‹ Dictionnaire encyclopedique des sciences medicales V.57Chapitre 66 sur 80 · i MEDECINE (rôle de la · texte numérisé non relu

i MEDECINE (rôle de la

ment réussi, leur ont emprunté leurs meilleurs préceptes. D'autres, plus justes et plus érudits, ont rendu hommage aux travaux méthodologiques des médecins les plus distingués. Nous avons fait voir, dans quelques études historiques, ce qu'il j avait d'exact dans ces jugements. Nous avons retrouvé dans Hippocrate d'abord, ensuite dans Platon et dans Aristote, les quatre règles méthodologiques de Descartes, énoncées avec la précision la plus nette, et cent fois appliquées avec une irréprochable rigueur. Le vieillard de Gos a laissé les préceptes les plus utiles sur la triple méthode expérimentale, rationnelle, historique, et sur l'association de ces trois procédés ; il nous a transmis les plus remarquables exemples de leur application. Galien est plus explicite encore. Plusieurs de leurs successeurs anciens et modernes ont agrandi la voie qui leur avait été tracée. L'art si délicat des classifications naturelles leur appartient tout entier. Ce sont eux qui nous ont légué un travail de ce genre pour l'ensemble des connaissances humaines. Il est peu connu, mal apprécié, quoique supérieur à la classification purement psychologique de Bacon et des encyclopédistes. C'est un point capital. Nous avons indiqué comment on peut redresser ainsi bien des erreurs dangereuses, dont cette classification a été l'origine, et que l'on commence à peine à apercevoir {voy. ]j. Boyer, Dictionnaire de physiologie, passim, et spécialement, les articles Le'giS' Jateur (génie), p. 714 à 752; Logique, p. 752 à 765; Méthode, p. 765 à 857).

2" Physique, sciences naturelles. Un simple regard jeté sur les annales de la physique, de la chimie, des trois branches de l'histoire naturelle, suffit à montrer la part considérable que les médecins ont prise à leur fondation et à leurs progrès. Un examen plus attentif conduit à une démonstration plus évidente. On citerait difficilement, dans ces sciences, une découverte importante, qui ne se rattache point d'une manière intime à quelque célébrité médicale. Cela est vrai même de nos jours, quoique le domaine scientifique se soit divisé en sections plus distinctes, à cause de son étendue.

3° Psychologie. On pourrait croire au premier abord que la psychologie appartient surtout aux philosophes et aux moralistes ; cette opinion est même très-répandue. Néanmoins, lorsqu'on étudie de près les travaux psychologiques des médecins, on peut s'assurer qu'ils ont devancé presque toujours tous les autres, et qu'ils les ont surpassés en exactitude. De fortes études en ce genre leur sont indispensables dans le traitement des diverses maladies, surtout dans celui des affections mentales, des névroses, et ils sont admirablement placés pour se livrer à ces recherches si attrayantes par leur importance et même par leurs difficultés. Aujourd'hui, l'on trouve dans plusieurs écoles de médecine des chaires spéciales de psychiatrie. Le médecin Locke est regardé comme le fondateur de la psychologie moderne, et pourtant l'auteur de Y Essai sur V entendement humain est inférieur à plusieurs médecins psychologistes, dont les écrits ont été médiocrement appréciés (consultez, pour quelques études historiques, L. Boyer, Dictionnaire de physiologie, articles Ame, Anthropologie, Biologie, Analyse de l'esprit humain, Piapports du physique et du moral. Tempéraments, Vie, etc., p. 68 à 213, 321 à 328, 441 à 550, 1144 à 1156, 1525 à 1540, 1465 à 1527. Voyez aussi Bordeu, Recherches sur l'histoire de la médecine (à propos de l'inoculation) ; Fr. Bérard, Doctrine de Montpellier, etc.).

