‹ Dictionnaire encyclopedique des sciences medicales V.61Chapitre 61 sur 114 · lO · texte numérisé non relu

lO

rouit 1 003 HOMMES

d'effectif.

proportion

annuelle

moyenne

des

décès.

proportion annuelle moyenne

des réformes.

Bien que ne m'occupant en ce travail que de la morbidité, j'introduis en ce tableau deux colonnes relatives: l'une à la mortalité de ces mêmes troupes, l'autre aux réformes, à cause de l'impérieuse nécessité de réunir ces deux éléments d'appréciation ai', mouvement des malades, mouvement avec lequel ils ont tant d'affinité.

Ce tableau démontre tout d'abord les variations extrêmes des chiffres des admissions des soldats anglais aux hôpitaux, dans leurs différentes garnisons à la surface du globe. La morbidité, d'après ces chiffres, acquiert son maximum dans les régions est et sud du continent asiatique (aux Indes orientales et en Chine), son minimum correspondant aux. garnisons d'Australie d'une part, d'autre part aux possessions anglaises du nord de l'Améri pie. Le chiffre si modéré de malades aux hôpitaux dans la Nouvelle-Zélande (586 par an sur 1,000 hommes d'effectif,

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au lieu de 986 en Angleterre) est d'autant plus remarquable que ce tableau correspond à des années de guerre et d'insurrection. Nous aurons fréquemment, du reste, l'occasion de prouver combien est habituellement secondaire, au point de vue de la morbidité des armées en campagne, l'influence des faits de guerre presque toujours dominés eux-mêmes, à cet égard, par les causes pathologiques non traumatiques, et les affections internes qui en résultent.

Avant de tirer, de la morbidité de l'armée anglaise, une conclusion définitive au point de vue de la salubrité des diverses possessions de la Grande-Bretagne, il est indispensable de tenir compte de l'abandon, par cette armée, de certains postes reconnus trop insalubres, inhabitables pour les troupes de race blanche ; telles sont la plupart des garnisons de la côte occidentale d'Afrique ; après une période de cruelles épreuves, trop nettement démontrées par une mortalité annuelle de A à 500 soldats sur J 000, les troupes blanches ont abandonné ces garnisons, où elles sont remplacées par des régiments noirs, habituellement recrutés aux Indes orientales et aux Antilles. Nous rappellerons plus loin cependant avec quelle sagesse et quel bonheur le gouvernement anglais a su mettre à profit la courte période de salubrité relative des localités les plus meurtrières de la Côte-d'Or (Guinée) pour y faire accomplir par des régiments de race blanche une expédition couronnée de succès.

Le tableau précédent prouve, en outre, que la morbidité si élevée des possessions britanniques en Chine et aux Indes se rattache à des influences morbifiques graves, vu l'élévation relative des chiffres de mortalité qui, en ces régions, sont parallèles, à peu près, comme élévation, à ceux des malades.

Il prouve entin, par sa dernière colonne, combien sont élevés les nombres d'hommes annuellement renvoyés de ces divers postes par congés de réforme, renvois constituant, pour ces armées, des pertes définitives, comparables, pour le service, aux pertes subies par décès : on y voit que les troupes anglaises, dans l'île Ceylan, en Chine, au Jipon, outre une mortalité annuelle variant de 25 à 65 sur 1,000 hommes, perdent annuellement aussi, par réforme, environ 25 à 30 individus sur 1,000, d'où épuration successive de ces troupes, et diminution des chances de morbidité parmi les restants.

Ces renvois si nombreux sont la conséquence des conditions spéciales créées aux individus qui s'engagent dans l'armée anglaise : cet engagement court pour un temps indéterminé ; il n'est pas, comme chez nous, divisé en périodes multiples de 5, 5, 7 ans, après chacune desquelles le soldat est soumis à un nouvel examen médical qui vient affirmer son aptitude à rester sous les drapeaux.

Pendant la guerre de Crimée, cette absence de toute règle de sélection successive et répétée eut pour conséquence le renvoi, pour des infirmités complètement indépendantes de la campagne elle-même, de 15,000 soldats anglais environ sur 90,000 ; on comprend combien un semblable renvoi, à pareille distance, fut désastreux au point de vue militaire et financier.

C. Armées en campagne active. Dans les campagnes actives, on comprend qu'aux chances prévues de morbidité, d'après le climat, la saison, la localité, etc., viennent s'ajouter les conditions imprévues créées par la guerre, conditions si variables elles-mêmes, suivant nombre de circonstances que nous étudierons plus loin ; la preuve de cette variabilité ressort de la comparaison de certaines campagnes accomplies dans le même pays, en la même saison, par conséquent dans des conditions de milieu identiques, et dont les unes se sont effectuées sans occasionner un chiffre considérable de maladies, dont les autres ont été entravées

MORBICITÉ MILITAIRE. 567

par le développement d'affections assez graves et assez nombreuses pour transformer l'expédition en un véritable désastre.

Sans remonter à l'histoire des fléaux qui détruisirent les armées carthaginoises, à Syracuse, l'armée de Brennus sous les murs du Capitole, celle des croisés du roi saint Louis, on sait l'anéantissement de l'armée française au siège de Naples, en 4527, par suite de l'explosion du typhus, son anéantissement, en 1813, lors de la retraite de Russie, sous l'influence encore cette fois de la même affection; n'avons-nons pas, tout près de nous, le souvenir des épidémies cholériques de la Dobrutscka (1854), du Maroc (1857), arrêtant brusquement deux expéditions après quelques jours seulement de marche ?

