‹ Dictionnaire encyclopedique des sciences medicales V.56Chapitre 51 sur 80 · MAMIE · texte numérisé non relu

MAMIE

ordinairement cette apparente exagération des forces physiques vient seulement de lu manière décidée avec laquelle le malade, dans chacim de ses actes, fait agir ses muscles. Mais, ce qui est exact et aussi très-remarquable, c'est de voir les maniaques faire pendant un temps parfois très-long une dépense de forces musculaires à laquelle un individu bien portant ne pourrait pas sulfire. » En effet, on les voit quelquefois, pendant des semaines et des mois entiers, en proie, jour et nuit, à l'agitation la plus véhémente, sans témoigner la moindre lassitude, et sans que l'énergie des mouvements et la vigueur des membres paraissent amoin- , dries. Griesinger explique la possibilité de cette énorme dépense musculaire par le fait d'une anomalie delà sensibilité des muscles, qui éteint chez les maniaques le sentiment de la fatigue.

' Les sens participent souvent à l'exaltation et au trouble des autres fonctions cérébrales. La vue et l'ouïe surtout acquièrent une finesse extrême, et ainsi s'explique la vive impression produite sur les maniaques par la lumière et parle bruit. Chez un tiers des malades, à peu près, cette hyperesthésie multiplie les faux jugements et donne naissance aux illusions les plus étranges. Certains maniaques voient les objets tantôt plus petits, tantôt plus grands que nature; parfois ils les aperçoivent renversés, et les hommes leur apparaissent les pieds en l'air et la tête en bas. Ils prennent une fenêtre pour une porte, une rivière pour une route, des nuages pour des ballons. Quelques-uns, trompés par l'odorat et par le goût, repoussent des aliments ou des boissons qu'ils trouvent mauvais et qu'ils croient empoisonnés.

Les maniaques sont quelquefois aussi le jouet des hallucinations les plus actives. Les uns s'entretiennent avec des interlocuteurs invisibles; les autres s'escriment contre des ennemis iniaginau'es ; ceux-ci aperçoivent, dans leur chambre, sur leurs vêtements, ou sur leur lit, des teintes lumineuses, des reptiles, des animaux immondes ou malfaisants.

Les illusions des sens, les hallucinations et les fausses sensations concourent puissamment à vicier le jugement de ces aliénés, à aggraver leur délire et à l^-s pousser souvent à des actes de destruction, de violence et de férocité. Celui-ci met en pièces ses matelas, ses couvertures ou ses habits, parce qu'il les croit imprégnés de liqueurs corrosives; celui-là brise les meubles et les ustensiles à son usage pour les transformer et leur donner, par un nouveau trav;iil, un prix inestimable; un autre démoht les parquets ou lus cloisons de sa cellule pour en retirer des trésors chimériques ; on en voit qui mettent le feu à une maison pour la purifier, ou qui tuent des inconnus, des amis ou des proches, croyant se venger d'un ennemi. Calmeil, à qui nous empruntons ces faits, cite l'exemple d'un maniaque qui était poursuivi du besoin de tuer, se figurant qu'il était doué du pouvoir de ressusciter immédiatement sa victime et de lui procurer pour l'éternité mille jouissances ineffables. Un autre .mflniaque, dont le docteur Sentoux a rapporté l'intéressante histoire dans sa thèse inaugurale, fut arrêté au moment où il allait violer et assassiner sa bonne, convaincu qu'il était Dumolard eu personne.

Ainsi, les hallucinations et les conceptions déliianles s'observent quelquefois dans le délire maniaque ; mais, loin de laire partie de ses éléments nécessair<>s, deses symptômes pathognomoniques, elles n'interviennent que d'une manière secondaire, accessoire, à titre d'accidenls et de complications. Elles diffèrent essentiellement de celles qui se manilostent dans la monomanie en ce que celles-ci sont persistantes et fixes, tandis que dans la manie elles sont mobiles, chan-

géantes et fugitives ; charfue impression nouvelle provoquant iramédiateuient dans Vesprit du maniaque des images nouvelles, les idées délirantes n'ont pas le temps de se fixer dans sa pensée.

