‹ Dictionnaire encyclopedique des sciences medicales V.58Chapitre 1 sur 50 · DES · texte numérisé non relu

DES

MÉ»ECI1HIE (Histoire de la). Considérations générales. L'histoire de la médecine, d'après le plan du Dictionnaire encyclopédique, embrassera l'histoire générale de la science et celle de ses diverses branches (anatomie, physiologie, hygiène, etc.). Elles marcheront de iront et dans une direction parallèle. Un article spécial sera consacré à la chirurgie.

L'histoire de b médecine, si nécessaire au médecin, ofl're un intérêt beaucoup plus général par ses relations intimes avec l'histoire de la civilisation, de la philosophie, de toutes les sciences, et mérite de fixer l'attention de beaucoup de classes de lecteurs. D'ailleurs tous les hommes instruits doivent chercher à acquérir, par elle, des notions précises sur la certitude et l'utilité de la thérapeutique, de l'hygiène, etc., afin d'obtenir une vie plus longue, plus calme, plus heureuse, exeiupte, autant que possible, des infirmités qui uous menacent. Forts de leurs convictions, ils les propageraient autour d'eux, et l'on comprendrait tout le bien que la médecine peut faire aux hommes et à l'humanité.

L'histoire de la médecine se compose de deux parties principales inséparables dans la pratique. L'une est narrative, l'autre appréciative. La première est constituée par une série de tableaux. 1° Elle expose la science même, ses méthodes, ses principes, ses dogmes, en les suivant dans leurs évolutions depuis leurs origines, à travers le temps et l'espace, en décrivant les oscillations, les transformations, les révolutions qu'ils subissent, les périodes où la science brille du plus vif éclat; celles où elle demeure stationnaire, rétrograde et tombe dans une décadence plus ou moins profonde ; 2° à côté de cette étude se place celle des circonstances qui ont exercé sur elle une influence heureuse ou défavorable, telles que l'état physique, intellectuel, moral des peuples et des races ; leur isolement ou leurs relations plus ou moins multipliées; le climat, les migrations, les guerres, les conquêtes, les triomphes, les revers, les secousses intérieures et extérieures, les

1 épidémies ; les institutions civiles, rehgieuses, sociales, scientifiques, médicales;

' les grands hommes ; les progrès et les découvertes dans les arts, les sciences, l'agriculture, l'industrie, la navigation, les contrées lointaines, etc. ; 5° les théo-

DICT. ENC, 2° S. VI. 1

2 MÉDECINE (histoire de la).

lies, les systèmes, physiques, physiologiques, médicaux, etc., se présentent à leur tour, avec des esquisses biographiques de leurs plus célèbres promoteurs, des analyses bibliographiques, etc. Les systèmes majeurs auxquels se rattachent les systèmes secondaires, sont classés et ramenés à un petit nombre, en les rapprochant d'après leurs analogies qui ne seront jamais forcées, et tenant compte de leurs différences.

La partie appréciative s'applique à ce qu'a fourni la partie narrative, en s'adaptant à l'ensemble et aux détails. Dès que les événements sont connus ainsi que leur fihation , on se demande pourquoi et comment ils se sont produits dans un ordre déterminé. Les expHcations données à cet égard sont discutées. Après les avoir passées en revue, et dit ce qu'on a pensé, on dit ce que l'on pense soimême ou ce que l'on doit penser : c'est un jugement à porter.

L'évolution de la science est un phénomène, un effet : les circonstances qui l'ont produite en sont les causes. Le point capital consiste à trouver le lien qui les unit, l'élaboration en vertu de laquelle ces circonstances ont amené cette évolution, de manière à remonter de celle-ci aux causes qui lui ont donné naissance, de descendre de ces causes à l'évolution qui en a été la conséquence. C'est ce que Bacon nomme le progrès caché, dont les lois réguhères se découvrent en se plaçant à une suffisante hauteur. Il importe de démêler ce qui appartient à chacune d'elles prises séparément, ce qui est dû à leurs associations, à leurs combinaisons totales ou partielles.

Le travail appréciatif s'empare aussi des théories et des systèmes, constate le bien ou le mal qu'ils ont fait, les vérités dont ils nous ont enrichis, les erreurs qu'ils ont propagées, l'avenir qui les attend. L'histoire de la médecine se mêle partout à celle de ses luttes avec des systèmes envahissants et des civilisations imparfaites et vicieuses. Leur action réciproque contient d'utiles enseignements. Rien ne sera négligé, en donnant à chaque étude une étendue proportionnée à son importance.

Les deux éléments de l'histoire (narratif et appréciatif) réclament de l'érudition, l'art d'exposer ses idées, l'esprit critique : celui-ci est nécessaire même dans ce qui paraît le plus spécialement narratif.

L'érudition sera solide et s'élèvera jusqu'aux sources, aux textes, aux documents originaux souvent altérés dans les transmissions successives. Elle sera aussi vaste que variée, car l'évolution de la médecine devient plus lumineuse par les emprants que l'on fait, dans de justes limites, à celle des peuples, des arts, des sciences, des théories correspondantes considérées dans tous leurs éléments. L'érudition doit avoir le caractère le plus accentué d'universalité unie à la précision. Une exposition vive et animée vient mettre en relief les traits saillants de tous les objets, en portant la lumière dans leurs replis les plus obscurs et les plus cachés.

L'esprit critique, don naturel qui s'accroît par les études historiques, intervient partout et sans cesse, soumettant à ses élaborations les matériaux que l'érudition a réunis. Les tableaux fournis par les historiens, relativement aux faits, aux systèmes, etc., sont, dans bien des cas, des romans plus ou moins historiques, dans lesquels la vérité se mêle à des exagérations, à des erreurs en tout gem-e. Sur un même point se rencontrent des documents différents ou opposés. De là découle la nécessité de les comparer entre eux et avec les lois de l'histoire afin d'arriver à la réalité, à la vérité dégagée des éléments étrangers qui l'obscurcissent et la déparent.

La critique remaniera donc dans son entier tout ce qui constitue la partie narrative, car celle-ci sert de base à tout le reste. Elle contrôlera ce que l'érudition petit donner, jusqu'à ce qu'elle arrive à une certitude dont nous ne saurions nous passer. Sans cela nous la verrions, dans ses œuvres ultérieures, se heurter contre des obstacles insurmontables. Comment parviendrait-elle, en effet, à apprécier l'influence des circonstances dont elle ne connaîtrait qu'imparfaitement l'existence et la valeur ? Les historiens les plus distingués émettent fréquemment les opinions les plus opposées relativement à l'action des causes qui ont présidé à l'évolution de la médecine, à l'occasion même des périodes dont la puissance prédominante s'est fait si vivement sentir, telles que les siècles de Périclès, d'Auguste, le moyen âge, la renaissance, les seizième, dix-septième, dix-huitième siècles, etc. L'esprit critique leur fait défaut.

Si nous voulons porter la lumière dans ces obscurités, nous devons fouiller successivement toutes les époques, en vivant avec chacune d'elles pendant plusieurs années, comme avec des contemporains ; en nous pénétrant de leur vie, de leur génie, de leur esprit. Il importe de bien comprendre le génie antique spécialement l'eprésenté par la Grèce, surtout dans ses beaux jours, et le génie moderne dont l'évolution commence dès l'apparition du christianisme et se poursuit à partir de ce momunt. Les manifestations du génie moderne sont plus ou moins obscures, suivant les obstacles qu'il rencontre. Nous devons, par une exploration attentive, nous initier à tous ses secrets, voir ses relations avec le génie antique, ses luttes, ses combinaisons, les procédés à l'aide desquels il en absorbe tous les éléments utiles, et les transforme en se les assimilant.

Cette œuvre si vaste est indispensable à l'historien de la médecine, car notre histoire marche parallèlement à celle de la civilisation, suit ses destinées à toutes les périodes, en reflète l'esprit, le caractère, toutes les circonstances ; subit son action et la lui fait sentir à son tour *.

Ce travail si déUcat devient plus facile et s'abrège par les magnifiques études contemporaines. Grâce à elles, les doctrines des philosophes anciens et modernes sont mieux connues ; Aristote, Platon, Hippocrate, etc., les maîtres de la science dans tous les temps, sont appréciés avec plus de justesse. L'histoire entière obéit à ce mouvement. Celle de la civilisation tracée d'une main plus ferme en a dévoilé les lois principales ; la philosophie de l'histoire a été créée. La partie hypothétique ou fabuleuse est séparée de la partie positive dont on étend le domaine ; les vrais médecins en ont donné l'exemple, en commençant par Hippocrate. Nous avons donc des documents d'une haute valeur, que nous devons contrôler à l'uide de ceux qui nous appartiennent, de manière à montrer la vérité dépouillée de tout alliage.

Les inspirations de cet esprit positif ont donné naissance à des monographies relatives à plusieurs doctrines médicales, à plusieurs médecins éminents. Bien supérieures aux publications analogues de nos prédécesseurs, elles marquent un progrès évident et ouvrent des voies fécondes qui demandent à être élargies et perfectionnées. Mais l'histoire générale de la médecine n'a pas obéi dans une mesure suffisante à cette heureuse impulsion. Ne nous en étonnons pas. Rien n'est plus rude et plus difficile à manier que ces immenses matériaux. Pour les utiliser, il faut les comparer entre eux et avec les textes, les juger ; en extraire ce qui peut servir à notre objet; les coordonner, en former un tout harmonique

• Nous venons de présenter le type de l'histoire; il faut tâcher de s'en rapprocher de plus en plus.

4 MÉDECINE (histoire de la).

en les conciliant. Ce travail exige beaucoup de temps, d'efforts, de persévérance, de sagacité. Ou aime mieux rester fidèle à des traditions acceptées sur parole, répéter, sans un sérieux examen, des erreurs vulgarisées de siècle en siècle, et suivre les routes battues. Des rectifications nombreuses ont été déjà faites, mais on n'a pas assez vu que, pour les rendre complètes, c'est l'esprit même que nous y apportons qui doit être rectifié. Aussi les hommes les plus autorisés afiirmentils que l'histoire générale de la médecine, telle qu'on peut la concevoir et l'écrire aujourd'hui, est une lacune de la science qui n'est pas encore remplie ^

Le génie grec doit fixer d'abord notre attention et nous donner la clef du génie antique. Son influence a duré pendant bien des siècles et se fait sentir parmi nous. Il a joué un rôle majeur dans le réveil de l'esprit humain. Les théologiens l'ont constaté. Ils scrutent les doctrines qu'il a produites, les commentent, se servent de leurs méthodes, de leurs principes, en mettant dans tout leur jour les vérités dont le christianisme nous a dotés. Loin de dédaigner les écrits des païens, ils s'efforcent de bien les connaître afin de montrer ce que peut la raison humaine livrée presqu'à ses propres forces, et luttant avec ses ennemis les plus dangereux, le polythéisme, l'idolâtrie, l'esclavage, qui l'arrêtent dans son essor.

L'influence du génie antique est grande et incontestable. Sa dnrée, sa permanence, prouvent qu'elle ne tient pas seulement aux formes dont il a revêtu ses doctrines, et qu'elle repose sur des fondements plus solides. Les Grecs ne sont pas simplement d'aimables ou de savants rêveurs. Il y a parmi eux des observateurs, des penseurs. Ce qui les distingue, avant tout, c'est le soin qu'ils ont mis dans l'étude de l'homme considéré en lui-même et dans tout ce qui l'environne. A cette source commune sont venus puiser les peintres, les sculpteurs, les poètes, les.auteurs dramatiques, les historiens, les politiques, les moralistes, les philosophes, etc., tous ceux auxquels la Grèce et l'antiquité doivent leur illustration. Dans le court espace qui sépara Périclès d'Alexandre, nous voyons apparaître dans une succession rapide des chefs-d'œuvre de tous les genres, que nous admirons et qui restent comme des modèles. Cependant les populations grecques ne sont pas très-nombreuses ; quelques contrées fournissent le principal contingent. Ce phénomène s'explique par la connaissance de l'homme et de sa constitution ; les anciens, et les médecins à leur tête, l'avaient exploré avec succès : nous en trouverons la preuve en méditant les écrits des grands maîtres.

Le génie antique est remarquable, sans doute ; le génie moderne lui est trèssupérieur. Les doctrines antiques de haute philosophie restèrent dans le champ de la spéculation, et n'eurent que de faibles résultats pratiques. Les spiritualistes, s'élevant au-dessus du fatalisme, proclamèrent l'existence d'un Dieu suprême, créateur ou organisateur du ciel et de la terre, ami de l'homme, présidant à ses destinées par sa providence, par ses lois sages, qui les dirigent comme le mouvement des astres. Ils affirmèrent que tous les hommes ont un privilège commun, la raison, qui les rend frères et leur assure des droits qu'on ne leur peut ravir sans injustice. Ils n'eurent aucun doute sur l'immortalité de l'âme, les récompenses et les peines qui attendent, durant une vie immortelle, la vertu ou le vice. Leur voix ne fut pas entendue. Leurs tentatives humanitaires échouèrent devant leurs institutions politiques et rehgieuses, trop favorables à l'idolâtrie, à l'esclavage, à la dissolution des mœurs que les dieux de l'Olympe justifiaient et dont ils

* Nous espérons que les enseignements offlciels de l'histoire de la médecine nous conduiront rapidement aux plus heureux résultats.

MÉDECINE (histoire de la). 5

donnaient l'exemple. Le mal était grand, la catastrophe prévue, on essayait en vain de lui apporter le remède.

Le christianisme seul parvint à briser cette chaîne de fer. Il lit accepter, en remontant jusqu'au Dieu qui en est la source , les dogmes les plus éminemment humanitaires, la fraternité, la charité. Il prêcha l'abnégation, le dévouement, l'attachement à tous les devoirs, la vertu sous toutes ses formes. Il donna aux hommes le sentiment de leur dignité, éclaira les consciences, et leur montra que tous leurs actes seraient pesés par un juge infaillible, équitable, devant lequel ils se verraient égaux et dépouillés des vains prestiges qui leur sont étrangers. 11 les mit en présence, non du néant, mais de l'éternité.

Rien de plus saisissant que le spectacle offert par l'histoire, depuis le commencement de l'ère chrétienne jusqu'à nos jours. Le monde ancien tremble sur ses bases minées depuis longtemps par les vices d'une civihsation brillante à la surface, mais qui portait dans son fond les germes d'une inévitable dissolution, lls'écroide sous les efforts des populations inconnues jusque-là qui l'inondent comme des torrents, luttent avec lui et entre elles, s'écrasent les unes contre les autres, obtiennent successivement une vaste domination. L'œil attristé nu contemple à l'extérieur que des incendies et des ruines. Cependant une fermentation souterraine s'agite dans les profondeurs. Peu à peu l'ordre se prépare dans le chaos ; la'lumière surgit dans ces ténèbres. Un monde nouveau, une civihsation nouvelle se dessinent, s'ébauchent, se perfectionnent, se manifestent par des résultats successifs, apparaissent avec éclat dans la période de la renaissance, et enfantent par des travaux continus toutes les merveilles dont nous sommes si fiers. Les barbares deviennent la clef de voûte de l'édifice social. Cette rénovation aussi heureuse que radicale appartient au christianisme, les peuples chrétiens, peu nombreux à côté des autres, sont les seuls agents du progrès. C'est dans l'essence, l'origine, la nature, les principes du christianisme que se découvrent les causes de ce qu'il a fait dans le passé, de ce qu'il fera dans l'avenir. Sa tâche n'est que commencée ; quand elle sera accomplie, l'humanité sera renouvelée dans son entier. Nous pouvons l'affirmer au norn de l'histoire.

Les peuples dont nous déplorons l'ignorance, les préjugés, l'état social si peu en rapport avec le nôtre, sont des peuples chez lesquels la nature humaine a été torturée, violentée, déviée par des institutions politiques et religieuses qui ne sont point en harmonie avec la nature des choses et la nature de l'homme. L'heure du réveil sonnera pour eax; alors, par eux-mêmes et avec notre secours, ils briseront comme nous l'avons brisé le joug sous lequel ils languissent : ces nations déshéritées participeront au commun héritage, et s'uniront à nous avec le même succès et la même vigueur pour le cultiver et pour l'agrandir.

Les nations idolâtres restent courbées sous le poids de tous les esclavages ; la civilisation s'arrête dans des limites étroites qu'elle ne parvient pas à franchir. Des vices analogues, quoique moins prononcés, se rencontrent chez les Chinois et même dans le Japon, etc. L'islamisme, contrefaçon du christianisme, n'est guère plus favorable au dévelopjiement de l'humanité ; il ne promet à ses élus comme récompense dans l'éternité que des jouissances matérielles qui constituent le bonheur suprême. Le christianisme seul, dans ses sublimes et sages aspirations, pèse tout et l'estime à sa juste valeur, développe les intelligences, inspire toutes les vertus en les coordonnant, assure toutes les vraies libertés, rattache tous les droits à tous les devoirs qui en sont la source, pousse à tous les progrès en établissant entre eux une hiérarchie légitime. 11 est le grand instrument de la

6 MÉDECINE (histoire de ia).

civilisation, c'est, à lui que nous devons notre immense et incontestable supériorité. N'oublions jamais que là réside notre force; il nous guidera et nous servira jusqu'au bout, à travers les siècles, si nous savons le prendre pour guide et accepter ses services, en nous pénétrant de son esprit. Ces réflexions découlent de l'histoire que nous consultons avec une calme impartialité.

Quand la critique historique et la philosophie de l'histoire se sont entourées de tous les documents positifs ; qu'elles ont scruté toutes les époques, en se posant sur les bases les plus larges et se plaçant assez haut pour découvrir les lois qui dirigent riiumauité dans sa marche à travers les siècles, elles offrent les secours les plus précieux à l'historien de la médecine. Celui-ci tient alors le principal fil du labyrinthe, suivant l'expression de Bacon, et peut en suivre tous les détours. Les faits médicaux se montrent sous leur véritable jour; il saisit les liens qui les nnissent, le mécanisme de leur enchaînement. L'histoire revêt les caractères qui la distinguent et devient lidèle, philosophique, vivante. Elle met en saillie ces idées fécondes que nous poursuivons et qui nous dirigent, dominant les faits et les expliquant, en se mêlant à eus, les modifiant, les produisant. Ces idées ont une action souveraine. D'abord obscures, elles deviennent de plus en plus précises, étendant successivement leur empire à mesure qu'elles se développent, formant la trame de la vie sociale, renversant peu à peu tout ce qui les arrête, secouant tous les jougs et conduisant l'humanité vers ses destinées immortelles.

L'histoire extrinsèque de la médecine traite des influences et réclame une large part. iMais son histoire intrinsèque représente l'art et la science mêmes, et enseigne tous les objets, tous les éléments qui les constituent, en les reproduisant dans leur ordre de filiation. Son importance, pour nous, est donc très-supérieure, elle exige une place beaucoup plus considérable et des expositions bien plus étendues.

Or la médecine, comme toutes les sciences, se compose de deux parties qui n'ont pas été suffisamment distinguées. L'une, ■pérenne ou substantielle, est formée de tous les faits majeurs et positifs, de tous les dogmes, des principes, des lois obtenus par un travail logique irrépro'chable, qui leur communique une inébranlable certitude ; enfin de toutes leurs conséquences pratiques. Cette pnrtie est la science vraie, positive, qui se perpétue en s'accroissanl de siècle en siècle, sans dévier de la droite route, en s'enrichissant de tous les travaux solides qui restent et ne passent pas. Loin d'être immobile, elle marche d'un pas constant et assuré ; mais elle conserve l'équilibre, et ne s'écarte jamais de sastabihté. On la compare à un arbre majestueux qui porte au loin ses racines, ses branches, ses rameaux; dans son évolution régulière, il s'étend, embrasse un plus grand espace et demeure semblable à lui-même tout en donnant des fruits plus beaux et plus abondants.

La seconde partie, conjecturale, hypothétique, renferme bien des faits tronqués, douteux, les systèmes, les explications et les doctrines qui en découlent, les applications pratiques qui s'en déduisent. C'est un réservoir où la partie substantielle peut puiser des vérités utiles qu'elle lui emprunte en se les assimilant après les avoir soumises à un contrôle sévère, en les remaniant, les redressant, séparant le métal pur des éléments étrangers. Région constamment mobile, cette partie est le théâtre des révolutions. Séduits par le prestige des svstèmes, bien des historiens ont négligé pour eux la science même. Les détracteurs de l'art en ont profité pour affirmer que la médecine est à faire, puisqu'on la refait chaque jour et qu'elle ne parvient point à se constituer. En raisonnant ainsi, l'on contes-

MÉDECINE (histoire de la). 7

terait à la plupart des sciences leur caractère scientifique, car elles ont leurs hypothèses, leurs systèmes, leur partie conjecturale. Nous la retrouvons dans l'histoire, la philosophie, la physique, la chimie. Les systèmes, dit-on, stimulent l'intelligence, développent l'esprit critique, poussent aux recherches, sondent en tout sens 1 édifice, forcent à revoir les faits, les principes, les doctrines, pour leur donner des bases plus solides et de plus grandes proportions. Chacun d'eux est un rayon qui éclaire une des faces du sujet ; réunissez-les, fondez-les ensemble par un éclectisme sage, puissant, et sur tous les points surgira la lumière. Les systèmes, les hypothèses, peuvent en effet rendre des services ; mais il faut posséder à fond la science et les systèmes, savoir ce qu'ils valent, si l'on veut en faire usage sans en abuser. Rien de plus délicat que cette œuvre.

L'exposition et l'appréciation des systèmes est entourée de difficultés. 1° Leurs auteurs et leurs disciples les retouchent, les modifient, et on a bien de la peine à les suivre sous leurs transformations; 2*^ dans les détails, ils perdent leur unité, leur forme absolue. Sous la pression de l'évidence, on y mêle des principes qui ne leur appartieuneut pas, en déguisant ces emprunts sous des noms nouveaux ; 3° dans le but de les défendre, les doctrines sont défigurées, les faits les plus certains sont omis, niés, remplacés par des faits torturés, acceptés de toutes mains. La science revêt un masque sous lequel il est peu aisé de la reconnaître.

En prenant le mot système dans son sens le plus étendu, on a confondu les systèmes dans lesquels une ou plusieurs hypothèses jouent le rôle le plus important et deviennent un prisme qui change complètement la forme et les couleurs des objets, avec ceux oîi l'hypothèse n'arrive qu'à la fin, et n'est qu'un moyen de lier les faits et les lois, de telle sorte qu'on pourrait la supprimer sans l'altérer ou lui nuire. Ces systèmes mériteraient d'être appelés des doctrines. Barthez disait, avec raison, « en attaquant mon principe vital, ce sont les girouettes de mon œuvre que l'on cherche à renverser. Enlevez-les, et mes principes ne sont nullement ébranlés. » Ce n'est guère qu'un procédé à l'aide duquel la partie substantielle est présentée sous un aspect plus synthétique, plus commode, plus saisissant. Cette distinction est capitale ; il faut la faire, en résistant à toutes les illusions.

Afin de bien faire connaître les systèmes, on les exposera dans leur langue propre, on les traduira ensuite tous dans une même langue, celle de notre époque, de même que l'on ramène les diverses mesures thermométriques à une même mesure. 11 est ainsi plus facile de les comprendre et de les comparer.

Leur appréciation juste n'est possible qu'à une condition d'une rigueur absolue. L'historien doit posséder une doctrine parfaitement vraie qui lui serve de type pour les juger tous dans leur ensemble et leurs détails. S'il prend comme type un système, comme cela s'est fait presque toujours, il distribuera ses éloges ou ses blâmes, d'après ses idées préconçues, rejettera bien des vérités, consacrera bien des erreurs : de là tant d'appréciations si contradictoires ; elles attristent et découragent ceux qui cherchent des guides dans les historiens de notre art.

Lorsque l'histoire de la médecine est étudiée à fond, sans parti pris, impartialement, d'après l'esprit que nous avons indiqué, la vraie doctrine, la partie substantielle se dégage peu à peu et finit par se montrer tout entière dans toute sa pureté. Elle apparaît, en suivant l'histoire, dans ses évolutions progressives, se montre dans les luttes des systèmes qui sont forcés d'y avoir recours dans leui-s argumentations pour attaquer ou pour se défendre ; elle se trouve dans les écrits des grands maîtres. Ceux-ci nous offrent des différences inhérentes à leur puissante

8 MÉDECINE (histoire de la).

personnalité, mais ils ont aussi une pensée commune qui est le fond de leurs ouvrages ; c'est la doctrine vraie, la doctrine type, la substance de l'art médical. Transmise par la tradition, elle s'accroît, se perfectionne de siècle en siècle, et conse^^'e sa stabilité en se développant au milieu de ses conquêtes. Les nouvelles richesses se distribuent, se placent dans un ordre régulier, d'après un plan naturel, uniforme, dicté par le génie de la science.

L'historien qui a pris possession de cette doctrine en s'identifiant avec elle, domine les systèmes et ne se laisse jamais dominer par eux. 11 distingue les systèmes hypothétiques des systèmes doctrinaux, emprunte aux premiers tout ce qu'ils ont d'utile, rectifie les seconds en séparant les éléments accessoires et l'ornementation, des faits, des principes, des lois, dont ils sont les représentants fidèles, et dissipe les légers nuages qui pom'raient voiler la vérité. C'est ainsi qu'en enseignant l'histoire de la médecine on enseigne aussi la science, sa philosophie, son génie.

Le génie propre d'une science est caractérisé par la trempe d'esprit qui la constitue, le mode des facultés qu'elle met spécialement en jeu, la logique qui la dirige, l'ensemble des principes les plus élevés auxquels se rattachent toutes ses idées acquises ou possibles. Chaque science a le sien. Un grand mathématicien, un législateur des sciences physiques échouerait souvent dans l'étude des sciences d'une autre nature, en y portant un esprit, une direction qui ne leur appartiennent point. Les preuves de cette proposition seraient faciles à fournir. La médecine s'est égai'ée fréquemment en se laissant conduire pai* des hommes étrangers à notre art, et en acceptant de leurs mains la solution de ses problèmes dont ils ignoraient la nature.

Ce génie décide des progrès des individus, îles écoles, des nations, d'un siècle, d'une période, dans chaque science : celle-ci s'élève ou s'abaisse suivant son degré de puissance ou de pureté. Ce génie est, en quelque sorte, la Muse qui l'inspire dans ses travaux légitimes et doit être l'objet constant de nos méditations. Celui qui parviendrait à le saisir aussi profondément que cela est donné à l'homme, saurait découvrir la source des vérités et des erreurs, les signaler dans les temps écoulés, les prévoir dans les temps futurs, et serait en mesure d'écrire l'histoire pragmatique de la science {voy. les études de D. Stewart et d'Hamilton sur Le génie des sciences; F. Bérard, Du génie de la médecine).

Considérée comme la science de l'homme vivant sain et malade, la médecine a son génie propre comme l'objet dont elle s'occupe. Le médecin doit le connaître par lui-même et par les différences qui le distinguent du génie des sciences physiques, de celui des sciences intellectuelles et morales, car il doit les posséder aussi pour embrasser l'homme dans son entier. Or les phénomènes de ces deux sciences n'ont que des analogies éloignées avec ceux de la vie. Cela implique des différences aussi radicales dans les forces qui les produisent, les conditions de leur existence, les lois qui les dirigent. En torturant le monde physique et inanimé ou le monde moral, on n'en fera jamais sortir le monde rivant. 11 y a là un hiatus que les hypothèses les plus ingénieuses ne parviendront jamais à remplir, car elles ne changent point la nature.

Le physicien constate les phénomènes électriques, lumineux, etc., et découvre les lois de l'électricité, de l'optique, etc. Ce n'est point par celles de la sensibilité ou de la nutrition qu'il les devine. Le psychologiste, le morahste descendent dans les consciences et jugent l'àme par ses actes, ses opérations, scrupuleusement examinées ; la pohtique cherche les conditions d'organisation sociale, en interro-

MÉDECINE (histoire de ia). 9

géant les sciences anthropologiques, l'histoire, etc., et les faisant concourir au but qu'elle poursuit. Hors des lois très-spéciales de la physique, de la chimie, de la psychologie, de la morale, etc., ces sciences n'existent point et sont remplacées par une série de conjectures, d'hypothèses, fausses dans leurs principes, ulopiqueset dangereuses dans leurs conséquences. Chacune d'elles a son domaine, ses objets d'étude, ses modes et ses procédés d'investigation, son esprit. C'est par là que les hommes qui en ont le génie les fondent et leur impriment des progrès nouveaux et inattendus. Dans chaque science, comme dans les arts et la poésie, le génie a ses inspirations, un sens intellectuel à part pour lui montrer et lui ouvrir la route ; une lumière pour l'éclairer ; tout cela semble rudimentairc dans ceux qui se traùient péniblement après eux. Cependant le génie médical, comme beaucoup d'autres, se compose de certains éléments susceptibles d'analyse. On peut les saisir et les faire comprendre en ^'ivant et s'entretenaut sans cesse avec nos législateurs, et remontant jusqu'à eux par l'empreinte inelfaçable dont ils ont marqué leurs écrits.

L'observation directe et instinctive de l'organisme vivant sain et maïade, de tout ce qu'il est, de tout ce qui s'y passe, telle est la source de la vraie science médicale. En méditant tout ce qu'elle nous donne et suivant les faits dans leur enchaînement, on est conduit par eux-mêmes à les \ok dans leur ordre de filiation, à apercevoir les lois et le mécanisme de leur évolution. Les faits nous donnent la main et s'interprètent les uns par les autres au moyen d'une logique d'autant plus forte, qu'elle semble plus simple et plus naturelle. On ne construit pas de systèmes : au bout et au fond des faits apparaît la théorie vraie constituée par les faits généralisés au moyen d'efforts qui fatiguent moins parce qu'ils sont successifs. Faire de la théorie, suivant l'étymologie, c'est toujours voir, mai^ voir de plus haut, voir plus profondément. La théorie, à mesure qu'elle s'élève, embrasse un plus grand nombre d'objets ; mais leur iniage doit rester distincte, parce qu'on ne les a point perdus de vue. Dès qu'elle est confuse, il faut redescendre pour les regarder de plus près. Celui qui veut connaître la vie, la contemplera dans ses actes directement et non à travers le prisme de la physique ou d'une métaphysique nuageuse. Dès que l'observation directe est abandonnée, dès que cette méthode et cette logique sont délaissées, dès que l'on prend pour guide des analogies ou des inductions tirées de ce qui n'est pas vivant, on s'égare dans l'établissement des principes fondamentaux, on fausse la science et son esprit.