Mêmes exemples chez nos voisins d'Outre-Manche ; ce sont les maladies seules qui firent échouer les expéditions anglaises de Francis "Wheeler à la Martinique, en 1695, celle de l'amiral Hozièr aux Indes occidentales contre les Espagnols, en 1726. Sir Gilbert Blane attribue, avec une certaine raison, à cette même cause, les revers des Anglais pendant la guerre de sept ans, et même pendant la guerre d'indépendance d'Amérique. La désastreuse expédition dirigée par l'Angleterre contre "Walcheren, en 1807, absolument comme la tentative entreprise, en 1824, contre Coomassie (Côte-d'Or de Guinée), et suivie alors d'une effrayante mortalité, avaient été décidées contrairement à tout avis médical, avis que la sagesse du peuple anglais estime aujourd'hui à sa juste valeur, et auquel revient une si large part des succès obtenus dans la guerre d'Abyssinie (1867) et dans la dernière expédition contre cette même ville de Coomassie (1875-74).

Si nous jetons un coup d'œil sur le mouvement des malades pendant quelquesunes des principales campagnes de ce siècle, nous voyons ressortir de prime abord un fait dont les preuves abondent, à savoir : la prédominance des maladies de cause interne, relativement aux affections d'origine traumatique.

Nous devons aux travaux de Chenu les éléments les plus complets sur la morbidité de notre armée pendant la campagne de Crimée. L'effectif de cette armée fut de 509,268 hommes, sur lesquels il y eut 456,144 entrées aux hôpitaux pendant toute la durée de la campagne (avril 1854 à juin 1856). La prédominance des maladies internes est prouvée non-seulement par la mortalité due à cette cause et qui fut trois lois plus forte que la mortalité résultant du feu de l'ennemi (20,000 morts environ par suite de blessures, y compris les soldats tués sur le champ de bataille ; 74,000 morts par maladies étrangères aux faits de guerre proprement dits), mais encore par la supériorité considérable du chiffre des journées de traitement des fiévreux (maladies internes) relativement à celui des journées de traitement de blessés, supériorité établie par les chiffres suivants, et qui paraîtra plus considérable encore si l'on se rappelle que la moyenne de durée du traitement des blessés excède celle des fiévreux :

Journées de traitement des blessés . . 1 934 303 Journées de traitement des fiévreux. . S 337 888

Total 7 272 201

Au point de vue financier, les dépenses de traitement des blessés n'atteignirent pas la somme de 5 millions; celles du traitement des fiévreux dépassèrent 15 millions. Mêmes résultats pour l'armée anglaise qui combattait avec nous : sur 97,864 hommes : 18/285 blessés, 144,410 fiévreux.

En Italie (1859) où nous opérions dans un pays ami, où l'abondance des res-

sources locales, le voisinage de la mère patrie, assuraient, dès le début de la campagne, la possibilité d'éviter deux des causes morbiliques les plus graves : 1° alimentation insuffisante et vicieuse; 2° encombrement des blessés par suite de la difficulté du rapatriement; où, enfin, la campagne ne dura que quelques mcis, le chiffre des malades dépasse légèrement celui de l'effectif de notre aimée ; sur 200,000 hommes environ, il y a (Rapports de Cazalas, de Chenu) 126,000 entrés aux hôpitaux, sur lesquels, à peu près 100,000 fiévreux.

Mais il est important de noter qu'ici la morbidité fut relativement bénigne, comme le prouve la mortalité subie par ces malades. Tandis que dans les hôpitaux de Crimée, où dominaient des affections meurtrières, choléra, typhus, scorbut, le cliifire des décès s'élevait à l'énorme proportion de 500 environ sur 1,000 malades, en Italie l'affection principale fut la fièvre rémittente, d'un pronostic habituellement bénin, et la proportion des décès sur 1,000 entrants ne s'éleva pas à 28, chif/re inférieur à .la mortalité de nos hôpitaux militaires de l'intérieur. Le nombre des malades fiévreux, pendant notre campagne d'Italie, a donc été considérable relativement à l'effectif; mais, grâce à la bénignité des maladies dominantes, la mortalité de cet effectif a dépassé de peu la mortalité <les garnisons de France. En un mot, en Italie, il n'y a pas eu parallélisme entre l'élévation du chiffre des morts et celle du chiffre des malades ; c'est ce dernier qui a dominé ; en Crimée, au contraire, si ce parallélisme n'a pas non plus été maintenu, c'est par suite d'un changement inverse de proportion entre la mortalité et la morbidité; non-seulement les maladies ont été plus nombreuses qu'en France; mais encore elles ont été infiniment plus meurtrières, puisqu'elles ont tué un tiers de l'effectif (100,000 environ sur 309,000). Il faudrait, pour démontrer entièrement la gravité relative de la morbidité de cette armée d'Orient, tenir compte, en outre, d'un élément dilficilement appréciable : le nombre considérable de malades renvoyés en convalescence, atteints de ces profonds déchets organiques, con. écutifs au scorbut, au typhus, et qui ont prolongé leur morbidité, non-seulement pendant des mois, niais pendant des années.

Quand la lutte a pour théâtre une région profondément insalubre, le chiffre des maladies peut atteindre, et bien plus rapidement qu'en cette guerre de Crimée, une proportion considérable, parfois incompatible avec la continuation de la campagne. Que de bâtiments de guerre, entrés dans les fleuves de la côte occidentale d'Afrique, ont dû redescendre ayant tout leur équipage malade!

Dans la zone tropicale, les armées du nord ne rencontrent, en général, que des .peuplades sauvages, dont les moyens de défense ne sont pas au niveau de ceux des populations de nos climats, et par conséquent les chances de traumatisme diminuent encore notablement dans ces luttes relativement aux chances des maladies résultant de la chaleur et de l'influence toxique du sol.