Tandis que, chez les maniaques, la sensibilité sensoriale est exaltée ou pervertie, la sensibilité générale parait diminuée ou même abolie complètement. Les uns se roulent avec délices à demi nus dans la neige; d'autres se plaisent à contempLr ^e soleil en plein et à subir l'action de jes rayons les plus ardents ; d'autres restent exposés sans abri à des pluies torrentielles, ou marchent impunément des heures entières sur la terre humide ou sur le carreau. Comme le fait remarquer justement Galineil, les maniaques doivent à la préoccupation de leur délire de se montrer aussi peu accessibles aux impressions atmosphériques ; Marcé les compare aux soldats qu'anime le feu de la bataille ; leur excitation les rend indifférents à l'aclion des agents extérieurs. Mais malgré l'obtusion de la sensibilité , et sans que les malades eu aient conscience, la chaleur, le froid et l'iaumidité exercent sur leur santé une influence fâcheuse et deviennent le point de départ de congestions cérébrales, de pleurésies, d'inflammations pulmonaires ou de phlegmasies intestinales. Aussi, faut-il garantir les maniaques contre les températures excessives et les entourer des meilleures conditions hygiéniques.

L'insomnie est le partage d'un grand nombre de maniaques ; la nuit n'apporte aucune trêve à leur délire ; au lieu de dormir, ils parlent, ils s'agitent ou, s'ils s'endorment, leur sommeil est inquiet, troublé, sans cesse interrompu.

L'excitation des organes génitaux est beaucoup plus commune et plus vive dans la période prodromique du délire, dont elle est un symptôme, que pendant les autres phases de la manie. Elle est moins fréquente chez les hommes que chez les femmes. A la vue d'un homme, au son de sa voix, au bruit de ses pas, les femmes maniaques qui éprouvent les penchants erotiques sont entraînées à des paroxysmes d'agitation se traduisant par des regards provocateurs, des gestes expressifs et des propos obscènes. Presque tous les maniaques sont enclins à l'onanisme, et cette funeste habitude contribue à les rendre incurables.

Dans la grande majorité des cas, la menstruation est irrégulière ou supprimée pendant un accès de manie. Le retour des règles n'a souvent aucune inllueuce sur l'état mental ; parfois aussi il amène une aggravation dans les symptômes ; d'autres fois enfin le rétablissement régulier de la menstruation, après une longue interruption, détermine la guérison, à la manière d'un mouvement critique.

A part les symptômes d'embarras gastrique que l'on constate queljuefois au début de la manie, les fonctions digestives s'exercent, chez les maniaques, avec énergie et régularité. Quelques sujets mangent copieusement et ne semblent jamais rassasiés ; d'autres montrent un apjiétit capricieux et bizarre, s'imposant la diète un jour ou deux et dévorant ensuite leurs aliments a\ec voracité. La répugnance, que montrent quelques maniaques pour manger ou pour boire, provient quelquefois d'hallucinations passagères ou d'une mauvaise disposition des organes digestifs. En général, ces aliénés digèrent avec nue grande promptitude, même au milieu de leur délire le plus violent. Ils sont moins sujets à la constipation que les mélancoliques. Presque tous les maniaques, surlout quand l'agitation est très-vive, rendent les urines et les déjections alvines dans leur lit ou dans leurs vêtements, non par suite de la faiblesse des sphincters , mais par oubli ou par calcul, plus souvent encore, d'après Marcé, par suite de l'anestliésie des muqueuses ▼ésicale et intestinale, qui ne sentent plus le contact des matières à excréter. Ja respiration est accélérée, haletante, pendant les paroxysmes d excitation.

lorsque le maniaque ~ze livre à des emportements décolère, à des actes tumiilbreux et désordonnés ; elle est naturelle dans tous les autres moments.