Se placer à un autre point de vue, c'est se mettre en dehors de la science et se perdre, comme nous le constatons tant de fols, dans des hypothèses que la médecine réprouve d'autant plus qu'elles ne lui appartiennent pas. Hors de la doctrine franche, positive, sans arrière-pensée, des lois spéciales de la vitalité, c'est-àdire de l'organisme vivant avec tout ce qu'il contient, il n'y a que des illubions, des fantômes toujours prêts à s'évanouir dès qu'ils sont serrés de près et portés au contact de l'observation. Les forces ou facultés vitales, telles que la sensibilité, la myotilité, la plasticité, ne sont ni physiques, ni chimiques. L'électricité les excite sans les constituer; l'affinité y joue un rôle et ne les constitue pas davantage; la volonté ne peut rien sur un membre paralysé. Ces forces ont une nature, des modes, des lois qui les distinguent de toutes les autres et se manifestent par leurs actes et leurs effets. Ce que nous venons de dire n'est qu'un résumé des préceptes d'Hippocrate et des applications dont il nous a légué de si beaux modèles.

La médecine, dans son domaine propre est donc, autant ou plus que les bran-

10 JfÉDECINE (histoire de la).

ches diverses de nos connaissances, une science autonome, indépendante, qui se sert de toutes les autres d'après son génie propre, dans l'exacte et juste mesure de ses besoins, sans se laisser asservir, sans être éblouie par l'éclat dont on les environne. Elle reçoit et elle donne. Les sciences physiques, la psychologie, lui fournissent des instruments de recherches, des analyses, etc., dont nous sentons tout le prix, mais c'est de son fond même qu'elle tire ses principes. A côté de la physique et de la chimie ordinaires, se trouvent la physique et la chimie vivantes : chacune a sa place déterminée. Le médecin étudiera l'homme au point de vue intellectuel et moral comme au point de vue vital ; il le fera, en unissant le génie noologique ou psychologique au génie médical. Il pourra éciire alors un traité solide et complet sur toutes les questions dont l'ensemble constitue la science des rapports du physique et du moral : c'est là surtout que l'homme se dévoile ; c'est de là que se répandent les plus vives lumières.

La médecine pratique a existé pendant longtemps sous des modes imparfaits, empiriques, avant la physique, la chimie, etc., avant l'importation de leurs théories SI funestes pour elle tant qu'elles ont été chimériques ou conjecturales, dangereuses même aujourd'hui lorsqu'on en abuse. Stahl, l'un des plus grands chimistes de son temps, n'a pas craint de le proclamer.

La médecine a une existence et une vie à elle, une sphère, un sol naturel qu'elle doit défendre de toute invasion étrangère. Son indépendance absolue esi un droit, un devoir, une condition de stabilité, de progrès. Elle acceptera, provoquera toutes les importations utiles, mais elle exercera sur elles une active surveillance et n'en retirera que les éléments nutritifs ; ils seront assimilés, transformés, identifiés avant d'entrer dans sa partie fondamentale, positive, substantielle.

Les diverses branches de la médecine ont aussi leur autonomie. Malgré les grands secours qui résultent de leurs emprunts mutuels, elles ne doivent pas se laisser trop envahir les unes par les autres. La physiologie a certainement les connexions les plus intimes a'-ec la pathologie ; un jour viendra, sans doute, où l'on pourra passer des lois hygides aux lois morbides, montrer comment celles-ci sont des déviations de celles-là, soumises à des modes réguliers et constants dont on suivra le mouvement progressif dans toutes ses nuances ; mais, en attendant, il faut constater que le passage n'est point effectué, se tenir en garde contre les hypothèses dont la physiologie ne s'est pas défendue et ne se servir avec confiance que de ce qu'elle a de positif. Si l'iatro-chimisme , l'iatro-mécanisme ont fait beaucoup de mal à la pathologie et à la thérapeutique, l'anatomisme, l'anatomopathologisme, le physiologisme, le physiologisme pathologique, absolus, exclusifs, exagérés, etc., leur ontsouvent lait payer cher les services qu'ils leur ont rendus. Eclairés par de longues expériences, nous appliquerons à ces systèmes les règles que nous avons déjà posées.

On peut juger par les remarques précédentes des principes qui nous serviront de guides. Resserrés par l'espace, nous chercherons les lois des influences exercées sur la médecine par la civilisation et le génie des peuples ; nous les appuierons sur quelques exemples. Nous ferons, quand le sujet l'exigera, des excursions dans le domaine de la philosophie; nous le ferons avec sobi'iété, quoique ce point important, trop négligé, contienne bien des aperçus nouveaux aussi utiles que pleins d'intérêt. Les principaux systèmes seront exposés et appréciés, mais nous msisterons plus spécialement sur les parties fondamentales et positives de la science, sur sa partie substantielle.

MÉDECIlNE (histoire de la). H

Notre histoire sera divisée en plusieurs époques, subdivisées, suivant le besoin, en plusieurs périodes.

Première époque. Origine de l\ médecine. Égyptiens. Orient. I. Origine de la médecine. L'origine de la médecine est enveloppée d'obscurité et se perd dans la nuit des temps. Cependant, en consultant la nature des choses, en procédant par induction, en comparant ce que nous savons des peuples anciens avec ce que nous voyons chez les populations sauvages ou peu civilisées, nous pouNons en tracer les traits les plus généraux, La médecine fut longtemps un mélange d'empirisme et de mysticisme. L'influence prédominante de celui-ci réduisit considérablement le domaine du premier, ainsi que le démontreront des recherches consciencieuses appartenant surtout à nos contemporains, et que nous avons soigneusement vérifiées. Nous croyons cependant, avec bien des auteurs éniinents, depuis Hippocrate jusqu'à nos jours, que la part de l'empirisme, variable suivant le pays eL les circonstances, ne doit pas être méconnue. « Il est, dit Bordeu, une médecine populaire, née en quelque sorte avec les hommes; ils l'ont toujours portée partout, partout cultivée avec un soin égal. La nécessité la leur a dictée, comme elle leur apprit à préparer divers aliments, diverses boissons ; ils ont dû songer à se soulager ou à se guérir comme à se loger, à se couvrir, à se garantir de tous les accidents. Telle est la médecine empirique fondée sur des expériences journalières. Les pères l'enseignent à leurs enfants, les générations se la transmettent. Semblable à la religion naturelle, l'empirisme eut pour premier fondement un sentiment né avec nous, un instinct dont on voit quelques étincelles chez les bêtes, dont on trouve des traces chez les sauvages, etc. (Bordeu, Recherches sur V histoire de la médecine, chap. i^"') . Il y revient dans plusieurs autres chapitres {voy. Hippocrate, îTspt (/.oyan'ac, tvjTjotzÂç; Gelse, préface, K. Sprengel et les divers historiens delà médecine, F. Bérard, Docir. de Montpellier, p. 196etsuiv.).

Les premières découvertes furent dues à l'instinct, au hasard, à des tâtonnements, à ce qu'on observe chez les animaux, à ce qu'on leur voit faire, etc. Des malades s'aperçurent qu'ils étaient soulagés ou guéris par des vomissements, des évacuations alvines, des sueurs, des urines abondantes, un sommeil prolongé, etc. ; dès lors ils firent usage de produits végétaux doués de propriétés vomitives, purgatives, diurétiques, hypnotiques, etc., que des circonstances variées leur avaient permis de découvrir. Ce qui le prouve, c'est que ces connaissances se retrouvent chez tous les peuples, chez ceux même qui sont encore presque sauvages ou qui n'ont pas eu de communications avec les autres. L'action fébrifuge du quinquina a été découverte expérimentalement parles habitants du Pérou ; des observations purement empiriques ont été le point de départ des beaux travaux de Jeûner sur la vaccine.

La médecine resta plus spécialement dans les mains des ministres du culte; ils avaient une double autorité, celle du sacerdoce, celle que leur donnaient des connaissances plus avancées que celles des autres hommes. Ils en ftiisaient usage pour accroître leur autorité, leur influence, le prestige dont ils étaient entourés. Ils formaient une caste à part, et obtenaient à l'aide des observations qu'ils savaient recueillir sur eux-mêmes, leurs parents, leurs serviteurs, leurs malades, des notions médicales d'une certaine valeur. Leurs prescriptions enveloppées de formes mystérieuses, de pratiques étranges, propres à frapper l'imagination, portaient sans doute, suivant les cas, quelques traces de leur science expérimentale. Les princes, les rois, les personnes revêtues de fonctions élevées s'occupaient aussi de médecine. A côté d'eux se trouvaient des hommes placés dans des conditions

12 MÉDECINE (histoire de la).

plus modestes, auxquels des circonstances particulières avaient donné une notoriété spéciale et auxquels ou s'adressait parce qu'ils avaient la réputation de guérisseurs ; ce privilège appartenait aussi à quelques familles. Il y avait donc là une classe de médecins à part, qni avaient mieux vu, recueilli plus défaits; le préjugé ou iajustice leur accordait une supériorité illusoire ou méritée. Des développements dans lesquels nous ne pouvons entrer répandraient un peu de jour sur ce sujet.

II. Médecine des Égyptiens. Orient. Les Égyptiens occupent un rang élevé parmi les peuples qui ont marché les premiers dans les voies de la civilisation ; mais quand on veut arriver à une détermination précise de cette formule trèsgénérale, on rencontre deux opinions bien différentes. Les uns affirment que les Égyptiens étaient fort avancés en mathématiques, en astronomie, en agriculture, en physique, en histoire naturelle, en philosophie, etc.; les autres déclarent que leurs connaissances étaient bien moins scientifiques et n'ont rendu que de faibles services aux Grecs dont on les regarde comme les instituteurs.

Les premiers font valoir le témoignage des Grecs eux-mêmes, l'histoire del'Égypte^ de ses grands rois, de leurs conquêtes, des événements remarquables dont ce pays a été le théâtre ; ils parlent de leurs monuments gigantesques, de leurs villes magnifiqaes,des travaux, des industries qui avaient fertilisé cette contrée et assuré cette prospérité dont ils ont joui durant bien des siècles. Selon leurs traditions unanimes, les Grecs sont allés chercher en Egypte les principes fondamentaux de la science; c'est à cette source que se sont adressés leurs législateurs, Ifeiu-s philosophes les plus illustres. Selon, Thaïes, Démocrite, Pythagore. Le cercle d'or d'Osymandyas démontre leur savoir en mathématiques et en astronomie. Les Égyptiens lurent de très-bonne heure fort habiles en métallurgie et en chimie. La préparation de l'encaustique métallique fut portée par eux à un tel degré de perfection, que nous n'avons pu encore découvrir leur secret; ils savaient appliquer l'argent avec une couleur bleue et fabriquer des émeraudes d'une prodigieuse grosseur (Bergman, op., t. IV, p. 30), etc.

Les adversaires de cette opinion, ou du moins ceux qui la considèrent comme très-exagérée, affirment qu'en présence des recherches philologiques et archéologiques, d'une érudition plus solide et plus étendue, d'une critique plus sévère, des falsifications multipliées des Alexandrins , les illusions se dissipent et la science égyptienne se réduit à d'assez petites proportions. L'Egypte est réellement le foyer d'une civilisation fort ancienne, profondément originale, très-remarquable pour l'époque oii elle était en vigueur, mais on y chercherait en vain quelque chose de ce qui ressemble à ce qu'on appelle aujourd'hui science et philosophie, ou même aux systèmes profonds et ingénieux créés par le génie de l'antique Grèce. Depuis que les hiéroglyphes ont été déchiffrés, ou a vu qu'au lieu de contenir des documents propres à nous dévoiler les secrets d'un savoir profond, d'une philosophie supérieure, il^ ne renferment que des noms propres, des dates, des dédicaces, des faits d'un intérêt très-secondaire. En tenant compte des lois de l'histoire, en étudiant leurs institutions, leurs lois, leurs usages, leurs cérémonies, leur système d'écriture, etc., on constate une série de circonstances qui devaient chez eux, comme partout ailleurs, arrêter ou retarder considérablement le progrès. Celui-ci réclame impérieusement des pensées fortes, l'esprit critique, l'indépendance, la concurrence, l'émulation, la liberté de suivre toutes les directions pour ouvrir des voies nouvelles, le pouvoir de s'élever par son mérite personnel au-dessus du rang où le hasard vous a fait naître. Or tout cela manquait aux Égyptiens; tout servait au contraii'e à les immobiliser dans les préjugés et

MÉDECINE (iiisTouiL de la). 15

dans la routine. Leurs monuments dénués de goût présentent toujours le même type. On assure que leurs prêtres reconnaissaient l'existence d'un Dieu unique créateur ou ordonnateur du ciel et de la terre, qu'ils avaient des idées analogues aux nôtres sur l'immortalité de l'âme, et qu'ils les déguisaient sous le voile de la métempsychose ; mais eu supposant l'exactitude de cette assertion, il est certain qu'ils entretenaient l'idolâtrie, la superstition, tous les préjugés; il en est même beaucoup dont ils ne se sont jamais alTranchis. Ils étaient sans doute peu avancés en mathématiques, en physique, en mécanique, etc. Pythagore n'apprit point des prêtres de Mempliis les propriétés du triangle rectangle ; il les découvrit par son génie. Tlialès leur enseigna l'art de calculer par leur ombre la hauteur de leurs pyramides. Les masses énormes employées dans leurs constructions gigantesques n'étaient point mises en mouvement à l'aide de machine.^ ingénieuses, mais à Jbrce de bras et au moyen de plans inclinés^. Ils tirent plusieurs observations astronomiques, étudièrent entre autres avec soin la marche de Sirius, correspondant aux inondations du Nil. L'année de 505 jours fut substituée à celle de oGO adoptée d'abord par eux. On leur conteste l'invention des cycles d'Apis, du Phénix, du cycle sothiaque, de la grande année égyptienne; leur durée était de 25 ans pour le premier, de 500 pour le deuxième, de 1,460 pour le troisième, de 36,525 pour lu dernière. Quant au cercle d'Osymandyas, il est parfaitement démontré qu'il est l'oeuvre du génie grec, ainsi que les calculs savants employés pour y parvenir.

Les institutions politiques étaient hostiles au progrès, qui dut s'accomplir avec beaucoup de lenteur, s'arrêter dans d'étroites limites, et ne se poursuivre que dans quelques directions pratiques. L'Egypte se trouvait divisée en six ou sept castes, enchaînées aux mêmes professions, soumises à des règles rigoureuses, toujours les mêmes ou rarement modifiées. Opprimées par ce cercle de fer, les intelligences et les volontés étaient brisées et tentaient à peine quelques efforts pour en sortir.

Les sciences, les arts, l'administration appartenaient exclusivement aux prêtres d'un ordre supérieur, propriétaires d'une grande partie du sol ; les rois, avant de monter sur le trône, ne pouvaient se soustraire à l'initiation et n'échappaient plus à l'influence du sacerdoce. Au-dessous des hiérophantes ou prophètes se plaçaient les chantres, les horoscopes, les hiérog ranimâtes et enfin les pastophores ou prêtres du dernier rang. Maîtres du pouvoir, les prêtres supérieurs s'occupaient plutôt de le conserver que d'accroître les sciences dont le dépôt leur était confié. Ils perpétuaient l'ignorance et l'oppression. La plupart des hommes étaient pour eux des instruments aveugles, et ils ne songeaient point à les éclairer, à perfectionner les institutions. Sous leur direction, l'Egypte prit un éclat extérieur qui imposait aux étrangers et peut expliquer l'admiration des anciens historiens, mais sous lequel nous découvrons aujourd'hui de désolantes vérités.

D'ailleurs, le système d'écriture en usage parmi eux ne permettait point de donner un grand développement à la pensée. Les mêmes signes l'eprésentent tantôt des sons, tantôt des images symboliques, tantôt les objets même. L'écriture employée dans les temples (hiératique) n'est qu'un abrégé de l'écriture hiéroglyphique. Avec un pareil système, la vraie science ne pouvait guère se former, se formuler, se transmettre ; si elle avait existé, les prêtres égyptiens auraient inventé un système différent. La langue parlée et écrite d'un peuple sert à mesurer

* Le roi Rhamessès employa 120,000 hommes à l'érection d'un des obélisques de Thèbos (Pline) ; dans les peintures qui représentent les occupations des Égyptiens et leurs arts mécaniques, on ne découvre pas même une poulie, etc.

U MÉDECINE (histoire de la).

sa civilisation, son état intellectuel. Les beautés de la langue grecque montrent dès l'abord le génie de la nation qui l'a créée et qui a su si bien s'en servir. En tenant compte des arguments divers que nous venons de résumer et que nous ■avons pesés, nous sommes peu disposé à partager tout l'enthousiasme de M. Houdart relativement à l'Egypte. Cet auteur ne parle point des vingt mille volumes attribués par Jamblique à Hermès ou aux savants dont les écrits ont été réunis sous ce nom (Benj. Constant). Il se borne aux quarante-deux volumes mentionnés par Clément d'Alexandrie {Stromat., liv. VI), en embellissant son récit: «Afin que le lecteur juge de l'immensité du savoir des savants de l'ancienne Egypte, je mettrai sous leurs yeux les titres des quarante-deux volumes de la collection hermétique. Les deux premiers contenaient des hymnes et les devoirs des rois, quatre traitaient de l'ordre des étoiles errantes, de la lumière, du lever et du coucher du soleil et de la lune ; dans dix autres on donnait la clef des hiéroglyphes, la description du Nil, de.s ornements sacrés, des Heux saints ; on y enseignait l'astronomie, la cosmographie, la géographie, la topographie de l'Egypte. Vingt volumes étaient consacrés au choix des victimes, au culte, aux lois, aux dieux et à la discipline des prêtres, etc. » Remarquons que vingt volumes se rapportaient exclusivement au culte ; « Dans les six derniers volumes, on traitait méthodiquementde l'anatomie d'abord, puis successivement des maladies, des instruments, des médicaments, des maladies des yeux et des femmes, n'est-ce pas là un corps de doctrine médicale aussi complet que bien ordonné? » (Houdart, Recherches siw la vie et la doctrine d'Hippocrate et sur l'état de la science avant lui, 1865, p. 65.) On a des doutes très-légitimes sur l'authenticité des quarante-deux livres d'Hermès, ils sont probablement en tout ou en partie l'œuvre des Alexandrins.

M. Houdart indique les moyens employés en Egypte pour donner à la médecine pratique une base solide : « Comme chez les autres peuples anciens, on commença par exposer les malades aux yeux da public; tous les passants qui avaient été attaqués ou guéris des mêmes maux étaient tenus d'aider de leurs conseils ceux qui souffraient. Plus tard, on imposa l'obligation à tous ceux qui sortaient d'une maladie d'aller faire inscrire dans les temples les symptômes de l'affection qu'ils venaient d'éprouver et les procédés curatifs dont ils s'étaient servis. Le temple de Canope et celui de Vulcain, à Memphis, devinrent le principal dépôt de ces registres salutaires ; ils étaient gardés avec le même soin que les archives de la nation. Pendant longtemps, chacun eut la liberté de les consulter et de choisir pour eux et pour leurs parents les médicaments dont l'expérience avait constaté le succès. Cette méthode, reposant entièrement sur l'observation, était bien propre, malgré ses inconvénients, à accélérer les progrès de la science. On dut rassembler ainsi une quantité prodigieuse de faits et en tirer des principes sûrs pour l'exercice de la médecine ; c'est ce qui arriva. Les prêtres chargés de diriger ces observations ne tardèrent pas à s'emparer de l'exercice exclusif de cet art. Quand ils eurent recueilli une grande masse de faits, ils firent un code médical, fruit de l'expérience des siècles et appelé par Hérodote le livre sacré. Il ne fut plus permis de s'en écarter, et ce fut d'après ce code qui, sans doute, fit ensuite partie du recueil attribué à Hermès, que les pastophores se réglèrent pour exercer la médecine. S'ils étaient fidèles à ses prescriptions, ils n'étaient responsables de rien, quel que fût le résultat de leur traitement ; ils étaient punis de mort, selon Diodore^ s'ils s'en écartaient et que l'événement ne justifiât pas leur conduite. Sans doute cette loi était atroce, mais Diodore déclare formellement que le motif d'une loi aussi sévère était qu'une pratique confirmée par une longue expérience et appuyée sur l'au-

MÉDECINE (histoire de la). 15

toritédes maîtres de l'art, était préférable à l'expérience bornée de quelques médecins en particulier » (Houdart, ouvr.cité, p. 71). Cet exposé fort ingénieux est, sur bien des points, médiocrement en harmonie avec les habitudes égyptiennes. Quant à la loi mentionnée par Diodore de Sicile, elle est en effet inique, atroce, également contraire aux idées les plus vulgaires de la justice, à l'intérêt des malades et de la science *.

Beaucoup d'auteurs ont pensé que la pratique des embaumements qui existait en Egypte dès la plus haute antiquité, a dû fournir d'importantes notions anatomiques. Il suffit d'examiner les procédés mis en usage même pour les embaumements de première classe pour réfuter cette opinion {voy. Hérod., 1. II, ch. Lxxxiv, Lxxxv. Diodore, etc.). Lauth {Hist. de l'anat., livre I), K. Sprengel (t. V, p. 621) ont prouvé leur ignorance en anatomie et en physiologie. « Le poids du cœur s'accroît de 2 gr. par an jusqu'à 50 ans ; il décroît de même après cette époque (A.Gelle, Nuits attiq., 1. X, ch. x;Macrobe, Saturnales, etc.); du petit doigt part un nerf ou un tendon qui remonte jusqu'au cœur, etc. (Pline, 1. IX, ch. xxxvii). »

Leur nourriture était très-limitée, elle se bornait aux végétaux et aux animaux qui pouvaient être offerts aux dieux : parmi les premiers on rejetait surtout les oignons et les farineux , les prêtres ne mangeaient du porc qu'une fois par an. Les poissons, spécialement les poissons de mer étaient proscrits.

D'après Hérodote, il n'y avait pas de vignes en Egypte. L'usage du vin grec ne s'introduisit qu'après Psammétique, il était réservé à la table des grands. Les autres habitants buvaient une sorte de bière {voy. Hérod., 1. II, ch. lxxvii).

Quoique leurs préceptes hygiéniques portent des traces de superstition, on y voit aussi des preuves d'observations judicieuses. Les enfants étaient habitués à la frugalité, endurcis par les travaux et de rudes exercices : ce système s'étendait à la vie toute entière. Les enfants allaient toujours pieds nus, ne mangeaient guère que des fruits, des racines, de la moelle de papyrus. Selon Diodore, leur nourriture ne s'élevait pas au delà de 20 drachmes par jour, jusqu'à l'âge viril. K. Sprengel rapporte ces détails et pense que les règles hygiéniques auxquelles le peuple était soumis tendaient presque toutes à la conservation de leur santé ; il aurait pu remarquer que le régime des enfants ne devait pas leur assurer une constitution robuste, et ne se trouvait point en rapport avec la vie dure qui leur était imposée.

Tout, en Egypte, était fixé par des règlements dont il n'était point permis de s'écarter. Chaque classe de la société avait son régime, son hygiène invariable, depuis les rois et les hiérophantes jusqu'aux artisans et aux laboureurs. Toutes les fonctions corporelles, même l'acte de la génération avaient un temps déterminé pour leur accomplissement (Diodore). Nous relatons ces faits pour mettre en relief le caractère spécial des institutions égyptiennes qui pénétraient dans la vie intime afin de lui enlever toute spontanéité. L'aspect général de l'Egypte et de ses monuments est austère, mélancolique, mystérieux, dépourvu d'action. Pas de musique, pas de poésie ; l'imagination n'a pas d'essor ; renfermée dans le cercle de leur mythologie traditionnelle, elle ne sait point la parer de ces brillantes couleurs dont les Grecs ont eu le secret. Chez tous les peuples qui ont laissé des traces durables dans les arts et dans les sciences, les arts ont fleuri les premiers. L'imagination éveille les autres facultés ; les poètes ouvrent la scène, les philo-

* D'après Aristote, les médecins étaient responsables de ce qu'ils entreprenaient {xiviïv), dans les maladies aiguës, avant le quatrième jour à partir de leur invasion.

16 MÉDECINE (msToir.E de la).

sophes et les savants se montrent après eux. L'Egypte a-t-elle franchi le premier pas ? A-t-elle suivi une autre voie ? Jusqu'à quel point l'a-t-elle parcourue ?

Nous avons peu de renseignements sur la médecine pratique des Égyptiens, sur celle qui, d'après Diodore et M. Houdart, reposait sur une masse de faits bien constatés. « Il est probable qu'ils comptaient sur les el'forts de la nature, qu'ils favorisaient les mouvements critiques. » K. Sprengel le suppose par analogie. Ces préceptes étaient-ils habituellement observés ? D'après Isocrate, « leurs remèdes étaient si simples, qu'on aurait pu les prendre comme des aliments. )> Cependant ils employaient contre les hydropisies, la scille et la pierre d'aigle (espèce d'oxyde de fer) .

Celui-ci est un agent qui peut rentrer dans l'hygiène thérapeutique. Dans l'angine, on avait recours à une décoction de capillaire. Hérodote nous dit qu'il y avait des médecins spécialistes pour chaque classe de maladies. La chirurgie devait être peu avancée, s'il est vrai que l'entorse au pied survenue à Darius (fils d'Hystaspe) pendant une partie de chasse, ne fut qu'une simple foulure, et que ses médecins ne purent pas la guérir.

Chaque Égyptien était tenu de se purifier une fois par mois, pendant trois jours par des vomitifs, des purgatifs, des lavements (Hérodote, Diodore), car ils attribuaient l'origine de toutes les maladies au régime vopti'CovTEç ànb twv r^eydvTwv (TiTtwv Trâo-a; ràç i/ôaouç y^/vea-Qat. Dès lors les maladies ne viendraient point des dieux, mais de notre intempérance.

Les Égyptiens se sont occupés spécialement d'hygiène^ Il est très-douteux que leur médecine même la meilleure se soit jamais élevée au-dessus d'un empirisme étroit et routinier. « Je pense que la médecine, quoique cultivée par les Égyptiens, n'atteignit jamais un haut degré de perfection. Aucun procédé scientifique, aucune application des observations à la théorie ne formant la base des études, la médecine ne fut que l'art de prophétiser et se borna à l'observation des règles adoptées depuis longtemps {K. Sprengel t. I, p. 65). » Si M. Houdart exagère la science des Égyptiens, spécialement en médecine, K. Sprengel est trop sévère dans ses conclusions ^

Nous ne parlerons point ici des autres contrées de l'Orient. Nous indiquerons seulement leur mode commun. On y découvrira la cause de cet arrêt de la civilisation constaté par l'histoire.

Le despotisme règne partout. Le père peut vendre ses enfants, quand il n'a pas sur eux droit de vie et de mort; la pluralité des femmes est instituée ou permise ; dans les pays les plus éclairés on limite le nombre des femmes d'après la richesse du chef de famille. Condamnée à la réclusion, dépouillée de sa dignité, la femme perd cette douce et salutaire influence qu'elle exerce sur l'homme depuis son enfance, qui l'enveloppe durant son existence entière, adoucit les moeurs, élève les sentiments, et pénètre la société dans tous les détails de la vie extérieure comme dans ceux de la vie intime. Les guerres sont fréquentes, terribles, barbares ; peu de tactique. Un courage féroce, la supériorité des masses lancées les unes contre les autres, décident le succès plutôt que le génie militaire. Les villes sont détruites, les contrées ravagées, les populations transportées et réduites en esclavage ; pas de pitié pour les vaincus. La justice est le plus souvent arbitraire, et dépend du pouvoir despotique des maîtres, en présence de

* L'ouvrage de M. Houdart contient des recherches intéressantes sur les travaux des prédécesseurs d'Hippocrate; mais il leur attribue un bon nombre de connaissances qu'ils no possédaient pas.

MÉDECINE (histoire de la). 17

lois qui ne reposent point sur un droit reconnu de tous. En Egypte, dans l'Asie occidentale, en Pliénicie, la religion n'est que le culte de la nature; l'homme est une parcelle de la matière ; sa plus haute aspiration consiste, dans la métempsycose, à revêtir un jour de nouveau la nature humaine, après avoir subi les plus pénibles transfoi mations. Dans l'Inde et dans une partie de la Chine, le bouddhisme et le brahmanisme déclarent la nature méprisable ; mais l'homme qui en lait partie est frappé du même anathème et se console par l'espérance du néant *. La philosophie, en général, suit la religion et lui ressemble. Exclusivement pratique en Cliine, elle écarte volontiers les hautes ([uestions ou les résout par des conceptions étranges ; spéculative dans l'iude, elle se perd dans la contemplation de l'infini oîi tout s'abîme et se confond dans un véritable néant.

La littérature est surtout religieuse ; elle olfre de longs poëmes remplis de mystérieuses légendes dont la monotonie parle peu à l'esprit et fatigue l'imagination. La nature et les dieux s'y montrent presque seuls ; l'homme y apparaît à peine ou n'y joue qu'un rôle très-secondaire.

L'Egypte nous a légué des monuments remarquables. Elle avait construit ce labyrinthe dont Hérodote nous a laissé la description, et qui semblerait rivaliser avec les pyramides. Ces œuvres prouvent des connaissances techniques, une incontestable habileté dans la disposition des objets, une patience et une persévérance à toute épreuve ; mais le génie et l'inspiration n'y brillent point. Leur arclùtecture massive, leurs statues où les dieux même dépourvus de splendeur se présentent les jambes serrées, et les mains collées contre les genoux, ne rappellent en rien l'architecture des Grecs avec ses colonnades si délicatement travaillées, ni leurs statues pleines de vie, animées d'une grâce divine et qui nous servent encore de modèles. Nous ferons une exception en faveur des Hébreux, non-seulement au point de vue religieux, mais aussi relativement à leurs institutions et à leur organisation sociale, bien supérieures à celles des Égyptiens.

Deuxième époque. Médecine grecque .jusqu'à IIippocrate. Première période. Depuis les tçmps primitifs jusqu'à Van 600 avant Jésus-Christ. Avant d'examiner cette période où se rencontrent tant de fables et de légendes, avant de nous occuper de cette civilisation imparfaite pendant plusieurs siècles, si brillante dans ses beaux jours, portons nos regards sur le pays, sur les hommes qui s'y établirent.

Grâce à une position géographique et à une topographie heureusement combinées, les Grecs peuvent parcourir sans obstacle tout leur territoire, et défendre leur indépendance contre les invasions étrangères. Des ports multipliés, des îles nombreuses leur rendent la navigation facile et les inviteront au commerce. Malgré plusieurs frappants contrastes, le ciel est généralement pur et le sol fertile. On ne trouve ni ce froid qui engourdit, ni une chaleur trop douce qui énerve et prépare à la servitude ; une température moyenne développe, entretient, excite toutes les hautes facultés.