4° Morale privée et publique, économie administrative et sociale. Nous pouvons faire la même remarque sur ces objets importants. La médecine a pour . mission de déterminer les causes qui enlèvent aux hommes la vigueur du corps et de l'esprit, qui abrègent la vie, qui donnent naissance à toutes les maladies dont

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j'humanilé nous offre le douloureux spectacle. Elle est appelée tout à la fois à les scruter et à les signaler dans toute leur profondeur, à en indiquer les remèdes. Or, parmi ces causes, l'on doit placer en première ligne notre manière de vivre, nos habitudes souvent contraires à la raison, à la morale, à l'hygiène ; nos préjugés, dont le contre-coup retentit à notre insu dans nos institutions. Les hygiénistes, les médecins légistes sont spécialement chargés de cette œuvre par la société même qui la leur impose comme un devoir. L'hygiène, a dit J.-J. Rousseau, n'est pas une science, c'est une vertu. Cette pensée, souvent répétée, énonce un sophisme évident. L'hygiène est une science, sa pratique impose pour première condition la vertu. L'iiygiéniste est xm professeur de morale; il l'enseigne et la réclame au nom de la raison, de l'expérience, de nos intérêts bien entendus, et s'adresse aux hommes, aux sociétés, à l'humanité. Le même but est poursuivi par les médecins légistes. Les médecins illustres qui ont embrassé notre science dans son entier, ont compris les devoirs rigoureux qui leur étaient imposés : aussi les connaissances les plus solides, les plus pratiques, relatives à la morale et à l'économie administrative, se trouvent dans leurs ouvrages. Si elles n'y ont pas été découvertes, ou si on ne leur a pas rendu un hommage mérité, c'est qu'on n'a pas voulu les y reconnaître ou les y chercher. L'histoire nous donnera la vérité, et réparera cette injustice et cet oubli. Hippocrate, le premier, a écrit plusieurs traités de morale; Galien l'a dépassé en le développant. Le médecin Quesnay est regardé comme le londateur de ïéconomie rurale et de Y économie politique; mais on oublie les médecins qui ont partagé cette gloire avec lui, soit en le précédant, soit en marchant sur ses traces. Les travaux de ce genre ont, chez les médecins, un caractère spécial, leur positivisme. Placés en dehors de toute préoccupation systématique, de toute prévention pour ou contre les diverses théories, ils examinent celles-ci, non pour briller dans la controverse, mais pour saisir les vérités qu'elles renferment; c'est par l'ensemLle de leurs études qu'ils découvrent le mal dans ses résultats et dans sa nature. On les écoute, parce que l'on sent et l'on reconnaît en eux la voix de la raison et non les cris de la passion ; l'estime et le respect les entourent, et l'on s'incline volontiers devant les convictions de l'homme de bien qui accomplit un devoir avec talent et convenance. Quesnay en est un magnitique exemple.

5" Métaphysique. Nous avons passé sous silence la métaphysique, afin de ne pas heurter les esprits méticuleux. Ceux-ci dirigent contre elle leurs attaques multipliées, parce qu'ils ne savent point ce qu'elle est. Tout homme, par cela seul qu'il raisonne bien ou mal, fait de la métaphysique terre à terre ou transcendante, bonne ou mauvaise. La connaissance des lois qui gouvernent les êtres et les sciences forme une des parties importantes de la métaphysique. Le médecin conduit par ses études à s'occuper sans cesse de la nature, de l'homme, des lois qui les dirigent, les découvre successivement, et s'avance de plus en plus dans les voies de la métaphysique vraie, positive. S'il a de la largeur et de l'élévation dans l'esprit, il aborde les points culminants de la philosophie, et remonte jusqu'aux premiers principes, sans se perdre dans les nuages, parce que les faits le retiennent dans les réalités, et l'empêchent de s'égarer dans les régions des chimères ^

* Il y a, suivant Descaites, une métaphysique universelle et une série de métaphysiques ■particulières, car chaque science a la sienne. La première trace les règles générales de la méthode, et parvient jusqu'aux principes les plus élevés, aux lois les plus générales que nous puissions atteindre : les secondes recherchent les méthodes spéciales applicables à chaque science, les causes, les forces, les lois particulières qui régissent leurs phénomènes.

