse et du tarse. En appuyant l'un des pouces sur la seconde rangée du tarse, on cherchera à faire jouer chacun des métatarsiens, et très-souvent on trouvera que le siège principal de la douleur est au niveau des articulations du cuboide et du sca})lioïde avec le troisième cunéiforme, le long du tendon du péronier latéral qui contourne la malléole externe. Cette forme guérit rapidement, de même que celle qui a pour siège les ligaments scaphoïdo-cunéiformes,calcanéo-cuboïdiens; mais les entorses du ligament interosseux, du ligament antérieur péronéo-libial, du ligament péronéo-astragalien antérieur, pour peu qu'elles soient graves, demandent un temps plus considérable. Nous ne pouvons entrer dans plus de détails, mais nous regrettons que les praticiens qui ont donné le résultat de leurs traitements par « le massage » n'aient pas spécifié le genre d'entorse auquel ils ont eu affaire, au point de vue de la durée du traitement et des formes de manipulation employées, car il est inadmissible que dans tous les cas d'entorse on doive employer la même forme. Cette question offre un grand intérêt, car il s'agit maintenant de savoir si dans un cinquième temps on doit appliquer à l'entorse les mouvements de flexion, d'extension et de torsion du pied ; la réponse sera oui, en général, dans les entorses tarso-métatarsiennes ; non, dans les entorses tibioastragaliennes ou péronéo-astragaliennes, surtout lorsque le ligament interosseux est intéressé et qu'un certain degré de diastasis a été produit. En général, la première séance de manipulation doit être fort longue, si l'état du malade le permet, ce qui est la règle, car les souffrances du début sont remplacées au bout d'une demi-heure par une sensation de soulagement très-marquée qui fait redouter au malade la cessation des manœuvres; deux heures peuvent être utilement employées. A moins que l'entorse ne soit très-légère, on fera bien après les deux premières séances de ne pas employer la bande roulée ; il se produit, en effet, après quelques heures, un mouvement de turgescence qu'il faut borner à soulager, s'il est douloureux, par TappUcation de compresses résolutives fraîches. Ce mouvement se dissipe spontanément, et au boiit de vingt-quatre heures le praticien se trouve en présence d'une articulation modérément gonflée, mais plus douloureuse que la veille à la pression, au moins dans les premiers moments. 11 va de soi que l'action de l'opérateur dépend beaucoup du moment où il est appelé à agir et des

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autres circonstances variables du malade. L'en'orse du genou exige rassociation de la bande roidée et destinée aux manipulations. Quant ù l'entorse simple de la hanche, il est nécessaire d'user de beaucoup de prudence. Renvoyons, pour de plus amples détails, au mot Entorse.

Les luxations iraimiatiqiies récentes sont réduites à l'aide de manipulations dont la description ne rentre pas dans notre cadre. Nous nous bornerons donc à appeler i'atîention sur les heureux effets que l'on peut obtenir des manipulations dans l:s cas de luxation ancienne. Nous pensons qu'un grand nombre de luxations considérées comme irréductibles ne le sont en réalité que parce que l'on n'a pas fiut précéder les tentatives de réduction violente de manipulations méthodiques, résolutives, en vue de dégager la jointure des produits d'irritation formative ou des épanchements concrètes qui établissent des adhérences ou s'opposent aux mouvements des surfaces ou aux flexions, en agissatit mécaniquement à la manière des coins ; les tractions exécutées sans que l'on ait cherché tout d'abord à modifier l'état de l'articulation constituent un [iroccdé véritablement barbare auquel le malade oppose une résistance d'autant plus énergique que sa volonté n'y prend aucune part. De là d'innombrables insuccès et des accidents graves ; €n agissant lentement dans le sens du jeu musculaire, avec l'aide de la volonté expresse du malade, et seulement après quelques semaines de mouvements et de manipulations préparatoires, la réduction sera la règle toutes les fois que la déformation des surfaces ne s'opposera pas absolument au rétablissement des rapports normaux, ou que des néarthroses solides ne se seront pas formées. C'est surtout dans les luxations de Tépaule, du poignet et du pied, que l'on peut obtenir, même après plusieurs mois, des résultats satisfaisants. Le genou et le coude offrent plus de difficultés ; j'ai néanmoins obtenu, il y a quelques semaines, sur une jeune dame anglaise de la clientèle de M. Chepmell, un résultat incomplet, mais considérable, dans une luxation latérale externe du coude, datant de cinq années, avec nëarthrose du radius. Après cinq semaines de manipulations quotidiennes associées aux courants continus, l'articulation diminua de volume d'environ un tiers, les douleurs intolérables cédèrent, les mouvements se rétablirent en grande partie. J'ai recueilli neuf observations de luxations traumatiques du poignet, du pied et de l'épaule, datant de trois semaines à deux ans, dans lesquelles le succès fut complet, après un traitement variant de trois semaines à six mois ; deux insuccès dans deux cas de luxations anciennes et graves du genou, et deux demi-succès dans des luxations anciennes du coude.

Arthrite goutteuse. Si le praticien est assez habile pour faire tolérer les manipulations dès le début de l'accès ou en plein accès, il y a avantage à les appliquer sw'-le-champ , même dans la goutte franchement inflammatoire ; mais <;omme le succès, pour être réel, n'est presque jamais immédiat dans un accès sérieux, en ce sens que ce n'est souvent qu'au bout de quatre ou cinq jours que le soulagement commence, on fera bien de s'abstenir et d'attendre le déclin spontané de l'accès dont la durée varie entre trois semaines et trois mois. L'emploi des manipulations résolutives dans l'accès de goutte a pour avantages d'abréger de moitié la durée de l'accès aigu ; de diminuer des trois quarts le temps de la convalescence pendant lequel le malade ne peut marcher sans de trèsvives douleurs; de s'opposer aux engorgements périarticulaires organiques et calcaires qui, à mesure que les accès se multiplient, deviennent une cause permanente de provocation à de nouveaux accès. J'ai eu occasion de constater ces avantages dans une centaine de cas; et, bien que le succès ait été plus ou moin»

complet, je suis parlaitenient sûr que Tun ou l'autre des avantages a été obtenu, sans avoir jamais constaté aucun accident ; mais j'ajoute que je ne connais pas de manipulations plus pénibles à employer ni qui exige autant de confiance et de patience de la part du malade et de l'opérateur.

Il en est autrement dans l'intervalle des accès, sur leur déclin et dans les formes chroniques peu intenses, mais de très-longue durée, où l'on voit les petites articulations du pied se prendre l'une après l'autre, sans réaction générale, avec un gonflement partiel très-léger ; là, le praticien peut avoir de très-grands succès, alors même que tout ^ar^enal pharniaccutii|ue a été épuisé ; et, à ce propos, qu'il me soit permis de dire que je n'ai vu que trois médicaments ne jamais nuire et rendre souvent de grands services dans la goutte urique : l'arsenic, la quinine et l'aconit.

Le manuel opératoire ressemble fort, dans la goutte, à celui de l'entorse, pour ce qui est de la jointure ; mais il est de la plus haute importance d'associer aux manipulations locales des manipulations générales sur les principaux viscères de l'abdomen, des percussions légères (en hachures avec le bord ulnaire de la main) sur la région rénale, des frictions superticielles générales, et surtout des inspirations profondes et méthodiques qui, en introduisant dans les bronches une plus grande quantité d'air, favorisent la combustion des matières protéiques, un régime rigoureux et, quand il se peut, des exercices gymnastiques généraux, poussés jusqu'à la sudation, l'équitation, l'escrime, etc.

J'ai déjà dit que les engorgements périarticulaires étaient une provocation permanente à l'accès de goutte, et il est facile de le comprendre ; toutes choses d'ailleurs égales, les accès deviendront d'autant plus fréquents que ces engorgements, qui sont pour ainsi dire de véritables alluvions, seront plus nombreux et plus graves. Mais les manipulations appliquées dans l'intervalle des accès pouvant dégager les jointures, elles suppriment les causes déterminantes de nouveaux accès. Si donc on peut , par des moyens généraux , régime, exercice, sudation, etc., atténuer la prédisposition, il y aurait lieu de croire que la goutte serait l'une des maladies les plus faciles à prévenir, si les goutteux n'étaient en général gens mal disposés à suivre rigoureusement un régime sé\ère oii Vénus et Bacchus seraient sagement réglés. En effet, il est rare que l'accès soit soudain ; il est, neuf fois sur dix, précédé pendant plusieurs jours de turgescence locale, de constipation, d'inappétence, et c'est dans celte période prodromique, souvent inaperçue, que les manipulations, et d'autres agents d'ailleurs, peuvent jouer un rôle important. Je connais des goutteux qui, depuis dix ans, préviennent ainsi constamment un ou deux accès par an. Je résumerai donc le rôle des manipulations dans la diathèse urique en disant qu'associées aux règles de l'hygiène, elles peuvent en général prévenir les déterminations articulaires et ks déformations ; elles peuvent aussi abréger la durée de l'accès, dissiper certains néoplasmes, mais je n'ai jamais vu disparaître sous leur influence les tophi périosseux.

Arthrites diathésiques . Dans la période inflammatoire des rhumatismes, des tumeurs blanches et des synovites hées à des altérations osseuses; il est douteux que l'on obtienne des résultats encourageants. J'ai eu dans quelques tentatives que j'ai faites des insuccès à peu près constants. Mais il n'en est pas de même dans l'état chronique de ces affections, et surtout dans les altérations consécutives, gonflements passifs, rétractions tendineuses, adhérences des gauies ou des synoviales, etc.; ici les manipulations ont pour elles l'expérience de tous les

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temps, et leur succès est uniquement une- question de discernement de la part du médecin, d'habileté de la part de l'opérateur.

De toutes les articulations, la hanche est celle sur laquelle il est le plus malaisé d'agir avec succès et dans laquelle il est le plus facile de ramener, à l'aide de manœuvres intempestives, un état aigu qui force à interrom[jre le traitement. Toutefois, on sait qu'un grand nombre de chirurgiens ont obtenu du redressement forcé et brusque de la cuisse des résultats assez satisf;iisants; mais ceux que l'on peut tii'er de manipulations résolutives associées, au bout de quelque temps, à des mouvements doux imprimés à la jointure, sont infiniment meilleurs ; je dirai même qu'elles sont absolument etficaces dans la coxalgie rhumatismale sans altération des surfaces ou du ligament rond, sans hydarthrose, mais avec le gonflement caractéristique et douloureux de toute la région fessière, proliférations cellulaires, exsudats plastiques, c'est-à-dire dans la grande majorité des cas de coxalgie de l'âge moyen ou de la vieillesse.

Mais dans la coxalgie scrofuleuse, dans la véritable arthrite avec destruction des cartilages, luxation incomplète de la tête du fémur, abcès internes, etc., il est évident que l'on ne doit espérer aucun succès des manipulations et des mouvements ; c'est le seul cas oij j'admette que la guérison par ankylose soit un but rationnel. D'ailleurs, sous cette désignation malheureuse, on comprend une foule d'affections si distinctes, qu'il est difficile de s'entendre sans définitions. Il est bien rare, dans mon opinion, que la coxite soit primitive ; longtemps avant que l'un des éléments de l'articulation soit attaqué, il s'est fait dans l'épaisseur des tissus ambiants un travail de congestion et d'irritation formative de longue durée, pendant l'existence duquel le malade a commencé à boiter et à prendre de mauvaises attitudes, sans qu'il accuse aucune douleur spontanée; la palpatioii seule révèle l'état des tissus, six mois, un au et même dix-huit mois avant que les surfaces articulaires ou les ligaments profonds soient atteints. C'est cet état pathologique que les manipulations guérissent complètement quand elles sont associées à un traitement convenable.

11 faut d'ailleurs remarquer que les cox algies de l'enfance sont très-souvent accompagnées de l'atrophie du membre tout entier, et cet état se modifie généralement, au bout de quelques mois d'exercices spéciaux appliqués avant tout état inflammatoire périarticulaire. Avec un peu d'attention de la part des familles et des médecins, on pourrait arriver à diminuer de beaucoup le nombre des cas incurables de cette redoutable maladie. Malheureusement, c'est le plus souvent à une période avancée que le chirurgien est appelé, et les indications qui se présentent n'ont plus la simplicité des premières périodes du mal.

Nous ne dirons qu'un mot de la fausse ankijlose du genou, consécutive aux périostéites ; il est douteux que les manipulations et les mouvements imprimés dans l'étroite limite où se meut la jointure, quand elle a conservé quelques mouvements, puissent suffire, même dans les cas simples, à ramener le membre à la rectitude, si les ligaments ont été intéressés, si des adhérences plus ou moins étendues brident l'articulation.

Presque toujours il faut en venir à l'extension forcée sous l'influence des anesthésiques ; mais les manipulations, pratiquées plusieurs mois à l'avance, facilitent singulièrement l'opération et diminuent l'étendue des désordres consécutifs. Dans le cas grave du jeune J. S., qui a été vu par plusieurs chirurgiens, Campbell, Giraldès, Chepmell, Duval, et où je pratiquai l'extension forcée avec Nélaton, après huit mois de mouvements et de manipulations, la jambe fut presque complé-

tement étendue sans elïorts, et les désordres locaux étaient si peu sérieux, que je résolus de traiter le malade comme s'il avait une entorse, et j'eus la satisfaction de conserver presque entiers les mouvements du genou (1867). La guérison ne s'est pas depuis démentie (1870); et la différence légère qui existe entre les deux jambes tend, chaque année, à diminuer.

Mais, dans les flexions pathologiques et dans les raideurs musculaires, suife d'immobilité on de rétraction, qui ne sont pas accompagnées de désordres articir laires, encore bien qu'il ait pu exister un certain degré d'arthrite, les manipulations associées aux mouvements rendront inutiles, dans un grand nombre de cas, la ténotomie et l'extension ou la flexion forcée, si l'on a la patience d'en continuer l'application pendant plusieurs mois, et surtout si on les associe à l'emploi des courants continus ou des courants d'induction qui se combinent fort heureusement avec les mouvements.

L'orthopédie fait fréquemment appel aux manipulations ; à vrai dire, il n'est peut-être pas une seule dilformilé congénitale ou acquise qui ne puisse être amendée ou guérie par l'usage judicieux de ce mode de traitement associé aux diverses formes de la gymnastique médicale ; mais la routine des orthopédistes mécaniciens, l'abus des ténotomies et les difficultés mêmes d'une bonne exécution des mouvements, les ont fait pour ainsi dire abandonner en France, taudis que les Allemands, Belirend, Neumannet Melicher, ainsi que les Suédois, en développaient les applications. Cependant Mellet avait écrit, dans son excellent Manuel d'orthopédie (1844) : « Les manipulations sont l'àme, la parlie essentielle de l'orthopédie, et sans elles il est bien peu de difformités qui guérissent par l'emploi seul des appareils mécaniques » ; et il a effectivement donné des descriptions trèsclaires des manipulations qu'il employait, surtout dans les pieds bots oii, suivant l'exemple de Venel, de Jacquart et d'Ivernois, les manipulations suivies de l'application d'un brodequin contentif constituaient tout le traitement, et la guérison était la règle- Mais la part faite à ces manipulations et ces manipulations ellesmêmes, telles que Mellet les décrit, me paraissent insuffisantes. Bouvier, qui, dans son savant ouvrage sur les maladies de l'appareil locomoteur, appi'écie trèsjudicieusement les avantages de l'emploi de la main, cite (p. 225) deux cas de guérison du pied bot par des manipulations seules, l'un d'après Stolz, l'autre observé par lui-même. J'ai eu moi-même la patience de traiter pendant plus d'un an un enfant âgé d'un an, atteint de varus équin, qui m'avait iJté adressé par mon ami, le docteur Chepmell, et qui n'offre plus aujourd'hui qu'un degré insignifiant de déviation ; je n'employai que des manipulations, des courants d'induction et, au début, une banderoulée. Cette observation, jointe à un certain nombre d'autres dont les résultats ne furent complets qu'après une, deux ou trois années d'exercices pratiqués par les parents eux-mêmes, me permet d'alfirmer que les ré.sultats du traitement par les manipulations et les mouvements associés à l'apph cation de bandages contentifs simples pendant la nuit seulement sont de beaucoup supérieurs à ceux des machines barbares des orthopédistes qui produisent, quand la rétraction musculaire est considérable et que la réduction e<t poussée un peu loin, des douleurs intolérables, des accidents locaux souvent graves, et ne donnent en définitive que des résultats très-incomplets, ainsi que la ténotomie elle-même. Bouvier {op. cit., p. 262) etMalgaigne {Leçons d'orthopédie, p. 166) le constatent. Little, qui a consacré quelques pages excellentes à vanter les manipulations {Deformities ofthe human frame, 1855), n'en dit pas un mot quand il s'agit du pied bot; il en est de même de Brodhurst {On club foot, 1856); Mal-

gaigne, dans ses Leçons d'orthopédie (p. 121), et Laiinelonguc, dans sa thèse d'agrégation, ne leur donnent qu'un rang secondaire (contrairement à ce que disent à l'égard du premier Estradère et Phelippeaux). Mais la pratique des orlhopédistos allemands, Eulenburg, Verner, Behrend, celle de Venel, celle de Bonnet, qui dit que, « sans les manipulations, \e?. appareils, même associés aux sections tendineuses, ne produisent que des résultats insuffisants » {Mal. artic, p. 495), mes propres observations, prouvent que le traitement par le redressement continu à l'aide des appareils de Scarpa ou de Litlle est de tous le plus mauvais. Les manipulations, l'électricité et les bandages, suffiraient dans la grande majorité des cas pour obtenir, à la longue il est vrai, une véritable guérison, sans cette déformation atrophique que laissent presque toujours après eux l'emploi des appareils articulés fixes. Cependant il peut y avoir dans quelques cas avantage à sectionner le tendon d'Achille, en associant les manipulations, ainsi que le veut Bonnet {Mal. art., p. 494) ; mais jamais on ne laissera d'appareil à flexion continue si l'on veut agir rationnellement.

Quoi qu'il me reste à dire sur le rôle important des manipulations dans le pied bot et dans la main bote, pour laquelle Bouvier vient de décrire le mode convenable de manipulations {voy. Main bote, p. 184 et 188), il est temps de parler de leurs autres applications orthopédiques et notamment de celles qui se pratiquent sur la colonne vertébrale.

Dans la région cervicale, le torticolis, Y entorse, les luxations se traitent par les manipulations avec un succès presque constant; on leur associe avec avantage les courants d'induction ou les courants continus, les mouvements qui ont pour but de fortifier les antagonistes des muscles contractures et l'attitude volontaire; dans les traitements que j'ai appliqués ou vu appliquer à Berlin, je n'ai vu d'insuccès que dans les cas où la déformation était causée par des aukyloses vertébrales vicieuses, ou, chez des sujets âgés, par des indurations ganglionnaires et périarticulaires: mais dans le torticolis musculaire, spasmodique ou rhumatismal, la guérison est la règle.

Slalgaigne a noté l'extrême fréquence de l'arthrite atlo-axoïdienne chez les enfants, et sa haison avec les attitudes vicieuses de la tête (Leçons d'orth., p. 275). Je crois que le torticolis primitivement musculaire est excessivement rare, et que cette déformation a presque toujours pour point de départ ou une entorse ou une arthrite légère des premières vertèbres et des tissus fibreux des muscles qui s'insèrent sur les lignes courbes de l'occipital et sur l'apophyse mastoide. C'est donc sur cette région et non sur les muscles qu'il convient, surtout dans les cas récents, de pratiquer les manipulations et principalement des pressions alternatives avec les pouces, de l'apophyse mastoïde à la crête occipitale, suivies de pressions mobiles de haut en bas faites avec les doigts étendus le long des muscles du cou. On fera ensuite fonctionner les muscles contractures en leur faisant exécuter leurs actions lentement et avec une légère résistance; enfin la séance se terminera par la mise en contraction extensive des antagonistes sains, que l'on obtiendra en exécutant soi-même les mouvements qui leur appartiennent pendant que le sujet résistera doucement. Ces mouvements s'appliquent en posant une main sur le front, l'autre sur la nuque, et dans le premier cas résistant doucement à l'effort du malade, qui s'efforce d'exécuter le mouvement, ou en faisant résister le malade au mouvement que l'on imprime.

Phehppeaux a donné un manuel opératoire très-compliqué (p. 108, loc. cit.), dont le moindre inconvénient est, je crois, d'être inutile; cependant il dit

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qu'ordinairement le torticolis rhumatismal est guéri au bout d'une heure, tandis qu'il demande des semaines et même des mois pour la guérison du torticolis par rétraction musculaire à l'aide d'appareils orlhomorphiques. Cette distinction est très-juste; mais on peut dire ici qu'en général les manœuvres recommandées par les massetirs, médecins ou autres sont trop empiriques, trop générales; ils ne poursuivent pas assez la cause organique individuelle, et tout spécialement, à l'égard du torticolis récent, on la cherche trop souvent dans les muscles sternocléido-mastoïdien, splénius, trapèze, scalène antérieur, etc., alors qu'elle réside dans les insertions supérieures ou dans les articulations et dans les muscles occipito-atloïdiens, complexus, droits postérieur et obliques. Cette région est le siège de phénomènes pathologiques très-importants, que les manipulations modifient directement. On peut même dire que jamais la contracture musculaire du torticolis n'est primitive et essentielle, et les altérations des muscles ne surviennent que tardivement. Les moyens de traitement doivent donc s'adresser soit aux articulations, soit au système nerveux. 11 sera question plus tard du torticolis lié au s[)asme fonctionnel (Duchenne) des écrivains, et du torticolis choréiforme.

Dans Veyitorse du cou et dans les luxations des vertèbres, Ponteau (cité par Bonnet) et Bonnet (p. 627, /oc. cit.) ont publié des observations de guàison immédiate; il est vrai qu'il ne s'agissait que d'entorses musculaires : j'ai présent à l'esprit un cas d'entorse articulaire grave du cou, probablement accompagné de subluxation, qui m'a été adressé en juin 1867 par le docteur Maximin Legrand. Ce ne fut qu'au bout de trois semaines que je parvins à opérer la réduction, tant à cause de l'extrême sensibilité de la jeune malade, âgée de 12 ans, qu'à cause des accidents nerveux qui accompagnaient les plus légères tentatives de redressement. L'accident était survenu par suite d'un mouvement brusque destiné à éviter le choc de la tête contre une muraille.