Pendant l'expédition de Cochinchine (1861-1862), sur un effectif moyen de 2,500 hommes de troupes françaises, il y eut (de février 1861 à février 1862) 2,819 entrées aux hôpitaux, « c'est-à-dire un peu plus d'une entrée (1,15) par homme, et la moyenne en journées de traitement a été pour chaque malade de 16,26 » (Didiot , Relation médico-chirurgicale de la campagne de Cochinchine, en 1861-1862). Si nous pénétrons dans l'analyse de cette relation au point de vue de la morbidité, nous constatons que sur les 2,819 entrées, 105 seulement furent motivées par des blessures de guerre; près de 2.000 le furent par le choléra, les lièvres palustres, la dysenterie. Les causes de la mortalité furent réparties d'une façon parallèle à la précédente; sur 172 décès, 10 seulement

MORBIDITE MILITAIRE. 36S

furent la conséquence de blessures, 71 du choléra, 59 de la dysenterie, 25 des fièvres, etc.

Pendant la désastreuse guerre de 1870 1871, l'armée allemande, bien que ne taisant pas, comme nous en 1859, la guerre en un pays ami, a su, en occupant les voies ferrées qui la maintinrent en communication permanente avec son point de départ, éviter aussi, par un ravitaillement continu et une évacuation incessante de ses blessés, les dangers des privai ions alimentaires et de l'encombrement. Le chiffre des maladies internes a été proportionnellement peu élevé, et ces affections n'ont entraîné que le quart, environ de la mortalité totale (10,000 décè? par affections internes environ sur 40,000 décès au total).

Le travail, publié cette fois encore par Chenu, ne permet qu'une évaluation trèsincertaine de la morbidité générale de l'armée française durant cette campagne. D'après différents documents recueillis pendant le siège de Paris, j'ai pu estimer à 55,000 environ le nombre des malades quotidiennement présents aux hôpitaux et ambulances pendant la période la plus néfaste de ce siège, en janvier 1871 {voy. Léon Colin, Notre armée pendant le siège de l'aris, in Gaz. hebdom. de méd. et de cltir., 16 février 1871). Ce chiffre représente l'indisponibilité quotidienne, par maladie à l'hôpital, du cinquième environ de l'armée de la défense de Paris, 200 malades par conséquent sur 1,000 présents, proportion six à sept fois plus élevée que celle de nos malades à l'hôpital en temps de paix (25 à 55 sur 1,000 hommes), mais qui, en somme, n'est pas excessive après quatre mois de siège.

Nous empruntons au livre d'Eug. Grellois, médecin en chef des hôpitaux de Metz pendant le blocus de cette ville, les documents suivants sur la morbidité de l'armée assiégée. L'effectif de cette armée, au 15 août, étant de 168,000 officiers et soldats, il entra aux hôpitaux et ambulances, pendant toute la durée ae la campagne, 45,000 blessés et fiévreux ; les chiffres suivants indiquent, par période bimensuelle, le nombre des malades en traitement dans ces établissements du 1er septembre 1870 au 1er janvier 1871.

MALADES

•1" septembre 18~0 12 915

15 septembre 15 542

1" octobre 21 150

15 octobre 16 455

1" novembre 16 6to

15 novembre 13 024

1" décembre 6 159

15 décembre 2 553

1" janvier 1871 1 228

A ces chiffres il faut ajouter le nombre indéterminé de blessée soignés chez les habitants, le maximum des malades en traitement correspond au 7 novembre (10 jours après la capitulation), date à laquelle, en ajoutant, aux chiffres du tableau précédent, le nombre des malades soignés par les particuliers, on arrive à untotal de 21,500 malades ; comme l'armée avait alors perdu près de 45,000 combattants, ce total représente un malade sur cinq, proportion analogue à celle de la morbidité de l'armée qui défendait Paris.

Une circonstance fort importante, apportant une preuve nouvelle des dangers de la prolongation de l'état de guerre, surtout de la guerre de siège, est indiquée par le savant historien du blocus de Metz : jusqu'au 19 octobre, c'est-à-dire pendant les deux premiers mois de l'investissement, le chiffre des fiévreux est resté constamment inférieur à celui des blessés ; à cette date, ces deux chiffres s'équi-

DICT. ekc. 2° s. IX. *24

librent presque : 7,481 fiévreux, 7,515 blessés. Le lendemain (20 octobre), la proportion état inverse : 7,461 fiévreux, 7,540 blessés. La différence a été constamment en progression. « Il ne pouvait en être autrement; on n'a plus aucun fait de guerre, et les conditions hygiéniques s'aggravent chaque jour jusqu'à la capitulation, jusqu'à cette date néfaste du 29 octobre» (Eug. Grellois). Le chirurgien en chef des États-Unis a fait publier récemment l'histoire médico- chirurgicale de la guerre de sécession, histoire pleine de documents intéressants sur les maladies et la mortalité de l'armée américaine du 15 avril 1861 au 30 juin 1865.

Il serait difficile d'établir un rapport exact entre l'effectif de cette armée et sa morbidité. Cet effectif en effet était très instable ; ainsi nous constatons que, durant cette longue période de guerre, il y eut .2,075, 112 enrôlements dans les troupes blanches; 178,895 parmi les troupes noires. Mais la durée des engagements contractés était extrêmement variable, de trois mois pour les uns, de six mois, d'un an, de trois ans au plus pour d'autres. La morbidité aunuelle, constatée par les entrées aux hôpitaux, ne peut donc ici être rapportée à une somme déterminée d'individus, puisque ces individus entraient dans les cadres, ou disparaissaient des contrôles à des dates très-irrégulières.