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Nous aurions ici l'occasion de réfuter un préjugé faux, dangereux, pénible pour nous, combattu cent fois par les hommes les plus illustres, et dont on a, de nos jours, tenté de rajeunir les vieilles racines, de manière à le poser comme un axiome : « Les sciences positives, et surtout la médecine, fournissent, nous diton, des arguments irrésistibles au matérialisme et à l'athéisme : devant eux, l'existence de Dieu, celle de notre âme, nos espérances d'immortalité, disparaissent comme des fantômes. » Vainement des réclamations unanimes s'élèvent de tous les points du globe ; vainement, nous entendons les protestations puissantes des vrais savants, tels que les Cuvier, les Biot," les Flourens, les G. Bernard, les Chevreul, les Dumas, les Liebig, les Pasteur, etc. ; l'on s'obstine à invoquer en faveur du matérialisme l'autorité de la science, malgré les énergiques dénégations de ses plus illustres représentants. Comme les esprits les plus distingués de tous les siècles, ils cherchent à leur source première la lumière et la vérité, et trouvent dans les sciences positives les preuves les plus certaines en faveur de nos croyances les plus douces et les plus universelles : on fausse leurs doctrines, et on leur impose, malgré eux, le matérialisme et l'athéisme. On veut à tout prix les en convaincie, et l'on affirme que lorsqu'ils s'insurgent contre ces accusations odieuses, c'est par faiblesse d'esprit, par respect humain, et parce qu'ils n'ont pas le courage de révéler leur pensée réelle. Conservons le calme et la dignité de la force devant ces vieilles tactiques, ces bruyantes et tumultueuses clameurs. Elles ont perdu leur prestige, et ne prévaudront pas devant ce concert unanime, oîi les grandes voix de la science viennent s'unir à la grande voix de la nature, pour affirmer l'existence et les attributs du législateur suprême, celle de notre âme spiiituelle, des facultés qui la distinguent, la certitude de nos futures destinées.

Nous ne répondrons point en détail aux calomnies dirigées contre les sciences nommées positives et contre la médecine. On est fâché de voir reparaître en plein dix-neuvième siècle des arguments toujours les mêmes, faux dans leurs principes, désastreux et odieux dans leurs conséquences. Nous rappellerons seulement qu'ils ont été ruinés par leurs bases dès qu'ils se sont montrés au grand jour, dans tous les temps, dans tous les lieux, par les philosophes, les médecins, les savants les plus positifs, tels que les Kepler, les Galilée, les Newton, les Harvey, les Morgagni, etc., c'est-à-dire les mathématiciens, les astronomes, les physiciens, les naturalistes, occupés sans cesse à observer, à. expérimenter, à scruter la nature, la matière, et les lois qui la régissent. Des lois sages [et bonnes, répètentils toujours, impliquent un législateur sage, bon, puissant; notre âme, puisqu'elle pense, possède la. pensée, signe caractéristique des esprits, et elle doit en avoir les privilèges. Après une argumentation solide en faveur des sciences positives, Bacon termine par cette conclusion : « Scientia lœvis ducit ad incredulitatem ; scientia altiùs exhausta ducit ad fidem. — Un savoir frivole et superfificiel conduit à l'erreur et au doute; le savoir sérieux et profond donne la certitude et la vérité. » Les grands philosophes affirment que la vraie médecine, plus que les autres sciences naturelles, démontre Dieu, notre spiritualité, notre immortalité. L'histoire de la médecine nous en fournira des preuves surabon-

Chaque classe de faits a ses lois, car rien ne s'y passe au hasard; elle a sa législation, de même que l'univers a la sienne, et toutes ces législations se coordonnent. La métaphysique enseigne cette législation ; c'est la science expérimentale et rationnelle de ces lois. La fausse métaphysique, œuvre d'imagination, est pleine de ténèbres; la vraie métaphysique, qui repose sur des observations longues, multipliées, précises, sur de patientes méditations, est lumineuse et féconde en applications justes, utiles, confirmées par l'expérience et la pratique de tous les joui^s.

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dantes. Remarquons, en passant, que les anatomistes, les anatomo-patliologistes, les physiologistes expérimentateurs sont au premier rang parmi les médecins spiritualistes. Citons parmi un grand nombre d'autres, Rivière, Baillou, Winslow, Bonnet, Cheyne, Baglivi, Morgagni, Boërhaave, Haller, Hoffmann, Bayle, Laënnec, Récamier, Cayol, Chomel, Cruveilhier, etc. « A mesure que j'ai mieux étudié l'anatomic, la physiologie, la pathologie et l'anatomie pathologique, disait Morgagni, j'ai mieux connu Dieu, la spiritualité de notre àme et son immortalité. Aujourd'hui, je ne conçois pas qu'un médecin qui possède son art puisse avoir un instant d'hésitation. » Les affirmations de Bayle et de Laënnec sont aussi énergiques. Le premier joignit à ses magnifiques travaux d'anatomie pathologique et de pathologie des recherches plus étendues encore en philosophie, eu théologie, en histoire des diverses religions. Il répétait souvent que la divinité du christianisme ne pouvait laisser aucun doute à quiconque en avait médité l'histoire (A,-L. Bayle, Notice sur G. -L. Bayle, p. 11, etc.)^