Parmi les plus anciens habitants de la Grèce nous comptons d'abord les Pélasges venus sans doute de l'Orient. En 1856 (avant notre ère), Inachos forcé de fuir l'Egypte, arrive en Grèce et fonde la ville d'Argos. Vers 1580, Cécrops abandonne les rives du Nil, bâtit Athènes et la consacre à Minerve. Plus tard, Cad-

* C'est principalement sur la valeur de la médecine chinoise que les historiens sont parfois tombés dans cette exagération dont nous parlions tout à l'heure. Leurs observations sur le pouls sont une fantaisie, comme toute leur médecine actuelle [voy. Martin, Gazelle licidomadaire, 1872, n°' 5 et suiv.).

DiCÎ. EKC. 2° s. VI, 2

18 MEDECINE (histoire de la)

mus avec une colonie de Phéniciens élève les murs de Thèbes et sa citadelle qui reçoit le nom de Cadmée. En 1475, Danaiis (venu d'Egypte), s'empare d'Argos. Une invasion de Thraces couvre la Macédoine.

Tel était l'état de la Grèce, lorsque les Achéens partis de la Thessalie traversent la Béotie et l'Atlique et s'établissent dans le Péloponèse. Cette race guerrière comprenait sous le nom d'Hellènes les quatre tribus qui soumirent le pays à leur domination. De là sortit la famille des Agamemnon. Les Ioniens prennent possession de l'Attique. Les Éoliens fondent lolchos d'oii partirent les Argonautes , et Gorinthe. Industrieux autant que braves , ils sont représentés au siège de Troie par Ulysse, Nestor, Machaon.

Chacune de ces populations a son type, son mode spécial. Les Égyptiens introduisent l'agriculture et leurs institutions ; les Phéniciens communiquent le goût de l'industrie, de la navigation, du commerce ; Orphée et ses compagnons enseignent les arts, la morale, les chants, la poésie. Toutes ces races, ces éléments divers se combinent, agissent les uns sur les autres, se modifient par leur contact réciproque, et déjà, sous l'influence du climat, se produisent des institutions, des mœurs, etc. , qui ne sont plus ceux de l'Egypte, quoiqu'ils les rappellent encore. Mais après l'invasion des Achéens, la lutte se prononce entre le pouvoir sacerdotal importé de l'Egypte, et le pouvoir militaire. Celui-ci, par des triomphes successifs diminue peu à peu l'empire du premier et le rejette au second plan. Les Achéens sont braves, actifs, industrieux ; ils aiment instinctivement tout ce qui plaît à l'imagination. Leur ardeur, leur enthousiasme sont tempérés par la finesse, la prudence, les conseils de la raison. Ils aspirent à l'indépendance. Nous découvrons déjà les germes du génie grec si profondément distinct du génie oriental ; nous voyons par quelles circonstances il s'est formé.

En méditant les deux admirables poëmcs d'Homère, on peut apprécier la civilisation grecque pendant la période qui répond à la guerre de Troie.

Le mariage n'est plus une vente comme en Orient. La femme légitime a plus de dignité et d'influence. Andromaque, Pénélope, sont des modèles de vertus, de dévouement, de fidélité, les compagnes d'Hector et d'Ulysse, Elles trouvent souvent, il est vrai, des rivales dans les favorites . L'esclavage conserve toute sa force. Les prisonniers qu'on épargne deviennent esclaves ; les enfants enlevés jjar des pirates subissent le même sort. Les femmes du plus haut rang peuvent passer dans les mains des maîtres qui les achètent. L'esclavage est pourtant adouci par les mœurs et la vie de la famille. La guerre est toujours terrible, peu de pitié pour les vaincus. Achille, pour venger Patrocle, donne la mort à Hector, et traîne son cadavre sous les murs d'Ilion; il immole douze Troyens sur le tombeau de son ami. Cependant il se laisse fléchir par les prières de Priam, et lui rend le corps de son fils.

La poésie est une passion. Des concours sont institués dans les bourgades : les poésies se chantent avec accompagnement de la lyre. Chaque roi a son chanteur: l'estime l'environne ; un cercle nombreux se forme autour de lui, en écoutant avidement ses récils. Il chante les dieux, les héros, les combats; raconte les pérégrinations, les voyages, les merveilles des contrées lointaines. L'ambition, la curiosité s'éveillent, disposent aux grandes entreprises et aux découvertes. Avant et après la guerre de Troie se trouvent les précurseurs d'Homère. Il en est beaucoup dont les noms sont oubliés; les plus célèbres ont chanté des poèmes qui ne nous sont point parvenus. Ceux que nous possédons et qu'on leur attribue ne leur appartiennent point el ont été composés bien plus tard. Quelques éiudits affirment,

MÉDECINE (histoire de la). 19

en s'appuyant sur des témoignages ingénieusement combinés, que V Iliade et V Odyssée ont été formées par la réunion de fiagments empruntés à plusieurs poèmes, auxquels on a donné l'unité et la perfection dernière en les élaborant pendant plusieurs siècles. Ce système ne prévaudra point contre l'opinion générale, surtout auprès de ceux qui auront pu étudier dans les textes le chantre de l'Iliade.

Pas de castes ni de pouvoir despotique comme dans l'Orient. Les rois, chefs des guerriers, vivent parmi leurs égaux. Leur nombre limite leur puissance. Les ministres du culte ne les dominent plus ; ils offrent eux-mêmes des sacrifices aux dieux. Ils rendent la justice, assistés par un conseil^des anciens. Durant les guerres, les rois choisissent un chef supérieur qui s'éclaire de leur avis et perd sa suprématie dès que la guerre est terminée.

La reUgion s'est transformée après des luttes que l'on peut deviner dans Homère et dans Hésiode. Les dieux sémitiques altérés de sang, ceux des Egyptiens qui représentent les forces de la nature, ont disparu ou sont revêtus de formes nouvelles. Au-dessus d'eux apparaissent d'autres dieux créés par la poésie. Ils se mêlent aux hommes ; ce sont des hommes divinisés. Ils ont nos passions et nos faiblesses, mais ils resplendissent de grâce, de grandeur et de majesté. Ils ont des attributs artistiques et moraux. Jupiter est une providence équitable ; Minerve est la déesse de la sagesse ; Diane chasseresse est le type de la chasteté ; .Apollon le dieu delà lumière, de la poésie, de la médecine, est père des Muses et d'Esculape; plein de jeunesse et de beauté, il est le symbole de la victoire et du génie. Des juges préposés aux Enfers distribuent avec justice les récompenses et les châtiments dans la vie future. Sur la terre comme dans les cieux, les Grecs ont le culte de la beauté; chez eux, la beauté physique n'est que le relief et l'expression de la beauté morale, de lahauteur de l'intelligence.

L'Olympe des Grecs est une image embellie, mais fidèle de la Grèce ; elle nous peint le génie du peuple qui l'habite, on prévoit déjà les fruits qu'il devra porter. Les Grecs sont éminemment créateurs; ils le seront dans les arts, la littérature, la philosophie, les sciences, la médecine, etc. , comme ils l'ont été dans leur mythologie, leurs institutions politiques et religieuses. Tout ce qu'ils nous ont transmis leur appartient, ce qu'ils ont emprunté leur appartient encore; car leur empreinte a effacé les empreintes primitives. Tout est aulochthone chez les Grecs. Après la chute d'Ilion, la route des mers est libre pour eux. Leurs vaisseaux parcourant la Méditerranée, s'aventurant jusqu'à l'Océan, transportent des colonies dans l'Asie Mineure, l'Italie méridionale, les Gaules, l'Espagne, les côtes d'Afrique. Avec ces conquêtes successives, le génie grec aperçoit de plus vastes horizons ; il s'accroît et se déploie avec une énergie inconnue aux autres peuples.

Quel fut l'état de la médecine? Sans nous perdre dans des recherches peu fructueuses quand elles veulent remonter trop haut, citons quelques noms appartenant à des temps un peu moins éloignés de nous.

1" Mélampe, que l'on représente tantôt comme un berger, tantôt comme issu d'une famille illustre, fut devin et médecin. Il se rendit célèbre par des cures merveilleuses. On cite surtout la guérison des filles de Prcetus, roi d'Argos. Ces princesses, vouées au célibat, furent atteintes de la lèpre [voy. Hésiode) et d'aliénation mentale. Elles se croyaient transformées en vaches et couraient dans les bois en poussant des mugissements, suivies par d'autres habitantes d'Argos, en proie, par imitation, à la même monomanie. Mélampe leur fit boire du lait dans lequel il avait fait infuser de l'ellébore. Poursuivies, d'après son ordre, par des

20 MÉDEGLNE (histoire de la).

eunes gens vigoureux, elles parcoururent rapidement un long espace. Purifiées ensuite par des charmes et en se baignant dans la fontaine clitoridienne, elles recouvrèrent bientôt la santé. Prœtus accorda au médecin l'une de ses filles en mariage, avec le tiers de son royaume. Mélampe réclama les mêmes faveurs pour son frère Bias. 11 vivait 200 ans avant la guerre de Troie. Plusieurs auteui's affirment qu'il avait acquis en Egypte ou y avait perfectionné sa science en médecine et dans l'art des devins. Il eut un temple à Ogisthénie [voy. Pausanias). Quoique devin, Mélampe n'appartient point à la classe sacerdotale.

2° Le centaure Ghiron résidait sur le mont Pélion en Thessalie. Habile dans plusieurs sciences (musique, astronomie, politique, art militaire, philosophie, etc.), il les enseigna aux disciples les plus célèbres (Jason, Esculape, Ulysse, Achille, Machaon, Podalyre) : nul ne connut mieux que lui les propriétés des plantes, la meilleure manière de traiter les ulcères et les plaies : la centaurée, les ulcères chironiens lui doivent leur non», etc. (Galien). Ghiron n'est point ministre des autels ; il cultive les sciences et les arts.

5° Esculape serait, parmi les médecins, son élève le plus remarquable. On se demande néanmoins si ce n'est point l'original ou la copie de l'Hei mes égyptien. On lui éleva successivement des temples dans les régions si nombreuses où pénétrèrent les Grecs et Jes Romaius. 11 rappela plusieurs morts à la vie, entr'autres Hippolyte, fils de Thésée. Effrayé de tant de miracles et craignant de voir dépeupler son empire, Pluton eut recours à Jupiter : Esculape mourut foudroyé par le roi de l'Olympe.

S'il faut en croire Pindare, « Esculape guérissait les blessures, les ulcères, les fièvres, les douleurs, par de doux enchantements, des potions calmantes, des incisions, des appUcations extérieures (5^ odepythique). » Pindare écrivait sept ou huit siècles après lui: « Ce qui mérita des autels à Esculape, ce l'ut ses efforts généreux pour donner une forme plus scientifique et plus régulière à l'art médical, mparfait et grossier avant lui (Galien). » « Esculape prescrivait à ceux dont le corps était trop échauffé par l'agitation de leur esprit, des chiinsons, des divertissements et une sorte de musique appropriée à leur état- il conseillait à d'autres la chasse, l'équitalion, les exercices militaires. Il indiquait à chacun le genre d'exercice qui lui convenait le mieux, le mesurait suivant ses besoins, l'adaptait à la nature de sa maladie. La vraie médecine forme des conjectures sur la nature et la constitution du malade (son idiosyncrasie). Ce sujet est très-difficile : aussi fait-on remonter à Apollon et à Esculape l'origine de notre art (Galien, de Sanitate tiiendâ,\iv. I, ch. viii). » « Avant Esculape, on connaissait plusieurs remèdes et la manière de les employer. Aristée, Mélampe, etc., paraissent avoir fait quelques expériences. Ghiron et ses disciples avaient étudié l'action des plantes. La médecine faisait des progrès par l'empirisme, en multipliant les expériences et recueillant des observations. Esculape fonda la médecme rationnelle et put ainsi en être regardé comme l'inventeur. » Nous sommes bien loin de nous porter tarants de cette opinion adoptée par plusieurs écrivains. Ils s'appuient, entr'autres sur ce passage emprunté à l'auteur de l'introduction aux œuvres de Galien : « Avant Esculape, la médecine n'était qu'un aveugle empirisme, et se bornait à l'application externe des plantes. Ce héros sut la perfectionner et en faire un art divm. )) Ces appréciations sont entachées de graves erreurs, de confusions de dates. En joignant nos recherches à celles de K. Sprengel {Hist. de la méd. t. I p. 125, etc.), et de quelques historiens plus récents, nous voyons pâhr l'uiiréole scientifique dont on a voulu entourer le nom d'Esculape.

MÉDECINE (histoire de la). 2i

Indiquons en passant Orphée, Musée, et hâtons-nous de quitter cette mythologie médicale, dont nous avons dû esquisser le tableau.

Les deux frères Machaon et Podalire sont des personnages historiques dont l'existence n'est point douteuse, quoiqu'on trouve des légendes peu concordantes relativement à leur mort et à diverses circonstances de leur vie. Ils se signalèrent à la guerre de Troie par leur bravoure et leurs talents médicaux. Machaon, l'ainé et le plus habile, donna ses soins à Ménélas blessé par Pandore, et guérit Pliiloctète d'une blessure au pied causée par une flèche empoisonnée. « Machaon, fils d'Esculape, h;ibile à extraire les traits restés dans les blessures et à y verser des baumes salutaires, vaut seul un grand nombre de guerriers (Homère, i/., XI, 515). » Il fut tué dans un combat singulier par Nérée ou par Eurypyle, fils de Télèphe.

En revenant de la guerre de Troie, Podalire fut poussé par une tempête sur es côtes de la Carie. Recueilli par un berger, il fut conduit auprès de Damothus. La fille de ce roi s'était laissée tomber du haut d'une maison. Podalire la trouva privée de sentiment et de mouvement : quoiqu'elle fût expirante, l'habile médecin n'hésita point à la saigner des deux bras. La princesse recouvra la santé : sa main e! laChersonèse furent la récompense de ce service. Étieune de Byzance, écrivain du cinquième siècle, est le seul qui raconte ce fait : il a été accepté, comme plausible, sur ce témoignage unique et très-douteux. Podalire, du reste, n'aurait fait qu'une application judicieuse d'une médication connue depuis très-longtemps.

En dégageant l'exposition précédente des voiles qui l'obscurcissent, nous arrivons à deux conclusions positives dont on appréciera la valeur ; 1° Mélampe, Esculape, etc., quoique se mêlant de devinatiou, sont des médecins; 2° leur médecine, malgré la forme extérieure dont ils se servent pour la rendre plus imposante, ne constitue pas encore une vraie science, mais elle est empirique et plus ou moins raisonnée plutôt que mystique. Ils ont des notions assez précises en hygiène, en médecine, en chirurgie; ils connaissent plusieurs médications majeures (saignées, évacuants, sédatifs, etc.) et possèdent des règles qui les dirigent dans leur pratique.

Chez les Grecs, la poésie a ouvert la marche. Par ses développements successifs, elle étend son domaine, peint la nature de l'homme, flétrit le vice, montre les g'-andeurs de la vertu qui trouve ses récompenses en elle-même, lorsqu'elle n'obtient point d'autre triomphe. La poésie est épique, lyrique, pastorale, et donne des leçons sur la scène, dans d'ingénieux apologues, dans les vers gnomiques. En 776 (avant notre ère) s'établissent les jeux olympiques ; plus tard les jeux néméens, pythiques, isthmiques. Ces réunions solennelles, où régnait la liberté, concourent à former l'unité grecque, à établir un lien entre les diverses nations. Elles excitaient l'émulation ; on y échangeait les idées, les connaissances acquises.

Depuis Homère jusqu'à la période philosophique, la poésie touche à tout : on peut, avec de l'érudition, de la patience, l'esprit critique, découvrir des renseignements précieux sur les institutions, les mœurs, la politique, l'art de diriger les hommes, de faire la guerre ; sur les premières traces de la philosophie et même de la science. Homère offre sous tous ces rapports des documents remarquables, entre autres sur l'anatomie, la physiologie, la chirurgie. On peut suivre l'accroissement des richesses dans les poètes qui sont venus après lui. Les poèmes homériques dévoilent une civilisation assez avancée, plus conforme à la

22 MÉDECINE (histoire de la).

nature de l'homme et à sa dignité, méconnues et torturées dans la civilisation orientale.

Plusieurs auteurs trouvent les germes de la philosophie au milieu des mythes poétiques. Dans la comédie des Oiseaux attribuée par quelques-uns à Orphée, (v. 694, etc.), la Nuit enfante un œuf, l'Amour en sort, s'unit au chaos et produit tous les éléments et tous les êtres. Aristote {Métaph., liv. I, ch. m, liv. XII, ch. vi) signale les rapports des théologiens [BeoUyoi) et des premiers philosophes. Le mythe de l'amour et du chaos lui rappelle les deux principes d'Anaxagore et d'Empédocle ; ceux qui nomment Thétys, le père de l'univers, sont les précurseurs de Thaïes, etc.

L'art de guérir, dans Homère, se dépouille plus nettement du caractère exclusivement sacerdotal. Calchas ne s'y livre point. Esculape n'est pas un dieu, c'est un médecin, ses malades sont traités par des moyens naturels, et cette médecine est aussi en honneur pour les dieux. Machaon et Podalire, fils d'Esculape suivent l'exemple de leur père. Ce sont des guerriers, et l'art médical est dans leurs mains. Plus tard, Esculape a des temples. Ses descendants, les Asclépiades, se divisent en sacerdotaux et laïques ; les premiers font la médecine dans le sanctuaire ; les seconds ne s'environnent point d'appareils aussi mystérieux. La science médicale, pour les uns comme pour les autres, reste dans la famille ou se transmet à quelques initiés. Les deux branches des Asclépiades se communiquent sans doute les fruits de leurs observations ; mais il y a aussi entre elles une rivalité qui excite l'émulation. Un double enseignement s'établit dans les temples et en dehors d'eux. Ce dernier donne naissance à la fondation de plusieurs écoles, dont nous aurons bientôt à nous occuper. La médecine par les charmes et les incantations avait sa place, au temps d'Homère, mais elle n'était pas seule , elle s'effaçait devant les vraies pratiques médicales, saut pour des cas spéciaux et des circonstances réservées. Comparée à la médecine orientale, la médecine grecque a fait un progrès important. Il a ses racines dans l'organisation sociale et le génie des populations helléniques.

Il est difficile de déterminer si ce progrès existait déjà pendant la guerre des Grecs contre les Troyens, ou si le chantre de l'Iliade, nous peint seulement l'état de la civiUsation chez ses contemporains. Tout porte à croire que ce progrès était manifeste, même avant le siège d'Ilion. Le pouvoir militaire dominait déjà le pouvoir sacerdotal. Quelles que fussent leurs idées religieuses, les guerriers assemblés avaient trop d'indépendance et de confiance en eux-mêmes, pour se régler aveuglément sur les inspirations des devins.

Néanmoins la magie joue son rôle en chirurgie « les fils d'Autolichus arrêtèrent, parleurs chants magiques, le sang qui coulait à grands flots de la blessure d'Ulysse » {Odyss., XIX, 457). Le même poëme fournit un renseignement précieux sur la médecine laïque {Odyss., XVII, 374, cité par Daremberg). Nous pensons, d'après divers docimients : 1° que le mysticisme médical des Orientaux prédomina d'abord parmi les Grecs, mêlé à l'empirisme ; 2° qu'il s'affaiblit, sans se perdre, sous l'influence de l'esprit militaire ; c'est ainsi que nous le montrent les peintures d'Homère ; 5" la médecine hiératique prit un nouvel essor quand on éleva des temples en l'honneur d'Esculape, avec les Asclépiades qui les desservirent. Elle se retrempa clans le mysticisme des temps antérieurs, dans celui qui existait encore au moment oii ces temples furent érigés ; mais elle ne régna pas seule parmi ces prêtres médecins. Sous l'action de ces éléments variés et peu harmoniques, la médecine subit des oscillations dont les résultats sont difficiles

MÉDECINE (histoire de la). 23

à apprécier, dans leurs détails, pendant l'espace qui sépare Homère de la première période pliilosophique (voy., pour les détails, les deux intéressants mémoires de Daremberg, la Médecine dans Homère (1865) ; de la Médecine depuis Homère jusqu'à Hippocrate(\S6S). Consultez aussi l'excellent travail de mon collègue et ami, le professeur Bouisson, sur la cbirurgie d'Homère).

Dedxième ÉPOQUE. Seconde période. Depuis l'an 600 jusqu'à Hippocrate. La philosophie servira d'introduction à l'histoire de la médecine durant cette époque. Les sept sages de la Grèce la préparent. Ce sont des moralistes, des législateurs. Leurs sentences sont exprimées avec énergie et brièveté. Leur esprit est élevé et réfléchi; la réflexion est assez formée pour entrer dans les voies de la science sous l'influence d'un homme supérieur qui se montre déjà dans l'un d'eux, dans Thaïes. Pittacus fait des lois ; Solon fonde le gouvernement d'Athènes. Les sept sages appartiennent au sixième siècle.

Avec Thaïes commence la philosophie grecque. Prise dans son ensemble, elle embrasse trois époques. Depuis Thaïes jusqu'à Socrate, de 600 à 400 ans avant Jésus-Christ, depuis Socrate jusqu'aux premiers Alexandrins, d'où elle se poursuit dans ses luttes avec le christianisme.

La première époque est représentée par quatre écoles, l'ionienne, l'italique, l'éléatique, l'abdéritaine (atomistique). Toutes veulent remonter immédiatement jusqu'aux premiers principes, à leur nature et à leur origine; néanmoins elles s'occupent, plus qu'on ne l'a pensé, de l'homme et des facultés à l'aide desquelles il peut les atteindre.

Les écoles italique et ionienne sont contemporaines. La première est frappée de la forme intellectuelle des objets, de leurs conditions mathématiques, de leurs rapports avec un être supérieur placé au-dessus du monde. La seconde est physicienne, et s'attache au côté sensible, à l'examen de la matière. Elle est dynamique ou mécanique. Les dynamistes (Thaïes, Anaximène, Heraclite, etc.), attribuent tout à un élément qui se contracte et se dilate en vertu d'une vie propre ; il posisède même la raison. Les physiciens (Archélaùs, etc.) expliquent tout par la réunion, la séparation, les combinaisons d'un nombre infini d'éléments matériels mis en mouvement par leur force naturelle ou communiquée du dehors.

Les éléates sont métaphysiciens, ils étudient l'idée de l'être et de la substance. Ils créent la dialectique. Pour eux, l'être infini, absolu, existe seul, le monde n'est qu'un phénomène, une apparence, une ombre. Leur doctrine est hostile à l'ioiiisme comme au pythagorisme.

L'école atomistique plus jeune que les autres attaque l'éléatisme. Le mouvement existe, il est éternel ; l'être existe aussi, c'est la matière composée d'un nombre infini d'atomes indivisibles, différents par leur forme ; ils se meuvent dans le vide (le non-être) : leurs rapports dans l'espace, rendront compte de tous les phénomènes. L'atomisme de Leucippe et de Démocrite reproduit l'ionisme des physiciens modifié, présenté sous un mode plus précis et plus scientifique.

Tous ces systèmes nés dans les colonies de l'.Asie Mineure, de l'Italie, delà Thrace, se rencontrent à Athènes, se combattent et donnent naissance à l'esprit sophistique. Les sophistes sont des rhéteurs qui enseignent, moyennant salaire, à disserter d'une manière brillante sur tous les sujets. Ils aboutissent à un scepticisme sans consistance, au sensualisme, au matériahsme et à leurs conséquences désastreuses. Pour Protagoras, toute pensée se résout en sensations, phénomènes fugitifs, bases de toutes nos connaissances, mobiles et variables comme eux ; chaque homme est la mesure de toute chose.

24 MÉDECINE (imstcihe de la).

Thaïes regarde l'eau ou l'élément humide comme le principe matériel unique qui devient toutes choses dans ses modes successifs, en revêtant diverses formes. 11 s'appuie sur des phénomènes et sur l'induclion. L'eau se transforme, s'élabore par une force intime, vivante, divine. Tous les corps ont une âme analogue ; l'univers est peuplé de divinités. Peut-être s'éleva-t-il à la notion d'un dieu supérieur, siégeant au-dessus du monde matériel, ses dogmes moraux portent à penser qu'il admet l'immortalité de l'àrae humaine.

Anaximène admet aussi un seul élément, c'est l'air. Par ses dilatations et ses condensations émanant de la force qui l'anime, il devient, sans changer de substance, du feu, de la terre, de l'eau, qui donnent naissance à tout ce qui existe (Cic, Quest. acad., liv. II, ch. m). Notre âme est de l'air; placée dans notre corps, elle y commande.

Diogène d'Apollonie va plus loin. « L'âme est de l'air. L'air meut, et il connaît. L'air que nous respirons donne l'àme, la vie, la connaissance. C'est par lui que les sens perçoivent. Les animaux ont des sensations comme nous ; l'homme seul est intelligent et pense, parce que l'air en lui, devenu plus sec, plus chaud, plus subtil, acquiert des qualités supérieures. Celles-ci varient d'homme â homme et mesurent les degrés de l'intelligence » (voy. Simplic. phys., fol. 52 et Plutarq., dePlacit., VI, 5, 15).

Heraclite remplace l'air parle/'(2M. 11 est éternel et m.\i éternellement. L'àme de l'homme est une étincelle de ce feu éternel et divin; elle doit donc être intelligente, bien qu'habitant la terre, éloignée du foyer divin. Il y a ici une distinction à faire. L'étincelle intérieure ne peut rien par elle-même. Pour agir, il faut qu'elle communique avec le dehors, avec le feu divin extérieur. Les sens remplissent d'abord cet office et ouvrent la jjorte à l'intelligence, etc.

Pour Anaxagore, l'univers est formé par des homœoméries. L'intelligence infinie, indépendante, simple, connaissant tout, imprime, ordonne, règle le mouvement avec sagesse. Les homœoméries ont leurs qualités en vertu desquelles tout s'organise. Ce sont elles qui donnent aux minéraux, aux végétaux, aux animaux, à l'homme leurs facultés, intimement unies à leur organisation. L'intelligence se communique aux êtres vivants, dans une mesure en rapport avec leur organisation même. Anaxagore a une doctrine organicienne particulière que nous regrettons de ne pouvoir exposer ici.

Nous ne dirons qu'un mot sur Pythagore. Frappé de l'harmonie qui règne dans l'univers, il s'élève à l'idée de l'ordonnateur suprême, qui a tout fait avec ordre et mesure. Les éléments constitutifs de toute chose, les lois qui président à leur i'ormation, à tous leurs actes, se ramènent à des nombres, à des figures, à des lois géométriques. On n'a pas pu expliquer nettement son symbolisme mathématique^. Les éléments correspondants à ces cinq corps géométriques sont la terre, le feu, l'air, l'eau, et sans doute l'éther (Sextus). C'est dans cet esprit qu'il scrute la nature et l'homme. Celui-ci, considéré dans sa biologie entière, a quatre principes, la pensée, la sensation, la végétation, la procréation, etc.

Empédocle, réduisant les dix oppositions de Pythagore, en admit deux, le froid et le chaud, le sec et l'humide, c'est-à-dire le feu et l'air, la terre et l'eau ; nous retrouvons quatre éléments pythagoriciens®. Deux forces, sous le nom symbolique

* \'oyez entre autres les études de Fabre d'Olivet (1815).

* L'admission des quatre éléments reposait sur ce fait : quand on brûle du bois, il se produit de la flamn^e (feu), de la fumée (gaz, air), de l'eau, des cendres (terre). Cette analyse par le feu, dans quelques cas particuliers, paraissait une preuve expérimentale suftisante, pour démontrer la composition de tous les corps.

MÉDECINE (histoire di; la). 25

d'amitié et d'inimitié Cattraction, répulsion), président à la formation des corps par ies éléments : ceux-ci sont éternels, immuables; ils s'unissent ou se séparent mécaniquement, sans changer de nature et de qualités. Avec ces idées mécaniques, il étudie les sensations, l'entendement, la raison (c'est-ii-dire le raisonnement), et arrive néanmoins à des résultats analogues, sous quelques rapports, a ceux des pythagoriciens et des éléates.

Leucippe, et après lui Démocrite, ressuscitèrent l'antique théorie des atomes. Infinis dans leur nombre et la variété de leurs formes, ils se meuvent dans un espace sans limites en vertu d'un mouvement inhérent à leur nature; ils se combinent ou se séparent par attraction ou répulsion. Appliquant ces données h tous les règnes do la nature, ils cherchent à en faire sortir jusqu'i\ l'explication des sensations et de l'intelligence.

Malgré la différence de leurs systèmes, tous ces philosophes marchent dans la même voie. Ils font d'abord, en quelque sorte, d'après des idées préconçues et des observations superficielles, l'anatomie et la physiologie de l'univers : ils le construisent et l'expliquent. Transportant ensuite leurs liypothèses dans la science de l'homme, ils en tracent la physiologie entière, passant en re-.ue la vie nutritive ou végétative (sans oublier la génération et ses mystères), la vie sensitive, la vie intellectuelle et morale. Ils spiritualisent la matière, l'animent ; l'air et le feu vivent et sont intelligents : ils matérialis'iit l'intelligence; des molécules n)atérielles, unies d'une certaine façon, acquièrent la propriété de percevoir les sensations, de les combiner, de former des idées, de s'élever aux connaissances les plus sublimes. Eux-mêmes connaissent la nature, l'univers, l'homme. Dieu, et les expliquent. Nous trouverons dans ces premiers essais l'origine de tous les systèmes qui ont exercé alors, qui exerceront plus tard une si grande influence sn.r la médecine et sur toutes les sciences.

Parmi ces philosophes, un grand nombre s'étaient livrés à l'art médical. Leur pathologie, leur thérapeutique était la conséquence de leur physique, de leur physiologie ; leur morale avait le même caractère. On passait sans cesse du microcosme au macrocosme et réciproquement, en les jetant dans un moule identique.

Avec Hippocrate, Socrate, Platon, Aristote, apparaît la seconde période philosophique. On comprend la nécessité d'étudier avec plus de profondeur l'entendement humain, instrument de toute science : la méthodologie, la logique, la psychologie sont créées ; la philosophie se transforme.

Résimié des périodes précédentes. Considérons tour à tour le double élément sacerdotal et laïque.

