EN ITALIE
On a naturellement été disposé à rechercher les raisons de la prédominance de la morbidité militaire dans certaines circonstances inhérentes au métier des armes. On a pensé que, même en temps de paix, les fatigues et les accidents inhérents à cette profession pouvaient rendre surtout compte de cet excès de ma-
ladies, et que par conséquent les maladies entraînées par les intempéries, les traumatismes résultant des divers accidents du service, renfermaient peut-être le secret de ces conditions exceptionnelles de morbidité.
Il suffit d'un coup d'œil sur les affections qui dominent dans nos hôpitaux militaires pour reconnaître que de ces affections, les plus communes, les plus graves ne sont pas celles qui résulteraient d'une profession exposant aux maladies inflammatoires et aux grands traumatismes, comme les rudes métiers qui s'accomplissent en plein air ; que les types pathologiques propres au soldat semblent plutôt ceux des professions sédentaires, des hommes jeunes réunis dans un même j milieu, comme les lycées, les pensionnats, les couvents, etc. i Ainsi que le fait a été démontré surtout dans un mémoire auquel nous en emprunterons des preuves nombreuses (Laveran, Recherches statistiques sur la mortalité de l'armée servant à V intérieur), c'est surtout la phthisie, puis les maladies spécifiques : fièvre typhoïde, fièvres éruptives qui dominent, et non les maladies inflammatoires plus communes cependant dans la catégorie civile d'âge correspondant.
Les soldats arrivent dans leurs casernes, comme l'élève dans nos lycées, avec les imminences morbides de l'adolescence ; ils viennent habiter un milieu propre à entretenir les germes des contages volatils en raison de l'agglomération d'organismes jeunes et de leur résidence dans de grandes villes, foyers de tant de contagions.
Ils y arrivent en outre à un âge plus avancé, âge qui est celui de la fièvre typhoïde, qui est celui de la phthisie, qui est aussi celui des passions et du danger maximum des maladies vénériennes. S'éloignant plus de sa famille que le lycéen qui ne dépasse pas habituellement une certaine circonscription régionale, le soldat éprouve, plus que ce dernier, les chances des affections dues au changement de climat, surtout de la phthisie, plus encore l'influence de la nostalgie qui, par elle-même, est rarement une maladie mais qui, suivant nous, conduit souvent à une des affections dominantes de l'armée, à la fièvre typhoïde.
Ce qui prouve que ce n'est pas le côté professionnel, militaire, de la vie du soldat qui donne lieu à l'augmentation du chiffre des maladies, c'est que dans les corps où ce côté seul a été imposé, comme dans la landwehr allemande, où le soldat quitte à peine son pays et sa famillt, il y a plutôt une amélioration de l'état sanitaire; que l'on déplace, au contraire, un certain nombre de jeunes gens pris dans nos campagnes, qu'on leur impose l'obligation de séjourner dans quelque grande ville éloignée de leur lieu d'origine, qu'on les y fasse vivre en commun, sans les assujettir à aucune des obligations du métier militaire, qu'en un mot, on ne leur impose que l'expatriation, la vie en commun, et le séjour dans un grand centre de population, et alors on verra apparaître les maladies du soldat.
Par leur agglomération entre eux, par leur genre de vie spécial, et leur isolement à certains égards de la population ambiante, les soldats se créent, en outre, un milieu hygiénique spécial, et par conséquent des aptitudes morbides souvent différentes de celles de cette population.
Les principaux caractères de ce milieu sont : 1° l'expansion rapide des maladies transmissibles qui y pénètrent ; 2° la tendance aux maladies aiguës, et même à l'évolution rapide de certaines affections habituellement chroniques, comme la phthisie, le goitre ; 5° la réceptivité spéciale, souvent exclusive, à l'égard de certaines aflections, auxquelles leur limitation à l'armée a valu, avec raison, le titre de petites épidémies.
Les affections prédominantes en temps de paix, ou offrant au moins quelques caractère-; spéciaux dans la morbidité militaire sont : 1° la phthisie, l'alcoolisme, l'aliénation, affections dont le niveau n'offre pas les variations de celui des deux groupes suivants ; 2° les affections contagieuses, fébriles ou non fébriles ; 3° les petites épidémie';.