6® Sciences médicales. L'influence que les médecins et la médecine ont exercée par les travaux dont nous avons donné un aperçu rapide, a un caractère d'universalité, sur lequel nous avons d"û appeler l'attention. Par là, ils ont donné à toutes les sciences et à la société une impulsion puissante, et surtout une direction positive, pratique, en les éloignant des spéculations téméraires sans issue et sans résultat, eu les ramenant sans cesse à l'observation sagement raisonnée, en les forçant à abandonner la région des utopies et des chimères, pour rentrer dans celle de la vérité, de la réalité, pour s'occuper, avant tout, de ce qui est bon et utile. Nous avons dû insister sur ce point de vue, parce qu'i est décisif, capital, et très-imparfaitement connu.

Les médecins ont appliqué largement et de plus en plus cet esprit d'investigation pratique dans les sciences médicales. C'est ainsi qu'ils développent successivement, au milieu des plus grands obstacles, tous les éléments de progrès et de civilisation qui y sont contenus. Ces éléments sont du premier ordre ; nous les indiquerons ici en peu de mots, parce qu'ils sont plus manifestes, plus généralement connus. Pour les comprendre, il suiïit de réfléchir sur la nature des sciences médicales (physiologie, hygiène privée et publique, médecine, chirurgie), de voir ce qu'elles ont fait, ce qu'elles feront nécessairement dans l'avenir.

Presque toutes les maladies qui ne dépendent pas d'un accident, beaucoup de celles qui en dépendent, sont dues à des infractions aux règles de l'hygiène. En se confermant à ses préceptes, l'on pourrait les faire disparaître, ou du moins en diminuer indéfiniment le nombre et la fréquence, en atténuer les effets. En atteignant ces maladies, on agirait parallèlement et du même coup, sur les causes qui les produisent, et qui rongent la société plus encore que les maux dont elles sont l'origine. On la déhvrerait de ces infirmités si intimes dont les divers états morbides sont le triste et inévitable résultat. Le mal est grand et se lie à la nature

* Après avoir lu les écrits antireligieux des encyclopédistes, Bayle se posa cette question : « Devons-nous donner raison aux adversaires ou aux défenseurs du christianisme? » Ce l'ut alors qu'il se livra pendant plusieurs années aux études que nous avons indiquées, examinant sans prévention les arguments et les faits présentés des deux côtés. Il ne voulut se prononcer définitivement qu'après dix ans de i^eclierclies. Il étudia ces problèmes avec la méthode sévère qu'il appliquait à l'anatomie pathologique et à la pathologie. Arrivé aux convictions les plus absolues, il y puisa la force de remplir tous les devoirs imposés à un médecin chrétien. Absorbé par une clientèle nombreuse, il allait chez les pauvres plutôt que chez les riches « qui trouvent toujours des médecins, » et dépensait, pour les secourir, une grande partie de la fortune qu'il devait à la pratique do son nrt.

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même de l'homme, mais le remède existe, il est dans nos mains ; on ne peut assigner les limites de sa puissance qui peut s'étendre indéfiniment : ainsi que le dit Descartes, la médecine seule peut et doit le fournir. Elle seule peut et doit donner des remèdes applicables partout et dans tous les cas, de manière à transformer le corps social de la base au sommet, ab imis fondamentis . C'est à la société et à ceux qui la dirigent à en multiplier les applications. Ce que la médecine a déjà fait, donnera la mesure de ce qu'elle pourra faire, quand on lui prêtera son concours.

On a déjà combattu avec succès, l'on combattra plus efficacement encore les maladies infectieuses, contagieuses, miasmatiques, parasitiques ; celles qui se rattachent à des substances délétères, à toutes les habitudes vicieuses dans tous les détails de la vie; les épidémies grandes et petites; les endémies, etc. Ce qu'on observe pour la variole est un fait saillant qui doit frapper tous les yeux.