Le premier, après la guerre de Troie, se concentra spécialement dans les temples d'Esculape. Les principaux furent ceux de Titane, de Tricca, d'É[iidaure, de Cos, de Pergame, etc. Étabhs successivement, ils n'eurent point tous la même célébrité. Celui d'Épidaure fut longtemps l'un des plus fameux; plus tard il céda le pas au temple de Cos. Quelques historiens assurent que des médications efficaces y venaient en aide aux soins hygiéniques, et que là-dessus reposaient les prescriptions ordonnées dans les songes ou dans les oracles. Les temples étaient construits non loin des rivages de la mer, sur des collines environnées de j^lantations artistoment disposées, près de sources d'eaux vives ou d'eaux thermales. Les malades respiraient un air pur, suivaient un régime sain, se baignaient, se purifiaient, etc.; pendant ce temps, les ministres d'Esculape faisaient prendre des renseignements sur les malades et leurs affections. C'est alors que commençait

26 MÉDECINE (histoire de la).

la thcrapeutiqne curative. Indépendamment des tablettes votives, qui ne donneraient point une haute idée de la médecine sacerdotale, à en juger par celles que nous connaissons, les asclépiades des temples rédigeaient des observations régulières. Ces récits, suivant les auteurs les plus accrédités, sont empreints d'exagérations et doivent être rangés parmi les romans médiocrement historiques. Ce qu'ils peuvent conlenir de vrai se rapporterait du moins à mie époque assez rapprochée d'Hippocrate.

La médecine laïque s'accentue un peu avant la guerre de Troie et se manifeste d'une manière de plus en plus précise dans les temps postérieurs ; elle est représentée dans les gymnases, les écoles médicales, les philosophes, les périodeutes. Ces derniers existaient avant l'institut dePythagore.

L'origine des gymnases remonte à une haute antiquité. Les peintures égyptiennes infirment le témoignage d'Hérodote et démontrent que les exercices gymnastiques étaient en honneur chez les Égyptiens comir.eils le furentparmi les Grecs. Les gymnases, à une époque difficile à déterminer, furent dirigés par des médecins. On peut citer Iccus, dont la sobriété devint proverbiale, Prodicus ou Hérodiciis, contemporain d'Hippocrate, etc. Quel rôle a joué la médecine dans les gymnases ; comment ont-ils contribué à ses progrès? Hérodicus voulut appliquer la gymnastique au traitement des maladies aiguës; le pèie de la médecine le blâme avec raison de cette innovation. La gymnastique fut-elle seulement une branche de l'hygiène? Quelles ressources dut-elle fournir alors comme agent thérapeutique? {Voy. Mercurialis, de Art. gymn., \ih. sect., 1672 ; Joubert, de Gymnasiis, 1G68, etc.)

Les asclépiades laïques enseignèrent la médecine en même temps qu'ils la pratiquaient, et fgndèrent, à côté des temples, des écoles à Rhodes, à Cos, à Cnide, à Crùtone et à Cyrène (Hérodote). Dans ces villes, les asclépiades sacerdotaux durent imiter les asclépiades laïques, et leur médecine dut se ressentir de cette influence'.

Enfin l'art médical fut pratiqué par des philosophes de la première période. Plusieurs d'entre eux donnèrent des soins à des malades; on comiAe des médecins parmi eux et parmi leurs disciples. Pythagore fut le fondateur d'une école en Italie (à Agrigente) . Les médecins périodeutes ou voyageurs les plus habiles sont des pythagoriciens*. Le philosophe de Samos s'adonna plus particulièrement à l'hygiène sans négliger la médecine, et écrivit, dit-on, des traités sur les plantes, sur l'emploi de la scille. Les livres attribués à Démocrite ont pour titres : de la Nature de l'homme, de la Diététique, des Causes des maladies, des Pronostics^ de la Fièvre, de la Toux, de la Peste {voy. Fabric, Bibl. grœc.).

Les périodeutes exercèrent une influence considérable sur la vulgarisation de l'art médical ; à cela vint se joindre celle des gymnases. Autour d'eux les philosophes établirent des salles d'études. Les asclépiades sacerdotaux eurent aussi leurs gymnases et leurs écoles philosophiques ; ils admirent comme disciples avec leurs

* L'école de Rhodes n'existait plus, longtemps avant Hippocrate. Après l'école de Cos, celle de Cnide étoit la plus célèbre.

* Les disciples de Pythagore, forcés d'abandonner Cvotone du vivant de leur chef pour échapper à la fureur des habitants qui les accusaient de vouloir changer leurs institutions, se répandirent dans des régions plus ou moins lointaines et dévoilèrent leurs secrets à des profanes. Les Pythagoriciens de Cyrène suivirent leur exemple. Les uns et les autres s'emparèrent de la confiance des malades. Ils formaient des élèves, se rendaient dans les gymnases, y donnaient leurs conseils, etc. {voy. JamLlique, Vie de Pythagore, c. 34, 55; voy. aussi Hérod., 1. III, etc.).

.MÉDECINE (histoire de la). 27

parents, des hommes recommandables par leurs vertus. Les directeurs des gymnases réglaient le régime des jeunes gens qui leur étaient confiés; les sons-directeurs pratitiuaient la médecine; les baigiieurs faisaient les saignées, pansaient les plaies, soignaient les fractures, etc. {voy. Platon, De legib., liv. IV, viii. H).

Nous pourrions citer plusieurs médecins prédécesseurs ou contemporains d'Hippocrate, dont les noms nous ont été conservés. Démoccde (de Crotone) guérit Darius d'une entorse au pied contre laquelle le savoir des Égyptiens avait échoué, et délivra la reine Atossa d'un ulcère au sein de nature maligne. Acron d'Agrigente. s'attacha spécialement à l'observation ; c'est ce qui lui mérita sans doute les éloges de l'école empirique, dont quelques sectateurs font remonter l'origine jusqu'à lui. Il attaqua les doctrines scientifiques et médicales de son compatriote Empédocle, et encourut la haine.de ce philosophe. Acron laissa des ouvrages sur la diététique et la médecine. A côté d'eux se placeraient Epichanuos, Philistion, Alcraéon, etc. Ce dernier aurait connu la trompe d'Euslache, et se serait hvré à des recherches d'anatomie comparée, il aurait donné le premier une théorie du sommeil, de la stérilité des mulets, etc. On peut consulter sur tous ces objets les histoires de la médecine, de Leclerc, Sprengel, les biographies médicales, le livre d'Houdart. Là se trouvent, à côté de documents contradictoires, de confusions de dates, plusieurs faits bien constatés dont l'histoire positive peut tirer d'utiles renseignements.

Ainsi, au temps d'Hippocrate et avant lui, la médecine jouissait de la plus grande liberté; elle intervenait dans une foule de circonstances , les écoles rivales s'efl'orçaient d'obtenir chacune la prééminence par le caractère de leurs doctrines, l'examen critique des doctrines différentes, les soins qu'elles donnaient à leurs élèves, l'importance de l'enseignement clinique Le nombre des médecins s'accroissait de jour en jour; plusieurs donnaient des preuves d'habileté pratique. On suppléait à la rareté du papyrus par l'usage de tablettes enduites de cire ou bien au moyen de peaux d'animaux; les écrits des savants et des médecins étaient transcrits et déposés dans quelques bibliothèques, et pouvaient être étudiés, etc.; tous ces points sont parfaitement démontrés {voy. entre autres les publications de Littré, de Daremijerg, etc., le résumé de ses leçons dans ÏHlst. des se. méd. 1870, t. I, p. 89 et suiv.; DO?/, aussi Houdart, etc.).

Hippocrate n'a donc pas créé de toute pièce la médecine, science si vaste, si pleine de détails, qui exige tant de faits, d'observations, de rapprochements; on ne l'a jamais supposé. On peut même dire que nul n'a été l'unique créateur d'un art ou d'une science. Mais cette réflexion diminue-t-elle la gloire des génies supérieurs du siècle de Périclès? Ils ont effacé tous leurs prédécesseurs en donnant tout d'un coup à leurs œuvres une perfection inconnue jusqu'à eux, en créant des types que l'on a dià imiter. C'est ainsi qu'Hippocrate a été jugé par ses admirateurs.

Dès l'année 1819, F. Bérard s'est livré à des études approfondies sur l'organisation de la médecine et les découvertes majeures qui avaient été faites avant Hippocrate [Doctrine médicale de Montpellier, p. 215 à 245). Il cite le passage du vieillard de Cos sur l'ancienneté de la médecine. « Notre art est dès longtemps en possession de toutes choses, en possession d'un principe (ou d'un point de départ 'kp/jô) et d'une méthode qu'il a trouvée ; au moyen de ces guides on est arrivé, à lorce de temps, à des vérités nombreuses très-belles et très-utiles. On découvrira tout le reste, si un homme capable (txavô;) connaissant tout ce qui a été fait, s'élance de là vers des découvertes nouvelles. Mais celui qui, rejettant

28 MÉDECINE (histoire pe la).

ces règles sans eu apprécier la valeur, travaille à inventer, et croit avoir inventé en effet en suivant une autre voie et un autre mode, se trompe et trompe les autres {De veteri medicinâ). » Faut-il conclure de là que la médecine était constituée au temps d'Hippocrate, qu'elle avait conscience de ses forces propres, de son véritable caractère, de sa dignité, de son rôle dans le monde? Qu'il y avait une harmonie suffisante entre les éléments qui la composaient, dans la médecine des temples, des écoles, des gymnases, des philosophes médecins, des périodeutes, des praticiens et des théoriciens de tous les ordres ? Ceux qui occupaient les positions les plus élevées s'appliquaient souvent à se distinguer par une pompe extérieure, par celle de leurs discours, par des discussions inopportunes, l'étalage de leur savoir, des théories ou des pratiques propres à éblouir la foule et à s'attirer une admiration qui servait leurs intérêts et satisfaisait leur orgueil. Ils songeaient à eux plutôt qu'à la science et à leurs malades. Dans les écoles mêmes on se livrait beaucoup à la polémique, les raisonnements, les distinctions subtiles y tenaient plus de place que l'observation, et l'on s'enivrait des succès que l'on croyait avoir obtenus. Était-on parvenu à se reconnaître dans ce mélange de mysticisme, d'empirisme, de philosophisme, qui pénétraient et s'infiltraient partout? L'empirisme, rarement rationnel, avait bien des formes, et marchait au hasard, à tâtons, sans secouer le joug de la routine. Ou trouvait chez les philosophes des théories audacieuses, créées par l'imagination de leurs auteurs, excitant celle de leurs adeptes. Leur nombre, leur diversité, leurs luttes devaient faire croire que leur ensemble embrassait la science entière ; on ne voyait point qu'elles dépassaient sans le marquer, le but que l'on pouvait atteindre. Leur influence fut considérable. Le besoin de la philosophie se faisait vivement sentir ; la philosophie vraie n'existait point encore, celle qui eu prenait le masque fut adoptée avec un. enthousiasme peu réfléchi. Chacun voulut s'attacher à celle qui s'adaptait le mieux à ses goûts, à ses instincts, à ses dispositions spéciales. Elle fournis>sait des armes à la polémique, semblait ouvrir des voies larges et rapides, promettait d'abondantes et riches moissons, flattait l'orgueil et l'ambition de tous ceux qui espéraient fonder une médecine nouvelle. On s'engageait imprudemment dans ces voies insolites qui conduisaient après bien des détours à des sentiers sans issues. 11 était impossible de s'y retrouver et difficile de revenir sur ses pas.

La prédominance de l'esprit de système, surtout quand il se montre sous des formes très-variées, est une grande cause d'anarchie, et prête des armes aux détracteurs de la médecine. Elle éloigne des observations désintéressées entreprises pour le seul perfectionnement de la science, et accroît les forces des pratiques superstitieuses, du charlatanisme, du faux éclectisme, d'un empirisme étroit, plus ou moins terre à terre, qui se fait une gloire de sa nudité. L'histoire l'atteste à chaque instant, même dans les siècles et les pays les plus éclaires.

En méditant les écrits d'Hippocrate, les témoignages recueillis soigneusement sur son époque et antérieurement à lui, les commentaires de Galien examinés sans prévention, l'on reconnaît l'importance et la réalité de ses réformes médicales, et qu'il mérite la vénération dont les grands maîtres ont entouré sa mémoire. Telle est l'opinion de médecins fort distingués ; voici quelques-uns de leurs arguments.

L'auteur du traité de l'ancienne médecine dit bien que notre art a trouvé son pi'incipe, son point de départ, sa route, qu'il a fait de nombreuses et importantes découvertes, qu'il possède toutes choses. Mais un point de départ et une route ne suffisent pas. Il faut un but et les moyens de la parcourir, une méthode

MEDECINE (histoire de la). 29

complète et l'art de se servir des richesses acquises. « Les découvertes du passé ont été faites à force de temps; le reste (qui est sans doute considérable), s'acquerra plus rapidement si quelque esprit vigoureux, possesseur de la méthode et des découvertes positives, part de là pour s'élancer en avant. » Si la méthode réclamée par Hippocrate eut existé dans son entier, si elle eût été tracée, si elle avait eu le sentinjent de sa force, elle se serait imposée, et les progrès n'auraient pas eu la lenteur qu'il signale et qu'on pourra éviter dans l'avenir. D'ailleurs il étudie son mécanisme intime qui devait avoir échappé h ceux qui l'avaient suivie par instinct plutôt que par réflexion. Il ne suffit point d'observer, il est nécessaire d'avoir des règles pour diriger ses observations sur des points déterminés. A l'observation doivent se joindre la médiialion, le raisonnement qui extrait des faits tout ce qu'ils renferment ; duce medicinœ cardines ratio et observatio. L'observation peu raisonnée, les raisonnements presque vides d'observations (et Hippocrate dit nettement en quoi consiste le raisonnement scientifique), sont également blâmés. L'alhance de l'observation, de la raison, du raisonnement, dans leur juste mesure, la défiance pour les hypothèses stériles, se retrouvent partout dans les écrits légitimes de Cos. On ne cesse pas d'y revenir à toute occasion. C'est le caractère distinctif de l'école. Ces préceptes si souvent repioduits sont accompagnés des règles à l'aide desquelles ils peuvent être remplis ; ces règles reçoivent des développemenfs successifs. Si tout cela eût été vulgaire, ou même assez généralement connu, il eût été plus que superflu de les exposer sous les formes les plus variées. Hippocrale en avait reçu le germe; il leur a donné leur caractère définitif leur sanction suprême : aussi le regarde-t-on comme le fondateur de ïexpé- rientalisme rationnel et du rationalisme empirique.

Ses traités de Arte, de Medico, de Decenti ornatu, etc. , et une foule de passages tous concordants, montrent que l'on n'avait pas alors des idées précises sur les caractères de la vraie médecine, du vrai médecin, sur les qualités qui leur sont indispeusables, le but qu'ils poursuivent, les rôles qu'ils sont appelés à remplir, etc. Si tout cela eût été bien établi, si les hommes du monde et les médecins en avaient été péuétrés, il n y aurait pas tant insisté. k\vès avoir mis en relief l'importance, la certitude, les difficultés de la médecine telle qu'il la concevait, il avait le droit d'exiger pour les médecins, non point les richesses, mais la considération qu'on ne pouvait leur refuser.

Troisième époque. Hippocrate, la collection de Cos, etc., jusqu'à la fondation de l'école d' Alexandrie. Hippocrate II, le grand Hippocrate, naquit dans l'ilede Cos, 460 ans avant l'ère chrétienne*; il fut contemporain de Socrate et des génies supérieurs dans les arts, la littérature, l'histoire, la philosophie, qui jetèrent tant d'éclat sur le siècle de Périclès, alors que le génie grec se montrait dans toute sa splendeur. Sa famille descendait de Podalire, dont il était séparé par dix-sept générations. Tous ses ancêtres avaient cultivé l'art médical. On comptait parmi eux Nembrus, Hippocrate I, contemporains, le premier de Solon, le second de Thémistocle et de Miltiade. Hérachte, fils d'Hippocrate I, fut le père du vieillard

* Hippocrate parcourut les villes principales possédées par les Grecs en Europe et en Asie, s'entretenant avec les hommes éminents dans tous les genres, donnant ses soins aux malades, étudiant les constitutions épidémiques, les institutions, les mœurs, les climats, le régime, etc., et leur influence sur l'état intellectuel, moral des habitants, etc. C'est avec ces riches matériaux qu'il composa ses ouvrages immortels et devint le législateur de la médecine. Il mourut dans un âge avancé. La juste renommée qu'il acquit pendant sa vie a grandi avec les siècles, à mesure que l'ou a mieux compris ce qu'il a lait pour la philosophie et la médecine.

30 MEDECINE (histoire de la).

de Cos. Il lui donna des maîtres liabiles en mathématiques, en astronomie, en météorologie, en philosophie, dans la littérature et l'éloquence, le dirigea dans ses études et lui enseigna de bonne heure l'art d'observer et de traiter les malades. Quoique les médecins de Cos ne néghgeassent point les travaux qui se faisaient autour d'eux, surtout ceux qui avaient avec leur art les rapports les plus directs, ils s'occupaient surtout à étudier l'homme sain et malade, et à puiser dans cette source leurs principes fondamentaux. Doué d'un génie aussi profond qu'étendu, à la fois hardi et sage, habile à chercher les vérités dans les choses qui nous les montrent et non dans les termes ambigus qui, souvent, nous les cachent et deviennent le point de départ de bien des erreurs, Hippocrate reçut, du milieu qu'il habitait, la plus heureuse influence. Là se développèrent ses qualités naturelles. Il y reconnut la direction qu'il devait suivre. Nos premières impressions, nos premiers jugements laissent en nous des traces ineffaçables. II est pour nous très-important d'être toujours en rapport avec les objets, afin de voir au lieu d'imaginer, de régler nos idées et nos théories d'après ce que nous montre la nature, de comparer sans cesse les tableaux qu'elle place sous nos yeux, les enseignements qu'elle donne, avec les peintures et les enseignements que les livres fournissent. C'est ainsi que l'on comprenait déjà la science dans la fomille d'Hippocrate; on avait la notion du point de vue auquel il fallait se placer; on avait ébauché des doctrines où le génie médical commençait à se manifester. Les premières assises étaient posées, une main puissante devait en établir les bases, tracer le plan de l'édifice, fournir des modèles, en attendant que les siècles futurs vinssent en développer les détails infinis et mettre chacun à sa place.

Hippocrate a-t-il trouvé, comme quelques-uns l'ont pensé, des secours considérables, des matériaux nombreux et précieusement mis eu ordre dans les tablettes votives (Sprengel), dans les traditions et les écrits des asclépiades laïques et sacerdotaux, des gymnasiarques, des périodeutes, des philosophes, des praticiens, etc.? Jusqu'à quel point a-t-il pu puiser dans ces sources? Quels sont les livres dont il a disposé à une époque où ils étaient si peu répandus? Il a certainement fait usage des richesses réunies avant lui, profité de ses rapports avec des hommes éminents, mais il a tout porté au contact de son observation personnelle, et c'est surtout en étudiant la nature qu'il a dévoilé ses secrets.

De savantes recherches ont été entreprises, dès les temps anciens, pour classer en groupes les traités dont se compose la collection de Cos, pour déterminer les époques et les auteurs auxquels ils appartiennent. Les travaux de Littré et ceux de Daremberg qui a suivi ses traces, sont en première ligne et se distinguent par la rigueur de leur méthode ; ils ont, d'ailleurs, tenu compte de tout ce qui a été fait avant eux et autour d'eux. Ce sujet sur lequel planent encore bien des obscurités est très-difficile. Plusieurs traités sont des fragments composés par des auteurs différents, arbitrairement juxtaposés ou n'offrant que des liaisons imparfaites ; d'autres sont de simples notes, des morceaux ébauchés destinés à faire partie de livres plus étendus, où quelques-uns se retrouvent. Parmi les circonstances que l'on a invoquées afin d'expliquer la contexture et la disposition de ces écrits, il en est une que nous devons indiquer. Les maîtres de Cos faisaient subir des élaborations successives à leurs ouvrages ; ils les remaniaient, les soumettaient au contrôle des plus habiles. Quand on croyait avoir un nombre de faits suffisants sur un certain point, on les rédigeait, en mettant en relief ce qu'ils avaient de plus saillant; on avait des séries d'ébauches et d'esquisses dont les perfectionnements ne s'arrêtaient que lorsqu'on avait obtenu de véritables ta-

îiÉDEGINE (histoire de la). 51

bleaux. Les faits donnaient naissance à des théories essentiellement expérimentales ; on cherchait ce qu'elles pouvaient emprunter aux théories philosophiques, comment elles pouvaient s'harmoniser avec elles en les modifiant. On tenait surtout à arriver aux grandes lois expérimentales qui se tiennent debout et sont vérifiées par tous les siècles. Indépendantes des théories, elles subsistent pendant que celles-ci tombent et se succèdent. Portées à leur contact, les théories fausses dévoilent leurs faiblesses, les théories vraies les développent et les expliquent. IVous voyons dans les aphorismes des exemples de ces lois plus ou moins générales, qui contiennent en germe toute une théorie et fournissent des applications à la pratique de tous les jours.

Entre le premier et le troisième livre des épidémies, d'une part, les livres deux, trois, quatre, etc., de l'autre, se découvrent des contrastes. Les deux premiers sont des ouvrages terminés, méthodiquement arrangés. L'histoire des constitutions est tracée à part et en entier d'une main ferme ; afui de ne pas interrompre les descriptions, les faits particuliers sont réunis de leur côté, soit avant, soit après ; les préceptes généraux sur la médecine, l'art d'observer les malades, les aphorismes, y ont peu de place Les cinq livres, considérés comme n'étant point d'Hippocrate, sont des fragments dont la rédaction est moins bien arrêtée, des écrits en préparation. Les histoires générales, les faits particuliers, les remarques sur la science, les aphorismes définitifs ou simplement ébauchés, se mêlent dans des modes irrégu fiers.

D'après Littré*, la collection de Cos, commencée un peu avant Hippocrate, ne dépasse pas le temps où vivait Aristote. Il la divise en onze groupes. Écrits légitimes, écrits de Polybe antérieurs à Hippocrate II, etc., écrits venant de l'école de Guide, , écrits relatifs à l'obstétrique et aux maladies des femmes, etc.

Nous admettrons comme légitimes les ouvrages suivants : De Vancienne médecine, Pronostics, Aphorismes (5 premières sections) ; Épidémies, 1 et 5 ; Régime dans les maladies aiguës, des Fractures, Maladies des articulations^ Mochlique. Officine du médecin, Préceptes, Loi, Serment, Traité des airs, des eaux, des lieux, qui n'est peut-être pas en entier de lui. Nous en rapprocherons les Coaques, les Prénotions, du Médecin, de l'Art, de Decenti ornatu, les deuxième, troisième, quatrième livres des Epidémies^ écrits d'après les idées hippocratiques, etc. M. Littré a fait un groupe spécial qu'il attribue à l'école de Cmde.

Galien regarde Hippocrate non -seulement comme le père ou plutôt le législateur de la médecine, mais aussi comme le législateur des sciences et de la philosophie. « Hippocrate fut notre guide dans la recherche des plus hautes vérités; il montra comment il faut les enseigner; je les ai constatées et développées. Remontons donc jusqu'au divin Hippocrate, le plus grand des médecins et le premier des philosophes {Quod animi mores temperainenta sequuntur). » « Quand Platon voulut étudier la psychologie, il lui appliqua la méthode adoptée par Hippocrate pour l'anthropologie médicale. Je pourrais prouver par une foule de pas-

1 Quelques-uns des traités de la collection n'ont paru qu'aux époques de la fondation des bibliothèques d'Alexandrie et de Pergame. Les livres qui portaient le nom d'Hippocrate étaient payés à un prix très-élevé, et les falsifications furent nombreuses : on mit à par ceux que 1 on croyait les plus légitimes (ceux de la petite tablette). Galien a dressé la liste de ceux qui lui paraissent hippocratiques ; divers critiques l'ont mddiflée, chacun d'après ■ ses vues particulières. Il en est sur lesquels on est généralement d'accord. Les autres sont attribués à ses fils, à son gendre Polybe, à d'autres membres de sa famille, à ses disciples. On a le droit de se demander si ceux qui lui appartiennent n'ont pas été plus ou moins retouchés ; si, parmi les autres, il n'y a pas des Iragments qui viennent de lui? etc.

5t> MEDECINE (histoire de la).

sages empruntés au chef de l'Académie, qu'Hippocrate est l'homme qu'il estime le plus et qu'il a le plus souvent imité {Meth. med.). n « La méthodologie tout entière est une œuvre hippocratique, car le vieillard de Cos ne fut pas seulement un homme très-hahile dans la méthode expérimentale, il le fut aussi tout autant dans la méthode rationnelle: s'il ouvrit la route à Platon, il l'ouvrit également à Ârislote et à Théophraste, qui ne firent qu'étendre et perfectionner sa méthode et sa doctrine ; aussi sa philosophie est-elle supérieure à celle des académiciens, des péripatéticiens, des stoïciens, auxquels il ouvrit les routes qui conduisent à la vérité ; c'est ainsi qu'd indiqua, le premier, les principes fondamentaux de toutes les sciences [Meth. med., de Arte, deNutrit., deÂrticuL, de Placit. Hippocrat. et Platon). «

Galien ne se borne point à ces assertions générales. Dans ses commentaires sur les traités hippocratiques et dans un grand nombre de ses ouvrages, il le démontre avec les plus grands détails, en comparant la méthode et les principes du vieillard de Cos, avec ceux des plus illustres philosophes. Ces écrits du médecin de Pergame renferment de précieux éléments pour apprécier l'hippocratisme et le rôle qu'il a joué dans la médecine, la science, la philosophie. On ne peut cependant point les accepter sans contrôle. Galien répète souvent, en effet, qu'il a découvert dans les œuvres de Cos des trésors inconnus avant lui, des germes qu'il a fécondés. S'il y a trouvé les fondements de l'édifice, le plan, les parties principales, le génie médical, il a dû les exhumer, les mettre en relief, en lier tous les fragments, remplir des lacunes considérables, constituer, en un mot, une médecine hippocratique complète, à l'aide des travaux antérieurs rectifies et surtout de ses propres travaux. Galien se regarde comme le continuateur du divin vieillard, comme le véritable représentant de son esprit et de ses dogmes. On constate leur puissance et leur valeur, en voyant tout ce qu'ils ont produit oprès être passés par ses mains, dans leur évolution naturelle. Il impoi-te donc de distinguer l'hippocratisme dugalénisme, de voir ce qui appartient à chacun d'eux. Quand on y est parvenu à l'aide d'une comparaison attentive, Galien devient un guide qui dirige sans égarer : beaucoup de textes empruntés soit à Hippocrate, soit aux principaux philosophes, et que nous pouvons vérifier, brillent à nos yeux d'une nouvelle clarté. Nous saisissons les liens qui unissent la pliilosophie de Cos et de ses maîtres avec celle de leurs contemjporains ou de leurs prédécesseurs, et leur intluence réciproque. Ces recherches ont coûté et coûteront encore bien des veilles ; les discussions qu'elles ont amenées ont soulevé les questions les plus majeures en médecins et en philosophie,

Piésumons en peu de mots l'idée que se sont formée les admirateurs d'Hippocrate relativement à son œuvre fondamentale. L'hippocratisme a été jugé de manières bien diverses. Nous devons mettre sous les yeux de nos lecteurs les documents qui les concernent, afin d'éviter un enthousiasme exagéré, tout en rendant une justice entière.

Hippocrate fît ou régularisa une triple révolution en médecine : 1° Il sépnra la médecine de la philosophie (voy. De prisca medicina); 2° il transporta la vraie philosophie dans la médecine ; 5° il transporta la médecine dans la pliilosophie (voy. de Decenti ornatu Tzepi sùtrzflpoo-Ovïj;). Celse insiste sur le premier point. « Hippocrates Coiis prunus ex omnibus memoria dignis, à studio sapientiœ medicam disciplinam separavit, vir et arte et facundia insignis [De re med. pref.). » Pai'mi les hommes justement célèbres, Hippocrate également remarquable par son art et son éloquence, fut le premier qui sépara la médecine

MÉDECnE (histoire de la). SS

de la science universelle. Au siècle de Périclès, on donnait le nom de philosophie, prise dans un sens honorable, à une science presque exclusivement spéculative, qui avait la prétention d'être universelle , de renfermer tout dans son unité : les hommes qui la possédaient savaient tout. Partant de quelques principes a priori, ils en déduisaient la science entière ; ils étaient physiciens, physiologistes, moralistes, médecins. A côté d'eux se trouvaient des hommes qui s'attachaient à une branche spéciale, et la cultivaient par une méthode expérimentale instinctive ; c'étaient des artistes, tandis que les autres se donnaient le titre de savants, parce qu'ils se croyaient parvenus assez loin pour dominer toutes les connaissances du haut de leurs dogmes, à l'aide des causes premières au moyen desquelles on pouvait tout comprendre, tout expliquer, tout deviner. Pendant que les empiriques marchaient lentement et abandonnaient souvent la véritable route, n'ayant, pour guides que des notions vagues et des habitudes pratiques dont ils ne se rendaient pas un compte suffisant, les philosophes s'avançaient à la hâte, par la méthode que l'on nomme aujourd'hui méthode de construction. Hippocrate comprit que la vérité n'était exclusivement ni d'un côté ni de l'autre, qu'il fallait classer les sciences, diviser le travail ; qu'il était étrange d'avoir isolément des théoriciens sans pratique et des praticiens sans théorie ; que ces deux aspects devaient être réunis par leurs liens naturels. Cette réforme fut appliquée d'abord à la médecine, qu'il sépara de la philosophie universelle^ sans s'attacher au char des matérialistes, des idéalistes, des panthéistes, des numéristes pythagoriciens. Tous ces philosophes cachaient le vide des choses sous la pompe des mots ou des hypothèses ingénieuses. Hippocrate se plaça entre les médecins empiriques et les philosophes plus ou moins médecins, afin de s'élever au-dessus d'eux et de leur emprunter tout ce qu'ils pouvaient avoir d'utile. Les empiriques avaient rassemblé des observations, recueilli des faits médicaux; ils restaient isolés et ne présentaient pas d'ensemble. Les philosophes avaient compris que la science doit rechercher des lois pour enchaîner les faits, mais ils n'employaient pas des procédés légitimes. Leurs théories prises en dehors de la nature, étrangères à l'étude réelle de l'homme avaient peu de rapports avec la physiologie et la clinique : elles surchargeaient et embarrassaient la pratique au lieu de l'éclairer. Flottante entre des observateurs routiniers et des savants téméraires médiocrement observateurs, la médecine obéissait à une foule d'impulsions contraires et ne pouvait se constituer. Hippocrate si vigoureux contre les sophistes, attaqua aussi les philosophes universels qu'il en rapproche quelquefois, et fit justice de leurs prétentions exagérées. Il détermina par une observation directe aussi sage que savante, les lois qui régissent l'homme vivant dans l'état de santé et de maladie, fit reposer sur ces lois expérimentales et rationnelles la physiologie normale et morbide, la pathogénie, le diagnostic, la prognose, les indications hygiéniques, prophylactiques, thérapeu; tiques. On le vit puiser à toutes les sources, et tenir compte de toutes les influences qu'exercent sur nous le milieu qui nous environne, la législation qui nous gouverne, les mœurs qui nous dirigent, les passions qui nous entraînent, etc., afin de constater leurs effets, de mettre à profit les effets favorables, d'éviter les agents nuisibles, de faire tout concourir à la guérison de l'homme malade, au perfectionnement physique intellectuel et moral de l'humanité. C'est ainsi qu'il rendit à la médecine son indépendance, en la séparant de la fausse philosophie, mais non de la philosophie entière : cax" ce fut en elle et pour elie qu'il chercha la philosophie vraie.