J. Frank et Georget ont signalé la fréquence, la tension et l'accélération du pouls comme caractéristiqnes dans la manie. Tel est quelqnefois, en effet, l'état de la circulation, au début de la manie aiguë, lorsque l'invasion du délire s'annonce par des symptômes fébriles; mais, au bout de quelques jours, quand la fièvre est tombée, le pouls se modifie, et il offre alors des caractères tellement variables, qu'eu en chercherait vainement un appartenant en propre à la manie. De là, sans doute, le désaccord qui règne dans les opinions des observateurs qui se sont occupés spécialement de ce sujet. Ainsi, tandis que Leuret et Métivié établissent qu'après les hallucinés les maniaques offrent, eu un temps donné, plus de battements artériels que les autres sujets en délire, Jacobi assure que, dans presque la moitié des cas (20 sur 50), au milieu même des plus vives exacerbations, la fréquence du pouls ne dépasse pas le chiffre normal des pulsations, ou même s'abaisse au-dessous de ce chiffre, ponr s'accélérer de nouveau pendant les périodes de rémission. Ce résultat surprenant est contesté jar Marcé, qui fait remarquer très-justement que, dans les moments d'agitation, le pouls subit une accélération mécanique et passagère, bien distincte de l'état fébrile. Cette manière de voir est conlirmée par les recherches toutes récentes du docteur Clouston, qui a trouvé, dans la manie, une fréquence moyenne de 81 pulsations, la moyenne normale étant représentée par 77. Calmeil signale des variations fréquentes et souvent instantanées dans la fréquence et la force du pouls des maniaques, suivant qu'ils sont calmes ou agités, animés par la violence du délire ou abattus par la fatigue. Le même observateur constate que les artères et les veines des maniaques acquièrent un degré considérable de dilatation au cou, aux pieds, aux mains, chaque fois que la fureur est imminente et que l'explosion de la colère est poussée très-loin. D'après Griesinger, le pouls, dans la manie, est un peu accéléré et plutôt petit que plein; il ajoute que les bruits du cœur sont souvent anormaux pendant la période d'agitation violente, et qu'ils deviennent réguliers lorsque l'agitation cesse.

Suivant Ludwig Meyer, cité par Griesinger, dans la grande majorité des cas, le thermomètre indique une température du corps normale ou même au-dessous de la normale. Ce n'est que dans l'agitation maniaque qui accompagne la paralysie générale progressive que la température du corps semble s'élever. D'après le docteur Westphal, le thermomètre monte à 58° et même à 58", 2 pendant les périodes d'excitation ; il ne marque que 57" les jours de calme. Cet observateur ajoute que la coïncidence des oscillations de température avec les alternatives de calme et d'agitation est d'un mauvais augure quand elle se répète souvent. Le docteur Clouston a entrepris récemment des recherches très-nombreuses et très-précises sur la température du corps chez les aliénés. Le résultat constant de ces investigations a été que la températiu'e est j'ositivement plus élevée pendant les périodes d'excitation. Lorsque de courtes attaques de manie se succèdent périodiquement et à des intervalles très-rap|irochés, la différence n'est pas aussi accentuée que dans les cas de manie périodique revenant à de longs intervalles. Les périodes exactes de la température la plus haute varient notablement; dans 5 cas sur 12, cette augmentation coïncidait avec le summum de l'excitation; dans deux cas, elle le précédait; dans deux autres, elle le suivait et persistait durant l'état subaigu ; dans un cas, elle vari.iit entièrement; enfin, dans deux cas, c'était pendant la période de l'excitation la plus vive que la température était

le plus basse. La plus grande diiïérence observée sur le même maniaque, calme ou excité, aéléde5°,60 Farenheit, ou de 1°,20 centigrade. Le docteur Clouston a observé encore que la fréquence moyenne du pouls correspond presque exactement avec la température, s'élevant et tombant comme elle. Il résulte aussi des reclierches du même observateur que lorsque, dans la manie, la température dépasse 38" et le pouls 80 pulsations, cette élévation de la chaleur et des pulsations artérielles est l'indice d'une inflammation viscérale intercurrente, et le plus souvent d'une de ces pneumonies ou de ces phthisies commençantes, qui restent si souvent à l'état latent chez les maniaques.

Chez beaucoup de maniaques, la transpiration est abondante et souvent fétide. Leur sueur exhale alors une odeur de souris, que Guislain a regardée comme caractéristique, mais qui, d'après Marcé, ne serait que le résultat de la malpropreté, car on la rencontre surtout dans les asiles d'indigents, et l'usage des bains la rend insensible.