Ces réserves faites, nous constatons : 1° que, sur un effectif moyen quotidien de 431,237 hommes réellement présents (déduction faite de ceux qui étaient absents de leurs commandemsnts respectifs), la moyenne quotidienne des malades aux hôpitaux fut de 57,058; 2° que, pendant ces quatre années de guerre, il y eut, sur cet effectif : 5,825,480 malades, parmi lesquels je ne rencontre guère, d'après le détail des tableaux statistiques, que 400,000 cas de chirurgie. Tes proportions de morbidité sont considérables ; elles établissent que, faisant la guerre en son propre pays, cette armée avait annuellement environ un nombre de malades triple de celui de son effectif (3000 pour 1000); disons de suite combien en revanche fut bénigne cette morbidité, le chiffre total des décès n'ayant pas dépassé 166,623, c'est-à-dire un mort sur 55 malades, 28 décès sur 1000 entrées aux hôpitaux, proportion comparable à la mortalité des malades français pendant la campagne d'Italie de 1859. Une proportion si favorable, pendant une campagne aussi longue, est un premier témoignage des heureux résultats des mesures hygiéniques prescrites par nos confrères de l'armée des Etats-Unis; on sait, en effet, combien s'accroissent en gravilé, les imminences morbides subies par le soldat, à mesure que la guerre dure plus longtemps; et c'est chose merveilleuse que pouvoir comparer, au point de vue de la bénignité, la morbidité de l'armée américaine durant une lutte de plus de quatre ans, à celle d'une campagne aussi heureuse que notre campagne de 1859 qui, elle, ne dura que quatre mois.

Influence de l'armée sur la mordidité de la population civile. En ces dernières années, on a reproché plus encore à la profession militaire, et l'on a sherché à faire ressortir l'influence plus ou moins néfaste qu'elle exercerait sur là santé, sur la vitalité de l'ensemlile de la population, et sur la somme générale de morbidité des habitants d'un pays. Aux atteintes incontestables portées au chiffre de la natalité légitime par le seul fait du recrutement qui éloigne du mariage l'élément viril le plu., valide de cette population, vient, en effet, s'ajouter le rôle également incontestable joué par les armées dans la pathogénie des affrétions qui pèsent sur les habitants des régions qu'elles occupent ou qu'elles traversent ; ce rôle est évident surtout :

1° Lors des mouvements de troupes qui s'afccomplissent au moment où sévit une épidémie; les armées en marche en pareilles circonstances ont, au même titre que les caravanes, que les colonnes d'émigrants, la triste destinée d'apporter au fléau du moment, que ce soit le choléra, le typhus, la variole, etc., un nouvel appoint de victimes, et de devenir, en outre, le véhicule de la contagion pour les populations qu'elles vont ensuite traverser. Il n'est pas une de ces affections dont la diffusion dans la population civile n'ait semblé constamment dans le rapport le plus étroit avec la marche des armées ; nous en avons la preuve : 1° pour la variole dont la première importation en Europe s'accomplit par les bandes armées de Sarrazins; dont les épidémies suivantes ont pour 'intermédiaire les croisés revenant d'Orient ; dont l'armée de Novarez introduit au Mexique ks germes d'une pandémie qui devait tuer 3 millions d'habitants, et dont enfin la grande épidémie actuelle (1869-72) a certainement été favorisée par les mouvements de troupes durant la guerre de 1870-1871. 2° pour le typhus qui, dès son origine, au siège de Naples en 1528, s'attache à l'armée française de Lautrec pour se disséminer sur presque toute l'Italie ; qui, au dix-septième et au dix-huitième siècle, se répand en tous lieux à la suite des guerres continuelles de cette longue période, et qui, en notre siècle enfin (1813-1817), suit les armées européennes pour pénétrer avec elles dans les pays qu'elles parcourent, décimant nos grandes villes de France depuis les frontières de l'Est jusqu'à Paris, ravageant également la plupart des points de rapatriement des troupes anglaises, Portsmouth spécialement où, en 1809, la rentrée de l'armée de sir John Moore fut, pour la population de cette ville, l'origine d'une cruelle épidémie. 3° Quant au choléra, rien de mieux établi que le rôle de l'armée anglaise dans sa diffusion aux Indes orientales en 1817, 1842, époques d'enfantement pour l'Europe des grandes épidémies de 1852 et de 1848; que le rôle de l'armée russe dans le transport du fléau à travers la Pologne en 1831 ; que celui de notre armée dans sa pénétration à Paris en 1849, à Gallipoli en 1854, et en Algérie à huit reprises différentes ; que celui enfin de l'armée prussienne le répandant en Allemagne après la bataille de Sadowa, de l'armée italienne l'important à Palerme (1866) après l'insurrection de cette dernière ville.

Voilà donc, et nous sommes loin d'en épuiser l'énuméralion, bien des preuves de l'influence des armées comme intermédiaire de propagation des maladies certainement les plus di\ erses parmi celles dont on admet aujourd'hui la transmissibilité : 1° des maladies virulentes proprement dites, 2° des maladies infectieuses, 5° des maladies rangées encore à part sous le titre de maladies épidémiques. Pour chacun de ces groupes nous n'avons cité qu'un type; mais il est évident que le rôle joué par les armées comme intermédiaire du contact variolique, elles le rempliraient également et l'ont maintes fois rempli relativement aux épidémies de scarlatine et de rougeole ; qu'elles transmettront la fièvre typhoïde et l'ont transmise tout aussi bieïi que le typhus ; qu'enfin elles ont été des réceptacles et des agents de transmission de la fièvre jaune et de la peste d'Egypte tout aussi bien que du choléra.

Ne sait on pas la part qui revient également aux armées dans la diffusion de maladies aiguës moins graves que les précédente^, de l'ophthalmie militaire par exemple, dont les soldats belges ont SJ fréquemment rapporté le germe dans leurs familles et dans leurs villages, de la méningite cérébro-spinale qui, en France du moins, semble n'avoir trouvé qu'un seul terrain favorabje à son entretien et à sa dissémination, l'armée?