Phthisie pulmonahe. Le rôle joué par la phthisie, dans la morbidité des armées européennes, ressort d'abord des statistiques mortuaires de ces armées ; dans chacune d'elles, cette affection occupe, parmi les causes de décès, un rang tellement important qu'on peut lui rapporter annuellement au moins un tiers des •décès, quelquefois même la moitié. Mais, de plus, la fréquence de cette maladie est confirmée par cette considération que la principale cause des réformes c'est aussi la phthisie ; en ajoutant, aux chiffres des renvois pour phthisie, ceux des renvois par bronchite chronique, qui, en somme, n'est qu'un autre mode d'appellation de la même affection, nous constatons que le quart environ des individus réformés dans notre armée le sont pour cette cause. Si, enfin, nous considérons la fréquence exceptionnelle, dans les hôpitaux militaires, de la pleurésie, affection si habituellement connexe de la consomption pulmonaire, on comprendra mieux encore le rôle qui revient à la phthisie parmi l'es causes les plus habituelles de maladie du soldat.
Comme dernière preuve enfin de l'importance de ce rôle, rappelons la fréquence relativement grande dans l'armée, des formes aiguës de la phtliisie; j'ai pu, en quelques années, dans mon seul service du Val-de-Grâce, réunir les matériaux nécessaires à l'histoire clinique de la tuberculisation aiguë (Léon Colin. Tubercaiisalion aiguë, iu Études cliniques de médecine militaire), et la variété des observations recueillies dans ce travail est assez grande pour fournir les types les plus divers de cette affection.
Le milieu dans lequel elles ont été relevées a paru être d'une fécondité exceptionnelle en cas de ce genre, et, récemment encore, un auteur anglais, Aitken, indiquait mon travail comme la preuve d'une fréquence toute spéciale de la tuberculose aiguë dans cet bôpital du Val-de-Grâce.
Je crois pouvoir émettre l'opinion que cette plus grande fréquence n'est qu'apparente. Plus familiarisés avec le diagnostic de ces formes morbides, les médecins les constatent plus souvent. Depuis quelques années, la science s'est enrichie d'intéressants travaux sur ce sujet, travaux parmi lesquels je signalerai, comme du plus haut intérêt, les études de M. le professeur Mahé [Bulletin clinique des hôpitaux de la marine, in Archives de méd. nav. 4 871 , t. XVI), et le mémoire de M. A. Laveran [Contribution à l'étude de la tuberculose aiguë; Paris, 1875), qui en a recueilli les éléments dans les salles de l'hôpital militaire Saint- Martin.
Nous avons démontré l'existence, dans notre armée, de deux variétés de tuberculisation aiguë, 1° la primitive, 2° la secondaire, ainsi désignées par nous suivant que le mal se développe chez un sujet préalablement atteint, ou non, de phthisie chronique.
Un fait digne d'intérêt c'est que, dans ces cas de tuberculisation aiguë, ce sont, en général, les jeunes soldats qui sont relativement plus atteints que les anciens. Ici encore nous voyons reparaître la tendance des nouveaux arrivés à subir les affections propres aux premières périodes de la vie ; comme l'enfant, le jeune soldat est exposé non-seulement aux pyrexies vulgaires : fièvres éruplives, oreillons, dipbthérie, mais encore à l'évolution aiguë des affections habituelle-
MORBIDITE MILITAIRE.
ment chroniques, et spécialement aux diverses formes galopantes de la phthisie : méningite, péritonite granuleuse, phthisie caséeuse, infiltration des glandes lymphatiques, etc.
Mais, dans l'armée, le mode le plus fréquent, c'est, d'ailleurs comme dans la population civile, la phthisie chronique.
Cette forme est commune surtout chez les anciens soldats; elle constitue la seule maladie organique dont l'évolution ait pu demeurer latente assez longtemps pour permettre, à celui qui en est atteint, d'échapper à l'attention médicale et d'être maintenu dans les cadres de l'armée. La prédominance de la phthisie aux périodes les plus avancées du temps de service est suffisamment établie par les statistiques officielles de notre armée, d'après lesquelles on voit la fréquence des décès entraînés par cette affection augmenter en raison de l'ancienneté de la présence sous les drapeaux, offrant ainsi un mouvement ascendant progressif régulier, complètement contraire à celui des affections spécifiques aiguës dont la fréquence est d'autant plus considérable que l'homme est plus nouvellement incorporé.
Cette prédominance ressort de la comparaison des deux tableaux suivants. Alors que la mortalité générale de l'armée, relativement élevée dans les premières années, subit un abaissement notable après les cinq premières années de service, pour se relever ensuite, on voit la mortalité pnr phthisie aller croissant, sans interruption, pendant la période du service militaire.