DICÏ, EKC. t^ S. \i, 7)

54 MEDECINE (histoire de la).

2° Ceci nous conduit à notre seconde proposition, le vieillai'd de Costransporta la philosophie datis la médecine. Quelques auteurs n'ont pas voulu l'admettre; ils a'ont pas songé à ce fait évident, qu'il n'y a point de science sans philosophie, et que la médecine la réclame plus que toute autre. Seulement, il lui faudrait une philosophie irréprochable. Toute science a sa méthode et ses principes. Hippocrate s'occupa d'abord de la première, elle a deux procédés, le procédé inductif ou aposteriori, le procédé déductif ou a priori. L'induction est progressive ou rapide. La première sélève lentement des phénomènes longuement, minutieusement observés et analysés, aux lois expérimentales qu'ils manifestent et aux forces qui obéissent à ces lois ; de celles-ci aux agents producteurs. Ainsi l'on rapporte les actes sensitifs à une force nominale, la sensibiUté (générale, spéciale, etc.), et l'on en découvre les lois expérimentales, les conditions, les agents. Dans l'induction rapide, on conclut d'un nombre limité de faits, à une loi bien plus générale qu'eux; quand cette loi est vraie, elle permet de trouver des faits nouveaux, d'en expliquer beaucoup d'autres. Sa certitude augmente à mesure que l'on voit se multiplier les faits qui concordent avec elle. La méthode déductive marche en sens inverse, déduit les principes et les lois secondaires, de principes et de lois plus généraux, arrive ainsi jusqu'aux phénomènes. On rapporte à Aristote et à Bacon l'induction, surtout l'induction progressive, à Platon et à Descartes la déduction. ÎSéanmoins ces philosophes ont mis en usacre tous ces procédés. Nous trouverions dans Aristote bien des exemples remarquables d'induction rapide qui l'a conduit à de grandes lois zoologiques auxquelles Georges Cuvier n'a pu refuser son admiration [Hist. d. scienc. natiir.) : Bacon en a fait souvent usage, avec beaucoup moins de bonheur. Platon décrit et emploie ces procédés divers, ainsi que Descartes : celui-ci s'attache à la méthode déductive qu'il a fécondée, tout en reconnaissant ce que l'on doit à l'induction. Du reste, dans Aristote comme dans Platon, il y a une méthodologie entière, aussi riche dans l'ensemble que dans les détails. Nous avons pu le constater, et il n'y a aucun doute à ce sujet depuis les travaux de Janet, Fouillé, B. Saiut- Hilaire, etc. Celle d'Hippocrate a le même caractère. Il a eu le mérite de la formuler le premier, et d'en appliquer les procédés divers dans une juste mesm-e. Platon, parle de sa méthode dans un dialogue {le Phèdre) {voy. Littré, Depriscâ medicina) . Galien a eu raison de dire qu'il ouvrit la voie aux chefs de l'Académie et du péripatéticisme *.

Selon plusieurs auteurs, le mot aofla devrait être pris ici dans le sens le plus étendu ; Hippocrate aurait donné le précepte de transporter dans la médecine toutes les sciences, en suivant l'ordre de leurs affinités, après les avoir épurées au moyen de sa méthode. Cette interprétation est rationnelle avec les réserves nécessaires. L'homme et l'anthropologie ne sont point un être et une science isolés. i\ous vivons dans un milieu qui nous modifie et que nous modifions à notre tour. La médecine touche à chaque instant à la physique, à l'histoire naturelle, à la morale, à la législation, etc., la vaste organisation de notre enseio-nement actuel le démontre; Hippocrate l'a compris, car il a conçu la médecine

* Il faut bien distinguer les principes médicaux purs, résultant de l'observation médicale seule ou aidée de tous les moyens empruntés aux autres sciences pour donner à ces observations toute leur perfection, des principes pris aux autres sciences et servant de base à la médecine. L'iatro-chimisme, par exemple, lait en quelque sorte delà médecine, une branche de la chimie, et fausse l'esprit médical. Le vrai médecin renferme ces emprunts dans leurs justes limites, et fixe le point où ils doivent s'arrêter : sans cela, ces sciences obscurcissent iet dénaturent l'art médical au lieu de l'éclairer.

MÉDECINE (histoire de la), 35

dans toute son ampleur, il exige du médecin les connaissances les plus étendues; il veut qu'elles se réunissent pour concourir à ses succès ; mais elles doivent particulièrement lui servir à éviter des applications intempestives dont l'expérience lui avait révélé les dangers. Les sciences naturelles étant à peine ébauchées, d prescrit, à leur égard, une prudence que ses descendants n'ont pas suffisannnent imitée. Les médecins de tous les temps ont trop fréquemment glissé sur cette pente dangereuse. On a pu affirmer que les principes de physique médicale, de morale, de politique, de psychologie répandus dans les écrits légitimes d'IIippocrate lui appartiennent, qu'il les a découverts, ou vérifiés en étudiant l'homme, qu'il les a créés ou adaptés aux besoins de l'art médical, comme il l'a fait pour sa méthode et sa logique. C'est ainsi qu'après avoir séparé la médecine de la philosophie universelle en grande partie sophistique, il y introduisit autant qu'il crut pouvoir le faire, les diverses branches de la science, distinctes, spécialisées, reposant sur l'observation directe, élaborées, transformées, poussées dans une direction nouvelle. Tel est le sens que Galien attache à ces mots, « il ouvrit la voie véritable à toutes les parties du savoir humain. » Le médecin de Pergame le démontre en passant en revue chacune d'elles, et indiquant les services qu'il leur a rendus. Ses affirmations appuyées par des textes jettent un jour nouveau sur bien des points obscurs de l'hippocratisme ; on y voit le soin avec lequel Hippocrate porte au contact des faits et de son esprit critique, tous les principes, tous les éléments divers dont il se sert, avant de les approprier à leur usage. Le vieillard de Cos ne s'est point borné à considérer l'homme au point de vue médical ; ses études psychologiques sont également remarquables. Galien a insisté sur ce sujet : avec ces documents et les écrits d'Hippocrate, nous pourrions reconstruire cette psychologie ; on l'a généralement trop négligée. La peinture qu'il trace du médechi philosophe, sans doute d'après lui-même, ne saurait être oubliée. « La médecine est un sacerdoce humanitaire : pleind'amourpourles hommes, pour la vérité, de respect pour tout ce qui le mérite, le médecin philosophe {vir bonus, agendi, et dicendi peritus), attaquera sans hésiter, non pour une vaine gloire, mais dans les intérêts de la science, tous les préjugés mystiques, philosophiques, empiriques, etc., en démêlant à toutes les sources ce qui peut être utile et vrai, etc. » Ce qu'Hippocrate transporta surtout en médecine, ce fut, outre la méthodologie, la philosophie morale. Quant aux autres parties de la science, où se trouvaient tant d'hypothèses, il leur fit peu d'emprunts, signala leurs dangers pour le présent, tout en faisant ses réserves pour l'avenir. Ses dogmes fondamentaux en sont indépendants. Le dogmatisme hippocratique est essentiellement médical.

3° Il transporta la médecine dans la philosophie ou plutôt dans la science entière. Quand le chef de l'école de Cos eut constitué la médecine art et la médecine science, en les coordonnant par des principes supérieurs ; quand il leur eut assigné leur domaine propre et indépendant, et déterminé les lois spéciales qui les gouvernent ; lorsqu'il leur eut montré les relations qui les unissent légitimement aux autres sciences en fixant leur étendue et leurs limites^ et développé la double méthode qui constitue le présent et le passé en préparant les voies de l'avenir ; lorsqu'il eut enfin fait voir que la médecine doit aspirer à nous donner, par des acquisition successives, une anthropologie complète, c'est-à-dire la science entière de l'homme physique, intellectuel, et moral, il s'y établit comme dans un centre, et put de là contempler, dans leur ensemble, toutes les sciences. Il fit sentir alors comment on peut contribuer sûrement à leurs progrès en la transportant dans chacune d'elles, et donna quelques exemples heureux de ces appli-

56 MËDECirsE (histoibe de Là).

cations si difficiles à cette époque ; il toucha même à la science première, à celle des premières causes, auxquelles il fut "amené par une ascension progressive. L'harmonie, la sagesse qui président à tous les phénomènes lui révéla une provi« dence, opposée au hasard, à la fatalité, au destin, à l'àva/zv;, dont le vulgaire proclamait la puissance. Sous la providence il reconnut l'être providentiel, avec sa toute-puissance et ses attributs divins, et s'écria dans sou enthousiasme : « Le médecin philosophe est, sur cette teiTe, l'image la plus fidèle de Dieu, o ir.rpo; fào(7ofoç i(7odeô;. » Il ne dit point semblable aux dieux, mais à Dieu. La doctrine philosophique d'Hippocrate ressemble beaucoup à celle de Socrate ; il est parti comme lui du yvùBi (tbol^jzôv, seulement il l'a fait d'une manière plus large. Ce procédé tire son origine première de la médecine de Cos autant du moins que de la philosophie. Hippocrate comprenait comme nous le rôle du médecin dans les sciences et dans la société ^. Cette voie s'est agrandie ; les applications se sont multipliées et se multiplieront. Indiquons celles qui sont relatives à l'histoire, entre autres les mémoires des médecins sur la vie intime, les maladies, la mort des rois, des princes, des hommes remarquables. La psychologie médicale des hommes et des peuples donne la clef de bien des événements {voy. Guardia, La médecine à travers les siècles, p. 506).

Le petit traité des préceptes est celui dans lequel Hippocrate a le plus nettement formulé aphoristiquement son induction progressive. « Le médecin doit établir les règles de la thérapeutique non sur des raisonnements a priori, même les plus vraisemblables, mais sur l'expérience unie à la raison. Le jugement est une espèce de mémoire qui rassemble et met en ordre les impressions saisies par les sens et reproduites fidèlement par l'imagination. Les sens reçoivent d'abord les impressions des objets et les transmettent à l'entendement. Celui-ci, frappé souvent par ces impressions et démêlant leurs successions et leurs analogies, les classe, les élabore par la réflexion et les confie à la mémoire. Je loue donc le raisonnement lorsqu'il s'appuie sur l'expérience, et qu'il dispose avec méthode l'enchamement des phénomènes. S'il prend pour point de départ les faits tels qu'ils se sont accomplis d'une manière évidente, il trouve la vérité par la puissance de la méditation qui insiste sur chaque objet en particulier et les classe d'après leur ordre naturel de succession. Il faut savoir que la nature est mue et dirigée par des causes nombreuses et variées soumises à une force intérieure nécessaire. L'entendement guidé par l'observation de la nature, en suivant l'ordre indiqué, arrive à la vérité (inductivement). Si au lieu de suivre la route de Vévidence, il se laisse entraîner par des raisonnements séduisants mais chimériques, il contracte des habitudes funestes dont il est difficile de triompher. En adoptant cette méthode, on s'engage dans des voies sans issue. Ne nous fiojis pas aux résultats déduits du seul raisonnement, mais à ceux qui découlent de la pratique. Insistons sur les faits, méditons-les longtemps pour acquérir ces habitudes fermes et sûres qui caractérisent ce que l'on doit appeler l'art médical. Je crois que tout art a été constitué par ce procédé, c'est-à-dire en observant tous les faits en particulier et les groupant d'après leurs analogies. Insistez spécialement sur l'enchaînement ordinaire des phénomènes, etc. »

* On pourrait dire avec raison que les trois choses attribuées à Hippocrate se faisaient avant lui ; mais il y a le premier introduit l'ordre, la méthode, la mesure, la règle; il a jeté la médecine dans un moule nouveau, et découvert ses lois fondamentales; n^est-ce point l'œuvre d'un législateur? Si les maîtres de Cos ont dévié plusieurs fois du droit chemin ils ont répété souvent les vrais préceptes, afin de signaler les écueils.

MÉDECINE (histoire de la). 37

Remarquons son analyse de l'entendement. D'abord l'impression et la perception sensitives (externe et interne), àvaia-ÔÀc-t; ; par elles les sens sont les pourvoyeurs de l'entendement {i-jcrrsâiuuéç); puis l'imagination active qui reproduit la perception en l'absence des objets {fœjzatrLa.) ; la mémoire piQ|:jtYj ; la raison loybç renfermant le raisonnement )ioyi(7pôç ; la réflexion et la méditation 5tâvoia. Il pense que nihil est in intellectu quin prius fuerit in sensu, nisi ipse intellectus. L'entendement est actif; il réagit sur les perceptions, les porte au contact de la raison, réfléchit sur elles, les médite, construit et développe la chaîne de raisonnements : c'est par sa force plastique qu'il voit la liaison réelle des phénomènes, les forces qui les produisent et se placent au-dessus d'eux, les lois qui les dirigent. Pour lui, comme pour Aristote, Platon, Descartes, le critérium de la vérité, c'est Vévidence. On doit arriver aux principes les plus élevés par une série de principes et de conclusions marqués du cachet de V évidence '. « Hippocrate, dit de Gérando, a donné, dans toutes les branches des sciences médicales, le premier et l'un des plus admirables exemples de la manière de procéder dans les sciences. Il est celui de tous les anciens qui ont le mieux connu, le mieux développé, le mieux appliqué les méthodes expérimentales ; qui a jeté un regard philosophique sur la nature. Toutes les sciences naturelles ressentirent l'influence de son génie. Aristote, dans plusieurs écrits, lui a beaucoup emprunté. Loin de se renfermer dans un stérile empirisme, il a constamment combattu ces procédés aveugles cpii appliquent les exemples sans savoir les interroger par l'induction. Il fait consister la recherche du vrai dans l'art de lier la raison à l'expérience. Il a lié étroitement la médecine à l'étude de l'homme moral, et pénétré dans le cœur humain pour y observer la marche et les effets des passions (de Gérando, Hist. des syst.phil.^ t. I, p. 491, 1822).

Quelques extraits feront connaître la pensée d'Hippocrate sur la médecine, le médecin, leurs devoirs, leur dignité. « La médecine est le plus illustre de tous les arts ; mais il y a beaucoup de médecins d'apparence et de nom, très-peu qui le soient réellement. Pour devenir médecin, il faut des talents naturels, une bonne éducation, de bonnes mœurs, avoir étudié jeune, l'amour du travail et le temps. . . {Manière de reconnaître le médecin). » c Tout ce que renferme la philosophie se trouve dans la médecine, et le médecin doit avoir les qualités qu'elle réclame : désintéressement, modération, pudeur, modestie, attachement au devoir, jugement sain, calme, obligeance, pureté, science, notion des choses utiles à la vie et des purifications nécessaires (au corps et à l'esprit), intégrité, piété profonde sans superstition. Il possède tout ce qui permet de vaincre l'intempérance, la bassesse, l'avarice, la convoitise, la cupidité, l'impudence, tout ce qui nous sert à connaître et à accomplir tous nos devoirs (De decenti ornatu). »

« Le médecin doit être dévoué à ses malades ; il doit leur prodiguer ses secours, ses consolations, être plein de douceur, de bonne grâce avec eux, tolérer leurs fantaisies, si elles ne peuvent leur nuire, etc. ; ne pas découvrir, ne pas montrer les parties, qui doivent rester cachées. Appelé par deux malades, l'un pauvre, l'autre riche, le médecin se rendra de préférence chez le premier : le médecin acquerra dans ses manœuvres la facilité, la pi-omptitude, l'élégance. L'amour de notre science est inséparable de l'amour de l'humanité. » Il attaque le charlatanisme, la cupidité, etc. des faux médecins, rend justice à tous ceux qui font quelque

* Voy. L. Boyer et Girbal, traduction des préceptes et de la bienséance, avec commentaires (1855).

38 MÉDKCINE (histoire de la).

découverte, montre de l'induJgence pour les erreurs qui peuvent écliapper même aux plus habiles (voy. Ane. méd.; Épid., 1. VI, de Artie., etc.).

Passons en revue l'état général des connaissances médicales dans la collection de Cos.

Anatomie et physiologie^. Les connaissances anatomiques sont très-limitées chez Hippocrate. Le respect absolu des Grecs pour les morts ne lui a point permis de disséquer des corps humains. Il a quelques notions sur la position, le volume, la forme, les rapports des principaux viscères. Les glandes sont des corps spongieux qui pompent l'humidité des parties voisines; le cerveau, la plus grosse des glandes, aspire les vapeurs intérieures. Les artères sont pleines d'air, les veines de sang : les muscles ou chairs recouvrent les os; les tendons, les aponévroses, les nerfs i.e sont point distingués et servent aux mouvements, etc. Il a étudié l'ostéologie à l'occasion des plaies de tête, des fractures, des luxations : la physiologie des mouvements y est assez avancée. Le fragment d'angiologie qui fait partie du traité de la nature de l'homme est postérieur à Hippocrate. L'école de Cos considérait les connaissances anatomiques, telles qu'on pouvait les avoir, au point de vue pratique {voy. K. Sprengel, 1. 1, p. 504, etc. et Hirsch, Sur l'anaU hippoc. et ses applicat. à la pathol, en latin, 1864).

Quant à la physiologie des fonctions, elle rappelle les hypothèses des philosophes, celles-ci ne sont point homogènes, appartiennent à divers auteurs et sont étrangères sans doute à Hippocrate. Dans le traité de la maladie sacrée (l'épilepsie), on place le siège de l'entendement dans le cerveau ; celui des passions et des sensations dans le cœur et le diaphragme. Mais Hippocrate s'élève à des doctrines importantes sur la physiologie générale. L'homme se compose d'un agrégat matériel, sohdes [continentia) , liquides ou humeurs (contenta), et de principes actifs, facultés, forces (hpiMm-toc) ; celles-ci président aux actes vitaux (force vitale), aux actes intellectuels et moraux. La force vitale, la nature, gouverne l'organisme vivant, sa demeure {domum) ; par diverses facultés ^. Toutes celles-ci s'entendent, s'harmonisent, sont en sympathie et en synergie pour atteindre un but. Elles sont assujetties à une loi d'unité. La nature, sans avoir été enseignée, par un instinct, une loi primordiale, fait tout ce qui convient. Elle attire dans chaque partie ce qui lui est utile ou nécessaire, l'élabore, rejette ce qui est nuisible, etc. Ainsi s'accomplissent les actes de la vie organique, végétative. Indépendamment des sympathies générales, Hippocrate en signale de particulières, entre les organes génitaux et le larynx, etc. Dans l'état physiologique, la nature, dont les facultés embrassent les solides et les liquides, agit avec sagesse et régularité, etc.. [voy. les ouvrages de K. Boerhaave qui a développé ces grandes idées hippocratiques dans son livre hnpetum faciens Hippocratis dictum).

Ces principes sont répandus dans bien des traités {voy., entre autres, Épid., hv. VI, sect. 8, sect. 5, Pre'cept.; Ane. méd., de Nutrit., etc.), ils ont été souvent commentés par Galien.

Hygiène. Les Égyptiens et les Hébreux ont donné de bons préceptes d'hygiène. On s'en était beaucoup occupé avant Hippocrate. Celui-ci a résumé les travaux antérieurs en y joignant de nombreuses recherches qui lui appartiennent. Les écrits spéciaux sont du Régime, de la Diète salubre, des Airs, des lieux et

» Voy. spécialem. de Yuln. capit., deFractur., deArtic, de Locis in honi., duMochliq du Cœur, des Glandes, sur la dissect. des corps, etc. '

j.a nature reçoit tes noms de yùat? (nature) ; evo^s/Aûv ; ^u^vj (âme, esprit) ; uvEÛa» (souffle) ; e/i'juràv 6c/5/^ov (chaleur vitale innée), etc.

MÉDECINE (histoire de la). 39

des Eaux, etc. Le Régime est divisé en trois livres. Dans le premier, l'auteur indique l'étendue et les difficultés du sujet, ce qu'il a fait pour son progrès, puis il rattache tout chez l'homme à deux éléments principaux, l'air elle feu. Dans le second livre, les agents hygiéniques sont considérés dans leur propriétés de rafraîchir ou d'échauffer, de dessécher ou d'humecter ; dans le troisième, on prescrit les règles de leur emploi, suivant la profession des sujets, leur position sociale, les saisons, le climat, l'embonpoint, etc. C. Gesner {Mém. del'Acad. de Berlin) a commenté le premier livre et en a fait ressortir l'intérêt au point de vue philosophique. Quoique la théorie semble jouer un grand rôle dans cet ouvrage, les préceptes ont été empruntés généralement à l'observation, et la théorie n'y est qu'accessoire. Ceci est surtout évident dans le petit écrit sur la Diète saluhre ; iJ est pratique, substantiel, mais trop court.

Le traité des Airs, des Eaux, etc., est remarquable par l'élévation des vues qui ont présidé à sa composition. L'auteur a compris toute l'influence exercée iur le physique et le moral de l'homme par son milieu, et explique ainsi la supériorité des populations grecques^. 11 a ouvert la voie aux travaux nombreux relatifs aux rapports du physique et du moral, à la médecine politique : Montesquieu y a. trouvé un des germes féconds de son Esprit des Lois.

L'hygiène et la physiologie générale présentent ce mode large, philosophique, compréhensif du génie hippocratique. Les effets des éiénaents constitutifs du milieu sont examinés successivement dans leurs rapports avec l'organisme entier, l'ensemble des forces sensitives, motrices, nutritives, intellectuelles, morales, les solides dont ils augmentent ou diminuent le ton, l'énergie, les fluides dont ils modifient la crase, la constitution intime, les fonctions majeures, etc. Ces lois fondamentales sont posées dans leur plus grande généralité ; les lois secondaires arrivent à leur suite ; tout cela ressort de l'expérience ; les détails se rattachent aux idées d'ensemble. Les explications, les théories naissent naturellement des observations pratiques; ce qu'elles peuvent avoir de prématuré se modifie d'une manière successive, et l'on comprend que les anticipations ou les erreurs seront redressées à l'avenir par le même procédé. C'est là surtout ce qu'il faut voir, ce que l'on n'a pas toujours assez vu dans les œuvres hippocratiques. L'impulsion et la direction d'ensemble sont la partie culminante. L'analyse des détails a son importance, sans doute, elle donne une valeur spéciale aux analyses de nos contemporains, mais l'esprit même de l'hippocratisme échappe, si Tonne se place pas à ce point de vue sur lequel nous avons dû insister. L'organisme humaiu, dans ses modes si variés qui n'appartiennent qu'à lui, forme un tout que l'on peut morceler par l'analyse pour en apercevoir les rouages, mais il faut revenir à la synthèse, sans cela le dynamisme se dérobe à nos regarJs, la vérité s'obscurcit et l'on est entraîné par des systèmes exclusifs qui ont faussé la science dans tous les temps, et contre lesquels l'école de Cos nous met constamment en garde : quelques-uns de ses disciples n'ont pas toujours su s'en défendre, mais chacun d'eux est soumis à un examen critique au contact d'un autre système, ou de la doctrine expérimentale la plus large, et la pratique échappe à leurs conséquences.

Pathologie. La pathologie, surtout la pathologie générale, repose sur des bases analogues. La physiologie, comme on l'a souvent répété, n'est pas pour

* Dans son traité des Rapports du physique et du moral, Cabanis fait de nombreux emprunts aux doctrines générales d'Hippocrate, s'efforce de montrer leur esprit et de développer ses principes relativement à l'action de tous les éléments qui constituent notre milieu. Desèze [Mém. sur la sensibil.) avait déjà lait des études analogues.

40 MÉDECINE (histoire de la).

Hippocrale le fondement absolu de la pathologie ; malgré ses rapports avec elle, on y trouve néanmoins des éléments très-distincts. Le médecin doit connaître la nature de l'homme en général, celle de son malade en particulier ; il doit s'attacher aux modifications imprimées par l'état morbide dont il est atteint. Or comment connaîtra-t-il la nature de l'honuiie? Ce n'est point en cherchant comment il a été formé par la combinaison de tels ou tels éléments physiques, c'est en déterminant les facultés qui lui appartiennent , leurs modes dans les solides et les liquides, la contexture de ses tissus, de ses organes ; c'est, par-dessus tout, en examinant comment il se comporte vis-à-vis des divers agents {voij., entre autres, de Priscâ medicinâ). Cette dernière pensée est majeure, on ne l'a pas suffisamment pesée. La manière dont chacun réagit sous la sollicitation de son milieu, sert de mesure à l'état de ses facultés vitales, intellectuelles et morales : on voit ainsi s'il e3t fort ou faible, calme ou ardent, vif ou apathique ; si l'estomac, les poumons, ie cœur, etc., fonctionnent bien ou avec difficulté, si la nutrition s'accomplit partout dans un mode convenable, etc. : c'est un excellent procédé pour interroger tous ses dynamismes, toutes ses fonctions, tous ses systèmes organiques, tous ses organes. Hippocrate, par une foule d'exemples, nous montre comment, en physiologie aussi bien que dans l'état pathologique, il interrogeait l'homme et découvrait sa nature, telle qu'elle doit se dévoiler aux regards du médecin. On s'assure ainsi de la vérité ; on constate si la réahté répond aux apparences; quelles sont les synergies et les sympathies spéciales. Des maladies auxquelles on donne le même nom offrent des différences radicales que l'on saisit par ce procédé. Nous serions conduits bien loin si nous voulions développer ce principe si fécond pour toutes les parties de l'art médical ; il éclairerait l'hippocratisme dans ce qu'il a de fondamental {voij. les applications que Barthez en a faites dans ses Nouveaux éléments, spécialement à l'occasion des sympathies, du système entier des forces vitales, etc.).

Le traité de Veteri medicinâ montre comment l'organisme vivant réagit, d'après les lois qui le régissent, contre la température. L'impression du froid provoque une réaction qui amène la chaleur pai- antagonisme. On l'utilise dans le tétanos qui se guérit par des affusions froides, suivies de chaleur et de sueur (voy. Aphor.; de Tetano, etc.). C'est un mécanisme analogue qui se produit pendant les accès de fièvre et les trois périodes de froid, de chaleur et de sueur. Tel est le point de départ de l'hydrothérapie. Floyer {Traité de Veau froide et de son action) démontre que le principe fondamental de l'hydrothérapie remonte à Hippocrate, que tous ses modes d'action ont été appréciés et expliqués par lui {voy. L. Boyer, Etud. histor. sur V hydrothérapie, 1845). Toute stimulation provoque une fluxion {iibi stimulus, ibi fluxus) : c'est encore une réaction ; elle a des modes très-divers. Après la fluxion se manifeste l'élaboration. Celle-ci efface les qualités nuisibles des humeurs ; elles étaient salées, acres, acides, irritantes, etc. ; elles deviennent tempérées, douces, homogènes, par une coction qui n'appartient point à la chaleur ordinaire, mais à une chaleur vitale, car notre caloricité est une force avec des modes spéciaux, et se manifeste dès la première évolution des êtres vivants. Nous trouverions avec Galien, dans Hippocrate, les germes de la distinction des maladies réactives et affectives, des diathèses ; il signale les métastases et leurs manifestations variées, décrit l'alternance des oreillons et des orchites, etc.

Dans Yétiologie, il cherche comment tous les agents modificateurs s'emparent de l'organisme, y introduisent par des nuances successives des changements de

MÉDECINE (histoire de la). ii

pins en plus éloignés de l'état normal, de manière à prédisposer aux maladies ou à les produire. Les sujets trouvent aussi, en eux-mêmes, dans les tempéraments, par exemple, des prédispositions primitives. Leurs modes d'action sont étudiés d'abord dans les grandes lignes, dans des populations entières, leurs habitudes, le régime, ils sont ensuite de plus en plus individualisés.

Ses épidémies correspondent en général à ce que nous nommons constitutions médicales saisonnières; on y voit régner des maladies très-variées, portant l'empreinte commune du ge'nie épidémique, dont il faut tenir grand compte comme source de pronostic et d'indications majeures. La quatrième constitution (liv. I") contient la description de quelques maladies se rapprochant en plusieurs points des épidémies telles que nous les concevons aujourd'hui. Les reproches adressés à cette œuvre tombent d'eux-mêmes quand on connaît le but de l'auteur sur lequel il s'est parfaitement expliqué. L'absence de traiteuient, même diététique, ne prouve nullement une médecine expectante. Comment aurait-il manqué aux devoirs du médecin, en renonçant, dans des cas graves, à la thérapeutique hygiénique, médicale, chirurgicale, qu'il prescrit et emploie toujours dans des circonstances analogues ? Des indications évidentes imposent une thérapeutique en harmonie avec elles ; il n'a certainement pas laissé échapper l'occasion.

Sa marche pour l'étiologie est identique à celle qu'il prescrit et adopte partout ailleurs. « Commencer par les choses les plus générales, les plus évidentes, les plus aisées à connaître ; descendre de là, comme d'un point d'appui à celles qu sont plus particulières, moins saillantes, plus difficiles à dévoiler. » Son étiologie se lie à sa pathogénie, à la thérapie naturelle ou médicale, et joue un rôle capital dans la détermination de l'état morbide et de sa nature. Ainsi entre les causes de la pléthore et les circonstances qui la font cesser, il y a une relation évidente : on saisit le double mécanisme en vertu duquel elle se produit et se dissipe.