372 MORBIDITE MILITAIRE.

Quant aux affections constitutionnelles apyrétiques, transmiss ibles également par l'homme, ne sait-on pas aussi la part qui revient aux armées dans leur dissémination? L'importation de la lèpre dans l'Europe occidentale n'est-elle point le fait principal des grands mouvements de troupes, depuis ceux de l'armée de Pompée qui aurait rapporté cette alfection d'Asie Mineure en Italie, jusqu'aux invasionsdes Sarrasins qui en infectaient l'Espagne, et au retour des croisés qui la disséminaient bien plus encore à l'intérieur de notre continent ?

Pour la syphilis, nous avons réuni dans un autre article de ce Dictionnaire (Quarantaines, p. 166), les principaux faits qui établissent l'apparition initiale de cette maladie dans différents pays d'Europe à la suite des armées suédoise, anglaise, russe, turque, etc.; et ce rôle on le voit s'accomplir chaque jour encore dans les pays où les soldats ne sont pas soumis à des visites sanitaires périodiques, et où il suffit d'un mouvement de troupes considérable pour infecter de syphilis une population plus ou moins nombreuse.

2° L'influence des armées sur la morbidité de la population civile s'exerced'une manière moins évidente, moins redoutable en apparence que la précédente, niais également incontestable et plus permanente, par le renvoi de l'armée, soit dans le cours même de la période de service militaire, soit à l'expiration de cette période, d'un nombre, plus ou moins considérable suivant les pays et le mode de recrutement, d'individus ou reconnus trop faibles pour rester soldats, ou prématurément épuisés par les latigues du métier des armes. Atteints souvent d'affections constitutionnelles graves, ces individus grossissent, soit par eux-mêmes, soit par leurs descendants, le nombre des membres de la population civile prédisposés à augmenter le chiffre de morbidité de cette population.

La statistique nous fournit les éléments d'appréciation de cette épuration constante des armées, épuration accomplie au détriment de la population civile, par le renvoi de tant de non-valeurs ; elle nous montre combien est élevé, en particulier, le chiffre des soldats ainsi éliminés à la suite d'affections tuberculeuses, sous leurs formes les plus diverses ; et l'on comprend combien doit être grave une pareille influence sur l'état sanitaire de l'ensemble de la population.

Dans notre armée, par exemple, nous constatons que pendant une période de huit ans (1862-1869), période que nous choisissons parce qu'elle n'a pas été notablement influencée par des événements de guerre, les sorties définitives,, e'est-à-dire les retours anticipés à la vie civile, pour cause de maladie, ont été de près de 7 hommes sur 1000; ces sorties comprennent : 1° les individus renvoyés par réforme n° 1 (c'est-à-dire dont l'affection s'est développée au corps) et par réforme n° 2 (c'est-à-dire ceux dont le mal était antérieur à l'incorporation; 2° les officiers et soldats retraités pour cause de maladie. Le chiffre des renvoispour ces trois catégories se répartissent ainsi :

PROPORTION, SUR 1000 HOMMES PRESENTS SOUS LES DRAPEAUX, DES MILITAIRES RENVOYÉS ANNUELLEMENT DANS LEURS FOYERS, PENDANT LA PERIODE 1862-1869.

Réforme n° 1 3.18

Réforma n° 2 3.07

Retraite pour blessures ou maladies. . . . 0.55

Ces chiffres ont une importance considérable par l'élément qu'ils introduisent dans la comparaison si souvent établie entre l'état sanitaire de l'armée et celui de la population civile. En effet, d'une part, les recherches laites par Legoyt sur la mortalité de cette dernière population, dans la période d'âge correspondant à

MORBIDITE MILITAIRE. 375

celle du soldat, de 20 à 55 ans, et d'autre part, la statistique médicale de l'armée prouvent une grande analogie entre les chiffres annuels mortuaires de ces deux catégories sociales; de part et d'autre, ces chiffres oscillent autour de 10 décès par an sur 1000 vivants, et, si l'on s'en tenait à ce résultat, on pourrait considérer la profession militaire comme parfaitement indifférente aux chances d'existence et de maladie des individus qui lui appartiennent.

Mais il faut évidemment tenir compte du nombre considérable de renvois annuels de l'armée pour cause de maladie, nombre équivalent presque à celui des décès, et venant grever d'autant l'état sanitaire de la population civile au bénéfice de celui de l'armée.

Cet élément a été diversement apprécié par les auteurs qui se sont occupés de cette question (voy. surfout les intéressants travaux de E. Vallin, De la salubrité de la profession militaire, de Morache et d'Ély) ; pour les uns, pessimistes suivant nous, les sorties définitives par cause de maladie doivent être à peu près assimilées aux sorties définitives par décès, et s'ajouter par conséquent aux chiffres mortuaires de l'armée, d'où résulterait, pour la profession militaire, une proportion de mortalité considérable relativement à celle de la population civile, double quelquefois de celle-ci. Pour d'autres, péchant également à nos yeux, mais par excès d'optimisme, il ne faudrait compter, parmi les soldats ainsi renvoyés par réforme, qu'une proportion relativement minime d'individus dont l'affection se serait terminée par la mort avant l'expiration du temps de service, si ces individus avaient été maintenus sous leurs drapeaux. Ainsi, suivant Ély, sur les 2659 radiations du contrôle de l'armée, prononcées en 1869, pour cause de maladie, il n'en est guère que 550, le cinquième environ, motivées par des affections qui eussent été susceptibles d'entraîner la mort avant ce délai.