U entorse dorso-lombaire (Bonnet) qu'il faut distinguer du lumbago rhumatismal se XTâilent tous deux par des manipulations. Lieutaud {Précis de médecine prat., p. 557) et Martin aîné (cité par Bonnet, lac. cit., p. 640) ont tous deux publié, il y a plus de trente ans, deux manuels opératoires ; le dernier dit avoir recueilli plus de cent observations de guérison immédiate, et il en décrit deux dont l'une avait pour sujet Marc-Antoine Petit. Martin jeune recommande de presser fortement sur les muscles malades avec les deux pouces, auxquels on imprime de légers mouvements de va-et-vient de 1 ou 2 centimètres ; ce procédé ressemble, à la forme rectiligne jirès, à ceux de Beveridge que j'ai décrit plus haut (p. 571). Estradère, Laisné, Phelippeaux ont publié des procédés opératoires trop compliqués; tous recommandent comme position le décubitus abdominal, sauf Phelippeaux qui, à tort, donne comme favorable la flexion antérieure du tronc, les mains appuyées. Estradère parle de frictions « d'abord douces, mais bientôt rudes, avec la main, la brosse ou le gant; on pratique ces frictions dans les sens les plus variés de haut en bas et de bas en haut; tantôt en droite ligne, tantôt obliquement, ou en décrivant des spires ou des courbes concentriques ou excentriques; puis on exerce diverses pressions en commençant par le pétrissage digital... Après cela on pratique le sciage, les vibrations pointées, le claquement, les vibrations et enfin les percussions avec le poing fermé ou la palette. On fait eusuite lever le malade, et on lui fait exercer les divers mouvements de flexion, d'extension et de latéralité de la colonne vertébrale qui rarement sont douloureux après un massage bien fait » {loc. cit., p, 108). Cette citation suffit à elle seule

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pour montrer combien sont peu scientifiques les procédés du massage. Il est à peu près impossible dans ce mélange de mouvements de savoir à quoi l'on s'adresse. Laisné et Phelippeaux, pour être plus métbodiques, le premier surtout, n'en appliquent pas moins des manipulations souvent inutiles, fatigantes et douloureuses « depuis les crêtes iliaques jusqu'aux épaules. » Le troisième temps du premier est ainsi décrit : on emploie d'abord le pétrissage digital pour trouver les points encore douloureux qui auraient besoin d'être massés de nouveau, et l'on passe rapidement aux malaxations ou pétrissages à plemes mains. Dans ce but, on saisit entre les doigts et les éminences thénar et bypothénar, en allant toujours du sacrum vers les épaules et la nuque, toutes les régions musculaires du dos, et l'on produit ainsi des pressions excessivement fortes, méthodiques et intermittentes qui achèvent de dissiper les douleurs et font disparaître les contractions partielles et irrégulières des fibres musculaires » {loc. cit., p. 76). Laisné procède par ondulations, et il entend sous ce nom des pressions circulaires de haut en bas faites avec les doigts étendus ou la main entière.

Sans entrer dans la discussion de ces procédés, nous croyons qu'il suffit, dans l'entorse légère lombo-dorsale et surtout dans le lumbago sacro-coccygien, de faire coucher le malade sur le ventre en lui recommandant de placer les fessiers dans le rtlàchement le plus complet; posant ensuite les deux pouces de chaque côté du coccyx, la main ouverte, on suit les bords postérieurs des faces latérales du sacrum jusqu'à l'épine iliaque postérieure et supérieure; sur cette ligne et lapins souvent au niveau des points d'émergence des nerfs rachidiens, se trouvent les foyers douloureux dans le lumbago rhumatismal ; après quelques pressions mobiles uniformes, on exécutera dos pressions mobiles en cercle sur chacun des points douloureux, en variant le point de départ des pressions ; tantôt on partira du pli fessier, tantôt on s'étendra jusqu'aux crêtes iliaques, mais toujours de bas en haut; enfin, appliquant toute la main sur le sacrum, ou communiquera une vibration totale à toute la région. Dans les cas graves, on devra commencer les manipulations au bas de la jambe, et, par une malaxation régulière, suivie de pressions mobiles, on remontera jusqu'au dos, en insistant sur la région fessière ; souvent on obtiendra d'excellents résultats de simples frôlements centripètes, exécutés, les doigts en avant, du calcanéum au creux du jarret, sans même aller plus loin; j'ai parlé plus haut (p. 568) de l'effet de ces frôlements périphériques sur les algies centriques, et l'occasion de les expérimenter se présentera rarement plus favorable que dans le lumbago d'intensité moyenne.

La névralgie lumbo-abdominale, que Valleix a justement distinguée du tour de reins, qui est ime véritable entorse lumbo-dorsale, se traite, ainsi que celleci, par des procéiés analogues. Mais, pour peu que la névralgie soit liée à quelque congestion veineuse des sinus ou des reins ; pour peu que l'entorse dorso-lombaire ait été grave ou que les ruptures fibrillaires aient été étendues, il ne faut pas s'attendre à une guérison instantanée. Les formes légères sont incomparablement plus fréquentes que les formes graves, de sorte que sur dix cas de ces affections diverses désignées sous le nom générique de lumbago on en aura huit qui guériront en une ou deux séances, mais il s'en trouvera deux qui demanderont plusieurs semaines de traitement.

Dans les déformations de la colonne vertébrale, et notamment dans les scolioses, les manipulations, associées aux autres procédés de traitement (attitudes, mouvements combiné-S élasticité, etc.), rendent les plus grands services. Quelque opinion que l'on entretienne sur les causes des scolioses (qui ressortissent à un

grand nombre d'états morbides distincts), il est certain que l'état de rétraction et de relaxation musculaire est un lait vérifiable dans tous les cas, quelle qu'en soit la nature ; on trouve, en effet, sur la convexité des courbures des masses musculaires évidemment gonflées, et sur la concavité des fibres dures, raccourcies, déckirnées. En plaçant les scoliotiques sur le ventre et en exerçant des malaxations à pleines mains sur ces portions relâchées et gonflées du sacro-spinal, on apportera aux malades un soulagement considérable et on s'opposera à la substitution graisseuse qui se produit dans les fibres musculaires qui ne fonctionnent pas. A'eumann recommande, dans ces cas, des claquements, àes percussions, des hachages, etc., comme propres à rappeler la vie capillaire dans les tissus relaxés soustraits aux pressions successives que leur imprime la contraction musculaire par la tension des aponévroses.

Quant aux manipulations à exercer sur le système osseux, elles consistent principalement en pressions exercées avec la main ouverte sur la convexité des côtes, tandis'que la seconde main passe sous l'aisselle opposée, soulève le corps en le poussant légèrement en sens opposé. Mellet, Bouvier et Werner, disent que dans les déviations peu avancées on peut opérer un certain degré de redressement en saisissant entre les doigts les apophyses épineuses ; ^Verner attachait une importance considérable à ce procédé qui, fréquemment réitéré et associé à une attitude prolongée convenable, peut, en effet, détordre momentanément les colonnes vertébrales encore très-élastiques, et par suite s'opposer dans une certaine mesure aux rapports anormaux dont la continuité peut déterminer des altérations de forme, de consistance et de longueur, dans les disques et les ligaments intervertébraux

Harrison {Observ. on spinal diseuses, 1827) et son élève Serny {Spinal currature, 1840) ont obtenu des succès incontestables et éclatants par l'usage des frictions et des pressions manuelles sur les gibbosités. Les nombreuses observations avec planches, publiées par Serny, ne laissent pas de doute sur l'efficacité d'un mode de traitement dont le plus grand inconvénient est de durer plusieurs années. Malgré la vive critique de Pravaz père, Bouvier, qui parle de cette méthode à propos du mal de Pott {loc. cit., p. 50), ne paraît pas la désapprouver. Malheureusement nous avons peu de renseignements sur les pratiques de Harrison et de Serny, qui, fondées sur des idées pathologiques souvent erronées, paraissent avoir plus de succès dans la pratique que dans la théorie. Ce qui est certain, c'est qu'aux comiressions mécaniques et au repos prolongé, Harrison joignait des frictions et des pressions manuelles [voy. Little, op. cit., p. 26 et 589, et Serny, p. 16, 35 et passim), quelquefois douces, souvent très-violentes, et que eux ou leurs successeurs ont eu des accidents assez nombreux, qu'ils se sont bien gardés de pubUer. La pratique des frictions et des pressions est d'ailleurs avantageusement remplacée par les mouvements et manipulations de la gymnastique médicale.

On trouvera des renseignements plus étendus sur les manipulations de la gymnastique suédoise dans Neumann {Ther. der chronischen Krankheiten, p. 168) ; dans Roth {Cure of chronic diseuses by movements, p. 247); dans Laisné {Du massage, p. 94) et dans Eulenburg (traduit dans Union médicale, novembre et décembre 1864).

En résumé, les manipulations pratiquées sur la colonne vertébrale ou sur les parties qui l'entourent donnent, surtout dans leurs premières périodes, des résultats considérables qui dépendent des modifîcalions déterminées dans les actes

élémentaires de la nutrition locale plutôt que du résultat mécanique immédiat des pressions, redressements, etc.

Maladies des muscles. Bien que ni la chorée, ni les crampes ou spasmes fonctionnels, ni l'atrophie musculaire partielle, acquise ou congénitale, ne soient, à proprement parler, des maladies des muscles, -nous croyons devoir parlera cette place des résultats obtenus dans les différentes affections qui ont cela au moins de commun, que leur siège apparent est dans le système musculaire. Pour la chorée aiguë les travaux de Laisné, Blache, Sée, Bouvier et autres ont rendu eu quelque sorte classique le traitement par les manipulations. Dans son{iremier travail sur ce sujet, M. Blache indique la série des manoeuvres par lesquelles Laisné fait passer un choréique. 11 le suppose couché sur un lit rembourré, en forme de boîte, et maintenu immobile dans le décubitus dorsal par trois ou quatre aides pendant dix à quinze minutes ; puis le praticien exécute (ies massages » pleines mains et longtemps répétés sur les membres supérieurs et inférieurs et sur le pourtour de la poitrine; puis viennent des frictions énergiques sur les mêmes parties; eulin ces manœuvres sont pratiquées à Ja partie postérieure du tronc, principalement à la n-que et sur les masses musculaires des gouttières vertébrales. Les séances durent une heure et sont toujours suivies d'amélioration. Les jours suivants on associe aux manipulations des mouvements communiqués et rhythmés {Ma7i. des hop., 1854, n° 91). Sur cent six cas traités de la sorte, la moyenne de la durée de la maladie a été de trente-neuf jours, tandis que Billet et Barthez l'évaluent, sous l'influence d'autres traitements, de six semaines à deux mois, et Sée à soixante-neuf jours (Blache). Dix ans plus tard, Blache tils publia dans la Gaz.hebdomAa. relation de trois cas de chorée grave guéris par Laisné; mais le manuel opératoire n'est pas suffisamment décrit; voici néanmoins ce que rapporte l'autenr des pratiques «de Laisné : « L'enfant étant couchée, il fait d'abord un massage général des membres et plus pai'ticulièrement des muscles du tronc avec percussion légère de la moin à plat sur les muscles du dos et sur les muscles sacro-lombaires, frictionner sur les parties latérales du cou avec massage modéré des muscles sterno-mastoïdiens et frictions sur la partie antérieure du larynx » {Gazette hehdomad., 1864, n° 48). Viennent ensuite des mouvements communiqués au sujet passif et enfin des exercices cadencés auxquels Bécamier et surtout Trousseau attachaient une importance plus grande qu'au massage {Clin, méd., II, p. loO). Nous sommes sur ce point entièrement de son avis, surtout en présence des procédés tout à fait empiriques quiviennent d'être décrits. Les mouvements dirigés par un aide avec résistance de part ou d'autre et même les mouvements rhythmiques voulus par le malade nous ont donné, dans un petit nombre de cas aigus, des résultats supérieurs à ceux qu'indiquent Laisné et Blaclie. En fait de manipulations, les seules qui nou« aient réussi sont des frôlements centripètes, des extrémités vers la moelle, et du sacrum au crâne. Souvent on arrive à faire cesser sur-le-champ les mouvemi nts choréiques pendant un certain temjs. L'emploi des courants continus aide singidièrement à obtenir ce résultat. Toutefois, comme la guérison spontanée de la chorée aiguë est hors de doute, ce n'est que dans des formes graves et surtout chroniques, que l'on peut juger de l'efficacité des manipulations. Or, de quelques cas de cette nature que j'ai pu observer, il résulte que le massage « à pleines mains » est loin de produire d'heureux résultats. Une jeune personne de quinze ans, atteinte de chorée liémiplégique depuis l'âge de deux ans, est sortie des mains d'un masseur beaucoup plus malade qu'avant l'emploi

592 BIAMPULATIONS THÉRAPEUTIQUES.

de ce moyen; les courants continus seuls lui ont procuré quelques soulagements. Par contre, les mouvements rhythmés, les attitufles prolongées, les frôlements centripètes f t les courants m'ont donné des améliorations constantes mais jamais de guérisons dans les cas de chorée chronique hémiplégique.

Mais dans les spasmes partiels, et notamment dans le torticolis spasmodique, même ancien, la guérison par les manipulations associées aux mouvements et aux attitudes est éissez ordinaire. Les indications données sur ce point par Trousseau {op. cit., p. 165) sont très-précieuses, mais insuffisantes. On se trouvera bien d'associer aux mouvements rhythmés dont il parle un véritable pétrissage des muscles affectés, surtout vers leurs insertions supérieures. Des mouvements de torsion de la tète sur la colonne vertébrale fixe avec une résistance douce et uniforme de l'opérateur aideront à la guérison. Sur six cas de torticolis spasmodiques très-anciens sur des adultes de plus de 50 ans. je compte trois guérisons et trois améliorations. Quant au torticolis choréique de l'enfance, la guérison est constante.

L'affection primitivement désignée sous le nom de crampe des écrivavis est l'une de celles qui fournissent aux manipulations les succès les plus remarquables, soit qu'il s'agisse du véritable s/^asme fonctionnel de Duchenne, soit qu'il s'agisse de cette chorée des doigts qui, se propageant de la main à l'épaule, aboutit à des convulsions du membre ou à une véritable paralysie passagère si le sujet continue à écrire.

Des observations satisfaisantes ont été publiées à l'étranger par Neumann et Melicher sur l'effet des manipulations dans cette maladie qui frappe d'ordinaire des écrivains et des artistes. Pour mon compte, le hasard a fait que les deux premiers cas de ce genre que j'ai eu à traiter, j'ai obtenu deux guérisons complètes qui ne se sont pas démenties depuis dix ans. Les sujets sont un journaliste éminent et un administrateur à la tète d'une société importante, dont les journées se passaient souvent à entretenir des correspondances d'affaires en cinq ou six langues; écrire plus de dix ligues était devenu pour l'un et pour l'autre tout à fai*^, impossible. Depuis lors, sur ime vingtaine de cas, je n'ai guère obtenu de résultat complètement satisfaisant que sur un pianiste dont la guérison ne s'est pas soutenue, mais presque toujours des améborations considérables dont j'ai conservé les preuves dans une collection d'autographes pris au commencement et dans le cours du traitement. J'espère pouvoir bientôt publier ces documents. Les manipulations consistaient en pressions ondulées suivies de pressions mobiles continues (p. 574) prolongées jusqu'au sternum en avant, et jusqu'à l'épine en arrière.

J'ai tout lieu de croire que le siège du mal, surtout dans la chorea digitalis, est dans le plexus brachial et iisn dans les muscles fléchisseurs. Un repos presque complet dans l'intervalle des séances est absolument nécessaire pendant quelques semaines, et le traitement doit durer plusieurs mois, circonstance qui le rend peu pratique.

Je dirai peu de mots de l'atropbie musculaire progressive et de la paralysie atrophique de l'enfunce ; alors même que l'on n'aurait aucune espérance de guérison, les manipulations les plus diverses sont impérieusement commandées comme moyen de traitement hygiénique. Roth a publié plusieurs cas intéressants d'enfants atteints de paralysie de l'enfance singulièrement améliorés par le seuj usage de manipulations passives (Hygienic Treatm.ofParahjsis.p. 55). Les manipulations agissent ici en entretenant une sorte de vie factice dans les tissus qui

MANIPULATIONS THERAPEUTIQUES. 593

subissent la transformation graisseuse. Sans pouvoir avancer que jamais j'aie vu guérir un malade atteint de l'une de ces doux aiïeclions et soumis aux différents traitements physiques que j'ai spécialement observés, je puis dire que j'ai toujours vu s'augmenter, quelquefois dans des proportions remariju-ibles, !i. masse des oléinenls coniracliles d un membre; dans l'atrophie graisseuse de l'enfance, le résultat restait définitivement acquis, tandis qu'il se perdait au bout d'un certain teuips dans l'atrophie musculaire progressive des adultes. Au surplus, dans la première de ces affections, il est rare que tous les mouvements soient entièrement abolis; le plus souvent, si l'on observe les sujets avant leur dixième année, les membres les plus atrophiés ont conservé un petit nombre de mouvements dont il faut savoir profiter pour appliquer, en même temps que des manipulations passives, des mouvements avec résistance du sujet. C'est surtout par le conflit entre l'acte volilif et la fibre musculaire que la nutrition s'accomplit activement, ainsi que le dit justement J. Mlillcr. Beaucoup de médecins se raprelleront le cas singulier des trois enfants d'une dame américaine atteints, à différeuts degrés, d'atrophie graisseuse partielle des membres inférieurs, et qui, après plusieurs années de séjour à Paris et d'innombrables consultations, acquéraient, sous l'influence de l'électricité, des manipulations et des mouvements, un degré de force suilîsant pour marcher sans que leur infirmité fût très-visible. A coup sur, dans d'autres conditions sociales, ces enfants étaient voués à une paraplégie absolue. En résumé, la somme dos mouvements que possède un paralytique chronique peut être singulièrement accrue par l'usage médiodique des jnaiiipulations, qui entrelionuent et développent la vie locale dans les membres paralysés. D'ailleurs, l'influenee de la périphérie sur les centres vitaux est loin d'être nettement déterminée, et il se pourrait fort bien, ainsi (jue Trousseau semble dispo:^éà l'admettre, que les deux formes d'atrophie d(mt nous parlons fussent primitivement locales; tout es; oir d'arriver à la guérison ne devrait pas, en ce cas, être perdu. Il y a lieu, au surplus, d'examiner maintenant l'action des manipulations sur le système nerveux central.

Système nerveux. Lésions médullaires. Sans avoir la prétention de modifier directement la nutrition médullaire, il est hors de doute que les manipulations peuvent la favoriser en dégageant le voisinage des régions malades de tout obstacle à la circulation capillaire et à l'osmose. Or la plupart des affections médullaires sont accompagnées de gontlements, d'épaississements, plus ou moins circonscrits, lesquels résultent souvent de la paralysie des nerfs vaso-moteurs sympathiques ou spinaux", qui, en maintenant les vaisseaux dilatés ou resserrés, font perdre à la circulation le léuéfice de la pression artéri. Ile locale, et, soit par l'iiypérémie, soit par l'anémie {voy. Marey, Circul , p. 314, et Séo, Du sang, p. 206), suspendent les oxydations et les formations dans cei tains territoires nerveux.

Ces engorgements, dont le siège est dans le tissu connectif et qui résultent de l'état maladif des parties, de l'immobilité, de la douleur, etc., deviennent donc à leur tour des causes d'atrophie médullaire ; elles favorisent aussi les transsudats des membranes (Hasse, dans Niemeycr, p. 508) et les néoplasmes intra-racbiiiens. Or ou en obtient aisément la résorption à l'aide de différentes formes de manipulations pratiquées le long des gouttières vertébrales, malaxalions, pétrissages, pincements, toujours associés à des pressions mobiles de bas en haut pour la région inférieure, de haut en bas jiour la région cervicale ; mais souvent, surtout dans les maladies anciennes, cet état de voisinage n'existe pas, et les nianipulatio:is directes olfrent alors peu de ressources.

>cr. ENC. 2' s. IV. TS

SW MANIPULATIOMS TIIÉRA.PEUTIQUES.

[1 f;nit, en tout cas, que raflection nirdiillaii'e soit bien légère pour que les manipulations puissent à elles seules amener la guérison; mais toujours elles produiront quelque amélioration; dans les bypérémies passagères de certaines portions delà moelle, qui, selon leur siège, s'accoiipagnent de névralgies intercostales, de mouvements couvulsifs, d'opj ression respiraloire, de contractui'e, des manipulations appropriées détermineront souvent la cessation de la crise. Je l'ai observé sur un grand nombre de sujet:?; mais les courants continus odivnt sur les manipulations de grands avantages ; les ni.anipnlations «? situ agissent surtout sur l'élément vasculaire ; l'éiectrisalion vollaïque paraît agirdirectemenj sur l'élément mrveux médullaire lui-même, à qui elle semble i-endrc directement et temporairement une force suffisante de réaction. Ces deux modes de tra'tement se complètent donc merveilleusement, et j'ai souvent remarqué que les courants conlinas étaient beaucoup plus efficaces lorsque l'empâtement plus ou moins étendu qui se remarque souvent au niveau dis portions malades de la moelle s'est résorbé ou ne s'est pas montré. On voit d'ailleurs des cas nombreux où des symptômes graves, vertiges, cépbalalgics, troubles de vue, engourdissements, etc., étaient causés parla compression qu'exerçait sur la base du crâne, ainsi que sur la nuque, des masses interstitielles eellulo-adipeuses, si communes cbez les polysarciques. La disparition de ces néolbrmations amenait la disparition complète des accidents, et nul remède local n'est mieux approprié à ce résultat que les manipulations énergiques pratiquées dans l'état de relàcbement musculaire compl*. On ne saurait donc nier l'influence de l'état organique des parties voisines de la moelle et du cerveau sur la fonction de ces organes. Une vingtaine de malades gravement atteints d'alfections médullaires (atropbie musculaire, ataxic locomotrice, paralysis agitans, myélite clnonique, etc.), et qui m'ont été adressés par mes amis les docteurs Cbepmell et Crétin, ont tous été améliorés par les seules manipulations, à une éjoque oij je ne faisais pas usage des courants contiims; quelques-uns, que je n'ai pas suivis, auraient succombé à des affections intercurrentes, traidis que d'autres ont vu persister les améliorations obtenues. En ce moment même, je puis citer le cas d'un liomme de quarante ans atteint de myélite clironique datant de deux ans avec paraplégie complète, paralysie vésieale et rectale, etc., qui m'avait été adressé par M. Mallez et que j'ai vu ultérieurement avec M. Gub'er ; les manipulations seules pratiquées par moi avaient amené en deux semaines une amélioration considérable, qui permettait au malade, soutenu par la main, de marcber une trentaine de pas; mais, un mois après, cette amélioration était complètement perdue et ne fui retrouvée q;ie plus d'un an après, sous l'inlluence des manipulations mélbodiipiement pratiquées cbaque jour, à la campagne, par le lïVe de l'un desbommes qui ont le plus fait pour vnlgaiiser le traitement de l'entorse parle massage, M. Girard. Au moment de l'investissement de Paris, les renr-oignements qui m'étaient parvenus me laissaient croire que le malade était en pleine voie de guèr'son.