Cahneil a observé des maniaques qui rendaient des flots de salive plus ou moine, infecte, soit au commencement, soit au milieu, soit vers la fin de l'accès.

Quant à la quantité et aux qualités de l'urine, les recherches les plus mmutieuses n'ont abouti jusqu'à présent qu'aux résultats les plus contraJitoires, ce qui s'explique suftisamment par la difticulté qu'on éprouve à recueillir les déjections des maniiques.

Cependant, s'il faut en croire les recherches de Lailler, les aliénés seraient plus sujets au diabète que les hommes sains d'esprit.

Les maniaques sont sujets à des accès de fureur. Autrefois, lorsque les aliénés étaient chargés de chaînes, jetés dans des cachots et soumis aux traitements les plus barbares, ces accès étaient tellement fréquents et tellement prolongés que la fureur fut longtemps regardée comme un des éléments essentiels ou plutôt comme le type même de la manie ; de là vient que les anciens manigra plies ont employé les expressions de furor et de furiosi pour désigner la manie et les maniaques. D'autres ont fait de la fureur une variété du délire maniaque et l'ont décrite sous les noms de frénésie ou de manie furieuse. Mais depuis que les aliénés, grâce à la bienfaisante réforme de Pinel, sont traités avec humanité et avec douceiir, depuis que l'espace, le grand air, la liberté des mouvements ont remplacé pour eux les fers, les entraves et les autres moyens de coercition, la fureur est devenue si rare dans les asiles que les aliénistes la considèrent aujour d'hui comme un simple épisode de la manie ; c'est à proprement parler la colère des maniaques.

La fureur éclate quelquefois d'une manière instantanée, imprévue. D'autres fois, sou explosion est annoncée par un certain nombre de signes sur lesquels Calmeil a appelé justement l'attention : tel malade accélère tout à coup sa marche, profère subitement un mot, une phrase qu'il ne prononce jamais dans un autre moment ; tel autre fronce les sourcils, roule ses yeux dans les orbites, lance des regards menaçiuits, éprouve une rougeur soudaine de la face, un bouillonnement extrême dans la tête, des battements insolites dans les artères, un violent tremblement des membres; et aussitôt la fureur se déchaîne, les trait? se crispent, les yeux deviennent éiincelauts et hagards, les cheveux se hérissent ; le furieux pousse des ciis sauvages et des hurlements terribles ; il bondit, se roule à terre et se précipite conti e les murailles ; il exerce sa rage sur les

arbres ou sur les meubles ; il brise tous les objets qui ton:bent sous su main ; il arrache ses vêtements; il frappe ou il mord ceux qui l'approclieat ; il se déchire, il se mutile lui-même, il ensanglante ses chairs. Une maniaque furieuse, citée par Calmeil, amputa une partie de sa langue, ses lèvres et plusieurs lambeaux de peau qu'elle crachait au visage des autres malades.

Parfois la fureur se manifeste sans cause appréciable et comme une impulsion irrésistible ; mais le plus souvent elle est provoquée par une contrariété, un mot blessant, un acte de brutalité, uue direction ininttlligente, ou encore par une hallucination ou une illusion des sens. Elle est plus commune et plus durable chez les femmes que chez les hommes, plus fréqueate pendant les grandes chaleurs de l'été et les froids rigoureux de l'hiver que pendant le printemps et l'automne. Quelques maniaques ne se livrent que la nuit aux emportements de la fureur, d'autres s'y livrent iudifiéremment la nuit ou le jour.

Le délire maniaque affecte quelquefois une marche tellement inégulière et capricieuse qu'on chercherait vainement à établir dans son évolution des périodes distinctes. D'autres fois, au contraire, il se montre sous la forme d'accès, présentant trois stades assez nettement dessinés d'augment, d'état et de déclin.

Pendant la période ascendante ou d'augment, les symptômes délirants se multiplient et l'agitation ou l'incohérence vont sans cesse croissant jusqu'au paroxysme.

A cette période généralement courte succède h période stationnaire ou d'état, caractérisée par une excitation persistante, mais à des degrés variables et avec des moments de rémission et d'exacerbation. Chez les femmes, les recrudescences du délire se manifestent le plus souvent à l'approche des époques menstruelles. Les froids très-vifs, les chaleurs excessives, les orages, les changemeuts brusques de température, une constipation opiniâtre, une visite inoppoi tuiu-, une impression désagréable, sont les causes les plus ordinaires des exacerbations^ de la manie.