Les médecins ont beaucoup écrit sur les maladies propres aux climats, aux pays, aux localités, aux âges, aux sexes, aux professions, aux diverses classes sociales (artistes, laboureurs, industriels, hommes d'État, hommes de lettres, militaires, etc.); sur celles qui dépendent de l'abus ou du mauvais usage des choses qui sont à chaque instant en rapport avec nous; sur l'hérédité, etc.; ils ont dévoilé, poursuivi nos erreurs, nos préjugés, nos routines, nos vices. Ils ont montré tout ce que l'on pouvait faire pour assainir et remanier la société par des réformes radicales sans doute, mais douces, progressives, composées d'actes successifs, amenant des améliorations journalières , s'enchaînant et se liant partout, évitant les brusques secousses, etc. Ainsi s'accomphront les transformations que nous devons espérer, en méditant leurs travaux, en écoutant leur voix, en les aidant {voy. les intéressantes études sur l'hygiène du professeur Fonssagrives, de M. Lévy, etc.).

Ces généralités suffisent en ce moment pour notre objet. Si l'on voulait montrer tout ce qu'elles renferment, il faudrait tracer en abrégé l'histoire de l'hygiène et indiquer l'influence exercée par les conseils d'hygiène, les médecins des prisons, des hôpitaux, des épidémies, des et abhssements consacrés à l'éducation, aux industries, etc.).

Ce vaste sujet appartient à l'histoire de la médecine, à la biographie et à la bibliographie médicales. En le traitant en son lieu, on démontrera que l'influence sanitaire de la médecine, universelle dans son ensemble, se spécialise dans ses détails infinis, de manière à envelopper chaque homme dans son entier. I/homme est l'instrument de toute civilisation, de tout progrès : la médecine travaille et apprend à travailler l'homme et tout ce qui l'entoure de manière à le rendre le plus apte possible à cette œuvre capitale.

Lorsque, par la transgression des lois hygiéniques, la maladie apparaît, la médecine et la chirurgie interviennent pour remédier à des maux qu'elles n'ont pu prévenir. Alors l'influence de l'art médical se montre sous un nouvel aspect. Elle est considérable et présente le double caractère de l'universalité et de la spécialité. Notre étude actuelle en met en relief les traits principaux; ils seront approfondis dans divers articles auxquels nous devons renvoyer.

IL Rôle social de la médecine. La société est un corps immense, peu homogène où l'on observe bien des fautes, des abus, des préjugés, des passions, des vices, des crimes. Tout cela se montre à toutes les époques, dans tous les pays, dans toutes les classes, sous des formes et avec des intensités diverses, car souvent, chez nous tous, l'animal domine l'homme, et devient l'instrument docile de ses dé-

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sirs plus ou moins déréglés. Un auteur ancien disait : « On définit l'homme un animal raisonnable ; je déclare que l'homme est peu sage mais très-passionné, peu raisonnable, mais excessivement raisonneur ^ » Ne disons pas cependant avecla tourbe pessimiste que les hommes seront ce qu'ils ont toujours été ; car heureusement ils ne sont plus ce qu'ils étaient jadis, et nous valons un peu mieux que les Chinois ou les Océaniens. Le progrès n'est pas une chimère ; il ne va pas très-vite même avec nos rapides moyens de transport, mais il s'achemine, quoique doucement, enoscillantsur un pied boiteux. Il accélérera sa marche quand nous saurons le vouloir et que nous substituerons au régime des secousses violentes el saccadées, le régime plus doux, plus sûr, plus complet, des réformes sages, larges et mûrement réfléchies. Quand on s'élance brusquement et très-haut, l'on n'est pas toujours sûr de bien retomber. La vraie civilisation est un besoin universel de l'humanité ; elle s'obtient par la force et la justesse de la conscience publique, par la diffusion des idées et des sentiments moraux précis, nobles, généreux, élevés. « Sursum corda! dit Cousin, c'est le premier et le dernier mot de l'Évangile et de la civilisation humanitaire. » Quand nous en serons là, nous pourrons nous réunir tous dans une étreinte fraternelle, cartons nous serons des /tommes. Tel est le vœu que les médecins cherchent à réaliser.