On a cru souvent que la pathologie spéciale de Cos était très-limitée, que sa pathologie générale reposait sur l'observation d'un petit nombre de maladies, presque exclusivement de maladies aiguës avec fièvre, qu'Hippocrate fixait particulièrement ses regards sur la fièvre rémittente, si commune dans les lieux où il pratiquait; on a voulu extraire ses doctrines pathologiques de quelques traités isolés, au lieu de les chercher dans leur ensemble ; on les a fait consister dans la théorie des quatre humeurs, du mélange des éléments, des fluxions, dans un naturisme exclusif, etc. Les dogmes de Cos relatifs à la formation des maladies, leur évolution, leur marche, leurs terminaisons, leur simplicité, leurs complications, leur diagnostic, leur pronostic, leur traitement, etc., sont trop généraux, se vérifient et s'appliquent trop souvent aujourd'hui même, à une foule de détails cliniques, pour ne pas reposer sur des observations très-nombreuses, très-variées, faites avec une grande exactitude, embrassant une partie considérable du cadre pathologique. Les maîtres de l'école hippocratique, également habiles en chirurgie, en obstétrique, en pathologie interne, qu'ils faisaient marcher de front, avaient étudié les maladies avec les variations que leur impriment l'âge, le sexe, le climat, les professions, etc.; ils les considéraient dans leurs modes les plus spéciaux aussi bien que dans les plus généraux, et s'efforçaient de rapprocher les maladies internes et plus cachées des maladies externes et plus évidentes, afin de découvrir alors par les manifestions sensibles, les lésions, les troubles, les perturbations physiques, vitales, etc., locales ou générales cachées dans les profondeurs de l'organisme. « Il faut, disent-ils, que par le raisonnement, l'induction, etc., nous parvenions à voir tout ce qui nous est caché dans les maladies

42 MÉDECINE (histoire de la).

intérieures, comme si tout cela était sous nos yeux, si nos sens pouvaient s y appliquer d'une manière directe. » C'était un des grands modes de leur raisonnement en pathologie. Aussi quels soins ije mettaient-ils pas dans l'exploration du malade, du milieu, etc.; ils avaient ainsi tous les éléments du diagnostic pour les antécédents et l'état présent, ainsi que pour le pronostic. Un élève restait auprès du malade afin de multiplier les renseignements, de surveiller les médications, de parer aux accidents. En admettant que les traités attribués aux Cnidiens leur appartiennent exclusivement, ils étaient connus à Cos ; ou en profitait, « car il faut s'emparer de tous les documents utiles, » dans l'intérêt delà pathologie spéciale, en les faisant entrer dans l'esprit de la doctrine ; les écrits les plus légitimes portent des preuves de ces emprunts ^.

En pesant ce qui a été dit à diverses époques sur les traités cnidiens égarés dans la collection hippocralique, en les examinant en eux-mêmes et dans leurs rapports avec les traités qui n'offrent point le même type général, l'on se trouve en présence de bien des conjectures au milieu desquelles il est difficile tout d'abord de se former une opinion précise. En voici une qui a été proposée comme moyen de conciliation. La collection renferme deux ordres d'ouvrages ; les uns (les plus remarquables), sont des oeuvres achevées ; les autres, quelle que puisse être leur étendue, sont des fragments, des matériaux ; il y a des répétitions, moins d'ordre, plus de confusion ; on y expose des systèmes opposés, combattus ailleurs. L'impression que l'on éprouve en méditant plusieurs des traités attribués aux Cnidiens, les fait ranger dans cette catégorie. En tenant compte des remarquables études contemporaines de Littré, Baremberg, Ermerins, etc., on y reconnaît souvent un mélange des travaux des deux écoles. On pourrait les regarder comme des extraits, des analyses, des fragments de l'école de Cnide rassemblés par les disciples de Cos comme des matériaux à leur usage combinés avec des recherches faites d'après cette méthode, avec des réflexions, des interpolations, des aphorismes qui caractérisent l'hippocratisme. Il y a des détails anatomiques, chirurgicaux, etc., rappelant les beaux travaux chirurgicaux d'Hippocrate ou les études de Polybe. Une partie plus ou moins considérable de ces écrits appartiendrait à l'école de Cos, et l'on devrait s'en servir pour apprécier sa doctrine^.

Le vieillard de Cos connaît la division des maladies en externes et internes ; aiguës et chroniques ; sporadiques, endémiques, épidéraiques ; il sait qu'elles varient suivant qu'elles sont susou sous-diaphragmatiques, qu'elles attacjuent tels ou tels tissus {les chairs, les os, les vaisseaux, etc.), tels ou tels organes (les poumons, le cerveau, l'estomac, le foie, la rate, etc.) ; il sait qu'elles reçoivent le nom d'angines, de pneumonies, etc., et comprend la valeur des classifications diverses; mais il conçoit à la fois tous les besoins de la pratique. Au lit du malade, il ne s'agit point d'une pneumonie abstraite , frappant un malade indéterminé ; c'est un état morbide catarrhal, inflammatoire, bilieux, se manifestant chez Ctésias ou Euryphon, jeune ou vieux, fort ou faible, durant l'été ou l'hiver, etc. La maladie

* Jusqu'à quel point doit-on leur donner ce nom? Les maîtres de Cos ne les acceptaient sans doute qu'après les avoir vérifiés. Nous ne pouvons ici exposer tout ce qui se rattacherait à cette question.

- Avec leur esprit large et compréhensif, il est naturel que les hippocratistes aient fait entrer dans leurs écrits des éléments pratiques empruntés aux Cnidiens, afin de mieux remplir le cadre qu'ils avaient tracé, et d'y placer tous les documents nécessaires au perfectionnement de l'art médical. Les traités de Locis, de Arte, etc., que l'on considère comme formant une transition entre les deux écoles, paraissent appartenir aux descendants d'Hippocrate.

MÉDECINE (histoire de la). 45

et le malade ont leur nature; elle exercera une influence notable sur l'évolution de l'alfection et son traitement. Le siège, la l'orme, ont une importance incontestable ; au-dessus s'élève la nature de l'état morbide.

Des maladies très-diiférentes peuvent avoir un même siège, revêtir des formes très-analogues ; un même état morbide peut varier relativement à son siège et ses symptômes, sans changer de nature. La goutte viscérale ou articulaire en offrirait un exemple comme les autres affections diathésiques, et pourtant l'état goutteux ne change pas dans son fond. Une maladie n'est point une collection de symptômes, ce n'est pas davantage un être mystérieux placé en dehors de l'organisme ; c'est un mode spécial plus ou moins généralisé de l'organisme vivant, amené par certaines causes, exjn'imé par certaines manifestations, produisant certains actes, aboutissant à telles terminaisons. Le point capital pour l'hippocratisme légitime, c'est d'arriver à la notion expérimentale de la nature des états morbides, aussi pure que possible, en la dégageant des hypotbèses qui ne servent qu'à l'obscurcir, en pénétrant aussi loin que les faits et l'observation le permettent, en s'arrètant où l'on est arrêté par eux. La lésion des facultés vitales considérées comme un phénomène initial, est un élément du premier ordre relativement à la nature des états morbides ; elle a plusieurs modes (augmentation, diminution, perversion) ; plusieurs centres ou points de départ (solides, liquides) ; elle est soumise à la loi de consensus, d'unité, etc. Les solutions des états morbides sont des moyens précieux pour la détermination des états morbides, naturam morborum curationes ostendunt. Il serait difficile, mais non pomt impossible de refaire la pathologie interne d'Hippocrate avec les formes usitées aujourd'lmi, afin de mieux les juger en les comparant . Nous aurons d'ailleurs à revenir sur toutes ces questions dans le courant de notre histoire.

La séméiolocjie a beaucoup occupé l'école de Cos, sous le nom àe prognose. Indépendamment des traités spéciaux [conques, prédictions, pronostic), on la' rencontre dans la plupart des autres écrits. La séméiotique embrasse le diagnostic et le pronostic, et sert de base aux indications thérapeutiques, quid sufficitad cognoscendum, sufficit ad curandum. La séméiotique d'Hippocrate, dans son exposition, est toute expérimentale; ce sont des résultats, des lois cl niques, et cependant en les rapprochant des faits dont elles offrent le résumé, on pourrait y retrouver les principes constitutifs de ses doctrines, et voir comment il la rattachait à leur ensemble, car tout était lié dans son esprit. Sa prognose, ainsi qu'il le dit [Pronostic, § 1^''), descend dans le passé, constate le présent, prévoit l'avenir ; elle permet de déterminer l'état morbide dans son entier, et de dresser un plan de thérapie qui sera modifié suivant les circonstances. On a pensé que, le jilus souvent, ses aphorismes prognostiques n'étaient que des préceptes de pathologie générale, utiles cependant, en montrant comment dans les cas particuhers, on doit se conformer à des règles métliodiques pour arriver à connaître une maladie ; mais en y regardant de plus près, en se reportant à des études plus spéciales, on s'aperçoit qu'il donne aussi tous les éléments nécessaires pour déterminer la nature, les formes, et même le siège d'un grand nombre de maladies locales ou localisées. La démonstration de cette proposition demanderait des détails dans lesquels nous ne pouvons point entrer ^ Hippocrate étudie avec le

* Les disciples de Cos, s'efforçaient, dans les cas difficiles, de déterminer la nature clinique et le siège des maladies, par des moyens explorateurs tirés de l'action des médicaments, de l'exercice, etc. « Quand la nature ne manifeste point d'elle-même les signes et les indications, le médecin a trouvé des moyens, pai' lesquels la nature innnocenunent violentée les

Ai MÉDECINE (histoike de la).

plus grand soin les évolutions des états morbides depuis leur formation jusqu'à leurs terminaisons: il interroge les antécédents, les parties soumises à ses regards et toutes celles que ses sens peuvent atteindre; les sécrétions, les excrétions, les fonctions, etc., avec une attention plus minutieuse que les Cnidiens. Il note la couleur, l'odeur, la saveur des solides et des liquides, apprécie toutes les qualités et les quantités, le volume, la tension, le relâchement, etc. ; il le fait non-seulement pour arriver au pronostic, mais aussi pour le diagnostic de chaque instant, et pour poser les bases actuelles et futures de la physiologie patJiologique qu s'étendra avec les moyens d'exploration.

Dans les conditions normales, la nature, c'est-à-dire Y organisme vivant, obéit à des lois primordiales et poursuit l'exécution d'un plan arrêté à l'avance. « Chaque partie travaille pour le tout et pour elle-même, le tout travaille pour luimême et pour chaque partie. Les détails sont innombrables et l'harm.onie universelle ; rien n'y manque, rien ne la trouble. Chaque partie (les chairs, la graisse, les poumons, etc.) prend ce qu'il lui faut, rejette ce qui lui est inutile, laisse aux autres ce dont elles ont besoin; le poumon s'empare de son aliment ; l'estomac reçoit le sien, en forme le suc nutritif qui se distribue avec une régularité parfaite ; le sang se transforme en solides ; se porte de la circonférence au centre, et du centre à la circonférence, etc. » {voy., entre autres, de Alimento).

Cette régularité de tous les jours se montre pendant la vie entière dans la succession des âges, etc. Le fœtus est viable à sept mois, la parturition a lieu à neuf, les dentitions, la puberté ont leurs époques, les organes génitaux s'éveillent quand leur moment est venu, la menstruation vient et disparait sans dépasser certaines limites, l'écoulement sanguin a lieu chaque mois et souvent avec une ponctualité remarquable. Pour accomplir tous ses actes, l'organisme vivant semble posséder, dans les sciences naturelles, un savoir que nous ne possédons pas, une prévoyance merveilleuse ; il n'a pourtant point la conscience de ce qu'il sait et ne l'a jamais appris. Ici l'instinct, dans les limites où il s'exerce, dépasse l'intelligence.

Le vieillard de Cos se demanda si la nature, dans l'état pathologique, n'était pas soumise à certaines lois plus ou moins analogues aux lois physiologiques. 11 les retrouva dans la cicatrisation des plaies, dans la formation du cal plus ou moins rapide selon les os fracturés. Il les étudia dans les maladies internes, en commençant par celles où elles sont le plus évidentes, où les affections se dissipent sans l'intervention du médecin. D'abord apparaissent les troubles de l'organisme, ensuite les douleurs s'effacent, les spasmes cessent, les fluxions s'arrêtent; fre^'uemment arrivent des évacuations parles selles, les urines, les sueurs; il y a détente (ce qui est tendu se relâche) ; une crise heureuse amène la solution. On peut reconnaître trois périodes : 1° celle d'irritation (de formation, de crudité) ; 2° celle de coction ; 5° celle de crise. Sous ces mots se trouvaient les modifications intimes de l'organisme; ce qui est tendu se détend, ce qui est trop serré se relâche, la matière morbide s'élabore, les pores s'ouvrent, les évacuations se préparent, etc. ; des mots en apparence vulgaires cachent un sens profond, mais il faut que le médecin puisse se faire comprendre de tous.

Ces lois très-générales sont modifiées par des lois secondaires dans les divers groupes morbides; les affections catarrhales, inflammatoires, fluxionnaires, bilieuses, etc., ont dans leur marche, leurs solutions, leur durée, des modes spé-

produit. B Ainsi ils prescrivaient de doux purgatifs, des substances qui excitaient la sueur, des courses qui provoquaient la gêne de la respiration, etc. (v. de ImcIs, deArte). Notons la pensée, le but, sans être trop sévères sur tous les moyens mis en usage pour l'atteindre.

MÉDECLNE (histoire de la). 45

ciaux constatés par l'expérience; certaines affections manquent de matière morbifique.

Les maladies graves ne présentent plus la même régularité ; il y a des anomalies, soit parce que la nature a perdu en partie ses instincts régulateurs, soit parce qu'elle lutte contre des obstacles qui suspendent sa marche et l'engagent dans de nouvelles voies. Les efforts synergiques n'ont plus la même harmonie, la même entente. Ici l'analyse clinique dont Hippocrate donne de beaux exemples dans les maladies précédentes offre de plus grandes difficultés ; nous constatons ses efforts pour les vamcre.

Le but poursuivi par Hippocrate est évident. Il cherche à établir une série de groupes morbides dans chacun desquels les maladies sont réunies par les analogies qui se tirent des causes qui les produisent, des symptômes qui les manifestent, de leurs solutions naturelles ou médicales, etc., tout cela représente leur mode spécial, leur nature clinique. Il trace le tableau de ces groupes. Néanmoins, les classifications en apparence les plus naturelles ont quelque chose d'arbitraire, « nous devons surveiller les mutations des maladies ; » aussi l'analyse clinique doit voir ce qui se passe dans les diverses périodes, interroger dans chacune d'elles l'état de l'organisme ; Hippocrate jette alors les fondements de la doctrine des éléments morbides, qui fait éviter les écueils des classifications même les plus sages; elles deviennent dangereuses quand on les prend dans un sens trop absolu. Cette voie ouverte par Hippocrate a été suivie [jar tous les vrais praticiens.

Selon Daremberg, « c'est dans l'école de Cos qu'on trouve \' organisme et la maladie, c'est dans celle de Cnide qu'il faut chercher les organes et les maladies » {Hist. des scienc. méd., t. I, p. 121). Cette proposition ne doit pas être prise dans un sens trop absolu. Si le vieillard de Cos étudie la maladie, les groupes morbides et leurs éléments constitutifs, il est loin de négliger les organes, car il prescrit « de les examiner tous, en insistant sur ceux qui sont malades, sw ceux qui en sont les plus voisins ou qui ont avec eux le plus de relations. » Les différences des maladies se tirent des aliments, du souffle (de l'air), de la chaleur, des humeurs (sang, bile, etc.), des solides (chairs, graisse, vaisseaux, nerfs, cerveau, moelle épinière, estomac, rate, foie, etc.); toutes ces parties conspirent, agissent les unes sur les autres et sur le tout, etc. {De alimenta) . Ces différences s'expriment par des signes extérieurs qui servent tout à la lois au diagnostic de l'état morbide et à celui du mécanisme intérieur de son évolution. D'après ses doctrines, Hippocrate a cherché comment la lésion primitive d'un organe entraine celle des organes en connexions synergiques ou sympathiques avec lui, et, de proche en proche, celle de l'orgarnsme. Il n'a pu le faire avec cette précision qui nous distingue aujourd'hui; néanmoins, il en a senti et indiqué l'importance et a tenté plusieurs essais ^

« Les Cnidiens décrivent sept maladies de la bile, douze maladies de la vessie, quatre des reins, quatre stranguries, quatre tétanos, quatre ictères, trois phthisies, etc. Ils considéraient seulement les variétés des corps, que modifient beaucoup de causes, et laissaient de côté la multitude des diathèses qu'observe Hippocrate, se servant pour déterminer ces diathèses de la seule méthode qui peut faire trouver le nombre des maladies (Galien, Comment, de reg. in acutis, I, 5, 7). »

* Il est des médecins qui pensent que toutes les maladies internes sont d'abord générales, que lorsqu'elles semblent locales, elles résultent de l'état général plus fortement accentué sur un point de l'organisme. Telle est, à leurs yeux, la doctrine liippocratique ; nous croyons qu'ils la considèrent à un point de vue trop étroit et trop exclusif.

46 MÉDECINE (histoire de la).

En effet, dans le livre II des maladies, dans le traité des affections internes, en admettant que ces livres soient exclusivement cnidiens, on peut voir combien sont multipliées les espèces morbides (apoplexies, pneumonies, ictères, etc.). Leurs classifications reposaient sur les sym[itômes que l'on rattachait aux altérations des humeurs, de tels ou tels organes. Dans l'école de Cos, le siégeàn mal avait sa valeur et occupait sa place, mais sa nature avait une valeur plus grande encore. Elle imprime son cachet, malgré les modifications qui dépendent delà partie affectée. Nous savons qu'il y a des pneumonies, des pleurésies, etc., très-diverses dans leur nature clinique ; nous ne reviendrons point ici sur ce sujet. Quant aux symptômes, ils indiquent, dans plus d'un cas, une irradiation vers un organe plutôt qu'une maladie qui s'y est localisée. Combien de fois le délire, la toux, le vomissement, etc., ne tiennent -ils point à des modes sympathiques? Les caractères des excrétions dépendent ou d'une lésion de l'appareil, ou d'un travail qui se passe ailleurs ou qui y trouve son point de départ. « Dans l'examen des urines, n'oubliez point l'état de la vessie dont les maladies peuvent donner aux urines les caractères qu'elles présentent dans certaines maladies aiguës (Pronostic, c. 8, § 56). » M. Daremberg cite des exemples de diagnostic local fait par des médecins de Cos. Ici une lésion diaphragmatique est reconnue par un rire plein de trouble, là une lésion de l'épiploon par le pus provenant d'un trajet fistuleux, ailleurs on constate la complication de l'érysipèle pharyngien avec l'érj'sipèle externe, la paralysie du voile palatin dans la paralysie faciale, l'atrophie musculaire dans les paralysies, etc. (voy. Épid., V, VII, 2, Coaq., Prorrhét. Voy. Daremberg, I, p. 127). Nous pourrions sans peine multiplier les citations du même genre. 11 y a dans les traités attribués aux Cnidiens bien des détails l'emarquables ; mais, pour ceux-ci, peut-on distinguer nettement ce qui revient à chaque école? Les hippocratistes connaissaient les travaux de leurs rivaux ; ils ne négligeaient point, dans leur pratique, les éléments utiles qu'ils pouvaient leur emprunter, et s'en servaient aussi dans leurs théories en les accommodant à leurs doctrines.

Signalons dans les écrits cnidiens le bruit de cuir neuf dans la pleurésie, cela du vinaigre qui bout dans l'hydrotliorax, les accidents dus aux pertes séminales, les angines couenneuses, la trépanation des côtes pour évacuer les liquides épanchés dans la cavité de la poitrine, l'incision des reins dans les abcès suites des calculs, les liydatides pulmonaires avec essai anatomo-pathologique {voy. Daremb., p. 125, etc.). Arrêtons-nous, nous serions facilement entraînés.

Hippocrate prescrit l'emploi de tous les sens (vue, ouïe, odorat, goût, toucher) dans l'exploration des parties et des humeurs ; il y joignait tous les moyens d'exploration physique (succussion, mensuration) ; Laënnec a trouvé dans les traités de Cos l'idée première de l'auscultation. Partout ces recommandations sont reproduites : « Observez l'atmosphère, le pays, le régime, les habitudes, le fenre de vie, l'âge, les moeurs, les discours, le silence, le sommeil, les rêves, les caprices, la toux, l'éternument, les déjections, les hémorrhagies, la tension aux hypochondres, les points de côté, l'état de la rate, les douleurs, les crampes etc. les effets du régime, des remèdes, si variables selon la dose, la forme (en poudre en potion), la maladie (période, etc.), le malade, etc. (Pronostic, Prédictions Épid., Regimen in acutis, etc., spécialement de Humoribus) . »

Une des grandes gloires d'Hippocrate, c'est d'avoir cherché les lois de l'organisme vivant et de l'homme entier, d'avoir rattaché sans exagération la physiologie à la pathologie, en marquant la démarcation de la physiologie normale et pathologique. Avant lui, cette direction est à peine indiquée; il l'accentue et montre

comment il faut procéder, et pourquoi il faut procéder ainsi. L'observation clinique est l'instrument principal ; quelques hypothèses s'y mêlent, mais au fond ce sont des épisodes, des accessoires, qui le soutiennent dans ses explorations et laissent peu de traces dans les résultats définitifs.

On a exagéré le naturisme hippocratique. C'est surtout dans les modes physiologiques que la nature est admirable. Dans les modes morbides, ses instincts sont souvent en défaut. Si les maladies ne sont pas graves, elle trace une marche que nous devons aider, imiter ; dans les maladies dangereuses, compliquées, il faut se tenir sur ses gardes ; quà natura vergit eo ducendum; oui quand ses tendances sont bonnes, mais quand elle est déviée? Quand elle ne fait pas ce qu'elle devrait faire, ce qu'elle fait dans les cas heureux? 11 y a des maladies fatalement perverses (les accès pernicieux, etc.). « La nature est multiple, elle fait le pour et le contre. » Voyez de AUmento, où il énonce des oppositions multipliées : « Le médecin est le ministre de la nature. » « Trois choses se réunissent dans notre art, la maladie, le médecin, le malade. Le médecin ministre de l'art s oppose à la maladie, le malade doit y concourir » {Épid., I, § 23. Voy. aussi de Hiimoribiis, sur le bien obtenu par la nature et par l'art, et ibid., Il, III, 8, sur la direction à donner aux dépôts qui font fausse route). « Il est bon que les maladies marchent de haut en bas et de dedans en dehors ; le contraire est mauvais. )■ Ainsi quand un ilux hémorrhoïdal est remplacé par une fluxion pectorale ou encéplialique, quand la goutte ou les rhumatismes articulaires deviennent viscéraux (cœur, poumons, encéphale, etc.), la nature, prend une mauvaise voie, et Hippocrate ne l'abandonne pas à elle-même. Lorsqu'un organe majeur est profondément atteint, il n'agit plus bien ni pour lui ni pour les autres, et l'organisme est souvent impuissant à le dégager. Chaque groupe morbide a sa nature, ses lois ; il faut avoir égard à l'intensité, au siège, etc. {vojj. la classification des maladies dans Lordat, Perpétuité' de la médecine). On peut varier ces classifications pour arriver à une doctrine plus large dans son ensemble. Gaheu ne met point ce naturisme exagéré au compte d'flippocrate ; la thérapeutique de Cos proteste contre cet exclusivisme.

Thérapeutique. M. Renouard choisit comme exemples de cette thérapeutique le traitement de la pneumonie et delà pleurésie emprunté au troisième livre des maladies d'une part, de l'autre à l'appendice du traité de Regim. in acutis, La thérapeutique de Cos est la science des indications et repose sur les bases les plus étendues, sur l'expériejice d'abord, ensuite sur quelques théories regardées comme expérimentales.

La théi^apeu tique, dans certaines Hmites du moins, est la pathogénie retournée,

défaisant le mal produit par les agents morbigènes, substituant aux modes vicieux

actuels des modes d'un autre genre qui les effacent. Toutes les deux considèrent

les modificateurs, l'une au point de vue du mal auquel ils ont donné naissance,

l'autre au point de vue de la réparation. Or l'action des modificateurs ne se devine

point simplement par leurs qualités physiques (froid, chaud, etc.), ni par leur

composition élémentaire (air, eau, feu), elle tient avant tout à leurs rapports avec

les forces de l'organisme, sa vitalité, varie avec elle et se dévode par l'observation

directe de leurs effets. Les affections morales n'agissent point par la sécheresse,

l'humidité, l'air ou le feu ; l'organisme subit une impression d'où jaiUissent des

modes très-variés, dont les conséquences peuvent devenir si funestes. Les efléts

des modificateurs ne dépendent pas seulement des ressemblances ou des dissem-

blaiices hypothétiques ou vagues de leur nature et de la nature humaine, et ne

représentent point un principe unique ; ils obéissent à des lois plus nombreuses,

48 MEDECINE (histoire de la).

plus complexes, que l'art a la mission de découvrir. Telle est la voie suivie pnr Hippocrate en hygiène, en physiologie, en pathogénie ; c'est ainsi qu'il a fondé lu science des modificateurs en l'arrachant aux hypothèses d'une fausse philosophie; c'est une de ses plus glorieuses conquêtes dont le prix se fait d'autant mieux sentir que nous verrons ces hypothèses se reproduire d'âge en âge chez les iatrophysiciens, les iatro-chimistes et une série de sectes qui vont chercher l'art médical dans des éléments étrangers. L'analyse de deux traités suttîrait à notre démonstration. Le régime dans les maladies aiguës crée l'hygiène thérapeutique {voy. Ribes, Fonssagrives). Le traité du régime lui-même est un fragment important d'hygiène. Le premier hvre est théorique ; il expose le système de l'air et du feu considérés comme éléments. Est-il d'Hippocrate? l'a-t-il écrit comme un essai ou dans sa jeunesse? Dans les livres suivants, la théorie s'efface peu à [^eu, des conclusions pratiques fort sages se font jour et restent indépendantes de tout système. On les retrouve seules dans la Diète salubre. L'opuscule de Veteri médicinal où l'hippocratisme se montre plus mûri, combat au nom de la médecine le système des quatre éléments. En comparant divers ouvrages de la collection, on semble voir des étapes, des efforts successifs pour démêler h vérité.

La justesse et l'étendue de la méthode hippocratique s'aperçoit plus nettement quand on examine l'ensemble des agents pathogéniques et que l'on fixe son attention sur certains poisons, sur les venins et les virus. Comment aurait-on découvert a priori l'action sédative et stupéfiante des narcotiques, celle des strychnées qui provoquent des convulsions, celle des venins, des virus et de leurs différentes espèces. On dira que les uns stupéfient le système nerveux, que les autres l'excitent, on en montrera anatomiquement les irradiations, etc., est-ce là leur action intime? Le modus faciendi des venins est encore plus difficile à déterminer. Pourquoi et comment les miasmes paludéens produisent-ils les affections paludiques, le virus variolique la petite vérole, le virus syphilitique la syphilis avec ses périodes et toutes ses formes ? 11 y a là des phénomènes et des lois appartenant essentiellement au domaine pathologique. L'état morbide n'est point seulement une augmentation ou une diminution des forces, des fonctions physiologiques, ainsi que l'ont pensé à diverses époques les sectateurs de doctrines célèbres ; c'est une erreur dont l'histoire met en saillie les dangereuses conséquences. L'état pathologique a ses perversions, ses modes spéciaux, qui en forment le caractère distinctif. La syphilis ne se guérit point par des stimulants ou des sédatifs ; les mercuriaux en triomphent; quel en est le mécanisme?

La même méthode est appliquée aux modificateurs thérapeutiques dans leurs actes pathogéniques ou curatifs. Ils ne guérissent point en vertu d'un seul principe. A côté du contraria contrariis curantar se place similia siîmilibus curantur, souvent la guérison ne s'effectue ni par antagonisme, ni par similitude. (voy. Ane. méd.,de Locis in homine). Le quinquina guérit le paludisme sons tous les types (intermittent, rémittent, continu), toutes les formes (algides, comateuses), dans tous les sièges (poumons, plèvres, encéphale). Son action toute spt'ciale transforme l'état morbide de l'organisme. On a beaucoup abusé des formules contraria contrariis, similia similihus sans en préciser le sens et sans les comprendre, sans songer aux distinctions importantes qu'elles réclament.

« Les indications thérapeutiques se tirent du milieu, du malade, de la maladie. » Ces dernières se rapportent à sa nature clinique, sa forme, son type, sa marche, ses périodes, son siège. Qu'est-ce que sa nature clinique'^ C'est la détermination expérimentale de ses éléments morbides constitutifs (pléthore, anémie.

MÉDECINE (histoire de la). 49

éréthisme nerveux ou sanguin, fluxion, phlogose, etc.). Elle s'obtient par la réunion de plusieurs circonstances (les causes productrices, la maladie elle-même, symptômes, marche, etc.). La pléthore, par exemple, survient à la suite d'une alimentation trop abondante, se caractérise par la plénitude du pouls, la rougeur de la face, etc., diminue par des évacuatious sanguines. Cette nature clinique résultant d'un ensemble de phénomènes accessibles à l'observation pratique, n'est point cette cause prochaine mystérieuse qui veut remonter trop haut pour savoir s'il y a obstruction, distension passive ou active des capillaires, tension ou relàcbement des nerfs, accumulation ou diminution du fluide nerveux, etc. En s'attachant à cette nature clinique, l'on constate par les faits, les modes morbides réels de l'organisme, sans tomber dans les modes plus cachés et hypothétiques; on évite le double écart d'un empirisme aveugle et d'un dogmatisme téméraire. L'observation et le raisonnement se mêlent, se coordonnent, se règlent réciproquement dans une exacte mesure. Tel est le dogmatisme hippocratique, bien distinct des dogmatismes exagérés avec lesquels il a été trop fréquemment confondu. Les héritiers véritables du vieillard de Cos en feront mieux comprendre l'esprit et les principes en multipliant les applications.

Les indications ont été définies par ces mots : u détermination des besoins actuels de l'organisme. » Ces besoins s'expriment par des signes parmi lesquels les uns indiquent ses souffrances (ce sont les cris de l'organisme), les autres les efforts auxquels il se livre pour triompher de la maladie. Ces deux ordres de signes sont des sources d'indications, et montrent quand et comment il faut agir. Hippocrate fait intervenir ici sa théorie sur les périodes des maladies.

doctrine des crises et des jours critiques. Dans les maladies, trois périodes se manifestent : crudité (formation), coction (élaboration), crise (excrétion). Quand survient la coction, la nature fait des elforts pour l'opérer et les symptômes s'aggravent successivement jusqu'à ce qu'elle soit avancée; des signes critiques manifestent le travail. Une fois terminée, les symptômes s'amendent, l'explosion critique se prépare et s'annonce par des selles, des sueurs, des urines, des éruptions, etc. La période de la coction se nomme période critique. Durant ce temps, observez la nature ou l'organisme, aidez-le sans le troubler, n'agissez vigoureusement qu'avec prudence et sur des indications précises. Lorsque la coction est accomphe, que la crise se détermine par une voie (selles, sueurs, etc.), agissez, aidez-la par des purgatifs, des sudoritiques, etc. En certains cas, une première coction, une première crise est insuffisante ; de nouvelles périodes analogues se reproduisent.