Nerfs périphériques. INons avons ifidiqué plus haut le mode d'action pré- "jumé des frôlements, des frictions et des pressions dans certa.ncs névralgies; l'étude expérimentale de l'action des manipulations serait, certes, des plus intéressantes; mais, au point de vue tlr'ra] cutique, la supériorité de l'électricité, sous ses divers modes, sur les mani|uli lions enlèverait, en apparence, à nos observations tout caractère pratique. Bornons-nous donc à rappeler que, dans les névralgies (|ui ne sont pas liées à une altération permanente des centres nirveux^ on obtiendra, après un temps plus ou moins long, une amélioration progressive.

MANIPILAÏIONS TIIÉRAPEUTIOL'KS. 595

par i'niiploi de piiicemMits profonds, jiratiqucs de la périphérie vers le centre, entre les doigts et le pouce, et suivis de picssions mobiles conlipiics dans Je même sons, exercées sur une large surface, la main ouverte. Au bout d'un certain temps, un engourdissement géuérd sdrvient; de la chaleur se développe dans toute l'étendue du membre, on arrête la séance, et on laisse les parties en repos. Pour une névralgie rhumatismale, qui remonte à deux ou trois ans, il faut compter autiint de mois de manipulations quotidiennes, que le malade doit, autant que possible, exécuter lui-même.

Mais, aans les névrabies hystériques, ces procédés, qui donnent rarement les ■ mômes succès, doivent être remplacés par des frôlements superficiels qui sont loin d'avoir l'efficacité des courants voltaïques ou môme de l'électiicité slati<jue. La pression digitée, plus ou moins continue, associée à des frôlements superficiels, donne, en général, un soulagement marqué aux malades atteints de migraines congestives ou de névralgies faciales.

Appareil vasciilaire. Dans les maladies du cœur et des gros vaisseaux, les manijiulations rondent les plus grands services, soit en augmentant la perméabilité des tissus, au sein desquels s'opère l'échange des éléments, soit en stimulant ou en remplaçant artificiellement l'éjasticité artérielle, et en diminuant ainsi les résistances que le sang éprouve à passer du cœur dans les vaisseaux; soit, enfin, en favorisant mécaniijuement le cours du s;ing veineux, et eu favorisaut, par la résorption, des épanchements séreux interstitiels. Les effets consécutifs des modifications apportées à la circulation périphérique peuvent être considérables, car, sous l'influence des troubles hydrauliques de la circulation, les nerfs vaso-moteurs sympathiques et spinaux, réciproquement antagonistes, indispensables à la vie régulière des organes, cessent de régler le calibre normal des vaisseaux. Cet état réagit Sur l'organe central, et devient, à son tour, une cause persistante de maladie.

Sans enirer dans plus de détails sur le mécanisme des actes circidatoires, si bien étudiés par Marey, nous nous bornerons à dire que le malade retirera toujours quelque avantage de ces manipulations périphériques, qu'il soit ou non atteint d'œdème ou d'ascite. Allons plus loin, et disons que, dans les affections cardiaques récentes avec ascite modérée et non encore ponclionncile, la disparition temporaire de cet épanchement ou de l'anasarque peut généralement être obtcn le.

Mais le soulagement est, en quelque sorte, beaucoup plus sensible dans les lésions des gros vaisseaux ou des orifices sans sufl'usions séreuses, mais avec oppression, angoisses, cyanose, etc. Jamais, bien entendu, ces pratiques ne guérissent une maladie sûrement déterminée ; mais elles peuvent, dans une mesure considérable, prolonger les jours du malade.

Le manuel opératoire diffère dans les deux cas. Dans les épanchements séreux de toute nature, il faut procéder de la périphérie au centre, à l'aide de pétrissages pratiqués à [leines mains des orteils ou des d ùgts vers les troncs veineux, le malade étant couché quand il s'agit des jambes, assis et légèrement renversé en arrière quand il s'agit des bras. Ces pétrissages, pratiqués par les deux mains, seront mêlés et suivis de pressions mobiles continues, uniformes ou ondulées, dirigées dans le même sens. On aura soin, pendant la durée de ces manœuvres, qui peuvent ctie exécutées par un aide intelligent, -de conseiller des inspirations profondes et lentes (par le nez, la bouehc fermée, avec expiration par la bouche entr'ouverle), exercice qui, on le conçoit, favorise, par l'ampliation forcée du

596 MAN1PULATI0>S THERAPEUTIQUES,

thorax et le vide virtuel, l'afflux du sang veineux dans les poumons et son oxygénation plus rapide.

La même recommandation doit se fnire à l'égard des manipulations pratiquées sur l'abdomen, le malade demi-coucbé, les genoux relevés, en vue d'obtenir la résorption des ascites ; outre les malaxations à pleines mains, on peut ici exercer des pressions uniformes, les deux mains ouvertes pendant vingt ou trente secondes ; on fait cesser subitement la |;ression, que l'on recommence après le même intervalle ; enfin le foulage à poings fermés donne aussi dans ces cas d'excellents résultats.

Dans les affections canliaques sans œdème, la direction des manipulations a beaucoup moins d'importance; il vaut mieux, en général, commencer par les régions les plus rapprocliées du coeur pour terminer vers les extrémités.

La valeur des manipulations directement appliquées comme moyen d'accélérer le cours du sang dans le voisinage de régions congestionnées est facile à démontrer, iion-senlement dans toutes les tuméfactions aiguës ou chroniques , mais encore dans les états de pléthore vasculaire du cerveau, qui, sans arriver à l'apoplexie, y touchent de très-près. Personne ne conteste en pareils c;is l'utilité des moyens dérivatifs, pédilnves, sinapismes, sangsues, etc.; mais ces moyens sont singulièrement favorisf's par l'application des frictions rectilignes, de haut en bas, le long du trajet des gros vaisseaux du cou; il faut y joindre des mouvements de torsion des pieds exécutés avec résistance volontaire du sujet. L'afflux du sang dans les muscles soumis à un mouvement actif, régularisé et soutenu parla main directrice de l'opérateur, a des effets durables que n'ont pas toujours les irritants cutanés. .Mais les manipulations qui font le sujet de ce travail ne constituent qu'une parlie de l'art des mouvements curatils qui, sous le nom de gymnastiijue médicale, Heilgijmnastik, Kinésithérapie, Cinesie, tend à prendre une place importante dans la médecine positive, à côté de l'électricité et de 1 hydrothérapie. Nous devo:iS donc limiti r nos remarques au sujet spécial qui nous occupe, en nous bornant à indiquer que les mouvements et les attitudes complètent nécessairement toute opplication scientifique des manipulations.

Viscères. Ce qui nous reste à dire se lie trop directement à l'influence des manipulations sur les systèmes vasculaire et nerveux pour qu il soit nécessaire de présenter ici de nou\elles considérations théjriques. C est ainsi que, dans tous les états congestifs des viscères, les manipulations convenablement exécutées peuvent avoir les plus heureux résultats, en restituant aux capillan-es et aux nerfs vaso-moteurs un certain degré d'activité temporaire ou permanent. 11 n'y a d'autre limite aux succès que l'on peut obtenir, que les dispositions pathogéniques des sujets et l'habileté de l'opérateur. C'est ainsi qu'il m'est arrivé de voir guérir un certain nombre de laryngites chroniques, de goitres (Dreyfus), d'engorgements hépatosplénijues, etc., sous l'influence de manipulations pratiquées par les sujits euxmêmes, tandis que d'autres échouaient complètement et devaient leur guérison à daulres agents. Je dois cependant dire que les manipulations jiratiquées sur l'estomac et ses annexes ont presque toujours donné dheureux résultats hors les cas de tumeurs cancéreuses auxque'les elles donnaient toutefois quelque répit. Dans les digestions douloureuses ou lentes, des pétrissages ou des pressions intermittentes suivies de l'application de la main à titre de calorifique réussissent presque toujours et procurent une guérison définitive à ces gastralgiques nombreux à qui l'éther ou le buidaïuini n'ont doimé qu'un soulagement temporaire.

Le pétrissage de l'at domen suivi de frictio.is circulaires fortes sur les muscles

MANIPULATIONS THÉRAPEUTIQUES (bieliocrapiiie). 507

du ventre placés dans l'extension par une attitude convenable m'ont donné mïï certain iionibie de guérisons dans les constipations ab inertia. La gymnastique générale associée à ces pratiques en complète et en assure l'effet. Les héiuorrhoides même volumineuses, qiu ne sont pas très-anciennes, guérissent sous l'influence des manipulations pratiquées par le malade lui-même pendant plusieurs semaines.

On constate fréquemment chez les goutteux un état d'empâtement douloureux de la région périné|ihrique, et cet état peut disparaître sous l'influence des manipulations locales el des exercices spéciaux de cette région musculaire : sans doute un fonclioimement plus libre des reins est par là facilité.

Enfin j'indiquerai en passant l'emploi des manipulations dans l^s calculs hé- •patiques, dans les hernies étranglées, etc.; j'ai omis à dessein les faits relatifs à la compression digitale dans les anévrysmes, suj 't qui a été supérieurement traité ailleurs, mais je citerai en terminant les ingénieuses cvpénencs de Sanzelti [de Padoue), qui a montré que la compression digitale artérielle pratiquée par le malade lui-même avait amené une rapide guérison dans un cas d'érysipèle phlegmoneux et dans un cas d'arthrite du poignet [Archives générales, février 18J9). Voy. Gymnastioue et Massage. E. Dallï.

BiBLioGUApiiiE. On Irotivei-a dans Hippocrate, Celse, Rufus, Galien [De sanilate tuenda), Oribase (t. I, p. 456. Éd. Daremberg), Cœlius Aurdianus, eic, des renseignements importants sur diriéreiils genres de manipulations. Mais il s'en faut que l'histoire de \cnlraine~ ment de l'antiquité pratiqué par les marchands d'esclaves, à-/i [j'jino/.ÙTtr/j oi, ail encore été clairement tracée, et c'est là un sujet diyne de recherches. — Mkrcdriali. De arle gyiiinasttca, 15G9. — P. FADEn. AgonisticoH, sive de re athlelica. Lynn, 1590. — Khause. Die Gijntnastik und Agoni^tik der llellenen. Leipzig, 1841. — N. Dali.y. Cinrsiulngic, ou science du mouvement daim les rapports avec l'éducation, l'hyqiène et la thérapie. l'aris, 1857. — Foissac. Sur la gyinnafitique des anciens, 18.^)0. — I.i.xg. Traité sur les principes généraux de In gymnastique, 18r)4-l.^')0. Onvrage suédois, traduit en allemand par Ma^sniann. — Geokgm. Kinésithérapie ou traitement des maladies selon la mrthode de Ling. Paris, 1847. — Pihhtee, Organon der physiologischen Thérapie. Leipzig. 1850, p. de 183 à 2:G. — Indebetou. The Therajieutic Mani/:ulation. London, 184'2. — Lon'ue. Gymnastique médicale, l'aris, 18 îl. — Habtwig. Die pcripatelische Heilmethode oder die Bewcgungscur. Dijsseldorf, 1847. — Heidler. Die ErsckûtLerung als Diagiioslicum und als Heilinillel. Brunswick, 1855. — Dukakd-Faudel. Art. Kinésithérapie du Supplément [t. X) du Dictionnaire de médecine de Fabre.. — Filleu. Medxina gymnaslica. — Tisser. Gymnastique médicinale et chirurgicale, 1780. On lira avec intérêt, notamment, le chapitre dts Frictions, p. 582. — Anuuy L Orthopédie, 1741. — ISlunlell. Medicina mechanica. Londres, 1852. — W. J. Little. On the Deformities of tlie IJunuin Frame. London, 1855, p. 2t). Manipulations. — Lachaize. Précis physiologique sur les courbures de la colonne vertébrale. Paris, 1827. p. 112. — Bouvier. Leçons sur les maladies chroniques de l'appareil locomoteur, 1838. — Malgagne. Leçons d'orthopédie, 18ti2. — RoTH. Handbooli of the Movement Cure. 1855 ; Treatment of Parnlgsis and Parahjlic Deformities, 1860. — ^Eii\A.xs. Die Heilgyinnastilî. Berlin, 1852. — Le jiè.ie. 7'/ierajyie der ckrontsclien Krankkciten vont heilorganischen Standpunkte. Leipzig, l-'57. — Le KÉME. Die Alhmungskunst des Menschen, 1857. — Dkiirend. Bericht ûber das gymnastischorthojiddische htslitut ZH Berlin, de 1832 à J8G3. — E. Duly. Plan d'une thérapeutique par le mouvement foi$:lionnel. Thèse 1837. — Le même. Remarques sur un cas d'éclainpsie grave guéri par la respiration artificielle. In Bull, de thcrap., 18li5. — E>TitAi)ERE. Du massage, son historique, ses manipulations. — IN. Laissé. Du massage, des frictions et manipula lions. Paris, 1808. — Phêi.ipi'Eaux. Etude pratique sur les frictions et le massage. Paris, 1870. — Bbodhubst. On ankylosis. Ldndon, 1861. — 0. Beveil. Formulaire des médi~ caments et des médications nouvelles, p. 721, 18(j4. — Bourguet (d'Aix). Traitement des cicatrices difformes [par les manipulations). In Bull, de thér., 1869, p. 207. E. D,

MA]>1X (Christoï'H David), né à Reuthngen (Souabe), le 18 octobre 1715. D'abord pharmacien, ou plutôt, comme on le disait alors, apothicaire, puis médecin oans sa ville natale, il se fit connaître assez avantageusement pour que les villes

5^S MANÎSE {5IATIÈRE MÉDICALE),

de Pfiillincren et de Bibench l'aient successivement appdé à la place de inédecia pensionne. Il mourut à Biberach, le 19 février 1787. On a de lui :

1. Circa encldreaes phlebotomiœ, ohservationes et caiilelœ diiriirgiœ praclicœ. Halle 1744, iii-i". — II. Vier sellen chirurgiscke Zi(fàUe llund glilckliche Kureii. Liiidau, 1746, in-4°. — III. Isacliricld von Einpropfung der Kindcrblaltern in Ohersckwnben. Olm., 1770, in-8°. — IV. iSackrulU von tien sogenannten Jonlanùad der freien lleichskaU Biberach. Biberach, 1777, iii-8". E. Bgd.

M.l?S^'E (I.ouis-FiiANÇois), cbiriirgieti d'Avignon, qui jouissait d'une grande notoriété pendant la première moitié du dix-huitième siècle. Il était chevalier de l'ordre de Saiiif-.lean-do-Latran, chirurgi n du vice-légat, de la princesse de llolstein et de l'archevêque, chirurgien-major de l'Ilôtel-Dieu d'Avignon, etc. L'Académie de chirurgie l'avait admis, en 1750, comme membre associé. Il mourut le 28 décembre 1755. Manne est surtout demeuré célèbre pour .a\oir proposé, dans les cas de polypes volumineux de l 'arriére-gorge, de fendre le voile du palais, afin d'extraire la tumeur avec |)lus de facilité, opéraliou hurdie qu'il | raliqua avec un plein siicics dans di'scas très-gr.ives.On lui doit encore d'intéressantes remarques sur les plaies du cerveau avec absence de symptômes appréciables. Ces remarques sont consignées dans les opuscules suivants :

T Dissniûlinn curieuse au sujet d'un poli/pe extraordinaire gui occupait la narine droite, gui bouchait les deux feules nasales, et gui descendrai par une grosse masse, extirpée à un p (lire du Dauj>/iiné. .Avii;iioii, 1717, in-S". — II. Obs. de chirurgie au sujet d'une j)la''e de trie avec fracas, et une pièce d'us bnjilanlée dans le cerveau. Ibid,, 1729, in-12. — m. Qhserv. de chirurgie au sujet d un pohjpe extraordinaire qui occupait la narine gauche, etc. Ilid., 1747, in-8° (on trouve là (rois nouvelles o.Lscrvatidns; la princ pale est iongueuieiit analysée à la suite du Traité des polypes de Levret. Paris, 1749, in-8°).

E. Bgd.

M.*!\'^'E (MATTHrEu-LAUREKT-MicHEL), ué à Gap, Ic 23 mars 1734, entra en 1759 dans la marine en qualité de médecin entretenu ; puis, il passa comme professeur dén)onslrateur au collégs de chirurgie de Toulon, position qu'il abandonna pour sui\re l'amiral d'Estaing dans la guerre d'Amérique. De retour à Toulon en 4786, il remplit les fonctions d'aide de chirurgien-major au département de la marine et du port. 11 se fit remarquer par son humanité et son courage lors du siège de cette ville qui était tombée au pouvoir des Anglais, et dans une épidémie de typhus qui avait éclaté au fort Lamalgue. Manne fut, en 1801, investi des fonclioiis de chirurgien en chef de l'arrondissement maritime de Toulon, et mourut quelques années après, le 19 mars 18(iG. Il avait clé nommé, en 1782, membre correspouilaul de l'A'cadémie de chirurgie, et chevalier de la Légion d'honneur lors de la création de cet ordre. On a de lui :

I. Traité élémentaire des mnladie? des os. Toulon, '1780, in-8°. — II. lettre sur les fractures dépendant de l'action musculaire. In Journ. gcn. de méd., t XXIII, p. 267; 1865. E. Bgd.

M.%iv:^'E. § I Matière méiiicaie. La manne (du mot grec p.âvva, manne) est une matière concrète et sucrée, apportée de la Sicile et de la Calabre oii on la récolte sir deux espèces de frênes nommes Fraxinus rotundifolia et Fraxinus ornus, mais presque exclusivement [>ar la première.

Le Fraxinus rotundifolia, quand il est cultivé, contient une si grande quantité de suc sucré que celui-ci en exsude souvent spontanément ; mais la manne qui est livrée au commerce est le produit d'incisions que l'on commence ordinal-

MANiNE (matière médicale). 599

retnenî. au mois ae juillet, et que l'on continue jusqu'au mois de septembre ou d'octobre. On obtient ainsi plusieurs produits qui varient en pureté, suivant l'époque de la récolte et suivant que la saison a été [ilus ou moins pluvieuse. Anisi, dans les mois de juillet et d'août, la saison étant eu géuéral cliaude et sèclio, le suc se concrète jusqu'à sa sortie des incisions, sur l'écorce même des arbres, ou sur de petites pùlles que l'on a disposées à cet effet, et constitue la manne la plus sécha, la plus blanche et la pliis pure. On la nomme manne en larmes. Cette manne est celle dont le prix est le plus élevé quoique sou action purgative soit moindre que celle des deux autres sortes. Elle est en morceaux irréguliers, ou allongés eu forme de stalactites, secs, d'une couleur blanche, d'un aspect cristallin dans sa cassure, d'une saveur douce et sucrée.

Pendant les mois da septembre et d'octobre, la saison étant moins chaude et souvent pluvieuse, la manne se dessèche moins vite et moins complètement. Elle coule le long de l'arbre et se s dit. Elle contient cependant encore une grande quantité de petites larmes, et, en outre, des parties molles, noirâtres, iigghitinées, forn;ant ce qu'on nomme des marrons. Ce mélange constitue la seconde sorte de manne que l'on trouve dans le commerce, la manne en sorte.

Enfin, ou donne le nom de manne grasse à la manne que l'on récolte pendant le mois diî luvenibre et le commencement de décembre. Elle coule jusau'au pied de l'arbre et est reçue sur une couche de IcuiUes du même arbre, dont on a eu soin de couvrir le sol. Ce n'est qu'une niasse molle, gluante et chargée d'impuretés.

La manne en larmes vient presque exclusivement de la Sicile, et la manne en sorte se dWise en manne de Sicile on manjie Géracy, et manne de Calabre on manne Capacy. Celle-ci contient de plus belles larmes et en plus grande quantité que la manne Géracy, par la raison qu'on ne les relire pas pour former une sorte particulière; aussi parait-elle plus belle et plus blanche lorsqu'elle est récente ; mais comme elle est toujours très-molle et visqueuse, elle fermente et jaunit avec une grande faciUlé, et se convertit en manne grasse au bout de l'année. La manne da Sicile se conserve plus longtemps, mais cependant guère plus ■de deux ans ; alors elle jaunit également, se ramollit et fermente. Il faut donc aussi la choisir nouvelle.

La manne a éLé analysée par Thenard qui l'a trouvée composée de trois principes : de sucre, d'un principe doux et cristallisable connu sous le nom de mannite, et d'une matière gommeu=e et nauséeuse incristallisahle. Le sucre existe dans la manne pour un dixième dii son poids. La mannite constitue presque entièrement la manne en larmes {vog. Mannite). Il résulte des reclierciies récentes de M. Buignet que le sucre (jue renferme la manne est un mélange de sucre de canne et de sucre interverti, unis en proportion telle, qu'ils neutralisent, ou à peu près, leur action optique réciproque. Quant au principe nauséeux incristallisahle, il ne serait autre chose que de Li dextrine : c'est à elle que la manne doit le pou.oir rotatoire très-énergique et dexlrogyre dont elle jouit. M. Duignet a pu l'extraire de la manne et prouver qu'elle a tous les caractères physiques et chimiques de la dextrine pure. Elle entre pour un cinquième environ dans le poids de la manne en larmes, et pour une plus grande proportion dans les diverses espèces de mannes en sorte. La proporliou relative du sucre et de la dextrine est toujours constante : deux équivalents de dextrine pour un de sucre, c'cst-ànlire juste la quantité de ces deux principes qui sont produits par la saccharihcation de i'anhdon.

COO MA!S'?vE (matière médicale).

Autrefois ou connaissait trois autres sortes de manne qui sont tout à fait oU' bliées : i" La nicuine de Briançon, qui exsudait spontaaénieut daus les environs de cette ville, des feuilles du mélèze, Larta;<'»rojxe«. Elle était en petits grains arrondis, jaunâtres, d'une odeur nauséabonde, et jouissait d'une l'aiblu^ propriété purgative. Suivant M. Berlbelot, cette manne renferme un sucre particulier, Ja mélézitose, qui présente beaucoup d'analogie avec le sucre de canne; il en diffère surtout par un plus grand pouvoir rolatoire et une résistance plus marquée à l'action des ferments et des acides ; 2" La manne d'Alhagi ou à'Agid. Elle était en petits grains, comme la précédente, et était fournie par une espèce de sainfoin de la Perse et de l'A-ie Mineure nommé Alhagi mannifera , 5« Le téréniabin on manne liquide, constituée par une matière blancliàtre, gluante et douce, assez semblable à du miel, suivant plusieurs auteurs; cette raauue était produite également par l'alliagi.