Or la société connaît ses radicales faiblesses. Pour s'améliorer, pour corriger ses fautes, pour en prévenir, en amoindrir, en pallier les conséquences, elle s'est entourée de trois sentinelles avancées qui veillent sur elle et qui ont reçu de ses mains des privilèges spéciaux, une noble indépendance. Dans le choix des hommes auxquels elle confie ses intérêts les plus élevés, la société, représentée par les chefs qui la gouvernent, obéit à cet axiome d'économie politique : « Des esclaves servent leurs maîtres et ne les protègent pas. » Ces hautes fonctions constituent trois sacerdoces : celui du magistrat, celui du pasteur des âmes, celui du médecin, car pour traiter les corps il faut aussi traiter les âmes. Cicéron remarque avec raison (( que si le corps fait du mal à l'âme, celle-ci par ses passions le lui reud avec usure. » Nous ne parlons pas de nos armées. Leurs titres sont inscrits dans l'univers entier : nous les trouvons mêlées à toutes nos gloires nationales. Instituées surtout pour nous faire respecter au dehors, pour repousser ou pour venger d'injustes agressions, elles ont su se placer au-dessus de tous les éloges par leur admirable dévouement.

Mais la mission du triple sacerdoce social, quoique moins éclatante et plus intime, est aussi glorieuse et peut-être plus difficile, parce qu'elle est de tous les instants.

Le magistrat ne fait pas la loi, il l'applique ; sans lui, c'est une lettre morte. Lui seul se pénètre de son esprit, le porte partout et la rend vivante. Ses discours peuvent constituer un cours de morale pratique : son génie investigateur découvre les brèches évidentes ou cachées, par lesquelles l'immoralité pénètre dans l'édifice

^ « La raison, telle que nous devons la comprendre, dit Aristote, est un hôte qui nous semble presque étranger. Elle nous éclaire de temps en temps, mais ses éclipses sont fréquentes. Il y a des hommes qui ne paraissent presque jamais agir comme des êtres raisonnables. » Platon, de son côté, nous comparait « à Glaucus le Marin, tellement défiguré par les herbes marines et les coquillages, qu'on avait de la peine à reconnaître l'homme sous cet étrange vêtement. Nos passions et nos vices sont cet impur limon, ces clous multipliés qui rivent notre âme à notre corps par des besoins sensuels, et nous empêchent d'apercevoir notre raison, nos sentiments, nos instincts moraux, et de leur obéir. Nos hautes facultés intellectuelles et morales sont les racines immortelles et vivaces par lesquelles nous sommes suspendus et fixés à Dieu même, au légis'aleur universel, s

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social, sous des formes qui varient avec les époques; il travaille sans cesse à le répai-er, à le soutenir, à lui donner plus de solidité, plus de.grandeur.

Ce que fait le magistrat au nom de la justice humaine, l'homme de Dieu le fait au nom de la justice divine. Il sonde les consciences à une profondeur que le magistrat ne saurait atteindre; ses fonctions morales sont plus douces, plus pénétrantes, plus universelles. 11 sert le corps social sans pénalité. Au lieu de punir le mal, il a souvent le bonheur de le prévenir ou de le guérir.

Que rcste-t-il donc au médecin? Quelle place trouvera-t-il entre le tribunal des lois et le tribunal suprême, entre les actes de la justice humaine et ceux de la justice divine, qui combattent les vices et développent toutes les vertus par des punitions, des récompenses, des exemples, des exhortations j)Ieines de sagesse et d'éloquence, qui s'adressent à la fois au cœur, à l'esprit, à l'imagmation? Sa mission paraît encore plus vaste quand on l'examine dans son entier; sa juridiction est plus étendue que celle du magistrat qui le consulte pour s'éclairer, du pasteur qui s'unit à lui pour guérir l'àme ou pour la consoler. Les lois et les dogmes varient suivant les temps et suivant les lieux ; l'œuvre du médecin ne change jamais : son sacerdoce ne se circonscrit point, parce qu'il n'a pas d'autres limites que celles de l'humanité. Il est le frère de tous ceux qui souffrent, et proclame ainsi le dogme véritable de l'universelle fraternité.

Le médecin est partout. Sur les champs de bataille, il lutte contre la mort que les assaillants cherchent à se donner. Il la combat encore oubhant ses propres dangers, dans des épidémies hideuses où il court, même sans être appelé. Il accompagne nos vaisseaux dans des climats lointains et meurtriers ; pénètre dans la vie intime des hommes de toutes les professions, de tous les rangs, depuis le soldat, le laboureur, l'artisan, jusqu'aux puissants de la terre, aux princes et aux rois. Il peut dire et montrer à tous, pour consoler les faibles et pour instruire les grands, que nous commettons les mêmes fautes expiées par les mêmes douleurs et que, soumis à des destinées communes, nous devons tous nous secourir et nous aimer.