La période critique quaternaire (de 4 jours) est la meilleure, vient ensuite la ternaire, puis la septénaire (4 -H 5). S'il y a plusieurs périodes, la deuxième commence au septième jour, la troisième au onzième (7 + 4), la quatrième au quatorzième v(l'l4-3), la cinquième au dix-septième (14-1-3), etc. Ces périodes sont formées par l'addition des nombres 5 ou 4 au nombre qui exprime les périodes précédentes. Les crises sont heureuses ou défavorables, funestes, et s'annoncent par des signes différents servant à diagnostiquer la durée, les terminaisons, l'issue, etc. Cette théoiie n'est pas simplement l'apphcation du numérisme pythagoricien, elle ressort aussi des faits anthropologiques. Les nombres jouent un rôle important dans les actes physiologiques et dans bien des actes morbides (fièvres d'accès, fièvres éruptives, etc.). Prise dans son sens réel et expérimental, eu tenant compte des modifications imprimées pai' le caractère des groupes morbides, la doctrine des crises a une valeur incontestable. Quant à la durée des périodes, aux

DICI. £NC. 1' s. VL 4

jours critiques, etc., il y a des variations signalées déjà par Hippocrate (voy. Épid.).

Ces idées sur les périodes morbides ont un avantage, elles mettent un frein à cette médecine turbulente disposée à agir constamment avec activité, sans attendre que l'organisme ait ressenti l'action des médications, sans s'assurer de ce qui est fait pour le présent, de ce qui se prépare dans l'avenir. Il y a plusieurs époques pour médicamenter : le moment où le mal se forme, celui oii il est dans toute sa vigueur, celui où il tend vers sa terminaison. Chaque époque a ses indications : si quid movendum, move et hoc in initio. Lorsqu'un travail de résolution, d'élaboration, de détente s'opère, il est indispensable de déterminer dans quel sens il a lieu, afin de voir quelle direction on doit suivre. Enfin lorsqu'une solution s'annonce, elle fournit de nouveaux indices au praticien attentif.

Hippocrate a eu le mérite de démontrer combien sont nombreuses les sources d'indications, d'assigner à chacune d'elles son importance respective. On le constate par l'ensemble des circonstances sur lesquelles reposent les indications des médications principales (évacuations sanguines, vomitifs, purgatifs, sédatifs, etc.) Citons un exemple : « Dans la pneumonie et la pleurésie, si la fièvre est forte, s'il y a douleur dans un côté de la poitrine ou dans tous les deux, si le malade souffre pendant l'expiration, qu'il tousse, que les crachats soient rouilles ou livides, ou ténus, spumeux ou d'un rouge de sang, enfin s'ils présentent quelque différence avec les crachats de bonne nature, l'on se conduira ainsi : la douleur s'étendant en haut vers la clavicule ou vers la veine et le bras, on ouvrira la veine brachiale interne du côté malade. La quantité de sang extraite sera proportionnelle à la constitution du corps, la saison, l'âge, l'état général du malade. Si la douleur est aiguë, on poussera hardiment la saignée jusqu'à la défaillance, puis on prescrira un lavement. » Voilà pour les pleuro-pneuraonies inflammatoires; il tient compte du mal, du malade, de la saison. Voici maintenant l'indication d'un purgatif : « Si la douleur occupe la région inférieure de la poitrine et si la tension est forte, vous prescrirez aux pleurétiques une puigation douce, suivie d'une administration d'oxymel. La purgation sera donnée le quatrième jour; pendant les trois premiers, on prescrira des lavements; s'ils ne soulagent pas, on purgera, comme il a été dit. Surveillez jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de fièvre et qu'on soit arrivé au septième jour ; dès lors, s'il paraît hors de danger, donnez un peu de suc de tisane ; si la convalescence fait des progrès, vous en donnerez deux fois par jour en augmentant progressivement. Si la convalescence ne marche pas facilement, donnez moins de boisson et pour nourriture du suc de tisane en petite quantité, une fois par jour. A ceux qui sont à la fin de la maladie, ne donnez pas la tisane avant que la coction se soit manifestée dans les urines ou l'expectoration. Il faut que les humeurs crues se soient fondues et que ce qui faisait obstacle ait été rejeté; alors rien ne s'oppose plus à l'alimentation. Quant aux douleurs de côté, rien n'empêche d'y appliquer des fomentations, des emplâtres de cire. Recouvrez les hypochondres jusqu'aux mamelles avec de la graine de lin, etc. » (Append. au traité dxiRégime inacutis, édit. Littré, t. II, p. 595.)

Théories et systèmes. Fluxion. D'après le traité de Locis, la fluxion serait produite par resserrement ou dilatation. Le froid fait contracter les solides qui chassent les fluides; la chaleur les dilate, et les liquides sortent par les pores ouverts. 11 serait possible, en rapprochant divers passages, de donner une théorie moins vague et de la lier avec les théories des temps postérieurs.

Théorie des éléments et des humeurs. Quelques traités n'admettent qu'un

MEDECINE (histoire de la). 51

élément. Dans le de Flatibus, les maladies n'ont qu'une cause, le mt\iy.x, et ne diffèrent que par le siège {voy. aussi de la nature de l'enfant et de la génération). L'opuscule sur les principes parle de deux éléments : le feu, principe actif; la terre, principe passif. Le traité du régime trouve deux éléments, le feu et la terre. A côté de ces théories, se rencontrent celles d'une ou deux humeurs.

Néanmoins, ce qui domine, c'est le système des quatre éléments d'Empédocle et des quatre humeurs (sang, bile, pituite, atrabile). La nature de celles-ci est difficde à déterminer. Dans les traités de pathologie spéciale, il s'agit tour à tour de deux, trois, quatre humeurs. L'auteur du livre de Naturâ hominis combat les systèmes qui ne veulent point des quatre humeurs fondamentales, et prouve l'existence de celles-ci, sans hésiter sur celle de la bile noire. Ce système est celui qui s'accorde le mieux avec la théorie des coctions et des crises, et a réuni bien des suffrages. Ce n'est pourtant pas, comme on l'a cru trop généralement, le fond de l'hippocratisme, où il occupe une place qui doit être limitée par des faits soumis à une interprétation plus exacte. Le traité de Veteri medicinâ critique la théorie des quatre éléments, et substitue aux qualités premières des humeurs leurs qualités secondaires (acide, doux, amer). Nous n'insisterons pas sur ces théories, que nous rencontrerons fréquemment sur notre route ; nous verrons alors jusqu'à quel point on peut en retirer quelque fruit. Dans les écrits légitimes, elles ne se montrent qu'en passant et ne jouent qu'un rôle secondaire, cédant le pas aux doctrines expérimentales formées par des laits positifs, rigoureusement enchaînés et embrassant par leur ensemble la science entière.

La thérapeutique d'Hippocrate est loin d'être purement expectante; elle agit, quand l'indication est positive, par des moyens généraux ou locaux, souvent énergiques ; nous pouriions en citer bien des exemples.

L'hippocratisme est un éclectisme, mais un éclectisme immédiat, c'est-à-dire sortant directement des faits ; car notre science a ce caractère. Il est tour à tour solidiste ou humoriste, méthodiste, tenant compte du mécanisme ou du dynamisme, selon qu'ils représentent tel ou tel ordre de faits. Aussi chaque système l'a-t-il regardé comme son promoteur, sans s'apercevoir qu'il n'appartient à aucun tandis que tous lui appartiennent, parce que les faits, envisagés sans exclusivisme, doivent finir par donner tous ces éléments unis et fondus ensemble dans une harmonieuse unité. L'hippocratisme n'est point parfait ; il a ses erreurs et ses lacunes; mais on doit redresser les unes, combler les autres, en suivant sa méthode, sa logique, en profitant de tous les perfectionnements qu'il n'aurait pas négUgés, en agrandissant et remplissant le cadre qu'il a tracé.

« Ce qui doit nous étonner et commander notre respect, c'est qu'avec des instruments si peu nombreux et si imparfaits, les auteurs delà collection hippocratique aient fait de si grandes choses. Les moindres ressources sont mises à profit, les erreurs mêmes finissent par exciter à des recherches fructueuses » (Daremberg, 1. 1, p. 130). Cela tient à la méthode, et à cette pensée de construire la médecine (hygiène, pathologie, thérapeutique) sur l'observation directe, en la rendant aussi indépendante que possible de toutes les théories dont la légitimité pouvait laisser quelque doute.

A côté des disciples de Cos, apparaissent les deux plus grands philosophes de l'antiquité, Platon et Aristote, souvent mal appréciés^ Méthodologiste de premier ordre, le chef de l'Académie applique à la psychologie la méthode expérimentale inductive. Plaçant sous l'œil du sens intime l'àine humaine, il la voit penser, vouloir, aimer, agir, aperçoit les motifs de ses déterminations, de ses actes, et

52 MÉDEGLNE (histoiue de la).

nous laisse une profonde analyse de l'entendement, des idées da vrai, du bien, du beau, du juste. En physique, en physiologie, il suit la méthode a priori, s'égare avec elle, adopte en les embellissant les hypothèses des quatre éléments, des qualités premières, des quatre humeurs, et les consacre par son autorité.

Aristote, aussi grand méthodologiste que lui, comprend beaucoup mieux l'importance de la méthode expérimentale inductive. Malgré la forme synthétique dont elle est revêtue, elle constitue le fond de sa poétique, de sa rhétorique, de sa politique, de sa morale, etc. Il devient ainsi, durant bien des siècles, le législateur de ces sciences. En physique, Aristote expose et discute les systèmes de ses prédécesseurs, mais la méthode a priori le conduit aux mêmes erreurs.

Son traité sur les animaux est un des plus beaux modèles de la vraie méthode. Là se trouvent créées du premier coup, par des dissections multipliées et des rapprochements ingénieux embrassant toutes les classes des êtres vivants, l'anatoraie et la physiologie comparées et philosophiques ; là se rencontre l'idée première de l'anatoraie générale. A la description et à l'anatomie d'un grand nombre d'animaux, se joignent une foule de remarques intéressantes sur leurs mœurs, leurs habitudes, leurs instincts, leur accouplement, etc. Ses recherches sur l'évolution du poulet rappellent celles d'Ilarvey. La pathologie comparée n'est point négligée (rage canine, morve, fourbure des chevaux, etc.) {voy. G. Cuvier, Hist. des sciences naturelles).

Aristote, encyclopédiste comme les philosophes de la première période, se sépare d'eux en adoptant un précepte capital de l'hippocratisme. Les sciences sont distinguées, étudiées expéz'imentalement dans les faits, les lois qui leur sont propres, d'après leur génie spécial ; on les rapproche ensuite suivant leurs rapports naturels, et l'on s'élève progressivement aux lois les plus générales.

Théophraste, disciple d'Aristote, a écrit 227 ouvrages sur les sujets les plus variés (Diog. Laërce) ; presque tous sont perdus aujourd'hui. Nous possédons la plus grande partie de deux traités relatifs au règne végétal. Il éuumère 500 plantes, dont il fait connaître la culture, les propriétés, les usages. Théophraste nous a laissé des études importantes sur l'anatomie et la physiologie végétales.

Les successeurs immédiats d'Hippocrate se livrent bien plus que lui aux idées systématiques, et surtout à l'humorisme. Après eux, nous avons peu de noms à citer. Indiquons seulement Dioclès, Pra.xagore, Dexippe, Plistonicus, Philotime, riiilistion, etc. Dioclès de Caryste fait marcher de front l'anatomie, la chirurgie, la médecine, et combat plusieurs préjugés de son époque. Il décrit les maladies avec plus de précision, donne d'excellentes règles de diététique spécialement pour les navigateurs, soumet à des principes plus exacts la préparation des médicaments, etc. Anatomiste éminent, Praxagore de Cas jette un jour nouveau sur la structure des organes génitaux, distingue les artères des veines, démontre que les premières proviennent toutes de l'aorte et sont le siège de pulsations. C'est ainsi qu'il crée la sphygmologie. Néanmoins les artères ne contiennent que de l'air ; le sang qui s'en échappe après leurs blessures est attiré anormalement des parties voisines. Les pulsations dépendent d'une force vitale mise en jeu par le pncuma. Les aliments fournissent, selon la température, du sang, de la bile, de la pituite, etc. Les humeurs se divisent en dix catégories (la douce, la saline, etc.). Praxagore est humoriste et pneumatiste. Les fièvres intermittentes ont leur siège dans la veine cave et revêtent parfois le caractère pernicieux. Chrysippe, médecin cnidien, s'élève contre l'abus, de la saignée, des purgatifs, et fait surtout usage de remèdes empruntés au règne végétal.

MÉDECINE (histoiue de la). 55

Quatrième époque. Depuis la fondation de la bibliothèque d'Alexandrie, jusqu'à Galien. De l'an o2(J {ère ancienne] , jusqu'à 150 (ère clirétienne). A la mort d'Alexandre, ses généraux se partagent ses vastes Etats. Deux d'entre eux, Eumène et Ptolémée Soter, ont la généreuse pensée de rassembler dans un centre toutes les richesses intellectuelles. Le premier fonde la bibliothèque de Pergame, l'autre celle d'Alexandrie. Rivalisant de zèle, ils établissent deux grandes écoles dans leurs capitales. Portons nos regards sur l'œuvre des Ptoléniées, souverains de l'Egypte.

Eu moins d'un siècle, à force de soins et de sacrifices, les deux bibliothèques d'Alexandrie renferment 6U0 ou 700,000 volumes, contenant les manuscrits les plus précieux ; on forme de vastes collections d'objets relatifs aux sciences physiques et naturelles. Attirés par la réputation des écoles, par les récompenses qu'on leur accorde, des savants, des littérateurs, des philosophes, des artistes, aftluaut de toutes parts, se réunissent fréquemment dans un palais qui reçoit le nom de Musée {Ludi musarujn), véritable académie oij s'agitent les questions les plus importantes. Ces institutions libérales, la munificence et la protection éclairée des Ptoléniées exerça alors comme toujours une heureuse et bienfaisante influence. Les connaissances acquises furent conservées et résumées, de nouvelles découvertes furent faites en anatomie, dans les mathématiques, la cosmographie, l'astronomie, etc. Alexandrie, et, après elle, Pergameet plusieurs villes de l'Asie, devinrent de puissants foyers d'où se répandirent les lumières et la civilisation. L'impulsion communiquée par les premiers Ptoléniées s'affaiblit sons leurs successeurs. Lorsque Rome eut étendu au loin son empire, les savants et les artistes s'empressèrent d'accourir dans cette capitale. Ce fut le point de départ d'une transformation profonde. Le génie grec éveilla le génie romain, se combina avec lui et prépara le siècle d'Auguste. ,

Examinons le développement des diverses branches de la médecine pendant celte époque.

Article I. Anatomie et physiologie. Les deux premiers Ptolémées s'élevant au-dessus des préjugés qui avaient régné jusqu'à eux, livrent au scalpel des anatomistes les corps des criminels, encouragent et partagent leurs travaux.

Deux hommes éminents, Hérophile de Chalcédoine, élève de Praxagoras, et Erasistrate, disciple de Chrysippe, entrèrent les premiers dans cette voie féconde, et fondèrent l'anatomie humaine. Nous ne possédons que quelques fragments de leurs écrits, et nous ne pouvons les apprécier que par le témoignage d^ quelques médecins qui ont vécu après eux. Hérophile porta son attention sur le système nerveux, distingua les nerfs des autres tissus, rapporta leur origine à la moelle épinière et au cerveau, décrivit la voûte à trois piliers, les ventricules cérébraux, le calamus scriptorius, le sinus droit (pressoir d'Hérophile), l'arachnoïde, dont la face inférieure est veloutée, la rétine; les nerfs sont moteurs et sensitifs. Hérophile donna le nom de veines antérieures aux veines pulmonaires, celui de duodénum à la première partie de l'intestin grêle ; distingua les vaisseaux sanguins qui se rendent au foie, des vaisseaux lactés qui se répandent dans le mésentère ; montra les différences qui existent entre le foie de l'homme et celui des animaux ; répandit de nouvelles lumières sur la disposition et la structure des organes génitaux dans les deux sexes; découvrit l'épididyme, aperçut les rapports des battements artériels et de la respiration; admit dans les poumons une tendance à se dilater et à se resserrer tour à tour dans l'inspiration et l'e.xpiration, et crut y trouver des mouvements de systole et de diastole.

U MÉDECINE (histoire oe la).

Érasisti ate partagea les travaux d'IIérophile, s'attacha plus particulièrement à l'étude des nerf?, de la moelle spinale, du cerveau, et distingua les nerfs sensitifs des nerfs moteurs, en mêlant à cette découverte les plus graves erreurs. 11 découvrit les valvules de la veine cave, les désigna sous le nom de triglochines, et ne confondit plus les artères mêmes avec la trachée-artère. Érasistrate n'eut que des notions très-imparfaites sur la structure de nos tissus. A ses yeux, ceux-ci étaient formés, dans leur partie fondamentale, par.l'intricationde vaisseaux et de nerfs ; la plupart des parenchymes sont constitués par des émanations sanguines. Les boissons ne pénètrent point dans les poumons par la trachée ; l'air passe parce canal et s'introduit dans l'oi^gane pulmonaire pendant l'inspiration; le fluide aérien, hpneuma^ passe dans les veines pulmonaires et se répand de là dans l'arbre artériel qui en est rempli. Il y a deux sortes de pneuma, l'un vital, Z,onriy.6v , l'autre affecté à l'âme, i|/ij/ty.dv; le premier est destiné au cœur, le second au cerveau. La chaleur n'est point innée, elle se développe par l'exercice de nos fonctions. La digestion s'accomplit par la force mécanique de l'estomac et le concours du pneuma. La nutrition n'exige pas des forces attractives spéciales, propres à chaque partie. Le sang s'échoppe des ramifications veineuses, s'unit au pneuma sorti des artères, se colle aux divers points de chaque organe le long des jiarois, avec une régularité parfaite, molécule à molécule; c'est ainsi que toutes les parties se développent, s'accroissent, se nourrissent, réparent leurs pertes. Les sécrétions s'effectuent par des procédés analogues. Ainsi la bile se trouve en quantité surabondante dans les veines du foie et sort de ces vaisseaux en vertu de leurs dispositions et de la diminution de leur calibre. Ces théories mécaniques, transportées de la physiologie dans la pathologie, sont un pas rétrograde et nous éloignent des vues larges du dynamisme d'Hippocrate. La bile, une fois sécrétée, passe du foie dans la vésicule biliaire par des voies inconnues ; ce liquide est une substance excrémentitielle complètement inutile. Le pneuma parvient au cœur, le dilate, arrive dans les artères et les dilate à leur tour ; ces vaisseaux reviennent ensuite sur eux-mêmes. Ces dilatations et ces resserrements successifs produisent les pulsations et le rhythme qui les accompagne.

Eîidème, contemporain d'Hérophile et d'Erasistrate, vint s'associer à kiurs recherches et les agrandit sur quelques points.

Après Eudème, l'essor communiqué à l'anatomie s'éteignit tout à coup ; nous franchissons un long espace sans avoir rien à signaler d'important. C'est à Rome que nous trouvons deux anatomistes éminents. Rufus d'Éphèse vheiit sous Trajan. Nous avons de lui un traité, de Partibus corporis humani; mais il n'a disséqué que des animaux. Ses éludes ont porté spécialement sur les singes. Il distingue les nerfs sensitifs des nerfs moteurs, décrit imparfaitement le chiasma des nerfs optiques, indique la capsule du cristallin et s'etforce d'introduire de la clarté dans les nomenclatures anatomiques.

Marinm appartient au règne de Néron. Sa vie entière fut consacrée à l'anatomie et à la physiologie. Ses nombreux écrits ne sont point parvenus jusqu'à nous. Galien, qui paraît y avoir puisé largement, le regarde comme le restaurateur de l'anatomie fort négligée depuis longtemps. Il mentionne seulement d'une manière générale que Marinus dirigea particulièrement son attention vers la structure et les fonctions des glandes, et le système nerveux. Il découvrit les glandes mésentériques, aperçut les nerfs palatins, réunit sous le nom de cinquième paire les nerfs acoustique et facial, et fit une sixième paire du grand hypoglosse dont il donna la description.

MÉDECINE (histoire de la). 55

Art. II, Matière médicale. Pharmacologie. Durant cette époque, on se livra avec ardeur à l'étude des médicaments, à leur préparation ; Hérophile en donna l'exemple. 11 avait une grande confiance dans les médicaments composés et les spécifiques. Érasistrate composa un livre sur les poisons. Après lui, nous pourrions citer Zenon de Laodicée, Andréas de Caryste, Apollonius de Memphis {Ouvrage sur la botanique, etc.). Mentionnons Séràpion, Héraclide de Tarante, Zopyre, Cratévas le Rhizotome, Cléophante, maître d'Asclépiade, Nicandre de Colophon, etc. Nous possédons de ce dernier deux poëmes où sont consignées des remarques intéressantes sur les serpents et leurs venins, les cantharides, les sangsues, etc., les poisons végétaux et leurs antidotes, etc. Nous ne poursuivrons pas cette longue liste et nous nous arrêterons aux deux Andromaque, médecins de Néron ; l'aîné composa la The'riaque.

Le traité le plus complet sur la matière médicale est celui àeDioscoride d'Anazarbe, que l'on croit généralement antérieur 5 Pline {voy. K. Sprengel, t. II, p. 58), Son ouvrage est divisé en six livres. Le premier s'occupe des substances odorantes ; le second et les deux suivants, des animaux et de leurs produits (miel, lait, etc.), des plantes des jardins, etc. ; le cinquième, de la vigne, des vins et des minéraux ; le sixième, des poisons et des venins. Cette classification ne repose sur aucune base rationnelle. Quant aux objets eux-mêmes, tantôt il accompagne leur nom de descriptions si souvent incomplètes, que l'on ne parvient pas à les reconnaître; tantôt il ne les décrit point et se borne à mentionner leurs usages. Il indique les moyens de reconnaître la sophistication des médicaments, et d'obtenir certains produits dont la préparation est assez compliquée. Malgré ses nombreux défauts, ce livre est resté classique pendant dix-sept siècles. L'histoire naturelle de Pline, que nous mentionnerons en passant, est une immense encyclopédie embrassant toutes les sciences et prouvant toute l'étendue de l'esprit et du savoir de l'auteur. Elle renferme des renseignements importants sur l'histoire de la médecine, et une collection de remèdes appartenant aux trois règnes de la nature ; leur action est exposée d'une manière purement empirique.

Art. m. Hygiène. Plusieurs médecins s'attachèrent spécialement à l'hygiène. Malgré les divergences de leurs théories, ils tinrent compte de l'expérience, et les Conseils qu'ils ont laissés sont généralement utiles dans la pratique. Nous y retrouvons les principes hippocratiques étendus et développés. Qn peut en juger par le court résumé que nous a donné Celse(rfe Re medicâ, hv. I"). Après quelques conseils adressés aux personnes vigoureuses, il entre dans plus de détails relativement aux sujets délicats, examine les modifications exigées par l'âge, le sexe, les saisons, les habitudes, les voyages, etc., la débilité relative de certains organes. Il trace des règles sur l'usage des aliments, des boissons, sur les exercices, le sommeil, le travail, le repos, les bains, les onctions, les frictions, l'emploi hygiénique des vomitifs, des purgatifs, etc. Les effets de ces agents sont distingués selon qu'ils échauffent ou rafraîchissent, resserrent ou relâchent, fortifient ou débilitent, etc.

Art. IV. Médecine. Il est impossible, dans une étude abrégée, de suivre l'évolution progressive de la médecine durant l'espace de plus de quatre siècles, qui sépare Galien de la fondation de l'école d'Alexandrie ; de déterminer exactement la part qui revient aux médecins alexandrins et à ceux qui s'établirent après Archagatus dans la capitale de l'empire romain. Nous n'avons guère que les documents fournis par Celse, Dioscoride, Pline, Arétée, Caelius Aurelianus, Galien, et quelques fragments conservés par les compilateurs. Nous rencontrons

56 MÉDECINE (histoire de la).

même là des ouvrages appartenant à des contemporains du médecin de Pergame.

1" Hérophile, Erasistrate et leurs premiers sectateurs. Hérophile fat tout à la fois empirique et sectateur du dogmatisme humoral des successeurs d'Hippocrate ; Galien l'appelle demi-empirique parce qu'il avait une grande confiance dans les remèdes composés. Bien employés, les remèdes sont pour lui les mains des Dieux. 11 eut le mérite de poursuivre les recherches de son maître Praxagoras sur les signes tirés des pulsations artérielles, étudia surtout la force du pouls aux différents âges, dans les divers états morbides, découvrit le pouls sautillant, etc. Parmi ses disciples immédiats, on compte Démétrius, Mentias, Bacchius, Zenon de Laodicée, etc. Tous ces médecins suivirent la double direction donnée par Hérophile, commentèrent les écrits de Cos d'après les mêmes vues, multiplièrent les distinctions relatives au pouls et perfectionnèrent la doctrine des hémorrhagies.

Erasistrate oscilla aussi entre l'empirisme et un dogmatisme mécanique comme sa physiologie. Les maladies dépendent non de l'altération des humeurs, mais d'une erreur de lieu, de la pénétration du sang dans les artères. La fièvre s'allume ou l'inflammation se manifeste selon que le sang pénètre dans les grosses artères et le cœur, ou s'engage dans les petits rameaux artériels : si l'humeur qui nourrit les nerfs s'insinue dans leur cavité, elle s'y épaissit et la paralysie en est la conséquence. Les saignées doivent être proscrites dans les fièvres et les phlegmasiesj car elles ne remédient point à l'erreur de lieu ; un régime sévère et la ligature des veines sont alors plus efficaces. On n'a pas de moyen spécial pour purger tels ou tels organes, telles ou telles humeurs. Comme son maître Chrysippe, il rejettait les purgatifs. Néanmoins l'observation modifiait les règles déduites de son dogmatisme, et il saignait dans quelques cas. Le régime, les bains l'exercice, les frictions, les onctions, les topiques, les vomitifs formaient le fond de ses médications. Malgré ses attaques contre plusieurs dogmes hippocratiques, Erasistrate professait un profond respect pour l'école de Cos, reconnaissait dan?, bien des cas, implicitement, la puissance de l'organisme, les modifications imprimées à l'action des médicaments par la réaction des forces vitales, et se trouvait ainsi ramené dans la bonne voie, d'oii l'écartaient ses hypothèses pathogéniques. «Les mêmes médicaments, disait-il, avec le père de la médecine, produisent des effets très-divers suivant les individus et les circonstances « {voy. Galien, de Facult. alim,, c. ii). Les disciples d'Erasistrate s'attachèrent surtout à ses théories mécaniques, et abandonnèrent de plus en plus la méthode expérimentale.

Peu à peu les Alexandrins se divisèrent en deux sectes, l'une dogmatique, l'autre empirique.

2° Dogmatisme. Hippocrate avait su réunir l'expérience au raisonnement et soumettre à la première les principes systématiques qui s'efforçaient de tout dominer. Ses successeurs mêlèrent trop souvent les données fournies par les systèmes à celles qui découlaient de l'observation, et transportèrent trop largement dans la médecine, diverses spéculations philosophiques. Cette tendance lut exagérée par les Alexandrins ; ils fondèrent, sous le nom de dogmatique, une secte qui prétendait suivre les traces du vieillard de Cos ; mais, au fond, elle prenait surtout pour guide des hypothèses très-diverses conçues a priori, opposées les unes aux autres, parce que l'imagination de leurs auteurs y jouait un plus grand rôle que l'observation. Loin de former un ensemble uniforme, comme on pourrait le croire au premier abord, le dogmatisme est constitué par des éléments hétéro-

MÉDECINE (histoire de la). 57

gènes que nous ne pouvons suivre dans tous leurs détails. Introduit à Rome avec les Alexandrins, il y trouva de nombreux partisans.

Nous nous bornerons à indiquer, d'après Celse, les raisonnements sur lesquels s'appuyaient les dogmatiques, pour justifier la manière dont ils concevaient la médecine.

L'art médical, disaient-ils, repose à la fois sur le raisonnement el l'expérience. Le médecin doit donc connaître ce qui fait la santé et la maladie, les causes cachées, prochaines, évidentes des maladies, la structure et les fonctions des organes. Les causes cachées sont celles qui concernent les éléments dont notre corps est composé. La thérapeutique varie selon que l'on rattache les maladies à l'excès ou au défaut des quatre éléments et aux vices des humeurs (Hérophile) ; aux esprits (Hippocrate) ; au passage du sang dans les vaisseaux (Erasistrate) ; à l'arrêt des corpuscules bouchant les passages en s'arrètant dans les pores imperceptibles de la transpiration (.Asclépiade). L'expérience est certainement nécessaire ; mais ce n'est point empiriquement qu'on a employé, même au début, les remèdes ; on a quelque raison, quelque motif pour faire usage dans chaque cas, de celui-ci plutôt que de celui-là. La science des causes évidentes des maladies est également nécessaire ; on ajjprend ainsi l'influence sur leur formation du froid, du chaud, de la faim, des excès dans les aliments ou les boissons. La physiologie enseigne le mécanisme intime ou les causes de la respiration, des contractions et du resserrement successifs des artères ; de la veille et du sommeil ; elle nous éclaire sur la digestion. Le choix des aliments sera subordonné à la théorie de l'acte digestif par trituration, putréfaction, coction, etc. L'anatomie révèle tout ce qui se rapporte aux parties intérieures, leur position, leur forme, leur texture, leurs rephs, leur consistance, leurs rapports. C'est ainsi que l'on détermine le siège du mal, les changements survenus dans l'organe souffrant, le heu où l'on doit appliquer les topiques, etc. Quand on rencontre des maladies nouvelles, il est nécessaire de constater comment elles se sont formées, afin de choisir les remèdes à l'aide desquels nous pouvons en triompher {voy. Celse, Préface dn liv. I").