Parmi les substances analogues à la manne, on peut encore citer: \^ La manne de Sina'i, qui a l'aspect d'un miel jaunâtre, et qui découle du Tamarix mannifera, sous l'inlluence de la piqûre d'un insecte, le Coccus manniparus. M. Bertl.elot l'a trouvée composée de 55 de sucre de canne, 25 de sucre uilerverti et 20 Je dextrine ou produits analogues, pour 100 parties ; 2" La manne des Eucalyptus de l'Australie, principalement àe^ Eucalyptus dumosa, mannifera, et resinifera. Elle est en petites masses blanches, arrondies, grenues à la surface, moins douce au goût que la manne ordinaire, et contient uu principe sucré particulier que M. Bertbelot a décrit sous le nom de melitose (voy. Méutose).

Le nom de manne est encore donné à d'autres substances. Sous le nom de manne tombée du ciel; on désigna une substance alimentaire qui se développe rapidement dans certaines circonstances, en Perse et dans le voisinage du mont Ararat, etc., et que les babitants de ces contrées ont employée comme aliment. D'autres disent qu'elle est apportée par des vents violents. Il est certain qu'elle est formée de lichens, surtout de Lecanora affimi Eversniann et de Lecanora esculenta {Lichen eficulenlus , Pallas, Parme/m esculenia). La manne des Hébreux était-elle une espèce de iicheu ou bien une substance toute dilférente, semblable à la manne du frêne et produite parles arbiisseaux des contrées traversées par les Juifs dans leur passage de l'Egypte en Palestine ? 3L\I. Erlicnberg et Hemprich affirment, d'après Burckbardt, que c'est la substance déeritc plus haut sous le nom de manne de Sinaï et produite par le Tamarix mannifera. Il semble difficile de ne pas admettre leur opinion, si l'on compare la manne décrite dans YEiode, cette substance aflèctant la forme du coriandre, blanche comme la neige, récoltée par les habitants avant le lever du soleil, se fondant et ne formant plus qu'un enduit mielleux quand les rayons du soleil les ont touchés, que les Arabes appellent encore manne, et qu'ils mangent en guise de miel. Mais cette substance répond beaucoup moins à la manne décrite dans le hvre des Nombres; ce qui a fait penser à M. le D'' 0. Pioïke que la Bible a décrit, sous le même nom, la manne de Sinaï d'une part, et de l'autre une substance plus dure, susceptible d'être pilée et broyée, et qui pourrait bien être une des Lecanora dont nous venons de parler.

Enfin le nom de manne de terre est donné à une substance sucrée,

soudlée de terre, qu'on a apportée de Madagascar en morceaux irréguliers, de

couleur grisâtre. On lui donne généralement le nom de duicine. Lorsqu'elle est

pure, elle forme un sucre isomérique de la manne, d'après M. Berlbelot , crislal-

isant en prismes incolores rhomboïdaux obliques. Sa saveur est légèrement

MANNE (matière médicale). (jyl

sucrée ; elle répand, lorsqu'on la jette sur les cliarbons ardents, la nit me odeur que le sucre. Elle est assez soluble dans l'eau, insoluble dans l'alcool absolu. Sous l'influence de 1 acide nitrique, elle doune de l'acide mucique. Laurent lui avait donné le nom de dulcose, et M. Bertlielot l'a appelée dulcite. On ignore encore le nom du végétal qui la produit.

La manne ordinaire (celle qui est fournie par divers Fraxinus) est administrée le plus souvent dans du lait ou quelque autre boisson, ik la dose de U), 20, oO 60 grammes, suivant les cas ou suivant l'âge. La manne fait aussi partie de plusieurs préparations pharmaceutiques.

Tablettes de manne. Manne en larmes 150 grammes ; sucre pulvérisé, 800 grammes ; gomme arabique pulvérisée, 50 grammes ; eau de fleur d'oranger, 75 grammes. On fait fondre à une douce clialeur la manne dans l'eau de fleur d'oranger ; on passe à travers un linge ; on ajoute à la solution clumde la gomme arabique préalablement mélangée avec deux fois son poids de sucre. On incorpore le leste du sucre, et on fait des tablettes du poids d'un gramme [Codex).

Tablettes de manne de Manfredi ou pastilles de Calabre. On fait bouillir 125 grammes de racine de guimauve dans 2(J00 grammes d'eau pendant quelques minutes; on ajoute 200 grammes de manne en larmes, on la fait dissoudre à chaud, et l'on passe. On ajoute 3000 grammes de sucreblanc et 60 centigrammes d'extrait d'opium dissous dans un peu d'eau ; on évapore en consistance d'électuaire ; on ajoute alors 100 grammes d'eau de fleur d'oranger et 4 gouttes d'essence de citron et de bergamote. On agite fortement avec une spatule de bois jusqu'à ce que la masse commence à s'épaissir ; on la coule alors sur des carrés de papier huilé. Quand la masse est refroidie, on la coupe en tablettes cairécs.

Sirop de manne. Manne en larmes 60 grammes ; eau 80 grammes ; on agite de temps en temps juscju'à ce que la manne soit dissoute ; on passe et on ajoute 150 grammes de sucre que l'on fliit fondre au bain-marie. On passe à l'élamine.

Potion purgative à la manne. Médecine noire. Manne en sorte, 60 grammes ; feuilles de séné mondées, 10 grammes; sulfate de soude, 15 grammes; rhubarbe choisie, 5 grammes ; eau bouillante, l'iO grammes ; on verse l'eau bouillante sur le séné et la rhubarbe ; après une demi-heure d'infusion, on passe avec expression. On ajoute le sulfate de soude et la manne; on fait dissoudre sur un feu doux ; on passe avec expression. On ajoute le sulfate de soude et la manne ; on fait dissoudre sur un l'eu doux ; ou passe ; on laisse déposer et on décante (Codex).

Marmelade de Tronchin. On pile bien dans un mortier de marbre 20 grammes de manne en larmes ; on y ajoute peu à peu 20 grammes de sirop da violette, puis 20 granmies de casse cuite, 20 grammes d'huile d'amandes douces et o grammes d'eau de Heur d'orai\ger.

Marmelade de Zanetti. Manne en larmes, 60 grammes ; sirop de guimauve, 4 grammes; casse cuite, 50 grammes; huile d'amandes douces, 50 grammes; beurre de cacao, 24 grammes; eau de fleur d'oranger, 15 grammes; kermès minéral, 20 centigranîmes. On fait foudre le beurre de cacao dans l'huile d'amandes douces. On délaye le kermès dans le sirop de guimauve et l'on méhmge comme pour la préparation précédente. Cette marmelade est employée aux mêmes doses que la précédente.

Marmelade laxative au café. Manne en larmes, 50 grammes ; casse cuite, 50 graminrs ; huile d'amanjes douces, 50 grammes; sucre blanc concassé, 50 grammes; infusion concentrée de café, 75 granmies; on fait fondre la manne dans l'infusion de café; oa passe; on ajoute les autres substances ; on mêle avec soin.

602 MANNIDE.

Dose : dtiux cuillerées à café le matin et autant le soir, trois heures au moins après le dernier repas. T. Goblev,

§ II. Emploi Biïédîeaî. La manne ordinaire, prise à petites doses, est alimentaire, et les liabitants des pays où on la récolle l'emploient comme telle, en choisissant les plus belles larmes. On dit que la vipère en est friande. A doses plus élevées, la manne est laxative. Elle purge le plus souvent sans coliques, quand clic est pure; ou, si les coliques accompagnent l'action évacuante, c'est sans doute par reffet du déplacement de gaz ou de maîicrcs irritantes; car aucune influence ne] paraît, être e.xercée sur la contractilité intestinale. La manne en sorte, dont les\ propriétés laxalives sont un peu plus prononcées, est moins son\eiit employée à cause de son goût plus nauséabond ; m;iis elle convient parfaitement pour des prépai allons pur^^atives complexes, dans lesquelles on l'associe au séné, à la rhubarbe, au jalap, etc. Quant à la manne grasse, le Codex l'exclut. On l'associait autrefois, cora.me la précédente, à d'autres médicaments; on la falsifiait même quelquefois par l'addition de résidus de diverse-; plantes purgati\es. Aujourd'hui, on ne l'emploie plus guère qu'en lavement", à la dose de 15 à 30 grammes. Du reste, quand la manne, même en larmes, doit être admmislrée à dose élevée dans un liquide, il est plus sûr, pour é\iter les nausées, de la laire prendre à h'oid, sauf à en aider ensuite l'ef.el par des boissons chaudes. Il était autrefois recommandé de ne pas la laire bouillir; mais il ne parait pas que cette pratique, inutile d'ailleurs, lui ôte de ses propriétés. On donne plus haut la foroude de plusieurs préparations excellentes qu'on s'étonne de voir, pour la plupart, abandonnées par \ei: médecins.

Les indications de la manne n'offrent rien de bien spécial. Elle convient toutes les fois qu'il s'agit d3 purger faiblement, en ménageant la susci-ptibihlé de l'intestin. C'est, néanmoins, une vieille pratique de l'appliquer surtout au traitement du rhume et du catarrhe chronique. Il en est ainsi notamment de la marmelade de Troncliin, de celle de Zanetti, et surtout des pastilles de Calabre, qui n'ont pas tout à lait perdu leur vieille réputation. On se proposait à la fois d'évacuer les mucosités passées des bronches dans le tube digestif, et d'exercer une action dii'ectement pectorale.

Quant aux autres espèces de manne indiquées plus haut, elles ne sont plus usitées en médecine (vo?/. .Mannite). A. D.

!ia.i.!V\'KDE. M. Berthelot, ayant fait agir entre 200 et 250" dans des tubes fermés à la lampe de l'acide butyrique sur la manuite, a remarqué, après avoir décanté le liquide butyrique, que la manuite qui se trouvait au fond du tube était imprégnée d'une substance liquide. 11 a dissous ce mélange dans l'eau, il l'a éva|)oré et rejiris par l'alcool absolu ; il a évaporé de nouveau, épuisé le résidu par l'clher et repris encore par l'alcool absolu [Annales de c'aimie et de plnjsique, 5® série, t. XLVII, p. 512). C'est ainsi que ce chimiste croit avoir obtenu une nouvelle espèce à laquelle il a donné le nom de mannide pour rappeler sa provenance.

Le mannide e^tun corps sirupeux, doiU3 d'un goût d'abord sucré puis amer: il est (rès-soluble dans l'eau et dans l'alcool anhydre. Chauffé à 140", il émet des vapeurs visibles sans s'altérer. Abandonné à l'air humide, il passe à l'état de manuite, en s'assimdant les éléments de deux molécules d'eau.

Chauffé à 200° avec de l'acide benzoïque, le mannide produit un composé

MAAiMTARTRATES. 603

neutre identique avec le composé que terme la mamiite sous l'action de ce même acide.

Maintenu à 100», pendant quelques heures, en contact avec l'acide sulfurique concentré, le mannide s'y combine, et paraît donner naissance à un acide copule.

La composition du mannide est représentée par la formule C^IPO', qui est celle de la mannite moins les éléments de deux molécules d'eau. Malaguti.

MAÎVXIXGIIAM (Rich\ed). Nous savons peu de choses sur ce médecin, né vers le conimenceraeiit du siècle dernier. Il était docteur en médecine, membre de la Société royale et du Collège des médecins de Londres, où il exerça avec le plus grand succès l'art des accouchements. 11 fonda, dans sa propre maison, un hospice d'accoudiements, alors qu'il n'en existait pas encore à Londres. 11 a publié:

I. Compendium arlis ohstetriciœ. Londini, 1739, in-4'>. Halœ Saxonum, 17 '.6, in-4">. Traduit ea anslais, avec ce titre: Absdact of Midwiery. London, 1744, in-'f .— The Sijmptoms, Nature, Causes and Cure of the Febricula commonlij called the Nervom an Cysterical Fever. Londun, 1746, 1748, iii-8°. U- M...K.

MAXAITA^'E. Pour obtenir cette sub^ance, on chauffe la mannite entre 1 80 et 200°, dans une capsule de porcelaine pendant quelques minutes. Dès que la capsule sera refroidie, on y verse de l'eau pour en dissoudre le contenu, et on tait cristalliser la li pieur convenablement concentrée par évaporalion. La portion non cristallisée, c'est-à-dire les eaux mères, est évaporée à siccité et au bain-marie. Le résidu est repris par l'alcool anhydre ; la dissolution alcoo'ique est évaporée et le résidu est mis en contact pendant plusieurs heures, et à la température de 100", avec de l'oxyde de plomb. La masse est encore reprise par de l'alcool absolu, que l'on étend d'eau et que l'on f dt traverser par un courant d'hydrogène sulfuré. Le liquide étant filtré, est de nouveau év;iporé aubain-niùrie, repris par l'alcool absolu et puis évaporé. Le résidu de l'évaporation, étant chaulfé jusqu'à 1:^0°, constitue la mannitane.

La mannitane est une substance sirupeuse, douée d'un goût légèrement sucré; elle est insoluble dans l'éther, très-so!uble dans l'eau et dans l'alcool anhydre, et volatile à 140°. Elle réduit promptement le réactif cupro-potassique deFrommhertz. Sa composition est représentée par la formule CHPO* ; formule égale à celle de la mannite moins les éléments d'une molécule d'eau.

Elle jieut donc être considérée comme de la mannite, telle qu'elle se trouve dans les combinaisons, puisqu'on sait que cette dernière substance perd une molécule d'eau en se combinant avec d'autres corps.

On peut aussi envisager la mannitane comme de la mannite absolument anhydre ; non-seulement parce qu'elle contracte les mêmes combinaisons que la mannite, mais encore parce que, abandonnée longtemps à l'air, elle en absorbe l'humidité, s'assimile les éléments d'une molécule d'eau et passe à l'état de mannite (Certhclot, Annales de chimie et de physique, 5* série, t. XLVII, p. 306).

Malagdti.

MAXXITARTUATES. Sels composés d'acide mannitartrique et d'un oxyde basique. Jusqu'à présent, on n'en connaît que deux : le mannitartrate de chaux et le mannitartrate de magnésie (Berthelot, Annales de chimie et de physique, t. XLMI, p. 550). Les mannitartrates décomposés par la chaleur, répandent

004 MÂNNITARTRIQUE (acide).

l'odeur de caruir.el, et soumis à la saponification, c'est-à-dire à l'action prolongea des alcalis, ils se décomposent en reproduisant leurs principes générateurs, l'acide tartrique et la maniiite.

Mannilartrale de chaux. Substance blanche pulvérulente, soluble dans l'eau et insoluble dans l'alcool. Séché dans le vide, ce sel est représenté, suivant M. Berthelot, par la formule

CaOl Qsofltscjj-ooso^ g aq. ou bien C^H^^O'^* CaO h- 6 aq.

CaO

Séché à la température de 140°, il perd 4 équivalents d'eau. Chauffé sur une lame de platine, il se carbonise en développant une odeur de caramel, et laisse une ccndic blanche et légère. Saponifié par la chaux à 100", il se décompose trèslentement et régénère de l'acide tarlrique et de la maniiite cristallisée mélangée avec un peu de mannitane.

On prépare ce sel, en saturant avec de la craie une dissolution étendue d'acide mannitartrique. A la liqueur filtrée, qui doit être neutre, on ajoute la moitié de son volume d'alcool ; le mannitartrate de chaux se dépose. Ou lave ce dépôt avec un mélange d'alcool et d'eau à volumes égaux, et puis après l'avoir redissous dans l'eau et précipité de nouveau par l'alcool, et cela à plusieurs fois successives, on le dessèche à froid dans le vide.

Mannitartrate de maynésie. On le prépare comme le mannitartrate de chaux ; seulement au lieu de craie on se sert de sous-carbonate de maanésie pour saturer l'acide manniiartrique. C'est peut-être à cetle dernière circonstance qu'est dii l'excès de base que l'on trouve dans ce sel. En effet, suivant l'analyse de M. Berthelot, la formule du mannitartrate de magnésie n'est pas aussi simple que celle du mannitartrate de chaux, et renferme sept équivalents de base au lieu de trois. Le chimiste jirécité, à qui l'on doit la découverte de ce sel, lui attribue, lorsqu'il a été desséché à l'tO", la formule suivante

Mg 0|

Côojjisjigôosô ^ 4 jjgQ. ce q^^i équivaudrait à C^oH^-'O^^ Mg <n 4 MgO.

ilg o| Soumis à la saponification ou à la décomposition ignée, il se comi orte exactement comme le mannitartrate de chaux. Malagcti.

MAXXITARTRIQCE (Acidf). Combinaison de mannite et d'acide tartrique obtenue par M. Berthelot, en chauffant, pendant cinq heures, à 100 ou à l^O", poids égauv de ces deux substances [Annales de chimie et de physique, 5^ série, t, XLYII, p. 550). L'acide ainsi préparé n'est jamais pur, car il renferme toujours, à l'état libre, de petites quantités de ses deux corps ccmposanls. Mais tout impur qu'il est, il peut servir à la pré; aration de maunitartrates purs qui permettront de déduire la véritable composition de leur acide. Cette composition est représentéa par la formule

(]50Hi8035^ ou plutôt Om'^0'^' 110}

L'acide mannitartrique est donc un acide tribasique et paraît devoir donner naissance à trois séries distinctes de sels. A l'état libre, il a l'aspect d'une masse visqueuse, très-acide. Malagdti.

MANNITE (chimie). 605

MAl^nxiTE. §1. Chimie. Ce corps a été découvert parProust(Jo?/m. /. Chem. u. Ph7js.,Geli1en,\\,^ô). Sa composition (CTrO^)aété établie par M. Liebig(^?m. derChem.u. Pharm., IX, 25), et il a été étudiépar un grand nombre de cliimistes, et notamment par M. Bertbelot qui en a déterminé, pour ainsi dire, la constitution chimi()ue {Annales de chimie et de physique, 5* série, t. XLVII, p. 297).

La maimite est un corps fort répandu dans le règne végétal ; on le trouve tout formé dans la manne, l'écorce de frêne, le céleri ordinaire, le céleri-rave, les racines de grenadier et de chiendent, dans l'écorce de cannelle blanche, dans la graine d'avocat et dans beaucoup d'exsudations végétales. On trouve aussi la mannite dans plusieurs algues, dans quelques champignons et dans le seigle

ergote.

La mannite prend naissance dans certaines réactions chimiques de la matière sucrée, et noiamment dans quelques cas de fermentation. La source qui en est le plus riche est la ??(a?ine, exsudation au F raxinus rotundifolia, irèae qui croît dans l'Kurope méridionale.

Aussi, en dissolvant la manne dans la moitié de son poids d'eau distillée contenant du blanc d'oeuf, et en faisant bouillir pendant quelques minutes, puis en filtrant à travers une chausse de laine, obtient-on par le refroidissement du liquide une masse de cristaux colorés. Ceux-ci, après avoir été exprimés fortement sont dissous dans une petite quantité d'eau contenant du charbon animal, et la liqueur est chauffée pendant quelques instants : on la filtre et on la laisse refroidir. C'est ainsi que l'on obtiendra la mannite pure sous la forme de cristaux volumineux et incolores (Ruspini).

Il arrive quelquefois que la récolte de la manne venant à manquer, le prix de la mannite devient excessif. Dans ce cas, on peut la préparer en exposant, pendant deux ou trois mois, à des alternatives du froid de l'hiver et de la chaleur d'une chambre chauffée au calorifère, un mélange formé de glucose, de craie, de lait aigri et d'eau. Il se forme du lactate de chauv qu'on fait cristalliser : les eaux mères renlérment beaucoup de mannite. Suivant les expériences de M. Strecker, on peut obtenir 1 kilogramme de mannite si l'on opère sur 10 kilogrammes de glucose (Screckir).

La mannite cristallise en prismes rhomboïdaux droits d'un éclat soyeux groupés souvent au'ourd'un centre commun. Elle a une saveur faiblement sucrée, et sa dissolution est optiquement inactive. Cent parties d'eau à 18" dissolvent 15,6 parties de mannite. Ce corps est fusible entre 160 et 165o, et cristallise par le refroidissement; chauffé vers 201)", il passe en faible proportion ta l'état de mannitane, en perdant d« l'eau ; soumise à des températures diverses (pouvant dans quelques cas s'élever jusqu'à 250°), avec certains acides de nature organique, dans des tubes fermés, elle donne lieu à des combinaisons qui représentent les éléments de la mannitane et de l'acide, moins 2, 4 ou 6 molécules d'eau, selon que 1, 2 ou 3 équivalents d'acide ont concouru h la formation de ces nouveaux composés : ceux-ci, traités convenablement par l'eau, par l'alcool, par les acides ou parles alcalis, régénèrent l'acide à son état normal, et mettent en liberté de la mannitane.

Ces combinaisons mannitiques paraissent semblables, par leur constitution, aux corps gras et aux éthers ; seulement ces derniers corps reproduisent, en se décomposant, la glycérine ou l'alcool générateurs, taudis que les combinaisons mannitiques ne re| roduiseiit point la mannite, mais la mannitane qui, à la longue et en absorbant de l'eau, deviendra mannite. Celte remarque ne s'oppo;e pas à ce que

606 MANNITIQUE (acide).

l'on consiflcrela mannitc comme un alcool triatomique, à l'instar de îa glycérine. On a décrit diverses combinaisons de niannite avec les acides sulfuiiqne et phospliorique (Favre, Armâtes de chimie et lie physique, 3"^ série, t. II, p 71), Knop et Sclinedermann, Annalen der Chemie und Pliarmacie, t. Ll, p. 134). L'acide azolique monoliydraté, en se coaibiiiant avec la nianuite, doiine'naissance à des manuites nitriques, dans lesquelKs on trouve que l'hydrogène, en quantités plus ou moins grandes, est remplacé par des proportions équivalentes d'iiyponitride (Az 0*) . Exemple :

CIl^ (AzO*)^ 0« = Mannite diuitrique (Svanberg et Staaf). CIP (Az0')5 0« = Mannite trniitrique (Strecker).

M. Eiegel a observé et étudié plusieurs combinaisons de la mannite avec les bases terreuses et alcalines, avec l'oxyde de plomb et avec le cliloriire de sodium (Berzelius, Rapport annuel des travaux de chimie, pour I842j. M. Ubaldini, de son côté, a étudié avec soin les conib:naisons de la mannite avec la chaux, la baryte et la strontiane {Journal de pharmacie, t. XXXVIl, p. 36).