La société nous consulte pour ses intérêts les plus élevés, car les médecins légistes ou hygiénistes prononcent aussi des arrêts qui peuvent tuer ou sauver tantôt des individus isolés, tantôt de nombreuses populations.

Dans les problèmes de tout genre que l'on nous soumet, n'ouWions jamais les franchises qu'on nous accorde et qu'il nous importe de mériter. Les questions qu'on nous adresse ne réclament pas des conseils timides, vagues, embarrassés; les droits qu'on nous confère ne sont point de vains simulacres. Nous devons à tous la vérité, rien que la vérité, mais la vérité tout entière. Quand notre conscience afiirme avec certitude, elle nous impose le devoir d'affirmer avec fermeté.

Ces indications rapides deviendraient claires, précises, lumineuses, et porteraient la conviction la plus complète dans tous les esprits, si nous passions en revue, d'après l'exemple de Bordeu, les diverses branches de la médecine, et les fonctions spéciales d'après lesquelles il a cherché à classer les médecins.

Nous nous bornerons maintenant à dire quelques mots sur le point de vue spécial où se sont placés les médecins pour étudier la marche de la civilisation et ses futures destinées. Ces problèmes ont aussi fixé constamment l'attention des philosophes, des moralistes, des historiens, mais ils ne les ont point considérés sous le même aspect.

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Los philosophes se sont renfermés presque toujours dans le domaine de la spéculation, eu se laissant guider par leurs théories favorites. De là sont nées bien des utopies sociales opposées entre elles comme les idées fondamentales qui leur avaient servi de moule. Leur idéalisation pratique est une chiraèra, parce qu'elles reposent sur une connaissance très-imparfaite de l'homme et de la société. Rien sans doute, n'est plus digne de respect et d'admiralionque cette philosophie lar^e et généreuse qui s'élève jusqu'à la notion de la nature humaine, telle qu'elle devrait être si l'homme triomphait de ses passions, de ses erreurs, de ses préju"és ; ■ mais on a trop souvent oublié que cet idéal ne saurait être atteint dans cette vie; qu'il ne nous est permis d'en approcher que par un progrès continu, modéré, empruntant le moins possible le secours de ces tempêtes violentes qu'on nomme des révolutions radicales. Le progrès véritable réclame le fonctionnement régulier des grands rouages sociaux et une connaissance approfondie de leurs usages et de leur mécanisme.

Les moralistes et les historiens ont suivi le plus ordinairement une direction opposée, lienfermés dans les faits mal interprétés, ils ont cherché ce qui a été, ce qui est; ils ne les ont vus que sous leur plus désolant aspect. Pour eux, l'homme est mauvais par son essence et le mal ne se guérira jamais. Le progrès humanitaire leur a paru renfermé dans un cercle fatal où l'humanité, finit toujours par rentrer.

Le progrès continu, ses lois, ses causes, ses modes intimes leur ont échappé. A travers le triste bandeau du fatalisme historique, leurs yeux n'ont pas su voir l'action harmonique de l'activité humaine et delà provideuce divine, qui est la loi de l'histoire et qui la domine. Heureusement cette loi bienfaisante apparaît avecune évidence irrésistible, au regard attentif de celui qui l'étudié avec calme et sans prévention. Elle le console, l'encourage et lui donne la force de combattre par des arguments décisifs ces funestes erreurs qui nous ramèneraient à l'âvây/.ij des Grecs, c'est-à-dire au fatalisme oriental. Le médecin qui étudie l'histoire de son art sous son double aspect philosophique et médical, est placé sans effort dans un milieu juste entre le philosophe, le moraliste et l'historien. Le progrès réel, continu malgré nos fréquentes oscillations dans tous les sens, se déploie devant lui avec un relief saisissant. Enorasant plus profondément, il en découvre les lois, remonte jusqu'aux circonstances qui le déterminent, indique les moyens d'y parvenir, et les applique sous touiles leurs formes.