Nous considérons cetle question comme bien difficile à résoudre, et nous n'acceptons qu'avec réserve les moyennes adoptées par les divers auteurs qui ont cherché à transformer en élément, de mortalité des conditions morbides dont il est difricile de prévoir la durée. Les individus réformés olfrent évidemment plus de chances de mortalité que les autres soldats; mais il est difficile d'affirmer si leurs maladies, dont les plus communes sont : laphthisie pulmonaire, les hernies, h s maladies du cœur, celles de l'œil, l'épilepsie, l'aliénation, ne subiront point dans leur évolution, parle fait même du renvoi de l'armée, un ralentissement qui reculera la terminaison fatale de celles qui doivent être mortelles, au delà du terme du temps de service, et par conséquent en reportera la léthalité aux périodes de la vie plus avancées que celle de l'âge du soldat.

Si l'on y réfléchit bien, c'est là bien plutôt un élément de morbidité que de mortalité dont on débarrasse l'armée. Ces soldats, renvoyés avant terme, sont surtout des malades et non encore des mourants ; et chacun d'eux représente par son élimination de l'armée, la soustraction d'un chiffre plus ou moins considérable de journées d'hôpital; la morbidité eût été même aussi considérable, au point de vue de l'aptitude professionnelle, pour ceux qui n'offraient que certaines lésions locales compatibles avec une excellente santé comme dans le cas de maladies des yeux, que pour ceux qui étaient atteints d'affections organiques graves du cœur ou des poumons.

Il faut bien noter que les mesures de sélection imposées à nos soldats aux diverses périodes de leur vie militaire (révision, visites de réengagement, etc.) rend, dans notre armée, la moyenne des réformés bien moins considérable que dans les armées des pays voisins.

574 MORBIDITE MILITAIRE.

Au lieu de 6 à 7 renvois par réforme sur 1,000 hommes par an, comme en France, nous voyons cette proportion s'élever : en Angleterre (1869) à 56 ; en Belgique (1868-69) à 8,5 ; aux États-Unis (1869) à 25 ; en Prusse (1867) à 25; dans l'armée allemande à 20 en 1868, à 24 en 1869 ; dans l'armée austrohongroise (1869) à 20, 82.

Sous ce rapport donc, les éléments de morbidité dont il y a lieu, chaque annéer d'obérer l'élimination des rangs de l'armée française, sont moins nombreux que ceux des autres armées d'Europe.

Appréciation raisosnée de la morbidité militaire. Devant les faits que nous venons d'énumérer, et d'où résultent d'une manière incontestable : 1° une chance de morbidité plus grande pour le soldat par l'influence de sa profession ; 2° une source de dangers de maladie pour les populations civiles viva.it au contact de ce soldat ; il est indispensable de rechercher, autant que nous le pourrons, les causes principales d'un tel état de choses.

Qu'il nous soit permis tout d'abord de réduire à leur juste valeur une série d'arguments banalement invoqués, et empruntés soit aux adversaires du système des armées permanentes, soit aux littérateurs qui ont abordé cette question à un point de vue peut-être trop sentimental. C'est à ces deuxsources qu'ont été le plus habituellement puisés les reproches faits aux armées : 1° d'une part, de créer un danger pour la population civile en retardant ou diminuant les mariages, et par conséquent en diminuant aussi la natalité, en important des maladies épidémiques et contagieuses, et enfin en rejetant, par les réformes, dans cette population des éléments d'augmentation de sa morbidité, et de sa mortalité; 2° d'autre part, de déterminer pour le soldat lui-même, dans une proportion souvent considérable, un accroissement analogue de chances de mort et de maladie.

Nous avouons que notre raison ne peut accepter, sans réserve, de semblables reproches. 11 est évident que le fait même de l'existence d'une armée, c'est-à-dire l'isolement de la classe la plus jeune, la plus virile, la plus féconde de la population mâle, immobilisera forcément, au point de vue de la reproduction légitime, un nombre considérable d'individus plus spécialement aptes à cette reproduction; il est évident que l'on ne pourra empêcher l'homme d'être véhicule des contages les plus divers, qu'il soit soldat ou non, et que du moment qu'il y a une armée, que cette armée est mobile, elle représentera forcément, par ce l'ait même, une augmentation de chances de transmission morbide, absolument comme les caravanes, le& colonnes d'émigrants, comme toutes les masses, en un mot, dont la mobilité, en temps d'épidémie, peut être si dangereuse pour les populations des* pays qu'elles traversent. Il est non moins évident que jamais on ne songera à séquestrer de la population civile les individus renvoyés de l'armée par retraite ou réforme, et susceptibles, par la détérioration de leur santé, de comprome'lre à un certain degré la vitalité de cette population. On peut demander et obtenir, et on l'a obtenu déjà, une diminution considérable de ces dangers du soldat pour la population civile ; mais en demander la suppression complète, c'est demander la suppression des armées, et sortir entièrement delà question pratique qui nous occupe.

N'en est-il pas de même des attaques dirigées contre la profession militaire en raison des dangers nouveaux de morbidité créés par elle au soldat ? Il est certain qu'ici encore on a fait beaucoup et on fera beaucoup encore dans le sens du progrès ; non-seulement la morbidité comme la mortalité ont été diminuées en temps de paix ; mais des guerres ont été faites en notre siècle, guerres longues et sanglantes, sans qu'on ait vu apparaître, comme aux siècles passés, les fléaux pesti-

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lentiels toujours évoqués par les guerres d'autrefois; on a même su conjurer l'action de certaines causes morbifiques permanentes, rivées aux localités qu'il fallait traverser ou habiter: l'armée française, au Mexique, n'a subi en somme qu'à un faible degré, l'influence du foyer de la fièvre jaune ; et elle en est revenue sans importer avec elle, dans nos ports de l'Atlantique, les germes de cette affection ; elle a fait la lointaine expédition de Chine en conservant un état sanitaire presque aussi satisfaisant que celui de nos garnisons de l'intérieur. N'en a-t-il pas été de même de l'armée anglaise, dans ses expéditions siheuieusesd'Abyssinie (1807-68) et de Coomassie (1873-74)?