La mann te n'est pas saccbanfiée par les acides, n'est pas précipitée par l'acéliate de plomb tribasique, et ne réduit pas le réactif de Froinmhertz. Sa dissolution aqueuse mise en contact avec la Icvùre de bière n'entre pas en fermentaliou alcoolique, mais il n'en est plus ainsi si on l'abandonne pendant quelques sen)aines à la température de 40° avec de la craie, du fromage blanc ou du tissu pancréatique, ou de tonte autre substance analogue.

Le tissu testiculaire de l'honime, du co f, du chien, du cheval transforme en glucose kcvogyre la mannite dissoute dans l'eau; la masse entière de la mannite ne subit pas cette transformation, mais la portion saccharifiée est très-appréciable.

La mannite est un produit constant de la fermentation lactique, lorsque la masse qui fermente n'est pas entretenue à l'état neuti'e (Pasteur). Malaguti.

§ II. Emploi médical. Il est assez singulier que, même dans les ouvraiiesles plus modernes, on soit peu d'accord sur les propriétés de la mannite et siiria question de savoir si c'est à elle que la manne doit sa vertu laxative. Thenard attribuait cette vertu à la substance nauséeuse, incristalhsable, de la manne et non à la mannite ; il est certain, d'ailleurs, que la manne en larmes, la plus riche en mannite, est moins purgative que la manne en sorte, où le principe nauséeux est plus abondant. Une expérience, citée par Mérat et Delens (t. IV, p. '231), et celL'S de Pcreira, rappelées par Gubler [Commentaires thérapeidiques, p. 693), tendent à confirmer l'opinion de Thenaid.

GuLler pense qu'on pourrait utiliser Vaction de présence de la mannite pour faii e absorber un sel de cuivre sans s'exposer à la déconij osition de ce sel par les liquides alcahns de l'économie. 11 rappelle la faculté dissolvante de cetle substance et le service qu'elle peut rendre quand il s'agit de dissiper les taches calcaires de la cornée. D.

MAivxiTBQtE (Acide). Cet acide a été découvert par M. Gorup-Besanez \ Annales de chimie et de physique, 3" série, t. LXII, p. 48'J). Lorsju'après avoir broyé une {)artie de mannite sèche avec deux parties de noir de platine, on ajoute îiu lîiélangc (!e l'eau, et quel'on expose le toiU. à l'action d'une tenij ératnre de 50 à 40", il se dégags une peiile quantilé d'acides volatiles et la masse prend bientôt tiîic réaclion franchement acide.

Si l'on coiil'nue l'expérience jusqu'à ce que toute la maïuute employée ait en lii"' rement disparu, on obtient, un Ji([aide presque incolore qui renferme V acide mannilique et un sucre ferii/entescible.

Pour isoler l'acide, on [irécipite par le sous-acétate de plomb la Tgueur qui la renferme, t on décompose le précipité par l'bydrogèno sulfuré. La liqueur filtrée (\st concentrée jusqu'à consistance sirupeuse.

L'acide niannitiqwc ne paraît pas susceplible de cristalliser. Il est soIuLle dans î'oau et dans l'alcool, et peu soluble dans l'élher. A -h 80", il commence à se décomposer. Chauffé sur une lame de pintine, il se boursoufle, prend feu, brùle avec une flamme éc'airante, en répandant l'odeur de sucre brûlé et en laissant pour résidu un cliarbon léger et brillant.

La dissolution aqueuse de l'acide mannilique est opîiquemeut inactive, elle est précipitée en partie par l'acélate neutre de plomb, complètement par l'acétate basique et réiluit la iiqueur de Frommbcrtz : l'eau de ciiaux et l'eau de baryte n'y forment pas de [irécjpité, mais un excès de ce dernier réactif en détermine un assez abondant, ainsi que le font les sels de cuivre et les sels de. protoxvde de mercure, les uns et les autres additionnés d'ammoniaque. Le précipité produit par les pieniiers est vert, celui produit ]jar les seconds est blanc.

Les analyses des mannitates assignent à l'acide mannitique la formule *

Cl»-IJ120H^^12JJ10012 jjjjL

ce qui montre que cet acide est bibasique et qu'il provient de l'oxydation de la

maunite.

Gi^II^^O^^ -+-4 0 = Gi-IP^Oi'* -h 2 IIO

Mannite Aciile

mannilique.

Les mannites sont presque toutes soiubles dans l'eau et ne peuvent cristalliser.

La subsiance sucrée qui se forme en même temps que l'acide mannitique est incristaliisable et optiquement iuactive, bien qu'elle présente toutes les réactions du glucose. Malagutj.

MAXOllÈTRE. Varignon désignait sous le nom Aii manomètre (aavôç, rare ; pérpo-j) un appareil desliné à mesurer le degré de raréfaction de l'air dans les macliines pneumatiques.

On se sert aujourd'hui de ce mol pour désigner tout instrument ayant pour but de faire connaître la pression d'un liquide ou d'un gaz. Les manouiètres ne sont pas seulement usités dans les expériences de physique, ils servent d'une manière continuelle dans l'industrie (chaudières à vapeur), et ont été employés dans certaines é'r.dcs de physiologie.

Quoique les appareils que nous allons décrire puissent, à l'aide de légères modifications, être employés à la mesure de pressions (luelconquos, les manomètres sont surtout destinés à mesurer les pressions supérieures à celles de l'atmosphère, et l'on conserve le nom de baromètres au.\ a) pareils ayant j:our but la mesure des pressions plus faibles que la pression atmosphérique (éprouvctte de la machine pneinnatiqiie).

Avant de passer à la description des manomètres, nous devons faire remar.per que, tandis que, pour les faibles pressions ou dans le cas d'expériences précises, on évalue les pressions en millimètres de mercure (hauteur verticale d une colonne de mercure qui, sur la surface considérée, produirait la même pression),

dans 1 industrie les pressions sont mesnrt'es en nombre d'atmosphères. On passe facilement, du reste, de l'un de ces modes de mesure à l'autre en se rappelant la pre-siou alniospliérique équivaut à celle d'une colonne de mercure de 700"'" de hauteur verticale.

D'après les pnncipes sur lesquels ils sont fondés, les manomètres ont été rangés eu trois gro\ipos que nous étudierons successivement.

I. Manomètres à air libre. Les manomètres à air libre sont une application du principe des vases communiquants : en les ramenant à la forme la plus simple, un manomètre à , air libre consiste en un tube recourbé dont les extrémités sont ouvertes et à moitié rempli de mercure; l'une des extrémités est libre, l'autre est mise en comnnmication par un tube à robinet avec le vase qui contient le liquide ou le gaz dont on veut mesurer la pression. Avant que le manomètre soit mis en place ou avant que le robinet ait établi la communication, le mercure est au même niveau dans les deux brandies; au moment oii l'on ouvrira le robinet, le mercure sera reioulé dans la brandie libr/, et après quelques oscillations l'équilibre s'établira de nouveau. A ce moment il faut [voy. Hydrostatique) que la pression soit la même en tous les points d'un plan horizontal quelconque pris dans l'intérieur du liquide. Si nous considérons le plan horizontal qui limite le mei cuie dans la branche où il e>t déprimé, la pression sur ce plan est précisément la pression cherchée. Dans l'autre branche elle doit être la même au même nivcau, et elle est alors mesurée par la colonne de mercure sitviée au-dessus, augmentée de la pression atmosjihérique qui s'exerce librement sur le mercure. On aura donc à évaluer la distance verticale qui sépare les niveaux du mercure dans les deux branches et à augmenter de un le nombre d'atmosphères correspondants : ainsi, si la difiéroiice de niveau est de 15'20 millimètres qui correspond à 2 atmosphères, la pression t]ui a produit c^lte dénivellation est de 5 atmosphères. La disposition simple que nous venons d'indiquer ne peut être employée que lorsque les pressions à mesurer sont faibles; dans le cas contrdire, en effet, il faut donner à chacune des branches une grande longueur au-dessous du niveau normal du mercure, afin que ce li([uide ne vienne pas à être entièrement refoulé au delà de la courbure inférieure, ce qui entraînerait une déperdition du corps en c\périence, et s'opposerait à toute mesure. Pour éviter cet inconvénient, on place sur la braiiche qui est en communication directe avec le réservoir une boule d'une capacité assez grande qui permet au mercure de s'élever notablement dans la branche libre sans presque baisser dans l'autre. 11 est clair qu'il n'y a pas moyen de diminuer la longueur de la branche libre, puisqu'elle est en relation directe avec la valeur de la pression extrême que l'on veut mesurer. On emploie souvent (fig«. 1) une forme différente de la précédente: un tube on verre MN ouvert à sa partie supérieure plonge par l'extrémité inférieure dans v\ne cuvette A contenant du mercure ; cette cu\ette est renfermée dans une boîte métallique B, communiquant avec le réservoir par un tube muni d'un robinet R et dans laquelle pénètre le tube de verre à travers une boîte à étoupe C. L'exj lication de cet appareil n'olïre rien de particulier et, comme pour les formes précédentes, la diljérence de niveau du mercure dans le tube et dans la cuvette augmentée

Fig. 1 .

MANOMETRE. 609

de une atmosphère donne la mesure de la pression dans le réservoir. Dans ce cas, il est vrai, on ne peut voir le niveau du mercure dans la cuvette; mais comme la surface de celle-ci est considérable par rapport à la section du tube, on peut sans erreur sensible admettre que le nive.iu y est constant : on portera donc, à partir de ce niveau, des longueurs successives de 7G0™°', et l'on jnarquera les chiffres 2, 3..., etc., aux pomts obtenus,, le numéro I se trouvant au niveau même du mercure dans la cuvette.

Le manomètre à air libre dont l'usage est obligatoire pour les chaudières à basse pression (Ordonnance du 17 janvier 184ô) dans lesquelles la pression de la vapeur ne dépasse pas deux atmosphères, devient d'un emploi impossible lorsque la pression s'élève à cinq ou six atmosphères seulement ; dans ce cas, en effet, la longueur du tube qui renferme le mercure doit atteindre quatre ou cinq fois la hauteur de 760 millimètres, environ o'",50. L'impossibilité est la même, à plus forte raison, lorsqu'il s'agit d'une locomotive ; pour les navires à vapeur, la difficulté provient de ce que le tube prend des inclinaisons diverses, et que c'est seulement la hauteur verticale qui donne la mesure de la pression. Aussi, dans le plus grand nombre de cas, maintenant, on lait usage de manomètres basés sur d'autres priuLipes.

Il n'en est pas moins vrai, cependant, que le manomètre à air libre est le seul qui donne des mesures exactes pour les pressions. Aussi a-t-il été employé exclusivement dans les recherches précises de physique, notamment dans les rtudes faites sur la loi de Mariette par Dulong et Arago, et plus tard par M. Regnault. Mais, dans ce cas, il faut mesurer avec le pins grand soin au cathétomètre {voy. ce mot) la dislance verticale des niveaux du mercure dans le iube et dans la cuvette. Dans les expériences de M. Regnault, la colonne de mercure atteignait une hauteur de 50 mètres, et un système particulier avait du être employé pour permettre de transporter le cathétomètre à cette hauteur. De plus, M. Regnault, à l'aide d'une formule qu'il avait calculée, tenait compte de l'augmentation de densité des couches inférieures par suite du poids qu'elles avaient à supporter.

Lorsque les pressions à mesurer sont très-peu supérieures à celle de l'atmosphère, on emploie avantageusement le manomètre à air libre ; souvent m,ème on y remplace le mercure par un liquide moins dense, afin de rendre plus considérables les différences de niveau.

Dans l'industrie, nous l'avons dit, le principal obstacle à l'emploi du manomètre à air libre consisle dans la grande hauteur à doîmer au tube contenant le mercure. On a cherché à parer à cet inconvénient, et M. Richard, après M. Collardeau, est arrivé à con^truireun appareil qui résout la difficulté. Pour comprendre le principe sur lequel il est basé, imaginons que l'on place à la suite deux manomètres à siphon, de manière que l'extrémité libre du premier vienne en communication exacte avec k j artie du second qui devait être fixée au réservoir ; sup] osons que les deux manomètres soient l'un et l'autre à moitié remplis de mercure, de telle sorte que les surfaces libres soient sur un même plan, et que de l'eau occupe la partie des tubes comprise entre les deux masses de mercure. L'eau étant incompressible {du moins au point de vue pratique), on voit que tout déplacement d'une colonne de mercure sera identiquement transmis à l'aulre, si les tubes ont le même diamètre. Lors donc que l'on ouvrira le robinet de communication avec le réservoir, on verra descendre les niveaux dans deux branches et monter le mercure dans les deux autres de la même quantité. Dans le tube extrême, la pression sur le plan horizontal passant par le niveau inférieur est me-

DICT. EMC. 2* S. IV. S9

siirée par la colonne de mercure sitnée au-dessus de ce plan ; dans le tube communiquant au réservoir, sur le même plan, la [iression serait la même du fait de la colonne de mercure située au-dessus, mais, en outre, cette pression doit être augmentée de la pression transmise par l'eau de la première colonne de mercure à la seconde. En négligeant le poids de l'eau, comme première approximation, on voit que la oression dans le réservoir est le double de celle accusée par le manomètre extrême. On conçoit que l'on puisse réunir à la suite de la même manière, trois, quatre manomètres ou un [ilus grand nombre, et de même aussi ou trouvera que la pression dans le réservoir sera sensiblement, trois, quatre, etc., fois celle accnsée par le manomètre extrême ^.

On peut concevoir facilement comment ou peut arriver en se basant sur celte idée à construire un manomètre qui permette de mesurer des pressions élevées sans avoir recours à un tube d'iuie grande bauteur. Nous n'entrerons d'ailleurs dans aucun détail de construction, il nous sulfit d'avoir fait comprendre la possibilité de résoudre cette difficulté.

La graduation de ce manomètre pourrait avoir lieu en s'appuyant sur la tbéorie que nous venons d'indiquer en note; mais il faudrait pour cela, entre autres conditions, que tous les tubes eussent exactement le même diamètre. 11 est préférable d'opérer cette graduation par comparaison : pour cela, on monte sur un même réservoir dans lequel on peut comprimer soit un gaz, soit de l'eau, le manomètre que l'on veut graduer et \\n manomètre à air libre. On opère la compression jusqu'à ce que le manomètre à air libre marque successivement 2, ô

atmosphères, et l'on inscrit les chiffres 2,5 aux points où s'arrête le mercure

dans l'appareil en expérience.

Sans vouloir entrer dans aucun détail, nous dirons que l'on a imaginé des manomètres à colonne réduite (manomètre Galy-Cazalat) en obtenant l'équilibre entre les pressions du gaz et du mercure agissant sur des surfaces dans un rapport donné. Si ces surfaces sont dans le rapport de 1 à 10, la hauteur du mercure représentera seulement aussi -~^ de la pression du gaz.

II. Manomètres à air comprimé. Dans les manomètres à air comprimé, l'équilibre est obtenu par la compression d'une masse de gaz dans un espace fermé. En vertu de la loi de Mariette, si un gaz est amené à occuper un volume qui est 2, 4, { du volume qu'il occupe à la pression atmosphi'rique, il supporte des pressions qui sont égales à 2, 0, 4... fois la pression atmosphérique.

Le manomètre à air comprimé (fig. 2) présente les mêmes parties essentielles que le manomètre à air libre à cuvette: seulement le tube dans lequel s'élève le mercure est fermé à la partie supérieure au lieu d'être ouvert. Dans ce tube est emprisoimée une masse de gaz telle, que, lorsque sa pression est égale à la pression atmosphérique, le niveau du mercure soit le même dans le tube et dans la cuvette.

* En réalité, la pression est un peu plus faible que celle que nous indiquons; soit, en effet, h la distance verticale commune des niveaux du mercure ; soit aussi D la densité du mercure, d celle de l'eau. La pression qui s'exerce à la surface supérieure du mercure dans r avant-dernier manoniètrc est la différence des pressions dues à des colonnes de mercure et d'eau de même hauteur h: cette pression est donc A (D — d). De même une nouvelle pression h (D — d) est due à l'action de l'avant-dernier manomètre sur le précédent; et comme les effets s'ajoutent sur celui-ci, la pression sera 2A (D — d). Ainsi de suite, si donc on a n manomètres, la pression à la surlace supérieure du mercure du dernier sera (n — 1) /{ (D — d) : pour avoir la pression définitive, il faut ajouter la pression AD due à ia dernière colomie de mercure. Sa pression cherchée est donc finalement

« — k{ù —d] -i-f^D — nfiD (m — 1) Ad.

MANOMETRE.

Fis. 2.

Si le mercure n'était pas pesant, on voit que la pression du gaz sur le réservoir serait immédiatcmeat donnée par la réduction du volume de l'air; en réalité, on ne peut négliger le poids de la colonne soulevée à cause de la grande densité du liquide employé, et, par suite, la pression dans le réservoir est plus ^ forte f[ue ne l'indiquerait la compression de l'air. On ne peut cependant songer à employer un autre liquide plus léger, qui, outre l'inconvénient de produire des vapeurs à de hautes températures, dissoudrait l'air et fausserait, par suite, tous les résultats ^

Maigre la possibilité d'arriver à une graduation théorique du manomètre à air comprimé, on n'a jamais recours à ce procédé, qui suppose au tube une régularité parfaite. La graduation se fait toujours par comparaison.

On. conçoit facilement que l'on puisse de même faire un manomètre à air comprimé à siphon, dont la théorie est, du reste, exactement la même, et pour lequel on arriverait aussi facilement à une graduation théorique.

Les manomètres à ti^e cylindrique jirésentent un inconvénient grave : c'est que la variation de niveau du mercure diminue de valeur à mesure que la pression est plus -élevée. Si, par exemple, la colonne d'air occupe une longueur de 40 centimètres à la pression atmosphérique, le niveau montera de 0™,20 lorsque la pression sera doublée (eu négligeant la pression due à la colonne de mercure, €e qui est sans grande influence). Quand la pression sera amenée successivement à 4, 8 atmosphères, le volume sera réduit au |, |, et le niveau du mercure montera respectivement de 0",10, O'",0o. C'est précisément dans les hautes pressioiis qu'il serait intéressant d'avoir des notions exactes sur les valeurs appréciées, et il en résulte un inconvénient sérieux. On diminue notablement cet inconvénient en remplaçant le tube cylindrique par un tube s'effdant en pointe à la partie supérieure : en effet, les \olumes cessent alors d'être proportionnels aux hauteurs, et les divisions s'espacent davantage vers le sommet.

On pourrait arriver sans difficulté à une graduation théorique; mais, outre qu'elle serait moins simple que celle que nous avons donnée, elle exigerait que le tube fût régulièrement conique, ce qui ne peut jamais se présenter : aussi a-t-on toujours recours à la graduation par comparaison.

III. Manomètres métalliques. Les manomètres métalliques sont basés sur les déformations, les changements de courbure que subit un tube fermé et enroulé dans l'intérieur duquel on fait varier la pression.

1 On peut facilement trouver la relation entre la hauteur de la colonne soulevée et la

pression clans le réservoir. Supposons le tube cylindrique et, par suite, les volumes du

^:a proportionnels aux longueurs; soient Z la longueur du tube, h la hauteur de mercure

soulevée, p la pression atmospliérique, P la pression dans le réservoir et D la densité du

mercure, ^'ous admettons, d aileurs, que le niveau dans la cuvette puisse être considéré

ni comme constant. En vertu de la loi de Mariette, la pression de l'air confiné est —!—-■

■et cette pression doit s'ajouter à la pression hd, due à la colonne de mercure. On a donc :

pi

D'où l'équation DA^ — PA + Z(P —p] = 0, dans laquelle il suffit de donner à P les valeurs successives, 2,5, pour en conclure les valeurs conespondantes de h, et, par suite, pouvoir graduer l'appareil. Une discussion, qui n'offre, du reste, aucune difficulté, permet de choisir entre les deux valeurs données par le calcul, l'une de celles-ci étant inadmissible.

Fig. S.

Le manomètre Bourdon (fig. o) est le type de ce genre d'appareil ; il consiste en un tube métallique à section elliptique formant une sorte de boucle sur une plaque mélaliique. L'une des extrémités, ouverte et munie d'un robinel, est fixée invariablement sur la plaque. C'est par cette ouverture qu'on établit la communication avec le réservoir de vapeur ou de gaz dont on cherche la pression : le reste du tuba est libre de se déformer et de se déplacer, et l'extrémité opposée est fermée; elle porte une aiguille qui, dans son mouvement, se déplace devant un arc sur lequel sont tracées des divisions. Lorsque, le robinet étant ouvert dans l'air, la pression est la même à l'intérieur et à l'extérieur du tube, les dimensions sont telles, que l'aiguille se trouve à une extrémité de l'arc gradué, en un point où l'on marque le chiffre \ . Lorsque le manomètre communique avec un réservoir dans lequel la pression est supérieure à celle de l'atmosphère, le tube se déforme de manière à se dérouler, à augmenter son rayon de couibure, et, par suite, l'aiguille se déplace. En opérant par cornuaraison, on fixe de même des points oiî

s'arrête l'aiguille pour des pressions de ^, 3 atmosphères.

Cet appareil est d'un usage frès-commode; il est de petite dimension, et sa forme ne présente aucune partie saillante; il est construit ontièremenf en métal, et, par suite, ne peut se casser sous l'action d'un choc violent,' ce qui est à craindre dans les appareils précédents oîi il y a une partie en verre; enfin il ne contient pas de liquide et, par suite, peut prendre toutes les positions sans cesser de doimer des indications exactes. Aussi est-il exclusivement adopté dans l'industrie et renire-t-il dans les instruments dont l'usage est imposé dans le cas de chaudières à haute pression.

Applications et usages du manomètre. Indépendamment des applications industrielles du manomètre que nous avons indiquées déjà, la mesure des près» sions dans les chaudières à vapeur, cet instrument est employé dans di\ers cas. Il sert, dans un certain nombre d'expériences de physique, pour la mesure des pressions (compressibilité de l'eau, tensions des vapeurs, etc.); il fait partie intégrante de la machine de compression, dans laquelle il joue un rôle analogue à l'éprouvette dans la machine pneumatique ; il a été proposé dans la construction des bateaux sous-marins pour la mesure des profondeurs que l'on a atteintes, donnant ainsi connaissan,:e de la grandeur des déplacements verticaux comme fait le baromètre dans une ascension en ballon.

Enfin, en physiologie, le manomètre trouve une application directe dans la mesure de la tension du sang dans le système circulatoire. C'est Haies qui, le premier, eut l'idée de mesurer cette tension par la hauteur a laquelle le sang s'élevait dans un tube fixé à une artère : plus tard, les expériences faites par Poiseuille et Magendie sur ce sujet furent rendues plus faciles par l'umploi d'un manomètre à mercure (manomètre à air libre); ce n'est pas ici la place de décrire ces expé»

MâNOSCOPE.

riences ni d'indiquer la manière de les exécuter dans les meilleures conditions.