Lombroso (de Pavie) a fait des recherches très-suivies et très-intéressantes concernant l'influence des conditions météorologiques sur les accès paroxystiques des maniaques. Suivant ces recherches, l'élévation de la température n'a pas, sur le nombre des paroxysmes, l'influence qu'on croit généralement. La pression atmosphérique, au contraire, exerce une influence très-grande. Lorsque le baromètre est à 0,760™"', le nombre des accès va en diminuant ; mais lorsque le baromètre s'abaisse ou se relève, surtout lorsque l'amplitude des variations est très-grande, on note une augmentation extraordinaire dans les paroxysmes. Lombroso admet aussi, avec Mead, Baitholoni, Chiarngi, Roesch, etGuislaiii, l'mfluence de la nouvelle lune sur l'apparition ou le retour des accès de manie. Il résulte, en effet, d'un relevé qu'il a fait pendant les années 1866 et 1867, que la moyenne des accès maniaques est de 14 pour 100 pendant la nouvelle lune, de 9 pour 100 pendant le premier et le dernier quainier, et de 10 pour 100 pendant la pleine lune. Toutefois ce n'est pas à la lune elle-même que Lombroso attribue cette influence, mais aux variations barométriques produites par les révolutions de cet astre.

Une température modérée, une vie régulière, un régime bien ordonné, ua bon état des fonctions digestives, une direction intelligente et douce, ri'loignement de toute cause d'excitation sont autant de conditions favorables à l'apaisement et à la rémission du délire.

Les rémissions deviennent surtout fréquentes dans hpériode décroissante ou de déclin àe l'accès maniaque. Elles revêtent même alors uncaractèrede netteté assez prononcé {^our constituer de véritables intervalles lucides, pendant lesquels les malades sont calmes, raisonnables, apprécient p;irfaitement leur position et semblent sortir d'un long rêve. Ces intervalles peuvent se prolonger pendant plusieurs heures, pendant une journée et en imposer pour une guérison subite ; mais bientôt l'agitation reparaît avec tous ses caractères, tantôt progressivement, tantôt d'une manière soudaine. Toutefois, lorsqu'ils se multiplient et se prolongent, les intervalles lucides présagent la fin prochaine de l'accès.

Dans d'autres cas, le déclin de la manie s'annonce plus franchement, et sans ces alternatives de lucidité et d'agitation, par un amendement graduel du délire, par une diminution progressive de l'agitation, par le retour du calme et du sommeil. « Tantôt, dit Marcé, l'agitation et l'incohérence des idées disparaissent simultanément ; tantôt, au contraire, les pensées redeviennent logiques et bien coordonnées, les allures sont convenables; mais on voit persister pendant des semaines entières une légère excitation qui se traduit principalement par une activité inaccoutumée de l'esprit et par un incessant besoin d'agir. D autres malades, tout en arrivant à un calme complet, restent incohérents et pendant quelque temps déraisonnent à froid; ce n'est qu'à la longue que l'ordre et l'harmonie se rétabhssent dans leur entendement. »

La manie est dite continue lorsqu'elle suit un cours régulier et qu'elle parcourt ses périodes sans interruption et sans rémittence.

La manie rémittente ne dilfère de la continue qu'en ce que le désordre des idées et des actions offre des rémissions plus ou moins marquées, plus ou moins régulières.

Les rémissions sont de deux ordres. Les unes, à courtes périodes, ne durent qu'une ou plusieurs heures ; elles se montrent tantôt quotidiennement, soit le matin, soit le soir; tantôt tous les deux ou trois jours, et parfois avec une certaine régularité. Les autres sont les rémissions à longues périodes; elles durent des jours entiers, des semaines et des mois.