Mais si, malgré tant d'incontestables progrès, on n'arrive pas cependant à rendre la profession militaire, même, en temps de paix, aussi salubre que l'ensemble des professions de la vie civile, il faut se rappeler que les armées ne sont point des institutions philanthropiques, faites dans le but d'obtenir une prolongation de l'existence et une diminution de maladies chez les individus qui leur appartiennent. Elles constituent, avant tout, un moyen d'attaque ou de défense dont il faut songer à augmenter les éléments de force et de résistance, dussent les méthodes employées en ce but augmenter encore les chances de morbidité de quelques-uns, mais contribuer finalement à l'accroissement de force et de vitalité de la masse elle-même.

Le fait de la constitution d'une armée entraînera toujours, à un degré plus ou moins considérable, suivant les systèmes adoptés, la création de certaines influences morbifiques dont aucune profession civile n'imposera aussi complètement les dangers à la totalité de ses membres. Ces dangers consistent spécialementsuivant nous : 1° dans l'expatriation plus ou moins brusque, plus ou moins complète, du jeune soldat appelé sous les drapeaux ; 2° dans son exposition aux influences morbides des grandes villes de garnison, auxquelles la plupart des soldats, originaires de* la campagne ou de villes secondaires, fussent demeurés étrangers; 5° dans l'influence de la vie en commun d'individus tous du même âge, ayant encore en partie les aptitudes morbides de l'enfance, et prédisposés par conséquent à nombre d'affections zymotiques qui, dans ces réunions d'hommes jeunes, trouvent un excellent terrain pour leur germination et leur reproduction.

Aucune de ces conditions n'es!, absolument réductible, on le voit; s'il nous est permis d'espérer, pour le soldat comme pour l'ouvrier, la disparition d'autres causes morbides plus redoutables peut-être que les précédentes, mais accessibles à la prophylaxie hygiénique, comme l'influence de foyers infectieux permanents (localités palustres) ou adventices (égouts, latrines, encombrement dans des locaux insuffisants), comme l'influence d'une mauvaise alimentation, etc., etc., nous serions obligés de demander encore la suppression des armées ou au moins la suppression du système d'organisation généralement admis pour faire disparaître les conditions, d'un tout autre genre, qui résultent naturellement du simple fait de la vie militaire : expatriation, séjour dans de grands centres de population, imminence à l'égard des maladies contagieuses propres aux individus encore jeunes, et, par cela même, entretenues dans l'armée.

Il n'y a pas en général de changement professionnel entraînant une modification aussi considérable dans la vie des individus que leur incorporation à l'armée. Non pas que cette incorporation leur impose une somme plus considérable scit de fatigues, soit d'activité physique ; un individu élevé dans une profession libérale trouvera certainement bien moins rude le métier de soldat que celui de maçon ou de portefaix. Mais il y a autre chose que le changement de métier à subir

quand on devient soldat ; il faut rompre non-seulement avec les aptitud- s professionnelles qu'on s'est faites, mais rompre surtout avec les habitudes de famille et de milieu auxquelles s'étaient formés le corps et l'esprit.

« Un fait saillant et inévitable de l'existence du soldat, c'est le passage brusque, instantané, au physique comme au moral, d'une situation à une autre ; c'est la rupture fréquente, parfois brutale, des habitudes contractées.

« Le premier aspect de la carrière des armes, c'est la vie de garnison, le casernement, le souvenir du clocher, l'air mesuré et en commun toutes choses en contradiction avec la vie libre des champs.

« Le second aspect, c'est la vie des camps, les marches, les fatigues, les privations ; le changement de climat et les émotions de la guerre » (Garreau).

Vouloir comparer l'armée aux groupes stables de la population civile de même âge, c'est supposer résolues, dans le sens d'une indifférence complète à cet égard, les influences si réelles cependant, sur la santé : 1° du changement complet de vie et de résidence ; 2° du passage de l'individu dans des milieux morbifiques nouveaux; 3° de son existence non plus en famille, mais au centre d'une collectivité dont chaque membre a les mêmes aptitudes morbides que lui, et par conséquent centuple, pour lui, les occasions de contracter les maladies contagieuses.

Les imminences morbides croissent pour chacune de ces individualités ; jadis le soldat n'était exposé qu'aux maladies contagieuses qui pouvaient frapper sa famille, son village ; aujourd'hui, sans que sa force de résistance soit accrue, sa chance de contracter une maladie contagieuse est multipliée par le nombre de ceux avec lesquels il vit; et, comme ces affections contagieuses sont aus-i communes chez les forts que chez les faibles, on comprend que l'examen du conseil de révision ne fournisse à cet égard aucune garantie de préservation ultérieure.

La collectivité militaire différera enfin à peu près toujours des autres groupes auxquels on a cherché à la comparer en ce qu'elle est mobile, passant de foyers morbides en foyers morbides, et plaçant, à chacun de ces changements, des milliers d'organismes prédisposés en qualités de nouveaux venus, sous l'imminence de causes pathologiques auxquelles la population acclimatée est devenue indifférente.

Nous ne pouvons malheureusement contester aux grands rassemblements de soldats, la puissance de procréer, sous l'influence de conditions hygiéniques mauvaises, les affections les plus redoutables ; et, malgré le scepticisme de quelques auteurs modernes, nous considérons les armées comme ayant été, pendant les trois derniers siècles, un foyer d'élaboration presque incessant du typhus pétéchial.

Mais on renverse peut-être trop facilement, faute d'attention suffisante, les rôles joués, en d'autres circonstances, par l'armée et par la population civile dans la création et la dissémination des épidémies.