C'est aussi un manomètre à siphon qui constitue la partie essentielle du kyviographion de Ludwig, destiné à enregistrer les variations de la tension du sang: un flotteur qui se déplace avec le niveau du meicure dans la bi'anche libre entraîne dans son mouvement une tige dont les oscillations transmises à un pincenu viennent se retracer sur un cylindre tournant.

Le Federkymographion (kymographion à ressort) de Fick, destine au même usage que l'appareil précédent, est semblable en principe au manomètre métallique de Bourdon. Le sang arrive dans un tube recourbé, fixé à son extrémité ouverte, et libre à l'autre extrémité qui est fermée. Les variations de pression intérieure ont pour effet de changer la courbure du tuyau et de faire mouvoir son extrémité libre, dont les déplacements, convenablement amplifiés et enregistrés, peuvent donner une connaissance exacte des changements de la tension

saiîgume.

Il nous suffit d'avoir indiqué ces applications à la physiologie d'un instrument que l'on pouvait penser tout d'abord être ajplicable seulement à l'industrie : nous n'insisterons pas davantage sur d'autres expériences dans lesquelles il a pu être utilisé, le principe étant toujours le même et la forme seule venant à varier avec les circonstances. C. M. Gariel.

MAXOSCOPE. On a donné le nom de manoscope (|XKvdç, rare, (7zo7rîîv,exanîiner) à un appareil qui est actuellement désigné sous le nom de baroscope, et qui a pour but de mettre en évidence dans les cours de physique la généralisation du principe d'Archimède, en prouvant qu'il s'applique non-seulement aux liquides, mais encore aux gaz.

Le baroscope consiste en un fléau de balance reposant, par un couteau d'acier, sur un plan résistant, aux deux extrémités duquel sont suspendus deux corps se faisant équilibre dans les conditions ordinaires. Ces corps, qui ont même poids apparent dans l'air, sont, d'une part, une balle massive en cuivre ou en plomb ; de l'autre, une sphère métallique creuse d'un diamètre relativement considérable. L'appareil, monté sur un pied, est placé sur la platine de la machine pneumatique et recouvert d'une cloche dont les bords ont été soigneusement graissés. Ou fait le vide dans la cloclio,

et, dès les premiers coups de piston, on voit le fléau s'incliner, et son inclinaison augmente à mesure que la raréfaction de l'air devient plus grande dans la cloche : c'est la sphère dont le diamètre e^t le pli's grand qui s'abaisse, tandis que la sphère pleine s'élève. 11 est facde de se rendre compte de cet elfet à l'aide du principe d'Archimède, lequel doit s'appliquer aux gaz comme aux liquides, puisque le priuftipe de transmission des pressions dont il est un corollaire est applicable aux uns comme aux autres. Le principe d'Archimède énonce que tout corps plongé dans un fluide y perd une partie de son poids égale au poids du vjlume de fluide déplacé. Tout corps plongé dans l'air a donc un poids apparent éga à son poids réel, diminué du poids de l'air dont il tient la place. Donc, si deux corps ont même poids apparent, celui dont le volume est le plus considérable aura, en réalité, le plus grand poids ; c'estprécisémentle poids re'e/ qui se manifeste dans le vide, et l'on comprend dès lors que la sphère creuse fasse incliner le fléau de son côté.

Il faut reconnaître que le baroscope ne permet d'obtenir aucune mesure précise, et qu'il n'est, par suite, qu'un moyen insulfisant pour la démonstration du principe. L'application du principe d'Arcbimède aux gaz est, du reste, une généralisation très-légitime et pour laquelle il n'est guère nécessaire de donner de démonstration expérimentale directe. L'expérience du baroscope prouve cependant que la différence entre le poids réel et le poids apparent, bien que faible, n'est pas négligeable et fait comprendre que, dans les expériences exactes (pesées de précision, recherche de densités, etc.), il soit nécessaire d'en tenir compte,, ainsi qu'il est dit dans d'autres articles. C. M. G.

MAXTI.4S, médecin très-célèbre de l'école d'Alcxaudiie, qui fut disciple d'Méropbile et florissait 270 ans avant notre ère. Galien le félicite d'être resté fidèle aux doctrines de sou maître et de ne point s'être jeté, comme l'avaient fait plusieurs autres, dans la secte empirique. Il laut cependant bien se souvenir qu'Hérophile, suivant ce même Galien, était à demi empirique, et que Mantias fut le maître d'Héraclide de Tarente, un des chefs de l'empirisme, avec certaines réserves, il est vrai, qu'il devait peut-être à son maître. Au total, Mantias avait écrit, sur les médicaments, un traité loué par Galien et qui a joui d'une grande faveur dans l'antiquité ; il avait aussi composé un ouvrage sur les devoirs du médecin, et un autre sur les appareils de chirurgie. E. Bgd.

9IA.IVIIFA.CTURES (Hygiène professiosnelle). Autrefois, mais surtout dans l'antiquité, ces grandes manufactures qui reçoivent des milliers de travailleurs étaient complètement inconnues. La production industrielle était presque exclusivement domestique, ou du moins la fabrication avait lieu soit dans les gynécées, soit dans de petits ateliers dirigés par un patron aidé de quelques esclaves ou travailleurs libres. C'est ce que l'on voit encore, non-seulement dans les pays de l'Orient à civilisation peu avancée, mais encore chez nous, pour certaines industries auxiliaires des manufactures, le tissage par exemple, qui n'ont pas encore été complètement absorbées par les grandes entreprises, mais dont le nombre tend de plus en plus à se restreindre.

Les quelques manufactures qui existaient autrefois avaient surtout pour objet le travail des matières précieuses. Ainsi Justiiiien en aurait, paraît-il, établi pour la soie, alors payée au poids de l'or, dans quelques villes de la Grèce. On les voit reparaître sous Louis XI, puis sous François l^"", mais surtout sous Henri IV, qui installe dans l'ancien palais des Tournelles l'industrie des étoffes de soie, d'or et d'argent, laquelle occupait jusqu'à deux cents ouvriers (Delamarre, Traité de la police, t. I, p. 82, 2' édit., in-lol.).

L'introduction de la mécanique dans la filature, travail autrefois essentiellement manuel, a donné lieu aux premières grandes entreprises, d'abord en Angleterre, de 1760 à 1780, par suite de l'invention des jeannettes [spinning Jenny, mull Jenny) ; mais c'est en réalité depuis le commencement de ce siècle que les grands perfectionnements apportés aux machines, et par-dessus tout l'applicjitioa de la vapeur comme force motrice, ont donné naissance à ces vastes établissements qui s'assimilent, pour ainsi dire, toute une population et dont le régime a modifié si profondément les conditions physiques et morales de la classe ouvrière. Sans vouloir aborder la question économique, qui n'est pas de notre ressort, nousne pouvons nous empêcher de faire observer que l'industrie, dans les conditions où elle s'est aujourd'hui placée, n'a pas apporté dans la fortune publique une moindre perturbation que dans la situation des simples travailleurs. Ces grandes-

MAÎNUFACTURES. 615

entreprises ne peuvent maix;her qu'avec d'immenses capitaux ; or, mi sinipLparticulier, quelque confiance qu'il inspire, ne pourrait toujours avoir un crédit suffisant pour obtenir les sommes énormes nécessaires pour soutenir la concurrence qui s'est établie entre les différents pays ; il s'est donc formé, depuis une trentaine d'années, des compagnies qui englobent les manufactures particulières, exactement comme celles-ci avaient englobé les petits ateliers.

Ainsi que le fait judicieusement observer un savant économiste, Ad. Blanqui, (( les manufactures moderues ont beaucoup contribué à engendrer le paupérisme, en réduisant le salaire des ouvriers au plus strict nécessaire, et en leur faisant supporter les chances si variables des inarcliés. Eu vain le bien-être produit par la baisse des objets de consommation apporLe-t-il quelque soulagement à la détresse des travailleurs; cette baisse n'est point en rajiport avec celle des salaires, et ne compense point pour eux les inconvénients de l'incertitude continuelle qui pèse sur leur existence. La société est obbgée de pourvoir sous forme de secours et d'hôpitaux à tous les besoins des classes laborieuses, de sorte que nous avons sous les yeux l'étrange spectacle de l'accroissement de la misère privée à côté de l'accroissement de la richesse publique ; les pères sont réduits à faire travailler leurs enfants dès l'âge le plus tendre, sous peine de les voir mourir de faim, et les manufactures deviennent ainsi des officines barbares, où la jeunesse se flétrit dans sa fleur et paye de son sang les progrès de nos industries... Les chefs mêmes des grandes entreprises ne sont pas moins sujets que leurs employés aux troubles qui résultent de l'état de guerre politique ou de crise commerciale, de la cherté imprévue des matières premières et de la suppression des débouchés. »

Bien que sous le nom de manufactures on comprenne une foule d'industries à produits divers, nous ne parlerons dans cet article que de celles qui ont pour objet la mise en œuvre des matières textiles, lin, coton, laine et soie, qui ont entre elles les plus grands rapports et occupent le plus grand nombre des travailleurs dits de manufacture. Pour les autres genres de fabrication à produits métalliques et autres, nous renvoyons aux noms particuliers qui servent à les désigner {voy. CoivRE, Fer, Fondeiues, etc.). Et même nous excluons du cadre que nous nous sommes réservé, le travail du tissage proprement dit, renvoyant au mot TissER\NDS l'hygiène spéciale de cette profession, encore aujourd'hui trèscommunément exercée dans de petits ateliers ou au domicile même de l'ouvrier. Il ne sera question ici des tisserands qu'au point de vue de leur séjour dans ces grandes fabriques où le travail se fait en commun, et par conséquent de ceux-là seulement qui y sont attachés. C'est qu'en effet, dans l'étude de l'importante question qui nous occupe, nous aurons surtout à examiner les inconvénients qui résultent de ces grandes agglomérations, et pour le physique par le fait des altérations diverses des milieux où s'accomplit le travail, et pour le moral par l'effet de la promiscuité des âges et des sexes, etc.

Les dangers qui attendent les ouvriers livrés au travail des matières textiles ont depuis longtemps fixé l'attention des médecins occupés des questions d'hygiène professionnelle. Ramazzini signale, chez les ouvriers qui travaillent la laine, des affections cachectiques qu'il attribue aux émanations d'huile dont les laines sont imbibées et au séjour dans des ateliers clos et malpropres. Il a également beaucoup insisté sur les affections pulmonaires qui résultent, pour les caideurs de lin, de chanvre et de soie, des poussières auxquelles ce travail donne lieu (Ramazzini, trad. de Fourcroy, p. 167, 541. Paris, 1777, in-12). Morgagni, le scalpel à la maiu, a confirmé les assertions de son célèbre compatriote [Epist. VII, 1 3; X, 18) v

Ocelles que soient ks exagérations ordinaires de Raniazzini, il ne s'est pas cette lois beaucoup écarté delà vérité. Jonas, en 1797 {Journ. de Hufeland, t. Y), et plus tard, en 1814 {Journ. de Horn), se livra à quelques reclurches sur les ouvriers des fabriques de drap, et en particulier sur les tondeurs de laine et sur les fïlateurs de coton.

Cependant, depuis la fin du siècle dernier, la révolution industrielle résultant de l'emploi des macbines perfectionnées s'était accomplie; les grandes manufactures avaient été créées, et le travail exagéré des jeunes enfants qu'on y employait commençait à porter ses fruits; on signalait déjà une sorte de dégénérescence de la classe ouvrière par suite de cet abus prématuré des forces. Un des premiers, Jackson, en 1818, fit entendre un cri d'alarme qui, ainsi que nous allons le voir, eut un long retentissement. Il signala les dangers du régime qui s'était introduit dans les fabriques. En France, divers auteurs, mais notamment Gerspach, dans une très-bonne dissertation (1827), vinrent corroborer les inquiétudes jetées dans le public. Mais c'est surtout à partir de 1832 que la question prit les proportions d'un problème de liante politique sociale par suite de l'en, quête parlementa re à laquelle on se livra en Angleterre sur l'initiative de Sadler, et de la promulgation du bill sur le travail des enfants dans les manufactures. Dans cette enquête, un grand nombre de peisonncs, médecins et autres, furent interrogées, et presque tous les témoignages attribuèrent au travail dans les établissements induslriels les conséquences les plus désastreuses pour la santé et la durée de la vie. On s'était surtout adressé aux sommités médicales de Londres, qui, pratiquant en debors des grands centres manufacturiers, s'étaient, en général, prononcées a priori, et ne pouvaient appuyer leurs opinions de leur expérience personnelle. Seuls, Tbomas Young (de Boston, dans le Lancasbire), Malyn (de Mancbester), et T. Tbackrah (de Leeds), avaient une autorité vénfablemeut compétente et s'étaient prononcés énergiqueraent pour les daugers du travail manufacturier.

Assurément, il y avait dans cette enquête beaucoup d'exagérations, beaucoup d'assertions sans preuves, en ce sen^qu'on attribuait aux manufactures se;jles des effets qui tenaient à l'ensemble des conditions intriasèi^ues et extrinsèques d la profession. C'est alors que, tombant dans un excès opposé, Ure lit paraîtra sa Philosophie des manufactures, où il s'efforce de laver ces grands établissements des reproches accumulés contre eux. Il invoque à son tour des médecins pratiquant dans les grands centres industriels, et arrive à célébrer, en quelque sorte, et en dépit de l'évidence, la vigueur et les belles apparences de santé de la population des fabriques.

Mais, tandis que ces débats où le paiti pris et les intérêts particuliers jouaient un certain rôle, se poursuivaient en Angleterre et passionnaient les esprits, un de ces hommes qui sont tout à la fois l'hoimeur de l'humanité et de la science, Villermé, entreprenait cbez nous, par lui-même, une enquête rigoureuse, soumettant chaque face de cette question multiple à un examen consciencieux et approfondi. Il parcourt les districts manufacturiers de la France et de la Suisse, interrogeant avec soin patrons et travailleurs, suivant les procédés industriels dans leurs plus minutieux détails, accompagnant les pauvres ouvriers jusque dans leurs demeures, scrutant les mystères de leur vie privée, et il publie enfin son beau hvre intitulé : Tableau de l'état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de colon, de laine et de soie, modèle inimitable de patiente analyse, de vues sagaces et profondes. C'est ce travail, appuyé par celui de Tbackrah, que nous suivrons plus particulièrement dans les recherches qui vont nous occu-

MANUFACTURES. 6i7

per; nous y joindrons l'examen de divers travaux très-recommandables, ceux de Black, de Thomson, de Thouvenin, de Bredow, de Reybaud, etc., etc.

Avant d'aborder l'examen des conditions que crée la manufacture, c'est-à-dire les influences intrinsèques, nous devons faire connaître le geni e de vie des ouvriers, leur hygiène privée {influences extrinsèques), afin de déterminer ce qui appartient à l'un ou à l'autre de ces deux ordres de causes dans les effets observés.

1. IxFL0K.\ccs EXTRi.NSÈQL'ES. Habitatiotis. Tous les auteurs s'accordent à nous enfaire le plus triste tableau. Les ateliers réputés les plus mauvais sont eu quelque sorte des lieux salubres, si l'on vient à les comparer avec les logements de la plupart des ouvriers de certaines villes. « 11 existe, dit Ad. Blanqui, des repaires mal à propos décorés du nom d'habitations, où l'espèce humaine respire un air vicié qui tue au lieu de faire vivre, qui attaque les enfants sur le sein de leur mère, et qui les conduit à une décrépitude précoce à travers les maladies les plus tristes, scrofule, etc. 1) {Deg classes ouvrières). C'est à Lille et dans quelques villes du Nord que l'on voyait ces fameuses caves ouvrant sur la rue ou sur des passages infects appelés courettes, que le soleil n'éclairait jamais, souvent privées de fenêtres, et dans lesquelles venait s'entasser pèle-mèle et s'enfoncer dans 1 1 paille toute une famille, père, mère, enfants des deux sexes. Trop souvent encore dans ces bonges immondes, des tas de chiffons, de légumes, de peaux d'animaux ou des animaux vivants, achevaient de corrompre l'air impur que l'on y respirait. Dans les autres villes, les logements des ouvriers, sans être aussi affreux, sont encore détestables ; c''est ce que l'on a noté pour Rouen, pour Lyon, etc. On a signalé l'encombrement de familles et de travailleurs dans des logements sombres, humides, ou dans des greniers, où rien ne garantit contre les extrêmes de température.

Dans les petites vi'les, les conditions sont beaucoup plus avantageuses. Les ouvriers résident hors de l'enceinte urbaine, dans la campagne, en bon air. Mais cet avantage est compensé par un autrt^ inconvénient, c'est la distance beaucoup trop grande, quelquefois 3 à 4 kilomètres, qui sépare la fabrique de la demeure de l'ouvrier, ajoute à la fatigue du travail celle du chemin quil doit parcourir pour s'y rendre, et diminue enfin le peu de temps dont il peut disposer pour son repas du soir, le sommeil et les soins de propreté. « Il faut les voir, dit ViHeriué, arriver chaque matin en ville et en partir chaque soir. 11 y a parmi eux une multitude de femmes pâles et maigres, marchant pieds nus, au milieu de la boue, et qui, faute d'un parapluie, portent, renversé sur la tète, lorsqu'il pleut, leur tablier ou leur jupon pour se préserver la figure et le cou; et un nombre encore plus considérable de jeunes enlauts non moins pâles, non moins hâves, couverts de haillons tout gras de Lhuile des métiers tombée sur eux pendant qu'ils travadiaicut; ces derniers, mieux préservés de la pluie par l'imperméabilité de leurs vêtements, n'ont pas même au bras, comme les femmes, un panier oij sont les provisions de la journée, mais ils portent à la main ou cachent sous leur veste le morceau de pain qui doit les nourrir jusqu'à l'heure de leur rentrée à la maison. »

Il faut le dire, dans beaucoup de grandes villes, cet état de choses s'est beaucoup amélioré; à Lille, par exemple, la plupart des caves ont disparu, les quartiers étroits, sombres, encombrés, ont été assainis pour les ouvriers et loués à des prix modérés. Mais c'est surtout à Mulhouse qu'une mesure essentiellement hu- . manitaire a été prise par la Société industrielle des patrons; nous en parlerons à l'occasion de la prophylaxie.

Vêtements. Trop souvent le désir de briller le dimanche fait né'^h^er aux ouvriers, mais surtout au.^ ouvrières, le soin de se couvrir convenablement pcn-

f^lS MANUFACTURES.

daiit ]a senioiue. Il en résulte pour eux de graves inconvénients, surtout dans le nord, oiî ils passent brusquement d'ateliers chauifés ii 20° ou 25" centigrades aux injures d'une température rigoureuse. Trop souvent, ils n'onl, les jours de travail, qu'une mauvaise blouse et des pantalons de toile ; beaucoup n'ont qu'une seule chemise qu'on lave le samedi dans la nuit. Mais, comme nous le disions, ■ ils ont, le dimanche, une tenue presque élégante, et qui ne les distingue pas des petits bourgeois.

Des soins de propreté. Ils sont malheureusement beaucoup trop méconnus. Nous avons vu ce que sont les demeures ; ch bien, il en est à peu près autant du corps. « Les trois quarts des ouvriers, et surtout les femmes âgées, mettent la plus inconcevable négligence dans leur toilette. La plupart de ces dernières sont d'une saleté extrême ; plusieurs ne se lavent pas même une lois par mois, et beaucoup ne prennent jamais de grands bains. L'accumulation de la poussière des ateliers forme obstacle à la transpiration cutanée, et peut donner naissance à beaucoup d'affections » (Thouvenin). Comme on | ouvait le présumer, les paresseux et les i\rognes se font particulièrement remarquer par leur insigne malpropreté.

Alimentation. Elle est généralement insuffisante ou défectueuse. Dans le Nord, pris pour exemple parce que les manufactures y abondent, le déjeuner se compose, d'ordmaire, d'une décoction d'orge ou d'enveloppes de cacao, mais surtout d'une abondante infusion de chicorée torréfiée, ou plus rarement de café,, coupée avec du lait ; plus, des tranches de pain. Le dhier est ordinairement constitué par de la soupe maigre, ou un mélange bouilli de lait battu avec du pain ou du riz; de pommes de terre, aliment de prédilection; de haricots, pois, lentilles et autres légumes ; quelquefois de charcuterie, de poissons de mer, ordinairement peu frais; enfin, pour les ouvriers plus aisés, d'un peu de viande; au goûter, quelques tartines beurrées; et au souper, une soupe ou du lait battu, et des tranches de pain. La viande est en trop faible proportion dans ce régime» nouvelle cause de débilitation pour les adultes et d'arrêt de développement pour les enfants. Dans d'autres localités, comme à Lyon, la viande entre fort heureusement pour une bonne part dans l'alimentation des ouvriers.

Des boissons. Ivrognerie. La boisson ordinaire des ouvriers des deux sexes, et à plus forte raison des enfants, c'est l'eau. Mais celle sobriété de la semaine est, il faut l'avouer, trop compensée par les hbations du dimanche et du lundi. L'intempérance est, en efiet, très-répaudue dans les populations industrielles, et beaucoup plus commune dans le Nord que dans le Midi, à Lille que dans le reste du Nord. Une chose triste à dire, c'est que, dans quelques localités, et particulièrement dans la ville que nous venons de nommer, les femmes se livrent également à l'ivrognerie, et [lartagent, à cet égard, les excès des hommes. Une détestable eau-de-vie de grain, dont on connaît les funestes effets, sert d'aliment à cette malheureuse passion.

Les causes de ce vice, dont les conséquences sont si désastreuses, seraient, d'après Villermé, qui a interrogé les ouvriers eux-mêmes à cet égard : 1° les mauvais exemples que, dès l'enfance, ils reçoivent dans leurs familles ; 2° le choix ou l'apprentissage d'un métier qui compte beaucoup d'ivrognes; 3° les habitudes de débauche et de désordres qu'entraîne l'organisation du compagnonnage, et le travail en commun dans" les atchers des manufactures; 4° l'oisiveté complète les jours de dimanche, les suspensions momentanées du travail, et ous les chômages de courte durée; 5" le bas prix de l'eau-de-vie et des autres

Ii(^ueuis spiritueuses, le grand nombre de cabarets et de cafés, où l'on peut boire à toute heure avec excès ; 6*» le défaut ou l'oubli des principes moraux et reliirieux.