L'intermittence est jdIus fréquente dans la nianie que dans les autres espèces de folies. D'après Esquirol, elle peut être comptée pour un tiers dans une grande réunion de maniaques. Les accès .sont tantôt réguliers, tantôt irréguliers. Quelquefois, ils affectent, comme les fièvres intermittentes, le type quotidien, tierce ou quarte ; mais le plus souvent ils ne reviennent que tous les huit jours, tous les mois, tous les trois mois, deux fois l'année, tous les ans, tous les deux, trois ou quatre ans. Ils peuvent revêtir alors une forme franchement périodique, reparaître à des époques déterminées, au retour du printemps, de l'automne, par exemple.

Les accès de manie intermittente surviennent quelquefois sans cause appréciable; ou bien ils sont provoqués par des all'ections morales, par des indispositions ou des maladies accidentelles, l'embarras gastrique, la constipation, la cepliélalgie, etc. Les accès périodiques éclatent spontanément et sans autres causes connues que l'époque, la saison, l'année oii les accès antérieurs ont eu heu. Ils présentent aussi cela de particulier, qu'ils ne sont pas réguliers seulement dans leur retour, mais qu'ils le sont encore dans la nature des symptômes et le caractère du délire; à chaque crise, ce sont les mêmes gestes, les mêmes discours, les mêmes extravagances, les mômes aberrations de jugement.

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Pendant longtemps, les intermissions sont franches; le retour aux; idées, aux aflections, aux habitudes delà santé est complet. Mais, à la longue, les intermittences se changent en simples rémissions, qui finissent par un état habituel de démence.

La manie est très-variable dans sa durée. Envisagée sous ce rapport, elle peut, comme toutes les autres maladies, présenter deux états principaux : Tétat aigu ; l'état chronique.

L'état aigu est caractérisé non-seulement par la marche rapide des symptômes mais encore par leur intensité plus grande. L'agitation, le désordre des idées, l'incohérence des paroles, l'impétuosité des mouvements et la violence des actes sont portées à leurs limites extrêmes. Il y a, en même temps, de la fièvre, de la chaleur et de la sécheresse de la peau; d'où la dénomination de manie fébrile employée encore par quelques auteurs pour désigner l'état aigu.

La manie aiguë parcourt ses périodes d'une manière régulière et dans un temps assez court, variant de quelques heures ou de quelques jours à quelques semaines

Deux variétés de la manie aiguë méritent une description spéciale, ce sont : la manie transitoire et le délire aigu vésanique.

Manie transitoire. La manie transitoire {mania subita, acutissima, hrevis, ephemera, furor transitorius), qu'il ne faut pas confondre avec la manie impulsive, dont il sera question plus loin, est un véritable accès de déUre maniaque, éclatant brusquement chez un individu sain d'esprit, atteignant d'emblée son paroxysme, se traduisant toujours par des actes de violence ou de fureur, s'accompagnant de la suppression totale du sens intime et disparaissant, après une durée qui varie de vingt mimutes à six heures, ne laissant au sujet qu'un souvenir confus de ce qui s'est passé pendant l'accès. On est d'autant plus fondé à considérer la manie transitoire comme une manie aiguë qu'elle s'accompagne presque toujours de phénomènes fébriles et qu'elle paraît se rattacher le plus souvent à une hypérémie soudaine et passagère de l'encéphale.

L'accès de manie transitoire est généralement isolé ; les récidives sont extrêmement rares.

11 se manifeste quelquefois spontanément; mais le plus ordinairement il survient sous le coup d'une émotion vive, d'un chagrin violent, d'une forte insolation, d'un excès alcoolique, de l'ingestion d'une substance stupéfiante, d'une hallucination, d'une illusion des sens, d'un rêve terrifiant.

La manie transitoire peut se montrer aussi sous l'influence de l'état puerpéral, de la grossesse et de l'allaitement, ainsi que sous l'influence des grandes névroses, la chorée, l'hypochondrie, l'hystérie et surtout l'épilepsie.

Enfin, on l'observe aussi parlois dans le paroxysme et dans la piTiode décroissante des pyrexies à température élevée, telles que les fièvres éruptives, la fièvre typhoïde, les fièvres intermittentes et le rhumatisme articulaire aigu.