Que de cas, par exemple, dans lesquels les armées ne font que prendre et subir les maladies enfantées ou entretenues auprès d'elles par la population civile. Le premier typhus même de l'armée française, celui qui la frappa en 1528, sous les murs de Naples, n'est, malgré sa gravité, qu'un épisode de la pandémie typhique qui, depuis 1505, s'étendait sur la péninsule italienne, et dont certainement notre armée fut atteinte surtout par contact. Les armées prennent le choléra plus souvent qu'elles ne le donnent; ne subissent-elles pas dans nos villes mêmes de l'intérieur, l'influence des conditions morbifiques qui les entourent ? Paris, Lyon, imposent à leurs garnisons les dangers de l'endémie typhique permanente en ces grands centres dépopulation. La mobilité de l'armée ne la met-elle pas à même de

contracter choque jour le germe des fièvres éruptives, variole, rougeole, scarlatine, qui régnent dans les divers pays qu'elle parcourt?

Où se trouve enfin le foyer de la cause morbifique la plus commune dans l'armée, de la syphilis? N'est-ce pas dans la population civile? Par leurs al teintes et les contaminations ultérieures qui en résulteront, les soldats multiplieront certainement le mal qu'ils auront ainsi contracté; mais ils arrivent, en somme, presque toujours indemnes à leurs régiments; et c'est à leur contact avec la population des grandes villes que l'on peut à peu près exclusivement rapporter l'origine de leurs maladies vénériennes.

On peut se demander si les mesures adoptées dans l'armée, mesures imposant aux hommes des visites sanitaires périodiques, ne rendent pas en somme les soldats moins nptes à la transmission des affections syphilitiques qu'ils ne l'eussent été en demeurant dans la vie civile. Combien ces visites médicales qui contribuent à la prophylaxie des syphilis au bénéfice de toute la population, ne contribuentelles pas aussi à grossir dans l'armée le nombre connu de ces malades dont la masse demeure ignorée dans les autres professions !

Parlerons-nous des chances de guérison ouvertes par la vie militaire à certaines affections endémiques améliorées par le changement de résidence ou d'alimentation qui en résulte ? Des goitreux ont guéri dans notre armée parce qu'ils ont abandonné le foyer où s'était développée leur affection. Des pellagreux ont guéri dans l'armée italienne par la modification du régime qui avait causé leur maladie.

En d'autres circonstances, la profession militaire a été profitable aux individus et aux populations elles-mêmes.

Les observations faites dans l'armée ne constituent-elles pas souvent une véritable pierre de touche des aptitudes morbides de la population civile où elle vit; j'ai indiqué, d'après l'épidémie de variole de 1870-1871, et d'après le mode d'atteinte des divers corps, suivant leur provenance, quels étaient, de nos départements ceux où la prophylaxie vaccinale laissait le plus à désirer.

La mobilité des armées, la facilité de déplacer subitement une masse d'in iividus que ut retient aucune exigence de profession et de famille, ne perm jt-elle pas, en certaines circonstances, devant une imminence épidémique, de soustraire aux atteintes des fléaux pestilentielsun nombre considérable de personnes parmi lesquelles ces fléaux eussent trouvé tant de victimes.

Avant de déclarer la profession militaire plus dangereuse, au point de vue de la morbidité, que la profession civile, il faut voir si une pareille différence n'est pas le plus souvent susceptible d'explications très-rationnelles. Les obligations d'installation créées au soldat dans certaines garnisons constituent parfois à leur détriment des conditions spéciales d'imminence morbide. A Rome, nombre de nos soldats étaient casernes dans certains quartiers abandonnés complètement de la population civile, à cause de leur insalubrité notoire. Ce sont là des obligations commandées par la vie militaire.

N'en est-il pas de même en Algérie? Tandis que la population civile jouit d'une immunité relative contre les causes morbides atmosphériques et telluriques, notre armée, par ses expéditions, par son installation sous la tente, ne subit-elle pas ces influences à un degré bien plus considérable? La profession militaire crée donc au soldat des dangers spéciaux, même dans la vie de garnison, par suite des obligations qu'elle lui impose à l'égard de la population civile qu'il protège et défend.

Nature de la morbidité militaire en temps de paix. La morbidité des diffé-

rentes armées en temps de paix, est loin d'être identique comme nature; le rôle considérable qui, dans nos climats tempérés, appartiendra aux maludies typhiques, sera dévolu plus au sud, aux affections paluslres, plus au nord aux maladies inflammatoires; c'est là surtout une question de milieu; mais nous reconnaîtrons en outre l'affinité spéciale, pour certaines armées, de telle ou telle affection, celle, par exemple, de la méningite cérébro-spinale, de la stomatite ulcéreuse pour l'armée française, de l'opbtlialmie pour l'armée belge. Comme notre armée sera la base principale de cette étude sur la nature de la morbidité militaire, nous commençons par donner le tableau suivant qui indique le chilfre proportionnel des principales atteintes morbides de cette armée en 1865, année que nous choisissons parce qu'elle est la dernière pour laquelle la statistique ait fourni ces documents. ■

Fièvre éphémère

— continue inflammatoire . .

— typhoïde

Fièvre intermittente et rémittente.

Cachexie paludéenne

Variole et varioloïde

Rougeole

Scarlatine

Syphilis

Bronchite aiguë

— chronique

Pneumonie

Pleurésie aiguë

— chronique

Pleurodynie

Fhthisie et hémoptysie

Stomatite

Angine inflammatoire

Gastrite et gastralgie

Dyspepsie

Dysenterie aiguë

— chronique

Diarrhée aiguë

— chronique

Rhumatisme articulaire

— musculaire

Fractures

Orchite

Hydart'n rose

Entorse ,

Névralgie

Cphlhalmie aiguë et blépharite . .

Otite et otorrhée

Adénite

Abcès et phlegmons

Contusion

Plaies

Dartres

Gale

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