Prises d'abord sans plaisir, les boissons fermentées deviennent plus tard un besoin irrésistible, et l'intempérance acquiert d'énormes proportions. L'ivrogne passe en quelque sorte sa vie au cabaret, il néglige son travail, oublie ses devoirs de famille; sa raison, sa santé, s'altèrent, et bientôt il tombe dans une profonde misère, où il achève de s'abrutir, si tant est qu'il n'essaye pas d'en sortir par une autre voie, celle qui conduit au bagne ou à l'échafaud. Dans le Midi, la sobriété est beaucoup plus grande.

Ages, sexes. La population ouvrière des manufactures se compose d'adultes et d'enfants des deux sexes. D'après la statistique générale de la France {Industrie, t. IV, i8i7-52, in-fol.), et dont je crois les chiffres beaucoup au-dessous de la réalité, le nombre total des travailleurs employés dans les industries qui nous occupent serait de 694,583, dont 571,813 hommes, 218,781 femmes, et 105,089 enfants. La présence de ces derniers soulève une des questions les plus graves de l'hygiène publique et sociale, celle du travail des enfants dans les fabriques, qui a donné lieu à de sérieuses discussions dans les grandes assemblées politiques en Angleterre, puis en France. 11 en sera traité, avec les détails convenables, au mot Enfants (Travail des). Relativement aux adultes, soit par raison de santé, soit par toute autre cause, ils quittent habituellement les établissements industriels vers l'âge de 40 ans, de sorte qu'il est très-rare d'y trouver de vieux ouvriers. T. Tliackrah a dressé la statistique des fîleurs employés dans quelques manufactures de coton, et il a relevé le chiffre de 1,685 individus, dont l'âge moyen était de 27 ans, et se subdivisait comme il suit :

De 15 à 20 ans 170

De 20 à 25 ans 514

De 23 à 50 ans 40i

De 50 à 35 ans 260

De 55 à 40 ans 156

De 40 ù 45 ans 121

De 4d à 50 ans 50

De 50 à 35 ans 22

De 53 à 60 ans 5

A 60 ans et au-dessus 5

Total 1,6S5

On voit, par ce tableau, que le plus grand nombre des ouvriers (il ne s'agit que des hommes est compris entre 20 et 50 ans; après cette période, il y a décroissance progressive ; et après 45 ans le déclin est très-rapide. Entre 20 et 40, on trouve 1,540; mais entre 40 et 60, seulement 198; et sur la totalité huit seulement avaient passé l'âge de 55 ans. L'observation montre que les fîleurs qui abandonnent leur état vers l'âge de 30 ou 40 ans peuvent remphr encore avec vigueur une autre profession, surtout à la campagne ; mais que s'ils rcïtent, ils tombent épuisés ou malades, et ne tardent pas à succomber avec tous les attributs d'une vieillesse anticipée.

Les femmes ou jeunes filles, nous ne parlons pas des enfants, employées dans les fabriques, sont environ dans le rapport de 37 pour 100 au nombre total des adultes, et, comme le fait observer M. Godfrain, dans une très-bonne dissertation publiée en 1852, elles forment deux catégories distinctes : celles qui sont mères, et celles qui ne le sont pas. Pour ces dernières, les inconvénients du travail dans les ateliers leur sont personnels; ce sont les inconvénients inhérents au genre

de travail qui leur est dévolu (conditions intrinsèques). Pour les mères, outre les dangers dont il vient d'être question, on doit encore signaler le relâchement des liens de la famille ; car elles sont obligées de confier, pendant leur absence, leurs enfants à des gardes, dont ou sait la criminelle négligence; et s'ils sont un peu grands, elles les envoient aux crèclies ou salles d'asile {voij. ces mots). Mais l'inconvénient le plus grave est pour les nouveau-nés, -qui ne peuvent être allaités pendant le travail de la mère, et l'on connaît l'effroyable mortalité qui, dans les centres industriels, pèse sur ces pauvres petits êtres peiidant les premiers mois de la vie, par suite d'une alimentation insuflisante, du défaut de soins, etc.

Moralité. Intelligence. L'ignorance et les mauvaises mœui-s vont souvent de compagnie; c'est ce que Ion voit dans ces malheureuses populations manuiacturières, par suite de l'inexécution de la loi de 1841 sur le travail des enfants. Tous les instants de la journée étant consacrés au travail, l'instruction est entièrement négligée. Certes, d'incontestaijles progrès ont été accomplis à cet égard depuis quelques années, mais ils n'ont pu encore porter leurs fruits.

Parmi les causes qui contribuent à expliquer le hbertinage observé dans certains centres manufacturiers, il faut faire entrer en ligne de compte le mélange des sexes dans les ateliers, l'insuffisance du salaire pour les femmes, les mauvais conseils, les mauvais exemples; les excitalions, les railleries de celles qui, étant déjà perverties, s'efforcent d'entraîner à leur suite celles qui sont encore restées honnêtes; enfin, les propos licencieux qui retentissent sans cesse à leurs oreilles. De là, cette débauche prématurée, ces jeunes filles déjà mèrOs à l'époque de la puberté, et qui n'en témoignent ni honte ni repentir, certaines que, malgré leur conduite, elles trouveront facilement à se marier.

Ici se présente une curieuse remarque faite par tous C3ax qui ont pu étudier ces graves questions. Ces jeunes filles débauchées deviennent, saul de rares exceptions, des épouses honnêtes, des mères dévouées, Villernié fait le plus grand éloge des femmes d'ouvriers, dont l'ordre, la sobriété, le travail vieiiuent en aide au ménage, et qui font tous leurs elforts pour arracher leurs miu-iS à 1 inconduite et à l'ivrognerie. Et, en ef/et, rien de plus rare qîie l'adultère dans les jiii'nages d'ouvriers, et surtout que l'abandon des enfants. Dans le Nord beaucoup d'ouvriers, et spécialement parmi les étrangers (les Allemands), vivent en concubinage; mais ceci lient à quelques circonstances particulières : la difficulté de faire venir leurs papiers et les frais qu'il leur en coûterait pour remplir les formalités voulues. Dans le Midi, soit par l'effet de principes religieux [dus sévères, soit par toute autre cause, le fait est que les mœurs sont beaucoup plus pures ; il en est de môme en Suisse et en Amérique..

Une vertu, dit Villermé, que les ouvriers possèdent à un plus haut degré que les classes sociales plus heureuses, c'est une disposition naturelle à aider et à . secourir les autres dans toute espèce de besoin.

Relativement à leur imprévoyance, on peut affirmer en thèse générale, dit le même observateur, que les ouvriers des manufactures songent peu au lendemain, surtout dans les villes; que, plus ils gagnent, plus ils dépensent, et que beaucoup sont également pauvres au bout de l'année, quelle que soit la différence de leurs gains et de leurs charges. Travailler, mais jouir, telle semble être la devise de la plupart d'entre eux, excepté dans les campagnes. Au total, lirapiévoyance, le désordre, l'ivrognerie, pour plusieurs les charges de famille qui rendent le salaire individuel insuffisant, telles sont les causes de la misère profonde au sein de laquelle croupissent tant de malheureux dans les pays de fabriques.

II. Inflcences intrinsèques. Elles comprennent et le genre de travail et le milieu dans lequel celui-ci est accompli.

Suivant les substances mises en œuvre, les professions que nous avons à examiner sont les quatre suivantes : les industries du lin et du chanvre, du coton, de la laine et de la soie. Voyons en quoi elles consistent.

1° Industrie du lin et du chanvre. Les premières opérations que l'on fait subir au lin et au cbanvre pour les réduire en filaments et mettre ceux-ci en état d'être filés et tissés sont d'abord le rouissage, qui consiste à faire macérer les tises dans une eau courante ou dormante, ou dans des chaudières chauffées, afin de dissoudre la matière gommo-résineuse qui unit les fibres, et de désagréger leur enveloppe ligneuse. Cette opération s'accomplit en dehors des manufactures et par les cultivateurs; il en sera traité au mot Rouissage avec les détails qu'elle comporte. Le lin roui est mis à sécher au soleil ou dans des étuves; puis on le fait passer nar des machines hmacquer ou broyer, pour briser les gaines des filaments et séparer ceux-ci des parties ligneuses qui tombent en paitie. La filasse reste aplatie en bandes parallèles. Lo teillage, qui vient après, a pour objet de nettoyer complètement les fibres filamenteuses de toute matière étrangère; il consiste ù ratisser avec de grands couteaux de bois ou espades les laisceaux de filasse. Une foule de machines ont été proposées dans ce but ; mais jusqu'ici le teillagft à la main est encore le procédé tout pi'imitif qui fournit les meilleurs résultats ; aussi est-il généralement préféré ; il a lieu très-souvent alors en dehors des fabriques; mais, fait à la main ou par des niacliines, il développe une grande quantité de poussière, et, à cet égard, il doit prendre rang parmi les occupations les plus insalubres que nons ayons à signaler dans les manufactures.

Que dans celles-ci on commence ou non par le teJllage, il faut d'abord approprier à la filature les fibrilles longues et robustes du lia et du chanvre. Ou les coupe d'abord en deux ou trois parties, et l'on met de côté les extrémités qui sont plus déliées ou destinées aux numéros les plus élevés, c'est-à-dire les plus fins. Cette opération s'accomplit au moyen d'une espèce de scie circulaire qui déchire et arrache plutôt qu'elle ne coupe ; puis on procède au peignaçje, qui divise les brins autant que possible sans les friser, les assouplit sans les fatiguer et les isole complètement, de manière à leur permettre de glisser facilement les uns sur les autres, e't de se placer parallèlement. Pour cela on fait passer les mèches sur des dents métalliques ] lus ou moins fines et rapprochées suivant le degré de ténuité que l'on veut obtenir. Malgré les inventions ingénieuses d'une foule d'mdiistricls et notamment de Philippe de Girard, dans le but de substituer des peigneuses mécaniques au travail à la main , celui-ci est souvent indispensable pour arriver à un résultat véritablement parfait, et, dans certains établissements, il est même exclusivement accompli par des hommes. Pendant cette <>pération, il se détache encore des corps étrangers, des ordures que contenait le 'lin et que respirent les ouvriers. Les brins courts ef enchevêtrés qui restent accrochés aux dents du peigne et qui constituent l'étoupe doivent subir un cardage particulier sur des cardes analogues à celles qu'on emploie pour la laine; seulement les cylindres sont plus gros, les dents plus forles. L'étoupe sort de ces cardes sous forme de rubans qui sont préparés pour le filage comme le sont les t.ièches à longs brins. Diverses machines étalent et étirent et?, rnbans, ces mèches ot préparent ainsi des fils grossiers qui sont portés sur le métier à filer, soit à sec pour les gros fils, soit à l'eau chaude pour les fils très-fins. Suivant beaucoup amduslriels, les fils travaillés à la main à l'aide du rouet l'emportent de beau-

coup en régularité sur ceux que rendent les machines. La torsion et la perfection sont ensuite donnés par des appareils dits bancs à broches. Le dernier travail, le tissage, s'accomplit soit dans les manufactures à l'aide de métiers mus par la vapeur, soit à domicile et avec les métiers à bras {voy. Tisserands).

2° Industrie du coton. Le coton est livré à l'induslrie en balles et fortement comprimé; il est à l'état brut et mêlé de beaucoup de substances étrangères; il faut donc lui rendre son élasticité, le nettoyer, l'étaler en cardes et en rubans très-légers, avant qu'il puisse être propre à la filature. De là toute une série d'opérations. On commence par battre le coton, soit avec des baguettes et à la main sur des claiei; élastiques en corde tressée, soit avec des machines (batteur-e'plucheur) afin de l'ouvrir et d'eu séparer les matières étrangères. Les cotons très-malpropres, comme ceux de Surate, dont nous parlerons plus tard, doivent passer deux fois à la machine. Ce battage développe d'énormes quantités de poussières et de petits filaments qui remplissent les ateliers. Déjà en partie étalé et ouvert, le coton doit passer dans de nouveaux appareils pour être complètement purifié et réduit en nappes très-légères sur les cylindres d'un batteurélaleur. Ce travail est dirigé, pour chaque machine, par deux femmes, dont l'une prend et pèse la substance à sa sortie du batteur-éplucheur et charge les cylindres, tandis que l'autre l'étalé le plus régulièrement possible sur les divisions de la table d'étendage. On passe alors à la carde à rubans, opération qui a pour but d'enlever au coton les impuretés qu'il pourrait encore renfermer, de l'ouvrir complètement et de le transformer en rubans de la consistance d'une toile d'araignée. Suivant le but qu'on se propose, la nappe est soumise à un ou deux cardages; le second ou cardage en fin, forme des rubans ou boudins presque réguliers. Pour soigner huit cardes, il faut un ouvrier et une ouvrière. Celle-ci change les pots qui reçoivent les rnbans à mesure qu'ils se remplissent, et met de nouveaux manchons en remplacement de ceux qui sont vides. L'ouvrier débourreur nettoie avec une carde à main et à des intervalles convenables les différentes parties de l'appareil, non sans l'aire voltiger une multitude de petits filaments. Le coton reçu dans les vases est sous forme de rubans bien démêlés, mais où les fibrilles sont placées dans toutes les directions ; on ne peut eu tirer que des fils servant à fabriquer les grosses toiles. Pour les fils fins les filaments doivent être amenés au parallélisme. On obtient ce résultat au moyen d'une machine dite banc d'étirage. Ce banc est occupé par deux femmes employés à fournir des rubans et de réunir ceux qui se séparent. On peut procéder alors à la filature sur les bancs à broches; là, les rubans sont un peu tordus et roulés autour de bobines placées sur les broches. Ces bobines sont ensuite portées sur le métier dit mull Jenny, et enfin sur les métiers à doubler et à retordre le fil. Chaque métier à filer exige ordinairement deux, trois et même quatre personnes : un ouvrier proprement dit qui dirige le travail delà machine, aidé de deux ou trois autres, qui sont des enfants; les uns ont pour occupation de TAttSicheT (rattacheurs) les fils qui se rompent; les autres, ce sont les. plus petits, qui vont sous le métier nettoyer les bobines et ramasser les déchets (bobineurs ou balayeurs).

Les fils dévidés et disposés en écheveaux, il n'y a plus qu'à les mettre en œuvre sur les métiers à tisser pour les transformer en toiles. Ici se présente le tissage {voy. Tisserands). Notons seulement, au point de vue qui nous occupe, que les métiers à tisser mus par la vapeur fonciionnent dans de vastes salles bien éclairées. Ces appareils n'exigeant pas d' efforts musculaires, peuvent facilement être conduits par des femmes qui n'ont qu'à surveiller l'action de la mécanique

■et à rattacher les fils rompus. Elles sont aidées par des enfants de leur sexe; seulement l'encollage des chaînes est fait par des hommes, dans des atehers où règne nne température très-élevée, 34 à 56" centigrades, et même plus.

Nous ne parlons pas ici des hommes de peine qui lavent certanies étoffes, les portent aux séchoirs et travaillent tintôt à l'air libre, tantôt dans des atellei's plus ou moins chauffés. Ce travail ne présente absolument rien de contraire à la santé; jj est accompli par des hommes sains et vigoureux.

J'en dirai autant deg ouvriers des ateliers de construction, charrons, menuisiers, forgerons, etc., attachés aux manufactures pour construire et réparer les machines. Leur travail n'a non plus rien de commun avec celui des ouvriers manufacturiers proprement dits.

5" Industrie de la laine. La laine provenant de la tonte doit subir, pour être transformée en drap, une série d'opéra.tions aussi nombreuses que compliquées, dans le détail desquelles nous n'avons point cà entrer, mais que nous devons faire entrevoir d'un rapide coup d 'œil. On commence par soumettre la laine au dégi'aissage et, si besoin est, à la teinture {voy. Dégraissage, Tei.ntdre), et elle entre alors dans les fabriques. De même que pour le coton, il fiant d'abord la purger des corps étrangers qu'elle renferme. Dans cette intention, on la fait passer sous un cylindre armé de dents et tournant avec rapidité. En sortant de la batterie •elle est passée au loup, autre machine armée d'un plus grand nonibi'ede dents. La laine est ensuite graissée d'huile et soumise à un second louvetage. Elle est alors successivement présentée à trois cardes, la hriseuse, la repasseuse et la finisseuse ou carde à loqiiettes qui livre la laine en rouleaux ou loquettes. Ce cardage peut être dirigé par des femmes et même par des entants. Les loquettes sont por- lées sur un niétier nommé Beylier qui forme des fils grossiers, lesquels sont ensuite filés en fin par un autre métier que conduit un ouvrier fileur aidé de deux rattacheurs. Le plus ordinairement ce dernier appareil est mis en mouvement par le moteur de la fabrique , mais quelquefois aussi c'est le fileur qui, se tenant debout, lui donne l'impulsion par des efforts assez fatigants.

L'ourdissage consiste à assembler les fils dont la chaîne doit être formée; puis, pour empêcher les fils de se casser pendant le tissage, il faut les encoller avec une gélatine animale; mais cette opération exige une température beaucoup moins élevée que celle qui est nécessaire pour l'encollage du coton. C'est alors que l'on procède au tissage proprement dit ; il doit être fait de manière à donner au drap une largeur et une longueur presque doubles de celles qu'il doit avoir, à cause des réductions que lui font éprouver les opérations ultérieures. Ce travail, assez pénible, est exclusivement accompli par des hommes. Ledraii une fois tissé, est d'abord dépouillé des matières grasses dont il avait fallu l'imprégner. Pour cela, après l'avoir fait séjourner pendant 10 à 12 jours dans une eau courante, on le fait passer entre des rouleaux en même temps qu'on l'imprègne d'un délayage de terre argileuse ou d'nne solution alcaline ; puis, à l'aide de petites pinces, des femmes, dites énoueuses ou épinceuses, enlèvent les nœuds formés par les fils rattachés pendant le filage. C'est alors que le drap imbibé d'une eau savonneuse est, à diverses reprises, foulé par un moulin à pilons ou maillets, ou bien, ce que l'on préfère aujourd'hui, pressé sans chocs entre des cylindres; ce travail diminue le drap d'environ un tiers de sa longueur et de la moitié de sa largeur.

Cela fait, à l'aide de cardes en chardon disposées sur des cylindres, on fait siir'ir

la laine du tissu ioulé; c'est le lainage ou garnissage ; puis, pour égaliser celaiuage, on le tond ; cetfe opération se faisait autrefois à la main, avec de grands ciseaux, dans une attitude fatigante, et il se dégageait une multitude de petits filaments, au grand préjudice de la santé de l'ouvrier. Aujourd'hui cette besogne est faite avec beaucoup plus de régularité par des machines, dites tondeuses, armées de couteaux bien tranchants; l'ouvrier n'a plus cpi'à diriger le travail. Le drap est ensuite apprêté ou cati par une forte pression et passé à la vapeur ; puis décati, c'est-à-dire passé de nouveau à la vapeur, mais sans pression. Il est alors ferme, solide, brillant. Ces opérations de lainage, toudage, apprêt, sont accomplies par des hommes et des jeunes garçons de quinze à seize ans, qui se tiennent constamment debout. Remarquons, en outre, que plusieurs de ces procédés ont lieu, pour ainsi dire, dans l'eau, et, conséquemment, au milieu d'une humidité.

4 ' Industrie de la soie. Elle comme'nce à la magnanerie où l'on élève les vers à soie. Ces magnaneries sont de vastes bâtiments, bien situés, largement aérés, munis de chaufloirs et de ventilateurs puissants, de manière à maintenir constamment un air pur dans les salles d'éducation. Les personnes employées là sont en petit nombre, et leur santé ne saurait être le moins du monde compromise par leurs occupations. Quelquefois le premier dévidage des cocons se fait dans les magnaneries ; mais, le plus ordinairement, il a lieu dans les filatures. Les coi^ons débarrassés de leur bourre et étouffés à l'étuve sont placés dans des bassines remplies d'eau chaude, la dévideuse ou tireuse groupe par six les brins élémentaires qu'elle a saisis en agitant les cocons avec un petit balai. Ces fils ainsi tirés passent par une filière, puis on les double, ce qui fait douze brins croisés ensemble et mis en écheveau à l'aide d'un dévidoir; c'est la soie grége. Autrefois chaque bassine était posée sur un fourneau auprès duquel se tenait la tireuse, exposée ainsi à la fois et à la chaleur et aux émanations carboniques. Cela se pratique encore dans de petits ateliers; mais dans les grandes fabriques, une seule chaudière située hors de l'ateher suffit pour cliauffer à la vapeur un grand nombre de bassines. Il ne reste donc plus, pour les ouvrières, que les inconvénients de la vapeur d'eau qui se dégage incessamment des vases, et ceux qui résultent du contact des mains avec l'eau imprégnée de la gomme qui enduit les cocons {voy. }iIkl de Bassine). L'asple ou dévidoir, naguère encore tourné par une petite fille, est, d'après les nouveaux systèmes, mis en mouvement par la vapeur. Ce sont là de grandes améliorations. Quant au tissage, il se fait généralement à domicile ou par petites entreprises {voy. Tisserands).

Des bâtiments, ^'ous ne pouvons passer sous silence l'examen des locaux dans lesquels s'accomplissent les travaux dont nous étudions les influtnccs. Les fabriques constituées par de grands bâtiments, sont situées soit dans des villes à population dense, comme en Angleterre et dans nos villes du Nord, soit, ce qui est plus rare et plus avantageux à tous les points de vue pour les ouvriers, au milieu de la campagne.

Les travaux ont lieu dans de vastes pièces dont les fenêtres, pour la plupart, sont tenues closes en tout temps. Ces pièces mesureiit environ 200 pieds de long sur 40 de large et 10 de hauteur ; soixante ouvriers au plus y résident journellement, ce qui fait pour chacun environ 14 mètres cubes d'air. Or, malgré l'occlusion des fenêtres, l'ouverture incessante des portes, les courants d'air établis par >e mouvement des machines à travers les ouvertures p r où passent les arbres et les courroies de transmission, y permettent le rcnouveUjment de l'air dans uns

certaine mesure, surtout dans les temps froids. On ne peut donc pas dire qu'il y a îà encombrement, dans le sens rigoureux du mot.

D'après un grand nombre de mesures prises dans les salles de cardaije et de filage, réputées les plus insalubres, Villermé a trouvé de 20 à 60 et même 68 mètres cubes d'air pour chaque ouvrier ; et même pour les ateliers de filage rarement moins de 55, le plus souvent 40 à 47 mètres cubes. 11 faut observer que l'on ne peut entasser dans ces ateliers un très-grand nombre de personnes, car les métiers prennent beaucoup de place ; et comme ils ne forment pas une masse pleine, que l'air circule entre leurs difiérentes parties, ils n'occupent pas, en réalité, une grande portion de l'espace. Dans les ateliers d'impression d'in dietines, Villermé a constaté que le volume d'atmosphère pour chaque ouvrier esl seulement de 16 à 50 mètres cubes au moins, mais souvent bien davantage. Les tisserands à la main qui travaillent chez eux ont assurément beaucoup moins d'air à respirer. Nous parlerons en terminant des moyens de ventilation employés ou conseillés pour l'assainissement de ces localités.