Dans toutes les circonstances qui viennent d'être énumérées, la manie transitoire se lie intimement à l'état pathologique sur lequel elle se développe ; elle en procède, et l'on peut dire alors qu'elle est symptomatique ou secondaire. Les conditions élioloji;ii|uc5 ne changent rien, d'ailleurs, au caractère du délire, qui reste toujours, quelles que soient ses causes, empreint de violence, de fureur, et d'une aveugle impulsion au meurtre et à la destruction.

Délire aigu vésanique. Quelques manigraphes, et en particulier Marcé et Da-

gonet, rapprochent de la manie le délire aigu vésanique et le considèrent même comme l'expression la plus élevée et la forme la plus grave de l'exaltation maniaque.

Le délire aigu vésanique, dont on trouve une indication rudimeataire dans Abercrombie, a été signalé expressément pour la première fois par Calmeil. A l'esquisse si saisissante et si vraie qu'en a tracée cet auteur, Brierre de Boismont, Baillarger, Jessen, Thulié, Acli. Foville, ont ajouté d'autres traits importants qui en complètent le tableau .

Le délire aigu est quelquei'ois primitif et éclate d'emblée; le plus souvent il est secondaire et se montre dans le cours d'une manie ordinaire ou d'une mélancolie. Le malade est en proie à l'agitation la plus violente. Libre, il ne peut rester en place; fixé, sa tête, ses membres sont contiimellement en mouvement. 11 vocifère ou il parle sans cesse avec une intarissable volubilité et de la manière la plus incohérente. 11 paraît obsédé par les hallucinations les plus actives et les plus diverses; il n'a plus conscience de ce qui l'entoure. Le sommeil est très-rare; la fièvre est intense ; le pouls dépasse 120 pulsations ; la peau est brûlante et couverte d'une sueur visqueuse; la tète est chaude, les yeux sont rouges, saillants, chassieux, hagards; la voix est rauque, la bouche sèche, la soif vive; et cependant, sous l'influence de ses idées délirantes ou d'une véritable hydrophobie due au spasme du pharynx, le malade rejette les boissons, repousse les aliments el se livre à une expuition continuelle. Ses traits sont profondément altérés, et sa physionomie exprime tantôt la joie, tantôt la terreur ou la colère. Dans une période plus avancée, le pouls s'accélère encore; il est faible et mou; les lèvres, les dents et la langue s'encroûtent et deviennent fuhgineuses; l'haleine est fétide, la voix tremblante et affaiblie, la parole mal articulée, la respiration irrégulière et lialetantè, l'insomnie opiniâtre, les évacuations involontiires. Des spasmes se manifestent dans les muscles du visage, des soubresauts dans les membres, et quelquefois des convulsions généralisées épileptiibrmes. Quelques sujets meurent dans le coma à la suite de ces attaques ; d'autres sont pris de diarrhée, d'adynamie profonde, et succombent dans le marasme.

Faut-il, avec Marcé et Dagonet, voir dans le délire vésanique un délire purement nerveux, une manie aiguë compliquée de fièvre et poussée jusqu'à ses dernières limites, en d'autres termes, une manie à l'état suraigu? W est évident que, si l'on compare les symptômes du délire aigu avec ceux de la manie, on leur trouve une si frappante ressemblance, qu'on est porté à conclure à l'identité d'origine et de nature. Une autre raison donnée par Marcé, c'est que les lésions trouvées à l'autopsie ont toujours été insuffisantes pour rendre compte des phénomènes observés pendant la vie, et que, dans le délire aigu, « comme dans la manie simple, on note l'injection légère du cerveau et de ses membranes, un épanclieraent séreux sous-arachno'idien; mais aucune trace de produit plastique, aucune altération de la couche corticale. )> Telle était aussi, dans le principe, la manière de voir de Calmeil qui, dans sa première description du délire aigu (m art. Aliénés du Dict. en 50 vol., 1833), déclarait que « l'autopsie ne fournit pas l'explication de ces funestes accidents. » Mais depuis lors Calmeil est revenu de cette opinion. Un très-grand nombre d'autopsies, une étude plus attentive des lésions cadavériques, et surtout l'application du microscope aux recherches nécropsiques, lui ont permis de constater chez les malades qui succombent à cette affection les lésions suivantes : de la sérosité sanguinolente ou ■aunàtre dans la cavité araclmo'idienne, des produits fibro-plasliques au-des-

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