Le médecin qui doute de la py issance humaine aidée de l'intervention bienfaisante de la Providence, ne con:v?it pas l'histoire delà médecine. Si les lumières qu'elle nousfournit n'autorisent point les illusions d'une optimisme exagéré, elles nous rendent complètement impossible un désolant pessimisme, La civilisation vraie fait d'incontestables progrès. Avec elle l'état de l'humanité devient meilleur, parce que ses principaux éléments sociaux fonctionnent mieux et se perfectionnent. Pour établir cette vérité, les médecins ont un critérium infaillible : c'est l'amélioration progressive de l'état physique, intellectuel, moral, de l'humanité prise dans son ensembledans les pays civihsés. L'état sanitaire etla vraie civilisation suivent une marche parallèle. Le médecin peut déterminer le second par le premier, et mesurer l'élévation ou l'abaissement intellectuel et moral des populations par ceux de la santé publique. Or celle-ci présente, en général, du moins dans les pays chrétiens, un mouvement ascendant qui serait plus sûr et plus rapide, si nous obéissions toujours à de généreuses aspirations. On nous opposera, sans doute, rémouvant et douloureux tableau des idées étranges qui régnent dans

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tels ou tels pays, des actes qui en sont la conséquence, des maux qui les accablent, etc. Nous accepterons ces faits dans les limites de la réalité; nous avouerons qu'il y a là de véritables maladies sociales, analogues à d'autres maladies médicales qui ont plusieurs fois désolé le monde dans une étendue plus ou moins con sidérable. Les unes et les autres deviennent plus rares, moins générales, moins meurtrières. Dès que la civilisation avance, on les voit reculer devant elle. Les grandes épidémies médicales que nous envoie l'Orient n'envahissent plus l'Europe, comme on le voyait autrefois; on en triomphe plus aisément, l'on pourrait faire mieux encore; c'est surtout aux médecins qu'est dû ce progrès. lien est de même des épidémies sociales. Lorsque leurs causes seront plus approfondies et que l'on sera plus sérieusement résolu à leur appliquer sagement leurs véritables remèdes, on les verra s'affaiblir et disparaître. C'est une question d'hygiène et de thérapeutique médicales et administratives, délicate sans doute, mais elle n'est pas, de nos jours, au-dessus des forces d'administrateurs habiles et éclairés, pourvu que les esprits sains, instruits et influents, leur prêtent un utile concours. Substituer la raison à la [lassion est un principe salutaire qui pénétrera de plus en plus dans la pratique.

La médecine, considéré au point de vue individuel, est un art qui guérit quelquefois, soulage souvent, console toujours, a dit notre Frédéric Bérard. On peut en donner une définition analogue et mieux accentuée au point de vue social. Si elle n'est point appelée à exercer directement une influence souveraine sur les maladies sociales, elle peut du moins contribuer à démontrer leur curabililé, à en indiquer, à en appliquer les remèdes; elle console l'humanité affligée, en lui prouvant que le mal décroît progressivement, et que ses accroissements passagers sont dus à notre faiblesse ou à notre indifférence ; que les améliorations deviendront rapides et définitives dès que les hommes d'intelligence etde cœur voudront coordonner leurs efforts, pour marcher de concert dans les voies bien connues du véritable progrès.

Nous ne pousserons pas plus loin ces réflexions de médecine sociale, il nous suffit d'avoir indiqué les perspectives consolantes et sûres qu'elles ouvrent devant nous. Un nouveau point de vue doit nous occuper maintenant. Interrogeant l'histoire, nous lui demanderons quelle est la mission sociale accomplie jusqu'ici parla médecine et les médecins; quel est le bien que les médecins ont fait aux hommes et à l'humanité, parleur influence comme sabrants, comme médecins, et, de plus, par leur action personnelle. Cette dernière 3;- 1 considérable, surtout lorsqu'il s'agit de médecins qui ont obtenu et mérité une position élevée. Admis dans les conseils intimes des chefs de l'Etat, plusieurs d'entre eux ont su se faire écouter et ont rendu à l'humanité d'éminents services.

Si nous voulions traiter cette partie de notre sujet, la plus importante de toutes, avec les détails indispensables pour lui donner toute sa valeur, nous serions forcé de résumer l'histoire de la médecine, de choisir quelques médecins qui occupent le rang le plus élevé parmi les bienfaiteurs de l'humanité, d'en présenter la biographie. Nous exposerons simplement notre plan sous une forme trèsabrégée.

Section première.

Études Sitf le progrès et la civilisation, tels qu'ils ont été conçus par les grande médecins.

t. Idée fondamentale du progrès et de la civilisation vériiables. — Du faux progrès et des faussés Civilisations. — Préjugés à tet égard (L. BoVer, Lict. de hysi'ol., art. ProQrês).

MÉDECINE (rôle de la).

11, Des modes du progrès.

lu. Des formes du progrès.

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