Dans la plupart des salles de filature on maintient une température assez élevée de 20 à 25 et même 50 et 36" centigrades. Cette chaleur est donnée par des tuyaux situés sous des planchers et dans lesquels circule la vapeur d'eau, ce qui élève la température, mais sans renouveler l'air; enfin, dans les filatures de coton particulièrement, une certaine humidité est entretenue pour faciliter les opérations.

Les constructions destinées au tissage du~ coton sont de vastes bâtiments à un seul étage, à moitié enfoncés en terre et dont les fenêtres ne s'élèvent guère à plus d'un demi-mèlre au-dessus du sol ; ils sont rarement surmontés d'un second étage. L'humidité y est plus grande que dans les filatures; on y respire l'odeur infecte de l'encollage, mais peu de particules cotonneuses.

M. Melchiori, dans un très-bon mémoire, couronné par l'Académie des sciences de Turin, a signalé quelques inconvénients dans les grandes filatures de soie de ritahe : les conduits qui emportent l'eau des bassines sont en terre cuite, afin qu'ils ne se laissent pas traverser par les eaux putrides qui les traversent; mais comme leur pente n'est généralement pas assez déclive, l'eau y stagne, d'où un foyer permanent d'exhalaisons fétides. Ces émanations se répandent sur les meubles et les boiseries non vernies de l'atelier qui s'imprègnent ainsi d'une humidité chargée de matières animales. Enfin les dépôts de chrysalides exhalent souvent une odeur des plus infecte ;.

Influences nuisibles résultant du travail dans les manufactures. Si nous reprenons, en les analysant, les causes diverses qui peuvent porter préjudice à la santé dans les industries que nous venons de passer en revue, nous trouverons les suivantes sur lesquelles les hygiénistes ont surtout fixé leur attention.

Encombrement. On a beaucoup parlé de l'encombrement des ateliers. Nous venons de voir, à propos des établissements où s'exécutent les grands travaux manufacturiers, ce qu'il faut penser de cette accusation. Non, il n'y a pas d'en-.' combrement dans le sens rigoureux du mot, mais il n'en est pas moins vrai que/ les ouvriers respirent là un air confiné on du moins très-difficilement renouvelé. Assurément cet inconvénient se rencontre à un degré beaucoup plus élevé dans ces petits ateliers où s'entassent les ouvriers des professions sédentaires; mais, et c'est là ce que nous voulons dire, il place les travailleurs des manufactures dans des conditions plus mauvaises que celles des travailleurs de la campagne, qui, dans les questions d hygiène pi-ofessiomielle, doivent servir de type et de terme

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de comparaison. Nous n'ajouterons qu'un mot, c'est que le véritable encombrement se trouve, non à la fabrique, mais dans l'habitation particulière.

Température et humidité. Une cause incontestable d'insalubrité dans l'industrie cotonnière, c'est la température élevée indispensable pour certaines opérations, et à laquelle se trouvent nécessairement soumis les ouvriers employés àces travaux. On se contente pour le cardage de 15 à 16° centigrades ; pour le filage, la température doit être d'autant pins élevée que le fil doit être plus fm ; ainsi : 15 à 16° pour les fds gros ; 18 à 20° pour les moyens ; 24 et même 25" pour les fils fins. Dans les ateliers oij l'on donne le parement ou encollage, la température s'élève jusqu'à 36°. Dans les séchoirs, le thermomètre peut monter jusqu'à 50°, mais les ouvriers n'y séjournent pas, ils n'y entrent que pour étendre et enlever les pièces d'étolfe. Il y a en Angleterre des étuves chauffées jusqu'à 60 et même 65° ; Thackrah affirme que les ouvriers ne sont pas plus malades là qu'ailleurs, et qu'ils viennent y guérir les rhumes contractés au dehors. Ce même auteur constate cependant que cette température élevée produit une véritable anémie sur ceux qui s'y trouvent habituellement exposés, sans compter les accidents que peut déterminer le passage brusque de l'étuve à l'air froid du dehors.

Poussières. A l'exception de quelques auteurs dont l'optimisme résiste à l'évidence la plus manifeste, tout le monde reconnaît, comme cause de maladies très-graves, l'existence, dans certains ateliers, de poussières de différentes sortes et de débris divers, duvets, filaments, provenant des substances mises en œuvre. Cette masse de particules nuisibles remplit surtout les salles oij l'on teille le lin, oii l'on bat , où l'on carde le coton; ces végétaux dégagent d'énormes quantités de poussières et de duvet. Certains cotons, ceux de l'Inde surtout, et comme l'a^ fait voir M. Leach, le coton de Surate en particulier, présentent au plus haut degré cet inconvénient. Les débourreurs , les aiguiseurs de cardes, sont encore exposés, mais surtout les derniers {voy. Aiguiseurs), aux consé({aences dangereuses que nous signalons ici. Les opérations analogues dont la laine est l'objet n'occasionnent pas, à beaucoup près, les mêmes effets. Les seules laines qui donnent lieu à un certain développement de particules, sont celles qui proviennent de peaux mortes, ou qui n'ont pas été convenablement lavées. On a noté le cardage des frisons de soie comme laissant échapper de grandes quantités de matières animales à l'état pulvérulent, et M. Boileau de Castelnau en a fait connaître les effets désastreux sur la santé des détenus de Nîmes. Mais en voilà assez sur ce point qui n'est plus en litige.

Émanations provenant des substances employées. Les hygiénistes, depuis Ramazzini, ont beaucoup parlé des mauvais effets produits sur la sauté par les émanations provenant de l'huile prodiguée dans les manufactures de laine. Cette huile est employée au graissage des machines, et, se répandant sur les parquets et sur les pièces de bois, elle finit par les imprégner profondément; elle sert encore à imbiber la laine elle-même pour en rendre la filature possible. Ces odeurs aussi bien que celles du parement dans les filatures de lin ou de coton, sont très-désagréables à l'odorat, mais elles n'ont assurément rien de nuisible. Cependant quand on met en usage des huiles rances, il en résulte des exhalaisons acres et acides qui peuvent être irritantes. Quant à l'emploi de l'huile en lui-même, nous verrons plus bas que l'on a attribué des effets avantageux à cette substance, qui va jusqu'à imprégner les vêtements des ouvriers.

Les exhalaisons fétides que répandent les cocons putréfiés dans les manufac-

tures de soie, ne sont pas aussi innocentes. Les ateliers, dit M. Melciiiori, sont remplis de vapeurs aqueuses et des produits infects de la putréiaction animale, des gaz hydrogène carboné et sulfuré, de sulfhydrate d'ammoniaque et d'animopiaque libre, et, en outre, des principes qui portent l'odeur spéciale des cocons et de la soie. Un chimiste distingué, M. Righini, a lait d'intéressantes Recherches sur l'atmosphère de ces filatures. Pour mieux connaître la nature des produits de la combustion lente des matières organiques dans ces établissements, il a eu re- . cours au globe de verre de Moscati, contenant un mélange réirigérant; au-dessous i était un l'écipient dans lequel devait retomber l'eau provenant des vapeurs taqueuses, condensées sur le globe. Le liquide ainsi recueilli et examiné avec soin Idonnait avec le bichlorure de mercure un précipité blanc et cette réaction déve- 'loiipail une odeur très-désagréable. Avec l'acétate de plomb cette eau prenait une teinte noire ; l'acide sulfurique donnait heu à une odeur de cadavre en putréfaction. De l'eau distillée ayant été soumise à une agitation continue et prolongée dans les salles d'une manufacture de soie, on a reconnu à l'aide de l'acide sulfurique dilué qu'elle contenait une matière animale d'une odeur putride. Conservée en vases clos pendant quelques jours, l'eau chargée d'air par ce procJdé ne tardait pas à se remjihr de flocons blancs et à se corrompre. La viciation de l'air des filatures de soie par des émanations animales est donc vérifiée par l'expérience chimique.

Attitudes et mouvements divers. L'introduction des machines a créé d'heureuses modifications dans le travail des ouvriers. A des attitudes gênantes, incommodes, qui longtemps prolongées finissaient par amener des vices plus ou moins marqués de conformation, a succédé une simple surveillance qui peut être exercée dans la situation assise ou debout. On note cependant enco'-e l'attitude assise et penchée de côté des tireuses de soie qui peut amener de légères déviations ; le travail des tisserands, mais surtout des tisserands à la main dont il sera question ailleurs {voy. Tisserands) ; le battage à la main est fait par des jeunes filles qui se tiennent à genoux, d'oià quelques accidents spéciaux, l'iiygroma, par exemple, etc., etc. {voy. plus bas les lésions de l'appareil locomoteur).

Durée du travail. 11 y a ici accord à peu jjrès unanime entre les médecins pour blâmer la trop longue durée du travail, et surtout, plus encore peut-être, ' le trop court espace de temps accordé pour les repas. Il faut observe»-, cependant, que, depuis un certain nombre d'années déjà, de grandes modifications ont été apportées à cet état de choses, et que l'Angleterre, d'où étaient parties les premières plaintes, a donné l'exemple d'une réduction désirable à tous les points de vue. C'est surtout chez les jeunes sujets que ce travail, presque s;ins relâche pendant douze ou quinze heures, quelquefois même davantage, exerçait des effets désastreux. Thackrah fait remarquer que, au moment de la grande activité des affaires, les tondeurs de draps (à la mécanique, il est vrai) entrent à l'atelier à cinq heures du matin pour en sortir à neuf heures du soir, avec trois intervalles d'une dimi-heure chacun pour les repas. 11 y a même quelquefois un travail de nuit, commençant, par exemple, le vendredi à cinq heures du matin, pour se terminer le samedi à cinq heures de l'après-midi, c'est-à-dire pendant, trente-six heures; mais c'est là une circonstance exceptionnelle, et portant sur des adultes. Des salaires. Il est fort difficile, pour ne pas dire impossible, de donner quelque chose de positif et de certain à cet égard. Il est bien évident que le prix de toutes choses s'étant notabiement élevé depuis le commencement de ce siècle, le salaire a dû monter dans une progression parallèle, mais en restant dans la

même relation. Pour ne parler que de notre pays, la statistique générale de la France {Industrie, t. IV. Paris, '1847-52, infol.) donne les chiffres suivants : Pour l'homme adulte, de 1 fr. 44 cent, (tissage du colon) à 2 fr. 11 cent, (ouvriers en soie) ; pour la femme adulte, de 85 centimes (tissage du coton) à 1 fr. 5 cent, (filature de soie) ; pour les enfants, de 50 centimes (tissage) à 70 centimes (soie). Yillermé donne à peu près les mêmes chiffies pour 1840 : , 2 francs pour les hommes, 1 franc pour les femmes, 45 centimes pour les enfants de huit à douze ans, et 75 centimes pour les enfants de treize à seize ans. Nous ne présenterons donc ici que des généralités; et, dans cette étude, nous suivrons un guide qui ne saurait nous égarer, l'ouvrage de Yillermé, dont les réflexions sont applicables à tous les temps, sous le régime du salariat tel qu'il est constitué.

De ses recherches il résulte « 1° que les salaires s'accroissent continuellement jusque vers l'âge de trente ans, d'abord très-vite, puis lentement; 2" qu'après trente-cinq ou quarante ans, ils baissent toujours, mais dans une progression plus lente que celle de leur accroissement ; 5° que jusqu'à l'âge de quinze ou seize ans, ils diffèrent peu pour les deux sexes; 4" qu'à partir d'alors, les salaires des femmes restent de beaucoup inférieurs à ceux de l'homme ; 5" et que, passé l'âge de vingt ans, les femmes n'obtiennent, en général, que la moitié des gains de l'homme.

« L'ouvrier à la tâche ou aux pièces est partout mieux payé que l'ouvrier à la journée, parce que celui-ci, dont on achète un certain nombre d'heures, n'a pas le même intérêt à accélérer son travail que l'ouvrier à la tâche, dont on achète, au contraire, l'ouvrage et non le temps ; aussi, communément, ce dernier se ménage-t-il très- peu. En général, un homme seul gagne assez pour pouvoir faire des épargnes ; mais c'est à peine si la femme est suffisamment rétribuée pour subsister, et si l'enfimt au-dessous de douze ans gagne sa nourriture. Quant aux ouvriers en ménage, dont l'unique ressource est également dans le prix de leur main-d'œuvre, beaucoup d'entre eux sont dans l'impossibilité de f.iire des économies, môme en recevant de bonnes journées. Cette impossibilité résulte surtout de la position des chefs d'une famille trop jeune encore pour les aider, et aux besoins de laquelle ils sont obligés de pourvoir. Il faut admettre, au surplus, que la famille dont le travail est peu rétribué ne subsiste avec les gains seuls qu'autant que le mari et la femme se portent bien, sont employés pendant toute l'année, n'ont aucun vice, et ne supportent d'antre charge que celle de deux enfants en bas âge. Supposez un troisième enfant, un chômage, une maladie, ou seulement une occasion fortuite d'intempérance, et cette famille se trouve dans la plus grande gêne, dans une misère affreuse : il laut venir à son secours. 11 convient cependant d'ajouter que si, dans une foule de professions, un homme seul trouve à louer ses bras, il n'en est pas heureusement de même dans les manufactures. Ordinairement le mari, la femme, leurs enfants, et jusqu'à leurs vieux parents, y sont employés, et, bien que ces derniers ne touchent que des salaires modiques, comme ils en reçoivent tous, ils échappent souvent ainsi à l'indigence (Yillermé, Tableau, etc., t. H, p. 12 et suiv.K »

Et plus loin : « Dans les crises commerciales, le saluire des ouvriers les moins rétribués baisse ordinairement à peine, si l'on n'a égard qu'au chiffre nominal accordé par journée de travail, tandis qu'en réalité il baisse tout autant, proportion gardée, que celui des autres, et même plus, si l'on considère les besoins. En effet, c'est ordinairement par les plus pauvres que les réformes commen-

cent; on ne les emploie que trois ou quatre jours par semaine, au lieu de six, ou bien six ou huit heures par jour au heu de treize; heureux encore quand ils trouvent un peu d'ouvrage... Dix centimes par jour au-dessus ou au-dessous du taux nécessaire à l'entretien d'un travailleur économe et sans famille suffisent pour le placer dans une sorte d'aisance, ou pour le jeter dans une grande gêne. D'où il suit, les gains restant toujours les mêmes, qu'une augmentation ou bien une diminution de dix centimes dans le prix du pain qu'il consomme chaque jour apporte une très-grande différence dcins sa condition {loc. cit., p. 18). »

La dépense la plus forte pour les ouvriers est celle de la nourriture; elle s'élève communément à plus de la moitié de la dépense totale, et aux deux tiers ou aux trois quarts, s'il a des habitudes d'intempérance. Elle atteint la moitié, rarement plus des deux tiers pour une femme; et pour un adolescent, elle arrive aux trois quarts. KUe n'est pas tout à fait aussi forie quand les ouvriers vivent en famille. Après la nourriture vient l'habilleaient, qui, avec le blanchissage, fait du huitième au quart de la dépense totale ; puis le logement, qui coûte du douzième au dixième et même davantage dans les grandes villes manufacturières.

Du reste, Yillermé fait ici cette remarque curieuse, que de forts salaires ne sont pas toujours une garantie de moralité , beaucoup d'ouvriers trouvant dans des gains plus élevés une facilité plus grande à satisfaire leurs goûts de débauche.

m. Effets des influences extriîxsèques et iktrinsèques sur la sakié. Ceci est la pathologie de la question qui nous occupe. Nous étudierons ces elfcts sur la constitution en général, et sur les différents systèmes de l'économie.

A. État général. Constitution. Geuv-Ià mêmes qui sont le plus portés à innocenter le travail des manufactures de toute influence nuisible, le docteur Ure excepté, sont forcés d'avouer que les personnes qui y sont employées présentent un teint blafard, un aspect cliétif, qui contraste manifestement avec les apparences vigoureuses et les attributs de la santé que présentent les cultivateurs et tous ceux qui travaillent à l'air libre.

Tout le monde, dès le premier coup d'oeil, peut constater la stature petite et grêle, la faiblesse générale, l'état anémique, l'étiolement, en un mot, de la population des fabriques; et, sans tomber dans certaines exagérations qui tendraient à la représenter comme une race dégradée, rachitique et difforme, il faut bien reconnaître que l'admission des enfants trop jeunes, la durée trop longue d'un labeur quotidien au-dessus de leurs forces, ont pour effet d'entraver la croissance, d'amener un état d'épuisement qui se manifeste à l'âge adulte par une i.afériorité physique très-marquée à l'égard des autres professions. Enfiu, il fout encore tenir compte d'une sorte de sélection qui s'opèiv dans beaucoup de familles de cultivateurs et d'artisans divers, et jette dans l'industrie manufacturière les enfants trop faibles pour d'autres travaux. Cet abâtardissement a été observé partout, etr c'est ce qui a, dès l'origine, attiré l'attention. M. Chadwick l'a démoii'.i'é pour l'Angleterre; les officiers recruteurs ont constaté, à Manchester, une diminution notable sur la taille et la force nécessaires au service militaire. Le docteur Mac Grigor, chef du service de santé de l'armée angliise, fait remai'quer la différence très-appréciable qui existe entre les levées des contrées agricoles et celles des contrées industrielles. En France, mêmes résultats; ainsi, à Lille, pour avoir 100 soldats, il faut 300 hommes ; à Rouen, 266 ; à Mulhouse, 'ilO; à Elbeul, 208; àiSimcs, 247; et, pour toute la France, seulement 186 (Thouvenin). De pareils résultats portent avec eux leur enseignement.

636 MAISUFACTI3RES.

T. Thackrah trace ainsi, d'un crayon rapide, la vie physiologico-pathologique de l'ouvrier de fabrique. Le principal elfet du confinement et de la température êie\ée des ateliers est une sorte d'épuisement de la force nerveuse et une anémie véritable, qui, d'une part, diminuent la résistance aux causes pathogéniques, et, de l'autre, semblent tarir les sources de la vie, et abrègent la durée normale de celle-ci. La constitution de l'enfnnt s'affaiblit, sans que ses parents y fassent attention; il continue son travail soul'frant par occasion, mais sans maladie ; son genre de travail ne l'expose pas à des maladies aigués, inflammations ou lièvres; son âge n'est pas favorable au développement de la consomption ; il atteint ainsi l'âge viril, et il embrasse une autre profession, probablement moins insalubre, au total très -différente de la première. Ses habitudes vont être changées. Mais qu'il commette un écart de régime, qu'il s'expose à quelque cause morbide, il sera facilement atteint; sa constitution détériorée d'ancienne date offrira une proie facile à la maladie, alors qu'un homme de la campagne y aurait résisté avec succès. Un autre, élevé dans une manufacture, y reste ; il échappera peut-être à diverses affections aiguës. Il vivra rù bien ni mal portant, mais usé avant le temps ; il tombera vers l'âge de quarante-cinq ou cinquante ans dans une vieillesse prématurée. Un troisième, débihté, souffreteux, prendra l'habitude de chercher des forces dans les liqueurs alcooliques, et succombera vers l'âge de q\iarante ans à une affection gastro-hépatique.

Maintenant quelles son' les causes réelles de cette dégénérescence? Elles sont multiples, outre les causes que nous signalions dans le paragraphe précédent, le confinement dans des ateliers habituellement clos, la température élevée, la trop longue durée du travail, Ja médiocrité des salaires, jouent là un très-grand rôle; il faut accuser encore les conditions extrinsèques tenant au genre de vie des ouvriers : la mauvaise alimentation, les habitations malsaines, mais surtout l'intempérance et les excès de tout genre qui ne se fout pas seulement sentir sur l'individu lui-même, mais qui retentissent sur les enfants. Ces dernières conditions, auxquelles il convient de faire une si large part, la part du lion, suivant quelques-uns, ces conditions, a-t-on dit, sont précisément celles qui se présentent dans toutes les grandes villes manutacturières ou commerçantes. Ainsi on a comparé Liverpool, ville exclusivement commerçante, avec Manchester, essentiellement industrielle, et l'on a fait voir que, sous le rapport de l'état physique et de la mortalité, ces deux grandes cités peuvent aller de pair. Villermé a très-judicieusement prévu et réfuté cette objection. Qu'importent ces distinctions? Le travail des fabriques a rassemblé dans des centres spéciaux des populations rurales, auparavant saines et vigoureuses, et il les a faites ce que nous les voyons actuellement; c'est donc, en réalité, la manufacture qu'il convient d'accuser. Et ce n'est pas tout : la présence des poussières dans certains ateliers a créé là une cause puissante de maladie et de mort qu'on ne peut rapporter à l'hygiène de l'ouvrier, et qui appartient bien en propre aux travaux dont nous parlons.

A cet égard, les différentes industries nous présentent des différences que nous ne pouvons passer sous silence.

On est à peu près d'accord pour reconnaître que, au point de vue des incon- ▼énients et des accidents morbides, le Un et le coton l'emportent de beaucoup sur la laine et même sur la soie (à part le cardage des frisons). T. Thaclcrah, qui a comparé les cotonniers de Manchester aux drapiers de Leeds, signale les différences notables qui les distinguent au point de vue de l'aspect extérieur. Il faut

noter d'ailleurs que, en outre des circonstances parfaitement appréciables qui rendent le travail de la laine moins dangereux, il faut bien dire que le salaire plus élevé des ouvriers de cette industrie, l'âge plas avancé, de deux à trois ans, des jeunes auxiliaires qu'on y reçoit, sont pour beaucoup dans les différences qui ont frappé tous les observateurs.

Relativement à l'état général de la constitution, représenté par la taille et le poids des sujets, les auteurs nous fournissent quelques résultats intéressants.

Ainsi Black a choisi deux classes d'hommes employés dans les mêmes fabriques, tous nés dans le même canton, recevant à peu près le même salaire, vivant à peu près de même, savoir : les fileurs ou tisseurs de coton, et les ouviiers occupés au blanchiment du coton fabriqué. Il en a pris, au hasard, cent de chaque catégorie; il a mesuré leur taille et l'amijleur de leur poitrine, et il les a comparés ensuite au même nombre de soldats du 85^ régiment d'infanterie, troupes légères n'ayant pas de compagnies d'élite.

Voici le tableau résumé de ses observations.

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