Les dogmatiques avaient raison d'exiger des médecins les connaissances les plus étendues, mais ils plaçaient la spéculation au-dessus de la pratique ; l'observation cédait le pas à des théories sur lesquelles régnaient, d'après leur exposition même, les idées les plus contradictoires. Ils étaient humoristes avec Hérophile, partisans de l'erreur de lieu avec Erasistrate, de l'obstruction des pores avec Asclépiade, du strictum et du laxum avec Thémison, etc. Ces systèmes se divisaient et se subdivisaient, se mêlaient à ceux des stoïciens, des épicuriens, etc., se combinaient diversement entre eux et se multipliaient de telle sorte que chaque médecin se croyait le droit d'avoir sa doctrine. Néanmoins, au milieu de cette confusion et des discussions provoquées par des luttes incessantes, certaines vérités se faisaient jour et fournissaient les éléments d'un éclectisme expérimental analogue à celui d'Hippocrate. En remontant aux traditions de Cos, on pouvait leur faire subir des modifications nécessaires, les agrandir et les rectifier, y mcorporer les richesses réelles réunies depuis plusieurs siècles. D'ailleurs les dogmatiques oubliaient fréquemment leurs théories favorites, au lit des malades, et revenaient à l'expérience. Leur thérapeutique différait peu de celle des empiriques, suivant la remarque de ces derniers, confirmées par le témoignage de Celse et de Galien. Chez Hérophile et Erasistrate, l'empirisme tempérait le dogmatisme; plus tard, lorsque le dogmatisme devint prédominant, l'empirisme s'éleva pour le

58 MÉDECINE (histoire de la).

conibaltre et s'établit en posant ses principes. Il eut une existence distincte. Ainsi naquit une nouvelle secte qui eut un caractère déterminé, se plaça toujours en face du dogmatisme et prit le nom de secte empirique.

0'^ Secte empirique. Fondée par Pbilinus de Cos et Sérapion d'Alexandrie, la secte empirique fut adoptée et perfectionnée par les deux Apollonius d'Ântioche, Ménodote, Criton, Sextus Empiricus, Theutras, Cassius, Glaucias, Mantéias, etc., Héraclide de Tarente, le plus sage parmi eux. Les empiriques pensaient que le point de départ et le fond de leur doctrine représentaient ce qu'il y a de capital dans l'hippocratisme. Les remèdes, disaient-ils, comme le régime, ont été découAerts et appliqués par l'expérience et non par le raisonnement. Le point important dans le traitement d'une maladie, n'est point d'insister sur les causes qui l'ont produite (car suivant une foule de circonstances , les mêmes causes amènent des affections très-variées) ; encore moins sur leur cause prochaine ou leur natnre intime (puisqu'ici l'on se trouve en présence de suppositions arbitraires). Ce qu'il faut, a\aut tout, c'est l'histoire complète de la maladie, de son é\olulion symptomatique ; on la compare alors avec un grand nombre de maladies identiques ou très-analogues, et l'on met en usage le traitement qui a le plus ordinairement réussi. Il importe donc de réunir une masse considérable d'observations précises, détaillées, classées d'après un ordre rigoureux, qui puisse servir de type dans tous les cas.

Trois moyens principaux s'offrent quand nous voulons atteindre ce but : Vautopsie, l'histoire, ï analogie on mieux encore, Vépilogisme, c'est là le trépied empirique.

a. Autopsie. On commencera par recueillir soi-même le plus de faits possible dans sa pratique personnelle. Le tableau le plus exact sera tracé, en notant tout ce qui appartient à un état morbide simple ou compliqué, dès son début jusqu'à, sa terminaison, et toutes ses variations relatives à l'âge, au sexe, à la constitution, au climat, etc. On notera aussi tous les résultats obtenus par les médications. Tous les organes, toutes les fonctions seront interrogés avec le soin minutieux prescrit par Hippocrate et les grands observateurs. L'ensemble des symptômes, leur marche, leur enchaînement constituent, au point de vue clinique, les modes morbides. Un seul phénomène ne les caractérise pas; leur réunion sert à déterminer ce que l'on cherche. L'importance d'un symptôme se mesure par son intensité, sa persistance, son siège, le trouble déterminé par lui dans les fonctions les plus essentielles à la vie. Celui qui *vait observé, très-fréquemment, par ce procédé, une maladie et son traitement, connaissait pratiquement cette maladie. En multipliant ces observations, on arrivait à constater des états pathologiques distincts, auxquels des dénominations étaient imposées tantôt d'après le siège (pneumonie, pleurésie, hépatite, etc.) ; tantôt d'après la prédominance d'un symptôme (ictère) ; tantôt d'après sa ressemblance avec tel ou tel objet. Mais ces mots ne préjugeaient point la nature du mal. Ils servaient seulement à aider la mémoire. L'expérience seule enseignait le traitement et ses 'modifications ^

h. Histoire. Aux faits relativement peu nombreux que chacun peut rassembler dans sa praiique. doivent se joindre ceux des cliniciens éminents qui nous ont précédés. C'est ainsi que l'on met sous ses yeux une histoire expérimentale embrassant une pathologie et une thérapeutique très-étendues. Le choix

* Une maladie étudiée par cette méthode constituait un théorème. Un ensemble de maladies formaient une série de théorèmes, de types morbides; c'était là l'idée première d'une nosographie symptomatique.

MÉDECINE (histoire de la). 59

de nos guides réclame une attention spéciale, nous les contrôlerons les uns par les autres, nous n'accepterons que ce qui reposera sur des témoignages certams, et fréquemment répétés, dirigés par le même esprit. L'histoire fournit alors un vaste répertoire où l'on puise avec confiance. Les empiriques définissaient les maladies non par leur nature, mais par une courte description de leurs phénomènes principaux ; ces définitions recevaient le nom d'hijpotijposes.

c. Épilogisme. Si l'on se trouve en présence d'une maladie nouvelle, si l'on n'a pas le médicament dont on aurait besoin, quel parti prendra-t-on ? Dans le premier cas, les empiriques cherchent la maladie qui ressemble le plus à celle qui est sous leurs yeux et la traitent par la même méthode; dans le second, ils remplacent le remède qui leur manque par un autre doué de propriétés analogues (le coing par la nèfle). L'induction agrandissait le champ de l'expérience et les guidait dans leurs recherches. Une affection, en changeant de siège, conserve dans sa nature clinique des modes qui servent de base aux indications. Un rhumatisme du bras cédera probablement au remède qui a guéri un rhumatisme de la jambe. Lorsqu'un homme devient maniaque accidentellement après de violents coups à la tête oij l'on constate de profondes cicatrices, on peut conjecturer que le traumatisme a été le point de départ de la manie.

Les historiens ont dit trop de bien ou trop de n\^\ de la secte empirique. Considéré d'une manière générale, l'empirisme n'est pas une doctrine. Celui des Alexandrins n'échappe point à ce reproche, quoiqu'il soit, sous quelques rapports, un empirisme raisonné. Les règles qu'il pose sont vagues et laissent beaucoup à l'arbitraire. Aussi l'on put compter parmi les empiriques un nombre très-considérable de niédicastres et de charlatans. Mais les chefs de l'empirisme alexandrin furent sans doute de vrais médecins, lors surtout qu'ils eurent modifié leur système après leurs luttes avec les dogmatiques. Leur but principal était de garantir la médecine des écarts des théories hypothétiques. Ils se proposaient de rentrer dans les voies ouvertes par Hippocrate, en évitant les tendances systématiques de ses successeurs. Les empiriques alexandrins prescrivaient à leurs disciples une observation complète, longue, minutieuse, en tenant compte de toutes les circonstances ; ils leur demandaient aussi une grande érudition médicale (science historique, clinique). Ils devaient montrer beaucoup de tact dans le choix des observations et des observateurs, dans celui des remèdes, dont ils étudiaient soigneusement les propriétés ; une grande habileté dans leur emploi, puisqu'il fallait, en les appliquant, les adapter à toutes les variations des états morbides : enfin, il était indispensable de se familiariser avec la méthode inductive, afin d'étendre sans cesse par son secours le domaine de l'expérience. Les médecins qui se conformaient à ces principes cessaient d'être des empiriques et devenaient des éclectiques cliniciens. Les chefs de l'empirisme alexandrin ne s'élevèrent point à toutes les vues larges du père de la médecine, mais, dans une sphère plus modeste, ils firent sentir le prix de l'observation, en retracèrent les règles, perfectionnèrent la seméiotique, la thérapeutique, la matière médicale, décrivirent un grand nombre de maladies, et rassemblèrent beaucoup de matériaux utiles pour reconstruire l'édifice médical sur ses véritables bases.

Les dogmatiques ont reproché à la secte empirique d'avoir négligé complètement l'anatomie et la physiologie : cette observation est exagérée. Si les empiriques rejetèrent avec raison les systèmes médicaux fondés sur des détails d'anatomie très-contestables ou sur de vaines hypothèses de physiologie, ils n'empruntèrent pas moins a ces deux sciences les secours qu'elles pouvaient leur fournir

60 MEDECINE (niSTOinE de la).

dans ce qu'elles avaient de positif, pour le diagnostic et la séméiotique. Ils examinaient en détail toutes les modifications appréciables de tous les organes, toutes les perturbations des fonctions (respiration, pouls, digestion, nutrition, sécrétion, excrétion, sommeil, veille, état intellectuel et moral, etc.), et cherchaient les moyens de les ramener à l'état normal. Ils auraient pu être moins timides dans certains cas, mais les écarts des dogmatiques les maintenaient dans la réserve, et ils craignaient de s'égarer en marchant même de très-loin sur leurs traces.

L'influence de la philosophie sceptique sur l'empirisme a été moins grande que certains auteurs ne l'ont pensé. L'essence des choses nous est inconnue, disent les empiriques comme les pyrrhoniens, mais il est inutile de la pénétrer : l'expérience et l'induction nous permettent de connaître et de traiter les maladies. j\os règles sont précises, parce que l'observation les a fournies. Aussi la thérapeutique des empiriques était-elle plutôt active qu'expectante. Ils avaient beaucoup étudié les nombreux médicaments importés de toute pari à Alexandrie et montraient, suivant l'exemple d'Hérophile, une grande confiance dans leur eHicacité, quand leur administration était bien dirigée.

Les empiriques nous ont légué des préceptes utiles que les systématiques ne devraient pas oublier. C'est à eux que s'appliquent ces paroles de K. Sprengcl : « Je vois dans tous ces principes les preuves évidentes de la grande sagacité et du jugement sain des anciens empiriques. Ils étaient plus animés du vrai génie de la médecine que la plupart de leurs prédécesseurs (les dogmatiques), livrés à de vaines théories » {Hist. de la méd., t. I, p. 476). Plusieurs d'entre eux se distinguèrent comme cliniciens. Galien, tout en les combattant, avoue quelquefois que leurs arguments l'ébranlent, et fait l'éloge d'Héraclide de TîH'enti, ainsi que GiElius Aurelianus.

L'empirisme, pris dans un sens rigoureux, conduisait à multipUer indéfiniment le nombre des espèces morbides ; à ce point de vue, les empiriques ont été comparés aux disciples de Cnide. Néanmoins, les uûs et les autres admeltaient des groupes morbides fondamentaux. S'ils y établissaient des divisions et des subdivisions beaucoup trop nombreuses, ils devaient cependant s'imposer certaines limites, afin d'obvier à la confusion inhérente à cette méthode. Mais ces limites étaient arbitraires, et l'on s'égarait facilement en accumulant théorèmes sur théorèmes. Beaucoup de maladies étaient traitées empiriquement par des spécifiques. Cependant les chefs de l'empirisme reconnurent l'importance des grandes médications (antiphlogistiques, évacuants, dérivatifs, révulsifs, etc.), et en posèrent les indications.

4" Asclépiade. Méthodisme. Asclépiade , de Pruse en Bithynie, étudia d'abord et pratiqua la médecine à Alexandrie, se rendit ensuite à Piome vers l'an 150 (av. le Christ), s'y fit remarquer par son savoir et son éloquence, devint l'ami de.Cicéron, reprit l'exercice de l'art médical, et acquit une brillante réputation en créant un nouveau système médical qui prenait son point de départ dans l'atomisme. Avant lui, Épicure avait renouvelé l'atomisme physique de Leucippe et de Bémocrite, et avait même commencé à l'appliquer à l'art médical dans son traité TZcpi voutroù Socm {voy. Galien, de Facult. natiir.). Asclépiade le transforma en un système complet. Le corps humain, comme tous les corps de la nature, est constitué par la rencontre fortuite d'un nombre infini d'atomes invisibles, impalpables, de volume et de figure différents, éternels, doués de mouvements perpétuels. Toutes les propriétés de nos solides dépendent du mode d'agglomération

MÉDECINE (uisTotRE de la). bl

de ces atomes et président à leurs fonctions. Les solides sont percés d'une multitude d'ouvertures, de pores invisibles de dimensions variées, à travers lesquels passent et repassent sans cesse des atonies aussi variés qu'eux. Les actes des corps vivants s'accomplissent d'après les lois de la mécanique. La santé subsiste, tant qu'il y a harmonie entre les pores et les atomes ; les maladies surviennent avec tous leurs modes, lorsque ce rapport est troublé, soit que les pores soient trop ouverts ou trop fermés, soit que les atomes soient trop petits, trop volumineux, irréguliers. La douleur, les spasmes, les paralysies, les iluxions, l'iudanimatien, les fièvres, etc., étaient expliqués par la stase ou par l'écoulement trop rapide des atomes, des compressions, des déchirements, etc., qu'ils déterminaient. Les effets variaient selon que les atomes étaient grands, moyens ou petits; ainsi se distinguaient les fièvres et leurs types, les phlogoses plus ou moins intenses, etc. Asclépiade niait l'existence d'un principe directeur ou même de lois primordiales présidant à l'harmonie des fonctions, les crises et les jours critiques. Les causes actives des maladies résident dans les solides, les humeurs ne fournissent que des causes occasionnelles. Le système d'Asclépiade se rapproche en bien des points de celui d'Érasistrate ; on pourrait en trouver des traces dans la théorie des fluxions de lacollection de Cos ; l'atoniisnic médical avait été essayé très-longtemps avant lui.

Sa thérapeutique se rapportait surtout à deux indications fondamentales : élargir les pores ou les resserrer ; on pouvait les remplir par des moyens doux, rapides, sûrs. Il rejetait en général les médications violentes (vomitifs, drastiques, incisions, cautères, etc.), prescrivait néanmoins assez fréquemment la saignée, rarement les ventouses ; insistait sur la thérapeutique hygiénique (frictions, onctions huileuses, lavements, douches, eau froide ou chaude en boissons, affiisions, douches, bains, sudations, etc.). Asclépiade préconisait l'exercice, qu'il ordonnait même, à l'exemple d'Hérodicus, dans les maladies aiguës, et vantait Ja promenade, la gestation à cheval, en voiture, en bateau, et le bercement dans des lits suspendus. Le vin, d'après lui, est également utde dans la léthargie en excitant le cerveau, dans la frénésie en provoquant le sommeil, etc.

Le système d'Asclépiade est étroit et repose sur des hypothèses. Il eut cependant le mérite de combattre l'humorisme exagéré de la plupart des dogmatiques, la polypharmacie et les recettes spécifiques de l'empirisme, de rappeler l'attention sur les forces toniques, de préparer le méthodisme.

Méthodisme. Thémison , de Laodicée, après avoir suivi les doctrines de son maître Asclépiade, les modifia successivement, et leur fit subir de profondes transformations ; il créa ainsi le méthodisme et ne le formula nettement que dans sa viedlesse. Ce système fut perfectionné par ses successeurs, et spécialement par Thessalus et Soranus. Nous pouvons l'étudier dans les expositions souvent contradictoires de Celse et de Galien adversaire du dogmatisme, et surtout dans les écrits de Ccelius Aurelianus, qui en adopta les principes. Les historiens les plus distingués ne sont point d'accord sur l'idée qu'ils s'en forment, sur ses rapports avec des doctrines plus modernes, sur leurs appréciations. Tâchons d'en démêler les caractères dominants.

Tous les sohdes, chez les êtres vivants, sont doués d'une faculté active qui leur permet de se contracter et de se relâcher, c'est la tonicité. Unique et simple en elle-même, variable dans ses modes, suivant la texture des organes, leurs usages, leur position, elle préside à toutes leurs fonctions (les plus cachées ou les plus manifestes), s'entretient et se met en jeu, d'un côté sous l'influence des agents

fi2 MEDECINE (histoire de la).

extérieurs, de l'antre par les actions et les réactions réciproques des organes et des appareils organiques. (Hippocrate avait déjà reconnu cette iaculté, ces relations du tout et des diverses parties, ces synergies, ces sympathies, leurs conséquences ; mais, quoiqu'il les eût envisagées au point de vue le plus large, il leur avait donné leur véritable place, et n'en avait pas fait la base unique de ses doctrines ^.)

Si la tonicité n'est point harmonique partout, la santé se dérange, la maladie se prépare ou apparaît, et se montre sous deux formes : l'excès de ton, strictum, crz),fl|5Ga(7tç, ou SU diminution, laxum, àrovia. Ces modes morbides commencent 'en général localement ; s'ils sont considérables, s'ils attaquent une partie importante, ils se répandent bientôt dans l'organisme entier. Il importe donc de savoir, non-seulement quelle est la nature des maladies, mais quel est leur siège, afin de suivre leur évolution et d'appliquer les topiques sur les parties malades. « Nous combattons le mal dans tous les points où nous le découvrons; pour triompher de l'inflammation, nous tirons le sang de l'organe enflammé. Dans la manie et la phrénésis, la tête est surtout affectée ; dans l'hypochondrie, c'est l'estomac. Dans l'hypochondrie (inflammation gastrique avec sympathie cérébrale), appliquez au creux de l'estomac des sangsues, des ventouses scarifiées, des émoUients, etc. {consultez Gsel. Aurehanus, édit. de Haller, 1. 1", p. 20, 145, 177, 260; t. \\, p. 91, 95, 215, etc.). On a eu bien tort d'affirmer que les méthodistes s'occupaient peu d'anatomie, du siège morbide, etc. Soranus était un habile anatomiste ; Cselius Aurelianus décrit les maladies dans toutes les régions, indique les variétés de traitement suivant les organes, etc.

La nature et le siège des maladies se déduisent des causes, des symptômes, de la marche, etc. Les causes augmentent ou diminuent le ton en vertu de leur force propre et de l'état des organes. Celles qui agissent d'une manière permanente (poisons, corps étrangers, traumatismes, lésions profondes, etc.), méritent des soins particuliers. De là, des indications spéciales divisées en plusieurs ordres, prophylactiques, chirurgicales, etc. Certains méthodistes rejetaient tous les spécifiques, toutes les maladies spéciales, et n'employaient point comme agents spéciaux les purgatifs, les emménagogues, les sédatifs, etc. ; ils les faisaient rentrer dans leurs divisions dichotc miques, les vomitifs ouvrant les pores par une secousse, une perturbation impririî>. à l'organisme.

Les symptômes tout reconnaître le : '^rictum et le laxum. Le strictum est caractérisé par la dureté des parties, leur tension, la roideur, la sécheresse, la diminution ou la suppression des évacuations, considérées dans tout le corps ou dans quelques parties ; le laxum se dévoile par des phénomènes opposés. Du troisième mode peut survenir, le mixtum. Alors il y a strictum dans une région, laxum dans une région différente. Si le strictum est intense, il y a de la chaleur, de la rougeur, du gonflement, de la soif, de l'anorexie, la langue et la peau sont sècheSj le pouls fréquent, développé. La petitesse du pouls ne démontre pas toujours le laxum et l'asthénie. La fièvre a des formes variées ; elle se lie à un état irritatif local. Distinguez soigneusement les symptômes sympathiques ; ils marchent d'accord avec la lésion qui les provoque. Lorsque plusieurs organes sont malades, commencez par les plus importants ou par ceux qui transmettent le plus aisément les bienfaits des moyens curatifs. Les méthodistes se sont beaucoup occupés des sympathies, spécialement de celles de l'estomac avec les autres viscères abdo-

' Tendre ce qui est relâché, humecter ce qui est trop sec, etc., étaient pour Hipj,ocrate des sources d'indications auxquelles s'en joignaient beaucoup d'autres.

MEDECINE (histoire de la). 63

niinaux, avec le cerveau, et ont groupé un grand nombre de maladies d'après leur siège. Ils ont affirmé que la goutte a son point de départ dans l'estomac et les fonctions digeslives ; de là découle la prescription des sangsues à l'épigastre, d'un régime sévère, etc. Il y avait beaucoup de dissidences dans les classifications des méthodistes relatives à telles ou telles maladies prises en particulier. Des affections analogues se trouvaient dans des classes différentes, tandis que des états morbides dissemblables se rencontraient dans une même classe. L'apoplexie, l'angine, la rage, l'épilepsie, la manie, l'ictère, appartenaient au strictum, ainsi que l'inflammation en général ; la pneumonie, la pleurésie, la dysenterie, la colique, l'asthme, la phthisie, etc., au mixtum ; le choléra, les héinorrhagies, etc., au laxum. Pour les uns, Vhydropisie se rattachait toujours au strictum; pour d'autres, au laxum. Ceci prouve tout ce qu'il y avait d'arbitraire, de peu solide dans les bases de leur nosographie.

Les maladies ont trois périodes, pendant lesquelles les indications se modifient : périodes d'augment, de stase, de déclin. Surveillez les convalescences ; ne vous pressez pas d'administrer les toniques après les états morbides irritatifs.

En somme, le strictum prédominait dans les maladies aiguës, et les antiphlogistiques généraux ou locaux, les dérivatifs, les révulsifs, y tenaient la plus grande place dans leur thérapeutique.

Le laxum était combattu par les frictions, les bains aromatiques, les astringents, le vin, quelques toniques.

• Les maladies chroniques diffèrent des aiguës par la lenteur de leur marche, leur durée, la difficulté de les guérir. Les méthodistes les traitaient par l'hygiène, le régime, les toniques à l'intérieur, les révulsifs. Si le mal résistait opiniâtrement, on avait recours au cercle métasyncritique, ou métasijncrise. Les malades jeîjnaient ou diminuaient leurs aliments, et revenaient progressivement à leur régime accoutumé. Alors on provoquait le vomissement ; après vingt-quatre heures de repos, le malade devait se baigner, se nourrir sobrement avant de reprendre sa nourriture ordinaire; s'il se trouvait mieux, on revenait au vomissement {voy. G. Aurelianus, Malacl. chron., 1. 1, ch. i, et D. Leclerc, Hist. de la méd., 2^ part, liv. IV, sect. !''«, ch. ii). Ce traitement était une perturbation dont on s'efforçait, de régulariser les effets : il joua un grand rôle dans le méthodisme.

Le méthodisme était une doctrine fort commode pour ceux qui voulaient, après des études superficielles, exercer la médecine sans s'inquiéter des résultats. 11 devait créer des difficultés considérables aux hommes réfléchis et consciencieux. Comment, en effet, ramener tous les modes morbides, tous les modificateurs, à deux modes exclusifs, vagues, indéterminés, arbitraires? Quelle idée précise pouvaient-ils avoir du strictum et du laxum en forçant les analogies? Dézeimeris a voulu assimiler le méthodisme au solidisme moderne, le strictum et le laxum a Yirritation et à Yatonie. Si l'on admet que les méthodistes ont entrevu en physiologie et en pathologie le principe de l'irritabilité, ils n'en ont pas moins négligé dans ces deux sciences des éléments du premier ordre, comme du reste tous les solidistes. Les méthodistes ont eu le mérite d'appeler l'attention sur les forces inhérentes aux solides, de remonter dans les affections locales jusqu'à l'organe malade, d'étendre la théorie des sympathies, de distinguer les lésions sympathiques des lésions idiopathiques, afin de préciser le siège du mal, de perfectionner l'hygiène thérapeutique, de simplifier la thérapeutique en combattant les médications spécifiques trop largement mises en vogue par l'empirisme, et les traitements peu judicieux ou téméraires des dogmatiques. Ils ont diminué le nombre des grou-

64 MÉDECINE (histoire de la).

pes morbides en les rapprochant par leurs communautés, leurs convenances, leurs analogies ; mais, au lieu de leur donner une étendue convenable en tenant compte de toutes les circonstances, et de former ainsi une série de groupes suffisante pour répondre aux besoins de la clinique et mettre en relief toutes les indications majeures, ils les ont réduits à deux seulement d'une valeur hypothétique et tout à fait secondaire. Peut-on supposer que toutes les maladies consistent dons un resserrement ou mi relâchement des tissus et de leurs pores, que tous les agents pathogéniques les produisent, que tous les moyens thérapeutiques les guérissent par ce seul mécanisme? Cette théorie, physique plutôt que vitale dans l'ancien solidisme, mise successivement en vogue par Érasistrate, Asclépiade, les premiers méthodistes, est plus étroite que celle des autres dogmatiques et se prête moins qu'elle ù l'interprétation des faits. Si des méthodistes éminents, comme Soranus, dont les doctrines nous ont été transmises par Caelius Aurelianus, nous ont laissé des descriptions exactes d'un grand nombre de maladies ; s'ils ont souvent posé et rempli les principales indications, c'est qu'au lit du malade, comme dans leurs écrits, ils ont oublié, ou modifié leurs systèmes par des détours ingéuieux, afin de les accommoder aux résultats de l'observation ; chez eux, le méthodiste s'efface pour faire place au clinicien. Nous pourrions démontrer ce fait important, en analysant leurs travaux. Ainsi conçu, le méthodisme contient les éléments d'un remarquable progrès.

5" Pneiimatistes , épisynthétiques. Le pneumatisme, fondé sous le règne de Néron par Athénée d'Attalie, fut adopté par Agathinus, Archigène, Hérodote, Magnus, Léonidès, etc. Malgré la réputation de ces médecins, ce système n'eut qu'une courte durée et attira peu de partisans. Nous le connaissons surtout par ce qu'en a dit Galien et par quelques fragments que nous ont conservés Oribase et Aétius. Les pneumatistes combinèrent la doctrine du pneuma d'Érasistrate avec celle des qualités élémentaires; la plupart des maladies dépendent de l'état morbide ou des souffrances du pneuma. A l'exemple des médecins d'Alexandrie, ils établirent des distinctions très-subtiles dans les variations du pouls, ils combattirent vivement Asclépiade et le méthodisme, Agathinus et Archigène prirent le nom A' épisynthétiques ou d'éclectiques, quoique leur doctrine ne paraisse guère différer de celle de leurs prédécesseurs. Les pneumatiques introduisirent dans la physiologie et la pathologie des divisions nombreuses, s'attachèrent j^ux définitions, et nous apparaissent comme des dialecticiens plutôt que comme des praticiens. Néanmoins on compte parmi eux de vrais cliniciens ; quelques-uns se sont montrés habiles dans plusieurs parties de notre art, et ont donné d'excellents préceptes sur la diététique, le choix et la distribution des habitations, l'influence de l'air et des variations atmosphériques, l'emploi de certains médicamenls, etc.

6° Résumé. Nous venons de parcourir une longue période remarquable par l'impulsion vigoureuse que reçoivent toutes les parties de l'art médical. L'anatomie humaine est fondée; la physiologie fait des découvertes importantes ; la matière médicale prend les plus larges développements, ainsi que l'art de préparer les médicaments et de les combnier. En séméiotique, de nouveaux signes sont découverts et analysés avec le plus grand soin ; la sphygmologie est créée ; au milieu de divisions subtiles. Ion constate les principales variations du pouls en s'assurant de leur valeur. Aux maladies anciennes se joignent des maladies nouvelles ; les \mes et les autres sont décrites avec plus de précision ; les affections chroniques, nettement distinguées des maladies aiguës, forment une branche spé- «iiale de la pathologie. Cependant la médecine ne tire point de ces richesses tout le

profit que l'on devait en attendre. Méconnaissant le génie de notre art et sa méthode, les médecins négligent trop les lois expérimentales des organismes vivants qui forment le fond de l'hippocratisme, auquel ils empruntent surtout les idées systéniati([ues sans bien eu comprendre les usages. Dans les écrits légitimes de Cos, il y a et il doit y avoir de l'humorisme, du solidisme, du vitalisme, etc., mais ces éléments, encore imparfaits, sont tempérés les uns par les autres, distribués, équilibrés dans de justes proportions ; partout s'aperçoit cette force intérieure qui anime le tout et chaque partie, et les fait concourir vers un but parfaitement arrêté, en vertu de lois piimordinles, avec une merveilleuse harmonie. Il aurait fallu poursuivre la même marche, donner à chacun de ces éléments leur développement naturel, sans perdre jamais de vue celte harmonie qui constitue leur caractère fondamental. Au lieu de cela, les dogmatiques se divisent presque tous en humoristes et solidistes exclusifs ; ces systèmes ne sont guère que mécaniques ; ils font reposer la physiologie sur des principes empruntés à la physique la plus défectueuse; cette physique et cette physiologie, dont Hippocrate avait signalé les dangers, servent de base à la pathologie. Par une réaction inévitable, l'empirisme s'élève en face des dogmatismes pour en prévenir les écarts.

Devons-nous croire cependant que ces systèmes représentent exactement l'état de la science durant cette époque ? Nous pensons qu'ici, comme partout ailleurs, cette mesure serait peu fidèle. La lutte des systèmes prend son origine dans la physiologie et dans la pathologie générales; elle se poursuit, il est vrai, dans la pathologie spéciale ; mais ici les chefs des systèmes exclusifs, laissant fléchir leurs doctrines devant les faits cliniques, redeviennent observateurs ; ils peignent souvent les objets tels que la nature les leur montre, insistant davantage sur les traits favorables à leurs hypothèses; leur thérapeutique offre des concessions analogues et ne se lie alors à leurs principes que d'une manière indirecte et par des voies détournées.

Telle est, entre autres, l'idée que nous nous formons de Soranus d'Éphèse, le plus éminent des méthodistes; nous pouvons juger son méthodisme et celui de Cœlius Aurelianiis par le traité de ce dernier sur la pathologie. Les quatre prenjiers livres sont consacrés à la description et au traitement de toutes les maladies aiguës; les quatre derniers sont relatifs aux affections chroniques. L'anatomie y joue un rôle important; les ophiions des chefs des écoles sont citées, discutées, et, quoiqu'elles se trouvent soumises à une critique sévère, on voit que l'auteur ne craint point de leur faire des emprunts, qu'il les assimile, les combine, les fond avec ses propres observations. Cet ouvrage porte l'empreinte d'un clinicien; c'est un monument précieux de la science médicale au deuxième siècle. Galien, adversaire déclaré du méthodisme, cite avec éloge quelques préparations médicamenteuses appartenant à Soranus. Ce médecin, habile en anatomie, a enrichi cette science par quelques utiles travaux, ainsi qu'on peut le voir en Hsant le Traité sur les maladies des femmes qu'on lui attribue aujourd'hui. Le latin de Ccelius Aurelianus, né à Sicca en Numidie, est rude et incorrect.

Le traité de Celse de Re medicâ, en huit livres, nous fournirait de nouvelles preuves en faveur de notre opinion. Cet ouvrage est tout ce qui nous reste des nombreuses monographies dans lesquelles cet auteur encyclopédiste avait résumé l'ensemble des connaissances humaines. Il contient les documents les plus importants sur les diverses branches de la médecine et sur leur histoire. Nous devons penser qu'il représente le point de vue sous lequel on envisageait la médecine à son époque, c'est-à-dire sans doute au siècle d'Auguste, quand on ne se

Page 1